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PLURALITÉ DES CULTURES ET DYNAMIQUES IDENTITAIRES

303 pages
Carmel Camilleri nous a quittés le 27 avril 1997. Cet ouvrage collectif est dédié à ses travaux et lui rend hommage. Il est l'un de ceux qui a le plus apporté à une théorie critique de l'identité individuelle et collective au centre des évolutions interculturelles.
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PLURALITE DES CULTURES ET DYNAMIQUES IDENTITAIRES Hommage à Carmel Camilleri

Collection Espaces Interculturels
Déjà parus

C. CAMILLERI et M. COHEN-EMERIQUE (eds.), Chocs de cultures: concepts et enjeux pratiques de l'interculturel, 1989. J. RETSCHINTZKI, M. BOSSEL-LAGOS et P. DASEN (eds), La recherche interculturelle, tome I et II, Actes du 2e colloque de l'ARlC, 1989. J. RETSCHINTZKI, Stratégies des joueurs d'awélé, 1991. F. OUELLET, L'éducation interculturelle: Essai sur le contenu de la formation des maîtres, 1991. M. LAVALLEE, F. OUELLET et F. LAROSE (eds), Identité, culture et changement social, Actes du 3e colloque de l'ARIC, 1991. Lê THANH KROI, Culture, Créativité et Développement, 1992. F. TANON, G. VERMES (eds.), L'individu et ses cultures, Colloque de l'ARIC "Qu'est-ce que la recherche interculturelle ", Vol. 1, 1993. G. TAPE, L'intelligence en Afrique. Une étude du raisonnement expérimental, 1994. C. LABAT, G. VERMES (eds), Cultures ouvertes, sociétés interculturelles. Du contact à l'interaction, Colloque de l'ARIC "Qu'est-ce que la recherche interculturelle", Vol. 2, 1994. M. FOURIER, G. VERMES (eds.), Ethnicisation des rapports sociaux. Racismes, nationalismes, ethnicismes et culturalismes, Colloque de l'ARIC "Qu'est-ce que la recherche interculturelle", Vol. 3, 1994. J. BLOMART, B. KREWER (eds.), Perspectives de l'interculturel, Actes du 4è colloque de l'ARIC, 1994. E. BOESCH, L'action symbolique. Fondements de psychologie culturelle, 1995. Cristina ALLEMANN-GHIONDA (ed), Education et diversité socioculturelles, 1999. Blandine BRIL, Propos sur l'enfant et l'adolescent, 1999. Marie-Antoinette HILY et Marie Louise LEFEBVRE (éds), Identité collective et altérité, 1999.

Sous la direction de Jacqueline COSTA-LASCOUX, Marie-Antoinette mL y ., ' &:GeneVIeve VERMES

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PLURALITE DES CULTURES ET DYNAMIQUES IDENTITAIRES Hommage à Carmel Camilleri

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Pour sa rédaction, cet ouvrage a bénéficié du soutien financier de l'ARIC et de Migrinter/CNRS (MSHS-Poitiers), et des compétences de Françoise Braud, doctorante à Migrinter, pour la réalisation des prêts-à-clicher et la relecture des textes.

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9178-2

AVANT-PROPOS
La question de l'identité reçoit dans nos sociétés multiculturelles plusieurs traitements théoriques. Carmel Camilleri est l'un de ceux qui a le plus apporté à une théorie critique de l'identité individuelle et collective au centre des évolutions interculturelles. Ses recherches dans le champ de la psychologie sociale ont largement influencé les travaux sur l'immigration, sur les conflits entre générations, sur les stratégies de passage à la modernité, sur le jeu des images et la manipulation des codes. Sa vision complexe et dialectique des phénomènes identitaires ont enrichi et souvent suscité d'autres questionnements en sciences sociales. Il a aussi transmis à ses étudiants des deux côtés des rives de la méditerranée le souci de la rigueur et a sans cesse enseigné l'exigence de rationalité dans le traitement des relations interculturelles. Sa modestie était la marque d'une grande probité intellectuelle; elle ne fut pas un obstacle à des prises de position courageuses au cours de sa carrière d'enseignant et de chercheur.
La pensée dé Carmel Camilleri rend le discours sur les processus d'acculturation plus complexe parce qu'il ne dissocie pas les ordres de savoirs. Le psychologique et le sociologique, le politique et le philosophique, le juridique, enfin, y forment un faisceau d'approches conjointes. Carmel Camilleri nous a quitté ouvrage collectif est dédié à ses travaux réunit certains de ses anciens étudiants étrangers désireux de poursuivre l'œuvre le 27 avril 1997. Cet et lui rend hommage. Il et collègues français ou entreprise.

Cet ouvrage s'adresse aussi à Hélène Camilleri, sa compagne et sa proche collaboratrice.

Cet ouvrage trouve naturellement sa place dans la
collection de l'Association pour la Recherche lnterculturelle (ARIC) dont Carmel Camilleri fut un des membres les plus éminents.

Cet ouvrage a bénéficié du soutien financier de l'ARIC et de Migrinter / CNRS (MSHS-Poitiers), et des compétences de Françoise Braud, doctorante à Migrinter, pour la réalisation des prêts à clicher et la relecture des textes.

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Chapitre

1

L'IDENTITE

COMME STRATEGIE

L'IDENTITE ET LE SUJET: EN HOMMAGE A CARMEL CAMILLERI
Jacqueline COSTA-LASCOUX. y.. Marie-Antoinette HIL Geneviève VERMES... La question de l'identité et de ses relations avec la culture reçoit dans les sociétés modernes plusieurs traitements théoriques et trouve notamment chez les historiens, anthropologues, juristes ou philosophes de nombreux développements: débats sur la nation, le nationalisme, les phénomènes de minorités, la constitution de réseaux transnationaux, les conflits ethniques modernes. A la différence de nombreux auteurs, qui ne voient dans la notion d'identité que source de confusion et de passions-meurtrières, Carmel Camilleri en faisait l'objet central de la compréhension des rencontres entre « porteurs de cultures» différentes. Et c'est dans le champ de la psychologie sociale qu'il s'est situé pour traiter de l'identité, question réactivée dans cette discipline « par le progrès de la contextualisation pluri -culturelle et la prolifération des situations conflictuelles qu'elle engendre avec autrui et, par suite, avec soimême» (1995, p. 86). Nous procéderons dans cet article en hommage aux travaux de Carmel Camilleri en trois étapes. Nous commencerons par examiner sa problématique des stratégies identitaires et de l'interculturel puis nous prolongerons par quelques remarques sur la notion de culture et les questions qu'elle engendre notamment dans les débats sur le communautarisme et le libéralisme et enfin sur l'apport de Carmel Camilleri à la sociologie du droit et des institutions.

...

Directrice de recherche au CNRS,CEVIPOF,Paris.
Chargée de recherche au CNRS, Migrinter, Poitiers. Professeur en Sciences de l'Education, Université Paris 8.

6

L'identité comme stratégie

Stratégies

identitaires

Les thèses de Carmel Camilleri s'inscrivent dans les débats socio-politiques des années 80 sur l'intégration et l'assimilation culturelle alors qu'on assistait à un changement de perspectives qui s'affirmera de plus en plus parmi les chercheurs. Ce changement consistait à abandonner la posture qui présidait à l'identification et à l'étiquetage des cultures en fonction de traits identifiables et identifiés et à procéder ainsi à des comparaisons items par items. Dans ce contexte intellectuel, il a ouvert la voie à une meilleure prise en compte des différences culturelles envisagées d'abord comme des productions d'interaction entre groupes. Les problématiques en termes de stratégies identitaires des acteurs ont permis de retravailler le champ de rinterculturel et de proposer des perspectives de recherches plus fécondes pour rendre compte de la complexité des phénomènes sociaux. Carmel Camilleri a ainsi contribué à fournir les cadres conceptuels qui ont organisé nombre de recherches sur les stratégies identitaires en situation d'acculturation. Sa démarche intellectuelle et ses recherches empiriques permettent d'interroger les phénomènes identitaires sous l'angle d'activités par lesquelles le sujet «absorbe» la diversité pour fabriquer l'unité du moi construit dans un processus dialectique et pourvu à ses yeux de valeur. Pour lui, la production identitaire du sujet se situe à l'horizon d'une double finalité: sauvegarder l'unité de sens (<< identité de sens») et l'image de valeur du sujet (<< l'identité de valeur»). Ces dimensions sont essentielles si on
veut saisir les processus identitaires conflits de codes culturels. des sujets pris dans des

La primat qu'il accorde au sujet (Carmel Camilleri s'intéressait prioritaire ment aux types de stratégies et de recomposition de l'identité au niveau individuel) l'a conduit à penser la relation entre construction identitaire et la façon dont le sujet se situe entre « pôle ontologique» et « pôle pragmatique». Dans un de ces derniers textes (1999), il avait enrichi son modèle en proposant une configuration plus complexe des constructions identitaires. Il dégageait trois axes qui formait «une structure hiérarchisée» qui permettait de

rendre compte des « attitudes maîtresses» dans les constructions identitaires des sujets: 1'«axe immanence - transcendance »,

J. COSTA-LASCaux, M.-A. HIL¥, G. VERMÈS

7

1'«axe égocentrisme - universalisme », 1'«axe pragmatismedésintéressement». Selon que le sujet s'inscrit dans une

pragmatisme» ou de type «transcendance - universalisme désintéressement», les modes de résolution des conflits culturels rencontrés par ce même sujet emprunteront des voies différentes. Dans le premier cas, le sujet obéit à des logiques subjectives « qui articulent des éléments contradictoires, qu'il ne se soucie pas d'argumenter rationnellement, ni même de prendre systématiquement en compte (<< identité syncrétique »), alors que dans le second, il tentera de développer une «logique perçue comme transcendante aux sollicitations des subjectivités
individuelles» (<< identité synthétique »). Ces deux idéaux

structure d'attitudes de type

«immanence - égocentrisme-

-types

d'identité que Carmel Camilleri propose pour rendre compte de la complexité des réponses possibles des sujets aux conflits culturels l'engageait à chercher le sens de ces conduites - les stratégies identitaires - dans une nouvelle psychologie à bâtir et notamment d'une théorie de la personnalité. Il écrivait ceci: «Ainsi l'unité des formations hétéro-culturelles, assumées au sein de structures identitaires construites « sur mesure », dépend moins des caractéristiques int;rinsèques des systèmes en présence, lesquels ne font que proposer les difficultés objectives, que celles de la personnalité qui s'en empare. Celles-ci commandent la plasticité et la créativité identitaires des individus, dont dépendent les structures» (Camilleri, 1989, p. 72). Le sujet se retrouve là encore au cœur des processus; c'est lui qui endosse la responsabilité, dans son rapport à luimême et dans son rapport à d'autres porteurs de culture (la culture n'est pas souveraine, écrivait-il), de définir son identité en négociant l'articulation entre «ce qui est déjà en nous» et l'altérité. Mais, si l'identité est une constance, elle ne peut être, dans la conception de Carmel Camilleri, qu'une dialectique « par intégration de l'autre dans le même, du changement dans la continuité» (1989, p.44). Cette référence kantienne à la capacité de pouvoir «synthétiser» est donc au centre de l'élaboration de l'intégrité de la personne et pose donc la question de l'autonomie du sujet en charge de procéder à un ensemble de négociations qui mobilisent non seulement le sens mais aussi la valeur et enfin les différentes «figures d'autrui» (individus, groupes spécifiques, sociétés). La notion d'autonomie renvoyant dans ce contexte à la capacité du sujet de «prendre

8

L'identité comme stratégie

distance» en exerçant son jugement et à la décision qu'il opère d'être d'une certaine façon et pas d'une autre. C'est à propos de commentaires sur «l'identité dans le contexte industriel» que Carmel Camilleri discutait de la

possibilitépour le sujet « de prendre distance par rapport à des
modèles d'identification devenus divers et d'effectuer sa manipulation propre», ce qui lui permettrait «d'accroître le coefficient individuel de son identité aux dépens du caractère d'appartenance» (1989, p. 59). Il Yvoyait là une liberté accrue du sujet et la possibilité pour lui de se distinguer en adaptant à sa guise les ressources des collectifs, mais il y voyait aussi un risque de perte de cohérence et de perte de soi dans des identités d'emprunts (l'identité masque), renforçant l'écart entre

la fonction ontologique et la fonction pragmatique; « L'identité
comme opération d'altération se développe au détriment de celle comme opération d'authentification» (1989, p. 60). Cette «mise à distance» s'avère donc plus complexe qu'elle n'y paraît et dans des situations de pluri-culturalité, elle s'avère hautement problématique pour le sujet, c'est dire que l'entreprise ne consiste pas:'uniquement dans la mise en œuvre de stratégies bonnes pour lui en se situant plus du côté ontologique ou du côté pragmatique, mais aussi dans la capacité qu'il aura à assumer son identité; identité définie en relation avec son histoire et reconnue par d'autres. Ces remarques sur la production identitaire du sujet dans des sociétés pluri-culturelles permettent d'aborder un autre point qu'a longuement développé Carmel Camilleri, celui de l'interculturel. Son approche de l'interculturel a pour fondement théorique l'éclatement des concepts essentialistes de culture et la mise à l'écart de ce que l'on pourrait qualifier de production des différences dans l'absolu. Il adhérait à l'idée que l'interculturel est un « champ interactif» où les questions portent sur les relations entre sujets porteurs de culture. Pour Carmel Camilleri, l'interculturel ne pouvait être que construction en cours, cheminement et non pas fin à atteindre mais aussi élaboration commune d'un sens commun permettant de faire communiquer entre. elles des identités culturelles différentes. Il précisait enfin

que la

«

démarche interculturelle» ne pouvait avoir pour

J. COSTA-LASCaux,

M.-A. HIL~ G. VERMÈS

9

qu'une philosophie humaniste. Il écrivait « [...] c'est par la gestion correcte, non pas des différences, mais du couple essence humaine universelle / différences particularisantes que l'option interculturelle apparaît comme la nouvelle figure de l'humanisme, qui ne fait que compléter l'ancienne» (1995, p. 101). Sa vision prend donc racine dans la tradition humaniste et il attribuait à l'école un rôle majeur dans 1'«édification de l'interculturalité ». fondement

Les thèmes de valeur, de communication, d'éducation, de reconnaissance, de raison et de créativité résument assez bien sa conception «des configurations sociales caractéristiques des temps modernes ». Culture et modemité Selon Carmel Camilleri, la culture est la « configuration de significations suffisamment liées, constante et étendue à travers laquelle un groupe saisit la totalité des éléments constituant la trame de son existence». Pour lui, se constitue ainsi un «regard commun dont la singularité se retrouve dans l'ensemble des prod"ùctions mentales et matérielles de ce groupe» (1993). La question qui se pose est donc celle de l'enjeu du culturel dans les sociétés modernes complexes et en particulier en Europe? L'histoire européenne est une chronique de ruptures et d'affrontements dans laquelle il est difficile d'isoler le noyau irréductible constitutif de la «civilisation européenne». Les luttes entre les configurations, si elles ont conduit à la victoire de l'une ou l'autre d'entre elles, ont rarement signifié la suppression totale des autres, elles sont restées multiples mais aussi précaires et instables. L'humanisme des Lumières, le rationalisme ont toujours été accompagnés et périodiquement submergés par leur contraire: évolutionnisme anti-égalitaire, racisme, pensée antirationnelle, affirmation dans l'absolu de valeurs et de traditions. Les cultures européennes constituent un ensemble diversifié et conflictuel, une histoire non centrée, des frontières non figées, des traditions non liées. Ces diverses segmentations se sont creusées avec « l'invention» des nations au sens moderne. Il s'est agi alors d'un grand remaniement identitaire.

10

L'identité comme stratégie

Les nations ont exagéré les différences entre elles d'une part, et d'autre part elles ont eu à intégrer, assimiler des différences qui se manifestaient en leur sein. Ces nations ont non seulement visé à réduire, plus ou moins par les contraintes, la diversité des groupes ethno-régionaux mais aussi, alors qu'elles se sont formées au début de l'ère industrielle, elles ont développé une matrice culturelle, inédite, où s'affirmaient de nouvelles grandes oppositions: rural/industriel, classe ouvrière / classe bourgeoise, etc. Dans ce que l'on appelle la modernité, la relation des consciences à la culture a tendu à s'inverser - le procès est en action dès la Renaissance - les sujets ont émergé; les représentations culturelles ont pu être mises à distance et objectivées, alors que dans les régimes pré-nationaux, la plus grande partie des consciences était, si l'on peut dire, immergée,
«

le culturel s'est mis à s'ouvrir à la consciencecritique, à des

(Camilleri, ibid.). Un « Cette conception occidentale née surtout en Hollande et en Grande-Bretagne puis aux Etats-Unis et en France, avant de se répandre sur plusieurs continents, a" reposé sur l'opposition d'une vie publique gouvernée par la raison et par des lois conformes à l'organisation rationnelle des relations sociales, et d'une vie privée que la plupart voyait dominée par la tradition et d'autres par les passions» (Touraine, 1993, p.295). Du côté du privé, la reproduction, du côté de l'ordre social, la rationalité productrice du changement positif, du progrès. « Cette pensée classique subordonne la société civile économique et culturelle à la société politique, domaine de la volonté rationnelle et de la mise en ordre des échanges sociaux par la loi» (ibid.). Les traditions, selon les uns ou les autres, devraient être plus ou moins respectées et, dans tous les cas, elles devaient être soumises à l'ordre public. L'éducation (c'est-à-dire l'apprentissage de l'exercice de la raison) devait faire reculer la culture de la reproduction sociale au profit de la confiance mise dans le

instances réflexives qui le dépassent»

contrat social de type nouveau est né.

progrès, c'est-à-dire dans le culturel national et libéral.

«

Dans les

pays nouveaux comme les Etats-Unis (et le Canada) la loi et l'éducation furent les instruments principaux de construction d'une nation à partir d'une mosaïque de groupes immigrés. C'est dans un esprit très voisin que l'Etat français aujourd'hui encore organise une politique d'assimilation des immigrés en espérant

J. COSTA-LASCaux, M.-A HILY, G. VERMÈS

Il

que le travail, l'instruction et le respect des lois feront d'eux des citoyens conscients et respectueux des règles universalistes du droit et abandonneront leurs coutumes traditionnelles pour adopter un individualisme reposant sur des principes universels» (Touraine, pp. 296-297). La rigoureuse égalité de droit de tous les hommes interdit de constituer des appartenances collectives de type ethniques. Les individus n'accédaient à l'espace public qu'en qualité de citoyens égaux parce que semblables, êtres abstraits, dépouillés de caractères identitaires autres que ceux de leur appartenance commune à la République. L'identité propre d'une personne concrète relève ainsi du seul espace privé dans lequel les pouvoirs publics ne peuvent s'ingérer. Par là même, l'Etat garantit l'exercice des libertés individuelles, des libertés religieuses tout particulièrement; la règle de l'administration de l'Etat est universelle, fondée en raison. Pour l'universalisme français, le soi citoyen n'est définissable ni par le sang, ni même par la culture. Comme chez Elias, les travaux de Carmel Camilleri, notamment ceux sur les jeunes issus de l'immigration, montrent que la culture s'intériorise, devient conviction et choix personnel; le moi s'individualise: celui-ci s'identifie à un nous, et revendique une légitimité, une reconnaissance dans l'espace public du nous. Valeur universelle de chaque individu et affirmation d'un particularisme culturel collectif, telles sont les deux orientations qui semblent se jouer aujourd'hui; les individus ne se satisfont plus d'une seule identité privée, et l'extension du processus d'individualisation s'accompagne aussi de l'affirmation publique de différences d'identité ethnoculturelle. Comme l'a montré Carmel Camilleri, les jeunes issus de l'immigration sont engagés dans un processus d'émancipation et d'individuation. Leur culture est à la fois un espace de résistance et une ressource qui s'inscrit dans la modernité. Les identités culturelles sont des constructions sociales se jouant dans un espace relationnel, dissymétrique. L'espace multiculturel des sociétés urbaines modernes est marqué par des affirmations identitaires, des tensions, des négociations en référence à des constructio'ns communautaires imaginées (Anderson, 1997). Comme le souligne Martucelli, le problème d'une société multiculturelle n'est pas celui d'un retour à des

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L'identité comme stratégie

groupements holistes, autarciques, archaïques et traditionnels

mais:

«

l'autodétermination d'un sujet individuel en tant que

membre d'un groupe ». L'exigence d'authenticité, d'égale dignité s'affirme comme expression d'une différence légitime individuelle et collective. « Le multiculturalisme à la suite (souligné par nous) du processus d'individualisation moderne exprime l'exigence de la différence dans le domaine public» (Martucelli, 1996, p. 68). Pour Carmel Camilleri, au-delà du constat des différences, de l'existence des revendications de particularités culturelles, il s'agit de porter l'attention à l'interculturel, aux effets d'interactions entre des porteurs de cultures différentes et de suivre la construction de leurs articulations de telle sorte que soient prévenus et corrigés leurs effets éventuellement négatifs. L'éducation interculturelle a été au centre des préoccupations de Carmel Camilleri. Elle œuvre à positionner un double projet descriptif et prescriptif tenant ensemble l'universel et le particulier: comment des personnes ordinairement immergées dans leur culture peuvent-elles se transformer en sujets, émergés, aptes à faire de leur culture un objet de conscience, de réflexion et d'action; comment transformer les perceptions négatives de l'autre en perceptions positives, et construire ensemble un métissage culturel dont de plus en plus de chercheurs pensent qu'il est au fondement de toute construction et dynamique culturelle? Selon les tenants de l'éducation interculturelle, c'est la connaissance critique de la vie sociale et une communication plus ouverte qui permet la libération de la raison et du sujet; et le métissage de la pensée ne serait-il pas au fondement de toute pensée? Existe-t-il un meiIIeur moyen de se détacher, de s'émanciper, de s'autonomiser

- ce qui

est l'objectif de toute instruction dans les démocraties

-

de ses propres préjugés culturelle ment et socialement déterminés, que de les dire, que de formuler les conflits et les différends? L'interdépendance de notre culture avec celle des autres doit être présente de façon interne au sein même de la transmission des savoirs. Contextualiser et relativiser sont les outils critiques dont chacun et tous ont besoin pour se comprendre à la fois autonome, en lien avec les autres, et faillible. Pour Claude Lefort, dont la pensée trouve écho dans la cohérence et la tension de l'ensemble des travaux de Carmel

J. COSTA-LASCaux, M.-A HILY, G. VERMÈS

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Camilleri, la démocratie s'institue et se maintient dans la dissolution des repères de la certitude (1986, p. 29). Droit et identité Pour les juristes, et plus précisément pour les sociologues et anthropologues du droit, les travaux de Carmel Camilleri ouvrent le champ trop peu exploré des conflits de lois et de normes, des oppositions d'intérêts, analysés à travers les changements de codes culturels et juridiques. Les migrations internationales sont, en effet, jalonnées de rencontres entre des personnes de cultures diverses, qui sont la source de découvertes réciproques et d'échanges mais aussi de malentendus voire d'hostilités. Dans cette construction complexe de la relation à l'étranger, le droit est un enjeu majeur, parce qu'il ordonne les priorités et les obligations; il trace les lignes de fracture et propose des modalités de réglementation des conflits. L'étatcivil, la nationalité, le statut des personnes, commandent les modalités de la reconnaissance, de la capacité à agir, du traitement à égalité ou au contraire de la discrimination. Les libertés fondamentales de croyance, d'expression, d'association, de participation à la vie de la Cité, sont attachées à la condition faite par la loi de la société d'accueil, parfois en conflit avec la loi d'origine. Peut-on parler d'identité en ignorant les contraintes juridiques des conditions d'entrée ou de séjour dans un pays, des droits fondamentaux de travailler et se loger, de fonder une famille, de scolariser ses enfants, de pratiquer une religion... ? C'est dans les conflits de lois et leur règlement que s'organisent la reconnaissance sociale. L'œuvre de Carmel Camilleri trace avec subtilité le foisonnement de relations possibles, où les attirances et les oppositions construisent de nouvelles formes de pensée, d'expression, de comportements, préformés ou légitimés par la loi. Les ajustements se font dans l'urgence ou dans la construction d'une dialectique à long terme du moi et du nous. Un pays d'immigration n'est pas un pays qui reçoit beaucoup d'étrangers sur son sol, mais un Etat qui considère l'entrée des étrangers dans la communauté nationale comme une phase de l'intégration, qui se conçoit comme une société composite instituée par la citoyenneté politique.

14

L'identité comme stratégie

Parce qu'il était d'abord philosophe de formation, Carmel Camilleri a toujours posé au centre des évolutions interculturelles, la loi et la norme comme des référents obligés. Tout n'est pas habitus. La prégnance des systèmes symboliques, les argumentations en défense, les systèmes de sanctions, les rationalités des systèmes de pouvoir, s'articulent autour de codes qui donnent à lire les obligations et les choix. Le migrant est le premier confronté à cette règle première d'avoir à faire la preuve de la légitimité de sa présence dans une société qui n'est pas
celle de sa naissance ou de ses attaches principales

- ce

que le

droit nomme la «résidence habituelle». Bien des malentendus proviennent de cette imposition de la preuve pour satisfaire aux conditions exigées par la loi d'un pays dont on n'est pas citoyen. Et la naturalisation va, à son tour, concrétiser le passage d'un code à un autre. Le changement n'est pas que formel, même si la dénégation est fréquente chez ceux qui tentent de faire croire que le nouveau statut n'a pas d'incidences psychologiques. Le déni est en lui-même le signe du trouble causé par ce que la majorités'obstineà nommer une « nationalisation» comme si les naturalisés se confondaient avec un bien matériel. Le déni est surtout le fait des anciens colonisés ou de ceux pour qui le passage est radical d'un droit de la nationalité fondé «sur le sang et le sperme» comme dans les pays musulmans, à un droit où la naissance sur le territoire et la volonté sont fondateurs. Quant à la double allégeance, elle soulève à son tour la question du rattachement effectif et du loyalisme, quand il est possible de voter pour le président de l'Etat dont on vient d'acquérir la nationalité tout en ayant celui de continuer à participer aux élections de son pays d'origine. De même, on ne peut ignorer que le statut de la femme, de l'enfant, que les notions d'égalité des filiations, d'autorité parentale partagée, que les principes de laïcité et de non discrimination, sont autant de thèmes de discorde entre les Etats, jusqu'à nécessiter la négociation de conventions, que des drames douloureux déchirent les familles et déstabilisent les individus. Des clivages psychologiques naissent du conflit de lois, au sens juridique et symbolique. L'apport le plus notable des travaux de Carmel Camilleri, pour le juriste et le sociologue du droit, est d'introduire les identités culturelles dans « un champ notionnel complexe et en devenir». Mais, plus encore, il est d'envisager l'acculturation comme un processus de transformation dans lequel

J. COSTA-IASCOux, M.-A. HILY, G. VERMÈS

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s'entrechoquent des cultures traditionnelles dont «le code commun de significations a tendance à s'appliquer à une masse toujours plus étendue de signifiés, diminuant d'autant la latitude laissée aux membres du groupe de leur attribuer un « sens» libre et individuel» et des cultures industrialisées caractérisées par une autonomisation de « sous-cultures» et des personnes « déliées» d'attaches prescrites ou imposées. Le droit comparé donne à lire ces décalages et les diverses formes de transitions le plus souvent au prix d'un « brouillage» ou d'une « manipulation» des codes culturels. Le mouvement de « différenciation» oblige à des stratégies, dans lesquelles conflits et réactions s'enchaînent, conférant le pouvoir aux plus

« opportunistes»
identitaire».

qui jouent
«

sur
pour

une
une

certaine qu'il

« fluidité

Quant à la stratégie

d'évitement,

elle prend la

forme

d'une

cohérence
individuels
«

complexe »,

s'agisse

de
des

« débrouillages»

maximisation

avantages ou d'une

ré-interprétation corruptrice des codes»

tendant à un « synchrétisme » culturel qui favorise le passage à la modernité. Le juriste entend en écho les correspondances normatives de ces comportements stratégiques où le souci de préserver les valeurs collectives et les intérêts égoïstes rivalise avec la volonté plus ou moins réussie d'une modération des conflits selon une palette très large de sensibilités différentielles, les degrés variables d'exigence rationnelle, la diversité des aspirations et des assemblages identitaires. Les choix, plus ou moins contraints ou plus ou moins libres, commandent la plasticité et la créativité identitaires. Tandis que la sociologie de l'immigration s'enfonce

souvent dans les poncifs du « face à face des cultures» ou du
« politiquement correct» de la discrimination généralisée de la société d'accueil à l'égard des étrangers, la psychologie sociale de Carmel Camilleri introduit le sens de la relativité, et non pas le relativisme, dans l'analyse des dynamiques identitaires. Il en pose les limites en situant le point de vue de l'observateur et les conditions de l'observation, qui participent à la définition du phénomène observé, il respecte la combinatoire des normes èt des intérêts, il donne à voir les hétérogénéités multiformes qui traversent les constructions identitaires, avec une vigueur éthique et intellectuelle, qui qualifie l'approche scientifique. Carmel Camilleri a bousculé les préjugés en ouvrant à ses

16

L'identité comme stratégie

étudiants et à ses collègues universitaires le champ d'un humanisme rationnel qui est la marque d'un esprit libre. La pensée de Camilleri a rendu le discours sur les processus d'acculturation plus complexe, notamment parce qu'il ne dissociait pas les ordres de savoirs. Le psychologique et le sociologique, le politique et le philosophique, le juridique, enfin, y formaient un faisceau d'approches conjointes.

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17

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DYNAMIQUE DE L'IDENTITÉ, STRATÉGIES IDENTITAIRES
Hanna MALEWSKA-PEYRE.

Avant-propos: histoire d'une longue amitié

d'une

longue

collaboration

et

Ma collaboration avec Carmel Camilleri a commencé en 1979. Le centre de Vaucresson (CFRES à l'époque) avait

organisé alors un colloqueinternational sur le thème « Letravail
avec les familles de jeunes marginaux» et j'avais été chargée de diriger un atelier sur le travail avec les familles immigrées. C. Camilleri y a participé en donnant une conférence intitulée
«

De quelques dysfonctions de la famille maghrébine

contemporaine ». Au cours de cet atelier, Maryla Zaleska et moi avions présenté une communication sur l'identité des jeunes issus de l'immigration à partir de nos travaux menés à Vaucresson. Camilleri, à l'époque rédacteur en chef de PsychologieFrançaiseJa publié une partie des résultats de notre recherche dans cette revue. Depuis ce colloque, nos relations de travail sont devenues fréquentes, sinon régulières. Carmel Camilleri participait parfois aux sessions de formation que j'organisais à Vaucresson, j'ai moi-même participé à ses jurys de thèse de doctorat de troisième cycle. Quand il est devenu membre du GRECO 13 du CNRS, on m'a demandé de présenter sa candidature. Le deuxième colloque de Syracuse, sous ma responsabilité scientifique, sous le titre « Socialisation et déviance des jeunes immigrés» était particulièrement important pour nous, à cause de nos discussions sur la socialisation et l'identité. Camilleri y a fait une conférence sur «Changement culturel, problèmes de socialisation et construction de l'identité». Au colloque, ont participé certains membres du GRECO, dont Jacqueline Costa-Lascoux et Anina Lahalle. Hélène Camilleri accompagnait

.

Directrice

de recherche

au CNRS.

20

L'identité comme stratégie

Carmel, nous avons pu alors la connaître et l'apprécier. Les Actes du colloque ont été publiés à Vaucresson. Camilleri, Costa-Lascoux et moi étions au comité directeur de la publication. A cette époque, au GRECO 13, c'étaient surtout les aspects socio-économiques de l'immigration qui étaient discutés. Les aspects culturels et psychologiques et surtout la formation de l'identité n'y avaient pas de place, ce qui a bien changé plus tard. Camilleri et moi étions relativement isolés. Cet isolement a resserré nos relations de travail. Nous avons participé ensemble à plusieurs colloques et séminaires. Nous étions parmi les premiers membres de l'ARIC.Le « culturel et l'interculturel» avaient enfin trouvé leur place. Carmel Camilleri et Margalit Cohen-Emerique ont travaillé avec un groupe d'auteurs G'ai eu l'honneur d'y participer) sur les concepts et enjeux pratiques de l'intercultUrel. Le livre Chocs de culture publié chez L'Harmattan a eu deux éditions et a connu un grand succès. Plus tard, parti d'un séminaire de Vaucresson, un groupe de chercheurs composé de J. Kasterstein, M.-E. Lipiansky, H. Malewska-Peyre, I. Taboada-Leonetti et A. Vasquez a discuté pendant une année les différents résultats de leurs recherches empiriques sur l'identité. C. Camilleri s'est joint à nous. Sous le titre Stratégies identitaires~un ouvrage collectif en est sorti, publié aux PUF et réédité depuis. Au début des années quatre-vingt-dix, J.-W. Berry, P. R. Dasen et T.-D. Saraswathi, éditeurs d'un Handlbook of Crosscultural Psychology~ont demandé à Carmel Camilleri et à moi-même de rédiger un chapitre. Nous avions beaucoup collaboré, mais nous n'avions jamais écrit un livre ensemble.
Nous en avons entièrement rediscuté la problématique, en nous référant à nos publications, en apprenant aussi des choses nouvelles. Nous avons pourtant décidé d'écrire chacun sa partie. Carmel a reçu le texte publié en 1997, la semaine de sa mort. Nous n'avons pas pu en discuter. C'est une large partie de ce chapitre qui est présentée ici dans sa version en français. Le texte anglais était en effet trop long pour être repris in extenso. Ce qui en est proposé, avec l'aimable autorisation des éditeurs, comporte une partie sur la dynamique de l'identité écrite par Carmel Camilleri, reprise de son manuscrit en langue française, et une partie sur les stratégies identitaires écrite par moi.

,

Hanna MALEWSKA-PEYRE

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Carmel Camilleri était un homme qui savait écouter ses étudiants et ses collègues et qui, ayant écouté, savait critiquer de façon pénétrante mais avec compréhension et respect, avec aussi une grande capacité à prendre une vue générale et à opérer des synthèses. Grand travailleur, grand enseignant, il trouvait toujours le temps pour les autres et surtout pour les étudiants qui venaient de sa chère Tunisie et du Maghreb en général. Le thème de l'interculturel n'était pas seulement celui de ses travaux. Sa vie, depuis Malte, depuis la Tunisie était pénétrée par l'interculturalité. Comprendre les hommes porteurs d'une autre culture, les accueillir, les aider était une des tâches de sa vie et une de ses grandes joies. H. M.-P., septembre 1998.

******
L'identité et sa dynamique Considérations sur la structure identitaire
Quand on interroge les gens sur ce qu'est leur identité, ils répondent communément que c'est leur « moi». Ce qu'ils mettent dans celui-ci apparaît dans un test où on leur demande de répondre plusieurs fois de suite à la question « qui suis-je? ». On y obtient trois catégories de « descripteurs identitaires » :

.

- des valeurs auxquelles ils tiennent (<< je pense que», «je crois que»...), liées à des représentations sur ce que sont ou doivent être les choses, traduisant elles-mêmes les significations qu'ils projettent sur elles et qui renvoient à un sens général, le plus souvent implicite, attribué à l'existence; - des « attributs catégoriels », par lesquels ils se
définissent comme faisant partie de telle ou telle catégorie sociale, tel groupe (je suis « un être humain », « une femme », « un jeune », « un père », « un étudiant »...), et qui se lient ordinairement à des rôles et des statuts occupés dans la société (( caractéristiques statutaires») ;

- des
autoritaire,

caractéristiques

de

personnalité:

ambitieux,

« aime rire »...

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L'identité comme stratégie

A partir de là, on peut avancer diverses remarques qui vont faire apparaître les principaux caractères de la configuration identitaire. 1. Le sujet peut être d'accord avec ces traits, qui font partie de son identité de fait, ou souhaiter les changer plus ou moins afin de correspondre à une certaine image de soi en fonction de la valeur qu'il désire s'attribuer. Ce qui renvoie à ce que les psychanalystes ont appelé «l'idéal du moi». Ces deux dimensions de l'identité peuvent se rejoindre ou s'écarter l'une de l'autre, auquel cas on essaiera de réduire l'écart. Mais si nous croyons pouvoir nous défaire de nos caractéristiques, c'est que nous ne pensons pas y adhérer de façon irrémédiable, comme l'objet physique. Nous nous attribuons le pouvoir de les modifier, de les annuler ou de nous les donner, donc de construire notre être (ainsi peut-on opposer 1'«identité - adhésion» du sujet humain à 1'«identité adhérence» de l'objet. Cela implique notre croyance à la «fonction ontologique» de l'activité identitaire, c'est-à-dire sa fonction d'édification de ce que nous sommes et désirons être. Mais dans cet effort de construction, nous rencontrons des obstacles venant de nous et, plus encore, de notre environnement; ce qui nous oblige à manifester la « fonction pragmatique », c'est-à-dire à être attentifs à la réalité et à négocier ce que nous sommes et voulons être avec les contraintes qu'elle nous impose. 2. Les descripteurs identitaires font apparaître la distinction entre deux dimensions fondamentales de notre configuration identitaire : l'identité sociale~théorisée par H. Tajfel (1978), M. Zavalloni (1984) et les psychologues cognitivistes, et l'identité personnelle. Elle avait été annoncée par W. James (1890), suivi par G.-H. Mead (1934), qui avait analysé l'articulation entre le «moi », composante sociologique formée par l'intériorisation des rôles sociaux, et le «je », composante plus personnelle. L'identité sociale comprend les attributs catégoriels, qui réfèrent à des catégories sociales où se rangent les individus, c'est-à-dire à des sous-groupes, qui ne se définissent pas seulement à partir des rôles que nous tenons. Il faut y ajouter tous ceux dans lesquels le sujet s'investit, avec lesquels il

Hanna MALEWSKA-PEYRE

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s'identifie: entendons par là qu'il se perçoit comme, et même se rend semblable aux individus qui les composent et qu'il est porté à partager avec eux les caractéristiques, valeurs, significations et finalités du groupe (activité de « similarisation »). Celles-ci lui préexistent et c'est pourquoi l'identité sociale est toujours, à des degrés divers, une identité « assignée », « prescrite», dans la mesure où l'individu n'en fixe pas, ou pas totalement, les traits. Cependant, elle n'est pas simple et la même pour tous: pour chacun il s'agira d'une configuration des éléments identitaires liés aux groupes auxquels il participe, une « combinatoire» qu'il mobilise en fonction des circonstances: ainsi on voit apparaître la conception « interactionniste », actuellement dominante, de la dynamique identitaire. Cette configuration délimite son «identité d'appartenance» ou de « participation ». Le problème sera de gérer cette diversité sans être divisé par elle. La seconde dimension, celle dite de l'identité personnelle, comporte, si l'on fait la synthèse des observations, trois niveaux. Au premier niveau, en même temps que le sujet se sent semblable aux membres des groupes dans lesquels il

s'investit et qui définissent son « endogroupe », il a conscience
d'être séparé de ceux dont il ne fait pas partie, qui délimitent son «hors groupe». Tajfel et son école ont eu tendance à

extrémiser » ce sentiment de séparation, au point d'en faire un sentiment d'opposition entre un « Nous» et un « Eux». Et ce
«

sentiment serait une condition pour que l'individu perçoive l'identité de ce Nous, et par là, la sienne propre comme positive. On a critiqué la rigidité de ce schéma, mais on reconnaît que ce sentiment de distinction entre deux « régions» du collectif commence à nous particulariser.

Au deuxième niveau intervient la manière propre dont le sujet traite ce collectif dont il fait partie, outre la prise en considération de la séquence des groupes par lesquels il est passé et de ceux qu'il fréquente actuellement. On doit tenir compte de la manière différentielle dont il s'investit dans les groupes d'appartenance et de référence, ce qui commande leur hiérarchisation subjective. Comme le déclare W. Daise, si on s'est beaucoup penché sur les effets qu'entraîne pour un individu son appartenance à une catégorie, on s'est bien moins occupé des processus qui le conduisent à utiliser un système de catégories

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L'identité comme stratégie

plutôt qu'un autre, ou à transformer des systèmes de catégories existants (1988). C'est ainsi que, dans les recherches de Tajfel et

ses continuateurs, « on ne tient pas compte de la façon [...] dont
les individus eux-mêmes définissent la réalité sociale» (J.-C. Deschamps, 1991, p. 55). Or, cette manipulation particulière du collectif qui aboutit pour chacun de nous à l'intérioriser de façon différente, nous fait progresser vers la dimension individuelle de l'identité. Au troisième niveau, on distinguera les caractéristiques personnelles qui distinguent le sujet des autres à l'intérieur même des groupes dont il fait partie. Cela étant dit, la façon dont nous avons, à la suite des auteurs, présenté ces dimensions sociale et individuelle montre bien déjà qu'elles s'interpénètrent intimement. Très rapidement, nous venons de le voir, le sujet fait apparaître sa marque dans le collectif, mais cette marque est d'abord et essentiellement le collectif lui-même traité d'une certaine façon. Et même le dernier aspect évoqué, celui des caractéristiques personnelles, ne s'en dissocie pas nécessairement. Par exemple, si les défauts et qualités du sujet lui sont propres, par contre les valeurs qu'il affirme, liées aux significations qu'il projette sur lui-même et son environnement, pourront être partiellement ou totalement celles en vigueur de son entourage. C'est généralement le cas, comme le montre la psychanalyse, pour celles qui s'inscrivent dans son surmoi, au plus intime de lui-même. On ne saurait donc parler d'une dichotomie entre les deux dimensions fondamentales de l'identité. Il convient plutôt de les considérer comme les deux pôles d'une même configuration, avec accentuation variable de l'une ou de l'autre selon les situations, en premier lieu selon les contextes sociologiques. On demeure ainsi fidèle à la conception de

G.-H.Mead, avec « son idée de la conversationentre le je et le
moi, l'individu devenant une création continue de la société et la société une création continue des individus» (J.-C. Deschamps, 1991, p. 51). Ajoutonsque cette « conversation» obéit à diverses modalités, depuis le dialogue et la négociation jusqu'à la confrontation. Car les mêmes items proposés par l'entourage peuvent être adoptés par le sujet et lui servir de médiation dans la construction de lui-même ou être perçus comme s'opposant à cette construction. Il en est ainsi pour les catégories par

Hanna

MALEWSKA-PEYRE

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lesquelles l'environnement social définit notre place, pour les significations et valeurs qu'il nous fournit à travers la socialisation / enculturation, pour les traits aussi bien que pour la valeur qu'il nous attribue et qui commandent l'image qu'il se fait de notre personne: nous pouvons accepter tout ou partie de cette identité assignée, auquel cas elle n'est perçue comme telle, ou nous pouvons la rejeter. Il nous reste, pour achever cette caractérisation, à évoquer un point classique des analyses sur l'activité identitaire : celle-ci ne tend pas seulement à édifier un moi où l'individu se reconnaît, mais, comme on s'accorde généralement à le penser, à faire en sorte qu'il se perçoive comme semblable à lui-même dans la durée. En même temps que de nous affirmer comme distincts d'autrui, notre dynamique identitaire nous amène à nous poser comme continus à travers notre histoire. Mais cette affirmation, très valorisée dans notre aire culturelle, ne s'accorde pas facilement avec la thèse situationniste et interactionniste selon laquelle nous présentons des « figures identitaires» particulières en relation avec les différentes situations. Pour résoudre la contradiction, on doit admettre que notre constance ne s'obtient pas par la simple permanence des mêmes éléments (attitudes, sentiments, représentations, habitudes, etc.) qui se répètent. Même si, en chacun il faut faire la part de cette configuration de traits routinière, on est obligé de s'ouvrir au changement; notre devenir individuel est fait de nouveauté autant que de reproduction. Autrement dit, si l'identité est une constance, ce n'est pas une «constance mécanique », par adhésion à un contenu fIXe,mais « dialectique », par intégration de l'autre dans le même, du changement dans la continuité. L'opération identitaire est une dynamique d'aménagement permanent des différences et des oppositions dans une formation que nous vivons comme acceptable (Camilleri, 1991). Nous ne décrirons pas ici les divers moyens utilisés, selon les auteurs (voir par exemple E. Boesch, 1983), pour parvenir à cette constance dynamique que les observateurs contemporains retiennent tout en la relativisant (nous en donnerons une idée en traitant des stratégies identitaires). Bornons-nous à indiquer le plus intéressant pour notre perspective socio-culturelle: pour construire et maintenir la

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L'identité comme stratégie

constance identitaire, il est particulièrement efficace, entre autres choses, d'élaborer un sens, inducteur de valeurs et de normes, qui contribue à maintenir le sujet en état de reconnaissance de lui-même tant que ce sens est éprouvé comme capable de se maintenir, si nécessaire au prix de réajustements, à travers ses mises en question. On voit, d'après ces considérations, que l'identité ne se réduit pas à un donné, mais comporte un véritable travail. Il s'agit en effet pour le sujet d'acquérir et de maintenir les supports de cette identité, en particulier le sens et les valeurs d'ensemble qui lui permettent de se situer dans son environnement, ainsi que de réaliser une image de soi positive. Mais il faut aussi les négocier avec un autrui qui ne l'a pas attendu pour construire lui-même ces significations et valeurs d'ensemble. Car la société, pour des raisons pratiques évidentes, a besoin de fIXer l'individu dans une identité autant que l'individu a besoin de la fixer pour lui-même. On pourrait finalement dire que la structure identitaire se caractérise par trois grands types de négociations, guidées par la préoccupation du sens, de la valeur de soi et d'autrui dans la construction de ce . sens et de cette valeur.

.

Identité et évolution

sociale

On devine que la part de travail à fournir par l'individu, sa nature et ses difficultés, vont dépendre de son contexte social. Mais reconnaissons d'abord que, quel que soit ce contexte, il est toujours soumis à une pression d'effectuation identitaire en fonction des attentes d'autrui. Parmi les forces qui commandent cette effectuation, le système culturel est privilégié. Car non seulement ses pressions s'exercent énergiquement à partir du milieu social, mais simultanément il attire fortement l'individu. L'intériorisation de sa culture permet en effet au sujet d'assurer à moindres frais le travail de son opération identitaire. D'abord, il satisfait ainsi à la fonction ontologique en s'appropriant une structure de sens et de valeurs qui lui procure une unité satisfaisante sans avoir besoin de la construire luimême. Plus il s'y identifie, plus il s'édifie comme variante d'une «personnalité sociale» typique, commune aux membres du groupe. Celle-ci lui permet de se relier à la même identité culturelle, qui sert de point de référence commun pour