Pohnpei. Micronésie en 1840

De

Pohnpei (ou Ponape, autrefois Ascension) est une île de la Micronésie, aujourd’hui capitale des États Fédérés de Micronésie, et connue entre autres pour ses vestiges archéologiques fascinants et uniques dans le Pacifique, le célèbre site de Nan Madol, ainsi que pour son organisation socio-politique complexe. Découverte dès le seizième siècle par les Espagnols, c’est surtout au début du dix-neuvième qu’elle entra dans une période de contacts soutenus avec les Européens, commerçants ou missionnaires. Les récits de cette époque sont toutefois rares. Aussi la publication du manuscrit, resté inédit et que l’on croyait perdu, de Joseph de Rosamel, commandant La Danaïde, est un événement. Fondé sur les informations communiquées en 1840 par Louis Corgat, un Français qui y séjournait depuis plusieurs années, et augmenté d’un riche vocabulaire, ce témoignage est capital pour la connaissance de l’histoire et de la culture de cette société micronésienne. À ranger entre ceux de James O’Connell, antérieur, et de Andrew Cheyne, plus tardif.


Publié le : mardi 8 octobre 2013
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EAN13 : 9782854300734
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Pohnpei. Micronésie en 1840

Voyage de circumnavigation de la Danaïde

Joseph de Rosamel
Pierre de Rosamel et Jean-Christophe Galipaud (éd.)
  • Éditeur : Société des Océanistes, Institut de Recherche pour le Développement
  • Année d'édition : 2005
  • Date de mise en ligne : 8 octobre 2013
  • Collection : Publications de la SdO

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Référence électronique :

ROSAMEL, Joseph de. Pohnpei. Micronésie en 1840 : Voyage de circumnavigation de la Danaïde. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Société des Océanistes, 2005 (généré le 17 décembre 2013). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/sdo//285>.

Édition imprimée :
  • Nombre de pages : 155

© Société des Océanistes, 2005

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Pohnpei (ou Ponape, autrefois Ascension) est une île de la Micronésie, aujourd’hui capitale des États Fédérés de Micronésie, et connue entre autres pour ses vestiges archéologiques fascinants et uniques dans le Pacifique, le célèbre site de Nan Madol, ainsi que pour son organisation socio-politique complexe. Découverte dès le seizième siècle par les Espagnols, c’est surtout au début du dix-neuvième qu’elle entra dans une période de contacts soutenus avec les Européens, commerçants ou missionnaires.

Les récits de cette époque sont toutefois rares. Aussi la publication du manuscrit, resté inédit et que l’on croyait perdu, de Joseph de Rosamel, commandant La Danaïde, est un événement. Fondé sur les informations communiquées en 1840 par Louis Corgat, un Français qui y séjournait depuis plusieurs années, et augmenté d’un riche vocabulaire, ce témoignage est capital pour la connaissance de l’histoire et de la culture de cette société micronésienne. À ranger entre ceux de James O’Connell, antérieur, et de Andrew Cheyne, plus tardif.

Sommaire
  1. Note liminaire

    Jean-Christophe Galipaud
  2. Auto-portrait

    Jean-Christophe Galipaud
  3. Île Bonnebey

    Ascension des Anglais

  4. Bibliographie

  5. Index

Note liminaire

Jean-Christophe Galipaud

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1Tout commença avec un canon de bronze ornementé d’une fleur de lys. Dans son Voyage en Chine1, Edmond Jurien de la Gravière citant Joseph de Rosamel2 mentionnait la présence à Pohnpei3 d’un petit pierrier de bronze frappé d’une fleur de lys que l’auteur supposait provenir du navire de secours construit par les rescapés de l’expédition Lapérouse. Cette mention, remarquée par un passionné de l’histoire de Lapérouse, Alain Conan, et transmise au non moins passionné arrière-petit-fils de l’Amiral de la Gravière, fut à l’origine de la recherche du manuscrit que nous publions aujourd’hui.

2Ayant exploré sans succès les archives familiales, Charles Jurien de la Gravière eu l’idée de contacter un arrière petit-neveu de Joseph de Rosamel pour étendre à cette famille la recherche de ce « canon de Lapérouse ». La rencontre qui s’ensuivit et l’intérêt commun pour l’histoire de ces descendants de lignées de marins aboutirent à la découverte fortuite du manuscrit.

3Charles Jurien de la Gravière, instigateur de cette aventure et dont l’enthousiasme communicatif a largement contribué à la réalisation de ce projet d’édition, nous a quittés récemment. Il reste présent derrière chacune de ces lignes et au détour de ce voyage vers Pohnpei dont il aurait pu être le héros.

4Ce manuscrit de près de deux cents pages est le recueil organisé des notes que rassembla Joseph de Rosamel pendant l’escale de Pohnpei, entre le 7 et le 21 septembre 1840. Il les mit probablement en forme avant son arrivée à Manille, c’est-à-dire avant le 9 novembre 1840, date à laquelle il transmet un long rapport au ministre de la Marine dans lequel il fournit les principaux éléments collationnés lors de son escale à Pohnpei ajoutant : « qu’il serait trop long [...] d’écrire ici toutes les notes dont je suis possesseur ».

5Pohnpei en 1840 était une île peu connue du monde occidental. Officiellement découverte par le capitaine Fedor Petrovitch Lütke à bord du navire Senyavin en janvier 1828, elle était en fait déjà visitée depuis plusieurs années par des navires baleiniers et marchands qui ne souhaitaient pas ébruiter leur découverte, trop heureux de pouvoir bénéficier des largesses que leur offraient les habitants. Elle fût baptisée Quirosa en 1595 par Quiros, Morris island par l’Alliance en 1787, John Bull island par le bateau du même nom en 1804 et enfin Harper island par le Planter en 1826. Quand les échanges s’intensifient, vers 1830 et que des européens commencent à s’installer dans l’île, le nom traditionnel, Pohnpei, indifféremment orthographié en Ponape, Pounipet, Bonnebey, etc tend à remplacer les appellations précédentes. Pourtant, quand Rosamel arrive à Pohnpei, il connaît l’île sous la dénomination anglaise de Ascension island, un nom attribué vers 1832 et qui sera à l’origine d’une confusion : le manuscrit ayant été intitulé « île Ascension », la famille Rosamel pensa qu’il s’agissait de l’île de ce nom dans l’océan atlantique, une île que Joseph de Rosamel visita également. La première description sérieuse de l’île et de ses habitants fut rédigée par le Dr Campbell, chirurgien à bord du Lambton, lors de sa première visite en 1836. La même année paraissait le journal d’un renégat irlandais, James F. O’Connell, qui prétendait avoir séjourné onze années avec les naturels de Pohnpei. Son récit très vivant n’est pas des plus objectifs mais fournit la première description pittoresque des habitants de l’île. En 1840 une quarantaine de bagnards évadés, renégats ou matelots déserteurs y habite. L’un d’eux, Louis Corgat, arrivé en 1836, servit de guide et de traducteur à Joseph de Rosamel. Ces hommes blancs installés à demeure et les nombreux bateaux, qui dans la décennie suivante viendront faire relâche à Pohnpei, vont précipiter l’acculturation de la société traditionnelle. Joseph de Rosamel arrive à un moment crucial, où la société vacille sous la pression naissante de ces marins étrangers et sa description n’en est que plus précieuse. La plupart des auteurs anciens, enfermés dans leurs préjugés, ont considéré le Pacifique comme une région primitive et sans importance dont seul l’espace marin pouvait servir les intérêts expansionnistes européens. Contrairement à ses contemporains, l’auteur s’est essayé à retracer l’histoire de l’île telle que ses habitants la comprennent. Ce peintre des mœurs, encore chargé de l’humanisme français du xviiie siècle, décrit cette société avec précision et humour. Nous regrettons avec lui que sa curiosité scientifique se soit parfois heurtée aux limites de son interprète dont « l’instruction est trop bornée pour qu’il puisse comprendre et surtout rendre compte d’autre chose que de ce qui frappe sa vue ».

6Il eut été dommage de ne pas présenter rapidement l’homme avant son œuvre. Laissons-lui le soin, à travers les siècles, de se présenter lui-même.

Notes

1Voyage en Chine et dans les mers et archipels de cet empire. Charpentier éditeur, Paris, 1854.

2 Né à Toulon en 1807, Joseph de Rosamel fut enseigne de vaisseau sur l’Actéon lors de l’expédition d’Alger en 1830, puis lieutenant de vaisseau sur l’Artémise. Capitaine de corvette en 1838, il commande la corvette la Danaïde durant un voyage de circumnavigation de Toulon à Toulon, du 15 avril 1839 au 25 janvier 1843. Capitaine de vaisseau, il décède à Paris en 1853. Il est le second fils du vice-amiral Claude de Rosamel, ministre de la Marine de 1836 à 1839, qui organisa la reprise des grands voyages scientifiques d’exploration confiés à Dumont d’Urville, Dupetit-Thouars et Laplace.

3Pohnpei, qui a été connue sous plusieurs noms (Ascension, Bonnebey, Ponape...) depuis sa redécouverte par les Européens, est le nom officiel de l’île depuis l’indépendance des États fédérés de Micronésie. C’est donc ce nom qui a été utilisé, sauf dans les titres d’ouvrages anciens cités ou dans les citations de documents historiques.

Auto-portrait1

Jean-Christophe Galipaud

En l’an de grâce 2000

Mon bon ami,

1Je n’aurais jamais imaginé qu’à l’orée du xxie siècle, un obscur descendant de notre noble famille pourrait un jour être pris de la vaine ambition de me redonner vie après cent cinquante ans d’oubli. D’où je suis, dans cet étrange désert blanc où le temps est aboli dans l’infinie patience de l’éternité, mais où des corrélations subtiles s’établissent entre les vivants et les morts, j’observe avec ironie vos louables efforts pour dessiner ma silhouette si constamment effacée jusqu’à aujourd’hui. C’est que, voyez-vous, j’ai emporté avec moi mes modestes secrets, comme tous ceux dont le bref passage sur terre n’a laissé qu’une empreinte indéchiffrable, et vous aurez bien du mal à les exhumer. J’ai cependant une sympathie attendrie pour votre entreprise et je vais essayer par ce courrier d’outre-tombe de vous la rendre moins ardue.

2Il faut dire que nous avons, vous et moi, de mystérieuses connivences. Je me suis donc amusé — il faut bien même ici garder le goût du divertissement — à vous envoyer quelques signaux qui pouvaient susciter votre curiosité. Vous vous êtes pris au jeu et vous avez voulu nouer avec moi, par-delà tant d’années, un dialogue privilégié.

3Dois-je vous avouer que c’est un peu moi qui vous ai choisi pour cet insolite tête à tête ? Ici, on n’a pas grand chose à faire. On ne s’ennuie pas à proprement parler comme il vous arrive sur terre, mais l’âme désincarnée se trouve quelque peu désœuvrée et vacante. Alors, on regarde vers les vivants et, comme il est naturel, on a un œil plus attentif sur ceux de la famille, officielle ou pas. C’est incroyablement drôle, depuis cent cinquante ans que je m’y emploie, de les voir — de vous voir tous — naviguer à vue au milieu des écueils, comme il m’est arrivé jadis, sur la mer océane ou dans les détroits de la vie.

4Ce qui a éveillé mon intérêt à votre égard, c’est l’attention constante que vous avez manifestée pour le passé de notre « maison », comme disent pompeusement ceux qui se rengorgent avec leur généalogie. Je dois reconnaître que vous l’avez fait sans vaine prétention, plus soucieux de trouver la vérité de ce que nous avons été que de célébrer la gloire imaginaire d’une lignée somme toute assez obscure.

5Je me suis quand même un peu étonné que vous ayez été le seul à tenter une telle démarche. Les générations qui vous ont précédé ont fait preuve — par modestie ou affectation ? — d’une étonnante indifférence vis-à-vis de leur passé. On aurait dit parfois qu’il était considéré comme inconvenant d’y faire référence, tant on poussait à l’absurde le souci de ne pas s’en prévaloir. Cela a valu, par exemple, à votre frère aîné une plaisante mésaventure à l’oral d’un grand examen, lorsqu’on lui a demandé ce qu’il savait sur la vie de mon père.

6En ce qui me concerne, tout le monde avait oublié jusqu’à mon nom. Celui-ci ne figurait guère que sur une pierre tombale dans le cimetière de Frencq (Pas-de-Calais). Pour des raisons contingentes qui tenaient essentiellement à une occupation déjà complète des locaux, vous avez eu l’idée discutable de me « réduire » pour venir vous installer près de moi dans quelque temps avec votre excellente épouse. Je vous attendais là, si j’ose dire, vous réservant un tour de ma façon où se conjuguent malicieusement le goût de la mystification et le sens de la dérision. Car vous n’avez rien trouvé sous la dalle, pas même une fosse, pas la moindre trace de moi. Ma sépulture reste mon secret. Sur la stèle de Frencq — puisqu’il ne s’agit que d’une stèle —, on peut lire les indications suivantes :

À la mémoire de
Monsieur Joseph du CAMPE de ROSAMEL,
capitaine de vaisseau
Officier de la Légion d’honneur
Né à Toulon 4 août 1807
Décédé à Paris le 20 mai 1853

7C’est fort laconique comme il est d’usage. Et ce ne sont pas les « papiers de famille » qui pourraient beaucoup vous éclairer : on n’y parle guère que de mon digne père qui a frôlé la célébrité et qui, comme vous l’a écrit le très savant Etienne Taillemite — autorité incontestée pour tout ce qui touche à notre histoire navale — reste injustement méconnu. Sic transit gloria mundi, ainsi que l’écrivaient stoïquement les sages romains.

8Pour moi donc, aucune trace de gloire. Je ne l’ai d’ailleurs nullement cherchée, plus occupé à vivre dans le présent qu’à faire en sorte de survivre dans le futur. Légèreté, penserez-vous, et regrettable absence d’ambition, alors que j’avais en mains « tous les atouts » comme on dit stupidement. Sans doute. C’est vrai que j’aurais pu, que j’aurais dû, que j’aurais mieux fait de. Eh bien ! les choses ont été comme elles ont pu. Je n’ai d’ailleurs guère eu le choix. Savez-vous, après tout, si j’étais fait pour être marin ? On ne m’a pas trop demandé mon avis. Je ne pouvais que marcher — voguer — dans un sillage brillant et, après tout, je m’y suis maintenu honorablement, même si mon caractère et mes convictions eussent pu m’en écarter. Et si je n’étais pas mort à quarante-cinq ans, qui peut dire si je n’aurais pas moi aussi courtisé la célébrité.

9Je situe mes premiers souvenirs à Toulon où j’ai vécu ma petite enfance sous l’aimable férule d’une gouvernante débonnaire. Ma mère était morte en donnant le jour à ma petite sœur Joséphine, alors que je n’avais pas encore deux ans. Quant à mon père, on ne le voyait que lors de brèves relâches entre deux missions lointaines. Un soir de décembre 1811 — j’avais quatre ans —, on vint nous annoncer qu’il avait été blessé lors d’un combat contre les Anglais, fait prisonnier et conduit en Albion où il devait rester captif deux ans et demi. Vous connaissez les tableaux qui rappellent cet épisode. Je trouve celui de Gilbert, qui est au Musée de la Marine, académique et plat. J’aime assez en revanche celui de Mayer qui rend bien compte de l’état lamentable de cette pauvre Pomone au soir du 29 novembre.

10Que pouvait-il advenir de nous trois devenus quasiment orphelins encore si petits — mon frère aîné Louis n’avait que six ans ? « Ils étaient trois petits enfants », comme dans la douce comptine de Saint-Nicolas qu’on chantait jadis dans les chaumières au cours des longues soirées d’hiver.

11Il ne nous restait que nos deux grands-mères, veuves toutes les deux, l’une à Frencq, l’autre à Brest. Il fut décidé que nous serions hébergés chez ma grand-mère Bonfils de Saint-Loup, Brest offrant plus de commodités que la campagne boulonnaise. On fit donc le voyage au printemps 1812 pour gagner l’austère port breton, où notre installation se fit tant bien que mal dans une maison tout entière consacrée au souvenir de mon malheureux aïeul et de son fils, le frère de ma mère, victimes tous les deux des dernières convulsions révolutionnaires à la fin du Directoire. Ils avaient pris, l’un et l’autre, une part active aux guerres de la chouannerie dans « l’armée de l’Ouest » et avaient été exécutés par les Bleus. Ma grand-mère et sa belle-fille furent déportées, dans l’Est je crois. Elles purent regagner Brest fin 1802 et mes parents s’y marièrent en 1803, au retour de mon père de Saint-Domingue, où il avait effectué une campagne mouvementée sur la Diligente. C’est également dans cette ville qu’était né mon frère en mai 1805.

12Je ne conserve de mon séjour breton qu’un souvenir assez vague. Ma grand-mère, très marquée par les épreuves subies naguère, s’abîmait en dévotions et s’employait à entretenir pour nous le culte des héros de la chouannerie. J’étais bien jeune pour vivre dans cette ambiance confinée de sanctuaire. C’est peut-être à cause de cette enfance très contrainte que j’ai, par la suite, mené une vie assez débridée et que j’ai voulu, de bonne heure, affirmer une certaine indépendance.

13Dans le même temps, le frère aîné de mon père, mon oncle Claude-Marie, multipliait les demandes pour obtenir que le captif soit échangé et puisse rentrer d’Angleterre. Mais ces démarches n’aboutirent pas. Il faut dire que l’Histoire s’accélérait. La malheureuse campagne de Russie s’était achevée par un désastre et celle d’Allemagne par le grave échec de Leipzig. La campagne de France, malgré des succès brillants mais sans lendemain, ouvrait la route de Paris où les Alliés entraient le 30 mars 1814.

14Mon père allait peut-être enfin nous être rendu. Pour nous, les grands événements de ce printemps n’avaient de réalité que dans cette attente. L’invasion de la France par les Cosaques, le départ de Napoléon pour l’île d’Elbe, le retour d’un roi à Paris faisaient pourtant l’objet de commentaires passionnés de toutes les relations de ma grand-mère, et on ne manquait pas de remercier le ciel qui rendait enfin au pays son vrai visage... Je prêtais une attention distraite aux conversations animées et sentencieuses que tenaient les grandes personnes : pour moi, peu importait qu’il y eut un empereur ou un roi, je souhaitais seulement le retour de mon père.

15Début mai, celui-ci put enfin venir nous embrasser. Ce fut une grande fête qui marquait la fin des graves tribulations qu’avait connues ma famille depuis quinze ans : guerre civile, exécutions, déportation d’un côté, exil, naufrages, combats navals, captivités de l’autre. À côté de cela, les quelques événements de ma vie me paraissent bien anodins.

16À peine rendu à notre affection, mon père dut nous quitter, nous laissant à nouveau dans l’inquiétude ; il était convoqué à Toulon par un conseil de guerre pour répondre de la perte de la Pomone en novembre 1811. Qu’est-ce que ça voulait dire : conseil de guerre ? Allait-on encore le mettre en prison ? Pourquoi n’avions-nous pas le droit d’aller vivre avec lui après tout ce temps de séparation ? Je ruminais ces questions auxquelles personne ne savait me répondre.

17Je venais d’avoir sept ans quand nous parvint, fin août, la bonne nouvelle. J’appris ainsi que mon père était « acquitté à l’unanimité » par les membres du Conseil. Bien plus, il était même considéré comme un héros pour avoir défendu son pavillon avec honneur dans des circonstances particulièrement dramatiques. Je ne comprenais rien à toutes ces histoires, mais j’étais très fier pour le « héros » et me rengorgeais sans vergogne auprès de mes camarades.

18Cette année 1814 fut décidément riche en événements. Après les affres du printemps et les angoisses de l’été, la joie que nous avait causée le jugement de Toulon fut assombrie par la nouvelle de la mort de ma grand-mère paternelle à Frencq en septembre. Je la connaissais à peine, mais il fallut faire dans la hâte le voyage en Pas-de-Calais pour assister à ses obsèques. C’est à cette occasion que je découvris le caravansérail de Rosamel où se tint une grande réunion de famille. Il y avait là des oncles et tantes de tous âges que nous devions, mon frère et moi, saluer chaque matin avec respect, mais je ne parvenais pas à distinguer la tante Marie-Joseph de la tante Marie-Elisabeth et je disparaissais bien vite tout honteux pour me réfugier à la ferme. Là je découvris un monde sans contrainte et chaleureux où je me trouvais plus à l’aise que dans les salons solennels du château.

19À partir de cet automne, nous fûmes un peu ballottés entre Brest qu’il fallut quitter pour Toulon — où nous passâmes les Cent-Jours dans l’expectative — et Cherbourg où mon père fut nommé à un poste important en janvier 1816. L’été de cette année-là, nous revînmes pour les vacances à Rosamel. Une surprise de taille nous y attendait. Toute la parentèle réunie deux ans auparavant avait disparu, remplacée par une garnison anglaise ! Le major général sir Vivian et lady Vivian occupaient le château avec toute leur suite de soldats vêtus de rouge et de domestiques emperruqués. C’était merveilleusement amusant pour un petit garçon de neuf ans et je fis part à mon père de mon désir de ressembler plus tard à ces superbes militaires rubiconds et rutilants. Cette idée fut assez fraîchement accueillie et je ne compris pas bien pourquoi. En fait, mon père n’était pas particulièrement heureux de devoir héberger des Anglais chez lui, même s’ils se comportaient en parfaits gentlemen. Il les avait tout de même combattus — avec acharnement — pendant une vingtaine d’années et avait été fait prisonnier deux fois. Pour lui, ce n’était guère agréable de leur faire des ronds de jambe, d’autant que ce n’était pas trop dans son caractère.

20Il avait donc confié la garde du domaine à son frère Armand qui avait pas mal roulé sa bosse, comme tout le monde à cette époque pleine d’événements. Né en 1779, celui-ci n’avait pas été trop inquiété pendant la Révolution, alors que sa mère — ma grand-mère donc — fut emprisonnée à Arras pendant la Terreur. Sous le Directoire, il s’était engagé dans les armées de la République. En 1807, il se trouvait à Toulon, capitaine au Corps impérial d’artillerie de Marine. C’est en cette qualité qu’il avait servi de second témoin lors de la déclaration de ma naissance en mairie de Toulon le 5 août 1807. À la chute de l’Empire, il avait, comme tant d’autres, reçu son congé et était rentré à Frencq où, pour l’heure, il accueillait les Anglais. C’était un original fieffé : en 1819, il épousa la tante Aline, de quinze ans son aînée.

21Je ne fus pas autorisé à aller assister à Dunkerque à l’embarquement des troupes russes qui quittèrent la France en 1817. J’aurais follement aimé pouvoir traîner sur les quais — où veille l’ombre du grand Jean Bart — envahis par ces demi-sauvages que les parisiens avaient vu, avec des frissons de terreur, défiler sur les Champs Élysées, telles les hordes mongoles tant redoutées dans les temps anciens. On racontait sur leur compte les pires horreurs, qu’ils éventraient ou décapitaient les hommes, qu’ils dévoraient les petits enfants et qu’ils faisaient aux femmes des choses épouvantables (regard entendu des bonnes gens). Bien plus amusant que les placides Britanniques qui vaquaient chez nous, se soûlant avec méthode et componction !

22J’ai demandé à mon père qui dirigeait l’opération de l’accompagner à Dunkerque, mais il n’a jamais voulu. Ce n’était évidemment pas la place d’un gamin de dix ans. Je suis resté à me morfondre dans le château trop grand et dans le bois trop sombre qui montait en pente raide vers le Mont de justice où l’on pendait jadis les malfaiteurs. De là haut, on apercevait la mer tout au fond, par dessus une campagne âpre et nue où d’énormes nuages chargés de pluie se bousculaient au ras des collines. J’avais dans les yeux le vague souvenir d’un pays de lumière au bord d’une mer très bleue et j’en rêvais souvent dans ma mansarde située sous les combles où s’engouffraient les vents du large et où les chats-huants menaient la nuit l’effrayant sabbat de leur chasse aux souris.

23Pendant ces années très agitées, nos études se poursuivaient vaille que vaille par l’entremise de précepteurs qui s’usaient à nous enseigner le latin et le grec, la physique et les mathématiques. À l’inverse de mon frère, constamment sérieux et pénétré dès l’enfance de l’idée qu’il devait se préparer avec assiduité à un brillant avenir, je ne manifestais qu’un goût limité pour les études austères et ne m’intéressais guère qu’à la littérature. En fait, je cherchais surtout à m’amuser aux dépens de nos malheureux maîtres auxquels je n’épargnais aucune de mes facéties de plus ou moins bon goût, mais rarement innocentes. Je passais beaucoup de temps à faire d’eux, presque ouvertement, des caricatures qui traduisaient sans ambiguïté mon irrévérence foncière. J’ai par la suite cultivé ce penchant à l’impertinence comme en fait foi certain carnet en votre possession. J’ai observé la même tendance chez certains membres de la lignée qui pratiquent volontiers une ironie assez dévastatrice.

24J’avais retrouvé le Midi avec une grande satisfaction en 1818. Je conserve un souvenir heureux des trois ans que j’y passai ensuite, jouissant d’une semi-liberté seulement tempérée par les remontrances de mon aîné, déjà un peu guindé, et qui se faisait un devoir de remplacer notre père pendant ses fréquentes campagnes à la mer. Je m’étais fait mon petit monde sur le port, où les matelots me connaissaient et où je goûtais les joies simples du commerce avec les petites gens. J’appris en même temps les réalités, parfois épicées, de la vie lorsqu’elle n’est pas entravée par les convenances.

Image img01.jpg

Corvette du type de la Danoïde

25J’aurais bien aimé poursuivre mes études et surtout mon apprentissage dans cet environnement qui me convenait parfaitement. Mais mon père fut inflexible. Avant son départ pour l’Amérique du Sud avec l’amiral P. Jurien de la Gravière en 1820, il m’avait inscrit au collège royal de la Marine à Angoulême pour la rentrée de 1821. Il fallut rejoindre ce sinistre établissement où je dus croupir trois longues années. J’y subis de mauvais gré les sujétions d’une contrainte permanente et d’une discipline à mon sens inutilement sévère. Mais on se fait à tout et j’appris là cette sorte de résignation qui consiste à s’arranger de ce que l’on peut ni changer ni éviter. Il faut avoir une grande force d’âme pour prendre en mains son destin et ne pas se le laisser imposer. La plupart du temps, comme vous et moi, on le subit sans vraiment l’infléchir, en se donnant seulement parfois l’illusion de décider de ceci ou de cela. C’est dans ces cas-là que se produisent justement les catastrophes... Laissons de côté ces considérations platement empiriques et partons sur la mer puisqu’il était donc écrit que je devais naviguer.

26En fait, j’éprouvai un véritable sentiment de libération quand je me retrouvai à Toulon en 1824 comme élève de 2e classe. À cette époque, écrit l’amiral E. Jurien de la Gravière dans ses souvenirs, « les cadres étant devenus insuffisants depuis que les armements se multipliaient, la plupart des états majors étaient complétés par des enseignes auxiliaires ou par des aspirants ». J’appris ainsi la pratique de mon métier en effectuant très tôt le service d’officier, sous la férule, cette fois plutôt bienveillante, d’anciens qui avaient beaucoup bourlingué. Il ne s’agissait que de missions secondaires, généralement sans surprise, en Méditerranée.

27Rapidement, les mauvais souvenirs d’Angoulême s’effacèrent et je découvris en même temps la fascination de la mer et les joies très concrètes du commandement. Les rigueurs de la discipline qui m’avaient naguère si lourdement pesé parce qu’elles m’avaient paru arbitraires prenaient ici une tout autre signification. Je les acceptai comme nécessaires et n’éprouvais plus à obéir le sentiment d’une contrainte absurde. Bien plus, j’exigeais moi même, si jeune que je fusse, une « soumission de tous les instants » selon l’inoubliable formule du « Règlement de discipline » que vous avez vous-même appris et fait appliquer dans votre jeunesse. Mais j’ai essayé de faire en sorte que mon autorité ne s’exerce pas de façon hargneuse ou violente, comme il était courant à cette époque. J’ai toujours préféré être aimé plutôt que craint.

28Les années 1824 à 1828 pendant lesquelles je me familiarisai avec la mer et les hommes, furent sans histoires sinon sans nuages. L’Histoire, je passai à côté puisque je ne fus pas présent à la grande journée de Navarin qui consacra la libération de la Grèce du joug ottoman. Les nuages furent plutôt d’ordre intime, comme il advient quand on a vingt ans et le cœur prompt à s’enflammer.

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