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Portraits de femmes du faubourg à la banlieue

De
145 pages
Des espaces "souterrains" des faubourgs parisiens où l'on s'enfonçait dans l'oeuvre d'Hugo ou de Zola, à la banlieue de Paris du XXème siècle, l'anormalité d'une vie sociale viciée par des indicateurs de pauvreté et de souffrance s'avère dans les discours artistiques laïcisés une esthétique historiée. La femme des cités ouvrières, de la banlieue du cinéma populiste restera un agent vecteur de fonctions idéologiques. Cette étude interroge, enfin, de nouveaux modèles émergents où l'appartenance à une banlieue pourrait s'avérer inspiratrice et mobilisatrice.
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Portraits de femmes du faubourg à la banlieue

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non fmalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une irmovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Déjà parus
Anne-Marie GREEN (dir.), La fête comme jouissance esthétique, 2004. Dan FERRAND-BECRMANN (sous la dir.), Les bénévoles et leurs associations. Autres réalités, autre sociologie?, 2004. Philippe SP AEY, Violences urbaines et délinquance juvénile à Bruxelles,2004. A. BIRR et N. TANASA W A, Les rapports intergénérationnels en France et au Japon, 2004. Jean WIDMER, Langues nationales et identités collectives, 2004. R. GUILLON, Les classes dirigeantes et l'université dans la mondialisation, 2004. E. BOGALSKA-MARTIN, Victimes du présent, victimes du passé. Vers la sociologie des victimes, 2004. E. LECLERCQ, Trajectoires: la construction des dynamiques sociales. Le cas des techniciens du supérieur, 2004. Simone BAGLIONI, Société civile et capital social en Suisse, 2004. P. ANSART, A.-M. GUILLEMARD, M. LEGRAND, M. MESSU, K. SASAKI, Quand la vie s'allonge, France-Japon, 2004. Catherine DUTREIL PESSIN, La chanson réaliste, Sociologie d'un genre, 2004. Olivier COUSIN, Les cadres. Grandeur et incertitude, 2004.

Isabelle PAPIEAU

Portraits de femmes du faubourg à la banlieue

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALŒ

@ L'Hannattan, 2005 ISBN: 2-7475-7898-4 EAN: 9782747578981

Les femmes en banlieue... Des modestes actrices de récits ou de témoignages aux pathétiques victimes d'une spirale de précarisation et de marginalisation les menaçant de déchéance culturelle, les femmes résidant dans les teITitoires périurbains (dont certains sont dits «en difficulté », voire «à réputation ») sont, notamment dans les discours médiatiques, catégorisées en une double typologie: sociale et spatiale. Elles constituent néanmoins une vaste entité (faite d'humilité, de singularités, de complexité) qui compose avec les turbulences des formes de sociabilité mouvante et féconde parallèlement, des sentiments modernes d'idéalisme, voire de combat, métamorphosant certaines d'entre elles, en forces d'énergie. Parfois proies vulnérables des mécanismes de dégradation liés à la fragilité d'un environnement psycho-sociologique (passant par l'éclatement de la cellule familiale et l'émergence des familles monoparentales, l'hyperbole du traitement des traits sensoriels dramatisant le mal-être), certaines femmes -indissociées du cloisonnement dichotomique « banlieue / grands-ensembles »- vont faire l'objet de représentations rappelant le rôle de la «victime» dans le roman populaire du XIXème siècle. Des espaces «souterrains» des faubourgs parisiens (où l'on s'enfonçait dans l'oeuvre hugolienne ou zolienne) à la banlieue de Paris du XXèmesiècle (élargissement concentrique de ces mêmes faubourgs), l'anormalité d'une vie sociale viciée par des indicateurs de pauvreté et par une souffrance qui conduit -dans l'imaginaire collectif- à une culture de l'impur, s'avère dans les discours artistiques laïcisés, une esthétique historiée. La femme dix-neuviémiste qui vit dans les marges floues du domestique et de ces espaces devenus mythiques grâce -entre autres- à la mémoire romanesque, n'a pas été, en effet, indemne de ces représentations. Le roman populaire et social surexpose l'icône d'une héroïne misérabiliste (être faible et pauvre) qui déambule dans un univers clos, évoluant de l'ombre oppressante des bas-fonds à l'étincellement des plaisirs des sens vécus dans des endroits où l'on s'encanaille. De l'errance à la jouissance décadente, la faubourienne s'enlise dans l'infraction à la normalité sociale: une image de femme fatale, ignorante et inconstante, qui

va servir la politique moraliste et hygiéniste de l'époque, convaincue des risques biologiques qu'engendrent ces déviances
P.O\lf la société.

La femme des cités ouvrières et de la banlieue du cinéma P9puliste ou du réalisme poétique restera un agent vecteur de fOl1ctions idéologiques. Issue du prolétariat industriel et -aujourd'huides zones suburbaines précarisées, la « banlieusarde» semble faire l'objet de représentations qui répondent à l'image mythique de la gardienne passive des valeurs du foyer, au détriment d'un rôle d'actrice citoyenne engagée. «La parole médiatique réintroduit la logique du vraisemblable parce que -même accompagnée de l'image- ce qu'elle donne à voir, ce n'est ni la vérité ni le vrai- ce qu'elle donne à voir, c'est une fiction, et par là même, elle est ambivalente, car elle n'est pas le contraire de la vérité, c'est-à-dire le mensonge, elle est vraisemblable» 1. Omniprésente, la Presse véhicule en effet, dans nos sociétés industrielles, une diversité de valeurs, de symboles, de significations assimilables par le groupe social ciblé que constituent ses lecteurs; elle peut, comme les arts et les récits tictionnels relevant des registres de la littérature et du cinéma, transmettre des images stéréotypées ou non de la banlieue et de ses résidentes: cette banlieue « en crise» qui «échappe aux normes, aux dé,fnitions, aux classicismes de la ville dont l'architecte est issu» . Dans tous les cas précités, l'idée de représentation et celle de préconstruit culturel font référence à la notion de code socioculturel, dans la mesure où -comme nous le rappelle Ghiglioneelles sont obligatoirement inscrites dans un contexte culturel: « Toute schématisation », explique-t-il, «prend appui dès le départ sur un préconstruit culturel, qui varie non seulement selon les thèmes mis en jeu mais aussi selon le locuteur et en fonction de la représentation qu'il se fait de son interlocuteur ». Ce préconstruit culturel adopte alors différentes formes: «celle qui renvoie à un discours», reposant dans un groupe social «sur ce qui est resté vivant des discours antérieurs» et celle « qui renvoie à l'idéologie et qui intègre l'ensemble des règles et des valeurs des groupes sociaux et des institutions » 3. 8

Un lien de type sémiologique peut permettre, dans le discours littéraire et pictural, d'associer la femme faubourienne à des catégories identitaires et sémantiques. Quelles en sont les représentations et qu'en est-il de l'image de la femme des grands-ensembles, appartenant à ce «peuple des signes de l'urbain dans la dissolution de l'urbanité» 4 : des grands ensembles nés certes de nouvelles logiques mais marqués par l'évolution des cinquante dernières années ayant suscité la société urbaine analysée par Henri Lefebvre, qui schématise un processus historique de l'espace?

9

I
LA FAUBOURIENNE ET LE DISCOURS NATURALISTE

«Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine ? C'est la société achetant une esclave. A qui? A la misère. A la faim, au froid, à l'isolement, à l'abandon, au dénuement. Marché douloureux. La misère offre, la société accepte» 1. La spéculation littéraire interpelle sur la façon dont les écrivains décryptent l'image de la femme évoluant dans les décors suburbains et labyrinthiques du XIXèmesiècle: en explorant des comportements et en travaillant sur des représentations à partir du dit et du non dit, des auteurs -en particulier naturalistes- vont déraciner leurs lecteurs, dans un univers de complexité et tout en contradiction: par des productions transcendant de nouvelles logiques sociales et une dimension culturelle dépaysante, les écrivains, comme les peintres, vont transposer en plastique, des conduites et des pratiques qui feront apparaître non pas, un archétype de femme du faubourg, mais une approche plurielle de cette dernière, appréhendée en catégorisations.

A. LA FEMME PAUVRE L'évocation de l'inesthétisme du cadre spatial a pour corollaire, la description de la laideur physique -pathétique- des femmes qui y résident. L'inventaire des signes morphologiques dresse, à travers l'oeuvre romanesque, des portraits de femmes issues du prolétariat industriel, victimes de la promiscuité miasrnatique de territoires ténébreux. Dans ces «solitudes contiguës aux faubourgs», évolue tout un menu peuple d'enfants, «livides, boueux, poudreux»; parmi eux, il y a des petites filles «presque maigres, fiévreuses, gantées de hâle (...), hagardes, pieds nus » 2. L'inconnue de la rue Saint- Vincent porte un jupon «plein d'trous» que la lune rousse «de gloire éclabousse»; le poète devine sur les lèvres de la «Petite mandigote» au regard blasé, « une odeur de fièvre de gosse mal nourri» 3. Dans L'Assommoir, Gervaise -alors qu'elle n'a que vingt-deux ans- a certes les traits affinés mais déjà abîmés par les âpretés de la vie.

Croquant des postures populaires, le dessinateur CharlesJoseph Traviès des Villers tente d'exprimer, entre autres, la souffrance des femmes du peuple, en campant une égérie faubourienne, au visage livide et douloureux. La vieille femme peinte dans La chanson des gueux n'a «que la peau sur les os » et une « binette» jaune; elle a marché deux ou trois lieues en dehors du faubourg et «est bien lasse sous sa hotte» 4. Edmond de Goncourt note dans son Journal publié en en 1870, qu'« il y a des figures de misère qui donnent froid, de vieilles haillonneuses dont la clef rouillée de leur taudis leur bat dans les jambes» 5. L'Assommoir isole des images faméliques: «Au milieu de cette existence enragée par la misère, Gervaise souffrait encore des faims qu'elle entendait râler autour d'elle... Le long du corridor, il y avait un silence de crevaison, et les murs sonnaient creux comme des ventres vides... On était là dans une trempe au gosier général, bâillant par toutes ces bouches tendues... » 6. Les traits sémantiques décryptés dans les textes reposent sur des items physiologiques et classifient l'ouvrière du faubourg en catégories de femmes pauvres, carencées en nourriture et mal vêtues, déambulant à pied -dépeignées et en savates, comme Gervaise- dans des espaces clos. La transcription des modes de vie du milieu populaire (dont la population semble calquée sur le modèle du« Sublime ») semble souligner une fatale dégradation de la condition sociale ouvrière due à la modicité des salaires, à la promiscuité avilissante. Vsines, manufactures et chantiers haussmanniens concentrent sur Paris, un potentiel de main-d'oeuvre issue du monde rural et peu qualifiée. Parmi les 416 000 ouvriers que dénombre Paris en 1860, 200 000 à 250 000 usent des services du Mont-de-Piété, plus de la moitié ont des dettes 7. Si les salaires bénéficient d'une augmentation sous le Second Empire, les prix des produits de consommation subissent une hausse entre 1850 et 1870, la consommation alimentaire de produits animaux connaît une lente évolution: hausse de 21% pour la viande (de 16 à 33 kg par an), hausse de 22% pour le lait (de 59 à 72 kg par an) et 27% pour les graisses animales (de 1,8 kg à 2,3 kg) 8. Un nombre très élevé d'accidents du travail -fréquents dans le secteur du bâtiment ou de l'industrie (explosion par exemple, d'une usine à 14