Politique et métropole

Les questions les plus complexes auxquelles sont aujourd’hui confrontés les gouvernements locaux concernent les aires métropolitaines. Comment gérer en effet les mouvements continus d’étalement urbain ? Quelles solutions apporter à la dissociation croissante s’opérant au fil des ans entre les espaces de vie des individus et leurs espaces politico-institutionnels ? Face aux nouveaux enjeux - développement économique, ségrégation sociospatiale, protection de l’environnement... - qui justifient plus encore qu’auparavant des comportements et pratiques de coopération, la démocratie territoriale se trouve paradoxalement soumise à un processus global de fragmentation qui fragilise substantiellement la légitimité de son action. Les sciences sociales et en particulier la science politique se devaient donc d’étudier les effets profonds et multiples de ce décalage grandissant sur le fonctionnement de la démocratie territoriale. Le GRALE (Groupement de recherches sur l’administration locale en Europe) et le Laboratoire européen associé du CNRS CODE (Comparer les démocraties en Europe) ont ainsi décidé de relever ce défi scientifique en soutenant, entre 2003 et 2006, un programme de recherche comparative internationale, l’Observatoire international des métropoles (OIM). Issu de ce programme, l’ouvrage présente une série d’analyses approfondies, nationales et comparatives, des principaux enjeux socio-politiques de la métropolisation dans différents pays occidentaux.


Publié le : jeudi 16 juin 2016
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EAN13 : 9782271091567
Nombre de pages : 256
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Politique et métropole

Une comparaison internationale

Vincent Hoffmann-Martinot et Jefferey Sellers (dir.)
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2007
  • Date de mise en ligne : 16 juin 2016
  • Collection : Urbanisme
  • ISBN électronique : 9782271091567

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http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9782271064165
  • Nombre de pages : 256
 
Référence électronique

HOFFMANN-MARTINOT, Vincent (dir.) ; SELLERS, Jefferey (dir.). Politique et métropole : Une comparaison internationale. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2007 (généré le 20 juin 2016). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/9450>. ISBN : 9782271091567.

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© CNRS Éditions, 2007

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Les questions les plus complexes auxquelles sont aujourd’hui confrontés les gouvernements locaux concernent les aires métropolitaines. Comment gérer en effet les mouvements continus d’étalement urbain ? Quelles solutions apporter à la dissociation croissante s’opérant au fil des ans entre les espaces de vie des individus et leurs espaces politico-institutionnels ? Face aux nouveaux enjeux - développement économique, ségrégation sociospatiale, protection de l’environnement… - qui justifient plus encore qu’auparavant des comportements et pratiques de coopération, la démocratie territoriale se trouve paradoxalement soumise à un processus global de fragmentation qui fragilise substantiellement la légitimité de son action. Les sciences sociales et en particulier la science politique se devaient donc d’étudier les effets profonds et multiples de ce décalage grandissant sur le fonctionnement de la démocratie territoriale. Le GRALE (Groupement de recherches sur l’administration locale en Europe) et le Laboratoire européen associé du CNRS CODE (Comparer les démocraties en Europe) ont ainsi décidé de relever ce défi scientifique en soutenant, entre 2003 et 2006, un programme de recherche comparative internationale, l’Observatoire international des métropoles (OIM). Issu de ce programme, l’ouvrage présente une série d’analyses approfondies, nationales et comparatives, des principaux enjeux socio-politiques de la métropolisation dans différents pays occidentaux.

Sommaire
  1. Liste des auteurs

  2. Introduction

    Jefferey Sellers et Vincent Hoffmann-Martinot
  3. Chapitre premier. Déploiement et recomposition de l’espace métropolitain au Canada : une analyse politique

    Jean-Pierre Collin, Mélanie Robertson et Mathieu Charron
    1. Métropoles et banlieues : une poussée continue
    2. La forme urbaine : dispersion et concentration
    3. Transformations sociales et polarisation spatiale
    4. Recompositions territoriales au sein des régions métropolitaines
    5. Impact de la métropolisation sur les comportements électoraux et politiques
  4. Chapitre 2. Métropolisation et politique aux États-Unis : d’un modèle unique à des configurations multiples

  1. Jefferey Sellers
    1. Métropolisation et suburbanisation aux États-Unis
    2. Les différents types d’aires métropolitaines aux États-Unis : une classification
    3. Dispersion de la population et fragmentation géopolitique
    4. Les disparités villes-centres/banlieues
    5. Comportement politique et suburbanisation aux États-Unis
    6. Des tendances communes mais des modèles multiples
  2. Chapitre 3. Les aires métropolitaines et leur impact politique en Allemagne

    Mélanie Walter-Rogg
    1. La structure spatiale de l’Allemagne
    2. Les définitions des métropoles en Allemagne
    3. La métropolisation en Allemagne
    4. Les attitudes et le comportement politiques dans les aires métropolitaines
    5. Conclusion et perspectives de recherche
  3. Chapitre 4. Différenciation sociospatiale et changement politique en Suisse

    Daniel Kübler et Urs Scheuss
    1. Agglomérations en suisse
    2. Fragmentation géopolitique
    3. Polarisation socio-économique
    4. Une différenciation spatiale du comportement politique ?
  4. Chapitre 5. Vers une américanisation des aires métropolitaines françaises ?

    Vincent Hoffmann-Martinot
    1. Métropolisation et étalement urbain dans les aires urbaines françaises
    2. Un niveau élevé et variable de fragmentation géopolitique
    3. Comparaisons entre aires urbaines
    4. Comparaisons intramétropolitaines
    5. Dans quelle mesure les attitudes politiques des citoyens sont-elles déterminées par leur commune de résidence ?
  5. Chapitre 6. L’émergence du fait métropolitain en Espagne

    Carlos Alba et Carmen Navarro
    1. Définition des aires métropolitaines
    2. La dynamique métropolitaine : expansion, étalement urbain et spécialisation fonctionnelle
    3. La fragmentation géopolitique
    4. Comparaison des aires métropolitaines
    1. La participation électorale dans les aires métropolitaines : abstentionnisme ou mobilisation politique ?
  1. Chapitre 7. Le processus de métropolisation et ses effets en République tchèque

    Tomáš Kostelecký et Daniel Čermák
    1. Définition des aires métropolitaines
    2. La dynamique de la croissance métropolitaine
    3. Le processus de suburbanisation en République tchèque
    4. La fragmentation géopolitique des aires métropolitaines
    5. La polarisation économique et sociale des métropoles
    6. Les conséquences politiques de la suburbanisation
  2. Chapitre 8. Les dynamiques de métropolisation en Israël

    Eran Razin et Anna Hazan
    1. Les aires métropolitaines en Israël : définition et croissance
    2. Les processus de suburbanisation
    3. Métropolisation et gouvernement local
    4. La structure spatiale et les caractéristiques de polarisation socio-économique
    5. Les implications du changement métropolitain sur le comportement politique
  3. Conclusion. La métropolisation de la politique

    Vincent Hoffmann-Martinot et Jefferey Sellers
    1. Les tendances à la métropolisation
    2. Les tendances à la suburbanisation
    3. La fragmentation géopolitique
    4. La polarisation socio-économique métropolitaine
    5. La polarisation politique métropolitaine
    6. Métropolisation et richesse
  4. Bibliographie

Liste des auteurs

C. Alba

Département de science politique et d’administration, Faculté de droit, Université autonome de Madrid, Espagne.

D. Čermák

Académie tchèque des sciences, Institut de sociologie, République tchèque.

M. Charron

Groupe de recherche sur l’innovation municipale Villes Régions Monde, INRS-Urbanisation, Culture et Société, Montréal, Canada.

J.-P. Collin

Groupe de recherche sur l’innovation municipale Villes Régions Monde, INRS-Urbanisation, Culture et Société, Montréal, Canada.

A. Hazan

Direction de l’administratrion, ministère de l’Intérieur, Jérusalem, Israël.

V. Hoffmann-Martinot

CERVL-CNRS, Institut d’études politiques, Bordeaux, France, et Laboratoire européen associé CODE (Comparer les démocraties en Europe).

T. Kostelecký

Académie tchèque des sciences, Institut de sociologie, République tchèque.

D. Kübler

Département de science politique, Université de Zürich, Suisse.

C. Navarro

Département de science politique et d’administration, Faculté de droit, Université autonome de Madrid, Espagne.

E. Razin

Département de géographie, Université hébraïque de Jérusalem, Israël.

M. Robertson

Groupe de recherche sur l’innovation municipale Villes Régions Monde, INRS-Urbanisation, Culture et Société, Montréal, Canada.

U. Scheuss

Département de science politique, Université de Zürich, Suisse.

J. Sellers

Département de science politique, Université de Californie du Sud, Los Angeles, États-Unis.

M. Walter-Rogg

Institut de sciences sociales, Université de Stuttgart, Allemagne, et Laboratoire européen associé CODE (Comparer les démocraties en Europe).

Introduction

Jefferey Sellers et Vincent Hoffmann-Martinot

Au cours de ce xxie siècle, les régions urbaines vont devenir le cadre de vie politique, économique et sociale d’une majorité croissante de citoyens dans le monde (United Nations Commission on Human Settlement, 1996). Cette transformation se répercutera sur la culture, la vie publique et la politique de nombreux pays. Les villes sont aussi anciennes que la civilisation, et la division entre le rural et l’urbain est depuis longtemps un thème central des études consacrées à la modernisation politique. Pourtant, les sciences sociales commencent à peine à s’intéresser aux effets de la concentration de la plupart, voire de la quasi-totalité de la population à l’intérieur ou à la périphérie des centres urbains.

La forme actuelle des régions urbaines les différencie de plus en plus des centres urbains des époques précédentes. Les démographes attachent désormais beaucoup plus d’importance aux régions métropolitaines comme forme prédominante de peuplement qu’à la simple opposition entre le rural et l’urbain. Toutes les concentrations urbaines importantes sont entourées de centres urbains liés entre eux et de zones partiellement urbanisées qui leur sont rattachées. En Europe, en Amérique du Nord et au-delà, ces zones suburbaines ou périurbaines sont souvent davantage peuplées que les villes-centres (cf. Bryant, Coppack et Mitchell, 2000 ; FOBP 2001 ; Gonen, 1995 ; Julien, 2000 ; Katz et Lang, 2003).

De nombreuses évolutions ont contribué à transformer les villes en régions urbaines. Les concentrations urbanisées ont grandi. Les nouvelles technologies dans les moyens de transport et la communication ont augmenté la mobilité. De plus en plus d’habitants et d’entreprises ont trouvé plus économique de profiter des avantages liés aux villes-centres depuis leur périphérie. Grâce à l’amélioration constante de leurs conditions matérielles, les habitants de la classe moyenne ont réalisé qu’ils pouvaient bénéficier des aménités des petites communes rurales, sans pour autant sacrifier les avantages de la grande ville. Les résidents des classes moyenne et supérieure qui s’installent dans des zones suburbaines échappent à un contact trop étroit avec les pauvres, ruraux ou urbains. Les majorités ethniques et raciales se sont séparées des minorités et des populations immigrantes des zones urbaines plus centrales.

Les aires métropolitaines et leurs communes apparaissent ainsi comme des contextes influençant de plus en plus la gouvernance et la politique, largement sous-estimés dans les recherches comparatives internationales existantes qui reposent généralement sur des études nationales ou des analyses de données individuelles telles que des sondages. Plusieurs publications récentes portant sur les États-Unis, ont été consacrées aux conséquences de la résidence suburbaine sur le comportement politique, qui ne peuvent pas être simplement réduites à la variation de la composition économique ou sociale des villes et des banlieues américaines (Gains-borough, 2001 ; Oliver, 2001 ; Orfield, 2002). Il apparaît que des effets liés au lieu d’habitation et aux contextes métropolitains peuvent aussi expliquer certains aspects des changements culturels enregistrés dans l’ensemble du monde développé au cours des dernières décennies (Inglehart, 1997 Clark et Hoffmann-Martinot, 2003). Cependant, ces effets ont rarement été ne serait-ce que testés en dehors des États-Unis (cf. cependant Walks, 2004a).

De même, les recherches sur la gouvernance et la politique aux États-Unis ont porté sur les effets de la fragmentation gouvernementale et de la polarisation politique dans ce pays (voir Stephens et Wikstrom, 2000 ; Orfield, 2002 ; Feiock, 2004). Bien que les travaux sur la gouvernance métropolitaine tendent à se développer dans d’autres pays que les États-Unis (Jouve et Lefèvre, 2002 ; Baraize et Négrier, 2001), les comparaisons internationales demeurent dans ce domaine tout à fait exceptionnelles.

Le projet de l’Observatoire international des métropoles (OIM) est né au cours de l’été 2002, alors que Jefferey Sellers effectuait un séjour en tant que chercheur étranger invité par le CNRS au CERVL-Pouvoir, Action publique, Territoire à Sciences Po Bordeaux. Il nous est alors apparu que, malgré un nombre croissant de publications sur les régions métropolitaines en Europe, les enjeux politiques de la métropolisation n’avaient donné lieu à aucun programme de recherche conséquent. Grâce à notre coopération étroite avec l’Institut de sciences sociales de l’Université de Stuttgart – qui s’est concrétisée en 2005 avec la création du Laboratoire européen associé du CNRS Comparer les démocraties en Europe (CODE) associant les politologues de Bordeaux et de Stuttgart – une première rencontre internationale de chercheurs déterminés à explorer cette problématique s’est tenue à Stuttgart le 28 septembre 2002. Au cours des mois suivants, le GRALE (Groupe de recherches sur l’administration locale en Europe) et le comité de recherche Études comparatives sur les gouvernements locaux de l’Association internationale de science politique (IPSA) ont décidé d’apporter leur soutien à la création de l’OIM sous la forme de séminaires comparatifs organisés entre 2004 et 2006. Ce projet poursuit un double objectif. Il s’agit d’une part de constituer une base de données sur l’évolution des aires métropolitaines de plus de 200 000 habitants dans 15 pays d’Amérique du Nord et d’Europe, mais aussi en Israël et en Afrique du Sud. Cette base doit également permettre d’examiner et de tester un certain nombre d’hypothèses concernant la politique dans les métropoles dans une perspective comparative internationale.

Le premier défi que le projet OIM a dû relever a été de définir avec suffisamment de précision et de cohérence notre objet de recherche. Un inventaire des méthodes de délimitation des aires métropolitaines a vite révélé une multitude de définitions métropolitaines. Les variations de définition statistique résultaient souvent de types distinctifs d’activité métropolitaine dans des sociétés différentes (voir les tentatives initiales de méthodologie comparative déjà menées par Gibbs et Schnore en 1960, et Weiler en 1971). Plutôt que de nous priver de l’apport des précédents efforts de formulation de définitions nationales, nous avons décidé de travailler à partir de définitions officielles à peu près comparables au Canada, en France, en Suède et aux États-Unis, fondées principalement sur les échanges économiques et les migrations alternantes entre communes. Pour les autres pays, où n’existait pas de définition officielle des aires métropolitaines, les représentants de l’OIM ont eu recours à des procédures aussi proches que possible de la nomenclature canadienne.

Cet ouvrage a été conçu comme une étude globale et comparative de l’évolution métropolitaine récente, et des changements politiques qui lui sont associés. À l’origine, en nous situant par rapport à une littérature centrée sur la réalité observée aux États-Unis, nous avons défini une problématique axée sur la correspondance entre chaque pays étudié et ce modèle. Mais il est rapidement apparu que nos résultats ne reflétaient pas une simple diffusion de schémas spatiaux caractéristiques des États-Unis. La métropolisation et nombre de ses conséquences sur la politique et la gouvernance tendent à converger dans la plupart des sociétés industrielles avancées, mais aussi dans des pays en développement. En reformulant nos objectifs analytiques, nous avons élaboré 5 hypothèses, ou séries d’hypothèses, bien distinctes, que nous avons testées à l’échelle de chaque nation considérée :

  • les aires métropolitaines, composées de villes-centres et de banlieues ou de villes proches, tendent à dominer de plus en plus les sociétés industrielles avancées (les dynamiques métropolitaines sont également de plus en plus présentes dans les pays en développement) ;

  • l’étalement urbain dans les banlieues et les communes périurbaines tend à s’accroître en termes spatiaux et démographiques ;

  • l’extension croissante au-delà des limites de la ville-centre conduit à une fragmentation de plus en plus élevée des aires urbaines ;

  • la dynamique de métropolisation s’accompagne d’une polarisation sociale et économique intramétropolitaine, en particulier entre villes-centres et périphéries ;

  • dans les banlieues, les orientations politiques sont soumises à des facteurs spécifiques de changement qui influencent la politique locale :

    • la montée des classes moyennes et moyennes-supérieures en dehors des villes-centres a créé de nouvelles bases pour les partis conservateurs ;

    • On enregistre davantage de soutien pour les indépendants et plus de volatilité électorale dans les nouvelles banlieues

    • les nouvelles banlieues se caractérisent par un déclin des niveaux de participation et d’engagement politiques.

Dans les chapitres qui suivent, les chercheurs de l’OIM de plusieurs pays d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Israël ont essayé de vérifier l’applicabilité de ces hypothèses. Plutôt qu’une enquête exhaustive sur les mécanismes de causalité qui relient les transformations métropolitaines aux changements politiques, les résultats de ces recherches doivent être lus et interprétés comme étant de nature encore exploratoire. Nous avons en tout cas veillé à assurer un maximum de comparabilité entre ces différentes contributions en utilisant des mesures et des variables communes. Dans le chapitre de conclusion, en rassemblant une partie de ces données, nous synthétisons les structures récurrentes qui sont apparues, et traçons un certain nombre de pistes de recherche prometteuses pour l’avenir.

Chapitre premier. Déploiement et recomposition de l’espace métropolitain au Canada : une analyse politique

Jean-Pierre Collin, Mélanie Robertson et Mathieu Charron
Note de l'auteur

Merci à Jaël Mongeau, qui a également collaboré à cette étude.

Au Canada comme dans les autres pays industrialisés, le phénomène de la métropolisation a entraîné depuis la Seconde Guerre mondiale une concentration croissante des populations et de l’activité économique dans quelques grandes métropoles. La transformation de l’écoumène induite par cette concentration s’accompagne de nombreux autres phénomènes. Les régions métropolitaines ont été soumises à une suburbanisation accélérée et multiforme, à des mouvements de polarisation, ainsi qu’à de nouveaux types de ségrégation spatiale. De surcroît, on assiste à la transformation des fonctions urbaines et du cadre bâti. Analysant l’évolution de l’occupation du sol à l’aide des concepts de transition et de continuité, Filion et al . distinguent 3 phases dans l’urbanisation du Canada : « le développement des villes, achevé vers la fin de la Seconde Guerre mondiale ; l’essor des métropoles, entre la guerre et le milieu des années 70 ; puis le déploiement de la banlieue, qui sans doute se prolongera1 » (Filion, Bunting et Gertler, 2000, p. 6).

Ce passage de l’urbain au métropolitain, allié à la consécration de la banlieue, a des conséquences politiques. Il entraîne notamment des redécoupages territoriaux : depuis le début des années 90, des réformes municipales ou régionales ont eu lieu dans toutes les provinces canadiennes (Desrochers et Blais, 2002). En outre, les grandes villes se font de plus en plus présentes sur la scène nationale. Elles réclament, d’une part, un nouveau statut constitutionnel, et d’autre part, la mise en place d’une politique urbaine pancanadienne (Collin et Léveillée, 2003 ; Hah et al., 2002 ; Wolfe, 2003 ; Sancton et Young, 2004).

Le système urbain canadien s’insère dans la dynamique métropolitaine nord-américaine, mais il présente des particularités qu’il convient de signaler. La première, à caractère politique, est que la suburbanisation de ses villes n’a pas suivi le modèle américain. Au Canada, la polarisation entre villes centrales et périphéries urbaines est moins marquée ; en outre, de manière générale, les villes centrales conservent une plus grande part de la population et de l’activité économique de leur région. Aussi ne paraissent-elles pas spécialement désavantagées quand on les compare à leur banlieue, contrairement aux villes centrales américaines, en forte régression depuis la Seconde Guerre mondiale. Il faut signaler que la réorganisation du monde municipal canadien emprunte bien davantage la voie de solutions institutionnelles mises en œuvre par les gouvernements provinciaux, lesquels sont dotés de beaucoup plus de pouvoir sur l’organisation municipale que les gouvernements des États américains. D’où par exemple cette autre spécificité : au Canada, les régions métropolitaines et celles des capitales provinciales sont relativement peu morcelées. « Banlieue » peut donc prêter à confusion dans le contexte canadien, car il n’est pas rare que les villes centrales canadiennes incluent des zones suburbaines (et les cas se multiplient avec les fusions municipales).

Ce chapitre se divise en 5 parties. Dans la première, après avoir situé la dynamique canadienne dans le contexte nord-américain, d’une part, nous verrons les méthodes servant à définir les aires urbaines et métropolitaines au Canada et, d’autre part, nous examinerons sommairement l’évolution de la distribution de la population urbanisée depuis 1971, ceci afin d’éclairer les transformations du paysage urbain. Dans la deuxième partie, nous relèverons les conclusions significatives de la littérature consacrée au système urbain canadien en ce qui a trait aux processus démographiques, économiques et socioculturels. Puis, nous nous intéresserons aux enjeux de développement des villes centrales et des banlieues qui forment les 17 régions métropolitaines (200 000 habitants et plus). Dans la troisième partie, afin de comparer les métropoles canadiennes et étatsuniennes, nous examinerons les inégalités spatiales et la polarisation au sein de ces dernières, à l’aide des indices de « problèmes urbains » conçus par Nathan et Adams. Dans la quatrième partie, nous étudierons la réorganisation des régions métropolitaines en cours depuis le milieu des années 90, en soulignant le faible niveau de fragmentation politique des métropoles canadiennes. Dans la dernière partie, nous verrons comment la métropolisation et la suburbanisation croissantes ont fait évoluer les comportements politiques et électoraux de la société, et esquisserons un programme de recherche sur l’évolution des politiques urbaines touchant les régions métropolitaines au Canada.

Métropoles et banlieues : une poussée continue

Après la Seconde Guerre mondiale et surtout depuis les années 70, le développement du Canada est marqué par la croissance des régions métropolitaines (Claval, 1991). Les contours éclatent et se redessinent, tandis que la banlieue envahit les zones rurales (Tomalty, 1997). Le trait principal de ce phénomène complexe d’étalement urbain est la dispersion non planifiée de la population et des activités qui modifie, en même temps que le système urbain, la démographie, l’économie, les structures sociales et l’organisation politique (Bryant, 1990).

Il n’entre pas dans notre propos de recenser les facteurs qui ont façonné la croissance des régions métropolitaines du Canada ou de départager leurs influences Nous concentrerons notre attention sur quelques éléments qui ont joué un rôle clé dans la configuration – le devenir des principales régions, à commencer par les transformations récentes du système urbain.

Spécificités canadiennes dans le cadre nord-américain

De nombreux auteurs ont étudié le développement urbain du Canada et des États-Unis, et la plupart ont relevé deux constantes qui, depuis l’ère de la colonisation, sont communes aux deux pays : 1) le déplacement vers l’ouest du centre de gravité du peuplement et de l’activité économique (déplacement qu’illustre la perte du titre de métropole économique par Québec au profit de Montréal dans les années 30, et par Montréal au profit de Toronto dans les années 60) ; et 2) la concentration croissante de la population au sein des régions métropolitaines2.

Le système urbain canadien fait incontestablement partie du système urbain nord-américain, mais il s’en distingue à plusieurs égards. Dans un ouvrage paru en 1986, partant de l’idée que la réalité canadienne ne différait pas fondamentalement de la réalité américaine, Goldberg et Mercer ont voulu étudier le développement urbain, métropolitain et suburbain du Canada en le situant dans la dynamique continentale. Diverses hypothèses expliquaient, selon eux, que les régions urbaines aient rarement été étudiées en référence au contexte métropolitain, contrairement à celles des États-Unis. Par rapport aux métropoles américaines, ils ont constaté que les métropoles canadiennes étaient plus denses, que le déclin de la croissance économique de la ville centrale au profit de la banlieue en raison du déplacement de l’emploi vers cette dernière y était plus lent, qu’elles continuaient d’attirer les ménages et qu’elles présentaient un taux de criminalité plus faible. En conséquence, le profil démographique, socio-économique et ethnoculturel de la ville centrale canadienne était plus proche de celui de sa banlieue, d’où un meilleur équilibre au sein de la région métropolitaine dans son ensemble. En somme, la perte de qualité de vie dans les villes centrales qui caractérisait la dynamique américaine n’était pas observée au Canada, où les villes centrales ne semblaient pas particulièrement défavorisées par rapport à leur banlieue. Ces constats, il est vrai, se rapportaient aux villes et régions métropolitaines de grande taille : le fossé entre centre et frange suburbaine se révélait moins profond dans les agglomérations américaines de taille moyenne ou petite (voir le chapitre de Sellers dans ce volume ; Gardner, 2001).

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