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Pierre Schaeffer : des transmissions à Orphée

De
419 pages
La musique, moyen de communication, disséquée et transformée par les outils d'une technique de communication : tourne-disques puis magnétophones de la radiodiffusion. Ce, grâce - ou à cause - d'un homme : Pierre Schaeffer, qui fut quasiment à lui seul, pendant cinquante ans, la réflexion voire l'histoire des deux disciplines.
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Martial ROBERT

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Pierre SCHAEFFER: des Transmissions à Orphée
Communication et Musique en France entre 1936 et 1986

DU MEME AUTEUR À PARAIT RE AUX MEMES EDITIONS
et dans la même collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas PÉLISSIER

Pierre SCHAEFFER: d'Orphée à Mac Luhan Pierre SCHAEFFER: de Mac Luhan au fantôme de Gutenberg

Martial ROBERT

Pierre SCHAEFFER: des Transmissions à Orphée
Communication et Musique en France entre 1936 et 1986
Préface de Jean-Claude RISSET
Directeur de recherche au C.N.R.S.

Collection Communication

et Civilisation

Editions L'Harmattan (5-7 rue, de l'EcolePolytechnique75005 PARIS)

Planche I: Pierre Schaeffer vers 1950.
(Archives I.N.A.-G.R.M.)

"Eurydice n'est plus, Orphée non plus."

SCHAEFFER (Pierre),
(in Orphée 53, "Prologue".)

à Eurydice,

PRÉFACE
Il y a une cinquantaine d'années, Pierre Schaeffer inventait la musique concrète: à ce seul titre, il laisse une trace décisive. Fini le refoulement des matériaux sonores illégitimes et des bruits: au delà des notes, la musique s'ouvre à tous les sons, elle ne sera plus jamais la même, comme l'avait bien vu le regretté Enrico Chiarucci. Sans recourir à l'abstraction de l'écriture, l'oreille - la perception- devient le critère de ce nouvel art sonore. Une aventure exaltante: Schaeffer en a fait lui-même la chronique dans son ouvrage À la recherche d'une musique concrète, qui vient d'être réédité '. Pierre Schaeffer n'a pas voulu être seulement un inventeur, mais aussi un guide. Au delà de la trouvaille, il a proposé une méthode et montré une voie vers un solfège des objets sonores et musicaux. Edgar Varèse appelait de ses voeux un renouveau de "l'art-science" : Schaeffer a, le premier, institué une recherche musicale. Sa vision, sa ténacité, et aussi l'influence dont il a pu jouer de par sa position d'ingénieur dans le corps des Télécommunications, lui ont permis d'imposer cette institution "impossible et nécessaire" et de créer un groupe de recherches musicales, le C.R.M. Le C.R.M. a vécu sa vie propre: sous la direction de François Bayle, et depuis peu de Daniel Teruggi, il s'est affirmé comme un foyer essentiel de la création musicale et du patrimoine électroacoustique. Pierre Schaeffer s'est quelque peu démarqué de sa propre école: il déconseillait de composer avant d'avoir établi et maîtrisé le nouveau solfège des objets musicaux. Il n'a luimême réalisé que peu d'oeuvres: plusieurs d'entre elles font date, mais il ne
, Aux éditions du Seuil, 1/2ètri. 1952,2/ janv. 1998.

Il

PIERRE

SCHAEFFER: DES TRANSMISSIONS À ORPHÉE COMMUNICATION ET MUSIQUE EN FRANCE ENTRE 1936 ET 1986

les a pas véritablement défendues. On peut à bon droit lui reprocher, car un créateur devrait se commettre dans ses productions - ou alors les retirer. Mais Schaeffer n'était pas seulement un homme de musique, il avait d'autres intérêts, d'autres activités. Quelques réserves qu'il puisse susciter - il ne faisait certes pas l'unanimité - il est indéniablement une figure de première grandeur qui a profondément marqué son temps, dans les domaines de la musique et de la recherche musicale, mais aussi de la radio et de la communication. À l'occasion du cinquantenaire de la musique concrète, de nombreux hommages ont été dédiés à Pierre Schaeffer sous forme d'articles, ouvrages et concerts. Personne peut-être ne s'est consacré autant que Martial Robert à l'étude de Schaeffer et de son parcours sans pareil. Lui-même compositeur électroacousticien, élève d'/vo Malec et de Denis Dufour, chercheur et pédagogue, Martial Robert tient l'itinéraire schaefferien pour une voie royale: il a été envoûté par un personnage inclassable, ingénieur de formation, musicien, chercheur, écrivain - une "vocation de contre-emploi" 2 et par sa profonde dimension humaniste.

Martial Robert est un thuriféraire fervent et passionné - au risque de l'hagiographie? Sa rédaction est enthousiaste et apologétique: elle vise à entraîner l'adhésion à la démarche schaefferienne plus qu'à la jauger et la replacer dans un contexte. Il a tenu à travailler sur des archives publiques pour verser au dossier un très grand nombre d'éléments non entachés de subjectivité. On peut sans doute évaluer différemment la signification de ces éléments, et contester certaines options, qui de toute façon divisent la communauté musicale: mais la richesse de la documentation est très précieuse. Les réfractaires trouveront chez Martial Robert une défense convaincue de la logique des positions schaefferiennes, au delà de la seule musique. L'homme Schaeffer est un, l'expérience du musical est constitutive de l'humain, "l'homme, à l'homme décrit, dans le langage des choses". Martial Robert est particulièrement sensible à ce point de vue, et il a tenu à éclairer les différentes facettes de la personnalité et du travail de Schaeffer. Aussi le présent ouvrage, qui traite de l'origine et de la théorie de la musique concrète, s'accompagne-t-il de deux autres, qui mettent l'accent sur les activités de Schaeffer concernant communication, formation et information,
Si toutes les expressions entre guillemets, employées par J.-Cl. Risset, sont de P. Schaeffer, celle-ci est survenue à notre esprit en 1993 pour qualifier l'attitude schaefferienne, ce, influencés par la lecture de l'article "P.S. ou l'esprit de contradiction" dans lequel Schaeffer précise: "Je me donne volontiers comme un exemple de contre-emploi" (in La jaune et la rouge, revue mensuelle de la société amicale des anciens élèves de l'X, Paris, avri11976, n° 310, p. 15.) (N. de l'auteur.)
2

12

PRÉFACE

pédagogie

et sciences humaines.

On peut résister à la démonstration, et douter du souci de l'humain comme garant esthétique. On peut être moins sceptique que Schaeffer sur l'art de notre époque, qui est souvent mieux qu'un syndrome. On peut - c'est mon cascroire que l'ordinateur peut être profitable si l'on n'en fait pas un repère, une fin ou un alibi, mais un moyen de microchirurgie sonore, de représentation et d'écriture: un outil universel, selon Michel Serres, ou mieux, suivant François Bayle, un atelier aidant à développer les outils d'un savoir et d'un savoir-faire matériel autant qu'intellectuel. Mais, Valéry l'a fait remarquer, l'homme est grand par ce qu'il affirme plus que par ce qu'il nie. L'ouvrage de Martial Robert nous rappelle fort à propos les mises en garde salutaires de Pierre Schaeffer, dont les critiques comportent toujours un aspect positif, soulignant des fins à ne pas oublier - et peutêtre par dessus tout l'importance essentielle de l'écoute, médiation obligée mais non transparente: fIlamusique est faite pour être entendue". Jean-Claude RISSET3

RISSET (Jean-Claude) (1938), compositeur et chercheur fro Elève de Jolivet, il a rencontré étroitement Varèse. Dans les années 60, il effectue pendant trois ans aux laboratoires de la Bell Telephone à New-York, des recherches déterminantes sur la synthèse des sons par ordinateur aux côtés de l'initiateur Max Mattews et en association avec Guttman et Pierce. Il publie en 1969 un catalogue de sons synthétisés par ordinateur. Entre 1970 et 1971, il dirige la mise en œuvre d'un système de synthèse des sons à Orsay (C.N.R.S.), participe aux travaux de l'E.Ma.MU. de Xenakis et enseigne à Stanford University, au Darmouth College et au Summer Electronic Music Institute (1978). De 1976 à 1979 il fut directeur du département "ordinateur" de l'I.R.C.A.M. Entre 1971 et 1985, il poursuit ses recherches à l'Université de Marseille-Luminy puis devient en 1985, Directeur de recherche au C.N.R.S. (Laboratoire de Mécanique et d'Acoustique). Ses oeuvres sont entièrement synthétisées ou avec l'aide des instruments cherchent à faire la liaison entre les deux mondes dans un style plutôt rassurant. Son travail remet en question quelques barrières et préjugés. le' prix de musique numérique au festival international de musique électroacoustique de Bourges en 1980. Grand Prix de la musique symphonique de la S.A.C.E.M. (1981). Médaille d'argent du C.N.R.S. (1988). Grand Prix National du disque (1990). (Dictionnaire de la Musique, "Les hommes et leurs œuvres", (sous la dir. de Marc HONEGGER), Paris, Bordas, 1986; Dictionnaire de la musique française (sous la dir. de Marc VIGNAL), Paris, Larousse, 1988 ; Dictionnaire de la musique, "les compositeurs", (sous la dir. d'Alan PARIS), Encyclopaedia Universalis, Albin Michel, 1998.)

13

A V ANT -PROPOS
"Mieux vaut faire, et se repentir, Que se repentir, et rien faire."

DE SAINT-GELAIS (Mellin) (1491-1558)
(in Quatrains LXXVIII.)

Aujourd'hui, aucune discipline ne peut négliger l'influence des médias dans son appréhension, sa compréhension, voire son développement. Parmi les arts -déjà moyens de communication eux-mêmes-, la musique subit encore davantage cette nouvelle loi puisqu'elle est bien évidemment encore plus sensible que d'autres à la diffusion. Quant à la recherche musicale, son orientation a pu être très influencée par les modes et les hommages... Sans même se heurter à ce débat, il fut une période où la musique dut vraiment son évolution au moyen de communication d'alors: la radiodiffusion. Nous n'aborderons pas ici le problème de la diffusion musicale à la radio, mais celui de l'écriture musicale modifiée par un apport technologique issu du monde de la communication. Cette rencontre entre la radiodiffusion et la musique s'est faite pour les uns grâce à un homme, pour les autres à cause d'un homme qui appartenait à ces deux milieux par le contexte familial et professionnel. Tant et si bien que l'histoire de l'évolution, en France, des deux disciplines pendant plusieurs décennies, allait se concentrer autour de son activité débordante. Aussi notre démarche sera-t-elle axée autour de cet homme et de son oeuvre totalement représentatifs. Notre investigation est dès lors encadrée par deux dates majeures: 1936 pour l'entrée de cet homme à la radiodiffusion et 15

PIERRE

SCHAEFFER: DES TRANSMISSIONS À ORPHÉE COMMUNICATION ET MUSIQUE EN FRANCE ENTRE 1936 ET 1986

1986 pour son retrait de la scène. Cependant, les explications se trouveront parfois en amont, les conséquences des actes comme les rendez-vous manqués en aval de ces deux années délimitant la carrière de Pierre Schaeffer. Il faut tenter de rétablir la vérité à propos de cette carrière qui a suscité bien des discussions et polémiques, et ainsi éclairer des points obscurcis ou même brouillés par une communication partielle, donc partiale. Et, en recherchant le fil conducteur qui a animé la vie de cet homme, se doter des moyens pour ne pas tomber, nous, créateurs, musiciens, critiques, lecteurs et auditeurs, diffuseurs ou consommateurs d'information, dans le piège de la communication outrancière de notre époque. Les ouvrages de référence de nos bibliothèques n'ont pas évincé le nom du véritable initiateur, cité dans toutes les chronologies contemporaines mais dont ils restreignent bien souvent, sinon toujours, la démarche - non analysée suivant sa totalité- à un seul domaine. Dans les années 1970, deux ou trois ouvrages ont tenté de tracer la ligne droite du sens qui remonte des activités au destin, et d'explorer "L'espace du dedans"', de révéler -même par l'allégorie- un "personnage hors mesure"2. L'auteur de romans, passé lui quasi inaperçu, plaçait sans aucun doute, le lecteur dans une perplexité certaine. La puissance du vide des demi-mots et des maux nés d'interprétations à craindre s'amplifiait donc avec le temps et justifiait plus que jamais la nécessité d'un travail complet. Afin que notre regard soit imperméable aux passions, nous avons décidé de travailler uniquement à partir des archives institutionnelles3. Pendant plusieurs années nous avons analysé près de huit mille pages, deux cents émissions de radio et une dizaine de télévision afin de rédiger ces lignes pour la plupart écrites avant le décès de Pierre Schaeffer en août 1995. Cet événement4, comme auparavant le quatre-vingtième anniversaire de l'homme de media et/ou musicien, puis le récent "5d anniversaire de la musique concrète" occasionnèrent enfin et heureusement, quelques hommages écrits et audiovisuels mais à la diffusion peu accessible5.
Pour reprendre le titre de l'ouvrage d'Henri MICHAUX, Paris, Gallimard, 1944,284 p. in VOISIN (André), Adieu Grand Berger, Paris, Laffont, 1971, couverture. Le lecteur trouvera en fin d'ouvrage la liste des archives consultées. Décès survenu le même week-end que celui du dessinateur Hugo Pratt qui, audirnat oblige, eut davantage droit aux honneurs des journaux télévisés, radiophoniques et de la presse -dans l'ordre de leur inattention- que le pionnier Grand Officier de l'Ordre National du Mérite également -entre autres- Commandeur des Arts et Lettres, membre du conseil d'administration de l'Académie de France à Rome et surtout ex-membre du Haut Conseil de l'Audiovisuel! 5 Notamment les films P.S. Mémoire I : "Ingénieur et/ou artiste ?", Mémoire 2 : "La recherche ?", de Michel HUILLARD et P.S. mais diffusés à une heure fort tardive et pas encore disponibles dans le commerce. Cf. notre FILMO-VIDÉOGRAPHIE en fin d'ouvrage.

2 3 4

16

AVANT-PROPOS

Communication et Musique en France entre 1936 et 1986 converge donc vers Pierre SCHAEFFER, par son action au premier plan. Presque toujours étiqueté comme l'inventeur de la musique concrète, cette classification est si prégnante qu'elle masque toute autre qualité de l'homme précurseur du domaine de la communication. Comment en arrive-t-on donc à cette qualification dominante de "compositeur" si nous en croyons les dictionnaires6 ? Est-elle essentielle? S'agit-il de vocation en admettant enfin ses pulsions internes, de mûrissement, d'une toute autre influence ou du fil hasardeux de la vie? La voie schaefferienne a-t-elle été linéaire, préméditable sinon préméditée? Il nous faudra plus d'un ouvrage pour y répondre pleinement". En musique, son travail de recherche, centré autour du Traité des Objets Musicaux" publié en 1966, a été manipulé sous tous ses angles et a subi tous les avatars d'une finalité alors que l'auteur le revendique comme prémices. Il constituera en un premier temps l'horizon de ce premier ouvrage et sera atteint par une chronologie nécessaire, afin de découvrir les origines du personnage, mais aussi par la logique de l'expérience propre à la vie, expliquant le passage de la radiodiffusion à l'invention musicale soit Des transmissions à Orphée. Du Premier Ministre d'alors aux Ministres concernés, des Directeurs de Sociétés ou d'Archives d'Etat, aux Conservateurs et Documentalistes accueillants, des Universitaires encourageants aux Amis révélés9, nos remerciements sont nombreux. Nous n'oublions pas de même les éditeurs qui nous ont fort aimablement autorisé à reproduire les illustrations et schémas de cet ouvrage ainsi que l'LN.A.-G.R.M. Et, plus personnellement encore, notre gratitude s'adresse à Claude SERREAU qui nous offrit ses conseils et eut l'infinie patience de la relecture.

6 7

Nous les avons examiné sur plus de trente années. C'est pourquoi deux autres sont d'ores et déjà annoncés. puis 712 p. " Traité des Objets Musicaux, Paris, Seuil, 1/19662/1977,670 9 Nous pensons ici tout particulièrement à Madame Jocelyne Tournet, premier rang.

schaefferienne

au

17

CHAPITRE

PREMIER

TOPOGRAPHIE DU CHAMP PRÉ-EXPÉRIMENTAL
A. La déclivité familiale B. Le terrassement juvénile C. La semence d'un vide D. Fruits et gâchis
"Le génie n'est pas un don, mais l'issue que l'on invente dans un cas désespéré."

SARTRE (Jean-Paul)
(in St Genet, comédien et martyr, 1952.)

CHAPITRE

PREMIER

TOPOGRAPHIE DU CHAMP PRÉ-EXPÉRIMENTAL
Etude biographique 1910-1944. A. La déclivité familiale Bien souvent, le sérieux des références et des études bibliographiques se verrait balayé par le vérisme d'une biographie décortiquée, mieux, ravinée et chantournée afin de nous livrer le suc et la logique quelle cache parfois durant une vie à son propriétaire. Comment nier l'importance des origines? "Toute ma vie se rattache facilement par les fils de l'enfance et les ficelles de la jeunesse, Nous n'aurons qu'à tirer un petit peu et tout va venir '." 1. Les sédiments familiaux Lay St Christophe près de Toul, banlieue nancéienne, Lorraine. Mais Pierre Schaeffer préférera arguer d'un grand-père maternel strasbourgeois pour se déclarer plutôt alsacien dans l'âme, dans le caractère2... À huit ans, cette ville de Nancy où il est né le 14 août 1910. Décor, la maison de la Tour des Templiers, 82 rue du Faubourg Saint-Jean, aujourd'hui avenue Foch, au pied de cette tour du xnè siècle appelée dans le quartier Tour de la Commanderie qui garde les abords historiques de la ville.

in Madame Schaeffer évoque Pierre Schaeffer, émission radio., Paris, Chaîne F.1, 21 III 1960. Cf. Cantate à l'Alsace, Jeux sacrés 3, Paris, éd. de La Revue des Jeunes, 1948, p. 7. Parmi nos connaissances de véritables Alsaciens nous ont fait prendre conscience de cette trempe toute particulière de fierté et de volonté des êtres nés en cette province. 2

,

21

PIERRE

SCHAEFFER: DES TRANSMISSIONS À ORPHÉE COMMUNICATION ET MUSIQUE EN FRANCE ENTRE 1936 ET 1986

Des parents calmes, toujours à la besogne, préoccupés pécuniairement et par des rivalités de travail qui obèrent leur propre vie de couple3, affublés d'un penchant qui allait devenir un "vice familial" : ce goût, bien lorrain, du malheur ou de cette quête, par l'autre, du bonheur impossible4. Aussi, dans cette famille "rien n'est donné d'emblée, ni les petits plaisirs, ni les grands sentiments"5. Par ses grands-parents -maternels- l'enfance fut campagnarde et apprit au jeune Pierre le respect des choses essentielles que la nature nous offre6. Un premier enseignement au contact des champs, des bêtes, de la marche à pied à travers les saisons, un contact dont la société moderne nous a éloignés, un contact qui peut sauver un enfant atteint d'une bronchopneumonie à l'âge de dix-huit mois7 dans un pays "arriéré" comme la Lorraine". Mais le bain de l'enfance c'est aussi le comportement de ses aïeux dont la connaissance nous révèle nous-mêmes. Pierre sent sa curiosité de la sorte légitime: "Ma vie n'est pas devant moi, elle ne fait que répercuter interminablement ce qui a commencé avant moi, sans moi. (..) Par mes parents, (..), etceuxd'avant9." 2. La coexistence des couches C'est une époque où l'on accepte ses parents et leur vie comme des éléments et lois de la Nature dont on s'est fait une raisonlO. Pourtant il faut assumer les gènes, les chaînes, les jugements et réflexes qu'ils vous ont inoculés qui contrarient vos tendances et dont vous prenez ou non conscience. Dès huit ans, Pierre engagea le combat avec les lenteurs et scrupules redevables à sa mère; la tristesse, l'angoisse, la peur d'autrui et surtout les doutes envers soimême légués par son père". Il sent qu'il lui faut essayer une autre façon de vivre tant il déteste celle qu'il voitl2. Il le dit un peu mais pas trop car le sentiment filial oblige à laisser parler ses parents et à les subir. Pierre étouffe, il est si difficile d'être auprès de ses parents un fils voire un homme. On est toujours un enfant, c'est classique, mais chez les Schaeffer tout tourne si vite à

Cf. Prélude, Choral et Fugue, Paris, Flammarion, 1983, p. 69. in et Cf. Ibid, p. 190. in BRUNET (S.), P.S., Paris, Richard-Masse, 1970, pp.40-41. Cf. "Réflexions" in Ibid, pp. 184-185. Cf. Prélude..., op. cit., p. 271. " in Ibid, p. 94. 9 in Ibid, p. 187. 10 Cf. BRUNET (S.), P. S., op. cit, p. 95. 4 5 6 7

3

" 12

Cf. "Réflexions"

in op. cit., pp. 113-114.

Cf. Les enfants de coeur, Paris, Seuil, 1937, p. 237.

22

TOPOGRAPHIE

DU CHAMP PRÉ-EXPÉRIMENTAL

la tragédiel3... Sa mère redoute les accents de mysticisme de Pierrel4, et le classe vite par commodité, dit-il, au sein d"'une jeunesse nouvelle" et d"'une élite"'5. Elle offrait à l'enfant les quelques libertés concédées par un père qui ne sentait nulle part le besoin d'encourager car tout était Devoir"'6... Portrait du père. Professeur au collège de "La Malgrange" SaintSigisbert/Saint-Léopold où son fils effectue sa scolarité. Henri Schaeffer considérait le travail de son instrument comme "un bagne"'7. Dans le salon familial il s'exerçait des traits d'un concerto de Mendelssohn à ceux de Tchaikovsky, entrecoupés parfois de quelque partie d'un quatuor ou d'un quintette de Ropartz'", alors directeur du conservatoire de Lorraine'9. Cette "silhouette romantique, à l'allure ombrageuse" et à "la mèche rebelle"20, cet homme rendu par sa seule arme, un violon de Mirecourt2l, hargneux et désillusionné face à la vie, habité par un "tenace ennui"22ne cessait de répéter à Pierre: "Souviens-toi: on n'a pas d'ami"23 et Pierre désirait ardemment défier une telle vision du monde- "il le changerait s'il le fallait"24.Mais en attendant, qu'il était difficile d'accéder à la bonté de cet homme qui ne croyait qu'au travail, transmettait son doute de toute méthode acquise, sa volonté de sans cesse désapprendre avant de réapprendre2S, ne croyant qu'à un seul précepte incisif: "travailler son instrument" et répétant ce conseil à son fils Pierre: "tâche d'avoir un métier où l'on a une retraite" car il dut lui, s'acharner pendant quarante-cinq ans au second pupitre des premiers violons26 à l'orchestre de l'Opéra de Nancy. Ils se sont peu parlé: "ce n'est pas sa voix mais son violon qui m'a gravé comme un disque27."Et lorsqu'un violon d'élève ne grinçait plus, l'oreille de Pierre appréciait déjà le moindre bruit d'une mère
chaleureuse28.

Cf. Ibid, p. 238-239. Cf. Ibid, p. 252. in Ibid, p. 237. Cf. Ibid, p. 222 et 228. in Prélude..., op. cit., p. 234. 18 ROPARTZ (Joseph Guy), (1864-1955), comp., fro Il dirige le conservatoire et l'orchestre du Conservatoire de Nancy de 1894 à 1919. Il fut remplacé à Nancy par Alfred Bache1et (18641944), futur membre de l'Institut. 19 Cf. Concert égoïste, émission radio., France-Musique, 12111978. 20 in Prélude..., op. cit., p. 235. 21 Cf. Les antennes de Jéricho, Paris, Stock, 1978, p. 281. 22 in Prélude..., op. cit., p. 333. 23 in Ibid, p. 61. 24 in L'invité du dil11£lnche, émission télévisée du Service de la Rech., O.R.T.F., 1969. 25 Cf. Prélude..., op. cit., p. 233. 26 in & Cf. "Réflexions", op. cit., p. 142. 27 in L'invité du dil11£lnche, op. cit., exergue au film sur son père. 28 Cf. Prélude..., op. cit., pp. 237-238.

13 14 15 16 17

23

PIERRE

SCHAEFFER: DES TRANSMISSIONS À ORPHÉE COMMUNICATION ET MUSIQUE EN FRANCE ENTRE 1936 ET 1986

La charmante Lucie, si simple, était tout le contraire du père "doutant de tout bonheur possible", elle aimait la vie, était "tout à tous", hospitalière29.Elle s'habillait de ses propres modèles et comprenait difficilement son fils si compliqueO devenu "ce penseur douloureux, à la si capricieuse humeur, ce silencieux triste, dépité de tout ce qu'il voit et de tout ce qu'il entend; cet indépendant, ce révolté" alors que petit il annotait sur un carnet -son premier journal- les victoires et les défaites contre ses travers3'... Sa mère c'était aussi les leçons de cette détentrice d'un magistère de chant, exploit d'une rurale32 mais les apprenties-chanteuses "bêlant sous la houlette" de la mère ne convainquirent pas le jeune Pierre du sérieux des opéras33... Il ne restait de positif que "les regards défendus" au-travers d'une porte entrebâillée et "les certains sourires sur les jeunes filles en mal d'amour"34. Et puis les concerts lyriques du dimanche après-midi à la salle Poirel de Nancy qui amenèrent Pierre à détester opéras et symphonies, exception pour Wagner "peut-être par espièglerie" explique-t-il aujourd'hui car un des amis de la famille "vieil homme chauvin et revanchard, provoquait un scandale dès que sonnaient les trompettes de Parsifal" : se levant avec bruit et s'en allant claquant la porte de la salle municipale35! Geste que sa grand-mère bourgeoise pouvait comprendre puisqu'elle était fière de son petit-fils capable de chanter dans ces années avant 1914 "vous avez eu l'Alsace et la Lorraine mais notre coeur [avec la main sur le coeur précise-il] vous ne l'aurez jamais !"36... Au fond, c'est à sa grand mère maternelle pure lorraine janséniste "fine jardinière" lui faisant découvrir les rudiments de la terre vigneronne à une génération près, qu'il ressemble le plus: "la fantaisie, l'ironie et l'inquiétude métaphysique toujours en éveil, jamais satisfaite"37 qui la caractérisaient, seront constantes aussi chez lui. Il se rappellera de même ce "respect humain" qui la gouvernait et dont elle lui avait livré la recette mais qu'il refusait d'accepter comme frein. "Je saurais le braver, au besoin, pour affirmer mes opinions et donner l'exemple, cet exemple fut-il inopportun3"..." Et puis il y eut "cette sorte de camaraderie"39avec l'autre grand-mère, Rose, pourtant si différente puisque Majorelle... Elle fut le fruit d'une relation née
29

Cf. & in P.S. -Mémoire I : Ingénieur et/ou artiste ?, film op. cit. 30 Cf. Les enfants de coeur, op. cit., p. 209. 3' in & Cf. Prélude..., op. cit., Lettre de sa mère de Pâques 1935, p. 185. 32 Cf. Prélude..., op. cit., p. 235. 33 Cf. P.S. -Mémoire I : Ingénieur et/ou artiste?, film op. cit. 34 in L'invité du dimanche, op. cit. 35 Cf. & in [Participation àl MONTASSIER (G.), Le Fait culturel, Paris, Fayard, 1980, p. 142. 36 in P.S. -Mémoire I : Ingénieur et/ou artiste ?, film op. cit. 37 in Prélude..., op. cit., p. 59. 3" in Les antennes de Jéricho op. cit., p. 306. 39 in Prélude..., op. cit., p. 95.

24

TOPOGRAPHIE

DU CHAMP PRÉ-EXPÉRIMENTAL

durant les années d'études parisiennes

lorsqu'elle habitait alors Neuilly.

3. Les traces d'infiltrations Pour continuer le survol géologique, n'oublions pas les séances de calcul mental du grand-père toulois, évidemment patriote et anticlérical en bon instituteur "arpenteur, conseiller municipal, adjoint au maire et... chantre" pour qui le rôle social était primordial40" et bien sûr le grand-père en ligne directe, qui sous le nom de Marie-Henri Schaeffer avait le profil du docteur de campagne du dix-neuvième siècle au "scientisme fébrile" et à l'''érudition fanatique à base de grec et de latin"4I qui de surcroît terrorisait son entourage mais il était aussi "encore tout proche" de l'honnête homme du XVIIlè siècle42. Par les grands-oncles Louis et Jules43 protagonistes en 1900 du "Modern' Style", se situait l'honneur de la famille! Les cheminées de grès de la future maison Schaeffer seront ainsi ornées de quelques cornes d'escargots44... Outre le violoniste, leurs autres fils ont aujourd'hui pour notre étude des portraits aussi intéressants: un oncle André, inventeur -que Pierre appelait "Master André"45-mais encore un peu trop original pour la famille -il avait préféré se rendre à un concours de photographie plutôt qu'à l'oral de Centrale46 !- et surtout son frère Maurice, polytechnicien qui posait des câbles sous-marins47... Même si chez les Majorelle, "les ingénieurs ne sont que des employés supérieurs, des ouvriers de haut niveau"48et encore moins bien considérés s'ils sont dans l'administration le modèle sera tenace chez les Schaeffer... Outre cette grande famille de Nancy, il y avait un apport célèbre un peu particulier, celui de la tante Brulfer de Valcourt, mais qui se transforma en Marguerite Deval49et au théâtre, était surnommée "La Guite". "Symbole d'une
40

Cf. & in PIERRET

(M.), op. cit., p. 180.

41 42

43 MAJORELLE (Louis) (Toul 1959 Nancy 1926), décorateur et ébéniste fro Il fit partie avec Victor Prouvé, graveur, sculpteur, décorateur et Emile Gallé, verrier, ébéniste -le fondateur en 1890 de l'Ecole de Nancy, Il prit part à l'Expo. universelle de 1900 et à l'expo. des arts déco. de 1926. Ses travaux, d'un style original s'inspirent directement de la nature. Il est représenté au musée des arts décoratifs de Paris et au musée d'Orsay ainsi qu'au musée de l'Ecole de Nancy. Une villa lui a été dédiée par Henri Sauvage en 1901-1902, située aujourd'hui 1, rue Louis Majorelle à Nancy, Signalons de même qu'un lycée de Toul a été baptisé Louis Majorelle. MAJORELLE (Jules) se chargea de la partie commerciale de l'entreprise familiale après la transition opérée par sa mère au décès du père Auguste. 44 Cf. Madame Schaeffer évoque P.S., op. cit. 45 in Idem 46 Cf. Prélude..., op. cit., p. 95. 47 Cf. "Télécompliments" in Télécom, Neuilly, éd. 50, automne 1983, nOS?, p. 64. 48 in Ibid, p. 164. 49 DEV AL (M.) (Brulfer de Valcourt dite), (19 IX 1868 - 18 XII 1955), Elève de l'italien Ermete Novelli, elle n'est passée par aucun conservatoire ou école d'art dramatique et "débuta à 17 ans

in Ibid, p. 94. Cf. PIERRET (M.), op. cit., p. 180.

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malice pétillante"50 elle restait une authentique femme du monde et avait été en effet une grande dame de la troisième République, fréquentant ses grands hommes, notamment Joseph Caillaux ce personnage défaitiste avant 1914 dont l'évocation faisait enrager le professeur d'histoire de St Sigisbert, le chanoine Moncelle. Parfois, Pierre profitait de sa loge à l'Opéra Garnier car elle affectionnait d'y "produire" son neveu, insistant pour qu'il vienne en uniforme"51! Serait-ce à cette source que le Jeune polytechnicien s'est abreuvé pour obtenir le 18 octobre 1930 à la séance traditionnelle des cotes de son école, celle "de Couverture" destinée à l'élève à l'attitude la plus originale52 ?.. On aura déjà deviné que la musique fut inoculée à Pierre chaque jour par ses parents simplement par leur vie mais aussi rudement par 'la vision de leur labeur. n en est imprégné comme "coincé"53...Bien que sa mère sache bien évidemment jouer du piano, ce fut son terrible grand-père qui lui donna ses
premières leçons -il avait tenté une carrière de violoniste brisée par ses nerfs
54_

qui se terminaient généralement par des larmes"55. D'autres s'y prirent avec plus de délicatesse. La chère mère bien sûr, ensuite Mademoiselle Juliette Lair, son ex-camarade de conservatoire, puis un trompettiste de Nancy nommé Rodet enfin le professeur Morot pour l'enseignement du violoncelle"56 car l'instrument avait été choisi par le père ambitionnant de constituer un quatuor familial avec ses enfants. Très tôt Lucie Schaeffer avait été persuadée que son fils Pierre aimait la musique, ceci depuis le jour où le jeune enfant s'était précipité en pleurs vers elle chantant un air de Haendel en murmurant: "Oh! Maman, que c'est beau. C'est beau, c'est trap beau (1...) C'était pendant la guerre de 1914, à Lay-St-Christophe où sa mère s'était réfugiée puisque petit village toulois de ses parents57.Parce que son fils était capable de chanter à trois ans une vingtaine de chansons, sa mère était convaincue de son talent, ce dont grand-mère Rose se montrait très fière... n entrait en effet à l'âge de sept ans au conservatoire de la ville, et s'appliqua comme en témoigne son professeur: "toujours le premier, toujours aimable, élève régulier, toujours de bonne humeur, toujours prêt, sachant
dans les salons, les cercles et les théâtres dits "à côtés" où sa diction est parfaite et met en valeur chaque syllabe de son texte" (in Le Figaro, 19 XII 1955). Outre sa canière au théâtre et au cinéma, "toute frémissante de vie et de gaieté, elle a aussi beaucoup chanté de chansons rosses ou chansons grivoises avec talent et crânerie d'une voix un peu éraillée." (in ROMAN d'AMAT, Dictionnaire de biographie française, Paris, Librairie Letouzey, tome 11, 1967). Elle a publié en 1952 ses Mémoires. 50 in Idem 51 Cf. & in "Préface" à PERRIAULT (J.), op. cit., p. 9. 52 Voir le cahier concerné aux archives de l'Ecole Polytechnique. 53 Cf. Mme Schaeffer évoque P.S., op. cit. & Prélude..., op. cit., p. 97. 54 in P.S. -Mémoire 1 : Ingénieur et ou artiste ?, film op. cit. 55 Cf. Les enfants de coeur, op. cit., p. 211. 56 Cf. Concert égoïste, émission radio. , 12 II 1978. 57 in & Cf. Mme Schaeffer évoque P.S., op. cit.

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toujours bien ses leçons, avec une intelligence très vive et une façon toute particulière d'entendre et de redonner les exemples qu'on lui avait présentés 58" . Il devint ainsi "l'enfant prodige" de ce conservatoire de Nancy dont les murs impressionnaient tellement que Pierre y entrait toujours avec tremblement. La maison bâtie par ses parents entre 1918 et 1920 devait avoir aussi une influence psychologique sur l'enfant avec ses parapets et balcons aux armes de clé de sol au rez-de-chaussée, de fa au premier et d'ut au second59...Trois ans plus tard, il avait alors dix ans, il improvisait ses premières compositions: mélodie pour chant et piano dédiée à sa mère ou pièce un peu bucolique en l'honneur de ses grands-parents. Elle s'appelle Le soir, nous sommes le 2 février 1920 et l'on entend un début à l'écriture debussyste avant le tournant d'un accord... "Bricolages"6Oqui énervaient considérablement le grand-père voué aux gammes. Pierre se croyait volontiers musicien61 mais il s'aperçut très vite que toutes les mélodies de son enfance de L'air de la Pentecôte de Bach62à La leçon de l'amour de Léo Délibes, de La bien aimée lointaine de Beethoven à L'amour et la vie d'une femme de Schumann jusqu'à La chanson triste de Duparc et à Soir de Fauré, n'étaient pour lui que souvenirs de gens et d'événements63. Il quittera Nancy, écoeuré par cette musique "trop à l'eau de rose, trop classique, trop sentimentale car la vie était autre et il semblait que cette musique des conservatoires, il ne vaille pas la peine de la vivre64."Elle évoquait aussi à ses yeux ce climat social bizarre dans lequel il vivait, entre le prolétariat et la bourgeoisie. Comment accepter cette musique aux deux faces antagonistes, celle de son père musicien-ouvrier et celle qui fait partie du luxe des bourgeois conformistes des concerts du dimanche après-midi qui ne toléraient pas un Debussy ou Ravel au programme! Situation qui ne pouvait que motiver la rébellion d'un jeune. Il partit, il allait pouvoir se rendre au concert "sans affres, comme tout le monde, le coeur léger, sans fil direct avec l'acrobate" et espérait bien ne plus jamais la rencontrer, la musique6S,puis il regrettera amèrement66de n'avoir pas retrouvé le pays musical de ses parents... Au fond, encore une jeunesse ratée, "comme toute les jeunesses"67 pense t-il. Le "malheur d'être jeune (...) [c'est] de n'être averti de rien, préparé à

58

59 60 61 62 63 64 65 66 67

Mlle Lair in Idem. Cf. Id. Terme employé par P.S. in Les enfants de coeur, op. cit., p. 210 à p. 225. Cf. Ibid, p. 268. Extrait de la Cantate BWV 68. Cf. Concert égoïste, op. cit. in Idem. in & Cf. L'invité du dimanche, film sur son père, op. cit. Cf. Chapitre IV ~A. in "Réflexions" in op. cit., p. 168.

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rien68." Pourtant à St Sigisbert, certains prêtres rêvaient de reforger une jeunesse digne des héros tombés en 191469.

"- Voyez-vous, (...), chacun de nous s'épanouit dans un vase hermétique. - D'où l'importance de l'éducation, (...) : famille, milieu social, hérédité, chacun dans sa bouteille"70. Mais l'éducation c'est aussi toujours le viol d'une conscience7'. Si Pierre se découvre rebelle au cours d'histoire de l'abbé Moncelle pour ne point avoir baissé le regard72 ; lorsque la révolte concerne ses parents, il est divisé entre le respect enseigné et la critique "spontanée"73. C'était alors son malaise existentiel. L'application n'est pas en phase avec le Moi. Dès l'âge de raison lui vient "l'idée du risque et du combat, d'une lutte pour la vie"74où le travail serait la seule vraie valeur. C'était déjà une option sur la volonté "de n'être pas comme les autres, d'être marqué et de postuler pour un monde tout autre"5." "Ne jamais céder aux adultes, à leur suffisance, à leur faiblesse raisonneuse"6..."était une des promesses de son enfance et la seule préoccupation de son avenir. 4. La brûlure d'un soleil Quant à la médiation, Pierre l'assigne à la Femme77... Cet être nommé "femme" dont il ne connait rien78.La femme de l'oncle Jules, tante Ginette, avait bien envoyé gauchement quelque "candidate fiancée"79 mais c'était méconnaître Pierre. Il fallut attendre les fêtes du Nouvel An 1934 qui provoquèrent à Nancy visite sur visite chez les Majorelle. Le fils ainé de la maison s'était récemment marié avec la fille d'un juge de Colmaro. La "tante de charme"8' prit alors soin de signaler à Pierre la présence en ses murs d'une des
68 in Ibid, p. 124. 69 Cf. Les étés de "Droits de réponse", émission de télévision, 15 VIII 1987. 70 in La Coquille à Planètes, oeuvre radiophonique, 1944 cité in "La chambre des merveilles" in De la musique concrète à la musique même, op. cit., p. 35. 7. Cf. "Réflexions" in op. cit., p. 140. 72 Cf. Ibid, p. 139. 73 in & Cf. Ibid, p. 126. 74 in L'invité du dimanche, op. cit. 75 in "Réflexions" in op. cit., p. 164. 76 in Prélude..., op. cit., p. 485. 77 Place que lui réserve dans l'univers, la théologie. Cf. Les enfants de coeur, op. cit., p. 323. 78 Cf. Ibid, p. 337. 79 in Prélude..., op. cit., p. 77. 80 Cf. Ibid, pp. 154-156. 8. Qualification de l'auteur in Ibid, p. 154 mais que le lecteur ne s'y méprenne la "bonne fée" est

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soeurs de l'élue... L'éblouissement la désignera donc. Ainsi les amis des familles purent bientôt apprendre qu'Elisabeth Schmitt et Pierre Schaeffer se sont fiancés le 16 septembre 193482. L'année suivante, c'est leur mariage puis la naissance de jumelles prématurées83dont l'une mourra le jour de sa mise au monde. Trois ans plus tard, un autre enfant est conçu mais une grave affection l'emporte et s'empare de la mère alors que la guerre survient. Pierre installe toute la famille en sûreté à Aix-en-Provence. Elisabeth le rejoint ensuite à Vichy puis à Lyon où elle meurt le 19 juin 1941 des suites de sa maladie84. Pour Pierre, il est nécessaire de rassembler les traces de cette vie, de prendre quelque revanche sur le destin. Ainsi élabore t-il en septembre de cette triste année un petit recueil qu'il nommera Mémorial85. La détresse de l'auteur ne peut se contenir: "(..) C'est le bout de la route. Même la borne du désespoir est franchie. Convenons-en. Après tant de défaites86,il y a une défaite plus totale qui les absorbe toutes. Après tous les refus, il y a un refus qui annule tout et on recommence. Et qu'est ce qu'il peut arriver puisqu'il n'y a plus rien en nous que n'ait dérobé le malheur? (..) Ilfaut consommer jusqu'à la lie et jusqu'au sang (..). (..) les mariages sont écrits au ciel 87." Lorsque Novalis perdit prématurément sa fiancée Sophie Von Kuhn, il voulut dans son amour pour elle, la suivre dans la tombe... Ainsi parfois, la pensée d'Elisabeth le visitera jusqu'aux larmes. Pierre Schaeffer se remariera en 1962 et deviendra à nouveau père88.
ailleurs présentée comme une "tante maniérée" in Ibid, p. 153. 82 Cf. Fragments relatifs au mariage de P.S. et d'Elisabeth SCHMITT, Lyon, 1942, n.p., ill. 83 Cf. Prélude, op. cit., pp. 251-252. 84 Cf. Ibid, pp. 64-65, p. 68, p. 246, p. 273, p. 289, p. 309 et p. 364. Cf. Fragments..., op. cit. Drame qui n'est donc aucunement celui d'un accident de voiture évoqué par Antoine Goléa dans son livre La Musique de la nuit des temps aux aurores nouvelles (Paris, Leduc, vol. II, 1977, p. 775). Il se peut que la particularité de cet événement biographique cruel ait été masquée avant que Schaeffer n'écrive son ouvrage Prélude, Choral et Fugue et nous le comprenons fort bien. Pour confirmation de la cause de ce drame voir le Journal de J. Copeau (éd. Séghers, 1991, tome 2, pp. 626-627 cité plus loin en note in ~ C. 2. d). Cet élément biographique puissant a sans aucun doute été pour Schaeffer un facteur dans la quête d'un autre monde où s'évader. Il se refugia donc dans l'univers de son travail pour ne point désespérer sous le joug des souvenirs. A. Goléa écrit que la Symphonie pour un homme seul est par son "titre révélateur"d'une solitude et provenait "des tréfonds d'une âme encore blessée dans ses forces vives" (p. 776). 85 Le lecteur a compris qu'il s'agit de Fragments..., achevé le 16 XI 1941. 86 Y compris celle historique de 1940 au-delà du plan personnel. 87 in Fragments..., "Lyon, Croix-Rousse, nuit du 18 au 19 juin 1941", op. cit. 88 Cf. Who's who in Europe, Waterloo, éd. Servi-Tech., 5/1983, p. 1917.

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B. Le terrassement juvénile 1. Les engrais nancéiens Après l'Ecole de la Ste Famille, école libre pour garçons de TOUp9,Pierre entre en 1915 en classe de Sèmeà St Sigisbert-St Léopold et pour ses distractions à "la Foucotte", ce modeste pavillon sur les hauteurs de Nancy où se passaient ses jeudis et ses dimanches sous le couvert du "patronage" de l'abbé Molly, son professeur de physique qui dosait savamment jeux et homélies, gamineries et méditations90. L'école libre et particulièrement St Sigisbert était-ce la concession d'un père incroyant à une mère pieuse91ou bien la vigilance de l'oeil paternel qui fréquentait l'établissement pour son gagne pain? Pierre y dispute en tout cas avec André Decelle, futur directeur général d'E.D.F. la place du premier de classe et ce n'est pas forcément Schaeffer qui gagne92! Mais la scolarité est bonne puisqu'il saute la classe de 4ème93... D'autres noms acquirent encore davantage d'importance dans le devenir de Schaeffer. Rivalités de bandes, d'un certain Teitgen que tout rapprochait trop de Pierre bien que son aîné, et ne sait-on pas que ces échecs, ces dominations d'enfance sont indélébiles? Le nom de Guignebert résonnait lui dans les cours d'apologétique comme contre exemple d'un professeur athée94dont il allait côtoyer plus tard le fils95.Ces années d'études auxquelles s'ajoutent les deux passées chez les jésuites à Versailles, furent mal vécues. Pierre voulait garder son âme d'enfant, s'était très tôt juré de vivre ainsi a contrario des adultes: "Je ne cessais de faire le contraire de ce que je voyais faire, et le faisais péniblement. l'allais sans doute continuer. (..) Je m'étais bien aperçu du doute96des adultes, de leur vie sans rime ni raison, de leurs buts dérisoires, moi qui avais les miens, si fervents, si raisonnables97."
89 Ancien hospice et orphelinat devenu école de garçons au début du siècle tandis que l'Ecole des Soeurs de la doctrine chrétienne était celle des filles. La guerre a malheureusement effacé les traces que nous pouvions ici attendre. 90 Cf. "Réflexions" in op. cit., pp. 131-133. Cf. P.S. : De Mac Luhan au.fantôme de Gutenberg, chapitre II ~B. (À paraître) 91 Cf. Les enfants de coeur, op. cit., p. 231. 92 Cf. Les antennes..., op. cit., p. 150. 93 Selon une lettre de l'Abbé Paul Paillet de l'Ecole St Sigisbert, 5 X 90. 94 GUIGNEBERT (Charles), (1867-1939), historien fro Il fut titulaire de la chaire du christianisme à la Sorbonne. Son discours traitait l'histoire du fait chrétien d'un point de vue rationaliste avec parfois des prises de positions assez entières notamment sur la valeur historique des documents évangéliques (Cf. sa Trilogie sur Jésus entre 1933 et 1943.) 95 Cf. ~ D. 96 C'est nous qui soulignons. 97 in "Réflexions" in op. cit., pp. 161-162.

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Pour ce faire quel chemin choisir? Celui de l'expérimental en sciences prôné par l'abbé Molly, le professeur de physique98ou bien le développement de ce sujet par la philosophie? Pierre passe son baccalauréat scientifique avec mention bien et décide de se présenter en philosophie à la session d'octobre. Gageure couronnée d'un dix-neuf et demi, de la mention très-bien et de l'avertissement de l'examinateur aux parents sur leur progéniture "philosophe"99. Le goût des idées générales, certainement celui de la difficulté, le pressentiment d'un juste milieu, mais aussi l'exemple de l'oncle Maurice et plus encore l'allégement financier entrevu par une bourselOopour une famille où "les

oranges du dessert étaient partagées en quartiers"lOI conduisent Pierre en
"taupe". Essai non transformé dans la ville parentale puis départ pour "le bagne"'02de Sainte-Geneviève de Versailles (les élèves l'appelaient "Ginette") et ses jésuites réputés pour cette préparation. Ce furent en effet souffrances entre autres de surmenage, de l'angoisse des concours, de l'estomac et de la messe obligatoire'03. Les prévisions pour l'accès à Polytechnique étaient maussades: "mon petit, vous serez reçu ambicat"104,traduction: au bout de quatre années de labeur. Deux suffirent -dont seulement une à "Ginette"- à la grande stupéfaction générale et à celle du concerné en particulier: la vocation du langage grammatical lui valurent le saut de la première épreuve en "grand admissible", quant au langage mathématique, ce n'est pas les connaissances en la matière qui furent les plus décisivesI05... Heureux succès car la place à
98

Cf. P.S. : De Mac Luhan au...,op. cit., chapitre X ~B et ch. II ~B. 99 in "Réflexions" in op. cit., p. 142. 100 Le dossier administratif de P.S. au Ministère des P.T.T. (Dossier de personnel n° 891, Archives de France côte F 90 bis 4779, article 830477/14, code 85l8/SA) contient deux lettres manuscrites du père Henri Schaeffer: de M. le Préfet du Département afin de * une au Ministre de la guerre par l'intermédiaire solliciter la bourse, son fils venant d'être admis à l"'X" (datée de IX 1929). Elle mentionne l'âge des trois enfants Schaeffer: Pierre, 19 ans; Marie-Rose, 14 ans et Jean, 10 ans. * L'autre au Trésor Public (datée du 5 IX 1929) "en instance pour obtenir une place gratuite à si Pierre quittait l"'X"" pour son fils, s'engageant à restituer les frais de pension et de trousseau l'école ou résiliait l'engagement décennal dû. Les deux lettres ont été rédigées à Contrexeville où le père devait jouer durant la saison d'été. Sur la feuille détaillant de l'écriture du père, les revenus de la famille, une annotation stipule: "Ces renseignements sont approximatifs ayant été faits de mémoire en saison d'été, faute de pièces officielles" ! (Contrexeville, 15 IX 1929). On peut aussi lire que le Préfet a émis: "avis favorable". Le dossier fait état d'un trousseau d'une valeur de 3 900 francs et d'une pension de deux ans s'élevant à 4 200 francs. 101 in "Réflexions" in op. cit., p. 142. 102 in Ibid, p. 151. 103 Cf. Prélude..., op. cit., p. 153. 104 in Les étés de "Droit de réponse", op. cit. 105 Nous les conterons en rapport avec une autre analyse in P.S. : D'Orphée à Mac Luhan, chapitre IX ~A. (À paraître). Cf. "Réflexions" in op. cit., p. 152.

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"Ginette" avait été accordée gracieusement, négociée par les anciens professeurs du collège nancéien. Lourd fardeau doublé d'une ségrégation sociale accentuée par le refus personnel de la fréquentation des fils de la "Haute", ce qui rendit l'atmosphère vite irrespirable'06... Dans ces circonstances, Pierre associait un échec au concours à celui de toute sa vie'o? 2. Tassements d'une parenthèse À dix-neuf ans voici donc Pierre entré à l'X comme on dit. Une double erreur selon lui: "la mienne de m'y destiner, et le concours de m'y admettre en vertu de la règle que deux négations valent une affirmation"'Os ! Nous y voilà en cinquante-sixième position sur deux cent soixante-huit candidats reçus au concours, juste dans le premier cinquième'09 -l'oncle Maurice avait obtenu la quarante-troisième place en 1904 1'10_ dans l'esprit de Pierre, ce n'est pas un et cadeau: "abrutis par des années d'abstraction, des pages de laïus, (...). Quelle expérience de la réalité sociale peuvent avoir des garçons en boîte depuis l'enfance (...)'" ? Surchargés de connaissances, on ne fait de nous ni des gens pratiques, ni des esprits inventifs, mais des spécialistes de l'examenll2." Bref, "un gavage inutile dans l'étroite contention de l'esprit, (...), [et] l'absence de toute expérience vraie"3", en un mot: "une convalescence'I4". Certains diront que le polytechnicien est "un homme polyvalent" lIS. Schaeffer analysera
106

107 Cf. Les enfants de coeur, op. cit., p. 160. lOS in "Réflexions", in op. cit., p. 152. Louis LEPRINCE-RINGUET confirme par son jugement sur le concours et la scolarité à l"'X" le paradoxe, puisque écrit-il, il faut, pour réussir que "les dons de création" soient "mis en veilleuse", ne pas être handicapé par une "attitude non-conformiste"... Par ailleurs il précise que le concours exige dans la solution du problème, efficacité et élégance qui doivent s'adjoindre à une rapidité d'intelligence comme outil puissant... Voici donc quelques qualités dressées. (Cf. & in LEPRINCE-RINGUET (L.), Science et bonheur des hommes, Paris, Flammarion, 1973, coll. "Champs", n° 11, pp. 102-103.) 109 Communications des Archives de l'Ecole Polytechnique, 27 VIII et 4 X 1990. Cependant l'Etat indiquant les classements et notes de M. Schaeffer dressé le 7 Août 1931 par le Général commandant l"'X", mentionne comme numéro d'entrée définitif à l'école celui de 51 sur 249 (in Dossier de personnel, op. cit.) 110 Communications des Archives de l'Ecole Polytechnique, op.cit. "' in Les enfants de coeur, op. cit., pp. 130-131. 112 in Ibid, p. 125. 113 in Les antennes..., op. cit., p. 150. 114 Terme employé par l'auteur in "Réflexions" in op. cit., p. 164. 115 René DE OBALDIA in Rencontre avec René DE OBALDIA, émission radio., P.C., 8 II 1974.

Cf. "Réflexions" in op. cit., p. 160.

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à l'inverse qu'il s'agit du "degré zéro de la science. En dessous on n'en fait pas du tout et au-dessus on commence à en faire un peu""6. Le tableau de la déception est aujourd'hui entièrement reconnull7 et le "fort en thème" est bien identifié comme "un produit semi-fini. C'est pourquoi il doit faire une école d'application"s". "Le prudent enseignement (...) semble se repentir d'avoir formé des polytechniciens et s'efforce en vain de les transformer en ingénieurs""9 pensera Schaeffer. L'affectation dépend du numéro de sortie. Soixante-dix-neuvième sur deux cent quarante six (le premier tiers) -il était décidément difficile de faire mieux que l'oncle modèle en 1906 : trentecinquième sur cent cinquante-huit frôlant ainsi le premier quart'20!- place Pierre, avec presque quinze de moyenne générale sur les deux années, après le choix des Mines et des Ponts et Chaussées et permet l'Ecole Supérieure d'Electricité des Télécommunications de Montrouge -il est le sixième sur dixhuit élèves destinés à cette école'2l-, "tout aussi ennuyeuse"'22 -"encore que de de la chambre rue Censier puis impasse Barraultl24. Du double bac à la musique, des jalons ont été accidentellement posés. Quitter Nancy en confondant Bach détesté avec Léo Délibes dans un sentiment commun de futilité et de dérisoirel25, on peut entendre la musique quotidiennement jusqu'à seize ans sans la comprendreI26...Seul le rappel d'une curiosité éveillée pour la fugue, grâce à l'éclair émis par la conférence d'un professeur de lycée, amène Pierre à être admis, pendant l'école d'application, dans l'antre des cours de Nadia Boulangerl27. Il avait simplement dit: "il y a deux voix, trois voix" ; elle, dirigeait et accompagnait debout devant son
116

choses à savoir et à oublier..."123_ pour les années 1931à 1933.C'est la période

117 Cf. DE LÉOTARD (Marie-Laure) & FAURE (Michel), "Polytechnique: le déclin ?" in L'Express, 8 XII 1989, pp. 58-64. liS Le Général PARRAUD, directeur militaire de l'X rapporté in Ibid, p. 63. 119 in "Réflexions" in op. cit., p. 121. 120 Communications des Archives de l'Ecole Polytechnique, op. cit. 121 Cf. Etat indiquant les classements et notes de M. Schaeffer dressé le 7 Août 1941 par le Général commandant l'''X'' in op. cit. 122 in Entretiens avec P.S., l'''e émission, P.C., 25 VII 1978. 123 in Prélude..., op. cit., p. 166.
124
125

in L'invité

du dil11£lnche,

op. cit. & Cf. P.S. : De Mac Luhan

au. ..chapitre

I ~B, op. cit.

Cf. Ibid, p. 77

Cf. L'invité du dil11£lnche, op. cit. 126 Cf. Le concert égoïste, op. cit. 127 Nadia BOULANGER a enseigné à l'Ecole normale de musique de Paris (cofondée par A. MANGEOT et Alfred CORTOT que Schaeffer retrouvera plus tard, à Vichy. Cf. ~c. 1.) de 1920 à 1939 et c'est en ces murs que Schaeffer fut son élève. Mais il s'avère que les déménagements de cet établissement n'ont laissé I11£llheureusement aucune trace de cette période, nous a confié la direction.

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piano, un quatuor vocal et Pierre ressentait "une ferveur extraordinaire" pour cette première cantate entendue, cette Offrande musicale qui non instrumentée était pour lui de la musique à l'état purl28.La vraie musique révélée, c'était aussi cette répétition de Toscanini129suivie par l'étudiant qui se cache au Théâtre des Champs- Elysées et poursuit de la sorte l'habitude donnée par son Père d'assister à la générale des grands événements musicaux puisqu'ils ne pouvaient s'offrir une place à la représentation même! Et comme nous le rappelle un article sur Polytechnique, les postes dans l'administration sont aussi très formateurs'3o... 3. Découverte du gène Jeune ingénieur des P.T.T., Pierre va rejoindre l'Est. En effet, il y a du travail à la direction régionale de Strasbourg, on a intercédé pour luil3l, et il trouve à s'installer au 32 rue d'Erckmann-Chatrianl32, hébergé avec sa femme par des amis. Il se résigne mal à son bureau et "ce métier imbécile" d'entretien du réseau électrique alsacien et de la protection des fils téléphoniquesl33. Décidé au début de l'été 1935'34à en finir avec ce travail rebutant, Pierre tente d'intriguer pour entrer à la radiodiffusion qui faisait ses débuts à Paris. On se demande alors comment Schaeffer est arrivé à se désenclaver d'une telle place. Explication. Ce qu'on appelait alors "la télégraphie sans fil" avait été assimilée logiquement dès son usage au Service administratif de la télégraphie. Une loi du 30 juin 1923 confirma ce rapprochement et instaurait de ce fait le mono128

Cf. Le concert égoïste, op. cit. 129 Cf. L'avenir à reculons, Paris, Casterman, coll. "Médiations", p. 33. 130 Cf. DE LÉOTARD (M-L.) & FAURE (M.) in op. cit., p. 61. Cf. nos Chapitres il, III et in P.S. : D'Orphée à..., le chapitre II ~A 1, op. cit. 131 Cf. Cantate à l'Alsace, Paris, éd. de La Revue des Jeunes, 1948, p. 8. 132 Le Dossier de personnel enferme une lettre à entête du Sénat (datée à Strasbourg du 10 X 1934) de M. le Comte Jean De Leusse, sénateur du Bas Rhin, adressée au Ministre des P.T.T., M. Goehrens en ces termes (C'est nous qui soulignons) : "Pierre Schaeffer vient de se fiancer avec la fille du notaire SCHMITT de Mulhouse. Hors cadre son affectation aurait été prévue à Rennes ou Limoges. Mais, je sais que les préférences ont été données à deux ingénieurs du lyonnais à la demande des services de Lyon et le fait que M. Schaeffer ait des liaisons étroites avec une famille assez influente d'Alsace justifierait certainement au même titre son affectation aux P.T.T. de Strasbourg. Des nominations devant être faites incessamment, je vous serais particulièrement reconnaissant d'examiner ce cas le plus rapidement possible en insistant également, à titre personnel, sur l'importance que j'attache, au point de vue national, à ce qu'un jeune ménage composé d'une Alsacienne et d'un Français de l'intérieur, se fixe en Alsace."
133 134 in & Cf. Prélude..., Cf. Ibid, p. 259.

p. 229 & 244.

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pole d'Etat. Le développement venu, la radiodiffusion d'Etat émettait en 1926 dans le cadre d'un service public, branche du ministère des Postes et Télécommunicationsl35. La voilà petitement considérée, subissant les affronts d"'un servage"'36 ; le futur patron, Godfrin, allait s'employer jusqu'à la folie'37 à émanciper le nouveau-né. Car la radio par rapport aux P.T.T., "c'était une espèce de révolution culturelle. Elle visait le général, la foule, la culture... "138. Pierre Schaeffer sentait tout cela et pose sa candidature le 1erjuillet 1936, au tableau des mutations pour Paris à un emploi nouvellement créé à la direction de la radio. À un avis très favorable de l'ingénieur en chef du service technique de Strasbourg s'ajoute celui du directeur régional des P.T.T., il est fait mention de connaissances musicales mais Schaeffer joint également à son dossier deux recommandations qui font directement éloge de tels dons... Elles sont signées du directeur du Conservatoire de Nancy, Alfred Bachelet, et de la compositrice et pédagogue Nadia Boulanger (Cf. Planches II et III). En débarquant au 97, rue de Grenelle, Pierre Schaeffer retrouve deux collègues de promotion: Devèze et Matras. Secondé d'un nommé Tartarin qui allait lui apprendre les rudiments du métier'39, il décide tout naturellement, puisque le personnel chargé des studios, des émetteurs ou des amplis est au complet, de s'atteler aux améliorations des deux bouts de la boîte noire: micros et haut-parleursI4O,il s'insère dans l'équipe par un trait d'union à placer entre électro et acoustique'4I, mot composé qu'il invente par là-même. Schaeffer s'interroge sur les problèmes des contraintes et métamorphoses imposées au message sonore lors de sa restitution par la chaîne électriquel42, idée qui avait séduit Godfrin. La "sagacité politique", la "stratégie administrative"'43 de ce maître professionnel comme la motivation, la structure des relations professionnelles et les rapports avec le pouvoir allaient être d'un enseignement majeur pour Schaeffer'44. Du côté technique, c'est l'exaltation des débuts d'une nouvelle matière à explorer, et les pionniers ont toujours
'35 Cf. GAUDEMET (P.M.), "Le régime de la radiodiffusion et de la télévision en France" in Revue internationale des Sciences administratives, Paris, 1965, p. 15. '36 Terme de P.S. in Les antennes..., op. cit., p. 95. '37 Malheureusement au sens propre puisqu'il dut être interné... '38 Entretiens avec P.S., l'''e émission radio., P.C., 25 VII 1978. '39 Cf. Les antennes..., op. cit., p. 99. '40 Cf. "Télécompliments" in Telecom, Neuilly, éd. 50, automne 1983, n° 57,1983, p. 64. '4' Cf. Ibid, p. 94. A noter que l'emploi du mot comme nom n'est d'usage qu'à partir de 1948, provenant peut-être de l'anglais "electro-acoustics" (Cf. ROBERT (Paul), Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris, Le Robert, 211985, tome 3, p. 839) ou bien serait peut-être dû indirectement ou non à Schaeffer... '42 Cf. Titres et travaux de P.S., s.l., Imp. Copédith, 1973, p. 9. '43 Expressions de P.S. in Les antennes..., op. cit., p. 95. '44 Cf. Les antennes..., op. cit., p. 108.

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droit à une "aventure épique et misérable"145.Voyage à Berlin afin d'admirer les meilleurs micros -Neumann- et de prendre quelques leçons d'une radio en avance, tentative pour essayer d'intéresser l'industrie française à de telles fabrications -société Mélodium-, puis balade dans Paris avec les quelques micros obtenus1461... Les anecdotes ne manqueraient pas à conter. Il faut ici ouvrir ses oreilles! Elles pilotent le raisonnement. Schaeffer, en bon ingénieur du son ne conçoit pas qu'une musique soit ou non "radiogénique" et qu'il soit nécessaire d'écrire des oeuvres en fonction du microl47.Lorsque l'on se voit confier le soin de diffuser l'opéra en direct et donc d'équiper de microphones que le directeur, M. Jacques Rouché, ancien polytechnicien, veut bien sûr invisibles- une maison aussi prestigieuse que l'Opéra de Paris, on ne rêve que de la restitution la plus correcte! Tel en témoigne en 1938 le premier article écrit pour La Revue Musicale dans une rubrique consacrée à la "Chronique radio"148.Mais les courants induits perturbent les faibles électrons produits par ces capteurs français à charbon dissimulés derrière les décors et qui de surcroît "crachent" -comme l'on dit! Même les micros étrangers convoités seraient déstabilisés dans ces conditions. Tout le budget mensuel du Service passe dans les essais alors que l'administration est avare... L'ingénieur Schaeffer qui déjà pour raisons familiales avait l'Opéra en grippe est aujourd'hui à l'épreuve de ce travail de bizut! Il se souvient alors de ses premiers cours de physique à Nancy, des miracles d'une cage de Faraday d'autant plus efficace si elle est reliée à une prise terre telle que peuvent en offrir les soubassements de l'édifice bâti sur une nappe phréatique source de mythes: "La Grange Batelière"'49. Premiers combats d'avant l'heure pour faire admettre de tels travaux, sans
145

in "Apprentissage et maîtrise" in Esthétique et technique des arts relais, Marseille, inédit, 1942, rapporté in De la musique concrète à la musique même, op. cit., p. 14. 146 Cf. "Entretien avec Rudolf Frisius", Miramas, 23 VII 1987 rapporté en partie in Propos sur la Coquille, (Notes sur l'expression radiophonique, 1946), Arles, éd. Phonurgia Nova, coll. "Références du 8è art", déco 1990, p. 88. 147 Cf. "Notes sur l'expression radio., 1946", rapporté in De la mus. concrète à la mus. même, p.27. 148 in n° 184,juin 1938. Le revue est alors dirigée par Henri Prunières. 149 L'Opéra de Paris est ainsi construit tel un bateau sur sa coque, sur trois étages de cave dont la plus profonde est une cuve emplie de cette eau sur trois mètres de profondeur et dix-sept de longueur articulée en onze galeries perpendiculaires. Profitant à sa construction de cette circonstance pour pallier éventuellement tout incendie dont de tels édifices avaient souvent été victimes, aujourd'hui, les protections modernes en vigueur ainsi qu'une canalisation spéciale provenance d'un réservoir de Montmartre, cette étendue sert la climatisation. La cuve est à cet égard vidée, nettoyée et remplie à nouveau tous les dix ans. Si les ouvrages sur cet édifice nous ont révélé ces informations, il est surprenant qu'aucun ne mentionne le travail de Schaeffer, se contentant de dater du 19 août 1932, le premier spectacle radiodiffusé: Marouf de Rabaud. Avec quelle qualité ?...

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lésiner pour autant sur les détours administratifs'50 nécessaires qui permettront de se procurer les meilleurs microphones américains ou allemands et d'être enfin remboursé des frais de taxis puisque les "Renault" de l'époque, que les administrations doivent exclusivement acheter, sont des "veaux"'5'... On effectue les premières tentatives sur les longues répétitions d'Ariane de Massenet'52. Pierre Schaeffer saisit au travers des manipulations de la mise en ondes, qu'entre la retransmission du spectacle à trois dimensions et celui à une dimension livré par le haut-parleur, il peut émerger tout un monde'53. 4. Un déblaiement peu sérieux Rappel de réserve le 28 septembre 1938'54pour une période, après un service militaire chez les sapeurs télégraphistes à Nancy'55 ; Pierre rejoint son corps à Besançon puis mobilisation un an plus tard à Bourogne près de Belfort'56 dans la 13èmedivision d'infanterie, adjoint au commandant des transmissions; drôle de guerre qui permet à la femme et la fille de Pierre de le rejoindre au cantonnement d'Altkirch'57 de novembre 39 jusqu'en avril 40. cette guerre qui le conduit quand même du sud de l'Alsace jusqu'en Dordogne fin juin 40 avec un réseau T.S.F. reliant davantage l'ennemi que les intéressés'58! Démobilisé à Lalinde, Schaeffer rejoint Toulouse pour y retrouver son père, régisseur des orchestres de la radio grâce à la bienveillance de son fils puisqu'il n'était plus question de musique à Nancy'59. Lorsque l'on a été infirmier dans les tranchées en 1914, qu'on a dû faire Paris-Toulouse à bicyclette -sans se séparer de son Mirecourt-, même si son fils se présente en tenue de lieutenant, on peut comprendre que le père l'accueille en disant. "Tout ça n'est pas sérieux !'60".. .

C. La semence d'un vide 1. "Radio-jeunesse" : une graine innocente Le retour dans le giron radiophonique tiendra entièrement du domaine de la
'50

's, '52 '53 '54 '55 '56 '57 '58 '59 '60

Ce n'est que le début! (Cf. P.S. : D'Orphée à..., Ch. II ~A, op. cit.) Terme employé par P.S. in Les étés de "Droit de Réponse", op. cit. Cf. Dialogues de France-Culture: "Questions à l'audiovisuel", émission radio., P.c., 16 V 1978. Cf. "Entretien avec Rusolf Frisius" rapporté in op. cit., p. 89. Cf. Prélude.., op. cit., p. 303. Cf. Ibid, p. 317. Nous avons tenté en vain une recherche aux archives militaires de Pau. Cf. Les antennes..., op. cit., p. 288. Cf. Prélude..., op. cit., p. 43 & 46. Cf. Entretiens avec P.S., op. cit. Cf. Les antennes..., op. cit., p. 281. Rapporté in Entretiens avec P.S., émission op. cit.

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mise en situation'61. Mais d'abord, historiquement, qu'en est-il de cette technique sur le plan national? Trois postes couvrent de leurs ondes le territoire: Radio-Paris, La Radiodiffusion Nationale et la B.B.c. de Londres la seule qui de la célèbre devise: "informer, éduquer et distraire" n'était pas amputée du premier terme'62.Huit jours après l'arrivée des Allemands dans la Capitale, les émetteurs de Radio-Paris -"Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand... "- sont remis en état et mis au service de la "Propaganda Abteilung" de Goebbels. L'article 14 de la convention d'armistice du 22 juin 1940 interdit toute émission radio française au nord de la ligne de démarcation et conditionne celles au sud à une autorisation spéciale'63. Ainsi Radio-Vichy nouvelle "radiodiffusion nationale" vouée à la Révolution nationale naît sous la direction de Jean Antoine'64 et donne "le ton et les splendeurs fanées des régimes décadents"'65. Le style est "fréquemment qualifié de bavard et d'académique"'66. C'est dans cette atmosphère que le Secrétariat à la Jeunesse du gouvernement de Vichy, dominé par une tendance catholique jusqu'en 1942 autour de l'ingénieur Georges Lamirand'67, crée l'émission "RadioJeunesse" dès le début de l'existence de la radiodiffusion de l'Etat français, fin juillet 1940'68. A Vichy, le logement est difficile. Il n'y a pas assez de place pour toute l'administration qui a débarqué brusquement. Heureusement, l'entraide joue
161

162 Selon 2(/"'" anniversaire de la libération de Paris, émission radio., 25 VIII 1964. 163 Cf. article rapporté in DUVAL (R.), Histoire de la radio en France, Paris, Alain Moreau éd., 1980, p. 325. 164 Cf. Prélude..., op. cit., p. 338. 165 in DUVAL (R.), op. cit. 166 in FAURE (Christian), Le Projet culturel de Vichy, Lyon, P.U.F.lC.N.R.S., 1989, p. 244.
167

Cf. P.S. : De Mac Luhan au..., chapitre I ~A pour le détail, op. cit.

Cf. GIOLITTO (Pierre), Histoire de la jeunesse sous Vichy, Paris, Perrin, 1991, pp. 451-453.

G. LAMIRAND, ingénieur préoccupé par les problèmes sociaux (Cf. P.S. : De Mac Luhan au..., chapitre II ~B, op. cit.} marquera de son empreinte le Secrétariat Général à la Jeunesse en lui offrant son enthousiasme. Il a été choisi par le maréchal "dans le but de se concilier les puissants mouvements d'Action catholique" (p. 448). Citons dans ce Secrétariat: Robert Garric, fondateur en 1919 des "Equipes sociales" et directeur de La Revue des Jeunes (Cf. P.S. : De Mac Luhan au, chap. II ~B), Paul Baudoin qui s'est acquis une notoriété dans les milieux intellectuels chrétiens d'avant-guerre en publiant "Discours à des jeunes qui entrent dans la vie" aux éditions de La Revue des Jeunes, Henry Dhavernas, ancien chef scout, La Porte du Theil, disciple de Lyautey, le R. P. Forestier, fondateur de la branche "Route" des Scouts de France (Cf. P.S. : De Mac Luhan au..., chap. II ~A, op. cit.) ; Pierre Goutet qui avec Schaeffer avait fondé en septembre 1938 la revue Départ par les routiers des grandes écoles (H.E.C., X, Saint-Cyr). Les nominations de J. Chevalier et de Louis Garrone en 1941, renforceront cette emprise. (Cf. GIOLITTO (P.), Ibid, pp. 451-452.) 168 D'après la lettre de P.S. du 21 XI 1940 in Dossier "Radio-Jeunesse" in Fonds du Secrétariat Général à la Jeunesse, F. 44, 2 dr. n., Paris, A.N., Section contemporaine.

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puisque nombre d'Alsaciens sont ici dans les bureaux'69. Schaeffer a obtenu d'un ami, Pierre Portier, alors secrétaire général à la Jeunesse de partager une demi-chambre à l'hôtel du Velay avec un musicien de chant choral. Un dessinateur se verra concéder plus tard la salle de bain! Oui, les ministères vichyssois vivent et travaillent ainsil70! De fil en aiguille, Portier demandant des conseils à Schaeffer sur les textes qu'il a la volonté de diffuser à la radio, voilà Schaeffer nourri par l'idée de donner la parole à cette jeunesse et qui se voit chargé début août justement de "Radio-Jeunesse"'7', émission quotidienne d'un quart d'heure commençant à midi depuis le studio du Grand-Casino et destinée à délivrer un message à la jeunesse. Mais l'intervalle d'investigation permis, sans déborder sur les activités normales de Radio- Vichy est bien étroitl72ce qui n'empêche pas les émissions corporatistes des ministères de se développerl73. Schaeffer recrute dans son entourage, même le dessinateur est occupé à quelque écriture. L'hôtel d'Angleterre désaffecté est rouvert pour abriter désormais toute l'équipe radiophonique174; cependant, Pierre Schaeffer ne sera délégué à cette tâche par son administration que le 17 novembrel75.On notera en septembre l'arrivée d'Alfred Cortotl76, professeur honoraire au Conservatoire de Paris, membre du Conseil supérieur des études musicales, qui depuis août s'était vu confié par le Secrétariat à la Jeunesse un service d'initiative artistiquel77. Pour "Radio-jeunesse" il va faire appel à des jeunes compositeurs et diffusera une série d'émissions sur le folklore musical à partir du mois de novembre'78. Le message de "Radio-Jeunesse" est double. Outre le message spirituel empli d'un souci de solidaritél79, il y a aussi celui de première nécessité: "Notre tâche est de vous dire de façon précise, les mesures qui sont prises par le Secrétaire Général à la Jeunesse pour vous sauver de la faim et du

'69 "Ils s'occupaient de consolider de ville en ville leurs chaînes d'évasion et de rapatriement" (in "Préambule", Pâques 1947 in Cantate à l'Alsace, op. cit., p. 10. '70 Le dessinateur en question: Henri SJOBERG a très bien illustré le "folklore" de cette période dans un ouvrage codé intitulé: Hors saison à Vichy, 15 IX 40-13 III 41, Paris, Seuil, 1945,221 p. '7' Cf. Prélude..., op. cit., p. 337. 172 Cf. Ibid, p. 338. '73 Cf. SJOBERG (H.), op. cit., p. 158. '74 Cf. Prélude..., op. cit., p. 338. '75 Selon le dossier: "Jeune-France" et formation de lajeunesse, 1941-1942 in Dossier JeuneFrance, Paris, A.N., Section contemporaine. Mais la régularisation officielle n'interviendra que le 26 juin 1941 suivant au Journal Officiel. '76 Le dessinateur Sjoberg le dénomma "Torcol". '77 Cf. FAURE (Ch.), op. cit., p. 154. '78 Cf. Ibid, p. 245.

'79 Cf. Préface à Réponse des Jeunes au message du Maréchal, Clermont-Ferrand, Mont-Louis, Sequana éd., 1940, p. 3 & p. 4.

Imp.

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