Polylogue

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Polylogue analyse diverses pratiques de symbolisation : de la plus archaïque, la langue, le discours de l’enfant ou de l’adulte, en passant par la peinture de la Renaissance (Giotto, Bellini) et la littérature moderne (Artaud, Joyce, Céline, Beckett, Bataille, Sollers), jusqu’à leurs approches par les « sciences humaines » actuelles ; linguistique (classique ou moderne), sémiotique, épistémologie, psychanalyse.Traversant des époques charnières – Chrétienté, Humanisme, XXe siècle – et interrogeant l’usure des anciens codes comme l’affirmation d’une nouvelle identité, d’une nouvelle signification, le livre pose en permanence la question du sujet parlant. Il démontre, par son trajet, que la seule positivité acceptable à l’époque moderne est la multiplication des langages, des logiques, des pouvoirs. Poly-logue : pluralisation de la rationalité comme réponse à la crise de la Raison occidentale.Julia Kristeva, linguiste, écrivain et psychanalyste, est professeur à l'Institut universitaire de France (Université Paris-7 Denis Diderot). Elle est l'auteur de nombreux essais et romans traduits dans le monde entier.
Publié le : jeudi 29 octobre 2015
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EAN13 : 9782021299991
Nombre de pages : 544
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Du même auteur

AUX MÊMES ÉDITIONS

Sèméiotikè

Recherches pour une sémanalyse

« Tel Quel », 1969

et « Points Essais », no 96, 1978

 

La Révolution du langage poétique

L’avant-garde à la fin du XIXe siècle

Lautréamont et Mallarmé

« Tel Quel », 1974

et « Points Essais », no 174, 1985

 

La Traversée des signes

« Tel Quel », 1975

 

Folle vérité : vérité et vraisemblance

du texte psychotique

(édition)

« Tel Quel », 1979

 

Pouvoirs de l’horreur

Essai sur l’abjection

« Tel Quel », 1980

et « Points Essais », no 152, 1983

 

Le Langage cet inconnu

Une initiation à la linguistique

« Points Essais », no 125, 1981

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

Le Texte du roman

Approche sémiologique d’une structure

discursive transformationnelle

Mouton, La Haye, 1970

 

Des Chinoises

Des Femmes-Antoinette Fouque, 1974 ;

réed. Pauvert, 2005

 

Histoires d’amour

Denoël, « L’infini », 1983

Gallimard, « Folio », 1985

 

Au commencement était l’amour

Psychanalyse et foi

Hachette Littératures, 1985

LGF, 1997

 

Soleil noir

Dépression et mélancolie

Gallimard, 1987

et « Folio », 1989

 

Étrangers à nous-mêmes

Fayard, 1988

Gallimard, « Folio », 1991

 

Les Samouraïs

Fayard, 1990

Gallimard, « Folio », 1992

 

Lettre ouverte à Harlem Desir

Rivages, 1990

 

Le Vieil Homme et les Loups

Fayard, 1991

LGF, 1996

 

Les Nouvelles Maladies de l’âme

Fayard, 1993

LGF, 1997

 

Le Temps sensible

Proust et l’expérience littéraire

Gallimard, 1994

et « Folio essais », 2000

 

Pouvoirs et limites de la psychanalyse

vol. 1. Sens et non-sens de la révolte : discours direct

Fayard, 1996, LGF, 1999

vol. 2. La Révolte intime

Fayard, 1997, LGF, 2000

 

Possessions

Fayard, 1996

LGF, 2001

 

Le Féminin et le Sacré

(en collab. avec Catherine Clément)

Stock, 1998

Pocket, « Agora », 2007

 

Contre la dépression nationale

Entretiens avec Philippe Petit

Textuel, 1998

 

Visions capitales

Exposition, Musée du Louvre, Paris, 27 avril-29 juin 1998

Réunion des musées nationaux, 1998

 

L’Avenir d’une révolte

Calmann-Lévy, 1998

 

Le Génie féminin

vol. 1. Hannah Arendt

Fayard, 1999 et Gallimard « Folio essais », 2003

vol. 2. La Folie : Mélanie Klein ou la matricide

comme douleur et comme créativité

Fayard, 2000 et Gallimard « Folio essais », 2003

vol. 3. Colette

Fayard, 2002 et Gallimard « Folio essais », 2004

 

Au risque de la pensée

Éditions de l’Aube, 2001

et « L’Aube poche essai », 2006

 

Micropolitique

Éditions de l’Aube, 2001

 

Lettre au président de la République

sur les citoyens en situation de handicap

Fayard, 2003

 

Chroniques du temps sensible

Éditions de l’Aube, 2003

 

Meurtres à Byzance

Fayard, 2004

 

Notre Colette

(direction)

Presses universitaires de Rennes, 2004

 

Colette. Un génie féminin

Éditions de l’Aube, 2004, 2007

 

La Haine et le Pardon

(en collab. avec Pierre-Louis Fort)

Fayard, 2005

 

L’Amour de soi et ses avatars

Démesure et limites de la sublimation

Nantes, Éditions Pleins feux, 2005

 

Handicap

Le temps des engagements

Premiers états généraux, Paris, 20 mai 2005

(co-direction avec Charles Gardou)

PUF, 2006

 

Seule, une femme

La Tour-d’Aigues, Éd. de l’Aube, 2007

 

Cet incroyable besoin de croire

Bayard, 2007

Avant-propos


Ce livre essaie d’analyser diverses pratiques de symbolisation : de la plus archaïque, la langue, le discours, en passant par la littérature et la peinture, jusqu’à leurs approches par des techniques spécifiées (linguistique, sémiotique, épistémologie, psychanalyse).

La question du sujet – dissous, survivant, renaissant – est ainsi constamment posée, à travers des époques charnières (Moyen Age, Renaissance, XXe siècle) : usure des anciens codes, constitution de nouveaux dispositifs pour l’affirmation d’une nouvelle identité, d’une nouvelle signification. Il s’agit en somme d’indiquer, à chaque fois, comment a pu émerger, du négatif assumé jusqu’à l’évanouissement de sens, une positivité neuve. Problème brûlant d’actualité. Mais qui, de nos jours, paraît n’avoir d’autre solution que celle d’une analyse et d’une histoire des réponses antérieures.

Car, s’il est vrai que les mass media, après le fascisme et le stalinisme, ont illustré la fin de l’individu et du mythe de la communauté, seules des tentatives exceptionnelles, populaires et uniques à la fois, demeurent aujourd’hui comme relève, dans des expériences singulières, des inquiétudes qui, dans le passé, s’énonçaient en langages universels : religion, philosophie, sciences humaines, arts. Mais la possibilité même d’aborder ces soliloques communautaires comme tels implique qu’ils ont perdu leur force de conjuration du négatif.

Polylogue – travail étalé sur des années – analyse donc la constitution de quelques illusions communes la Langue, le Discours, la Linguistique, la Peinture, la Littérature, pour atteindre, dans leurs failles et leurs dissolutions, ce que la symbolisation qu’elles réalisent a de singulier, dans son universalité prétendue, en son rapport aux pulsions aux prises avec une vie, une société, une histoire unique. Si les sciences du symbolique nous conduisent alors immanquablement à la psychanalyse, celle-ci, en parlant hors d’un transfert concret, apparaît aussi comme une généralisation (la dernière ?) et, de toute façon, ouvre sur un abîme qui est probablement l’enjeu des temps modernes : l’articulation de la biologie au sens, donc l’animal comme parlant. Ici, nos analyses se taisent, et les discours dits psychotiques, branchés à vif sur le sens fait corps, entrent en jeu, tandis que la rationalité s’y mesure selon le poids qu’elle peut supporter de mort ou de non-sens.

Polylogue est un pari : s’il est vrai qu’un discours éclairant, totalisant, est faux, il est néanmoins possible d’éviter le déluge des pulsions comme le signifiant filant fasciné de vide, pour que s’éveille, dans des dires singuliers, un sujet unique qui s’y pose, positif, et qui appelle à l’inimitable, à l’irrécupérable de tous.

Pari non pas d’Une Résurrection, mais de relèves multiples, à chaque fois spécifiques, de la mort – cette hystérique obsédante – dans des langages dont la multitude est la seule marque de l’existence d’une vie.

Ce recueil interpelle par conséquent un lieu rare, peut-être difficile, où la subjectivité d’un individu passe dans des enjeux qui, sans être des universaux, ont la généralité d’une logique : le corps confinant à l’intellect, l’intime au neutre.

C’est le surmoi, menacé et menaçant de retour, qui s’y subtilise, en s’énonçant dans des espaces et selon des modes pluriels : poly-logue, multiplication de la rationalité, transposition de l’Un sur des registres variés qui s’approchent de plus en plus de l’innommable : le refoulement « originaire ».

Singularité déterminante, la différence sexuelle, c’est-à-dire ici l’éternel exil d’une femme par rapport au sens, favorise peut-être la tension invoquée et offerte, qui serre et confronte les domaines, glissant sur l’inquiétante étrangeté du signifiant immédiat (la langue française est, partant, secondaire) pour viser une parenté avec le geste idéal du calligraphe chinois dont l’énergie, traversant, brasse corps et pensée dans une même trace.

Que le fameux « continent noir » de la féminité, loin d’être la dernière communauté possible, comme on l’imagine, soit prêt, au-delà de son agressivité embrasant tout sens existant, à accueillir, à entendre, à faire renaître des logiques multiples, polyvalences de l’Un, qui assurent de nouvelles subtilisations du surmoi, singulièrement pour tous : voilà ce qui émergera, peut-être, au fil des lectures.

L’être parlant qui s’y profile n’est ni le « Sujet » d’une seule structure de sens ni le cri de « pas de sujet » de la pression libidinale défrayant la langue. Mais cette ubiquité furtive, que portent les ondes indécidables de l’information contemporaine, et qui fait renaître l’Un, nombre réel pour ceux qui parlent, infiniment, indéfiniment, tolérant des logiques, des paroles, des existences multiples.

COMMENT PARLER À LA LITTÉRATURE



Politique de la littérature*1


I. On le sait depuis Platon, la politique est ce qui prescrit une commune mesure et fait ainsi exister une communauté. Or, la commune mesure de base, c’est le langage. Donc l’animal est politique dans la mesure où il parle.

La politique conservatrice est une préservation de la mesure que représente le souverain (le chef) censé pouvoir se livrer à une autorégulation. La politique de révision (révisionniste) remplace une commune mesure par une autre, le nouveau code étant appuyé par un nouveau chef (Staline) ou par un anonymat terne (le technocratisme moderne). La politique révolutionnaire, quand elle n’est pas une répétition, devrait être le temps où la politique (la commune mesure, donc le langage) se brise.

Qu’est-ce qui, dans ce qu’on dit, tombe sous l’effet de la mesure ?

La linguistique dit : tout. Le structuralisme trouve la systématicité de son objet des phonèmes aux sèmes, en passant par la rhétorique. La grammaire générative considère le langage comme un objet formel, à signes immotivés, s’articulant dans une infinité dénombrable, voire finie, et se fait forte d’y intégrer la sémantique et la pragmatique. La science du langage poursuit sa vision platonicienne d’un objet mesurable, sans dépense. La politique de la linguistique se mesure à l’enfermement structural ou systématique du langage dans la mathesis. Pourtant, les lapsus, les jeux de mots, le « style », témoignent de quelques dérangements de la structure qui, bien sûr, se refait, mais en portant la trace d’une hétérogénéité. Le générativiste la refuse : la contrainte de l’hétérogène n’intéresse pas l’ordre logique du langage. Le structuraliste veut la schématiser : il se limite aux figures rhétoriques.

Au contraire, à partir d’une position dialectique et matérialiste, deux modalités de la signifiance sont à prendre en considération pour faire apparaître ce qui, dans le langage, change de politique. (Rappelons, en passant, le « dualisme » maintes fois affirmé de Freud.)

J’appellerai la première : le symbolique. Elle comprend ce qui, dans le langage, est de l’ordre du signe, c’est-à-dire et en même temps de la nomination, de la syntaxe, de la signification et de la dénotation d’un « objet » d’abord, ou d’une « vérité » scientifique ensuite.

J’appellerai la seconde : le sémiotique. Elle est chronologiquement antérieure et synchroniquement transversale au signe, à la syntaxe, à la dénotation et à la signification. Faite de frayages et de leurs marques, c’est une articulation provisoire, un rythme non expressif. Platon (Théétète) parle d’une chora, antérieure à l’Un, maternelle, en l’empruntant au « rythme » de Démocrite et de Leucippe. Eschyle fait dire à Prométhée qu’il est « rythmé » : nous traduisons « enchaîné ». Le sémiotique est une distinctivité, une articulation non expressive : ni substance amorphe ni numérotation signifiante. Si on peut l’imaginer dans le cri, les vocalises ou les gestes de l’enfant, le sémiotique fonctionne en fait dans le discours adulte comme rythme, prosodie, jeu de mots, non-sens du sens, rire. On peut chiffrer le sémiotique : le sonographe nous met en fréquences le moindre cri. Mais on ne peut pas en mesurer le sens – le sémiotique n’a pas d’unités discrètes signifiables, localisables. Une topologie peut en donner l’image, mais non pas la contradiction hétérogène avec le symbolique.

Le procès signifiant, dans sa complexité dialectique matérialiste, comprend la contradiction des deux modes. Dire que le langage est une pratique, c’est précisément entendre comment le symbolique, et avec lui le sens, se déplace sous la pression du sémiotique. Nous abordons peut-être ainsi la conception matérialiste de ce que Hegel appelait une « négativité » : quatrième « terme » de la dialectique ternaire, qui cause la mathesis mais ne se laisse pas chiffrer par elle ; impulsion de la logique due à la division asymétrique de l’Un.

Il n’y a pas de pratique qui ne suppose la limite symbolique : la position du sens, le bord signifiant du procès, la doxa, la thèse de l’« être », du « sujet » et de l’« objet ». Le symbolique (et le langage) est thétique : le langage est la thèse par excellence. Pourtant, loin d’être une origine (conception idéaliste), cette thèse symbolique est une coupure et un déplacement du procès sémiotique. En revanche, et en même temps, s’il n’y a pas de pratique sans doxa et sans thèse, celles-ci seraient de simples systèmes répétitifs sans la contradiction hétérogène du sémiotique qui, par le cycle de ses irruptions, déplace infiniment et indéfiniment la thèse, l’être signifiable et signifiant ; ce qui veut dire qu’il est le mécanisme du renouvellement. Le sémiotique n’est le facteur révolutionnaire d’une pratique qu’à condition de s’affronter à sa thèse symbolique (au sens, à la structure).

Dans le discours du sujet parlant, c’est le heurt du discours d’un autre qui appelle le sémiotique, hétérogène au sens, à déplacer le sens symbolique que le sujet a pris l’habitude de considérer comme sien. Puisque tout acte linguistique est appelé par (ou est l’appel d’) un destinataire, toute énonciation devrait être une pratique, au sens d’un déréglage du sens thétique codé, par un rythme sémiotique suscité par l’autre ; toute énonciation linguistique devrait être une contradiction hétérogène entre le thétique communicable et le rythme sémiotique spécifique, avant la constitution éphémère d’une nouvelle structure signifiante ; toute énonciation devrait comprendre le temps du symbolique et son vidage : un temps zéro du sens cédant devant le rythme ; toute énonciation devrait avoir un aspect incommensurable dans lequel le sujet signifie les éclats de son rythme où il se perd. Devrait, mais ne l’est pas. – Parce que la politique idéaliste exige de l’échange communautaire un nivellement, une commune mesure, mais tait sa brisure : à force de se dépenser, la communauté risque de se rompre (sauf si la religion contrôle la dépense). – Parce que aussi, complice de cet idéalisme, la science linguistique nous propose une vision systématique du langage plein de sens, sans vide, sans procès, sans pratique : donc sans sujet en procès.

 

 

 

II. L’exercice du langage comme pratique suppose un changement de la conception de la politique. Avant de dire lequel, voyons ce qui se passe là où le langage fonctionne comme un procès dialectique (pratique signifiante).

Freud en a trouvé le laboratoire dans la relation de transfert.

La « littérature » en donne une autre modalité, à ne pas confondre avec celle du transfert, mais que Freud a vue chez les précurseurs de sa découverte. La découverte de l’inconscient est précédée et s’accompagne d’un des éclatements les plus spectaculaires du discours occidental, que signent les noms de l’« avant-garde » littéraire : Mallarmé, Lautréamont, Joyce, Kafka, Artaud. Leurs écrits subvertissent le code idéologique (mythèmes familiaux, religieux, étatiques) en même temps que le code de la langue (garantie ultime de l’unité du sujet). Une subversion qui est une pratique et non pas une dérive, parce qu’elle formule non pas un nouveau langage (au sens de symbolique, thétique), mais un réseau symbolique qui est immédiatement le support d’un rythme sémiotique où se déchiffre d’une part le corps infinitisé (sujet et objet à la fois), d’autre part et en même temps des codes naturels, idéologiques, politiques multiples (cf. Finnegans Wake). Je ne vous entretiendrai pas du fonctionnement de cette pratique. Je relèverai seulement quelques-uns de ses impacts sociaux et les limites qui, depuis elle, sont devenues visibles.

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