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Pierre Schaefffer

De
497 pages
Après " Pierre Schaeffer : des Transmissions à Orphée ", l'auteur révèle la facette d'administrateur inventif, sinon zélé, de l'homme de radio ambassadeur d'idées à contre-courant du contexte international, personnage en lutte perpétuelle avec l'inertie des hiérarchies, créateur d'"institutions nécessaires et impossibles" (Michel Polac) qui témoignent en tout cas de l'homme.
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Pierre SCHAEFFER: d'Orphée à Mac Luhau
Communication et Musique en France entre 1936 et 1986 (II)

Collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de lecture: Benoît d'Aiguillon, Olivier Arifon, Christine Barats, Philippe Bouquillion, Agnès Chauveau, Pascal Lardellier, Philippe Le Guem, Tristan Mattelart, Cécile Meadel, Arnaud Mercier, Dominique Pagès, Paul Rasse. Design des couvertures: Philippe Quinton

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Leur étude montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils constituent des composantes à part entière du processus de civilisation. Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir. La collection "Communication et Civilisation" comporte deux séries spécialisées: "Communication et Technologie" et "Communication en
pratiques"

. Dernières parutions

Caroline ULMANN-MAURIAT, Naissance d'un média: histoire politique de la radio en France (1921-1931),1999. Ion DRAGAN (éd.), La communication du politique, 1999. Jean DAVALLON, L'exposition à l'œuvre. Stratégies de communication et médiation symbolique, 1999. Bernard LAMIZET, La médiation culturelle, 1999.

Martial ROBERT

Pierre SCHAEFFER: d'Orphée à Mac Luhau Communication et Musique en France entre 1936 et 1986 (II)
Préface d'André-Jean TUDESQ
Professeur émérite de l'Université de Bordeaux III

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9267-3

À l'audiovisuel de ma mémoire: sons d'Orphée, images-visages d'Eurydice...

DU MÊME AUTEUR DÉJÀ PARU AUX MÊMES ÉDITIONS
et dans la même collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas PÉLISSIER

Pierre SCHAEFFER: des Transmissions à Orphée

À PARAÎTRE A UX MÊMES ÉDITIONS

Pierre SCHAEFFER: de Mac Luhan au fantôme de Gutenberg

Planche I : Pierre Schaeffer (à gauche) et Marshall Mac Luhan (à droite)
lors de la confrontation animée par Jean Dutourd, le 5 juillet 1972 au Studio 56 du Centre Bourdan devant les caméras de Fabien Colin pour le Service de la Recherche.
(Archives I.. N.A.)

PRÉFACE
J'avais rencontré Pierre Schaeffer pour avoir un témoignage sur le développement de la radio en Afrique auquel il avait contribué à partir des années 50. La radio avait été le cadre de ses activités, si tant est que ses activités aient pu être encadrées. Martial Robert s'est livré à une étude très complète des relations entre radio et musique établies par Pierre Schaeffer. Jeune polytechnicien affecté aux P. T.T. à Strasbourg, celui-ci s'était, dès 1936, intéressé au Centre Basse fréquence à Paris où il avait été affecté. Du Studio d'Essai créé en 1942 au Service de la Recherche fondé en 1960 auquel avait été adjoint en 1963 le Service de la formation professionnelle en passant par le Groupe de Recherche de Musique Concrète entre 1948 et 1958 puis par le Groupe de Recherche Musicale, Martial Robert montre comment Pierre Schaeffer s'est toujours préoccupé de l'interprétation, de la prise de son, de la mise en onde, jouant sur les relations entre technique et musique tout en cherchant à conjuguer recherche et production. Mais il étudie aussi l'action de Schaeffer en Afrique, la mission aboutissant à la création de la SO.RA.F.O.M. et du Studio Ecole de Maison-Laffitte et ses conceptions d'une radio africaine,. il analyse avec finesse, les évolutions et les ruptures d'une carrière riche en innovations mais aussi en conflits au sein de la R.T.F., de l'O.R.T.F., puis du Haut Conseil de l'Audiovisuel. Schaeffer avait à la fois un talent d'animateur, d'éveilleur d'idées, de contradicteur, et de contestataire (en mai 1968 par exemple), opposé au conservatisme qu'il soit bureaucratique ou syndical, entrainant des fidélités mais provoquant aussi par ses positions intransigeantes autant que par ses incertitudes, des inimitiés. Mais Martial Robert analyse les cheminements, les tâtonnements de la

PIERRE SCHAEFFER: D'ORPHÉE À MAC LUHAN COMMUNICATION ET MUSIQUE EN FRANCE ENTRE 1936 ET 1986

pensée de l'auteur de Machines à communiquer, de La genèse des simulacres, l'un des rares penseurs de la communication en France à être un professionnel de l'audiovisuel, à ne pas partir d'à priori idéologiques mais de l'expérimentation, d'une réflexion sur les relations de la technique, et des hommes, voyant dans la radio et dans la télévision des moyens d'éveiller à d'autres formes de cultures. Les réflexion de Schaeffer sur la télévision sont aux antipodes de ce qu'elle est devenue. Soucieux de recherche et d'éducation, son dialogue n'a pas été sans heurt avec les scientifiques et les universitaires aussi bien qu'avec les artistes et plus encore avec les politiques. On saura gré à l'auteur d'avoir joint de nombreux documents et une bibliographie permettant de retrouver la liste des publications nombreuses et éparses de Pierre Schaeffer. À la connaissance d'un homme présenté parfois comme le Mac Luhan français (même s'il en diffère profondément) s'ajoute une contribution importante à la fois à la connaissance de la recherche musicale et de certains aspects de l'histoire de la radio. André-Jean TUDESQI

Professeur émérite de l'Université de Bordeaux III, professeur d'Histoire Contemporaine et des Sciences de l'Information, Institut d'Histoire, Centre d'Etude des Médias. Membre de l'Académie nationale des Sciences, Belles Lettres et Arts de Bordeaux.

1

10

AVANT-PROPOS
"Travaille. Un grand exemple est un puissant témoin. Montre ce qu'on peut faire en le faisant toi-même." CHÉNIER (André)
(1762-1794) (in Poèmes, 1, L'Invention.)

Après une période où il n'était guère de bon ton de prononcer son nom, aujourd'hui, dans le monde de la recherche musicale comme dans celui des médias, on se réclame parfois d'avoir été -ne serait-ce qu'un jour- l'élève de Pierre Schaeffer. Dans un premier ouvrage biographique: des Transmissions à Orphéel, il s'agissait d'expliquer le cheminement de l'ingénieur des télécommunications vers la recherche musicale, le premier trajet. Cette expression "recherche musicale" a pris un essor considérable du fait de la création d'institutions, synonyme d'une reconnaissance voilée. Des personnalités, appuyées des médias, se sont attribué les mérites de tels fourneaux à idées ou revendiquent quelque part d'héritage. Ce phénomène se produit également dans un autre domaine, car Schaeffer participa aussi au développement d'une recherche plus générale encore dans le monde de la communication: celle concernant les mass media, d'où cet autre parcours d'Orphée à Mac Luhan. Notre analyse a voulu se préserver des agitations excessives. En étant averti, autant par un ou deux ouvrages de réflexions, d'échanges, d'entretiens avec le personnage2 et plus encore peut-être par les contours du meneur
1

2

Ed. L'Harmattan, mai 1999,416 p. Cf. PIERRET (Marc), Entretiens avec P.S., Paris, Belfond,

1969, 193 p. Cf BRUNET (Sophie),

PIERRE SCHAEFFER: D'ORPHÉE À MAC LUHAN COMMUNICATION ET MUSIQUE EN FRANCE ENTRE 1936 ET 1986

redoutable, dessinés dans le roman symbolique du compagnon d'un temps3, que par le témoignage de rapports humains devenus difficiles avec ceux qui avaient osé positionner l'observateur en observé, la méfiance s'imposait... De même, les premiers interviews d'électrons hier proches du noyau, révélaient que leurs souvenirs ne lui étaient certes jamais indifférents, mais gorgés de passion fervente ou de gêne, sinon de haine, et qu'il serait donc impossible d'y quérir quelque objectivité. Mieux valait travailler uniquement à partir des archives institutionnelles4. Le nom de Pierre Schaeffer est bien souvent présent dans les ouvrages de références de nos bibliothèques mais seulement en raison de son activité d'inventeur de la musique concrète, sans autre explication, procédé qui rétrécit considérablement la démarche du musicien-chercheur. De plus, les chronologies et bibliographies concernant la communication, oublient elles, presque toujours, de mentionner l'activité de l'homme de radio-télévision, alors qu'il fut un des premiers chercheurs concernant les mass media, et le premier en France. Cependant, ici ou là, il n'est pas rare de constater qu'il est brièvement cité dans un ouvrage historique, sinon général, sur la radio, en raison de la création de telle ou telle structure novatrice ou d'une participation à la Libération des ondes en août 1944 à Paris5. Mais l'aventure schaefferienne nous porte hors de la capitale, en Amérique, en Afrique... et durant une carrière se déroulant entre 1936 et 1986 sous trois républiques et un Etat occupé, elle nous en apprend sur le genre politique et humain... Il était donc temps de réunir les morceaux épars pour tisser enfin la trame impressionnante de la continuité et en révéler d'autant la portée. Le nombre des archives se révéla tel, qu'elles ont nécessité un travail de dépouillement important6. Tout était là écrit ou dit quelque part7. Mais il fallait assembler, comparer, confronter, résumer si possible..., présenter et situer pour dissiper les malentendus tenaces, et insérer ici ou là, une petite explication pour renforcer quelque point crucial. Car les uns semblent avoir relevé un mets particulièrement original, d'ingrédients soit salés, dénaturant complètement la saveur de l'instinct, l'avance et la fmesse de la pensée, soit sucrés pour mieux l'évacuer... Certains
P.S., précédé de deux lettres échangées entre P.S. et S.B., mai 1969, Paris, Richard-Masse, coll. "hommes choisis", 1970, pp. 17-105 suivi de Réflexions de P.S., 1970, pp. 107-215. 3 Cf. VOISIN (André), Adieu Grand Berger, Paris, Laffont, 1971, 285 p. 4 Le lecteur trouvera en début de BIBLIOGRAPHIE la liste des archives consultées pour la rédaction de cet ouvrage. 5 Cf. notre précédent ouvrage, op. cit. 6 Sur près de 8 000 pages, 200 émissions de radio et une dizaine de télévision. 7 D'où notre volonté de mentionner la moindre référence pour renvoyer chaque idée à sa source suite à une analyse détaillée des articles et ouvrages, et pouvoir notamment la dater.

12

AVANT-PROPOS

n'ont-ils pas assaisonné la recherche afm de fortifier leur production, voire de lui donner présence et autorité? De cet amalgame alors sans nom, il est temps d'extirper les parts intactes d'éléments encore préservés de toute contamination, de purifier ceux dont les marmitons-chimistes ont peut-être abusé... Il est indispensable de retrouver la succession véritable des gestes schaefferiens ; l'ébullition autour des textes n'a que trop duré. Les errements de quarante ou cinquante années -déjà !-, selon les domaines d'investigation, suscitent notre volonté de servir l'Histoire en rectifiant, s'il se doit, celle à laquelle on croit trop vite, mais aussi de freiner la contagion répandue, en musique comme en mass media, par ceux qui se prétendent guérisseurs de nos maux, grâce (?) à de nouveaux fourneaux, amenés cette fois à domicile, au moyen des derniers progrès technologiques. La création musicale permise à tous, et la planète entière offerte à la vision immédiate de tous ?... Une situation peut-être encore davantage redoutable que minimisent les politiques. Le retour opportun à la télévision, d'une nouvelle série des Shadoks le rappellera sans aucun doute8... Alors que tout ceci se dessinait, qu'en pensait Pierre Schaeffer? Les avertissements et solutions médicinales ont été, par ses soins, immédiatement rédigés ou proclamés dès l'apparition des premiers symptômes. Il n'acceptait pas de se livrer à la soi-disant fatalité d'une époque de mutations qui offrait ainsi, en quelque sorte, son mystagogue... Les recherches schaefferiennes ont-elles donc engendré des conséquences bénéfiques ou des détournements, ont-elles bénéficié aux musiciens, aux radio-télévisions, aux structures de création, ou l'inventeur de laboratoires "nécessaires et impossibles"9 a t-il prêché dans le désert ? Nos remerciements sont nombreux: Premier Ministre, Ministres, Directeurs de Sociétés ou d'Archives d'Etat pour leurs autorisations dans les années 1990, Conservateurs, DocumentalisteslO, pour leur accueil, Universitaires pour leurs encouragements... Nous n'oublions pas de même les auteurs ou éditeurs qui nous ont tous fort aimablement autorisé à reproduire les illustrations et schémas de cet ouvrage, y compris les autres contactés mais dont, faute de place, nous n'avons pu bénéficier, ainsi que le Centre de documentation de l'Institut National de l'Audiovisuel. Et puis comment omettre l'homme de l'ombre, relecteurll, qui veilla à la moindre virgule?
8 9 Depuis le 30 janvier 2000 sur Canal +, mais heureusement en diffusion non cryptée ! Expression de Michel POLAC lors de son émission de télévision Les étés de "Droit de réponse", T.F. 1,15 VIII 1987. 10 Notamment Jocelyne TOURNET, schaefferienne s'il en est. Il M. Claude SERREAU mérite aussi d'être recité.

13

Pomper, pour les shadoks, à la longue, c'était devenu une habitude...

C'est à la pompe, en effet, que la plupart de leurs travaux s'effectuaient

... ou ... ça

ne s'effectuaient dépendait

pas

Quand les shadoks

... se trouvaient devant un gra.ve problème, et

qu'ils voyaient pas trés bien comment faire, eh bien...

ils pompaient

Planche II : L'habitude... crée des problèmes (au lieu d'en résoudre), provoque l'enlisement...
(suite en page 420) (in ROUXEL 1975, p. 27.) (Jacques), Les Shadoks..., Pompe à rebours 1972-1973, Paris, Grasset-Fasquelle, (Avecl'aimable utorisation l'auteur) a de

CHAPITRE

PREMIER

LES FERMES DE L'EXPÉRIENCE
A. Du sillon bien fermé du Studio d'Essai... B. ... au creuset du G.R.M.C. C. Les terres vierges de la S.O.R.A.F.O.M. D. La décoction du Service de la Recherche.
"Tout organisme est une mélodie qui se chante elle-même." MERLEAU-PONTY
(Structure

(Maurice),
P.D.F.)

du comportement,

"Grand Berger adorait les nouvelles gueules, le mouvement et l'affolement des bleus, les crises de rage et de découragement des anciens. Il provoquait tout cela en amenant sans cesse de nouvelles affaires, de nouvelles personnes: des robots en visite, des hommes à coincer, des clochards à récupérer pour les besoins vitaux de l'usine à cirage. Je regardais de tous mes yeux ces victimes s'agiter"...

VOISIN (André),
(Adieu Grand Berger, Paris, Robert Laffont, 1971, p. 30.)

CHAPITRE

PREMIER

LES FERMES DE L'EXPÉRIENCE
Etude biographique: 1945-19741.

A. Du sillon bien fermé du Studio d'Essai...
Lorsqu'en 1942, Hubert Devillez, Administrateur Général de la Radiodiffusion Nationale à Vichy, favorisa la création d'un Studio drEssai, le premier projet professionnel de Pierre Schaeffer aboutissait. Jacques Copeau, à ses côtés, nous le décrit: "si on nous donne les moyens matériels: locaux, machines, crédits et surtout temps et continuité, nous pourrions sans doute réussir à établir dans cet immense domaine [la radio) une enclave, une région privilégiée, où le travail sera organisé, protégé, les collaborateurs choisis, éduqués et perfectionnés, l'autorité unifiée, et où les expériences se poursuivront pendant le temps nécessaire 2." Schaeffer l'exprimait, lui, d'une manière plus modeste: "Nous allons créer avec ces gens doués pour le micro, un instrument de travail pour cet art radiophonique dont on ne sait pas trop ce que c'est 3." La radio était à inventer, encore plus ses programmes. Schaeffer voulait à
1 Pour la période 1910-1944 se rapporter à notre ouvrage P. Schaeffer: des Transmissions Orphée, Paris, L'Harmattan, coll. "Communication et Civilisations", 1999, chapitre I. 2 Rapporté in PIERRET (Marc), Entretiens avec P.S., Paris, Belfond, 1969, p. 134. 3 Rapporté in Ibid, p. 135. à

PIERRE SCHAEFFER: D'ORPHÉE À MAC LUHAN COMMUNICATION ET MUSIQUE EN FRANCE ENTRE 1936 ET 1986

long terme assigner au Studio ce but et l'appelait déjà un "centre expérimental "4. La fondation eut lieu courant 1942 et le Studio avec ses cabines n° 38 et 39 numéros faisant suite aux autres studios de la Radio5- s'installa au 37, rue de l'Université à Paris, petit hôtel appartenant à un comte -un nommé "de la Palme"6- loué par les bons soins de l'inspecteur des fmances Devillez ! Maurice Martenot pris place dans le bureau voisin de celui de Schaeffer secondé par un certain Daniel Apert7. Arthur Honneger et Henri Tomasi vinrent souvent rendre visite à l'inventeur des "Ondes" ; en face se trouvait celui d'Albert Ollivier8 fréquenté par Camus préparant Combat... Les connaissances de Schaeffer permirent de réunir très vite les figures de proue des milieux littéraire et artistique et, en conséquence, de fixer le niveau intellectuel du Studio sur les plus hautes vagues. Tout était à concevoir dans cette radio "vouée, avant que d'avoir été conçue et équipée, au profit immédiat. Publicité de l'avant-guerre, propagande de l'occupation9." Autant dire que le contexte était peu propice, et Schaeffer, comme les confrères osant imaginer une radio à d'autres fonctions, se faisait traiter allègrement d'illuminés 10 ! Cependant les circonstances historiques allaient aussi apporter leur coup de main: en l'absence d'émetteur ou en période de censure imposée par l'occupant, le directeur de la Radio ne pouvait qu'être ouvert à un discours exposant un programme de travail employant du personnel pour une recherche sur l'art radiophonique, l'expression radiophonique, la radio-dramaturgie, aucunement destinée dans l'immédiat à l'antenneII !

4 5

in Ibid, p. 155. Lire le témoignage souvenir de P. Arnaud rapporté in "À la recherche de P. Schaeffer", Préface-Dialogue avec 1. Cartier in Propos sur la Coquille, Arles, éd. Phonurgia Nova, 1990, p.18. 6 in Idem. 7 Futur Secrétaire Général du R.P.F. (Rassemblement du Peuple Français) nous apprend P. Arnaud in Ibid, pp. 16-20. 8 OLLIVIER (A.), (1915), journaliste. De 1937 à la mobilisation il est secrétaire de Gaston Gallimard et lecteur à la N.R.F.. Après avoir fait la guerre comme simple soldat, il participe à la Résistance à la Radio et parallèlement écrit dans Combat clandestin où il est introduit par A. Camus. À la Libération, il se consacre au journalisme, devient éditorialiste à

Combat et membre du 1cr' comité directeur des Temps modernes de 1. P. Sartre. Il quitte ensuite
Combat pour devenir dès sa fondation directeur de l'hebdomadaire Rassemblement du R.P.F., le parti créé par le Gal. DE GAULLE. 9 in SCHAEFFER (P.), "De l'âge ingrat à l'âge de raison", in Radio-Informations-Documentation, Bulletin intérieur de la R.T.F., 1953, fév., p. 16. 10 Cf. Idem.

Il Cf. P.s. -Mémoire 1 : "Ingénieur et/ou artiste ?", film réalisé par Michel Huillard et P.S. pour l'émission "Océaniques" de P.-A. Boutang, Paris, F.R.3./S0DAPERAGA, 1990.

18

LES FERMES DE L'EXPÉRIENCE

Autre temps, autre raisonnement... La "grande première" eut lieu en février 1944, Pierre Schaeffer gravant en continu sur trente disques souples -le magnétophone n'était pas encore opérationnel- un entretien entre Claudel, Madaule12et lui-même. La période de l'occupation fut surtout celle de recherches dans les domaines de l'interprétation, de la prise de son et de la mise en ondes. La Coquille à Planètes, est une oeuvre radiodramatique qui dresse bien un premier bilan par l'auteur Schaeffer. Elle comporte à cet égard plusieurs morceaux d'anthologie13. Schaeffer accepte de remarquer qu'en même temps, un peu partout, étaient réalisées les différentes expériences du Studio d'Essai. C'est le "signe qu'une certaine objectivité est possible dans une matière aussi peu éprouvée encore, et qui commence à ébaucher ses premières règles 14."Mais Schaeffer sentira que la frontière entre ce qu'on pratique aujourd'hui Outre-Rhin sous l'appellation d"'Horspiel" -"une manière d'évoquer à travers la radio, l'imaginaire d'un décor, d'une situation, de personnages"15- et la musique, n'est pas loin et demande d'être mis à l'épreuve. De temps en temps, le dimanche après-midi, l'antenne est octroyée au Studio d'Essai. Le 3 juillet 1943, c'est
ainsi la première diffusion d'adaptations et de productions originales
16...

Mais l'événement majeur en ces temps est sans aucun doute le glissement du Studio dans la Résistancel7, cause probable du limogeage de mai 1944, ou bien faudra t-il interpréter là quelque manoeuvre sournoise de la clandestinité... Le prétexte invoqué fut une émission" odieusement anglophile" sur Napoléon18 ! Un dénommé Agostini prit un temps le poste de Schaeffer,

12 L'enregistrement fut édité en microsillon par la "Société Paul Claudel" en 1965 avec une plaquette de 35 pages, texte établi par Michel Brothier et revu par 1. Madaule. Cf. BIBLIOGRAPHIE. MADAULE (Jacques), (1898), Historien, prof. au lycée Michelet et archéologue, il se tourne vers la littérature et deviendra journaliste au Monde. Il écrit d'abord divers ouvrages sur la critique littéraire dont les premiers sont d'ailleurs consacrés à Claudel. Il fut partisan d'un rétablissement d'une chrétienté "projection temporelle, accommodée aux circonstances de temps, de ce qu'est l'Eglise dans l'ordre surnaturel". Il fut Maire d'Issy entre 1949 et 1952. 13 Cf. RICHARD (Roger), "Les étapes françaises de la radiodramaturgie", in DESCA YES (P.), Un siècle de Radio et de Télévision, Paris, Productions de Paris, 1965, p. 228. 14 SCHAEFFER (p.), "Introduction" in CORDIER (Stéphane), La Radio reflet ck notre temps, Paris, 15 P.S. in "Entretien avec Rudolf Frisius", Miramas, 23 juillet 1987 rapporté en partie in Propos sur la Coquille, op. cil., p. 109. 16 Cf. ECK (Hélène), "À la recherche d'un art radiophonique" in RIOUX (Jean-Pierre, sous la dir.), La Vie Culturelle sous Vichy, Paris, Complexe, coll. "Questions au XXè siècle", 1990, p.288. 17 Cf. notre ouvrage P.s. : des Transmissions à , op. cil., chapitre I ~D. 2. 18 Cf. Les antennes de Jéricho, Paris, Stock, 1978, p. 258.
éd. Internationales, 1950, p. 9.

19

PIERRE SCHAEFFER: D'ORPHÉE À MAC LUHAN COMMUNICATION ET MUSIQUE EN FRANCE ENTRE 1936 ET 1986

récupéré lors de la Libération de Paris avec ses péripétiesl9. Schaeffer se refusait à une nationalisation totale des moyens de radiodiffusion. Tendance affmnée dès le début de la guerre, renforcée par le régime d'occupation, durant les années 1941-42 mais de surcroît durcie à la Libération20. Acquiesçant qu'il le fallait certes au niveau des émetteurs, il proposait du côté de la production un droit non uniquement consenti à l'Etat, ce qui à son avis assurerait la diversité des inspirations, des compétences et des styles21.En novembre de cette même année, le ministre de l'Information, Pierre-Henri Teitgen22, signe l'arrêté promulguant le monopole d'émission radiophonique sur le territoire. Ceci mettait fm à une véritable guerre des ondes sur le plan administratif, commencée en juillet 193923.Les installations et matériels privés sont réquisitionnés afm de pallier le manque d'émetteurs suite à la guerre -il n'en reste que six- et de reconstruire le réseau détruit. 1. Les détours Les positions antérieures divergentes de Schaeffer avaient eu immédiatement leurs effets. Mais il ne sera écarté de ce poste qu'un temps, replacé à la tête du Studio drEssai le 4 octobre 1944, puis nommé "conseiller technique en matière de programmes de radiodiffusion et de télévision24." Emploi provisoire avant un exil obligatoire au début de l'année 1945 vers New-York.
19 Cf. P.s.

20 Décret de juillet 1939 ; lois du 1er octobre 1941, du 7 novembre 1942 ; ordonnance du
23 mars 1945 ; décret de mars 1946. Cf. MIQUEL (P.), Histoire de la Radio et de la T. v., Paris, Richelieu, 1972, pp. 171-172. 21 Cf. Les antennes de Jéricho, op. cil., p. 270. 22 TEITGEN (P.-H.), (1908). Agrégé de droit public, disciple de Georges Renaud, il en continuera la pensée dans ses travaux. Il sera rédacteur en chef de la revue Droit Social et titulaire d'une chaire à l'Université de Nancy. Prisonnier en 1939, il est interné mais s'évade en août 1940 et rejoint le Midi. Il enseigne alors à Montpellier et fonde le groupe "Combat" ce qui le conduit par son action étudiante à être révoqué par le Gouvernement de Vichy. Il rejoint alors la clandestinité sous le nom de "Tristan" et met au point de nombreux textes législatifs concernant l'organisation de la France libérée. Homme politique démocrate chrétien il a joué un rôle directeur dans la Résistance. Il devint député M.R.P. de 1945 à 1958 puis président du mouvement de 1952 à 1956. Plusieurs fois ministre sous la IVè République, il accèdera même à la Vice-Président du Conseil de 1947 à 1948 et en juin 1953. Dès 1949, il est membre titulaire de l'assemblée consultative du Conseil de l'Europe et y sera l'auteur d'une proposition tendant à garantir de façon formelle la "Déclaration des Droits de l'Homme". Il appartint aussi à la direction de la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier. 23 À cette date, un décret avait placé la radiodiffusion directement sous l'autorité du président du Conseil. Le monopole se définit dans deux lois de 1941 puis de 1942, toutefois l'Etat pouvait concéder une exploitation au secteur privé, pour un temps déterminé. Cf. MIQUEL (Pierre), Histoire de la radio..., op. cil., p. 171. 24 Cf. Les antennes de Jéricho, op. cit., p. 271.

: des Transmissions

à..., op. cit.

20

LES FERMES DE L'EXPÉRIENCE

Pendant son absence, le Studio est tout d'abord supprimé, considéré comme inutile et coûteux. L'esprit survivait tant bien que mal dans une émission "Radio-Laboratoire" qui permettra ensuite au Studio 46 de reprendre la ligne directrice initiale à travers des moyens plus que modestes25. En cette période, Schaeffer voltige de poste en poste. Directeur des Services Artistiques de la Télévision pendant quinze jours en 194626,il accède ensuite à la Direction des Programmes pour moins de trois mois27 ! Disponible, c'était bien commode de l'affecter à tout hasard à la tête d'une Télévision débutante dont on ne savait que faire et à laquelle on ne savait qui nommer parce que ce poste n'était pas un poste enviable. On ne croyait encore qu'à la Radio. La Télévision, n'avait ni émetteur, ni chaîne, ni crédit, ni auditeurs... Chargé, à partir de 1947, d'Etudes dans un "Service du Plan" hypothétique, il effectue lors de ses temps morts de nombreuses "fugues" -comme il les appelle- au Studio d'Essai devenu Club d'Essai sous la direction de Jean Tardieu. Il n'est plus le patron, "seule façon d'être enfin chercheur"28 et collabore également au Centre d'Enseignement de la Radio. 2. L'éloignement L'inactivité première apparente le propulse à Dakar afm de dépanner la radio du haut-commissaire. De cette mission à sa nomination comme "ambassadeur itinérant de la Radio au titre du Maroc et de la Tunisie"29,alors protectorats français en 1948, il y a le même pas, celui de l'éloignement. Washington, Atlantic-City puis Copenhague de juin à novembre pour la répartition des ondes longues et moyennes en zone européenne30. Mexico qui
25 Cf. THÉVENOT (Jean), L'âge de la T V. et l'avenir de la Radio, Paris, éd. Ouvrières, 1946, p.56. 26 Cf. De la musique concrète à la musique même, Revue Musicale n° 303-305, Paris, RichardMasse, 1977, p. 39.
27

28 in Idem. 29 L'état des dépouillements des séries des Protectorats concernés aux archives du Ministère des Affaires étrangères à Nantes n'a pas permis de retrouver quelque document relatif aux missions de P. Schaeffer parmi plusieurs milliers de liasses et de cartons 30 qui a contribué au plan de répartition en vigueur le 15 mars 1950. Des comptes-rendus des conférences de l'après guerre en matière de télécommunications et particulièrement au sujet des problèmes de répartition et de réglementation des fréquences de radiocommunication sont recensés dans les Archives de la "Direction Générale des Télécommunications", (Ministère des P.T.T.), Services Généraux, cartons F 90 bis 3526 à 3530/82567. Les Conférences d'Atlantic City eurent pour mission de réviser la convention internationale en raison des progrès techniques et des conditions nouvelles politiques et économiques suite à la seconde guerre mondiale (créations de comités consultatifs internationaux, révision du

Cf. Les antennes de Jéricho, op. cit., p. 158.

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s'éternise puis Rapallo... Les digressions de cette étape incertaine pour sa carrière de fonctionnaire dureront jusqu'en 1950 et engendreront jusqu'en 1959 une solitude déjà latente31,sensation propice à la recherche assidue et à l'analyse. Lorsque son agenda de pigeon voyageur lui laisse quelque interstice, sauf la première année, il rejoint les murs du Studio d'Essai, toujours préoccupé d'art radiophonique. L'inadvertance du sillon fermé se réalise dans ces conditions. Il s'est mis à ébaucher depuis mi-avril 1948 les premiers éléments de la future "Musique concrète", et le 6 juin, la veille du départ pour la mission urgente à Washington, naît en toute hâte sa première composition estimée par lui-même défmitive : L'étude aux casseroles32... 3. Les premiers sillons Les découvertes à la fois techniques et musicales de 1948, l'aident à persévérer dans son objectif d'une Symphonie de bruits. Il a choisi, dérouté par la manipulation des corps sonores, la cabine du son plutôt que le studio d'enregistrement. Et, dès le 21 avril, naissent les premières réflexions sur une recherche fondamentale en musique concrète33. Avant L'étude dite aux casseroles, étaient nées d'une manière moins habile celle aux chemins de fer, celle pour piano et orchestre dite concertante34, celle aux tourniquets puis la violette et sa soeur noire ou pathétique, ces deux dernières réalisées à partir du piano. Le tout confectionnant le "Concert de bruits" auditionné pour la première fois le 3 octobre 1948 au studio François Devèze35. Ainsi le mardi 5 octobre, la radio française sur sa chaîne la plus écoutée, la Chaîne Parisienne, était en mesure de le proposer à l'antenne. Les réactions des auditeurs furent encourageantes et la plupart demandaient des
tableau des fréquences, restructuration des instances supérieures déplacées à Genève). À ce propos on peu consulter dans les Archives de la "Direction Générale des Télécommunications", Service télégraphique et radiotélégraphique, les cartons F 90 bis 3234 à 3245/82565. 31 Cf. Les antennes de Jéricho, op. cit., p. 221. 32 Cf. À la recherche d'une musique concrète, Paris, Seuil, 1/1952,2/1998, p. 28. 33 Cette date a pu être choisie d'après le journal in À la recherche d'une mus. concrète, op. cit., pp. 11-28. Il est nécessaire de faire remarquer ici l'erreur émise lors de sa première parution dans le sixième cahier Polyphonie consacré à "la musique mécanisée", Paris, Richard-Masse, 1950, pp. 30-43. Entre les pages 37 et 43 les dates sont incohérentes d'un point de vue chronologique. Erreur reprise lors de sa réédition dans l'ouvrage De la musique concrète à la musique même, op. cit., pp. 40-52. Cependant, le récit complet des événements À la recherche d'une musique concrète, rectifie entre ces deux parutions le déroulement chronologique. Nous nous sommes donc référés à ce texte. 34 ou Diapason concertino. 35 Cf. Rapport sur la Musique Concrète, Paris, R.T.F., 21 II 1951, p. 16.

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éclaircissements. Ce fut la cause du journal entrepris relatant les différentes démarches. Ce journal ne mentionne cependant pas que ce 5 octobre coïncide avec le dépôt du premier brevet de Pierre Schaeffer36.De retour au Studio au mois d'août 194937,il reprend son idée en gestation d'une Symphonie. Jacques Poullin, voué à la technique, essayait d'imaginer avec Schaeffer, les appareils qui, plus tard, pourraient les seconder. L'appel aux musiciens aussi bien classiques que de jazz n'avait pas eu l'écho souhaité, tous effrayés par la difficulté à affronter. Seul Pierre Henry, jeune pianiste, percussionniste et compositeur, lauréat du Conservatoire, entra de manière durable au Studio38. La composition rêvée s'élabora donc en duo, tandis que le Studio s'organisa avec méthode sous les bons auspices de la compagne du nouveau venu. Un nouveau départ pour une conférence en Italie semble imminent. Même si cette fois-ci, "la clé du studio [n'était] pas sous la porte"39, Schaeffer désire laisser une marque sensible quant au bilan des recherches effectuées. "Puisqu'il y avait expérience musicale, il fallait jouer le jeu jusqu'au bout (00.)risquer l'aventure de l'audition à la salle de concert"40. Tout d'abord invité le 16 mars 1950 pour une conférence à l'Amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, le Bidule en Ut fit l'objet d'un premier contact direct avec le public, puis grâce au "Tryptique" de Serge Moreux à l'Ecole Normale de Musique, les jalons du premier "concert"41furent posés le 18. Au programme La Symphonie pour un homme seul dans une version longue de vingt-deux séquences soit d'une durée totale de quarante-cinq minutes. Schaeffer pouvait partir quelque peu satisfait que cette expérience ait eu lieu. Année de même importante à cause de l'avènement en octobre du premier magnétophone à bande42 qui reléguera au placard les disques à graver en pyral, et sans qui le développement de l'idée d'une musique concrète aurait été présomptueux. Quelles facilités de travail par rapport à l'ancien support ! Le Studio drEssai était
"né pour activer l'éclosion d'un art radiophonique autonome, il a multiplié ses floraisons en mille directions différentes, poussé ses branches et ses rameaux le plus loin possible dans la vie artistique contempo-

36 37 38 39 40 41

Concernant "L'instrument le plus général qui soit". Cf. À la recherche d'une musique concrète, op. cit., p. 37. Cf. Idem pp. 54-55. Expression employée par Schaeffer in Idem p. 68. in Ibid, p. 69. Pierre Schaeffer précisa plus tard que ce terme, employé à cette occasion,

"le fit rougir" in

"Au temps perdu de la recherche", in DESCA YES, op. cit., p. 121. 42 76 cm/s. Cf. G.R.M., Répertoire Acousmatique, Paris, G.R.M., 1980, p. 265.

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PIERRE SCHAEFFER: D'ORPHÉE À MAC LUHAN COMMUNICATION ET MUSIQUE EN FRANCE ENTRE 1936 ET 1986 raine"43.

Le domaine musical en est une preuve, même si du bourgeon apparu à Beaune jusqu'à cette ultime corolle, l'organisme fut purement expérimental, à "la découverte d'un nouveau moyen d'expression purement consacré à l'exploration du champ auditif4." Le Club d'Essai qui lui a succédé a tenté l'application des découvertes du Studio de façon "massive (..), le perfectionnement de ces moyens et leur application à tous les domaines de l'art radiophonique -de la fantaisie comique au documentaire, de la chanson au drame lyrique, de la musique au
théâtre45. "

En soi une généralisation. Il s'est consacré de même au développement de programmes radiophoniques de haute qualité. À son retour, Pierre Schaeffer commencera la rédaction de son livre: À la recherche d'une musique concrète, qu'il n'achèvera que deux ans plus tard, avant un nouveau départ à l'horizon.

B. ...au creuset du G.R.M.C.
La difficulté d'accès aux compositeurs, du matériel technique des postes radiophoniques, pour des essais expérimentaux a toujours été notoire sinon insurmontable46. Aussi, Schaeffer tient-il à souligner que la radiodiffusion française a été la seule du monde à oser en prendre le risque. Probablement parce qu'elle est "la seule aussi où la communion entre techniciens et artistes soit si étroite qu'elle permette un type de création d'un genre absolument neuf'47. L'inventeur lui-même n'appartenait-il pas aux deux espèces? Toujours est-il que le Studio d'Essai suscita chez les compositeurs américains, suisses, italiens et allemands, un vif intérêt. Mais cela était-il suffisant pour que la radiodiffusion s'y intéresse tant? La raison majeure réside certainement dans l'origine des recherches, parties de travaux sur le pouvoir évocateur des bruits.
in TARDIEU (Jean), "Le club d'essai et son apport à l'effort culturel de la RadiodiffusionTélévision Française" in Les Programmes Culturels radio, quelques expériences, Paris, Unesco, Cahiers du centre de documentation, 1956, pp. 27-28. 44 in Ibid, p. 28. 45 in Idem. 46 Cf USSACHEVSKY (Wladimir), "La "Tape Music" aux Etats-Unis" in Vers une musique expérimentale, Revue Musicale n0236, Paris, Richard Masse, pp. 51-52. 47 in De la musique concrète à la mus. même, op. cit., p. 54.
43

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De plus la musique concrète était radiophonique par nature; elle n'a pas eu à s'adapter comme la musique traditionnelle48. Cette attention se verra par la suite axée sur les découvertes techniques et leurs applications dans le domaine radiophonique ou acoustique grâce aux moyens dont disposera le Studio. "Ce sont la connaissance du signal sonore et de ses caractéristiques physiques fondamentales qui requiert en particulier un affinement de l'oreille qui s'applique parfaitement à la mise en ondes radio, les applications aux techniques de mesures, au montage et au mixage des émissions, aux techniques de production et de réverbération artificielle, à la correction acoustique des auditoriums, aux techniques de
sonorisation49. "

Ainsi, dès 1950, nous assistons aux premières applications de la musique concrète à la mise en ondes et au théâtre avec La Grande et la Petite Manoeuvre d'Arthur Adamov sur une musique de Pierre Henry, donnée chaque soir du 5 novembre au 16 décembre au Théâtre des Noctambules50. L'année 1951 met au monde une deuxième tentative musicale du nom d'Orphée -plus exactement Toute la lyre-, le 6 juillet au Théâtre de l'Empire. Un spectacle expérimental d'accompagnement de la cantatrice Maria Férès par une bande de musique concrète. Un événement qui, nous l'avons vu, a laissé des traces dans la critique51. Le 9 de ce mois houleux, une conférence d'initiation est prononcée par l'inventeur au Festival de Darmstadt avec en illustration son Etude aux chemins de Jer et son Etude pathétique. Le pas est irréversible. Les statuts du Groupe de Recherches en Musique Concrète reçurent l'approbation du directeur de la radio, Monsieur Wladimir Porché, en octobre 1951, lequel Groupe s'installe au Centre Pierre Bourdan, avenue du RecteurPoincaré dans un studio spécialement équipé pour les recherches. Le Centre d'Etudes de Radio-Télévision en devient l'organisme de couverture... Le résumé des statuts, tel qu'il est publié lors d'un premier bilan52,présenté dans l'ouvrage Vers une musique expérimentale53 permet d'apprécier le fonctionnement de la structure:
48

Cf. CHRISTOUT (M.F.), Sept ans de Musique Concrète (1948-1955), par le G.R.MC. de la

R. T.F., Paris, C.E.R., ronéo, p. 133. 49 in Idem. 50 Cf. G.R.M., Répertoire Acousmatique, op. cil., p. 267. 51 Cf. P.s. : des Transmissions à..., op. cil., chapitre II ~B. 52 in [Présentation par S. Brunet] in De la mus. concrète à la musique même, op. cil., p. 93. 53 in Vers une musique expérimentale, op. cil., pp. 135-136.

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"On conçoit que le développement (de ces)[des] moyens [matériels, de transmission des techniques, de l'expérimentation des résultats] implique pour les collaborateurs du Groupe des «règles du jeu» précises qui, tout en respectant leur liberté individuelle d'expression sur le plan esthétique, insèrent leur effort personnel dans un ensemble harmonieux et profitable à l'évolution des recherches54."

Aux "membres participants" qui" ont suivi avec succès un stage de musique concrète, acquis une technique personnelle et rendu des services indiscutables au Groupe pendant deux ans"55s'adjoignent les "membres associés" qui "sont des personnalités de formation artistique ou technique diverses susceptibles d'apporter au Groupe des collaborations occasionnelles"56 tels Abraham Moles alors chargé de recherches au C.NR.S. et Monique Rollin, musicologue et instrumentiste qui se livre à des exercices au phonogène d'après une partition du XIIIè siècle57...Un équipier de Pierre Schaeffer, justifie la nécessité de ce groupe du fait que la musique concrète exige énormément de temps, de patience, de compétences musicales et techniques et bien sûr de matériep8. Notre simple rôle de rapporteur ne nous empêche pas d'estimer indispensable la citation d'un passage d'Antoine Goléa qui nous renseigne sur l'impact de l'initiative de Schaeffer auprès du monde musical: "Pierre Schaeffer a formé l'une des plus brillantes et des plus originales écoles de compositeurs français et étrangers, qui venaient, jeunes et moins jeunes, s y initier aux techniques électro-acoustiques pendant des périodes de stage où ils étaient, modestement mais effectivement, à l'abri de tout souci matérief59." Le journal À la recherche d'une musique concrète mentionne déjà l'idée d'une recherche collective, méthode nécessaire, même en art, car exigée par notre temps60.Cette recherche doit se polariser sur la défmition d'une méthode musicale tendant à reconsidérer l'ensemble du domaine sonore61. Dans cet objectif, Schaeffer organise en octobre 1951 un premier stage auquel
in Idem. in Idem. in Idem. Nous n'avons malheureusement pas retrouvé le texte intégral. Cf. ARTHUYS (Ph.) in CHRISTOUT (lM.), op. cit., p. 135. in aOLÉA (A.), La Musique de la Nuit des temps aux aurores nouvelles, vol. II, Paris, Leduc, 1957,p. 779. 60 Cf. À la recherche d'une musique concrète, op. cil., p. 198. 61 in a.R.M., Note biographique de Pierre Schaeffer, Paris, a.R.M., 5 X 1957, p. 2. 54 55 56 57 58 59

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participent Jean Barraqué, Pierre Boulez, André Hodeir, Michel Philippot, et, l'année suivante, un autre qui verra passer Olivier Messiaen et Karlheinz Stockhausen. Bref, on peut assurer que tous les grands noms de la musique contemporaine sont passés par-là et les séjours ont été "des plus courts et orageux comme ceux de Boulez à ceux rapides et radicaux de Stockhausen ou plus longs et plus tfuctueux comme celui de Xenakis"62.La tâche exposée doit s'épauler d'une infrastructure technique engendrant un souci d'équipement, encore plus de conception sans oublier la mise au point d'appareils spécifiques de transformation. Aussi, le Groupe prend-t-il la précaution de s'adjoindre, "parallèlement à des chercheurs musicaux avertis de technique, des chercheurs scientifiques avertis de musique "63 . 1951, une date tout aussi primordiale sur le plan technique car Pierre Schaeffer et Jacques Poullin élaborent les "Phonogènes"64 et le "portique potentiométrique de relief' inauguré le 6 juillet lors de la deuxième audition de la Symphonie au Théâtre de l'Empire -avec Orphée-, visant à donner un effet nouveau au son par un travail à partir de sa forme65,et du magnétophone à trois pistes. Puis, nos inventeurs en collaboration avec Moles édifieront en 1957 un nouvel appareil destiné à modeler la forme d'un signal musical: "Le Morphophone"66. Les brevets des premiers appareils seront déposés à l'étranger en 1952. Cependant, la section technique du Groupe ne constitue pas un premier plan -à la grande surprise des néophytes- mais, au contraire, est sousjacente au cheminement des compositeurs, afm de "préparer un terrain favo-

rable à l'éclosion d'oeuvresmusicales nouvelles"67. Si les essais d'expression
sont indissociables des recherches techniques, Pierre Schaeffer insiste quant à la distinction de l'invention technique de celle esthétique. Un critère qui compta dès l'abord, en cette année, avec les pionniers de la musique électronique.
7ème émission d'Odile Martin, P.S. in Le rôle de l'O.R.T.F. dans la vie musicale française, F.C., 16 IX 1971. 63 in "Le groupe de recherches musicales de la radiodiffusion-télévision française" in p. 51. Expériences Musicales, Revue Musicale n° 244, Paris, Richard-Masse, 64 De "Phono": son (grec = phônê) et de "gène" pouvant être compris soit au sens grec de naissance (genês), soit à l'assimilation anglo-saxonne d'unités à caractères héréditaires. Cf. P.s. : des Transmissions à , op. cit., chapitre IV. 65 Comme l'explique Abraham-André Moles, le terme "stéréophonie" est ici impropre, le procédé "s'efforçant de recréer l'impression de l'auditeur fermant les yeux dans une salle de concert". L'intérêt est ici tout autre puisque le critère de véracité est mis à l'écart au profit d'un effet nouveau né d'une "dialectique du son dans l'espace". Aussi, A. Moles pense que le terme de musique spatiale conviendrait mieux. (Cf. À la recherche..., op. cit., p. 109). 66 De "Morpho": forme et de "Phone": son. Cf. notre ouvrage op. cil., chapitre IV ~A. 4. 67 in CHAMBURE (Alain de), "infrastructure technique" in Expériences Musicales, La Revue 1959, p. 52. Musicale n° 244, Paris, Richard-Masse,
62

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Des recherches théoriques sur la caractérologie sonore sont entreprises avec Abraham Moles du C.N.R.S. en 1952 et fort heureusement une anthologie sonore de Dix Ans d'Essais Radiophoniques est réalisée -elle sera éditée par la R.T.F. en 1955- car l'absence de mission à l'étranger pendant un an et demi allait prendre fm avec le départ pour Dakar en avriL.. L'aventure n'en était pas arrêtée pour autant, bien au contraire. L"'Opéra concret" Orphée 53 -remaniement d'après la pantomime lyrique Toute la lyre de 1951- composé pour la radio allemande -commande de Heinrich Strobeldéchaîna, les passions lors de sa représentation le 10 octobre 195368. L'expression "Musique expérimentale" était proposée par Schaeffer et Moles en cette même année 1953 et avait déjà donné naissance à la Première Décade Internationale qui s'était déroulée du 8 au 18 juin. Objectif: une synthèse des différents travaux à travers le monde, une confrontation des méthodes et des idées à laquelle La Revue Musicale consacra un numéro spécial intitulé Vers une musique expérimentaltf'9. Le G.R.M. C. participe à des manifestations de tous ordres en Europe et aux Etats-Unis. Citons les Festivals de Salzbourg en 1950, Aix-en-Provence et Darmstadt en 1951,le Festival "Oeuvres du XXèmeSiècle" à Paris en 1952, le "Premier Congrès de Musique Electronique et de Musique Concrète" à Bâle, "La Biennale de Venise", "le Congrès de Filmologie" en Hollande et l"'Exposition Internationale du Bâtiment et des Travaux Publics" en 1955 où une tour spatio-dynamique diffusait la musique concrète à partir d'un cerveau électronique. Puisqu'un scandale n'arrive jamais seul, l'année 54 se termine avec celui passé à la postérité de Déserts, interpolations pour orchestre et bande d'Edgar Varèse au Théâtre des Champs-Elysées, le 2 décembre, création à laquelle Pierre Schaeffer donna son impulsion et dont l'interprétation fut confiée à l'Orchestre National. La partie concrète avait été réalisée dans les studios du Groupe, on l'oublie souvent. Appelé à d'autres fonctions d'abord temporairement puis défmitivement depuis 1951, Pierre Schaeffer ne peut dès lors que consacrer de très rares moments de loisirs à la recherche personnelle entreprise. Curieusement, cette mise à l'écart forcée l'incite à projeter un "Traité des Objets Sonores" afm de veiller sur l'expérience en cours. Toutefois, en l'absence du père vigilant, le Groupe s'oriente vers des applications utilitaires. La voie initiale sera réaxée par sa volonté dès son retour en novembre 1957. Le G.R.M.C. redéfmi,
68 Nous en avons étudié les causes dans P.s. : des Transmissions à
chap. III ~B. 69 N° 236, publié non sans mal en 1957. Cf. Ibid, chapitre IV ~A.

, op. cit., chap. II ~B et

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réorienté et réorganisé change de nom et devient Groupe de Recherche Musicale70 (G.R.M.) en décembre 1958, mais c'est déjà une autre histoire...

c. Les terres vierges de la SO.RA.F.O.M.
1. Situation antérieure Au départ, les émissions destinées aux radiodiffusions d'outre-mer étaient réalisées en Métropole, que l'usage des ondes courtes soit effectif ou non. Avant la dernière guerre, aucune organisation radiophonique propre aux Territoires d'outre-mer n'existait. La tâche en revenait au Service des Postes et Télécommunications, comme à l'origine en Métropole71. L'effort d'équipement fut moins avancé et plus tardif en Afrique française qu'en Afrique anglaise72. Les investissements français à long terme, apportés par les plans quadriennaux

schaefferiensaux tranches de cent milliards73 s'avéraient plein d'aléas et de surprise comme les opérationstentées sur les grands malades74. Le nombre de
programmes est multiplié, ceux destinés aux colonies et à l'étranger s'en trouvent de la sorte renforcés. En 1950, seulement deux stations, Radio-Dakar -la plus ancienne du continent fonctionnait depuis 1939- et Radio-Tananarive avaient accès à des moyens professionnels suffisants. Ailleurs, dans tous les continents où la France possédait quelque terre et avait implanté un embryon de radio, son rayonnement d'un quart d'heure à une heure par jour ne dépassait pas les faubourgs des villes. Une technique mal appropriée aux contextes géographiques. L'Afrique Equatoriale Française (A.E.F.) s'éparpille de l'Atlantique sud à la Méditerranée et à l'Océan indien sur une superficie quatre fois plus grande que la France pour quatre millions et demi d'habitants soit un territoire quarante fois moins dense qu'en Métropole75 !
70 d'abord écrit sans "s" puis très vite avec un "S". 71 L'inventaire de la "Direction Générale des Télécommunications, Service télégraphique et radiotélégraphique", fait apparaître sous la cote F 90 bis 3257, les archives concernant le "réseau radioélectrique" des stations outre-mer pour la période 1935-1957. 72 Notons qu'aucune commande de matériel de radiodiffusion n'a été passée entre 1945 et 1951 pour les radios d'outre-mer. Cf. NETTRE (H.), Rapport de l'inspecteur général de la France d'Outre-Mer, "Constatations sur la SO.RA.F.O.M.", Paris, Direction du Contrôle, oct.-nov. 1957 in Archives de la dir.du Contrôle, Aix-en-Provence, A.N.O.M. 73 d'Anciens Francs à cette date. 74 Cf L'enregistrement de la conférence de P.S. : "Du totem à l'antenne", au C.E.R. , 12 II 1954. 75 Tous les chiffres mentionnés sur cette page sont extraits du texte de la conférence citée à la précédente note.

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L'Afrique Occidentale Française (A.O.F.) offre une perspective plus impressionnante encore: d'Est en Ouest on parcourt la distance de Paris à l'Oural tandis que de la Côte d'Ivoire au Sud Algérien c'est quatre fois la distance de Paris à Marseille! La France y tient huit fois et demi pour dixsept millions d'âme... Le problème des îles est encore tout autre: la densité humaine est plus prononcée -deux cent cinquante mille habitants à la Réunion et cinq mille à St Pierre et Miquelon- mais leur situation est presque aux antipodes! Pour ne rien simplifier, les contingences économiques locales sont à l'opposé des coûts techniques qu'impose à première vue toute amélioration: les territoires exigent pour leur communication d'autant plus d'installations qu'ils sont dépourvus de ressources et de justification démographique: les radios continentales ont un auditoire suffisamment nombreux mais le plus dispersé du monde et les radios insulaires pour un auditoire inférieur nécessitent davantage d'équipements onéreux! Quand des problèmes administratifs n'avaient pas bien souvent réduit l'existence de la Station à la théorie: personnel non qualifié, à temps partiel, mouvant, lorsque de mauvaises coordinations ou des crédits de fonctionnement mal assurés n'avaient pas rendu la position cocasse: émetteurs sans studio -dont la puissance ne permettait que de donner des nouvelles aux bateaux de pêche en mer autour de St Pierre et Miquelon !- ou studio sans émetteur comme à Radio Tahiti, on pouvait supposer que la radio d'Outre-mer fonctionnait... La situation de l'A.O.F. équivalait à se limiter à Radio Quimper pour toute l'Europe... et celle de l'A.E.F. à l'émetteur de Nice pour la Grande Bretagne, l'Italie, l'Espagne et la France réunis! La radio outre-mer désirait relier les Européens éparpillés pour leur offrir une radio de "trompe-l'oeil"76 avec des informations très officielles et calquées sur celles métropolitaines des distractions, selon l'idée que s'en faisaient ses auditeurs et ses animateurs, blancs, bien sûr ! Une radio réservée aux privilégiés qui, de la sorte, ne motivait pas les assemblées locales lors du vote des crédits. En métropole, seul le poste Radio-Colonial s'intéressait quelque peu aux pays de l'Union Française77, mais sa puissance émettrice était bien trop faible pour être écoutée hors frontières. La politique française, nous ne le savons que trop, est centralisatrice. Un seul organisme planifiait et concevait radios et programmes, même si la procédure devait en pratique être révisée sur
76 Expression de P.S. in Idem. 77 Union Française: nom donné par la Constitution de 1946 (IVè République) à l'ensemble formé d'une part par la R.F. (France Métropolitaine, D.O.M. et T.O.M. ainsi que l'Algérie) d'autre part par les territoires et Etats associés (Cambodge, Vietnam, Laos, Tunisie et Maroc, ces deux derniers étant d'anciens protectorats).

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le terrain. De la sorte "la radio d'outre-mer est née d'initiatives sporadiques
prises dans les différents territoires, au petit bonheur la chance
"78.

2. L'arrivée de Schaeffer Outre-Mer Un rapport général déposé le 14 mars 1951 par la "Commission d'Etude des problèmes de radio intéressant l'Outre-Mer" mentionne dans son article 5 la nécessité de créer un organe de coordination provisoire. Suite à une crise avec leur maison-mère, les P.T.T., un Service spécialisé se constitua au Ministère de la France d'Outre-mer. Pierre Schaeffer y est alors nommé afm d'assurer la coordination entre le département et la R. T.F. auprès du Ministre de la France d'Outre-Mer, Robert Buron79. Il devient de la sorte chef du Service de la Radiodiffusion de la France d'Outre-Mer auprès de son ami. La reconnaissance officielle de ce service ne s'opérera toutefois que bien plus tard80 ! Dispersé rue Beaujon pour le studio, rue de Courcelles dans deux ou trois bureaux consacrés à la technique et rue Oudinot pour la direction de Schaeffer au Ministère, le Service prit de l'extension mais ne put réaliser seul les objectifs de ses plans faute de personnel et de moyens. Mais n'anticipons pas sur notre étude. Il s'adressa donc à une société, la SO.FI.RAD.8I principalement et officiellement préposée à gérer les participations fmancières de l'Etat dans les postes périphériques privés de langue française. Nous noterons aussi parmi ses activités, une édition française de musique -en accord avec la R. T.F. et la direction des arts et lettres- et le pressage de disques82. Ainsi, une section outre-mer est formée dans la SO.FI.RAD. et une convention sera passée le 20 janvier 1953 avec le ministre afin d'effectuer pour son compte et à sa demande "certains services indispensables, soit à l'équipement technique, soit à l'exploitation artistique"83.
78 in "La radiodiffusion outre-mer et ses perspectives d'avenir" in Nouvelle Revue Française,
n° 12, Paris, 1955, p. 555. Georges Suffert qui connaissait déjà Schaeffer, siégeait dans les années 50 à la Commission chargée des investissements dans les départements et territoires d'Outre-mer à la Direction de Plan, quai Branly. Il fut très étonné lorsqu'il eut à étudier un dossier de demande de crédits signé Pierre Schaeffer. "Qu'est-ce qu'il venaitfaire là ?, dans cette galère", pensa-t-il... (Cf. son témoignage in L'invité du dimanche, émission T.V. d'Eliane Victor, 1969.) 79 Selon les termes exacts: "mis à la disposition du Ministre de la France d'outre-mer par le Ministre de l'information." Cf. LAVERGNE (G.), Note sur la SO.RA.F.O.M à Monsieur le Ministre de la F.O.M, Paris, 24 111956, p. 1. 80 Ainsi que nous l'examinerons au Chapitre II. 81 Société Financière de Radiodiffusion: société d'économie mixte créée en 1942, avec l'Etat comme principal actionnaire afin de contrôler les postes périphériques. 82 Cf. Assemblée de l'Union Française, rapport fait au nom de la commission d'information sur la proposition de M. Junillon, Paris, 1955. 83 in LAVERGNE, Note sur la SO.RA.F.O.M, Paris, 24 II 1956, p. 1 in Dossier SORAFOM Ille,

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Le contexte dans lequel la radiodiffusion d'outre-mer essaie de se développer est déjà plutôt délicat, mais il va l'être encore davantage. Il existe en effet, trois catégories de postes radio outre-mer: ceux appartenant aux états associés -Cambodge, Laos, Vietnam- ; ceux ressortissant de la direction générale de la R. T.F. et du ministre qui en est responsable -Algérie, Guadeloupe, Guyane, Martinique, Réunion, Tunisie, Radio-Brazzaville -promue en son temps radio officielle de la France Libre; ceux relevant du ministre de la France d'Outre-Mer -Abidjan, Conakry, Cotonou, Dakar, Djibouti, Nouméa, Papeete, St Pierre et Miquelon, Tananarive, Douala- et puis Radio FranceAsie qui intéresse le Quai d'Orsay! Cette diversité d'origine imposait de rechercher des solutions cohérentes de coordination. Schaeffer est persuadé qu'elles doivent être "novatrices et que la décentralisation indispensable ne doit pas priver pour autant les élites locales de l'assistance technique et culturelle des professionnels métropolitains"84. En 1952, Schaeffer est chargé de réaliser l'inventaire du réseau africain et en particulier de dresser un rapport sur Radio-Dakar que le haut commissaire -principal auditeur- exige de restructurer faute d'être, lui, écouté. Il est à noter que la situation des postes, outre leur direction, est pour le moins diverse quant à leur origine et leur nature. Justement Dakar, comme capitale de l'A.O.F.85; Radio Brazzaville, récupérée par la R. T.F. au lendemain de la Libération, initialement créée par les Américains afm de faire entendre à l'auditoire national et international une autre voix que celle du Gouvernement de Vichy; et Abidjan inauguré lors de l'installation portuaire. De plus une ségrégation existait entre les Européens et les masses autochtones au sein d'une même radio qui disposait d'une chaîne pour chacun sans aucune coopération envisageable86. Pierre Schaeffer constate au cours de sa mission cette bigarrure que vient compléter une carence inacceptable face à la métropole. Schaeffer désire un véritable service public, recherchant alors une formule qui puisse à la fois associer tous ces objectifs, résoudre les problèmes exposés et permettre l'extension du réseau. L'état de Radio-Dakar symbolise parfaitement celui de l'ensemble de l'outre-mer français: un programme français sur dix kilowatts
Carton 77 635, Aix-en-Provence, A.N.O.M. 84 in G.R.M., Notice biographique, 25 X 1957, p. 2. 85 Cette fédération regroupe de 1895 à 1958 un vaste ensemble de territoires: Sénégal, Mauritanie, Soudan, Haute-Volta, Niger, Guinée française, Côte d'Ivoire et Dahomey. À sa tête, un haut commissaire, organisateur de tous les services publics, maître de la force armée et ordonnateur du budget. 86 Témoin ce heurt avec Schaeffer désireux de programmer sur la "chaîne blanche" la voix d'un instituteur noir, excellent comédien du conservatoire de Dakar, déclamant "la dernière classe" de Daudet. Cf. "La radiodiffusion outre-mer et ses perspectives d'avenir..." in op. ci!.

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destiné aux Blancs et un autre en langues vernaculaires destiné à l'A.O.F. tout entière, sur un maigre kilowatt! Schaeffer s'activa à réorganiser les programmes et démanteler les habitudes puis à exporter son modèle. Radio-Conakry fut ainsi créée, mais les écarts entre les auditeurs possibles étaient tels que la tentation a été tout d'abord d'organiser la radiodiffusion sur des bases purement territoriales, les postes cordonnés entre-eux sans une centralisation
stérilisante87.

Fin 1954, le réseau Outre-Mer est créé88.Dès lors, les objectifs doivent être proclamés: utiliser les possibilités éducatives de la radiodiffusion, tant de base que parascolaire89. Le travail d'équipement se double d'une tâche humaine mais l'impact de la radio dépendra directement des progrès réalisés90. 3. La contre-voie schaefferienne Schaeffer ne se contente pas d'écrire que "la Radio Française d'Outre-Mer est de beaucoup la plus délaissée -de l'Union Française,. [qu'lune longue carence de l'organisation générale doit justifier un effort de redressement,. [quel des efforts partiels requièrent un plan d'ensemble91." Il propose son projet afm de rattraper le retard français et surtout de contribuer à l'allégement "de problèmes de plus en plus brûlants et de plus en plus

urgents"92, Schaeffer ose émettre une théorie tout à fait contraire à celle
pratiquée depuis l'origine: les émissions ondes courtes à longue portée depuis Paris ne seront efficaces que dans la mesure où leur puissance sera adéquate à leur propagation et nécessairement coûteuse. "Ne devrions-nous pas plutôt organiser des petites stations locales, ayant des programmes très adaptés aux différentes populations, avec des moyens de production modestes et un ravitaillement en programmes venant de Paris93?" Il faut avoir conscience que
87

Cf. JOSS(M.),
Entre autres Education

88 89

"La radio d'Outre-mer"

in Tropiques,
MENDES et sanitaires.

n° 414, Fév. 1959, p. 13.
FRANCE, Education Président du Conseil. le directeur de un afin de communiquer parascolaire:

par le n° 54959 signé Pierre de base: questions médicales pouvant de la sorte s'adresser

l'enseignement

instantanément

à tous les maîtres

document qui mettrait 12 jours pour être acheminée par voie postale. Cf BLIN (Bernard), "L'Opération Pilote de Radio- Tchad", in Cahiers d'études de Radio T.V., Paris, P.U.F., 1955, n° 5, p. 365-382. 90 Cf. MIQUEL (Pierre), Histoire de la Radio et de la T. v., op. cit., p. 190. 91 in "Préambule" in Bulletin de liaison du Centre français d'Information sur l'Education de s.d., p. 3. base, Paris, Centre National de Documentation Pédagogique, n° spécial, 92 in "La radio outre-mer et ses perspectives d'avenir" in N.R.F., n° 12, Paris, 1955, p. 556. 93 C'est nous qui soulignons car l'Art. 2 du projet de loi du 8 juin 1955 établi par A Morice, ministre de l'industrie et du commerce, établit quelque peu cette notion importante: "tout ou partie des émissions sont conçues et diffusées à l'intention des pays étrangers".

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le problème est triple. À l'équipement s'ajoute la destination des programmes, et la formation du personnel. Le but: marier deux cultures, la leur et la nôtre
"dont je me promettais de ne prendre que ce qui était strictement utile
"94,

créer

un réseau proprement africain. Servir d'abord les Africains par une radio adaptée à leurs besoins et arrêter de gaspiller des crédits pour la diffusion d'émissions inutiles en ondes courtes depuis la Métropole. Evidemment c'était une décolonisation de la Radio95... Schaeffer élabore sa part du plan quadriennal. Les crédits sont obtenus du F.I.D.E.S.96et s'échelonnent sur les années 1954 à 195797.Ils concernent: - Bâtiments et exploitation coordonnés avec le service des télécommunications. - La production dans des" centres fonctionnels" disposant d'une installation minimale. - La hiérarchisation et la spécialisation des stations complémentaires du réseau: émetteurs secondaires relayant les émetteurs pilotes; minimum de production des stations locales parachevé par l'envoi de programmes enregistrés. - Le développement des moyens d'écoute -récepteurs; réseaux d'écoute collective- peu coûteux. Schaeffer a conscience que ce plan ne représente que la première pierre d'un édifice définitif qui mettra au moins dix ans à se dresser au prix d'un effort d'investissement et d'organisation sans relâche. La reproduction des cartes fait ressortir que les premières réalisations ont été effectuées entre 1954 et 1955 sur les territoires les plus déshérités: Djibouti, St-Pierre et Miquelon et Tahiti. (Cf. Planche VI). Une deuxième série d'opérations permit tout d'abord d'ouvrir dès octobre 1955 aux environs de Paris, cette merveilleuse initiative que fut le Studio Ecole dont nous reparlerons. Elle rendit de même efficaces les stations d'Abidjan, Conakry, Cotonou, Lomé; possible celle du territoire du Cameroun, réalisa l'amorce d'une station fédérale à Dakar et d'une de portée régionale, comme à Cotonou et Abidjan. Une nouvelle tranche (Cf. Planche VII) permit entre 1956 et 1957 d'établir
Cf. Les antennes de Jéricho, op. cit., p. 242. 95 Cf Ibid, p. 86. 96 Fonds d'Investissement pour le Développement Economique et Social dans les Territoires d'Outre-mer. De son sigle "prédestiné" puisqu'il signifie en latin fidélité, nous a laissé sous entendre P. Schaeffer... Cet organisme lui a en effet permis de concrétiser son projet. 97 Le rapport Jullian de 1955 a permis à P.S. d'imposer ses vues.
94

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LES FERMES DE L'EXPÉRIENCE

des émetteurs modernes à Bamako, Niamey, Yaoundé, Fort-Lamy et d'augmenter la puissance de Radio-Djibouti, Tananarive, Nouméa et Radio A.E.F. 98, à Brazzaville grâce à l'acquisition d'un émetteur ondes courtes. Cependant la tâche s'avérait plus urgente que les délais d'allocation de crédits ne pouvaient l'accepter. Deux opérations de sauvetage de la culture française face à la propagande arabe furent décidées à deux points névralgiques: FortLamy et Djibouti. Opérations de fortune qui consistaient, dans l'attente du plan, à effectuer des émissions grâce à une équipe itinérante, utilisant du matériel volant branché sur les émetteurs des télécommunications99. Car, il est à rappeler que la Radio était "la principale nourriture spirituelle des masses et [surtout] l'ambassadrice permanente de la pensée française à
l'étranger"
100.

Promouvoir un système de media adapté au tiers-monde et non pas axé sur la clientèle administrative, décentraliser afm d'adopter, en matière de méthode et d'expression, le profil du Territoire, chacun d'eux vivant une expérience dans une action d'ensemble, tel était le plan que Schaeffer qualifiait de

véritable "doctrine"lOI. Il est vrai qu'il en possède l'esprit et en impose la
rigueur face aux problèmes soulevés. Il faut prendre en tout cas conscience que la radio a aussi des devoirs face aux peuples. Qui accepta de s'associer à cette véritable aventure? Posséder des moyens est une condition nécessaire mais non suffisante pour effectuer du bon travail. Il faut avant tout "trouver des professionnels ayant non seulement des compétences particulières mais
l'état d'esprit de pionniers"
102.

Ce fut tout d'abord fidèlement l'équipe du Studio

d'Essai au moment de la Libération notamment Jacques Poullin et André ClavélO3. ais ensuite? M 4. La relève du Studio-Ecole Il devenait urgent de recruter le personnel des nouvelles stations d'outremer. Un premier stage de formation accélérée avait été trop rapidement104
98 Fédération qui regroupe de 1910 à 1958 les colonies du Gabon, du Moyen-Congo, de l'Oubangui-Chari et du Tchad. La Capitale est Brazzaville. 99 Cf. "La radiodiffusion outre-mer et ses perspectives d'avenir..." in op. cit., p. 557. 100 in THÉVENOT (Jean), L'âge de la T. V. et l'avenir de la Radio, Paris, éd. Ouvrières, 1946, p.55. 101 Cf. & in "Avertissement" in Principes d'exploitation et étapes de fonctionnement du réseau, Paris, R.F.O.M., 1955. 102 in Idem. 103 Signalons le superbe livre réalisé sur cet homme qui a souvent pris part aux aventures

schaefferiennes : GALLIARD-RISLER (Francine), André Clavé : Théâtre et résistances

-

Utopies et réalités, éd. Association des Amis d'A. Clavé, juin 1998, 560 p. 104 Selon l'inspecteur DE LA BRUCHOLLERIE , la formule employée pour la sélection ainsi que

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préparé par la SO.FI.RAD. du 10 janvier au 1er avril 1955. La sélection des participants déjà au fait des problèmes que posent la radiodiffusion d'outremer fut effectuée par un examen éliminatoire, assorti de tests psychologiques, psycho-techniques et professionnels. Quatre candidats africains furent recrutés sur titre: trois instituteurs et un animateur. Chacun des stagiaires put évaluer le poids réel de ses aptitudes, le stage les confIrmant ou les infIrmant, dans son intérêt comme dans celui de la R.F.O.M05. Les candidats furent instruits afm de collaborer à l'organisation, l'exploitation ou au développement immédiat des stations. Il n'était nullement question d'une expérience isolée. À long terme, il s'agissait d'instaurer un véritable stage de formation professionnelle pour la R.F.O.M "L'élément capital pour l'organisation d'un service de radiodiffusion en Afrique est l'emploi d'un personnel local"106, beaucoup en avaient conscience. "La radiodiffusion ne jouerait entièrement son rôle Outre-mer que le jour où ses cadres et son personnel seraient recrutés sur place et dotés d'une

qualificationprofessionnellesérieuse"107. Du reste, la commissioninterministérielle et parlementaire de 1951 insistait déjà pour que les dispositions matérielles et budgétaires soient accompagnées d'un dispositif de formation du personnel. En Métropole, les cours délivrés par grand nombre d'écoles formant des techniciens s'en tenaient aux généralités. Quant à la R. T.F., si elle a organisé un cycle d'enseignement pour ingénieurs -que la SO.RA.F.O.M. utilisera du reste- afm de combler cette lacune, elle se contente de former ses opérateurs "sur le tas" et, en ce qui concerne les animateurs, opère une sélection parmi les journalistes, écrivains et musiciens du moment. De plus l'organisation par ses soins d'un recrutement de collaborateurs n'aurait pu être un succès, les critères à observer pour l'outre-mer étant très spécifiques. La polyvalence des agents qu'ils soient animateurs ou techniciens est déjà une raison suffisante. À cela s'ajoute l'objectif d"'africanisation" des cadres, c'est à dire de permettre aux autochtones d'atteindre un certain niveau technique -ils furent quatre-vingt dixneuf au concours de 1955 sur sept cents postulantslO8-et inversement, d'initier
"la durée par trop réduite des cours, aurait traduit, avec la minceur des crédits alors alloués, l'urgence [dont nous avons parlé]" in DE LA BRUCHOLLERIE (H.), Rapport d'Enquête sur le fonctionnement de la SO.RA.F.O.M. par l'inspecteur de la F.O.M., Paris, 29 IV 1957, p. 27. 105 Cf. Département de la R.F.O.M., "Ouverture du Studio-Ecole" in Vers un réseau de radiodiffusion de la F.O.M, Ministère de la F.O.M., Paris, R.F.O.M. 106 in SCHNEYDER (Philippe), "'Radio francophone et guerre des ondes en Afrique" in Revue Militaire d'Information, n° 332, novo 1961, p. 31. 107 in PONTILLON (R.), "La Radio en Afrique" in Compte Rendu Mensuel de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer, n° 22, janv. 1962, p. 28. 108 Cf. Correspondance avec le Commissaire du Gouvernement, M. de la Bruchollerie, l'infor-

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les Européens aux problèmes rencontrés dans les territoires d'Outre-merI09. Ces derniers, de la profession ou non, ne sont guère motivés par le projet. Rigueur du climat et conditions de travail les enthousiasment peu. Pierre Schaeffer leur parle pourtant de "moment historique" : "Ce rendez-vous leur est donné bien au-delà de notre service par tous ceux qui espèrent faire outre-mer une oeuvre d'avenir, une oeuvre de
rapprochement" 110,

Quant aux Africains, leur nombre traduit le peu de vocation candidats. La plupart se présentent à la fois aux concours poste et d'autres administrations. Ils forment un groupe à évoluées" de leur pays, Assez jeunes, de formation heurtée,

Ill. culture occidentale sans en être encore imprégnés Il faut donc qualifier

radiophonique des de la police, de la l'image des "élites ils sont curieux de

d'autant plus le personnel qui accepte cette aventure pourtant exaltante, n'estce pas? Primitivement logé au 1er janvier 1955 dans les combles du 26 de la rue Beaujon à Paris alors que les services centraux étaient aux troisième et sixième étages du 46 rue d'Amsterdam, le Studio-Ecole a été transféré le 15 novembre de cette même année dans le cadre historique du "Pavillon de la Muette" près de Maisons-Laffitte, à vingt-deux kilomètres de la capitale. Ce bâtiment, d'architecture Louis XIII (XVIIIè), ancien Pavillon de Chasse de Louis XV, situé au coeur de la forêt de Saint-Germain, lui fut affecté par les Beaux-Arts -bénéficiant de la sorte d'une restauration sur les crédits du F.I.D.E.S. Signé Jacques-Ange Gabriel, il était des plus prestigieux. À la suite de la fermeture du Studio-Ecole, les collectivités locales ont longtemps cherché à qui appartenait cet édifice oublié. Elles s'aperçurent qu'il avait été rattaché au Ministère de l'Agriculture! Ainsi, le garde rencontré sur les lieux nous révéla de même la constitution prochaine en ses murs d'un musée des Eaux et Forêts destiné principalement aux scolaires. Une plaque rappellera-t-elle les événements importants du passé? Dans le Pavillon désormais à l'abandon, les ouvertures saccagées de l'aile ouest permettent d'observer avec quelque nostalgie les vestiges de l'aménagement intérieur dont la vitre entre studio et cabine... Nous pouvons dire que Schaeffer a innové en créant ce lieu, école unique
mant des résultats des épreuves d'entrée au Studio-Ecole. 109 Cf. DE LA BRUCHOLLERIE (H.), Rapport d'enquête..., op. cit., pp. 23-24. 110 in Emission radiophonique L'Union Française, Il X 1955. III Cf. STERNBERG-SAREL (Beno), "La radio en Mrique noire d'expression Communications, n° 1, Paris, Seuil, p. 112.

française"

in

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incitant aux pressions nombreuses. Jusqu'à présent, la radio n'a jamais été considérée comme quelque chose susceptible d'être appris, mais comme une pratique. Le Studio-Ecole dispense un enseignement soumis à une organisation systématique. Schaeffer aimait à dire que le Studio-Ecole fonctionnait comme un bateau-écolelll... 5. Troisième naissance Schaeffer s'enhardit à transformer son service en société d'économie mixte1l2 ; ainsi naît par un arrêté du 18 janvier 1956 sous l'autorité de M. Teitgen, Ministre de la F.O.M., la SO.RA.F.O.M13. Société d'Etat donc soumise à la puissance publique. Néanmoins Schaeffer désire la gérer et l'exploiter sous une forme industrielle et commerciale, selon des méthodes plus souples. Le voilà nommé Président puis Directeur Général. Cette société ne constitue pas en elle-même le service de la radiodiffusion, sa collaboration avec la R. T.F. est donc indispensable. Contrairement à l'idée répanduell4, son objet ne mentionne pas une quelconque coordination ou planification. Sa défmition est beaucoup plus large: "Promouvoir l'amélioration et le développement de la radiodiffusion outre-mer,. elle est chargée notamment: De réaliser l'équipement du réseau de radiodiffusion de la France d'outre-mer dans les territoires relevant du ministre de la France d'outre-mer; De prêter son concours à l'exploitation des services communs du dit réseau ,. D'apporter éventuellement son concours aux autorités locales pour assurer le fonctionnement et la gestion de ce réseau selon des modalités définies en accord avec le chef de territoire ou de groupe de territoire ,. D'organiser des stages pour laformation du personnel spécialisél15."

Pourtant, l'idée traduisait un besoin de conformité en particulier "pour assurer à la voix de la France, dans les territoires où elle se faisait entendre,

115Cf Statuts de la SO.RA.F.O.M in Journal Officiel de la République Française, Paris, Imprimerie Nationale, 21 I 1956, Art. 1, p. 758.

III Cf. Emission radiophonique op. cil., Il X 1955. 112 Nous verrons pourquoi au Chapitre Il. 113 SOciété de RAdiodiffusion de la France d'Outre-Mer. 114 Ex.: MIQUEL (Pierre), op. cil., p. 186

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une indispensable unité de ton"116. a constitution de la SO.RA.F.O.M. répond L cependant à la plupart des conseils de la Commission de 1951 où avaient siégé des agents de la F.O.M. et de la R. T.F. La SO.RA. F. O.M se voit l'héritière des stations préexistantes, crées par les gouvernements locaux. Elle n'a fait que reprendre les attributions et le personnel de la division outre-mer de la SO.FlRAD. Aucun changement à la situation antérieure117.Le désordre et le manque de crédits restent entiers, l'efficacité inexistante. Schaeffer est "indigné" de voir dans quel état se trouve stimulus de cette fondation. Rue d'Amsterdam, la radio d'outre-mer était installée dans les quatre étages supérieurs de l'immeuble: cinquante pièces pour une superficie totale de mille deux cent mètres carrés répartis en cinq bureaux et un studio d'enregistrement de deux cent mètres carrés muni de sa cabine de prise de son, le bâtiment rue Beaujon étant consacré au Studio-Ecole. La Radio possédait de plus douze véhicules. L'extension de Maisons-Laffite permet enfm une configuration adéquate au bon fonctionnement et à la hauteur de l'entreprise. "La Muette" abrite la Direction et l'administration, les salles de travail des stagiaires, l'atelier de travaux pratiques des contrôleurs techniques, la radio expérimentale, le service technique intérieur et la cantine. Dès lors nous pouvons dresser l'organisation de la SO.RA.F.O.M. Elle met en oeuvre cinq directions119:

la radio de nos territoires118 ; il faut retenir ce sentiment comme un des

- La

Direction

Générale -Pierre Schaeffer

et sa secrétaire

Suzanne Bordenavel2o- en relation avec le Conseil d'Administration et le Ministère de la F.O.M. - La Direction de l'Exploitation et du Réseau. - La Direction des Services Techniques et du Plan, sous l'autorité de Jacques Poullin121

116 in REBOUX (Michel), "La radio et l'Union Française" in Encyclopédie mensuelle d'OutreMer, n° 68, Avril 1956, p. 179. 117 Cf. LA VERGNE (G.), Note du 26 mai 1956, Paris, Ministère de la F.O.M., pp. 2-3. 118 Le terme est de Schaeffer in Les antennes de Jéricho, op. cit., p. 86. 119 Suivant l'organigramme de 1957. Cf L'Organigramme de la direction SO.RA.FO.M, Paris, 4 Mars 1957, que nous reproduisons en Planche VIII. 120 Il aime à préciser: "ma meilleure collaboratrice, la fidèle secrétaire de mes débuts" in Les antennes de Jéricho, op. cit., p. 244. Elle sera aussi de l'équipe du G.R.M 121 Recruté après sa démission de la R.T.F., il est devenu ingénieur de la R.F.O.M. Cf. DE LA BRUCHOLLERIE (H.), Rapport d'enquête ..., op. cit.

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- La

Direction du Studio-Ecole.

- La Direction des Programmes. Les préoccupations de la SO.RA.F.O.M. couvrirent précisément les points
suivants
122

tion -ce dernier à prix modéré- répondant aux qualités techniques attendues outre-mer.
La Conception homogénéité. de normes dans l'équipement en vue d'une

. .

: Etudier un matériel de production, d'émission et de récep-

. L'édification progressive de centres satellites de production, de stations secondaires puis de Maisons de la Radio (première à Cotonou, inaugurée en 1957). (Cf. Planche IX). La définition et la mise en exploitation de puissances et Etude et mise au point de la réception collective ou individuelle. La défmition et la mise en exploitation de puissances et
des bandes de fréquences.

Etude et mise au point de la réception collective ou individuelle. Politique des programmes. Formation du personnel. . L'étude d'écoutes. . Perspective d'une Télédiffusion à l'échelle africaine (premières réalisations à Bouaké en Côte d'Ivoire).
Il est à noter qu'en 1955, la R.F. a.M. portait ses efforts sur seulement onze stations. Trois ans plus tard ce chiffre était porté à vingt. En plus des différents problèmes exposés plus haut, la SO.RA.F.O.M. a mis au point des méthodes générales en matière de radiodiffusion dont les principes peuvent être repris en dehors des pays pour lesquels ils ont été créés, et pas seulement dans les pays sous-développés 123. Son impact est donc immense.
122

. . . . . .

des bandes de fréquences.

Cf. PONTILLON, La radiodiffusion en Afrique, op. cit., pp. 27-29 & Cf. JOSS, "La radio
harmonisée au service du développement, Bruxelles,

d'O.M." , op. cit., p. 14. 123 Cf. CÉLARIÉ (A.), La radiodiffusion

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La mission du service des programmes est des plus complexes: prendre en considération qu'il y a deux auditoires potentiels, un de culture essentiellement française et la masse des auditeurs africains, vivant, selon les populations, à un stade d'évolution différent; certains à l'âge de la pierre (les Pygmées), d'autres à l'âge du fer (les Kirdi du Cameroun par ex.), d'autres en plein Moyen-Age, d'autres enfm qui se comparent au public contemporain

d'Europe124. Aussi, les représentants des populations étaient-ils associés au choix des programmes et des horaires125. Les émissions ont trois types
d'origine: celles propres à la SO.RA.F.O.M., les émissions prélevées sur celles de la R. T.F. et les émissions ondes courtes de cette dernièrel26. Le concept de "Radio-Service" est à la base de ce que nous appelons en métropole: "le service-public", à savoir la diffusion de messages urgents ou importants en tout premier lieu à caractère recommandél27. Il coiffa campagnes de vaccinations et dispositif assurant la cohésion entre enseignants. Cette radio "de base", aux sujets essentiels, quotidiens, tels qu'agricultureI28,puériculture, hygiène, doit s'exprimer dans un langage simple avec une ambiance familière empruntée au folklore local129. Les problèmes soulevés sont donc plus que vastes. Pour les résoudre, il est "nécessaire de les aborder franchement (oo.) dans un esprit large de décentralisation" 130. Parmi les créations originales à remarquer, l'émetteur mobile logé dans un camion. Il permet de prospecter dans des régions non encore touchées par les émetteurs fixes ou bien de disposer de moyens radiophoniques modestes dans une conjoncture qui l'exige immédiatement. Notons aussi l'invention d'un équipement de studio en modules permettant ainsi l'adaptation, l'extension et l'interchangeabilité à partir d'une base. Le rapport technicité/crédit est ainsi optimum, les opérations de maintenance sont par cette présentation facilitées et le développement des studios est envisageable progressivement. Autre conception qui va nous ramener au domaine musical: la recherche de l'originalité de la pensée et du folklore africains puis des autres communautés
Cahiers africains, n° 6, s.d., p. 134. 124 Cf. JOSS (M.), "La radio d'O.M." in op. cit., p. 16. 125 Cf. NETTRE (H.), Rapport de l'Inspection Générale de la F.O.M., op. cit., p. 5. 126 Cf. Ibid, pp. 25-26. 127 Cf. JOSS (M.), "La radio d'O.M." in op. cit., p. 16. 128 Par ex. l'émission "La radio parle aux paysans", citée in NETTRE, Rapport..., op. cit., p. 26. Comment ne pas penser à une inspiration provenant des rendez-vous par corporation fixés par une Radio nationale sous l'occupation ?... Cf. P.S : des Transmissions à..., op. cit., chap. I ~C. 129 Cf. "Projet d'une Radio d'Outre-Mer" in Vers un réseau de radio de la F.O.M., op. cit., p.l. 130 in "Avertissement" in Vers un Réseau de radio. de la F.O.M., op. cit., p. 1. C'est nous qui soulignons.

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des colonies françaises et leur prolongement par la production de disques. Le premier réalisé par Yves le Gall pérennise "le Sage de Bandiagara" parlant de la civilisation malienne; du côté musical, les chants de la vie du peuple DOGON inaugurent en décembre 1957 la collection en deux disques 33 t. 25 cm complétés d'un album de huit pages avec textes et photographies, d'après les documents recueillis par François Di Dio. L'enregistrement obtint en 1958 le Grand Prix de l'Académie du Disque français. Même si le profil musical n'est pas la clé de l'opération, elle permet "de préserver et de présenter à un public éclairé, en Europe et ailleurs, des oeuvres de l'art musical africain qui risqueraient autrement de se perdre"132(Planche X). La collection se dota rapidement d'un prestige international encore vivant. Il est primordial de préciser que l'esprit SO.RA.F.O.M. ne se satisfaisait pas de seulement recueillir ces cultures d'autres mondes mais s'efforçait aussi de communiquer, de partager, d'abord avec les détenteurs, leur rendant ainsi ce qui leur appartenait133.Le service central édite également un "bulletin de documentation hebdomadaire" contenant des textes qu'il est facile d'adapter sur place et de traduire, le cas échéant, dans les langues vernaculaires 134. La diffusion de la méthode d'alphabétisation CHICOT notamment au Cameroun est aussi une
action à saluer parmi les émissions éducatives
135.

Ainsi s'effectue la naissance du réseau, disons-le, schaefferien. Il est fondamentalement nouveau puisque jusqu'alors seule la dénomination de "station" pouvait être appliquée outre-mer. En effet, celle-ci permettait théoriquement- et seulement de relayer la voix de la métropole vers les territoires français les plus lointains du continent. En pratique, la radio n'était nullement pensée à l'échelon de l'Union Française et, de surcroît, de façon onéreuse, les ondes tombaient souvent dans le vide136 ! Le développement de la SO.RA.F.O.M. tient dans la comparaison de deux chiffres. le premier est le nombre d'agents en fonction et le deuxième se rapporte à l'actif de la société. En 1956, quatre vingt-six personnes pour plus de trois cent quatre-vingt-dix millions d'anciens francs. L'année suivante, deux cent trente personnes avec près de huit cent millions 137. Pourtant, le
132 in JOSS (M.), "La radio d'O.M." in op. cil., p. 16. 133 Cf Propos de Pierre Toureille in La radio des autres, "L'O.CO.RA.", émission radio., F.J., 27 II 1988. 134 Cf. Ibid, p. 17. 135 Cf. NETTRE (H.), Rapport de l'Inspecteur Général de la F.O.M., op. cit., p. 25. 136 Cf. "Projet d'une radio d'Outre-Mer" in op. cil., p. 2. 137 Très exactement 390 009 571 A.F. et 799 064 188 A.F. in Rapport particulier sur les comptes et la gestion de la SO.RA.F.O.M. pour les exercices 1956-57, commission de vérification des comptes des entreprises publiques, p. 7

42

LES FERMES DE L'EXPÉRIENCE

30 septembre 1957, Pierre Schaeffer est brutalement renvoyé de ses fonctions par le Ministre de la F.O.M., Gérard Jacquet138.Une fois de plus, il est "remis à la disposition de son administration d'origine"139...la R. T.F. Heureusement, il avait gardé quelque lien avec le G.R.M.C. en consacrant à la recherche ses courts instants de loisir.

D. La décoction du Service de la Recherche.
1. Reprise en main Décidément, l'année 57 est celle de toutes les malchances. Pierre Schaeffer avait entrepris dès son départ outre-mer un projet d'ouvrage intitulé "Traité des Objets Sonores", bilan scientifique nécessaire de "l'expérience concrète" afm de veiller sur l'avenir par la sauvegarde du passé et d'orienter éventuellement un jour une nouvelle recherche. Or, voilà qu'un voleur "s'empare de la serviette qui contenait le manuscrit, dactylographié en un seul exemplaire"140... Faute d'affectation, Schaeffer s'en retourne au studio du G.R.M.C., et constate que l'emploi des moyens créés, il y a presque dix ans, est quasiment assujetti à des applications secondairesl41. Pierre Henry compose avec une virtuosité confIrmée principalement pour le cinéma et le ballet. La R. T.F. n'a de ce fait plus sa place dans la recherche. Les compositeurs qui y travaillent crient à la performance des appareils et aux vertus d'une combinatoire en matière de forme, Boulez en tête. Une manière de piétiner alors que les autres radiodiffusions, à la lumière des visiteurs, ont d'autres ardeurs 142. Avec l'accord de la direction de la R. T.F. -Chavanon P.D.G.- Schaeffer décide de renouveler entièrement l'esprit -ce qui provoque entre autres le départ de Pierre Henry143_es méthodes et le personnel du Groupe afm de retourner aux l préoccupations d'une recherche fondamentale 144. Ainsi naît en décembre145le Groupe de Recherche Musicale. Son investigation est une renaissance aux origines, la manipulation devenant dès lors étude. La réorganisation a pour objectif la reprise des recherches théoriques de base en ayant soin que les deux premiers termes de l'appellation procurent des moyens restant dignes du
138 Nous étudierons le déroulement des événements dans le Chapitre 139 Selon l'expression consacrée. 140 in De la Musique concrète à la Musique même, op. cit., p. 175. 141 Cf. G.R.M., Notice biographique P.S., 1960, p. 2. 142 Cf. Les antennes de Jéricho, op. cit., p. 163. 143 Ce douloureux problème sera étudié au Chapitre II 3. 144 Cf. G.R.M., Notice biographique P.S., 1960, p. 2. *A 145 Cf. G.R.M., Répertoire Acousmatique, op. cit., p. 271 II *A. 5.

43

PIERRE SCHAEFFER: D'ORPHÉE À MAC LUHAN COMMUNICATION ET MUSIQUE EN FRANCE ENTRE 1936 ET 1986 troisième 146.

Invité par l'Institut National de Radiodiffusion au Festival de Musique Expérimentale de Bruxelles, en octobre 1958, Schaeffer prononce une importante conférence relative au principe de nouvelles appréhensions et

illustre son propos d'oeuvres en première écoute 147. Dès 1959, des réunions

hebdomadaires sont organisées sous le titre d"'Expériences Musicales"148.
Divers artistes tel Arman assistent aux séances. De nouveaux collaborateurs s'engagent dans les recherches dont Luc Ferrari, François-Bernard Mâche et Mireille Chamass. Afm de rétablir un certain équilibre, les travaux d'application sont pratiquement réduits aux prestations minimums dues à la R. T.F. -indicatifs, émissions- afm de justifier l'existence du Groupe. L'objectif est exposé: "offrir au plus grand nombre possible de chercheurs les moyens de faire progresser une démarche musicale aussi générale que possiblel49. " L'articulation s'opère désormais en trois points: priorité d'abord à la recherche collective, enseignement ensuite, production enfm dans "une imbrication qui fournit au Groupe de Recherches son émulation et sa vie organique't150. Les connaissances précisées et les talents affIrmés, les applications devenaient des exercices enrichissants notamment par le contact qu'elles imposaient avec des publics différents de celui des musiques expérimentales. L'intérêt, dans le cadre d'oeuvres d'essai de quelques cinéastes curieux, avivait l'esquisse d'une extension à venirl51. Enjuin 1959 ont lieu les Cinq manifestations de Musique Expérimentale de Paris, bilan des premiers travaux du Groupe depuis le retour de Schaeffer. Ce dernier présente son Simultané Camerounais et son Etude aux Objets. Le public parisien peut aussi remarquer les tendances des autres studios expérimentaux de Bruxelles, Cologne, Tokyo et Milan. Des liens tissés qui ne cesseront de se resserrer et de s'étendre vers d'autres centresl52. Les préoccupations du Groupe de Recherche de la R. T.F. apparaissaient
146

Cf. "Une date" in Une expérience

collective

du G.R.M

de la R.TF.,

Paris, G.R.M.,

1963,

Cf. MÂCHE (F.B.), "P.S., Notice biographique", in Expériences Musicales, Revue Musicale n0244, Paris, Richard-Masse, p. 72. 148 Cf. Idem. 149 in "Le G.R.M. de la R.T.F." in Expériences Musicales, op. cit., p. 49. 150 in Idem. 151 Cf. "Le G.R.M." in Le Service de la Recherche de la R. TF., Paris, G.E.C. de la R.T.F., s. d., p.34.
152 Cf. Idem.

p.4. 147

44

LES FERMES DE L'EXPÉRIENCE

apparemment ésotériques 152, qualifiéestout d'abord de MusiqueConcrète,puis de Musique Expérimentale en 1953153,puis tout simplement de Recherches Musicales en 1958. Cette dernière appellation, plus vaste, semble amener la nécessité de repenser la musique, toute la musique. Un programme pouvant paraître des plus ambitieux. 2. Généralisation Pourtant Pierre Schaeffer devient quand même ingénieur en chef de la Radiodiffusionl54. Le temps travaille toujours en faveur des personnes tenaces. Dès lors, le Directeur, Christian Chavanon, est tenté par une généralisation à l'image des concepts de base et des objectifs de la recherche musicale. Par une note de service du 24 octobre 1959155,il explique la nécessité d'un tel dispositif en vertu du "développement parallèle des moyens d'expression et de diffusion [qui] pose un problème fondamental: celui de leur corrélation"156.Il s'empresse de demander à Schaeffer, à qui il donne contrôle, par cette note, sur Le Club d'Essai et le Centre d'Etudes de Radio-Télévision, d'établir au niveau de l'institution Radio tout entière, un "Service de la Recherche" destiné à recueillir et susciter les réflexions de tous ordres concernant le son, l'image et l'outil nommé télévision constitué par les deuxl57. Schaeffer, que les circonstances prenaient à contre-pied, ne souhaitait pas si vite un tel enfantI58... Non seulement lui, qui, sans la moindre préparation se trouvait confronté aux problèmes du cinéma et de la télévision; mais aussi ses collaborateurs obligés d'acquérir des compétences et de s'éveiller à des curiosités qui n'étaient pas

Cf. "La Recherche fondamentale en matière de radio et de télévision" in Le Service de la Recherche de la R. TF., Paris, LA.C., 1974, p. 10. 153 Cf. Ibid, p. 35. 154 in Les antennes..., op. cil., p. 166. 155 Cf. CHA V ANON (Ch.), Note de Service destinée à MM les Directeurs et Chefs de Service centraux et régionaux, Paris, 24 Oct. 1959, n° 1699/2651/CC. 156 in Idem. 157 Signalons semble-t-il la seule tentative antérieure d'expérimenter les rapports réciproques entre la musique et l'animation visuelle par Walt Disney en 1929 dans ses Silly Symphonies (Symphonies folles) dont la plus célèbre est sans nul doute "la danse du squelette". "Créer de la musique à voir et des images à entendre", défi réentrepris en 1940 avec le projet Fantasia qui propose notamment sur La Toccata et Fugue en ré mineur de Bach, une expérimentation avec images abstraites d'Oskar Fischinger. En 1942, Stokowski -qui avait dirigé l'enregistrement de la partie d'orchestre- reçut avec ses collaborateurs un prix spécial de l'Academy Award Technique pour son exploit de "la création d'une nouvelle forme de musique visuelle." (in DISNEY (W.), "Fantasia, notes de production" in Programme du R.E.X., Rencontres Européennes Cinéma-Son, Nice, atelier d'impression de Nice, 28-29-30 XI 1990, n. p. 158 Cf. 1ère Conf. du Ranelagh, 15 I 1970, décryptage par le S.R., p. 2.

152

45

PIERRE SCHAEFFER: D'ORPHÉE À MAC LUHAN COMMUNICATION ET MUSIQUE EN FRANCE ENTRE 1936 ET 1986

initialement les leurs 159. Héritier direct du Club d'Essai, Le Service de la I Recherche vit le jour le 1er janvier 1960160. l regroupe en un seul Service les activités de ce dernier, celles du C.E.R. T. et celles du G.R.M. Le Groupe de Recherches Musicales sert de modèle à la constitution des Groupes de Recherches Technologiques (G.R.T.), de Recherche Image (G.R.l.), de Recherche Langage et Communication (G.R.L.C.) et du Groupe d'Etudes Critiques (G.R. C.)161. écalque des principes de méthode, de structure et D d'équilibre entre souci d'oeuvre personnelle et de recherche collective 162. Quant à Pierre Schaeffer, "son rôle devient progressivement celui d'un animateur et d'un maître de recherches"163.Jacques Poullin rejoint Schaeffer au Service et avec De Chambure deviennent tous deux responsables des nouveaux studios de la R. T.F. consacrés à la recherche 164. Le reste de l'équipe fondatrice est établi "par le jeu du hasard, des relations personnelles, et de la cooptation"
165.

La généralisation attendue relevait d'une exploration des rapports entre moyens techniques et expression artistique sous toutes ses formes. Des peintres, des poètes et des musiciens furent associés à cette étude. Peu avant 1959, quelques cinéastes "abstraits" avaient été attirés par les perspectives que laissaient entrevoir les recherches de musique concrète. Portés avant tout sur une activité de réalisation, leur "recherche" n'était en fait que celle d'euxmêmes à travers leurs oeuvresl66.Un grand nombre de jeunes bénéficièrent de ce lieu de formation interdisciplinaire. L'attitude et la position du public ne pouvaient être absentes de la réflexion, ne serait-ce que face à la production, sinon pour elle-mêmeI67.L'interaction Cinéma-Télévision est aussi du propos. Il s'agit de - promouvoir les études portant sur l'interdépendance entre aspects techniques, artistiques et économiques des activités
Cf. "Au temps perdu de la Recherche" in op. cit., p. 126. 160 Cf. De la Musique concrète à la Musique même, op. cil., p. 158. Voir la Planche X pour son positionnement dans l'organigramme général de l'O.R. T.F. 161 Notons que la fondation de Groupes de Recherches deviendra à la mode puisque même à l'Opéra de Paris, sous l'impulsion de Rolf Liebermann, Carolyn Carlson fondera en 1974 le Groupe de Recherche Théâtrale qui deviendra le Groupe de Recherche Chorégraphique (G.R.C.O.P.) 162 Cf. Idem. 163 in Idem. 164 Cf. G.R.M., Note biographique P.S., op. cil., p. 2. 165 in Entretiens avec P.S., op. cil., p. 170. 166 Cf. "Au temps perdu de la Recherche" in op. cil., p. 125. 167 Cf. "Le Service de la Recherche de l'O.R. T.F." propos recueillis par Janick Arbois, in Le Monde, Paris, 3 II 67, p. 19.
159

46

LES FERMES DE L'EXPÉRIENCE

de Radio et de Télévision et leurs incidences sur l'emploi du personnel.

- d'animer des centres expérimentaux dans certains domaines spécialisés où il apparaît que de nouveaux moyens techniques conduisent à de nouveaux moyens d'expression.
- d'entreprendre l'application des résultats à l'intérieur et à l'extérieur de la R. T.F. 3. Structures et Objectifs Le souci primordial de la recherche à la R. T.F. est donc celui des incidences réciproques entre des disciplines aussi différentes que celles de l'ingénieur, de l'artiste, de l'économiste et du sociologue. Une étude désintéressée visant, à long terme 168,à supprimer les clôtures traditionnelles qui séparent texte, son et image ainsi qu'à abattre les murs des idées préconçues comme celui de la solitude de l'artiste et de l'artI69. La Recherche se divise toujours en deux aspects: La Recherche Fondamentale et la Recherche Appliquée. La première constitue véritablement l'objectif du Service. Elle ne se limite plus désormais aux programmes artistiques mais s'abreuve, pour ce faire, de moyens techniques. Elle conjugue étroitement son et image, tenant compte de leur spécificité; elle s'articule et envisage tous les emplois possibles du son et de l'image. La deuxième en découle et les positions ne peuvent être inversées. "Qui peut le plus peut le moins." Paradoxalement une recherche fondamentale apporte des applications à moindre coût qu'une recherche uniquement orientée sur les besoins de l'antenne 170. De plus, la radio et la télévision peuvent envisager ainsi, au-delà de leurs besoins propres, de "tenir un rôle d'animation culturelle à la mesure de leurs responsabilitésl71. La production sortit de l'ombre -sinon du ghettol72suite à la fondation de l'O.R.T.F. en 1964. Mais dès 1960, Schaeffer prend l'initiative d'un Festival de la Recherche, biennale provoquant un inventaire et une commune prospection, préalable à des recherches plus informées et mieux 173 coordonnées .
168

Cf. "Court historique de la recherche à la R.T.F.", "Ce qui est en question" in Cahiers

d'Etudes de Radio T. V. n° 27-28 : "Situation de la Recherche 1960", Groupe d'Etudes Critiques du Service de la Recherche de la R.T.F., Paris, Flammarion, 3ème tri. 1961, pp. 3-4. 169 Cf "Appel aux Chercheurs" in Ibid, p. 53. 170 Cf "Le Service de la Recherche" in Ibid, p. 17. 171 in Ibid, p. 18. 172 Terme employé par l'auteur in Les antennes de Jéricho, op. cil., p. 194. 173 Cf. "Le Festival de la Recherche(1960)" in Cahiers d'Etudes de Radio-T. v., Paris, C.E.R.T., n° 25, Mars 1960, p. 55.

47

PIERRE

SCHAEFFER:
ET MUSIQUE

DI ORPHÉE

À MAC

COMMUNICATION

EN FRANCE ENTRE 1936

LUHAN ET 1986

La collectivité du Service présenté -environ deux cent collaborateurs, soit le potentiel de trente chercheurs à plein temps par semainel75- s'assimile à la complexité d'un être vivant. Elle est dotée de structures internes suffisamment souples afm de pouvoir évoluer et s'adapter au besoin. Le premier organigramme du service se verra ainsi profondément modifié par celui en vigueur en 1969, tenant compte du développement de l'accueil réservé aux chercheurs externes (Cf. encadré "Séminaire-Enseignement-Recherche") puis rétréci comme le présente un bilan de 1974176. La première organisation présente outre la Direction, trois divisions:
I

- Une

division Corrélation et Coordination

II -" III -"

"
"

Groupesde Recherches.
Productions expérimentales.

La division II comporte elle-même:

.

Une subdivision

de Production

(P.G.R.) qui harmonise

les

objectifs des Groupes et assure les débouchés en liaison avec le service commercial de la R. T.F.

. . . .

Une subdivision Technique (T.G.R.) Le Groupe de Recherches Musicales (G.R.M.) Le Groupe de Recherches Images (G.R.l.)

. Le Groupe de Recherches Langage et Communication
(G.R.L.C.)
Le Groupe de Recherches Technologiques (G.R.T.)

Le chef de Groupe prévoit un plan général de production en principe biennal et des plannings trimestriels. Il répartit les tâches entre les divers collaborateurs selon leur fonction et compétences, en défmissant pour chacun d'eux une discipline de travail. Il assure le contrôle effectif des opérations. Parallèlement à cette division, afm de prévoir un développement ultérieur, deux centres sont créés: : Centre d'Information de la Recherche qui assure la documentation, les publications, stages et relations extérieures. - un C.A.R. : Centre d'Application de la Recherche qui s'oc175

- un C.LR.

Cf. "Structure
Voir ces trois

et Orientation"
organigrammes

in Le Service de la Rech., op. cit., p. 53.
en Planches XIII à XV.

176

48

LES FERMES DE L'EXPÉRIENCE

cupe des programmes

pour la R. T.F. et des manifestations.

Le deuxième organigramme (1969) traduit une expansion significative. Outre deux divisions classiques d'infrastructure technique et administrative, à savoir:

- La Division

de la Production, . la section d'exploitation, . le bureau de production, . la section des équipements.

groupant:

.
.

- La Division de l'Administration couvrant: la gestion administrative et financière,

. la gestion des personnels, . la section de diffusion, d'accueil et des manifestations. Le Service comprend deux divisions assurant les objectifs de la Recherche:

- La Division
le secteur

des Programmes comprenant quatre secteurs:
de la Recherche,

du Magazine

. le secteur du Banc d'Essai, . le secteur des programmes de développement, . le secteur des programmes expérimentaux auquel est rattaché le G.R.M. compte tenu de ses activités de production en programmes radiophoniques.

.

- La Division de Recherches Professionnelles comprenant:
le Groupe d'Etudes Critiques (G.E. C.),

. le Groupe d'Etudes Sociologiques (G.E.S.), . le Groupe d'Information et Prospective176(G.LP.), . le Bureau d'Etudes Technico-économiques appliquées à l'Enseignement l'Audio-Visuel (B.E. T.E.A.), .le Groupe de Recherches Technologiques (G.R.T.) Cette division a en outre la charge de mettre en oeuvre l'ensemble des Séminaires d'Enseignement et de Recherche. Ils ont pour défmition :

.

Musique fondamentale et appliquée à l'Audio- Visuel, . Audiovisuel fondamental, . Psycho-sociologie de la communication,

176Initialement

intitulé "Groupe de Recherches

sur l'Information".

49