Plages philo

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Vous pensez que la philosophie est inutile, déconnectée du réel et rébarbative? Ces Plages philo… à l’usage de tous vous prouveront le contraire. Depuis deux ans, l’hebdomadaire Madame Figaro ouvre régulièrement ses pages à des philosophes, des plus connus aux plus prometteurs.
Leurs chroniques, réunies ici, ouvrent des espaces de réflexions et d’évasion : ce sont des plages de liberté dont le lecteur s’apercevra qu’elles s’attèlent, de façon joyeuse et ludique, au réel le plus quotidien pour le faire voir d’une façon inédite. S’inspirant de l’actualité ou de scènes de la vie courante, ces méditations aussi surprenantes qu’éclairantes nous interpellent sur des sujets qui nous concernent tous : l’amour, l’identité, l’éthique, la politique, l’art, le corps.
Au regard de chacune d’entre elles, un texte de philosophie antique, classique ou moderne vient faire écho et nous rappeler la nouveauté intacte de cette force de pensée et d’émerveillement séculaire qu’est la philosophie.
Après leur lecture, qui osera encore dire que la philosophie est inutile, déconnectée du réel et rébarbative?
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782847349795
Nombre de pages : 208
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PRÉSENTÉES PAR MATHIAS LEBŒUF

PLAGES PHILO

… à l’usage de tous

TALLANDIER/MADAME FIGARO

Je t’aime, à la philo

Parler de philosophie dans un magazine féminin n’est pas courant ; ce n’est pas anodin non plus. Notre époque est celle de l’accélération permanente. Branchés sur le courant continu de l’information, nous sommes malgré nous obligés d’avoir un avis sur tout et tout de suite. Il faut se prononcer sur une question religieuse, une proposition politique ou un simple fait divers. À cette injonction anxiogène – personne ne saurait être pertinent sur autant de sujets –, la philosophie apporte une réponse. Celle de la réflexion, de la mise en perspective, de la lenteur. Regarder l’actualité avec une longue vue, déceler le sens caché d’un discours ou d’une loi, observer les stratégies des uns et des autres avec la distance nécessaire, voilà quelques-uns des outils de la philosophie. Pour lutter contre les idées reçues – une des fonctions justement de la philosophie –, nous sommes convaincus que la réflexion est un sport stimulant pour nos cerveaux. C’est pourquoi nous donnons la parole dans nos pages à des philosophes.

Tous ne sont pas connus, certains sont encore très jeunes, d’autres sont déjà des références dans leur domaine. Mais au fond, ce qui prime pour nous, c’est que nous les voyons tous comme des professeurs de vie. Aucun d’eux ne nous parle du haut de son savoir et il n’est pas nécessaire d’avoir suivi des cours au Collège de France pour les lire. Tout est affaire de curiosité. Chacune des chroniques rassemblées dans cet ouvrage fonctionne comme un aiguillon : un premier texte vous stimule et vous donne envie de passer au suivant. Un troisième vous fera reconsidérer votre point de vue sur un thème précédent. Cela s’appelle le désir de savoir et, chose rare à notre époque, cela n’a pas de prix.

Anne-Florence Schmitt
Directrice de la rédaction de Madame Figaro

1.

L’amour

L’amour par essence fait sortir les philosophes de leurs gonds, les « dévergonde » en quelque sorte. Pas un sujet ne les a autant interrogés. Tout d’abord parce qu’il est au cœur de la vie des hommes, mais également parce qu’il détermine secrètement l’identité même du philosophe. En effet, on définit fréquemment la philosophie comme l’« amour de la sagesse ». Et l’on oublie rapidement que, si tel est le cas, le philosophe n’est justement pas (un) sage ! En revanche, il est bien cet être mu par le désir… de savoir et d’acquérir, au moins un peu, de sagesse. Le philosophe se caractérise donc bien plus comme un amoureux, un « désirant ». Platon l’avait bien vu, lui qui, dans Le Banquet, fait dire à Socrate qu’il ne prétend rien savoir, « hors de tout ce qui touche à l’amour ».

L’amour, une grande cause

L’évidence crève les yeux : c’est l’amour qui donne du sens à nos vies. Tout le monde le sait, tout le monde le sent. Ce qui est moins évident, c’est que cette puissance des sentiments n’a pas toujours été de mise. En vérité, elle est liée à une histoire encore méconnue, celle de l’invention, en Europe, du mariage d’amour, du passage des unions arrangées à des unions choisies : c’est cela, bien sûr, que j’appelle la « révolution de l’amour ». Car d’autres passions – la foi, la gloire ou l’honneur, par exemple – ont animé l’humanité.

Pourtant, à l’encontre d’une opinion reçue, nous ne visons pas aujourd’hui le grand « désenchantement du monde », mais tout au contraire la naissance d’un nouveau visage du sacré et, avec lui, d’un nouvel âge de l’humanisme. Qu’est-ce, en effet, que le sacré ? D’abord et avant tout « ce pour quoi on peut se sacrifier », risquer sa vie.

Des valeurs nous apparaissent comme sacrées quand on pourrait à la limite mourir pour elles. Posez-vous la question sérieusement, en mettant un instant entre parenthèses les discours platement pessimistes que véhicule la vulgate médiatique : pour qui ou pour quoi seriez-vous prêts, le cas échéant – pas de gaieté de cœur, bien entendu, mais s’il le fallait vraiment –, à risquer votre vie ?

Réponse probable pour l’immense majorité des Européens d’aujourd’hui : c’est pour des personnes, à coup sûr, pas pour des entités abstraites, que nous serions disposés à prendre des risques. Dans les jeunes générations, plus personne ou presque (les exceptions confirment la règle), n’est disposé à mourir pour les trois entités majeures qui ont formé l’histoire du sacré en Europe : Dieu, la patrie, la révolution. Quelles furent, en effet, dans notre histoire, les principales causes de mort violente et massive ? Réponse là encore évidente : les guerres de Religion, les guerres nationalistes (la dernière en date fit plus de cinquante millions de morts) et les guerres révolutionnaires (le communisme fera au bas mot cent vingt millions de victimes de par le monde). Or, sans qu’on semble même s’en étonner, ni en tirer les conséquences morales, politiques et philosophiques, ces trois motifs de sacrifice ont, en à peine un demi-siècle, quasiment disparu de notre vieille Europe. Au point même que leur liquidation suscite des nostalgies. Est-ce dire pour autant, comme le pense toujours cette conscience malheureuse qui perçoit ce qui passe et jamais ce qui naît, que nous vivons l’ère du repli « individualiste » sur la sphère privée et la fin des « grandes causes » ? C’est tout l’inverse. De toute évidence, c’est le patriotisme qui n’était jamais qu’une « petite cause », particulière et limitée par essence à un petit coin du monde, tandis que, de son côté, l’idée révolutionnaire tournait toujours au bénéfice d’une caste bureaucratique, elle aussi particulière, celle du parti au pouvoir. La révolution de l’amour entraîne un souci d’une tout autre ampleur : celui des générations futures. Quel monde, nous les adultes, prendrons- nous la responsabilité de laisser à nos enfants ? Voilà la question qui ouvre à nouveau l’avenir. Et ce n’est pas seulement d’écologie qu’il s’agit, mais tout autant de la dette publique, du choc des civilisations ou de l’avenir de la protection sociale dans le cadre de la mondialisation. Bref, d’une grande cause, à moins qu’on ne tienne le souci de l’humanité pour un dessein de piètre envergure. Croyez-moi : nos temps « désenchantés » sont moins médiocres qu’on ne le dit !

 

Luc Ferry

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