Plurilinguisme : normes, situations et stratégies

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EAN13 : 9782296248007
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PLURILINGUISME
NORMES, SITUATIONS, STRATÉGIES

PUBLICATIONS ET

DE L'INSTITUT

D'ÉTUDES

ET CENTRE

DE

RECHERCHES D'ÉTUDE NICE. DES

INTERETHNIQUES PLURILlNGUISMES,

INTERCULTURELLES

(I.D.E.R.r.C.),

UNIVERSITÉ

DE

PLURllINGUISME: ÉTUDES

NORMES,

SITUATIONS, RÉUNIES ET

STRATÉGIES. ET PRÉSENTÉES WALD

SOCIOLINGUISTIQUES PAR GABRIEL MANESSY

PAUL

Librairie

Editions l 'Harmattan 18, rue des Quatre-Vents

75006 Paris

Willy BAL Michel CARAVOL Robert CHAUDENSON
Pannan COULIBAL Y

Université Catholique de Louvain. Centre Universitaire de la Réunion E.R.A. 583 du e.N.R.S.

Université d'Abidjan, Appliquée.

Institut

de Linguistique

Michel DIEU Carole de FERAL Jean-Pierre JARDEL
Suzanne LAF AGE

D.N.A.R.E.S. T. Yaoundé, Centre de Recherche sur les langues et traditions orales africaines. Université de Nice, LD.E.R.I.e., Centre d'Etude des Pluri/inguismes. Université de Nice, LD.E.R.I.e., des Plurilinguismes. Université d'Abidjan, Institut Appliquée. Université de Nice, ID.E.R.le., des Plurilinguismes. Centre d'Etude de Linguistique Centre d'Etude
de

William F. MACKEY Gabriel MANESSY
Philippe POUTlGNA T

Université Laval, Québec. Centre International Recherches sur le Bilinguisme.

Université de Nice, ID.E.R.I.e., des Plurilinguismes.

Centre d'Etude

Université de Nice, ID.E.R.I.C., Centre d'Etude des Plurilinguismes.
Université de Yaoundé. Indiana University, Bloomington.

Patrick RENAUD
Albert VALDMAN Paul WALD

C.N.R.S., Université Paris VII, Laboratoire de Psychologie Sociale. Université de Nice, LD.E.R.l.e., Centre d'Etude des Plurilinguismes.

I.S.B.N.2-85802-111-2 @ L'Harmattan, 1979

INTRODUCTION

L'économie de ce volume a posé aux éditeurs de nombreux problèmes et il ne fait guère de dout~ qu'auteurs et lecteurs s'accorderont à la juger imparfaite. Conçue à l'origine comme une sorte de sondage propre à mettre en évidence certaines des tendances actuelles de la recherche dans le domaine mal délimité des relations entre société et langage, l'entreprise a produit une matière si complexe et si riche que les possibilités d'organisation se sont révélées multiples et incompatibles avec la linéarité imposée par les contraintes de l'édition. Comme on le constatera, toutes les contributions traitent des complémentarités et des concurrences fonctionnelles qui s'établissent entre les variétés de langue dont dispose une même communauté. L'étude de J P. Jardel analyse précisément le contenu des concepts opératoires communément employés pour rendre compte de telles situations. Les communautés examinées sont cependant de nature et de dimensions fort diverses: communauté de langage (speech community) dans l'essai de P. Coulibaly et le programme d'enquête élaboré par S. Lafage, population mêlée d'une ville africaine pour Ph. Poutignat et P. Wald, d'aires régionales pour C. de Féral, de circonscriptions administratives ou d'états en ce qui concerne les contributions de M. Carayol et R. Chaudenson, de M. Dieu et P. Renaud, de WF. Mackey, de A. Valdman, et même cette sorte de confrérie internationale que constitue l'élite africaine francophone dont W. Bal étudie les opinions changeantes. Les problèmes posés ne sont pas moins différents. Tous les auteurs s'intéressent à quelque degré aux attitudes, aux relations personnelles que les locuteurs entretiennent avec les variétés en usage dans leur univers linguistique; mais alors que W. Bal en fait l'objet principal de son étude, M. Dieu et P. Renaud y cherchent un moyen d'évaluation statistique du taux de plurilinguisme des populations camerounaises, W.F. Mackey la clé d'une situation paradoxale où une langue officielle, revendiquée par tout un peuple comme symbole de l'identité nationale, ne parvient pas à s'implanter dans l'usage, et Ph. Poutignat et P. Wald le ressort de stratégies subtiles dans la dévolution des rôles sociaux, à l'intérieur même de l'acte de communication. Les variétés linguistiques sont traitées comme des données immédiates dans l'analyse sociolinguistique et psycholinguistique ; les contributions de C. de Féral et surtout de M. Carayol et R. Chaudenson montrent cependant que leur définition ne relève pas de l'évidence et que leur description pose des problèmes graves aux linguistes de tradition structuraliste; leur fluidité est interprétée en termes de processus dynamiques dans l'article de G. Manessy.

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INTRODUCTION

Les études ici présentées ne sont pas moins diverses par les options théoriques et méthodologiques qu'elles impliquent que par les objets qu'elles se sont assignés. En effet, si la définition linguistique de la variété ne relève pas de l'évidence, le rapport entre ce qu'on a choisi de parler et les déterminants sociaux et psychosociaux du choix n'est pas non plus une donnée immédiate de l'observation. L'objectif principal des recherches sociolinguistiques étant la mise en lumière de ces rapports, les options théoriques et méthodologiques se distinguent essentiellement par les diverses manières de les envisager. On peut considérer à cet égard les niveaux d'analyse "macro sociolinguistique" et "micro sociolinguistique" et caractériser les travaux de ce point de vue selon les objectifs qu'ils se donnent: soit de "reconnaftre et décrire les régularités de niveau global qui peuvent résider dans le choix des codes qui constituent le répertoire d'une communauté", soit de s'attacher à "prendre en compte les fluctuations interpersonnelles" (Fishman, 1972). En d'autres termes, il s'agira pour une part des recherches qui visent la mise en évidence des règles, les normes sociales et linguistiques pertinentes pour caractériser la communauté, ainsi que l'établissement des catégories sociales et la définition des finalités qu'identifie le recours à une langue, variété ou registre. A cet égard, ce n'est pas la nature ni l'étendue de la communauté qui caractérisent les options on peut envisager ainsi, d'un point de vue "macrosociolinguistique", une salle de classe aussi bien qu'une nation mais le type de régulation qu'on décrit. Les "régularités de niveau global" renvoient à ce qui est commun, partagé et, partant, normatif. C'est la persistance relative de cette abstraction de norme, qu'elle soit exprimée dans les termes de l'analyse sociolinguistique ou en termes du discours du locuteur sur l'institution linguistique, qui justifie donc l'option macrosociolinguistique. Toutefois, le champ ainsi défini est un champ conflictuel: lieu de dominations et de luttes, mais aussi de changements, où, en dépit de l'image statique que renvoie la description macrosociolinguistique, la norme commune, linguistique et sociale, n'offre pas un modèle de comportement stable au locuteur, mais seulement une image idéale quoique contestable et souvent contestée que, de toute façon, on approche plus qu'on n'atteint. Les fluctuations interpersonnelles reflètent donc des rapports variés à la norme, donnent lieu à une variabilité faiblement systématisable par les moyens de l'analyse linguistique, et, ce qui transparaft dans cette variabilité (p. ex. hypercorrection), ce ne sont pas seulement les catégories et finalités sociales, mais la démarche du locuteur en face de ces instances communes. L'analyse des fluctuations: la variabilité concrète des énoncés, requiert donc des régularités d'ordre non seulement linguistique et sociologique, mais psychologique. Ces rapports entre les niveaux d'analyse, qui sont abordés plus en détail dans la première partie de la contribution de Ph. Poutignat et P. Wald, apparaissent à l'évidence à la lecture de celle de W.F. Mackey où les régulations macro sociolinguistiques normées, qui définissent les places respectives de deux langues dans les com-

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munications (en l'occurrence l'anglais et l'irlandais) demandent à être spécifiées au niveau psycho sociologique pour rendre compte du comportement linguistique effectif. Ces fluctuations interpersonnelles caractérisent, naturellement, toute situation sociolinguistique où la variabilité s'établit entre registres stylistiques différents, quel que soit par ailleurs le support linguistique de ces registres. Leur rôle est cependant plus évident lorsque ces supports sont sensiblement différenciés comme dans les situations diglossiques, dont l'étude est envisagée d'un point de vue conceptuel par 1.P. J ardeI. Et lorsque ces différenciations s'inscrivent dans un continuum qui a par lui-même une signification sociale, l'analyse implicationnelle des règles linguistiques telle qu'elle est pratiquée ici par M. Carayol et R. Chaudenson sur le continuum franco-créole de la Réunion restitue directement certains rapports entre la stratification linguistique des registres et la stratification sociale. Mais les créoles qui étaient déjà un élément capital dans la définition du concept de diglossie donc de la différenciation socio-fonctionnelle des éléments du répertoire d'une communauté offrent bien d'autres modèles pour la pensée sociolinguistique. Il est notamment apparent à la lecture de la contribution de A. Valdman qu'il s'agit là d'un champ d'analyse privilégié des fluctuations interpersonnelles, lorsqu'on y voit reconstituées les ressources qu'offre un tel continuum pour symboliser les rapports entre locuteurs. Et c'est encore le sens social de la variabilité qui transparaït dans la préseHtation des diverses variétés du pidgin-english du Cameroun par C. de FéraI. L'interprétation des effets de variabilité en termes de processus de créolisation, comme le fait G. Manessy, est une tentative pour fournir un modèle général, issu des études créoles, pour une certaine catégorie des changements linguistiques. En effet, un tel processus n'est pas propre aux seules langues communément dénommées "créoles", quoique leur effet soit particulièrement apparent dans les conditions d'un continuum créole. Il s'agit là, en réalité, de processus qui caractérisent les langues en passe de devenir porteuses de nouvelles identités (pas forcément ethniques !) et devant remplir ainsi de nouvelles exigences d'identification et d'expressivité, outre leur fonction référentielle. Une langue véhiculaire, pidginisée et centrée sur les nécessités quotidiennes du contact interethnique peut devenir, à la suite de changements sociaux (comme cela est souvent observé lors de l'urbanisation des populations africaines), porteuse de nouvelles identités sociales, de complicités de groupes virtuels ou persistants, développer des variétés momentanées, argotiques et suivre en même temps un processus de complexification aboutissant à cette reconnaissance virtuelle et exclusive qui caractérise la rencontre de locuteurs "légitimes" d'une langue en milieu mixte. C'est un tel processus de créolisation que semblent subir parmi d'autres le lingala ou

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le sango en Afrique. Maisles langues pidginisées, simplifiées, réduites à une fonction référentielle, ne sont pas les seules susceptibles de suivre ce développement: on cite de nombreux cas d'appropriation du français en Afrique pour des fonctions manifestant des identités virtuelles et stables d'un groupe de locuteurs. Ph. Poutignat et P. Wald décrivent ici un cas assez particulier d'un tel processus; il est aussi courant de citer le français populaire d'Abidjan à cet égard... Il est important de voir que les contributions à ce livre touchent d'une façon ou d'une autre cette dialectique entre variabilité linguistique et le jeu des identifications des groupes de locuteurs. Ceci est valable même pour les essais apparemment macro sociolinguistiques comme celui de M. Dieu et P. Renaud, dont l'objectif est de proposer des indices statistiques caractéristiques, au niveau global, du plurilinguisme camerounais; à y regarder de près, il y a là un ensemble d'hypothèses qui touchent de très près aux conditions, sinon aux règles psychosociales de la "fluctuation", même si les déterminants sociaux observés relèvent plutôt d'une macrosociologie : celle des rapports entre les groupes constituant la population. Quant à l'article de S. Lafage, que nous avons regroupé avec le précédent pour former un chapitre expressément méthodologique, sa situation est très différente. Il s'agit d'une proposition pour une "ethnographie de la communication" (l'expression est de Hymes, mais il faut chercher l'origine de ce concept dans les fonctions de l'énoncé définies par Jakobson), donc un canevas pour la description des règles de communication caractérisant un groupe. L'aspect macro sociolinguistique de cette démarche ne contredit cependant pas la prise en compte de la fluidité dès que les principes proposés sont appliqués. Ainsi P. Coulibaly qui entreprend sur ces bases la description des règles de la prise de parole dans la société tyembara met en évidence surtout les circonstances de la déviance par rapport à ces règles et la relativisation de la norme du "bon parleur". Il s'agit apparemment de l'influence de l'acculturation -urbaine et francophone- des jeunes lettrés qui "oublient" l'étiquette linguistique; mais ne serait-ce pas plutôt un phénomène plus actif, dans la mesure où la non-observation des règles de la prise de parole devient un emblème du groupe acculturé, élément de sa différence, de sa spécificité. Cette conduite déviante par rapport aux règles se rapporte, bien sûr, à des règles apprises à l'extérieur de la communauté tyembara, mais cette extériorité relative, la circulation entre les deux mondes, et par conséquent, la "traduction" tyembara d'une étiquette linguistique étrangère, sont précisément les éléments qui permettent de manifester cette nouvelle identité. Une situation inverse peut aussi se concevoir: si les lettrés tyembara transforment les règles qui président à l'usage de leur propre langue sous l'influence de celles du recours au français, le français peut être approprié par

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divers groupes pour des buts et dans des règles qui le vernacularisent et l'injectent dans des échanges qui n'ont que des rapports très éloignés avec ses fonctions apparentes. Ainsi, certains usages du français en Centrafrique (les fonctions marginales, étudiées ici par Ph. Poutignat et P. Wald) apparaissent dans des stratégies interpersonnelles selon des étiquettes linguistiques qui semblent être essentiellement celles du sango et des autres langues centrafricaines. A l'inverse de l'exemple tyembara, cet effet de l'acculturation linguistique "réafricanise" les conduites de ses locuteurs (comme l'usage déviant du tyembara les "francisait"), mais les deux exemples illustrent également l'appropriation de formes et de conduites linguistiques dans le jeu subtil des identités sociales changeantes d'une société en transformation. Devant tant de complexité, les éditeurs ont cru pouvoir se fonder sur les points de vue ci-dessus exposés pour établir l'ordre des contributions. La diversité des rapports entre les niveaux macro sociolinguistique et psychosocial fait que bien d'autres options sont possibles, et on pourra rechercher d'autres types de parenté et de contrastes entre les essais réunis dans ce volume. Ainsi devrait-on examiner également comment la nécessité commune de rendre compte de la variabilité entralhe des philosophies aussi différentes que le recours au modèle déterministe des échelles d'implications qui font ressortir la hiérarchie des changements dans un continuum créole (M. Carayol et R. Chaudenson) ou à des modèles statistiques (W.F. Mackey, M. Dieu et P. Renaud) qui utilisent des cooccurrences pour établir une image de la réalité. Mais nous avons voulu l'organisation de ce livre aussi claire que possible: nous avons regroupé d'une part les contributions à visée essentiellement théorique et méthodologique, et de l'autre, celles qui s'attachent à la description de situations, bien que les premières, et notamment celle de J .P. J ardel, comportent souvent des données sur des situations envisagées pour elles-mêmes, et que certaines parmi les secondes présentent des perspectives plus générales. On trouvera donc deux contributions essentiellement théoriques dans une première section, puis des essais qui présentent des méthodologies de recueil et d'interprétation. Viennent ensuite trois articles consacrés aux créoles et aux pidgins, variétés de langue traditionnellement conjointes et qu'unit aussi, nous semble-toil, la nature des processus linguistiques qui font leur singularité. Les trois contributions suivantes ont pour trait commun de concerner des situations africaines dont nous avons déjà commenté la nature. Si nous avons placé ici l'essai de W. Bal, plutôt que sous une rubrique particulière, c'est que la richesse et la variété des attitudes qu'il décrit complètent très utilement la vision des facteurs de l'acculturation linguistique. L'étude de W.F. Mackey, qui clôt le recueil, présente la double originalité d'analyser au moyen d'une technique d'autre part largement utilisée en sciences sociales, dans une perspective à la fois diachronique et synchronique, un état de fait européen, et d'en tirer des enseignements valables pour l'ensemble du "quart-monde".

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Ce parti, certes arbitraire, a du moins l'avantage de mettre en évidence, à propos d'objets similaires, la multiplicité des problèmes et la diversité des méthodes, et de ménager à la lecture un certain enchaj"hement entre les dominantes qui apparaissent dans les contributions successives.

G. Manessy, P. Wald

CONCEPTS

CREOLISATION

ET FRANÇAIS
Gabriel Manessy

REGIONAUX

Défmitions. "Pidginization is that complex process of sociolinguistic change comprising reduction in inner form, with convergence, in the context of restriction in use... Creolization is that complex process of sociolinguistic change comprising expansion in inner form, with convergence, in the context of extension in use". Cette définition de Hymes (1971 b, p. 84), où convergence désigne tout phénomène de contamination phonétique, grammaticale ou lexicale, caractérise bien par sa symétrie la relation qui s'établit habituellement entre les termes pidginisation et créolisation : l'un est exactement le contraire de l'autre et il suffit par conséquent de décrire le contenu d'un des deux pour obtenir, par simple adjonction d'un signe "moins" la définition de t'autre (Manessy 1975 a, p. 10). En fait, c'est le processus de pidginisation qui a été de beaucoup le mieux étudié; selon l'opinion commune, il consiste essentiellement en une simplification des règles morphophonologiques et en une réduction du nombre et de la complexité des règles grammaticales. On en déduit donc que la créolisation comporte nécessairement les processus inverses; mais il s'agit là d'une déduction et le phénomène n'a jamais été, à notre connaissance, systématiquement observé. Il mériterait de l'être (Voorhoeve, 1971, p. 189) et il n'est pas invraisemblable qu'on puisse en discerner les effets dans certaines des variétés du français parlé en Afrique. Pidginisation et créoUsation. fi est manifeste que l'observation ne saurait être efficace si elle s'effectue ~u hasard, sans qu'ait été formée au préalable une hypothèse de travail. Encore faut-il que le modèle soumis à vérification soit cohérent. Or, celui qui vient d'être sommairement esquissé ne l'est pas, si du moins on donne de la notion de "réduction" l'interprétation négative qu'elle a souvent: élimination de traits accessoires ou secondaires réduisant le système linguistique à sa structure essentielle. C'est à peu près ce qu'avaient dans l'esprit les auteurs des instructions pédagogiques de l'époque coloniale lorsqu'ils préconisaient l'enseignement en Afrique d'un "français simplifié" qui était le français
Plurilinguisme : Normes, situations, stratégies. L'Harmattan, 1979. G. Manessy et P. Wald (eds). Paris

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scolaire de France, moins l'imparfait du subjonctif. Il ne semble pas que la réalité soit aussi simple. La comparaison du swahili véhiculaire de Lubumbashi ou de Nairobi avec celui de la côte orientale montre que le premier n'a conservé que trois des dix modalités aspecto-temporelles usuelles dans le second: celle de présent (ou d'aoriste), celle de passé et celle de futur. On se saurait interpréter cette réduction comme une simple opération de soustraction; il y a eu reconstruction du système verbal, où les oppositions de temps chronologique ont acquis une prééminence qu'elles n'avaient pas dans le swahili côtier, et par voie de conséquence, réorganisation de l'énoncé puisque des catégories telles que l'éventuel, l'irréel ou le consécutif, exprimées par les modalités verbales dans la variété d'origine ont dû l'être par d'autres moyens (surtout lexicaux) dans la variété véhiculaire. Si l'on admet que toute pidginisation implique une restructuration, il devient difficile de considérer la créolisation comme la simple image inversée de celle-là, puisque l'une et l'autre impliquent un remaniement du système linguistique d'origine. Il est évident en effet qu'un pidgin qui se créolise (selon la conception la plus répandue de l'origine des créoles) ne récupère pas les traits dont le vernaculaire de base s'est trouvé amputé, mais devient tout autre chose que ce dernier, sauf, bien entendu, dans le cas de réabsorption de la variété pidginisée par la forme standard. Le problème est alors, lorsqu'on se trouve, comme il est fréquent, en présence d'une langue véhiculaire en passe de redevenir l'idiome d'une communauté, d'assigner les modifications constatées par rapport au vernaculaire, soit au processus de pidginisation, soit au processus de créolisation. Le critère qui nous semble devoir être retenu est celui de l'orientation du processus. La pidginisation tend à rendre la langue plus fonctionnelle, au sens où l'entend Martinet, c'est-à-dire à en accroitre l'efficacité en tant qu'instrument de communication, aux dépens des autres fonctions normalement imparties au langage. L'optimum, en ce qui concerne l'expression des "formes" grammaticales*, a été décrit par Hjelmslev (1939, p. 373) : "Univocité paradigmatique (manque de "déclinaisons" et de "conjugaisons" différentes) ; univocité syntagmatique (chaque morphème a son expression à lui); ordre des mots pourvu d'une valeur grammaticale". Hjelmslev considère que cette situation "simple et nette" est obtenue "en faisant table rase des systèmes de toutes les langues initiales", par "la création de toutes pièces d'un système grammatical nouveau, d'un système vierge et sans tradition, et par conséquent du système optimum" (1938, p. 286). A. Valdman donne un

Par "forme" grammaticale, il faut entendre "le côté intérieur" des faits grammati* caux, les "morphèmes", par opposition aux "formants" qui en sont l'expression (Hjelmslev, 1938, p. 276).

CREOLlSATION

ET FRANÇAIS REGIONAUX

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contenu substantiel à cette proposition abstraite en la rapprochant d'observations faites sur les processus d'apprentissage des langues étrangères: "11 a été démontré que, sur le plan syntaxique, notamment, un grand nombre d'erreurs commises par des alloglottes ne proviennent pas du transfert direct (interférence) du modèle de la langue maternelle. Elles résultent plutôt d'une reconstitution d'un système plus simple que celui qui réside dans les exemples de la langue cible auxquels ils ont été exposés. Cette reconstitution est basée sur des stratégies d'apprentissage du langage dont les principes exacts restent à être élucidés mais qui doivent s'apparenter en partie à ceux auxquels fait appelle jeune enfant dans l'acquisition de sa langue première" (1973, p. 106). En bref, la pidginisation consisterait à donner la prééminence, sur les acquis de la tradition, à une reconstruction du système grammatical déterminée par les exigences de la fonction référentielle du langage et fondée sur des processus internes de structuration communs à tous les hommes, ce qui suffirait à justifier l'analogie constatée entre les pidgins non seulement au niveau des "formants", selon la terminologie de Hjelmslev, mais à celui des "morphèmes", c'est-à-dire des catégories grammaticales. Complexification et expansion. La créolisation est souvent conçue comme une "complexification" et une "expansion" de ce système élémentaire sous-jacent à l'ensemble des pidgins, d'où résulterait un perfectionnement (dans le sens d'une précision et d'une adaptabilité accrues) de l'instrument de communication. Sous cette forme du moins, la doctrine nous paran erronée. Il n'est guère de message que les ressources d'un lexique suffisamment étendu et suffisamment riche en fonctionnels ne puisse exprimer. Quant au gain de précision que procurerait par exemple la diversification des schèmes syntaxiques, il n'apparait que dans le cas où l'information est transmise hors situation, c'est-à-dire dans des conditions qui ne sont pas celles de l'exercice normal du langage: il est remarquable que les ressources du code grammatical ne soient jamais délibérément exploitées dans la conversation, où la redondance, sous ses diverses formes, suffit avec les indices extra-linguistiques à éliminer l'ambiguité, mais seulement dans les conditions artificielles de la communication écrite ou oratoire. Les contraintes grammaticales imposent au locuteur et à l'auditeur un effort d'attention dont ils se libèrent volontiers en recourant aux formes lexicales ou aux constructions lexicalisées, en réduisant ou en laissant implicite l'expression des relations syntaxiques, c'est-à-dire en utilisant une variété pidginisée de leur propre idiome. Selon nous, complexification et expansion n'ont rien à faire avec la fonction référentielle. Elles ne se développent pas pour que les gens se comprennent mieux, mais parce qu'ils se comprennent mieux. Pour les membres d'une communauté, les situations de la vie courante ne comportent qu'un

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GABRIEL MANESSY

nombre limité de significations possibles. La fonction référentielle ne s'exerce pas pour eux dans les mêmes conditions qu'entre des interlocuteurs étrangers; elle procède par allusions partiellement implicites à un système de signifiés communs. Un exemple extrême de ce mode d'opération du langage est fourni par les variétés sifflées ou tambourinées des langues africaines (et probablement aussi par nombre de langues d'initiation) où des signifiants à polysémie élevée permettent, sans le secours d'aucune marque syntaxique exprimée, de transmettre des messages d'une suffisante précision dans le cercle des usagers. Dans de telles conditions, le contenu référentiel de l'énoncé n'est plus l'unique objet, ni même souvent l'objet principal de la communication verbale. Dans la mesure où ce contenu peut recevoir plusieurs expressions, le choix opéré entre les possibibilités offertes acquiert une signification sociale. Inversement, la diversité des attitudes qui doivent se traduire dans l'usage de la langue comme dans les autres comportements des membres de la communauté, exige la diversification et la fixation des moyens d'expression. C'est ainsi que doit être entendue l'expression de Hymes extension in use, non par référence à la quantité et à la nature de l'information objective transmise au moyen de la langue, mais comme désignant l'élargissement des fonctions imparties au langage (CfWald-Chesny, 1974). Il est remarquable que la complexification se développe avant tout au niveau de la morphophonologie, c'est-à-dire dans le domaine où la spécificité du code linguistique paran être la mieux perçue. J.J. Gumperz et R. Wilson ont décrit le cas singulier d'un village de l'Inde, Kupwar, où cohabitent sans se mêler trois communautés ethniques parlant kannada (canara), marathi (marathe) et urdu; la première de ces langues appartient au groupe dravidien, les deux autres sont indo-européennes. En fait, l'analyse linguistique montre que les trois communautés usent d'un même système phonologique et d'un même système grammatical, résultat d'un long processus de convergence, mais qu'elles ont conservé des règles morphophonologiques distinctes: "What seems to have happened in these informal varieties is a gradual adaptation of grammatical differences to the point that only morphophonemic differences (differencesoflexical shape) remain" (Gumperz-Wilson, 1971, p. 155). Que ce blocage du mouvement d'adaptation réciproque au niveau de la morphophonologie soit décisif pour la sauvegarde de l'identité des communautés concernées, c'est ce que montre l'examen des morphèmes empruntés. Les trois variétés locales ont largement échangé des mots grammaticaux, mais à condition que ceux-ci eussent un contenu positif (c'est-à-dire non défini différentiellement par leur appartenance à un système clos), et qu'ils pussent donc être ~similés à des éléments de vocabulaire. En revanche, les morphèmes flexionnels organisés en paradigmes, modalités verbales ou marques du genre ou de la personne, n'ont pratiquement jamais été empruntés. "Such paradigmatically structured inflectional morphs seem to be at the core of the

CREoLISA nON ET FRANÇAIS REGIONAUX

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native speakers perception of what constitute 'different languages' " (ibid p. 161-162). L'un des traits qui distinguent le créole d'Haïti, idiome d'un groupe ethnique, de celui de la Martinique, encore largement considéré comme une variété "corrompue" du français est, selon A. Valdman (1976), la complication du système des pronoms personnels, où apparaJ.t une série de formes tronquées, et la diversification des variantes du déterminant la postposé au nom: la après une finale consonantique non nasale, a après une finale vocalique orale, il après une voyelle nasale, li1ou même na après une consonne nasale; le créole martiniquais n'a que les quatre premières variantes, celui de la Réunion que la (en fonction démonstrative). De même, Nida et Fehderau (1970, p. 148) signalent en kituba, dans l'usage des gens qui l'utilisent comme langue principale, une tendance à reconstituer, à partir de constructions verbales périphrastiques, une flexion affixale. Alors que les vieux disent munu imene kwenda, "je suis allé", les locuteurs d'âge moyen emploient une forme abrégée munu mekwenda, que les plus jeunes réduisent volontiers à mumekwenda. Cette complication des règles morphophonologiques, parfaitement explicable par la "loi du moindre effort", est intéressante en ce qu'elle implique nécessairement une connivence entre le locuteur et l'auditeur. Le premier peut laisser le morphème se déformer au gré des contextes, économisant ainsi l'effort d'attention qu'il faudrait pour lui conserver une forme identique en dépit de ces derniers ou des modes d'élocution, parce que le second demeure capable de le reconnaJ.lre non seulement à ce qui lui reste de substance (une articulation consonantique, un timbre vocalique, une caractéristique prosodique ou la modification de tel ou tel de ces traits), mais aussi d'après sa distribution: à telle place dans l'énoncé, compte tenu de la structure et du contenu de celui-ci, le morphème est attendu et, le cas échéant, restitué. Le mécanisme d'interprétation est analogue à celui qui permet le déchiffrement d'un mot mal écrit. L'emploi de la forme pleine, en violation des lois morphophonologiques, ne gêne pas l'intercompréhension, mais il dénonce son auteur COmme étranger à la communauté linguistique: "... wherever social norms favor the maintenance of linguistic markers of ethnic identity, these morphophonemic features take on the social function ofmarking the seaparateness of two language varieties" (Gumperz-Wilson, 1971, p. 162). Cette fonction sociale peut être délibérément exploitée: un groupe soucieux de se doter d'une langue propre qui ne soit pas un simple jargon, mais puisse rendre les mêmes services que la variété commune, procède habituellement par modification systématique des règles morphophonologiques de celle-ci; le résultat en est le louchébem, le javanais ou les langages secrets des enfants peul récemment décrits par le R.P.D. Noye (1975, p. 81-95). L'''expansion de la forme interne

de la "complexification" de la structure de surface. Il est rare que, dans les conditions normales de la communication, la non-observation des règles

" pose un

problème analogue à celui

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granunaticales empêche l'intercompréhension ; en revanche, leur application fautive peut engendrer des énoncés parfaitement inintelligibles. Le discours en "petit-nègre" que propose M. Delafosse (1904, p. 264) : "Quand je commander quelque chose, je veux vous faire ce quelque chose tout de suite; quand on conunander un tirailleur faire quelque chose et tirailleur là il dit: Moi y en a pas moyen faire ça, ou : Moi y a pas connait, ou : Moi y en a malade, tirailleur là il est pas bon, je metter lui salle police" est sans aucun doute beaucoup chur qu'une phrase en français châtié telle que celle-ci, extraite de la correspondance entre un employé du Dakar-Niger sollicitant sa mutation, et ses supérieurs hiérarchiques: "C'est pour courir après mes parents qui tout vidés de vieillesse ne convergent pas sur leur tombeau en mon absence". La différence entre les deux textes est que le premier laisse dans une large mesure l'auditeur libre de restituer les relations syntaxiques implicites, alors que le second fait référence expresse à un code granunatical dont l'application stricte ne procure, en l'occurrence aucune signification acceptable. Nous attendons ici, dans la prOpOSItIOn relative, un verbe à l'indicatif impliquant une constatation, alors que l'auteur a manifestement voulu lui conférer une valeur finale par l'emploi du subjonctif ("pour qu'ils ne convergent pas"), d'ailleurs licite dans les relatives, mais en d'autres types de constructions. C'est la constitution d'un tel code grammatical, plutôt que l'affinement et l'extension du répertoire des relations logico-syntaxiques entre les termes de l'énoncé (expansion), qui nous parait caractéristique de la créolisation. Cette codification présente deux aspects: tout d'abord, la fixation de distinctions sémantiques facultatives en oppositions grammaticales obligatoires. Un exemple en est fourni par l'emploi des opérateurs verbaux du créole français: fin et fek (mo fin miIze "j'ai mangé" ;mo fek maze "je viens de manger"), auxiliaires en Haiti, mais modalités verbales obligatoires à l'Ile Maurice où le système verbal, fortement structuré, combine les oppositions d'accompli à non accompli, de duratif à actuel, de passé à présent, de continuatif à non-continuatif et de défini à non-défini (Valdman, 1976). Par un processus analogue, un suffixe de dérivation verbal (-<1)indiquant le caractère "continu" de l'action, très conunun dans les langues voltaiques, est devenu dans certaines de celles-ci la marque de l'aspect inaccompli (Manessy, 1975 b, p. 160). Ainsi se trouve établie, à l'intérieur du spectre des nuances de sens (par exemple: "à l'instant, mairItenant, tout de suite, naguère, bientôt, plus tard, jadis, etc..."), une discontirIuité ("présent, passé, futur"). De la même manière, les relations syntaxiques souvent implicites dans les variétés pidginisées, où la parataxe est le procédé le plus fréquent, tendent à acquérir un mode d'expression obligatoire et à s'organiser en un système clos. L'autre aspect de la codification consiste en la multiplication des contraintes qui limitent arbitrairement le champ d'action des règles grammaticales: tout fait situé dans l'avenir requiert en français l'emploi du futur, sauf si le verbe se

CREOLlSATlON

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trouve dans une proposition introduite par si ("Si je viens demain...", mais "quand je viendrai demain..."). Là encore, l'ignorance du code dénonce le locuteur comme étranger à la communauté linguistique plus qu'elle ne gêne l'intercomprehension. Ce qui vient d'être dit de la grammaire vaut tout aussi bien pour le lexique, dont l'élaboration consiste moins en un accroissement quantitatif (les usagers d'un pidgin disposent toujours, dans une situation donnée, d'assez de mots pour se comprendre, compte tenu de la polysémie des vocables et de la possibilité d'en limiter l'acception par périphrase: "le truc à...", "le machin pour..."), qu'en une délimitation différentielle des champs sémantiques assortie de strictes règles d'emploi, selon les connotations qui se sont trouvées intégrées à la défmition du mot. Modes de créolisation. La creolisation consiste donc essentiellement, selon nous, en la multiplication d'indices à signification métalinguistique, au niveau de la forme externe comme à celui de la forme interne; il est vraisemblable qu'elle affecte la première bien avant d'atteindre la seconde. L'orientation du processus et ses effets linguistiques dépendent des circonstances dans lesquelles il se développe. Deux cas extrêmes peuvent être envisagés, étant entendu que tous les intermédiaires sont concevables. Il se peut que, par suite d'une ségrégation géographique ou sociologique de la communauté qui l'emploie, la variété créolisée soit soustraite à toute espèce d'interférence. On doit s'attendre à ce que le système, conformément au modèle diachronique proposé par les structuralistes, évolue selon sa logique propre. Le développement ou la réduction de telle ou telle de ses parties ne sont pas déterminés par les besoins de la communication, mais par la quête d'un équilibre que rendent impossible, en tout état de la langue, la présence de résidus fossilisés des états antérieurs et les désordres qu'engendre ailleurs dans le système le remaniement d'une de ses parties. Ainsi se sont probablement constituées certaines organisations absurdes (du point de vue fonctionnel) dont un bon exemple est fourni par la classification nominale du peul, avec ses vingt-quatre classes et sa double alternance consonantique, radicale et suffixale. Le processus n'est pas sans rapport avec celui que décrit Conrad Lorenz sous le nom de "ritualisation" : "La chaihe d'actions qui servait à l'origine d'autres buts objectifs ou subjectifs, devient un but en soi dès qu'elle s'est transformée en rite autonome" (Lorenz, 1975, p. 77). La règle grammaticale "ritualisée" ne vaut plus par son utilité, mais pour elle-même. Elle tire sa justification du fait qu'elle est à la fois commune et propre à la totalité des membres du groupe; sa complexité même a fonction probatoire. Les langues les plus "élaborées" sont celles qui ont le plus longtemps servi de moyen d'identification à une communauté socio-culturelle. Toute rupture de la tradition, ou tout relâchement dans l'homogénéité de la communauté elle-même, provoquent une simplification, une pidginisation. Le cas opposé est celui où

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l'élaboration de la variété créolisée se trouve guidée par le modèle que propose une langue dominante. Il se produit alors un phénomène de "convergence" dont l'exemple typique est fourni par le système linguistique commun aux communautés de Kupwar (cf ci-dessus 3. 3.), et auquel F.C. Southwork impute également des particularités du marathe (1971, p. 254-273). Le terme extrême en est la confusion du créole avec la langue à laquelle il s'est conformé (cf D. Decamp, 1971, p. 349-370). Ceci ne peut s'accomplir qu'au terme d'un processus de totale acculturation; le cas des villageois de Kupwar montre qu'une vigilance métalinguistique en éveil interdit l'assimilation au niveau, précisément, où cette vigilance est capable de s'exercer, c'est-à-dire à celui de la morphophonologie. Les français régionaux d'Afrique Noire. Toute variété "populaire", principalement affectée aux besoins de la communication d'une langue quelconque est à quelque degré pidginisée (cf ci-dessus). Toute forme pidginisée est susceptible de subir un processus de créolisation lorsque les conditions sociolinguistiques s'y prêtent, c'est-à. dire lorsque ce mode de langage est devenu le bien d'un groupe socioculturel suffisamment stable et suffisamment particularisé pour que ses membres aient conscience de sa singularité. L'article de P. Renaud (1976) donne à penser que cette situation se présente actuellement dans le sud du Cameroun où les variétés régionales du français ("français reçu à l'origine à l'école ou à l'occasion des campagnes d'alphabétisation..., mais dont la norme scolaire s'est évanouie avec le temps, la sortie de l'école, la disparition des modèles", p. 4) ont acquis une fonction d'identification ethnique. Ces variétés de français se caractérisent sur le plan du contenu "par un fort taux de références, explicites ou implicites, à la culture traditionnelle" et au niveau de la forme linguistique "par un fort taux d'interférences et de réfections de tous ordres" . C'est évidemment le second aspect qui nous intéresse ici. Il est possible que le processus de créolisation que nous postulons opère simultanément selon deux axes de "convergence", en direction du modèle scolaire ("français commun" de P. Renaud) généralement présent, et en direction des langues locales dominantes. La mention de réfections suggère d'autre part un certain degré de "ritualisation". La réalité est certainement complexe et le schéma que nous venons de présenter est par rapport à elle à la fois simpliste et théorique. Il est possible d'autre part que ce que nous avons appelé ritualisation ne consiste pas toujours en innovations, mais se manifeste éventuellement par un conservatisme partiel, par le maintien, voire la généralisation ou la systématisation de certaines règles, alors que d'autres seraient "normalement" simplifiées. La créolisation consisterait alors en un blocage sélectif de la pidginisation. Un exemple de ce phénomène est fourni par le swahili créolisé de Lubumbashi (Polomé 1968) qui a conservé pour le substantif le système compliqué des "genres" préfixaux du swahili de la Côte Orientale, en l'en-

CR£OLlSA nON ET FRANÇAIS REGIONAUX

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richissant même d'un genre diminutif (sg. ka -, pl. tu -), tout en abolissant le mécanisme d'accord qui est le principe même de la classification nominale dans les langues bantu. Il y aurait lieu de porter attention aux bizarreries de cette sorte et d'examiner si de telles exceptions au processus attendu de pidginisation (certes imputables à la pression du bon usage) ne sont pas systématisées et tenues, au même titre que certains écarts, pour constitutives d'une variété régionale ou nationale du français. C'est le maintien ou la création d'irrégularités qui attestent qu'une variété de langue est devenue l'idiome d'une communauté. REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES DECAMP DELAFOSSE GUMPERZ
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DE QUELQUES

USAGES DES CONCEPTS
et de "DIGLOSSIE"
Jean-Pierre Jardel

de "BILINGUISME"

Dans le vocabulaire socio-linguistique actuel, deux tennes sont très souvent employés: "bilinguisme" et "diglossie". Si le premier est connu depuis très longtemps, le second n'a été véritablement introduit dans le lexique international qu'en 1958 par Ferguson (1). Depuis, il a fait carrière et a été largement accepté et repris, en particulier dans le domaine francophone, par les créolistes d'abord, puis par les occitanistes. En même temps, le contenu de ce concept s'est élargi et affiné mais il semble que tous les auteurs ne soient pas unanimes sur le sens à lui donner. En effet, ce tenne interfère souvent avec celui de bilinguisme. Nous tenterons ici de faire le point sur les définitions qu'on leur accorde et les domaines touchés par leur usage. BILINGUISME ET DIGLOSSIE Bilinguisme: un comportement. Mme Tabouret-Keller (2) et W.F. Mackey (3) font remarquer que l'étude des bilinguismes touche plusieurs disciplines autonomes: la psychologie liée à la pédagogie, la sociologie, la linguistique. Ainsi, parler de bilinguisme préscolaire c'est privilégier une optique génétique qui se rattache à la psychologie et à la pédagogie; parler de bilinguisme social c'est privilégier une optique sociologique. L'optique linguistique s'attache, quant à elle, surtout aux faits de contact des langues en présence, c'est-à-dire aux interférences entre leurs soussystèmes (phonologique, morpho-syntaxique, lexical, etc.). Il est donc nécessaire de préciser le point de vue selon lequel on entreprend l'analyse du bilinguisme. L'épithète qui sert à qualifier le bilinguisme doit marquer ce point de vue et "n'est valable que par rapport à lui". Les qualificatifs sont donc en rapport avec l'optique suivie par le chercheur. Toutefois, la frontière n'est pas toujours nette entre, par exemple, l'optique psycho-sociologique et sociologique car, dans les deux cas, on peut considérer le bilinguisme à la fois comme un état et un comportement. La première approche privilégie l'aspect plus individuel du comportement des locuteurs bilingues, l'autre l'aspect social. Plurilinguisme: Normes, situations, stratégies.G. Manessy et P. Wald(eds.) - Paris,
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JEAN-PIERRE

JARDEL

L'analyse psychologique ou psycho-pédagogique du bilinguisme considéré comme comportement met en cause deux groupes de facteurs. Le premier groupe concerne la genèse de l'état individuel du bilinguisme, le second groupe concerne l'appréciation du maniement de l'une ou de l'autre langue par l'individu bilingue. Si l'on fait référence à la genèse du bilinguisme chez un individu, on distinguera, par exemple, l'enfant qui a appris deux langues en même temps, par rapport à celui qui a appris une seconde langue une fois la première connue. Le premier est dit "bilingue", le second "diglotte". Le bilingue est normalement à l'aise dans le maniement des deux langues ou codes, tandis que le diglotte manie plus facilement sa première langue ou langue maternelle. On peut nuancer cette forme de bilinguisme plus ou moins précoce en distinguant le bilinguisme composé ou mixte et le bilinguisme coordonné. Le bilinguisme composé concerne l'enfant ou l'adulte qui a appris à parler deux langues en référence à une même situation sémio-culturelle. Par contre, s'il y a référence à une situation sémio-culturelle différente pour chaque langue, il y a bilinguisme coordonné. Dans le premier cas, il semblerait que les possibilités d'interférences soient élevées entre les deux systèmes linguistiques car l'individu ne disposerait que d'un seul système de signifiés. Le second groupe de facteurs qui donne au bilinguisme une optique psychologique concerne l'estimation, souvent subjective, de la connaissance de l'une ou l'autre langue. Si les deux codes sont maniés avec une égale aisance, le bilinguisme sera dit symétrique. Il est asymétrique dans le cas contraire, avec des nuances dans l'inégalité, si l'une des deux langues est plus ou

moins bien lue, parlée, écrite et comprise.Le linguistebelge L. Michela d'ail- .
leurs établi un classement tripartite en fonction de ces critères de compréhension et de maniement. Il y a bilinguisme de pensée, d'intellection et d'expression quand les individus peuvent indifféremment exprimer leur pensée dans l'une ou l'autre langue; bilinguisme d'intellection et d'expression s'ils comprennent et emploient les deux langues, enfin bilinguisme de simple intellection s'il y a compréhension des deux langues mais non maniement. Ce dernier cas, pour certains auteurs (4) est une forme assez éloignée du bilinguisme au sens strict. Les définitions les plus étroites du bilinguisme insistent, en effet, sur trois facteurs, à savoir: est bilingue tout locuteur capable de manier avec une égale aisance deux idiomes appris simultanément et dont les usages sont identiques ce qui suppose, en général, un statut social équivalent. Il est rare en fait que ces trois conditions soient réunies en même temps chez un même locuteur et, à fortiori, au niveau d'une communauté.

BILINGUISME ET DIGLOSSIE

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L'approche sociologique du bilinguisme qui conduit à s'intéresser à ce phénomène en tant qu'expression d'une réalité sociale le replace au niveau justement d'une communauté. Dès lors, on distingue entre le bilinguisme social et le bilinguisme individuel. Ce dernier resterait un cas particulier au sein d'une communauté unilingue. Dans le bilinguisme social, deux langues sont en contact et se superposent selon les catégories sociales ou socio-ethniques en présence. On a voulu cependant établir une distinction lorsque la première et la seconde langue ne jouissent pas du même statut social au sein d'une même population. Pour répondre à ce besoin, on a introduit le terme "diglossie". Par suite, l'analyse sociologique s'est intéressée au rapport langue-dominante, langue-dominée et aux conflits qui peuvent surgir en fonction de ce rapport. Diglossie: une situation sociale. Le terme de "diglossie" est en fait un néologisme ainsi que le signale Y. Bourdet (5). Formé à partir du grec, il correspond étymologiquement à bilinguisme. A l'origine, il a d'ailleurs été employé par un hélleniste français J. Psichari (6) linguiste et philologue; ce dernier utilisa ce mot pour caractériser en particulier la situation socio-linguistique de la Grèce où se trouvaient opposés le grec écrit et le grec parlé, celui-ci étant considéré par les "puristes" comme un langage vulgaire. Dans la même optique, Psichari avait défini une situation de diglossie en Italie à l'époque de Dante, une diglossie occitane à l'époque des troubadours et une diglossie française plus récente entre le français normatif et le frança:s populaire, mais moins significative que la situation grecque. Ferguson (7) a repris ce concept à Psichari et l'a utilisé pour désigner une société possédant au moins deux langues pour ses communications internes. Ces langues devaient avoir cependant des domaines d'usage propres, c'est-à-dire des fonctions spécifiques sans qu'il y ait d'interférences entre elles. La première langue est considérée dans une telle société comme la langue de culture et des relations formelles, utilisée pour l'enseignement, la religion, la fonction publique, la presse. C'est la langue H (high, élevée) ; l'autre langue ou langue L (low, commune) ou variété basse selon la terminologie est employée dans la vie quotidienne. Elle est rarement codifiée ou instrumentalisée. Pour Ferguson, dont les observations avaient porté sur des milieux arabes, grecs, haitiens et suisses alémaniques, ces langues étaient superposées. Avec J J. Gumperz (8) et J A. Fishman (9) le concept de diglossie a été élargi et affiné. Ainsi, le premier a pensé que la diglossie pouvait s'appliquer non seulement aux sociétés plurilingues reconnaissant officiellement les langues utilisées pour les communications internes mais aussi aux sociétés qui font usage de différents dialectes ou variétés linguistiques à côté d'une langue

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officielle. Ces codes ou variétés linguistiques doivent cependant être fonctionnellement différenciées. Le mérite de Gumperz repose surtout sur le fait qu'il a insisté sur l'importance des variables sociales pouvant influer sur le choix de l'un ou l'autre code au sein de petits groupes.
Fishman, dans une perspective plus large, a essayé de décrire le maintien ou l'abandon de la diglossie au niveau d'une société entière. On lui doit aussi le fameux schéma pour l'étude du "code switching" (IO) (qui parle, quel langage, à qui, et quand ?) ainsi que l'établissement des types de relations possibles entre bilinguisme et diglossie. C'est ainsi qu'il peut y avoir dans les sociétés multilingues : diglossie et bilinguisme (cas du Paraguay) ; diglossie sans bilinguisme (cas des populations rurales d'Afrique) ; bilinguisme sans diglossie (état de transition) ; ni diglossie, ni bilinguisme (cas de communautés linguistiques isolées).

Ces distinctions ont pour intérêt de rappeler que les situations sociolinguistiques peuvent être très diverses quand on les définit à partir du statut social des idiomes en présence et qu'on s'attache aux fonctions qui, en conséquence, leur sont attribuées. Elles attirent également l'attention sur la dynamique sociale provoquant des situations de transition quand une langue L (commune ou basse) est en voie de réhabilitation et tend à devenir l'auxiliaire officielle de la langue H (élevée). Largement employé par les linguistes et socio-linguistes nord-américains, le terme de diglossie n'a pas eu le même accueil en France. Martinet (11) est assez réticent sur l'usage de ce mot car, écrit-il: "il y a tant de possibilités diverses de symbiose entre deux idiomes, qu'on peut préférer conserver un terme comme "bilinguisme" qui les couvre toutes, plutôt que de tenter une classification sur la base d'un dichotomie simpliste". On ne s'étonnera pas, par conséquent, que la première revue française consacrée nommément à la sociolinguistique (12) ne contienne pas ce terme mais uniquement celui de bilinguisme. Malgré cette réserve faite par des linguistes de renom, il apparait que le terme "diglossie" s'est peu à peu imposé car il ajoute une dimension proprement sociologique au concept de bilinguisme, en associant étroitement la langue à la société. Ceci peut être mis en évidence dans le domaine francophone aux Antilles et en Occitanie. Aux Antilles, des chercheurs québécois et français influencés par les socio-linguistes nord-américains ont fait très tôt usage du concept de diglossie pour tenter de définir les situations où se trouvaient en contact le "patois" créole et la langue française (13). En France métropolitaine, le même type de situation était évoquée par R. Lafont qui tenta de définir la spécificité de la diglossie franco-occitane (14). Depuis, sous son égide, un groupe de recherche

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