Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Portraits du grand siècle

De
471 pages

La Fronde, étudiée avec soin et intelligence depuis quelques années, a pris désormais dans notre histoire la place qu’elle y doit occuper. On a négligé ce qu’elle offre de romanesque pour rechercher et mettre en lumière ce qu’elle recèle de grave et d’instructif ; on a reconnu que, sous les apparences d’une agitation futile, les plus sérieux intérêts y étaient en jeu. Les uns, s’attachant surtout aux actes du Parlement, ont signalé l’importance de la ligne politique qu’il adopta dans cette crise nationale ; les autres se sont plus particulièrement inquiétés des résultats favorables ou fâcheux que pouvait amener pour le peuple cette insurrection des hautes classes.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Charles-Louis Livet

Portraits du grand siècle

Tous les siècles ont eu leur part dans le développement de la société humaine et ont été grands par quelque service rendu.

En France, le seizième siècle doit sa grandeur à la renaissance des lettres et à la Réforme ; le dix-huitième, au réveil de la philosophie et à son indépendante intervention dans les questions politiques et religieuses ; le nôtre, au génie des grandes découvertes, à l’emploi des agents physiques les plus puissants de la nature, à ses essais de transformation de la vie politique et sociale du monde moderne.

Aucun de ces siècles, cependant, ne serait reconnu si on l’appelait « le Grand Siècle » ; il n’est personne, au contraire, qui refuse au dix-septième ce glorieux titre.

Pourquoi cette faveur accordée d’un commun accord à une époque ainsi limitée ? Pourquoi cette sorte de prééminence reconnue à une période, et l’amoindrissement qui en résulte pour les autres ?

Quelle que soit l’opinion qu’on ait à cet égard, c’est un fait indiscuté et indiscutable que notre Grand Siècle est le dix-septième : doit-on le regretter ? peut-on le justifier ?

Pour nous, tout en faisant à notre époque, aux idées qui y ont le plus généralement cours, aux services que lui doit la nation, la part la plus large, nous croyons que le dix-huitième siècle, en nous léguant une expression maintenant définitive, a été juste, de toute la justice compatible avec les idées des temps qui nous ont précédés. Sans doute, au dix-septième, siècle, le pays tout entier, y compris ses habitants, était la propriété, formait le domaine propre du Roi, et Louis XIV le dit crûment dans ses Mémoires ; ni pour ses sujets, ni pour lui-même, le Roi n’était un homme ; sa volonté, pourquoi ne pas dire son caprice ? donnait l’impulsion, ou arrêtait le mouvement de la nation ; rien n’était que par son bon plaisir ; tout ce qu’il ne permettait pas expressément était expressément défendu ; il était l’état, il était la loi.

C’est là, certes, le mauvais côté du dix-septième siècle ; mais si quelques esprits heureusement rétifs en souffraient, la nation elle-même ne s’en était pas aperçue avant la Révolution, parce qu’on vivait sous l’influence des mêmes idées, dont on ne voyait pas le défaut à force de le trop voir et d’y avoir l’œil accoutumé : et voilà pourquoi les générations qui nous ont précédés n’ont pas hésité à donner le nom de Grand au dix-septième siècle ; ce nom lui est acquis aujourd’hui, et il est trop tard pour le changer.

Acceptons-le donc de bonne grâce. Est-ce un si grand mal d’ailleurs qu’après la féodalité, après la puissance vaincue de tous ces tyrans, sous-tyrans et tyranneaux, le fétichisme monarchique ait permis au Souverain, reconnu maître absolu, de constituer l’unité de la nation et de préparer pour nous cette égalité civile et politique dont la possession nous est si précieuse ? Vus de sa hauteur, tous les hommes valaient autant, valaient aussi peu, si on le préfère, aux yeux du Roi, et c’est par l’égalité devant le châtiment, s’appelât-on Montmorency, Cinq-Mars ou Chalais, qu’on perdait sa supériorité sur le populaire ; c’est par l’égalité de la récompense accordée au mérite, fût-on sorti du peuple, qu’on effaçait son infériorité vis-à-vis de la noblesse, qu’on arrivait à l’intimité du Roi, comme Racine, et qu’on obtenait les plus hautes dignités dans le clergé, comme Cospeau ou Fléchier, dans l’armée, comme Fabert, dans l’administration, comme Colbert.

Ceci posé, ces réserves faites sur l’action trop prépondérante et toujours dangereuse du Souverain, — si heureuses qu’en aient été sur tel ou tel point les conséquences, — si nous pouvons continuer sans regret à considérer le dix-septième siècle comme le Grand Siècle de notre histoire, c’est que nous saluons en lui tous les genres de grandeur et non un seul ; c’est qu’il fut grand par son clergé, plus indépendant qu’on ne le croit de la Curie romaine, grand par ses magistrats, grand par ses administrateurs, grand par ses généraux et ses marins, grand par ses philosophes, par ses poètes, par ses orateurs, par ses architectes, par ses sculpteurs et ses peintres, par tous ceux enfin à qui une nation doit sa prospérité, sa gloire et son influence sur le monde.

 

Depuis notre première jeunesse, le dix-septième siècle nous a toujours attiré et retenu ; il y a près de trente ans qu’un maître illustre, bien cher encore et regretté, Sainte-Beuve, écrivait, en parlant de nous à l’occasion d’un de nos premiers ouvrages sur ce siècle : « c’est sa province ».

Cette province, nous l’avons étudiée dans toutes les directions, à toutes les hauteurs, dans toutes ses gloires, qui ravissent notre patriotisme, et dans toutes ses misères, que ses gloires ne nous ont point cachées. Le temps nous permettra-t-il de coordonner nos études dans un travail d’ensemble ? Nous n’osons l’espérer. Mais en attendant, nous offrons au public une série de notices qui, avec celles que nous avons publiées, il y a vingt-cinq ans, sous le titre de Précieux et Précieuses, contribueront à faire connaître la vie publique du dix-septième siècle, à l’aide de la vie privée, soigneusement reconstituée, et placée dans le milieu dont elle a subi l’influence.

CH.-L. LIVET.

 

 

Vichy, 1er décembre 1884.

GILONNE D’HARCOURT

MARQUISE DE PIENNES, PUIS COMTESSE DE FIESQUE

La Fronde, étudiée avec soin et intelligence depuis quelques années, a pris désormais dans notre histoire la place qu’elle y doit occuper. On a négligé ce qu’elle offre de romanesque pour rechercher et mettre en lumière ce qu’elle recèle de grave et d’instructif ; on a reconnu que, sous les apparences d’une agitation futile, les plus sérieux intérêts y étaient en jeu. Les uns, s’attachant surtout aux actes du Parlement, ont signalé l’importance de la ligne politique qu’il adopta dans cette crise nationale ; les autres se sont plus particulièrement inquiétés des résultats favorables ou fâcheux que pouvait amener pour le peuple cette insurrection des hautes classes. Chaque fraction de la société a sa place marquée dans ce mouvement, comme élément de trouble ou de résistance au désordre. Les femmes elles-mêmes, et, parmi elles, Mme de Fiesque, y ont exercé leur part d’influence.

Je ne voudrais pas qu’on se méprît sur mes intentions, que l’on vit une ironie dans ce rapprochement involontaire entre des noms frivoles et des événements qui ont eu leurs aspects menaçants et sombres, qui même, à certains moments, ont fait courir à la monarchie de grands périls. A nos yeux, la Fronde est le dénouement d’un drame qui s’ouvre par la révolte des Protestants (révolte assez mal expliquée encore, mais bien moins religieuse que politique), et qui se continue par la Journée des Dupes, par les pratiques séditieuses de Montmorency, de Cinq-Mars, du comte de Soissons, pour aboutir aux tentatives avortées de Retz et de Beaufort. Mais ces dernières convulsions de la Féodalité ne doivent point nous faire illusion sur son degré de puissance. Refoulée violemment et poursuivie par l’autorité royale, que relevaient deux ministres supérieurs à leurs maîtres, elle était atteinte en plein cœur et frappée à mort par un ennemi caché ; sous l’action dissolvante du repos, du plaisir, de la paix rétablie, les durs gentilshommes cessaient d’être eux-mêmes ; leur énergie habituelle les abandonnait ; leurs opiniâtres ressentiments s’éteignaient peu à peu ; une révolution s’opérait dans les moeurs : la galanterie adoucissait et amollissait les caractères.

Voilà comment les femmes sont dans la tragi-comédie de la Fronde des personnages indispensables ; voilà comment, dans nos troubles-civils, nous avons été amené à distinguer des éléments tout nouveaux, qui semblent au premier abord n’appartenir en rien à l’Histoire.

Personne, grâce aux belles études de M. Cousin, n’ignore la part qu’ont prise aux affaires de leur temps Mesdames de Chevreuse et de Longueville, Mademoiselle de Montpensier, la reine Anne d’Autriche ; à côté ou au-dessous de ces héroïnes, d’autres noms se présentent, qui, sans être aussi connus, ne méritent point cependant que l’historien les dédaigne. Dans la galerie, qui renferme déjà de si beaux portraits tracés par un écrivain illustre, il y a place encore pour d’humbles médaillons.

I

Dans sa Gazette du 25 octobre 1653, Loret écrivait :

Le quinze du mois, on rapporte
Que madame de Fiesque est morte,
Et qu’elle a trouvé son tombeau
Au beau palais de Saint-Fargeau.
On m’a dit que Mademoiselle
Larmoya tant soit peu sur elle...
Mais pour qu’on ne s’y trompe pas,
Celle dont je dis le trépas
Est madame sa gouvernante,
EL non pas cette bru charmante,
Dame d’esprit et de renom,
Qui s’appelle du mesme nom.
Je pense agir avec prudence
De faire cette différence,
Et je croy vray-semblablement
Que, sans cet éclaircissement,
(La jeune ayant beaucoup de charmes),
J’ûsse mis la France en alarmes.

Nous aussi, pour bien préciser l’objet de cette étude,

Et pour qu’on ne s’y trompe pas,

lorsque, même parmi les contemporains, la confusion est si fréquente entre deux femmes qui portèrent dix ans le même nom, nous préviendrons, dès le début, toute équivoque. Mme de Fiesque, celle que nous allons voir agir et se signaler pendant la Fronde, n’était pas la sage gouvernante de Mademoiselle, mais la femme de son fils unique, Gilonne d’Harcourt, qui, veuve de Louis de Brouilly, marquis de Piennes, épousa, en 1644, Charles-Léon, comte de Fiesque.

 

Gilonne d’Harcourt naquit, selon toute apparence, en 1619. Son père, Jacques d’Harcourt, marquis de Beuvron, tenait, par ses alliances, aux plus nobles et aux plus anciennes familles du royaume : aux Goyon de Matignon, aux Daillon du Lude, aux Bouillon la Marck, aux Saint-Luc ; sa mère, Éléonore Chabot, comtesse de Cosnac, se rattachait aux Durfort de Duras, aux Rochechouart, aux Clermont Galerande ; quand elle épousa le marquis de Beuvron, la comtesse de Cosnac était veuve de Louis de Vivonne, seigneur de la Châtaigneraie, mort en 1612, sans laisser de postérité. De son second mariage, elle eut deux fils, qui moururent jeunes, et une fille sur qui se reportèrent les espérances, et qui devait recueillir toute la fortune de sa maison. Bien jeune encore, le 19 octobre 1622, l’enfant perdit son père, tué sous les yeux du Roi à ce siège fatal de Montpellier, où périrent dans les deux camps tant de Français, bien plus divisés par les intérêts contraires de coupables ambitions que par leurs opinions religieuses.

Les premières années de l’orpheline furent donc tristes ; mais ces douleurs, qui devaient laisser sa mère inconsolable, l’atteignirent à un âge où l’oubli n’est pas même un effort ; elles épargnèrent son enfance, qui s’écoula heureuse et facile, auprès d’une mère trop rudement éprouvée pour n’être pas indulgente, et que tant de pertes multipliées rendaient timide à contrarier, dans ses inclinations naissantes, l’unique enfant qui lui restait. Sa jeunesse se passa sans doute dans la retraite et loin du bruit ; du moins elle est demeurée obscure et inaperçue, et l’entrée de Mlle d’Harcourt dans le monde ne date, pour le biographe, que de son mariage avec le marquis de Piennes.

Cette union s’explique par une parenté assez rapprochée, comme d’autres alliances qui se firent vers le même temps dans cette famille. En effet, c’est par Louise d’Hallwin, arrière-cousine d’Eléonore Chabot, marquise de Beuvron, et petite-tille de Philippe Chabot, amiral de France, que le marquisat de Piennes avait été transmis à François de Brouilly, seigneur de Mesvilliers. Celui-ci eut un fils, Charles de Brouilly, premier marquis de Piennes, qui, de son mariage avec Renée de Rochefort, laissa quatre enfants ; ses deux filles s’allièrent dans les familles Pot de Rhodes et d’Angennes de Poigny ; de ses deux fils, le cadet, Antoine, qui devint marquis de Piennes, après la mort de son frère, fut gouverneur de Pignerol, et épousa Françoise Godet Desmarets ; l’aîné, Louis de Brouilly, marié le 26 janvier 1632 à Gilonne d’Harcourt, lui porta le titre de marquise de Piennes.

C’était une très jeune marquise ; car, en 1632, elle avait à peine treize ans. Son mariage fut-il une de ces alliances arrêtées par l’accord et l’intérêt de deux familles, une de ces unions hâtives qui permettaient à une femme, comme on vit Mme de Lesdiguières, de devenir grand’mère à vingt-huit ans ? Nous ne pouvons nous prononcer ; nous savons seulement qu’elle eut une fille qui, née avant 1640, se maria moins jeune que n’avait fait sa mère, en 1655.

Après son mariage, nous rencontrons la marquise de Piennes à la cour d’Anne d’Autriche. Elle y portait, avec une brillante santé, ce caractère léger, ce goût pour le plaisir, cette gaieté facile, fleur de jeunesse qu’elle conserva toujours. C’était le temps où le roi Louis XIII, amoureux de Mlle de Hautefort, et bientôt après amant aimé de Mlle de Lafayette, affectait envers la Reine une injurieuse et méprisante indifférence. Blessée dans son orgueil d’épouse, accablée de douleur et de découragement, en proie par moments à une irritation violente, Anne d’Autriche fuyait les distractions, les plaisirs, et donnait un libre cours à ses sentiments religieux, souvent exagérés dans leur expression ; elle visitait fréquemment les couvents et les églises, où elle trouvait, avec l’oubli de ses chagrins, des sujets d’espérance et de consolation qui ne furent pas longtemps un secret pour le Roi.

Attachée à la maison de la Reine en même temps que Mlles de Mornay-Villarceaux, d’Angennes de Maintenon, de Flotte, de Marolles, de Vieuxpont, d’Esche de Gaucourt, elle n’était point admise, à ce qu’il paraît, comme l’étaient Mlles de Chemerault, de Saint-Louis, de Beaumont, Mlle d’Escars, et sa sœur Mlle de Hautefort, à ces plaisirs sans cesse renouvelés que Louis XIII prodiguait à la vertueuse favorite. Mlle de Montpensier, qui avait alors de six à huit ans, mais qui l’oublie, parle avec une grande vivacité de souvenir de ces parties de chasse, de ces soirées de musique, de ces longues promenades où le Roi se plaisait tant à converser avec elle, — la pauvre enfant ! — et avec Mlle de Hautefort ; elle ne parle pas de Mme de Piennes, qui, en effet, restait auprès de la Reine et s’en désolait tout bas, mais point encore assez discrètement pour qu’un chansonnier n’ait surpris ses regrets :

La Brouilly se plaint bien souvent,
Et c’est sa seule maladie,
Que la Royne ayme le couvent
Au lieu d’aymer la comédie1.

Ces œuvres pies n’étaient donc pas trop du goût de la marquise, et le diable n’y perdait rien. C’était chez elle, dans son appartement de la place Royale, qu’elle cherchait un dédommagement aux ennuis de la cour.

Mme de Piennes n’était pas belle, si la beauté consiste dans la régularité des traits ; je sais qu’il s’est trouvé un auteur pour signer ce quatrain :

On ne voit dans tout l’univers
Rien de si beau que de Pienne,
N’y personne qui ne soustienne
Ce que vous soustiennent ces vers2.

Propos de poète, et de poète pauvre : les vers de l’émailleur Jean Grillet ne sauraient nous faire illusion et démentir un portrait peint ; mais la marquise avait cet éclat de la jeunesse et de la santé, cette grâce charmante, ces allures dégagées et franches des femmes qui n’ignorent pas le danger, et c’était là un attrait puissant pour les jeunes seigneurs de la cour. De plus, elle était riche et avait déjà une humeur libérale dont nous lui verrons plus tard faire un puéril abus ; elle recevait grandement, et c’était un mérite auquel on n’était pas insensible. Aussi quand Scarron quitta le Marais, en 1639, pour aller demeurer au faubourg Saint-Germain, il n’oublia pas Mme de Piennes, et en célébrant de son mieux cette aimable personne,

..... Libérale, opulente,
Jeune, belle, saine et galante,

il adressait au ciel des vœux pour qu’elle fût heureuse.

Dieu exauça-t-il la prière du pauvre cul-de-jatte ? Mme de Piennes, que son caractère insouciant mettait à l’abri des grandes douleurs, eut à subir une épreuve cruelle : son mari, qui servait dans l’armée du maréchal de la Meilleraye, fut tué en 1640 devant Arras. Demeurée veuve avec une toute jeune enfant, elle ne prit point le deuil pour le reste de ses jours. Le marquis n’avait pas fait grand bruit de son vivant ; après sa mort, on ne parait point s’en être beaucoup occupé. Mme de Piennes tarda très peu à reprendre sa vie ordinaire, si même elle l’interrompit.

Elle ne cessa donc pas de recevoir nombreuse compagnie. « C’étoit alors, dit MADEMOISELLE3. une jeune femme, de la plus agréable taille du monde ; elle avoit de beaux yeux et un beau teint ; mais elle étoit fort maigre, et elle avoit un air fort étourdi, qui faisoit juger, aussi bien que sa conduite, de son peu de jugement. » Et Mademoiselle ajoute : « Tout ce qu’il y avoit de jeunesse à la cour ne bougeoit de chez elle depuis le matin jusques au soir. On y vivoit sans respect, dinant et soupant chez elle quand il y avoit de quoi ; car, bien qu’elle ne fût pas dans une grande opulence, elle en avoit assez pour maintenir sa dignité. Dans son déréglement, qui faisoit que tout alloit chez elle dans un grand désordre, elle conservoit néantmoins sa majesté dans son train ; et, entre ses principaux officiers, elle avoit un chancelier4. qui étoit une aussi bonne tête qu’elle. »

En venant se loger à la place Royale, Mme de Piennes avait suivi la mode et choisi le quartier général de la galanterie : aucun autre point de Paris ne réunissait en aussi grand nombre les maisons opulentes et les personnes les plus qualifiées de la cour.

Commencée en 1604, la place Royale venait d’être terminée (1630). Henri IV s’était intéressé vivement à sa construction. Il avait lui-même fait bâtir les neuf pavillons de l’un des côtés, et, au milieu, le Pavillon-Royal ; les terrains des trois autres côtés avaient été donnés par le Roi, à la condition que chacun des hôtels ou des pavillons construits aurait les mêmes dimensions et présenterait la même façade que ceux dont Sa Majesté s’était elle-même chargée : malgré cette obligation qu’il imposait, le Roi n’eut pas à rechercher hors de sa cour à qui concéder les emplacements restés libres. C’est là que Richelieu était venu s’établir avant l’achèvement du Palais-Cardinal ; le maréchal de Brézé y avait également logé. C’est là aussi qu’était née, peu de temps auparavant, une enfant qui devait être Mme de Sévigné ; là que se trouvaient les hôtels de Saint-Géran, de Chaulnes, d’Aumont, de Guémené ; Mme de Bassompierre y demeurait, non loin de son mari, prisonnier à la Bastille ; Mme de Blérancourt, Mme de Maugiron, Mme de Sablé, les comtesses de Belin et du Lude, la marquise de Grimault, Mme de la Suze, Mme de Choisy, y avaient leurs appartements. C’est parmi cette société choisie et brillante dont les noms sont mêlés au récit de toutes les fêtes, de toutes les galanteries de ce temps, que nous rencontrons, environnée d’une cour assidue et nombreuse, la jeune Mme de Piennes.

Quelle était la disposition de cette demeure si connue et si recherchée ? Nous ne saurions le dire. D’ordinaire, l’appartement de Monsieur était en bas, et Madame se tenait au premier étage ; mais nous apprenons, par une note des Manuscrits de Maurepas, que la marquise, alors veuve, avait pris au rez-de-chaussée un appartement dont l’une des pièces, garnie de moquette, n’est guère moins fameuse au XVIIe siècle que la chambre bleue d’Arthénice (la Mise de Rambouillet).

Une galanterie, particulière à ce temps, fit la célébrité du réduit de Mme de Piennes. Elle institua un ordre de la Moquette dont les chevaliers l’honoraient sous le nom de la reine Gillette. Nous n’en connaissons pas les statuts ; mais, en voyant ce qui se faisait ailleurs, il est permis au moins de présumer l’esprit des règlements imposés aux galants chevaliers par leur jeune reine.

Ainsi cette société si nouvelle, si capable de se suffire à elle-même, allait chercher ses modèles dans un passé qu’elle connaissait mal. On aimait à composer et à échanger entre soi des vers en vieil langage, et Dieu sait avec quelle adresse se faisaient ces pastiches ! On revenait aux formes surannées de la poésie du siècle précédent : ballades, triolets, rondeaux, étaient à la mode ; on créait des royaumes imaginaires peuplés de géants, de fées, de paladins ; on se ressouvenait des neuf preux ; et l’usage était si répandu de créer des ordres de chevalerie galante, qu’on le trouve même alors transporté en province.

Le fils aîné d’Arnauld d’Andilly raconte, dans les Mémoires qu’il écrivit après avoir quitté le parti des armes pour se faire d’église, que lui-même eut deux fois l’occasion d’être armé chevalier. A Metz, dit-il, lorsqu’il y arriva, Mme de Feuquières, sa cousine, « venoit d’instituer un ordre de chevalerie qu’elle avait nommé l’Ordre des Égyptiens, parce qu’on n’y pouvoit être admis qu’on n’eût fait quelque larcin galant. Elle s’en étoit fait la reine, sous le nom d’Epicharis, et tous ses chevaliers portoient, avec un ruban gris-de-lin et vert, une griffe d’or avec ces mots : Rien ne m’échappe. Beaucoup d’officiers de l’armée et du parlement qui étoit à Metz avoient été enrôlés dans cet ordre qui étoit fort à la mode ; car il falloit avoir quelque esprit pour y être admis, puisqu’on ne le pouvoit être qu’en présentant une requête en vers à la reine Epicharis. Et je me souviens, à propos de cela, d’un fort honnête homme, M. de Vivans, qui étoit chambellan de feu M. le duc d’Orléans et capitaine de cavalerie, lequel voulant estre aussi de cet ordre, et n’ayant pu obtenir de dispense de la requête en vers, comme il n’étoit pas né poète, quoique Gascon, fit enfin celle-ci, qui donna plus de plaisir qu’une meilleure :

Princesse, recevez Vivans,
Tout le monde vous y condamne,
Je reconnois qu’il a dessein
De vous servir, ou Dieu me damne.

Il ne faut pas demander, ajoute gaîment l’abbé, si je voulus être admis au nombre des chevaliers d’Epicharis ! »

Les chevaliers de la Moquette, comme les chevaliers d’Epicharis, devaient présenter à leur reine une requête en vers. Malheureusement les plus curieuses nous manquent : nous n’avons ni celle du prince de Condé, ni celle de ce pauvre Nangis, qui fut tué à Gravelines à la tête du régiment de Picardie, ni celle de Rouville, ni celle du chevalier de Boisdauphin, ni celle enfin de M. de Lionne, un des plus fervents adorateurs de la marquise ; mais voici une pièce assez peu connue dont l’intérêt est doublé par le nom de son auteur, l’abbé, puis chevalier, et enfin comte de Gramont. Nous ne la donnons qu’à titre de rareté, car nous devons convenir qu’elle ne brille ni par la poésie, ni même par l’esprit :

CHANSON

Sur l’air d’une courante dite Chabot.

   Marquise de Piennes, mon cœur,
J’admire si fort cette belle humeur
Que je n’ay point de plaisir plus parfait
    Qu’en vostre cabinet.
    J’ose vous supplier
Comme à Nangis me vouloir octroyer,
      Ma reine Gillette,
      Que de la Moquette
      Je sois chevalier.

Le galant chevalier se croit obligé ensuite à une déclaration :

  Si vous me faites cet honneur,
Je seray toujours vostre serviteur,
Et laisseray madame de Maulny
    Avecque son mary.
    Si vous voulez m’aymer,
Belle marquise, je veux employer
      Tous mes bénéfices
      A vostre service
      Jusqu’à un denier5.

Chansons que tout cela, dira-t-on. Nullement. Sous cette forme légère se trahissait un amour vrai, et si l’on en croit les méchantes langues, la reine Gillette se serait volontiers laissé attendrir. Ici encore l’Histoire est muette ; mais interrogeons les romans : l’auteur de la Princesse de Paphlagonie, Mlle de Montpensier, se chargera de nous répondre et de nous apprendre les suites de cette aventure :

« Un certain chevalier, dit-elle, jeune et étourdi comme elle, en devint amoureux. Assurément cela se pouvoit, car elle avoit beaucoup de choses aimables. Ce chevalier ne lui déplut point. Un prince de ses cousins (Chabot)6, qui lui étoit obligé de sa fortune, prenant grand intérêt à la conservation de la sienne, fit son possible pour lui faire connoitre l’inégalité qu’il y avoit de lui à elle, dans la crainte qu’elle ne l’épousât. Je ne sais si elle le redit au chevalier, ou s’il l’apprit d’ailleurs. Le chevalier l’envoya appeler, et lui donna rendez-vous sur le rempart de la ville, où le prince se rendit. C’étoit en hyver. Comme le chevalier arriva, d’abord il s’excusa de son retardement sur quelque indisposition ; ensuite il lui dit que le feu de son amour avoit tellement éteint sa chaleur actuelle, qu’il ne se pouvoit aider ni de ses pieds ni de ses mains ; qu’il falloit qu’il s’allât chauffer avant que de se battre. L’autre, qui ne passoit pas pour un grand héros de ce temps, le contrefit fort à l’égard du chevalier ; il le menaça, il lui dit plusieurs paroles outrageantes, et il s’en alla rendre compte de son démêlé à la reine, qui, depuis, fut dégoûtée de son amant. »

Ainsi disgracié, le chevalier de Gramont laissait un accès libre aux prétendants : le marquis de Rouville se présenta ; il fut trouvé trop vieux et fut évincé :

Je ne suis pas si mal habile
De me charger de ce vieux cœur.
Non, je ne veux point de Rouville
Pour amant ny pour gouverneur7.

La jeune veuve était destinée à un parti plus brillant : le 21 octobre 1644, elle épousa le comte de Fiesque, et nous aurons à la suivre désormais sous ce nom, que cependant elle ne porta pas dès les premiers temps de son mariage.

II

Le comte de Fiesque aimait le plaisir, la dépense, le bruit, l’éclat, la bonne chère ; un peu vaniteux, très brouillon, cherchant le désordre pour le désordre ; ambitieux par boutades, mais étonné de l’avoir été, et consolé bien vite de ses espérances perdues ; dévoué à ses amis et bravant pour eux les disgrâces de la cour et le danger des combats ; ne leur demandant en échange de sa fidélité que de rester fidèles eux-mêmes aux causes mauvaises, c’est-à-dire au parti de l’insurrection et du mouvement ; en même temps, tout à tous, affectueux, aimable, irrésistible dans les séductions, sachant se faire des amis même parmi ses adversaires ; merveilleusement adroit aux exercices du corps, plus apte encore aux exercices de l’esprit et amateur éclairé des arts ; passionné tour à tour pour la peinture, pour la musique, pour les belles-lettres ; protecteur des savants, savant lui-même, parlant toutes les langues de l’Europe, il joignait à ces qualités brillantes et à ces défauts aimables l’éclat d’un grand nom et les ressources d’une fortune considérable.

Charles-Léon, comte de Fiesque, était né en 1613. Son père, François, unique héritier de Scipion de Fiesque et d’Alphonsine Strozzi, cousine de la Reine Marie de Médicis, tenait, par cette alliance, à la famille d’Angennes de Rambouillet. François de Fiesque, comte de Lavagne et baron de Bressuire, avait épousé, en 1609, Anne Le Veneur, fille de Jacques, comte de Tillières, et petite-fille, par sa mère, de Léonor Chabot, comte de Charny, grand écuyer de France : cette étroite parenté qui rattachait les Fiesque aux Beuvron d’Harcourt, aux Brouilly de Piennes, et dont l’illustre famille des Chabot était le lien commun, ne fut assurément pas sans influence sur le mariage qui devait unir Charles-Léon, comte de Fiesque, et Gilonne d’Harcourt, veuve du marquis de Piennes.

Le jeune comte de Fiesque était l’aîné de six enfants. Il avait deux frères dont l’un, comte de Castellan (en Italie) et baron de Brion, fut en même temps abbé de Lonlay ; l’autre, chevalier de Malte, fut tué, le 13 août 1645, à Mardick ; il étoit, dit Mlle de Montpensier, le plus sage et le plus dévot gentilhomme de la cour. De ses trois sœurs, deux moururent sans alliance ; l’autre, Marie de Fiesque, épousa Pierre de Bréauté, qui fut tué aussi devant Arras, en 1640, à ce siège fatal au marquis de Piennes.

Le comte François de Fiesque ayant péri lui-même en 1621, au siège de Montauban, Anne Le Veneur, restée veuve, eut la tutelle de ses enfants : c’était une femme pieuse, sévère, volontiers grondeuse, un peu intrigante et attachée aux biens de la terre. Elle prit de l’éducation de son fils aîné les soins les plus intelligents. Charles-Léon suivit les cours du collège de La Marche : il y trouva comme condisciples Chanut, qui devint ambassadeur en Suède ; Nicole, une des futures gloires de Port-Royal ; Gomberville, plus tard académicien, et Marolles, que les soins de son abbaye de Villeloin ne devaient pas assez préserver d’un goût malencontreux pour la traduction des chefs-d’œuvre de l’antiquité.

Attachée en qualité de dame d’honneur à la reine Marie de Médicis, la mère du jeune comte sut néanmoins attirer sur elle les bonnes grâces du Roi et de ses ministres ; et comme son mari n’avait jamais renoncé à ses prétentions sur Gênes dont sa famille s’était vu chasser, après avoir eu ses biens confisqués, à la suite d’une mémorable conjuration entreprise dans l’intérêt de la France, elle obtint de Sa Majesté, en 1625, une déclaration glorieuse à son nom, avantageuse aux siens et qui témoignait d’une grande faveur : le roi prenait Charles-Léon, comte de Fiesque, et ses frères, sous sa protection spéciale et daignait faire de ses droits sur Gênes la cause de la France8 ; nous verrons plus tard les effets du bon vouloir de nos rois.

Les premières années du comte nous le montrent reconnaissant de cette faveur si marquée, ou du moins étranger aux menées politiques des partis. Il semble alors épris de la noble passion des Lettres et vivement attiré vers les choses de l’esprit. Segrais prétend même qu’il eut grande part à l’introduction de la fameuse règle des vingt-quatre heures dans les poèmes dramatiques du temps. « Ce fut, dit-il, M. Chapelain qui fut cause que l’on commença à observer la règle de vingt-quatre heures dans les pièces de théâtre, et parce qu’il falloit premièrement la faire agréer aux comédiens, qui imposoient alors la loi aux auteurs, sçachant que M. le comte de Fiesque avoit du crédit auprès d’eux, il le pria de leur en parler, comme il fit. Il communiqua la chose à M. Mairet, qui fit la Sophonisbe, qui est la première pièce où cette règle est observée9. » Ami des comédiens, le jeune comte était un intermédiaire influent entre eux et leurs très humbles serviteurs les poètes : il partageait sa vie entre les acteurs de l’hôtel de Bourgogne, Belle-Rose, Turlupin, Beauchasteau, Guillot-Gorju, Jodelet, Mlles Bellerose, Beaupré et Beauchasteau, les artistes de la troupe du Marais, Mondory, d’Orgemont, Belle-Ombre, Beau-Soleil, Beau-Séjour, Belle-Fleur,

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin