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Possession, magie et prophétie en Algérie

De
236 pages
Bien que rédigé il y a plus de 30 ans, le travail d'Aïssa Ouitis sur la possession, la magie et la prophétie en Algérie n'a rien perdu de son actualité. On y voit comment « le prolétariat rural exprime les contradictions qu'il affronte » lors de l'intégration de l'économie de subsistance et de la société familiale communautaire à l'ensemble national et international. L'auteur propose un éclairage saisissant sur les pratiques magiques des femmes et la manière dont elles tentent de dépasser leurs difficultés face au patriarcat local.
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Possession, magie et prophétie en Algérie Aïssa OUITIS
Bien que rédigé il y a plus de 30 ans, le témoignage d’Aïssa Ouitis Possession,
sur la possession, la magie et la prophétie en Algérie n’a rien perdu
de son actualité. Ces pratiques existent toujours, comme ensemble magie et prophétie homogène et dynamique d’une culture singulière, celle de la société
rurale algérienne qui, malgré ses mutations, conserve des pratiques
emillénaires cohabitant avec la modernité de notre XXI siècle. en Algérie
Jeune anthropologue au CRAPE (Centre de Recherches anthropologiques,
préhistoriques et ethnologiques d’Alger) et enseignant à l’université d’Alger
de 1972 à 1977, Aïssa Ouitis a travaillé pendant plusieurs années Essaisur sa région natale de Petite Kabylie, autour du village de Mansourah,
encouragé par des psychiatres, confrontés quotidiennement aux
manifestations « magiques », avant de terminer sa thèse en France,
dont a été tiré cet ouvrage Possession, magie et prophétie en Algérie.
ISBN : 978-2-343-10496-6
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Aïssa OUITIS
Possession, magie et prophétie en Algérie



































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-10496-6
EAN : 9782343104966
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Préface nouvelle édition 2016



C’est à Mansourah, commune de Petite Kabylie proche
de Bordj-Bouarreridj, qu’Aïssa Ouitis passe son enfance. Il
poursuit des études secondaires au lycée Albertini de Sétif
(1959-1961), puis à Alger (Lycée El Idrissi) où il a comme
enseignant de philosophie M.T. Maschino. Il s’inscrit à
l’ENA (Ecole Nationale d’Administration) pour l’année
universitaire (1968-1969) qu’il quitte pour choisir la
sociologie à l’université d’Alger (1970-1972).
Parallèlement à ses études, il travaille, entre octobre 1970
et avril 1971 à l’AARDES (Association algérienne pour la
recherche démographique, économique et sociale), à l’origine
fondée par Pierre Bourdieu et qui devient, après
l’indépendance, un établissement public de recherche et de statistique,
sous la tutelle du Secrétariat d’Etat au plan. Après son
service national (entre 1972 et 1974) il est recruté par le
Centre de Recherches en Anthropologie, Préhistoire et
Ethnographie, le CRAPE, qui fut créé à la fin de la période
coloniale et qui avait alors comme directeur l’écrivain,
linguiste et anthropologue, Mouloud Mammeri. C’est au
CRAPE qu’Aissa Ouitis fait ses premières expériences
d’enquêtes de terrain dans les environs de Mansourah, son
village natal, mais il participe également à des missions
organisées par d’autres chercheurs du centre (notamment
dans les Aurès).
Assez rapidement il publie son premier ouvrage, en 1977,
Les contradictions sociales et leur expression symbolique dans le
I Sétifois, (Alger, S.N.E.D./C.R.A.P.E). Il reprendra cette
recherche en l’approfondissant pour sa thèse de doctorat de
e3 Cycle (Paris, E.H.E.S.S.), soutenue en 1979, sur Le
symbolisme «magique» dans le Sétifois, sous la direction de Pierre
Marthelot.
Parallèlement à ces activités de recherches, Aïssa Ouitis
entame une activité d’enseignement à l’Université d’Alger
entre 1980 et 1982. Sa thèse est publiée par les éditions
l’Arcantère à Paris, en 1984, sous le titre Possession, magie et
prophétie en Algérie, essai ethnographique. Elle a été rééditée
en 1998.
Fils ainé d’une famille nombreuse dont le père cheminot
était proche du PPA (Parti du Peuple Algérien), Aïssa Ouitis
a été très marqué par le marxisme durant ses études, surtout
la variante althussérienne qui avait très certainement été
transmise aux étudiants en philosophie et sociologie par
Etienne Balibar, qui fut assistant à la faculté des lettres et
sciences humaines d’Alger entre 1965 et 1967.
Comme on le constate, Aïssa Ouitis a privilégié un
terrain, le Sétifois, c’est-à-dire cet espace situé au sud-est de
la Kabylie qui se trouve à la jonction des zones de
montagnes et des hautes plaines sétifiennes. S’il a effectué
ses enquêtes dans le cadre du CRAPE entre 1974 et 1977, il
approfondira ses investigations surtout à Paris, dans le cadre
de sa thèse d’abord et dans la perspective de la publication
de ces résultats ensuite. Tout au long de son travail de terrain
et de ses réflexions, Aïssa Ouitis sera sous l’influence de
quatre approches. Il y a d’abord le Déracinement, la crise de
l’agriculture traditionnelle en Algérie, publié en 1964 par Pierre
Bourdieu et Abdelmalek Sayad. La seconde influence est
celle du marxisme et particulièrement la nouvelle école de
Louis Althusser et Etienne Balibar. La troisième apparaît
avec les références à Claude Lévi-Strauss. Mais il y a
également tout au long de la réflexion des références aux
nombreux travaux d’ethnographes menés durant la période
coloniale (Gaudry, Tillion, Doutté, Dermenghem, Chelhod,
II Desparmet et bien d’autres). Par rapport aux différents
travaux sur la paysannerie traditionnelle algérienne,
l’approche d’Aïssa Ouitis a ceci de particulier qu’il s’intéresse
avant tout au statut et à la condition des villageoises. Cet
intérêt est bien sûr fortement lié au sujet dont il traite, à
savoir les pratiques hétérodoxes en lien avec les troubles
psychiques présents parmi les membres de ces communautés
rurales et auxquels tentent de trouver des solutions des
agents religieux, comme les petites zawiyas et les tolbas dont
l’influence est réduite aux limites de l’environnement local.
Ces croyances ainsi que les pratiques thérapeutiques qui les
accompagnent sont largement condamnées et marginalisées
par les doctes personnages représentatifs de l’Islam officiel.
Cet éclairage particulier sur le vécu des femmes, leurs
aspirations et la manière dont elles tentent de dépasser les
misères, imposées par l’impitoyable système patriarcal rural,
est, à notre sens, le véritable apport de sa recherche.
Aïssa Ouitis affirme avoir été encouragé par « quelques
psychiatres » - dont le regretté Boucebci - à s’intéresser au
domaine de l’ethnopsychiatrie. La réflexion qu’il mène dans
son introduction sur les conditions qui prévalaient alors sur
le déroulement de son étude est porteuse d’éclairage sur les
conditions d’exercice du travail du sociologue (ou de
l’ethnosociologue) dans l’Algérie post-coloniale. Sans approfondir
malheureusement, Aïssa Ouitis cherche à identifier « les
difficultés rencontrées tout au long de notre recherche et
(…) les obstacles qu’il a fallu surmonter ». Il écrit à ce sujet :
(…) « Actuellement, en Algérie, il est pratiquement impossible de
travailler sur des sujets aussi tabous que la sorcellerie et les phénomènes
de possession. Violemment dénoncés par les Ulémas réformistes qui ne
voient en ces phénomènes que de simples « formes de croyances
rétrogrades », entretenues par des institutions « obscurantistes », il nous
a fallu travailler dans un climat idéologique hostile. D’autre part, de
tels sujets sont totalement occultés par le corps intellectuel en place en
Algérie, lequel souligne à juste titre d’ailleurs que ce genre de recherches
a longtemps occupé les loisirs de la corporation des ethnographes
III coloniaux ; recherche non dénuée de préjugés et d’arrière-pensées, et en
tout cas nullement neutre de l’image que l’on voulait donner du paysan
algérien. D’où donc des difficultés supplémentaires pour notre travail »
(page12).
En tant que jeune apprenti chercheur algérien, Aïssa
Ouitis entame son étude de terrain, environ une décennie
après l’indépendance de l’Algérie, sur un objet constitué de
trois phénomènes différents mais réunis dans une même
problématique, à savoir le processus d’envoûtement (shur), la
possession et les conduites de prophétisme. Dans ces lignes,
extraites de l’introduction à son étude, on peut constater
comment il se considère en porte à faux vis-à-vis d’un
champ en plein processus de transformation et structuré
autour de trois composantes principales : les Ulémas
réformistes, le « corps intellectuel en place » et la corporation
des ethnographes coloniaux.
De ces trois éléments, le dernier paraît en voie de
disparition rapide puisque radicalement condamné aussi bien
par la décolonisation que par le « corps intellectuel en place »
qui considère sa production intellectuelle comme entachée
de « préjugés » et « d’ arrière-pensées ». Cette disqualification
de l’ethnographie telle que pratiquée durant la période
coloniale est quasiment unanime à cette époque (les
années 70). D’abord apparue dans le sillage d’un processus
de critique entamé par des chercheurs en ethnologie dans les
universités occidentales (Europe de l’Ouest et Etats-Unis
d’Amérique), cette disqualification a été largement reprise (et
accentuée) par les autorités officielles d’Algérie (discours du
ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche
scientifique prononcé à l’occasion de l’ouverture du XXIV
congrès international de sociologie à Alger en 1974).
Voici donc une première difficulté, puisqu’en se donnant
comme objet des pratiques auxquelles s’étaient beaucoup
intéressés les tenants de cette ethnographie coloniale, Aïssa
Ouitis se retrouve dans une position inconfortable sinon
marginale. Cette marginalité est accentuée par le fait que ces
IV pratiques sont considérées comme non dignes d’être de
véritables objets de science pour cette nouvelle sociologie
qui se met en place dans les institutions de l’Etat
indépendant. Les objets de science dignes d’intérêt et consacrés par
le « corps intellectuel en place » relèvent quant à eux de la
sociologie du développement alors en vogue dans ce qu’on
appelait alors les pays du Tiers-Monde.
On notera qu’Aïssa Ouitis avait connu de près cette
nouvelle discipline en voie de constitution et d’hégémonie
puisqu’il a travaillé durant quelques mois à l’AARDES, en
1971. Le fait qu’il ait quitté rapidement cette institution
montre assez qu’il ne se retrouvait pas dans le type de
travaux qui y étaient menés et qui reposaient sur l’enquête de
sociologie avec questionnaires lourds et une nette tendance à
la statistique. Bien qu’il ne mentionne pas explicitement cette
institution centrale qu’est l’Etat, c’est bien à elle que fait
référence Aïssa Ouitis par le biais de cette catégorie de
« corps intellectuel en place ». Le terme « en place » qu’il
utilise montre bien que ce corps occupe une position
fondamentale en détenant donc le pouvoir de légitimer ou
délégitimer tel ou tel objet sociologique.
Cette marginalité est comme accentuée par le corps des
Ulémas réformistes qu’Aissa Ouitis invoque. On sait que
même dans les débuts de la période post-coloniale, ce corps
n’apparaît plus en tant que tel, il est largement représenté
dans les appareils idéologiques de l’Etat algérien auxquels il
fournit une bonne partie de leur « carburant » idéologique.
Or, comme il le dit lui-même, ce courant réformiste
musulman (islah) prônait un rejet radical de la religion dite
traditionnelle en considérant ces pratiques comme relevant
du domaine de l’innovation blâmable et de l’hétérodoxie,
tout en orientant les algériens dans la voie d’un retour à
l’Islam pur des origines. Ce retour est intimement lié à un
processus d’arabisation qui permettra aux populations
devenues lettrées en arabe d’avoir directement accès à la
source même de la religion islamique, le Coran. Cette
V approche considère donc que ces pratiques qu’Aïssa Ouitis
se donne comme objet d’étude ne sont que le produit d’une
culture inférieure produit de l’ignorance, de l’analphabétisme
et de l’illettrisme, en d’autres termes : une sous-culture
indigne de servir d’objet de la réflexion et de l’analyse.
Ainsi, Aïssa Ouitis constate qu’aussi bien les Ulémas issus
du courant apparu dans les années 1930 avec pour objectif la
réforme de l’Islam (Islah), c’est-à-dire en clair la disparition
de la culture et de la religion traditionnelle des paysans
algériens, que la nouvelle élite moderniste post-coloniale qui
constitue le « corps intellectuel en place » (auquel il est censé
lui-même appartenir) et qui se fixe comme objectif une
science sociale au service du développement économique, ne
lui convienne. De surcroît, il est dans l’impossibilité
d’affirmer une quelconque attirance ou, à tout le moins un
intérêt pour cette ethnographie décriée par tous (à cause de
ses liens avec le système colonial et la construction d’une
image éronée de la paysannerie algérienne) et condamnée par
le train de l’histoire. En d’autres termes, il ne peut prendre
position sans se mettre à dos les tenants de l’un ou de l’autre
courant dominant sur le plan idéologique à ce moment de
l’évolution de l’Algérie.
Cette contradiction inhérente à son statut de chercheur,
héritier d’une épistémè rejetée par le système en place, Aïssa
Ouitis l’a résolue (en partie) en émigrant en France, où, malgré
ses efforts, il ne trouvera plus jamais une place
d’anthropologue.
A ce titre, il restera, dans la jeune histoire à la fois des
sciences sociales et de l’intelligentsia post-coloniale algérienne,
un témoin clé de la difficulté de mener librement un travail de
réflexion dans les conditions qui prévalaient alors et plus
généralement de vivre librement dans ces conditions.
Rachid Bellil.
Rachid Bellil est Chercheur au CNRPAH
(Centre National de Recherches Préhistoriques)
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