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PLANÈTE SKIN : LES GROUPUSCULES NÉO-NAZIS FACE À LEURS CRIMES

De
207 pages
Ils portent la mort et le racisme en étendard. Violents, souvent tournés vers le nazisme, les skinheads sont entre 1000 et 2000 en France. Malgré leur faiblesse numérique, ils défrayent encore trop souvent la chronique des faits divers. Coups de couteau dans l'Est, meurtres en Normandie, ratonnades en Île-de-France. En disséquant sans complaisance le mécanisme du passage à l'acte des skinheads à un crime raciste, ce livre apporte un éclairage sur les rouages de la délinquance raciste en France et plaide plus que jamais pour une vigilance démocratique afin de prévenir la diffusion d'opinions xénophobes sur le territoire.
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Planète skin: les groupuscules néo-nazis face à leurs crimes

@L'Hannattan,2000 ISBN: 2-7475-0058-6

Benoît Marin-Curtoud

Planète skin:

les groupuscules

néo-nazis

face à leurs crimes

Préface de Fodé Sylla

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Préface
Ils portent la mort et le racisme en étendard. Violents, souvent tournés vers le nazisme, les skinheads sont entre 1 000 et 2 000 en France. Malgré leur faiblesse numérique, ils défrayent encore trop souvent la chronique des faits divers. Coups de couteau dans l'Est, meurtres en Normandie, ratonnades en Ile-de-France... La liste de leurs exactions n'en finit pas. Leurs idées sont simples, à l'extrême. Il faut défendre la race blanche, lutter contre le sionisme et le communisme, éliminer de la nation les corps allogènes, quitte à installer des camps d'extermination dans le bocage normand. À la marge de la société, ces bandes urbaines se perpétuent dans une semi-clandestinité nourrie par les théories de la nouvelle droite et par les outrances du Front National et de ses avatars politiques plus ou moins présentables dont le MNR de Bruno Mégret. Quand le Front dit qu'il y a trop d'étrangers, les skins traduisent qu'il faut les ratonner. Quand Le Pen glose sur les "détails" de la deuxième guerre mondiale, les crânes rasés rêvent de miradors encerclant les Dachau de l'an 2 000. Quand Mégret craint "l'islamisation" de la France, les ghettos des cités gémissent sous les coups des néo-nazis.

Si les liens entre les formations politiques et les skinheads sont ténus, il est certain que les prises de position racistes et xénophobes de l'extrême droite, malgré son éclatement, légitiment les comportements violents des crânes rasés. S'attaquer à leur violence, c'est réduire au silence légal ceux qui font preuve de discrimination en expliquant que les races sont inégales et qu'il Y a lieu d'appliquer une préférence nationale dont les intérêts seraient supérieurs même au principe constitutionnel d'égalité. L'implosion du Front National et sa scission en deux groupes n'en signifie pas la mort et certainement pas la fin de la propagation des idées qu'il véhicule. Que signifie la chute vertigineuse de Bruno Mégret et l'électroencéphalogramme presque plat de Le Pen? Certainement pas que le racisme est moins partagé qu'auparavant. Chaque année les sondages de la Commission consultative des droits de l'Homme montrent la banalisation de la xénophobie. D'un sentiment qu'on partageait mais dont avait honte, le racisme devient une opinion qu'on affiche, qu'on revendique, même si de moins en moins souvent cela se traduit par des violences, tout au moins en France. La déconfiture du personnel politique de l'extrême droite n'est rien d'autre que la mort symbolique d'une génération de chefs. Il ne manque pas hélas de jeunes loups pour effectuer la relève et maintenir le Front National ou ses successeurs dans la meute des éligibles. Plus que jamais la vigilance s'impose. La construction d'une société plus participative doit être au cœur de nos préoccupations afin que jamais les thèses du FN ne deviennent des lois. Pour convaincre, il faut harceler, mais harceler démocratiquement. Les discriminations s'insinuent au travail, lors des loisirs. Il faut les constater, les faire condamner parce que la banalisation de ces pratiques légitiment les skinheads et tous les autres xénophobes dans leurs comportements violents. On en veut pour preuve le meurtre décrit dans ce livre. Deux Havrais, aux enfances heurtées mais sans réelles difficultés, sont attirés au moment de l'adolescence par la vitupération néonazie des skinheads. Évoluant aux marges de la délinquance, les deux crânes rasés se forgent une identité en niant celles des 8

autres, des Arabes, des noirs ou des Juifs. Régulièrement ils lisent les discours des chefs du Front National, qu'ils trouvent parfois trop modérés à leur goût. De rixe en baston, d'agression en violences, ils "sautent" le pas le 18 avril 1995. Ils poussent un jeune beur d'origine tunisienne - lmad Bouhoud - dans les eaux glacées du port normand. Ils savent qu'il ne pourra s'en tirer et s'éloignent. «Un de moins», dit l'un d'entre eux, qui avait assisté quelques heures auparavant à un meeting de Bruno Mégret. Deux semaines plus tard, à Paris, en marge d'un défilé du Front National, quatre skins aux liens avérés avec le Front National Jeunes tuent Brahim Bouraam en le poussant dans la Seine. On ne dira jamais assez la douleur éprouvée par les familles des victimes de ces crimes racistes et notamment la famille Bouhoud, que SOS Racisme a accompagné dans les étapes judiciaires douloureuses de leur drame. Pendant trois ans les victimes se sont posées inlassablement la même question: pourquoi lui, pourquoi notre fils est-il mort sous les coups de crânes rasés revendiquant leur racisme comme acte fondateur de leur propre identité, était-ce de la faute de notre enfant s'il n'était pas, pour employer un vocable d'extrême droite, Français de souche? Enfin, est-il normal, légitime même, d'être assassiné parce que sa couleur de peau, en France à la fin du xxe siècle, n'a pas toute la blancheur de celle de ses meurtriers? Ces skinheads, comme leurs modèles politiques, portent la mort dans l'âme, dans leurs discours, dans leurs écrits. En disséquant sans complaisance le mécanisme du passage à l'acte de skinheads à un crime raciste, ce livre apporte un éclairage sur les rouages de la délinquance raciste en France et plaide plus que jamais pour une vigilance démocratique afin de prévenir la diffusion d'opinions xénophobes sur le territoire.

Fodé Sylla

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Avant-propos
Le 18 avril 1995, au terme d'une bagarre près d'un bassin du port du Havre, un jeune beur d'origine tunisienne est précipité à l'eau par deux skinheads (David Beaune et Michaël Gonçalvès) qui revendiquent des idéaux néo-nazis. Il se noie. L'affaire Imad Bouhoud est un cas d'école de crime raciste. Comprendre comment deux jeunes gens ont pu basculer dans l'apologie raisonnée de la haine raciale avec pour maître à penser Adolph Hitler et son Mein Kampf, doit servir à cerner et combattre la montée de sentiments racistes. Ils ont développé une idéologie "cohérente" pour assumer leur haine viscérale de l'étranger. Leur psychologie, leurs rencontres sont l'un des éléments d'explication. Beaune, qui s'est longuement expliqué dans des écrits, a été le mentor de Gonçalvès et c'est à ce titre qu'il occupe le devant de la scène dans cet ouvrage. Le contexte politique est lui aussi fondamental pour expliquer ce meurtre et en peser les enjeux: comme le 1er mai 1995 à Paris quand Brahim Bouraam a été précipité dans la Seine, une réunion du Front National (FN) se tenait au Havre le soir du crime. D'autre part la trentaine de skins du Havre a constitué le terreau idéal - et bien peu poursuivi par le parquet local - pour que Beaune et Gonçalvès puissent prospérer, en donnant parfois des coups de main au FN local pour des services d'ordre.

Mais la facilité de passer à l'acte ne se comprend aussi que par la banalisation d'actes de racisme et la multiplication voire l'éclatement et le reclassement dans des partis plus respectables - des tendances skinheads. Si, d'un point de vue numérique (environ 2 000 en France), les crânes rasés semblent stagner et ne pas constituer une menace, leur potentiel de nuisance est extrême, comme en témoignent les exactions commises au Havre, en France ou en Allemagne. Comment combattre l'émergence et la permanence de ce mouvement qui se dit prolétarien: l'une des réponses est judiciaire, avec notamment la double condamnation de Beaune et Gonçalvès à 18 ans de prison en décembre 1997. L'autre est de mettre en place de nouvelles techniques policières pour bien mieux connaître la nébuleuse skin.

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PREMIÈRE PARTIE LE HAVRE DANS LA TOURMENTE D'UN CRIME RACISTE
Une enquête au bord de l'eau
Il est un peu plus de midi, au Havre, ce 7 mai 1995. La ville, qui vit comme toute la France au rythme des élections municipales du début du mois de juin et surtout des présidentielles, est très agitée par de nombreuses vagues de petites manifestations. Rituellement les délégations viennent déposer à la sous-préfecture leurs motions, entre deux panaches de fumée en provenance de la zone industrielle. Les Havrais, quant à eux, pensent déjà à la saison de voile qui s'ouvre. Les premiers signes avant-coureurs d'un bel été incitent un plaisancier à mettre à l'eau son voilier, après quelques réparations hivernales. Il est 12 h 40. Le bassin Vauban, duquel sort le bateau, est presque au milieu de la ville. Il a résisté aux bombardements de 1944. En sortant du bassin le skipper croit deviner un cadavre flotter entre deux eaux, en face d'un McDonald. À son passage à l'écluse, il prévient le pontier

qui lui-même appelle les services de secours et les policiers. Petit déploiement de forces: ce n'est pas la première fois qu'on retrouve un corps flottant à la surface des eaux turbides du port. L'affaire Bouhoud, qui dévoilera la violence nationalsocialiste de skinheads dans une ville de province jusqu'à lors traditionnellement de gauche, qui provoquera une émeute et de graves troubles dans des banlieues pourtant loin d'être aussi déshéritées que certaines forêts d'immeubles de la Seine-SaintDenis, vient de commencer. Avec difficulté, les pompiers hissent le corps sur la berge, près d'une bitte d'amarrage qui depuis bien longtemps n'a pas vu de bateau. Toutes les parties exposées du cadavre ont été rongées, par la putréfaction, par les crabes, par les hélices. «Le corps semble avoir séjourné dans l'eau quinze jours ou trois semaines», note un inspecteur divisionnaire de permanence chargé d'un premier examen de corps au funérarium où a été transportée la victime décédée. «Aucune trace de violence n'est apparente sur l'ensemble du corps. Le défunt, de sexe masculin, mesure lm78 pour environ 65 kilos, semblant de race blanche. Aucun élément pouvant permettre l'identification du défunt n'a été découvert». C'est à peine si le mort avait dans une de ses poches une cassette d'Alpha Blondie, et que la police lui attribue un âge probable oscillant entre 25 et 30 ans. Il aurait été de type européen, selon la nomenclature policière. Au Havre, ces incertitudes n'ont rien d'étonnant. Les accidents liés à la proximité des bassins sont légion, quand il ne s'agit pas de suicides. Mais il y a aussi les crimes: Robert Dassac (affaire Cons- Boutboul) n' a-t-il pas été retrouvé dans un bassin, à quelques pas du bassin de plaisance, une balle dans la tête? Alors qu'une batterie d'examens médico-légaux est ordonnée par le parquet, la Section Opérationnelle Spécialisée (SOS), service chargé des incendies, des découvertes de cadavres suspects, des violences urbaines, tente de rapprocher ce signalement d'un éventuel disparu. Sans succès. La tournée des hôpitaux, des établissements psychiatriques, des fiches de recherches dans l'intérêt des familles ne donne rien. Le cadavre gardera son mystère une semaine. La presse locale fait paraître à trois reprises un appel à témoin, le dernier sera le bon. 14

À quelques kilomètres de là, sur les hauteurs de la ville, la famille d'Imad Bouhoud est inquiète. Elle habite dans un des quartiers les plus défavorisés du Havre: le Bois-de-Bléville. Paysage urbain: des tours, du béton, et un taux de chômage à plus de 30 %. Et depuis le 18 avril, plus personne n'a revu le fils aîné de la famille au huitième étage d'une de ces fameuses tours, malgré les recherches incessantes des amis, du père Saïd ou de la mère, Zouina. Ceux-ci ont fait le tour des amis, sont allés à l'Armée du Salut, ont interrogé la police, ont contacté des connaissances, se sont déplacés jusqu'à l'accueil des urgences hospitalières. Ils ont aussi montré des photos de leur enfant aux SDF squattant près de la gare SNCF, à quelques mètres du bassin Vauban, et ils ont demandé une recherche dans l'intérêt des familles le 22 avril à la sous-préfecture, pour n'obtenir aucune réponse sur le devenir d'Imad depuis sa disparition. Imad, diabétique, était parti de la maison le 16 avril, après

une garde à vue pour une tentative de vol avec violence.
Quelques jours auparavant, il s'était disputé avec une bande. À 19 ans, il convoitait la casquette de l'un d'entre eux. Le retour à la maison, vers 3 heures du matin, s'est mal passé: cris, colère, départ. «Il a fait sa valise et il est parti en me disant qu'il voulait rentrer à n'importe quelle heure, même bourré», expliqua sa mère à la police. «Maman, excuse-moi et ne pleure pas pour moi», avait lancé Imad juste avant de partir, sa valise à la main, «mais je ne reviens plus». Elle lui avait donné 300 francs pour tout viatique. Ferrailleur au chômage, son père Saïd lui avait reproché ses retours si tardifs: cela a été la cause de la dispute. Le lendemain, parce qu'Imad Bouhoud souffrait d'un manque d'insuline, le jeune homme se retrouve à l'hôpital. Il en ressort le 18, malade parce qu'il suit son traitement d'une façon aléatoire - fantaisiste dira même le médecin légiste - et consomme pas mal d'alcool. Il dépose chez un ami son sac, quelques affaires sales, et ses médicaments, avant de retrouver - à quelques pas de l'appartement familial - une amie d'enfance. «Il n'allait pas bien, il m'a expliqué qu'il avait des problèmes dus à son diabète car il n'avait pas son insuline sur lui», 15

explique-t-elle à la police. À 19h30 le jeune homme va si mal que les pompiers sont appelés à la rescousse. «J'ai insisté pour qu'ils le prennent mais ils ont refusé. Ils ont dit qu'il était ivre parce qu'il ne tenait pas debout et ont expliqué que s'ils l'emmenaient à l'hôpital, il finirait au commissariat». L'amie change les vêtements d'Imad Bouhoud dans les escaliers, en prévision de son transport à l' hôpital et, sans le faire exprès l'habille d'un blouson en cuir dans la poche duquel elle a oublié une bague. Quelques jours plus tard, elle la reconnaîtra formellement. Imad repart par ses propres moyens pour un rendez-vous au centre-ville. Plus personne ne le reverra vivant. Les jours passent et la famille s'inquiète de plus en plus, tente de reconstituer avec peine l'emploi du temps d'Imad, quand l'Amicale des Tunisiens du Havre passe un coup de fil aux Bouhoud. Elle est au courant de la disparition d'Imad et a lu l'appel à témoin passé dans la presse. Même si le journal évoque plutôt une victime d'allure européenne, il s'agit peutêtre du fils Bouhoud. Le Il mai, à 22 heures, Zouina Bouhoud évoque ses doutes sur la ligne de police-secours et s'entend dire qu'il faut repasser le lendemain. Visite matinale au funérarium après l'inévitable contact avec la Section Opérationnelle Spécialisée. Les policiers hésitent à montrer la totalité du corps aux parents Bouhoud : dans un état de décomposition avancé, il est assez normal de tenter d'atténuer la douleur, d'autant - comme le remarque le chef de cette unité, Daniel Blondel - qu'une coloration verdâtre s'est installée sur tout le corps d'Imad Bouhoud. Le funérarium au Havre n'a rien à voir avec les images d'EpinaI d'un institut médico-légal. S'il y a bien quelques tiroirs et deux tables d'examen, il s'agit d'une petite unité où se croisent les familles des défunts "normaux" et les autres, les suicidés de la semaine, les morts violentes ou encore les accidentés de la route. Il n'y a guère qu'une dizaine de crimes de sang par an. Le plus souvent il s'agit de querelles familiales rapidement élucidées par la police, tout simplement parce que le meurtrier se dénonce ou qu'il a encore le couteau à la main. Coïncidence, Imad Bouhoud habitait à moins de 300 mètres du funérarium où ses parents l'ont vu pour la dernière fois. 16

«Ce matin, j'ai reconnu sur le bras de mon fils sa cicatrice qu'il avait à l'épaule gauche, il s'agissait de lui enlever une tâche de naissance», explique Saïd Bouhoud à la police, le 12 mai à 14 h 30, totalement anéanti par la perte de son fils aîné. Une perte d'autant plus irrémédiable qu'elle n'a pas le début d'une explication car personne ne prêtait au mort des désirs suicidaires. Le cadavre du bassin Vauban a enfin un nom: il va le garder deux jours. Les skinheads lui voleront la vedette dès le 14 mai. En attendant le parquet et la police tentent de comprendre comment ce jeune homme a pu se retrouver dans le bassin Vauban. Les enquêtes de police, quand elles n'ont pas de ligne directrice, obéissent au principe de l'entonnoir. Pour être sûr de ne rien rater on envisage toutes les hypothèses avant de les éliminer une à une, par défaut de preuves. C'est pourquoi, en l'absence d'identité et malgré l'évidence d'une noyade, le parquet avait ordonné dès le 7 mai une autopsie du corps que la police vient d'identifier, et des prélèvements toxicologiques. Hormis une petite ecchymose au front, le médecin légiste qui se penche sur la dépouille le 10 mai ne trouve aucune trace suspecte laissant penser à un crime. Une fois de plus Le Havre est confronté à un suicide, pense-t-on généralement, dans une ville si durement frappée par le chômage où les morts volontaires, les abandons de vie, sont 40 % plus nombreux qu'en moyenne en France. «Cette noyade est survenue en l'absence d'indice suspect de crime ou de délit», note le Dr Jean-Georges Anagnostidès dans son rapport. «La petite zone ecchymotique frontale, en voie de résorption, correspond certainement à un choc du front de cette victime contre le fond de l'endroit où elle est tombée dans l'eau et où elle devait se noyer». Qu'il y ait en permanence plus de deux mètres de fond dans le bassin Vauban n'étonne pour l'instant personne. Dans le même temps, le service de toxicologie du centre hospitalier du Havre se livre à l'analyse du sang d' lmad Bouhoud. «Hormis la présence d'alcool en quantité très élevée, très vraisemblablement bien supérieure au chiffre mesuré (1,9 gramme/litre de sang) au moment du décès, en raison d'une 17

forte hémodilution du sang, on note l'absence de tout médicament et de toute molécule toxique ou de nature stupéfiante au moment du décès». Ivre, presque à en perdre l'équilibre, comme le notaient les pompiers le 18 avril au soir. Un peu plus tard le médecin légiste expliquera, en complément de sa première expertise, qu'une telle imprégnation alcoolique constitue «un paramètre péjoratif en cas de chute dans l'eau». En clair, un potentiel de défense diminué quand on est jeté à l'eau. lmad Bouhoud était né le 4 octobre 1975. Son père, arrivé en France vers 1965, devait commencer de travailler dans le bâtiment, avant de grossir les rangs déjà épais des chômeurs. Ce n'est que plus tard qu'il rencontre Zouina, qui devient Zouina Bouhoud. Malgré cette filiation plus juridique que biologique, Zouina Bouhoud a toujours considéré lmad comme un véritable fils. Le jeune homme fit un cursus médiocre, abandonna l'école, rej oignit l'Amicale Tunisienne pour faire du football puis devint à son tour chômeur. Le 20 avril 1995, deux jours après sa mort, il aurait dû commencer un stage afin de définir un projet professionnel. Quand il fut identifié, le parquet du Havre ressortit tout ce qui pouvait avoir trait à lmad Bouhoud : une condamnation pour un vol avec violences ainsi que huit procédures en cours. La mort l'a trouvé à 19 ans, sous les traits ricanants de deux skinheads.

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On a tué Imad Bouhoud
Deux destins se croisent, le soir du jeudi Il mai. Alors que la famille Bouhoud est prévenue par l'Amicale des Tunisiens qu'un corps repêché dans le bassin Vauban pourrait bien être celui d'!mad, David Beaune, skinhead, se balade insouciant sur la plage du Havre. Cet amas de galets et de béton ressemble plus à un décor de feuilleton brésilien qu'à un lieu de villégiature normand. À 22 ans, plutôt maigrelet, le crâne tondu et le "bombers" de rigueur, Beaune fait penser à un adolescent attardé plutôt qu'à un défenseur acharné de la pureté de la race blanche, combat dont il a fait son credo. C'est à peine si on remarque quelques tatouages: un skin faisant le salut hitlérien sur le torse, une croix gammée... Pourtant Beaune, Havrais de naissance, est un pur et dur du mouvement skinhead. Déjà condamné à plusieurs reprises, il est prêt à tout pour honorer sa réputation devant ses camarades. Ce soir-là, avec quelques amis, les skinheads du Havre sont en maraude: ils n'ont plus d'argent. Un éducateur et son ami sortent d'un bar, les crânes rasés suivent et les poussent dans une allée sans lumière. Sous la menace et après quelques coups, les deux hommes doivent se déshabiller, histoire que les "skins" ne puissent être poursuivis. Les crânes rasés se servent, prennent une carte bleue et un chéquier, et abandonnent leurs proies.

C'est le lot quotidien des skinheads du Havre, évoluant sans cesse entre marginalité, violence, déviances psychiatriques et petits délits crapuleux. Dès le lendemain les auteurs de l'agression sont identifiés. Les deux victimes ont formellement reconnu leurs cinq agresseurs sur une planche photographique. Ils sont tous interpellés, sauf David Beaune, qui se soustrait jusqu'au samedi 13 mai aux enquêteurs. Il se fait coincer bêtement en tentant de passer un chèque volé chez un vendeur de fringues du centreville. "Flag" d'escroquerie: une patrouille est appelée et ramène le skinhead à l'hôtel de police. Il a déjà eu le temps d'acheter pour quelques milliers de francs de marchandises avec son chéquier. Un petit vol, pour cet habitué du tribunal correctionnel. Beaune nie les faits, malgré les preuves qui l'accablent. Il est placé en garde à vue par la Section Opérationnelle Spécialisée. Ironie du sort pour Beaune: le commissariat est un ancien foyer Sonacotra, qui avait accueilli pendant les années 70 et 80 des centaines d'immigrés avant d'être racheté par le ministère de l'Intérieur, dernier migrant de la place. Il s'est retrouvé symboliquement placé entre les quartiers de la ville haute, la ville HLM, et la ville bourgeoise des pavillons cossus et des villas en bord de mer. Devant les policiers, qui le connaissent bien, il tente de s'en sortir. S'il précise les circonstances du décès d' Imad Bouhoud et donne des noms, Beaune pourra-t-il espérer la clémence du tribunal? Pour l'enquêteur Olivier Boulard, plus particulièrement chargé des recherches dans le milieu skinhead, c'est sans doute ce que Beaune a espéré en faisant une première révélation. Le policier ne répond rien et laisse venir: pour avoir depuis deux ans traité toutes les procédures concernant les skinheads, qu'ils soient victimes ou auteurs, il sait que c'est un milieu où l'on parle beaucoup. Il n'est pas rare que les protagonistes se "donnent" les uns les autres, histoire de se faire oublier de la justice ou simplement par inadvertance ou bêtise. À onze heures du matin, lors de sa première audition, Beaune "s'allonge" et donne une première version des faits. 20