Pour moi ils existent

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Emma, Eloïse, Léocadie. Toutes les trois ont vécu des situations qui ont modifié durablement leur conception de l’existence. Toutes les trois ont été amenées à regarder le monde d’une autre façon. « Ils » existent. Chacun d’entre nous peut un jour ou l’autre être amené à les rencontrer.
Milkham, Etats-Unis, 1999. Emma a vingt ans. A la fin du mois de juin, repérée par une réalisatrice reconnue pour la qualité de ses œuvres fantastiques, elle est engagée pour tenir le rôle principal dans un long métrage inspiré d’une saga à succès. Incroyable ! Peut-elle rêver mieux comme job pour les vacances ? Pendant les deux mois que dure le tournage elle note dans un cahier ses impressions, lesquelles au fil des jours deviennent de moins en moins racontables du fait que certains acteurs de l’équipe et notamment son partenaire ne tardent pas à se montrer bien plus étranges que les personnages qu’ils incarnent dans le film.
Tarnville, France, 27 février 2078. Le jour de ses dix-huit ans, Eloïse reçoit un colis inattendu dans lequel elle découvre une lettre, un film et les écrits d’Emma. Pourquoi celle-ci avant de mourir a-t-elle fait le nécessaire pour que son arrière-petite fille, le jour de son anniversaire connaisse son secret ?
Pour quelle raison trois semaines après, Eloïse disparait-elle ?
Le 16 mai, Léocadie la commissaire commence son enquête. « Encore une disparue ! » Tous les indices qu’elle recueille en mettant à mal sa perception du réel concourent à faire vaciller ses certitudes.


Publié le : vendredi 15 janvier 2016
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EAN13 : 9782332980120
Nombre de pages : 310
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ISBN numérique : 978-2-332-98010-6

 

© Edilivre, 2016

Pour moi ils existent

1
Prologue

Un jour de plus. Emma parvient comme d’habitude à accomplir quelques tâches utiles malgré son grand âge. Après son petit déjeuner elle donne du grain aux poules, ramasse quelques patates, balaye la cuisine. Tout au long de la journée elle sort plusieurs fois de la maison. Elle inspecte le jardin, arrache quelques mauvaises herbes, taille les rosiers. Puis, elle étend du linge. Vers seize heures elle prend un thé. Puis elle ressort pour aller aux prés voir les chevaux. Elle fait couler de l’eau dans les abreuvoirs, elle marche un peu le long des clôtures. Elle a toujours aimé regarder les apaloosas caracoler à son approche. Vers dix-sept heures, de retour au ranch, au lieu de retourner dans sa cuisine – depuis qu’elle est veuve elle ne vit plus qu’au rez-de-chaussée de cette maison bien trop grande pour elle – la voilà qui se dirige vers le vestibule qui mène à l’étage. Cela n’est pas dans ses habitudes. Elle gravit lentement, en se tenant fermement à la rambarde, les escaliers en bois massif. Parvenue en haut des marches, elle fait quelque pas dans le couloir et s’arrête, étonnée. Qu’est-ce qui lui a pris de monter ? Elle n’a rien à faire ici ! Au moment où elle s’apprête à redescendre, son attention est retenue par des sortes de grattements. Il n’est pas rare comme elle vit en pleine nature, qu’elle croise dans sa maison toutes sortes de bestioles, des campagnols le plus souvent, des souris, des rats, et même une fois, un raton-laveur. Le bruit provient de la chambre bleue. Elle ouvre la porte avec précaution, la pièce aux volets clos est plongée dans le noir. Elle allume la lumière et se met à inspecter les lieux. Il semblerait qu’il y ait quelque chose sous le lit… Il va falloir qu’elle se baisse, aïe ! Pas facile avec ses rhumatismes. Que de moutons là dessous ! Elle distingue un trou dans la plinthe qui sert sûrement de passage à toute une clique de rongeurs. Au moment où elle est en train de penser qu’il faut qu’elle pose une tapette en attendant qu’un des jeunes de la tribu vienne colmater l’ouverture, son œil est attiré par une tache claire dans la pénombre. Quelque chose est collé à la toile du sommier. Elle tend le bras et ramène une épaisse enveloppe piquetée de taches de moisi. Elle se relève avec difficulté et s’assoit sur le lit. Elle examine le paquet, le retourne, le soupèse avant de se décider enfin à l’ouvrir. Son vieux cœur se met à battre plus vite, car elle éprouve à cet instant, le sentiment extraordinairement fort que l’objet qu’elle vient de découvrir, a attendu son heure pour réapparaître. Un cahier ! Elle le reconnait… C’est celui dans lequel elle a couché les évènements qui ont marqué sa jeunesse ! Elle est sidérée. Comment a-t-elle pu oublier durant toutes ces années qu’elle avait tenu un journal ? Et puis, comment et pourquoi est-il arrivé sous ce lit ? Qui a bien pu le coller là ? Quelle drôle d’idée, vraiment !

Maintenant, Emma est installée dans son meilleur fauteuil sous la véranda. Avant d’entamer sa lecture, elle hume le vieux cahier et s’étonne qu’il ne soit pas tombé en poussière après toutes ces années. Avec le temps, il s’est imprégné d’une odeur changeante qui selon les pages évoque la mousse, le champignon, le terreau ou la poudre de talc. Les jeunes ne savent pas combien c’est agréable de lire sur du papier ; ils ignorent les sensations que procurent la texture, le craquement des pages… Ils ne s’intéressent pas à la lecture vintage. Comme jadis les amateurs collectionnaient les vinyles, Il n’y a plus que les vieux pour thésauriser les livres. Certains vont jusqu’à privilégier les ouvrages aux feuillets jaunis, maintes fois consultés, cornés et de préférence annotés. Emma comme beaucoup de personnes de son âge possède une bibliothèque bien fournie. Elle pourrait vendre sans peine ce trésor à très bon prix mais il n’en est évidemment pas question : ses livres font partie de sa vie, ils sont l’âme de sa maison.

L’attitude empreinte de nostalgie qui pousse certains à s’intéresser à des productions issues d’un temps révolu, n’est en rien comparable, il faut le souligner, à celle de ceux qui s’exhibent aujourd’hui avec des quotidiens en papier payés au prix fort, dans le seul but de se démarquer de la populace, laquelle doit se contenter des feuilles numériques bon marché. Les images, la musique, la littérature, les infos, auxquelles elles donnent accès, relèvent de la soupe gratuite, on le sait bien. Si l’on veut de la qualité, il faut télécharger des applications payantes. Plus la qualité est bonne, plus c’est cher. Le top des infos que l’on peut obtenir sur feuille numérique moyennant finance, on le trouve aussi sur papier mais en beaucoup plus cher. Emma n’a jamais ambitionné de faire partie du club très sélect des papierphiles, néanmoins, lorsqu’il s’agit de doter son support d’infos des applications nécessaires à la réception d’une communication de qualité, elle n’hésite pas à y mettre le prix, tout en déplorant que cette époque ait définitivement fait de l’information l’objet d’une véritable ségrégation sociale.

Mais revenons au manuscrit. Son volume est augmenté du fait qu’entre les pages ont été insérées des fleurs séchées, quelques photographies, des feuilles volantes. Par endroits des bouts de papiers pliés en deux ou en quatre sont directement scotchés sur le texte. Emma se met à en parcourir les premières lignes. L’écriture est nerveuse. Le style, inégal, engendre par endroits des passages illisibles. Toutes ces pages griffées de longues ratures l’émeuvent, elles sont le signe d’une bataille permanente livrée pour y voir plus clair. Ecrire est difficile, on croit que ce sont nos pensées qui nous donnent des raisons d’écrire, et peu à peu on s’aperçoit que c’est écrire, qui donne des raisons de penser.

Au fur et à mesure qu’Emma progresse dans sa lecture, tous les souvenirs qu’elle avait cru définitivement enfouis, peu à peu remontent à la surface et se libèrent. Dans le même temps, elle constate que la jeune fille qu’elle était autrefois a, pour diverses raisons, omis de rapporter dans ses écrits les moments les plus importants de son aventure. C’est ainsi que peu à peu, nait en la vieille femme qu’elle est devenue, l’idée de compléter les manques de son ancien journal.

Sitôt parvenue au bout de la dernière page du cahier, elle s’en va quérir sans attendre son vieil Oméga 38TZ à reconnaissance vocale, qui dormait dans un placard. Miracle, l’objet fonctionne encore après toutes ces années de sommeil. Reste à espérer qu’il ne la lâchera pas en route. Evidemment, elle aurait pu commander le Paternax 85 qubits capable de capter les pensées et de les retranscrire, ça lui aurait facilité la tâche, mais pour cela il aurait fallu qu’elle renouvelle son implant d’optimisation des synapses, opération à laquelle elle se refuse, car depuis quelques temps elle a décidé de vieillir en laissant faire la nature. Jusqu’à l’année dernière, elle était encore en pleine forme physique et mentale, car, comme la plupart de ses semblables, elle était reliée à une batterie de capteurs, lesquels étaient en mesure de palier, via l’Ordinateur Central, les moindres signes de dégénérescence.

Depuis qu’elle a décidé de laisser le temps faire son œuvre, ses yeux commencent à perdre leur acuité et l’arthrose doucement envahit ses doigts. Néanmoins, elle a beau avoir coupé les fils, elle n’est pas mécontente de savoir que pour écrire, elle pourra avoir recours à la technique par le biais d’une machine, fut-elle obsolète. Elle se réjouit d’avoir encore la possibilité de s’exprimer. Des phrases vont émerger progressivement de la surface blanche, comme si elles sortaient du brouillard. Loin d’être seulement un moyen d’occuper les creux de ses journées, elle pressent déjà que l’écriture va lui permettre de vivre intensément le temps qui lui reste. Peut-on rêver mieux pour ses vieux jours ?

Pendant toutes ces années passées en Amérique Emma a pris soin de cultiver sa langue maternelle, le journal retrouvé étant rédigé en français, il lui a semblé naturel de le compléter dans cette langue. D’autant que très rapidement, elle a su qu’elle destinerait son histoire à son arrière-petite-fille. Celle-ci n’est pas encore née mais tout le monde sait déjà la date exacte de sa naissance. Elle sera fille et elle s’appellera Eloïse parce que sa mère n’envisage pas d’autre prénom pour elle.

Eloïse, la fille de la fille de sa fille. Eloïse, portée par Daphné, laquelle fut mise au monde par Clarisse. Eloïse, dont la naissance est prévue pour dans trois mois. En France.

Trois mois, c’est exactement le temps qu’il fallut à Emma Desvallées pour compléter son journal de jeune fille. Le jour de ses quatre-vingt-ans, très fatiguée, elle mit un point final à un récit qui lui avait permis en instaurant en quelque sorte, une communication à travers le temps avec sa descendance, de dérouler ses souvenirs pour les revivre, et à la fin, de révéler son secret. Pas une fois elle n’envisagea la possibilité que ses écrits se perdent et ne rencontrent jamais celle à qui ils étaient destinés. C’est pourquoi, avant de prendre les dispositions les plus appropriées pour que ceux-ci soient remis à son arrière-petite-fille le jour de ses dix-huit ans, elle trouva encore la force de rédiger en guise d’introduction la lettre qui suit :

Milkham, 2 décembre 2059

Ma chère Eloïse

Quand j’avais vingt ans, durant deux mois de l’été 1999, j’ai tenu un journal. Peu de temps après que ma vie soit redevenue « normale », je l’ai perdu et oublié ce journal, je n’aurais su dire comment, ni pourquoi, à l’époque. Je l’ai retrouvé récemment, planqué sous un matelas. Pourquoi là ? Me diras-tu. Tu comprendras si tu me lis jusqu’au bout.

Soixante ans se sont écoulés avant que je remette la main sur ces écrits. Soixante ans Eloïse, tu te rends compte ?

Lorsque j’ai commencé à les parcourir, chaque page a réactivé en moi des images, des sentiments enfouis. Recouvrer la mémoire après tant d’années est déjà en soi extraordinaire, mais que dire quand les souvenirs sont d’une telle précision qu’ils tiennent du surnaturel ? Oui, oui, je te vois d’ici, et déjà, tu es en train de penser que je divague et je te comprends ma petite Eloïse. Note que j’utilise le présent : à l’heure où j’écris tu n’es pas encore née. Quand tu viendras au monde, je serai morte depuis dix-huit ans. Aujourd’hui je suis une vieille femme. La réalité commence à peser de tout son poids sur mon corps qui tend vers la ruine. Imagine : Toute cette carcasse est lourde et moi, à l’intérieur, j’ai de plus en plus de difficultés à la bouger. J’ai mal chaque jour à un endroit différent, je deviens sourde, je vois de moins en moins bien, mais je me dis : patience ! C’est juste un moment à passer avant le grand saut. En attendant, j’arrive à me contenter de plaisirs minuscules. Par exemple avec le peu de sens du goût et de l’odorat qui me reste, je parviens encore à apprécier pleinement une tasse de bon café. La vieillesse est un hideux déguisement mal commode, mais dessous, j’ose croire que je suis encore moi. Moi, qui choisis de m’adresser à toi comme si nous étions contemporaines parce que tu existes déjà dans mes pensées et si tu me lis, dans quelques années j’existerai dans les tiennes. J’aime bien l’idée de t’avoir comme interlocutrice.

Tant d’années vécues ! A peine un instant dans l’infini du temps et pourtant parfois, j’ai l’impression d’avoir mille ans. Tant d’années vécues… Toi, je te vois d’ici, tu as dix-huit ans et tu vis dans l’avenir. Le temps pour toi est un boulevard que tu parcours au pas de course et chaque jour qui passe ne te sert qu’à préparer tes lendemains. Peut-être projettes-tu d’aller vivre un moment dans les villes des plateformes implantées dans nos océans à moins que tu préfères les îles artificielles et mouvantes de la Méditerranée. Au train où vont les choses, j’imagine qu’elles vont se multiplier. Je me demande si ton monde que j’imagine hautement technologique, laisse encore la place à l’étrange, au surnaturel, à l’enchantement ? D’où je suis, je suppose que l’on attend de toi au seuil de l’âge adulte que tu sois sérieuse. Cela a toujours été ainsi. Quand j’avais ton âge, pour moi aussi la pression était forte. Jusqu’à ce que je vive cette période qui a modifié de façon irréversible ma perception de l’existence. Aujourd’hui, vois-tu, je sais que le temps n’a pas d’importance, et qu’il faut être attentif aux signes, toujours. Il y en a partout pour qui sait les voir.

On a dû te dire que j’ai été actrice autrefois. Mon journal de l’époque qui n’avait pas d’autre objectif que de consigner les observations, les expériences, anecdotes, péripéties que ne manquerait pas de me fournir la pratique du métier que j’étais en train de découvrir, est rédigé en grande partie de façon télégraphique. Quelques pages, quelques passages, se détachent de l’ensemble cependant. Ce sont ces pages, ces passages, qui m’ont fait prendre conscience que la jeune fille que j’étais alors, parallèlement au métier qu’elle découvrait, en apprenait sans doute un autre, celui de l’écriture, car il me revient que toutes les fois où j’avais éprouvé le besoin de rapporter certains moments de façon précise, j’avais été confrontée au fait que la mise en mots ne va pas de soi, bref, que c’est un souci.

Au début j’avais eu le projet de me contenter de commenter et de compléter les écrits initiaux sans y toucher. Finalement j’ai fait le choix de restituer telles quelles seulement les pages qui avaient été rédigées avec un souci de clarté ; pour le reste, j’ai taillé dans le vif afin de ne conserver que les éléments les plus à même d’éclairer le récit de mes souvenirs de cette période. J’ai bien conscience que mes ajouts ne compenseront pas les manques, sans doute qu’au contraire, ils en créeront d’autres. Se souvenir c’est réinventer ce qu’on a vécu… Alors écrire ce dont on se souvient ! Quelle que soit la manière dont on s’y prend, déjà, à l’époque, je m’en étais aperçue, on est toujours dans la fiction.

Tu te demandes peut-être pour quelles raisons je n’ai pas continué dans le métier d’actrice, si tu me lis jusqu’au bout tu comprendras pourquoi.

J’ai quitté ce monde depuis longtemps. Tu viens d’ouvrir un paquet dans lequel tu as trouvé cette lettre, un exemplaire de l’ouvrage qui est à l’origine du film, un DVD, un dé numérique, ainsi que le récit que j’ai écrit de décembre 2059 à février 2060 qui mêle écrits initiaux et souvenirs, Je m’aperçois que si j’ai recouvré la mémoire, celle-ci est sélective. C’est pourquoi volontairement je n’ai pas adjoint au colis le journal de mes vingt ans rédigé à la main, certes à cause de ses maladresses, de ses ratures, de ses manques mais surtout parce dans de nombreuses pages figurent des anecdotes relatives à des moments, des lieux, qui ne me parlent plus ; sans compter toutes les personnes dont j’ai oublié le nom. En me lisant je sais bien que tu penseras que certains des évènements relatés ne peuvent être issus que de mon imagination. Je te comprends ma petite Eloïse, néanmoins, sans oser te l’avouer, il se pourrait bien qu’après cela tu regardes le monde d’une autre façon.

Avant de lire le manuscrit qui accompagne cette lettre, commence par m’imaginer avec soixante ans de moins : je viens de m’installer dans la chambre que j’occuperai pendant le temps du tournage. Aujourd’hui j’ai fait la connaissance de la plupart des personnes avec lesquelles je vais travailler. Le jour vient de tomber. Nous sommes le 2 juillet 1999. Dans la chambre que je vais occuper pendant deux mois, je suis assise à un petit bureau devant la fenêtre, j’ouvre mon cahier tout neuf… Mes yeux se perdent dans le vague, je mâchonne un peu mon stylo… J’ai bien conscience à ce moment précis, d’être au commencement de quelque chose ; dans quelques instants, sur la première page de mon journal, je vais poser la première phrase, d’autres suivront, encore et encore, si tout va bien. Il suffit de se lancer.

Et maintenant pense à la vieille femme en train d’écrire cette lettre, seule dans un grand ranch enveloppé de nuit. Tu me vois ?

Imagine que tu survoles en rêvant le paysage éclairé par la lune ; le petit point de lumière qui perce l’obscurité c’est celui de la lampe posée sur ma table de travail dans la véranda. Je suis un peu fatiguée, je viens tout juste de terminer le récit que j’ai écrit pour toi. C’est une folle histoire. J’espère que si elle te parvient, tu la liras jusqu’au bout.

2

J’avais emporté avec moi le cahier qui m’avait tapé dans l’œil à la papèterie. La couverture cartonnée était très joliment décorée avec des reproductions de pages enluminées tirées de manuscrits en latin. Au moment où de plus en plus de gens tapaient leurs textes sur ordinateur, les carnets d’écriture avaient tendance à cette époque à être de plus en plus beaux, et parce que je les aimais et les utilisais depuis mon tout premier carnet à secrets, reçu en cadeau d’anniversaire pour mes dix ans, je n’avais pas pu résister à celui-là. Je savais bien, chaque fois c’était pareil, que ma calligraphie toute proprette au début, déroulerait des phrases de première de la classe qui rapidement cèderaient la place à des écrits brouillons et pleins de ratures, mais je ne voulais pas y penser. Je me disais que pour commencer un journal j’avais ce qu’il fallait : un beau cahier, un stylo à encre noire avec une plume spéciale, à bout large, pour donner un trait gras, et la liberté, surtout la liberté. Et les perspectives. Je pouvais écrire tout ce que je voulais, absolument tout en principe, anecdotes, états d’âme, réflexions, bref, et le fait que j’allais expérimenter une nouvelle vie complètement improbable me donnait envie de laisser des traces. Si cela n’avait pas été le cas, je n’aurai pas senti à la papèterie, que le cahier m’appelait, me faisait de l’œil dans son coin. Je me disais que ces écrits seraient peut-être sans lendemain mais peu importait, ce soir-là, je n’avais rien d’autre à faire de toute façon ; j’étais loin de chez moi, il n’y avait pas la télé et pas le moindre bouquin à l’horizon. La dame qui m’hébergeait était gentille et avait de la conversation, mais elle était très âgée, et se couchait tôt. J’étais donc seule dans ma chambre, avec pour unique éclairage le halo de ma lampe. Je n’avais pas sommeil, comment aurais-je pu dormir sachant que j’allais être actrice !

J’insère ici un premier passage de mon journal et tu en découvriras d’autres en progressant dans ta lecture. Celui-ci date du 1er juillet 1999 :

« Je vais faire du cinéma ! Ça m’est tombé dessus sans rien faire, complètement par hasard. Quand je pense à ceux qui courent de castings en castings pour décrocher le moindre petit rôle… Le plus dingue, c’est que je n’ai jamais spécialement rêvé de jouer la comédie, moi. Et je n’ai sûrement aucune disposition pour le métier. Ça me fait penser qu’à la loterie organisée par le maire, c’est miss Temple la demi aveugle qui a gagné la télé couleur grand écran. Logique.

Je sais bien que je n’ai pas été recrutée pour le chef-d’œuvre du siècle. Je suis à peu près sûre que je suis embarquée dans un truc que la critique ignorera ou descendra en flèche. Il faudrait vraiment que la réalisatrice ait du talent, qu’elle dispose de bons moyens financiers… et que les acteurs ne soient pas tous inexpérimentés comme moi, pour que l’œuvre qui se prépare ne soit pas un nanar, voire une grosse daube. Plic, plic, ploc. La pluie tape et dégouline le long des carreaux. Il paraît qu’il pleut tout le temps dans ce pays. Bon. Si ma mère savait ! Je suis supposée être en vacances avec Emmy et Sandra. Il faudra bien qu’à un moment je lui dise la vérité. D’ailleurs ça ne sera même pas la peine, parce que franchement, ça m’étonnerait que je fasse long feu dans le métier. »

Je me souviens que lorsque j’avais décidé de tenir ce journal, c’était surtout parce qu’il m’avait semblé que le fait de « faire du cinéma » était quelque chose de pas banal ; j’étais encore dans l’illusion de croire que l’on vit parce qu’on accumule des anecdotes à raconter. Demain Eloïse, j’écrirai dans quelles circonstances tout ceci est arrivé ; c’est assez incroyable. Pour l’heure, il faut que je sorte un peu me dégourdir les jambes. 5 décembre 2059.

3

C’est arrivé alors que je prenais un petit déjeuner tardif dans un coffee shop où j’avais mes habitudes, depuis que la femme du patron qui était française ainsi que le barman, étaient devenus des amis. Alors que j’avais le nez plongé dans un bouquin, un homme est venu se poster devant ma table, et sans se soucier apparemment de ce que son attitude avait de dérangeant m’a asséné sans préambule : « vous êtes exactement la jeune fille que je cherche ».

Allons bon. Il ne perdait pas de temps avec des prétextes bidon celui-là, il allait droit au but. Je me souviens lui avoir répondu calmement que je souhaitais continuer tranquillement ma lecture. Sans se démonter il m’a alors annoncé qu’il était chargé de recruter les quelques acteurs qui manquaient encore pour un long métrage dont le tournage était prévu début juillet et à l’entendre, (ben voyons !), on n’attendait plus qu’une fille comme moi pour commencer les opérations. Les garçons à cette époque étaient au moins aussi idiots que ceux d’aujourd’hui j’imagine, en tout cas je me souviens avoir pensé que celui-là était désinvolte au point de ne même pas prendre la peine d’élaborer un plan d’attaque plausible. Le coup du cinéma ! Je me suis levée, bien décidée à planter là le zigoto, ce qui l’a rendu immédiatement fébrile. Il s’est mis alors à débiter à toute vitesse à peu près ceci : « Je sais bien que ce que je viens de dire vous donne l’impression que je suis un imbécile qui vous prend pour une idiote, j’en suis navré, mais voyez-vous, dès que je vous ai vue j’ai eu le sentiment que vous pourriez bien être la personne qu’il me faut. C’est une intuition qu’il me fallait vérifier… Peut-être que ceci saura vous convaincre de ma bonne foi… ». Il m’a tendu une carte. J’ai pris l’objet machinalement et après l’avoir à peine regardé je lui ai asséné : « Soren Olsemgaard ? Jamais entendu parler ! »

En voyant que ce nom n’avait pas produit sur moi l’effet escompté, le visage de l’homme prit alors une expression goguenarde : « Je ne vous en veux pas de n’avoir aucune culture cinématographique, cependant je vous suggère dès que vous aurez un moment d’aller vous renseigner sur Internet ». « J’y penserai » dis-je, et j’ajoutai : « quand je songe à toutes les filles magnifiques et talentueuses qui attendent qu’on les contacte !… C’est étonnant tout de même que vous n’ayez trouvé personne jusqu’à présent ! »

– Juste une question… si c’était une femme qui vous avait abordée en vous tenant le même discours auriez-vous réagi de la même manière ? Et sans attendre la réponse, il me lança en quittant les lieux : Bon, Je vais vous laisser tranquille mademoiselle, bonne continuation ! »

Après ça je me replongeai dans ma lecture quelque peu déstabilisée, et pourtant, les raseurs j’avais l’habitude.

– Me permettez-vous de m’asseoir quelques minutes à vos côtés ? J’ai quelque chose à vous dire ». Une femme d’un certain âge à l’air distingué, se tenait maintenant devant moi. Décidément… Ça n’arrêtait pas ! « Je vous en prie, faites »… Soufflai-je. « Figurez-vous que j’ai tout entendu de votre conversation pour la bonne raison que j’étais derrière vous. L’homme qui vous a abordée travaille pour moi. Soren Olsemgaard c’est moi ! Oui, Soren est un prénom masculin, dans mon pays, la haut tout au Nord de la planète… j’ai enlevé la barre du o… Il y a bien une écrivaine en France dont le patronyme était Amantine Aurore Lucile Dupin, et qui se faisait appeler Georges Sand. Mais qu’est-ce que ça peut faire ? On s’en fout ! ». Pendant qu’elle parlait j’avais ressorti la carte de visite que j’avais lu trop vite, pour bien voir qu’à côté du nom figurait le mot « réalisatrice » et non pas « réalisateur » comme je l’avais cru. A ma façon de demander, l’air étonné : « vous êtes Soren Olsemgaard ? » celle-ci dut croire que j’avais entendu parler d’elle, parce qu’elle eut l’air assez fière quand elle dit : « Hé oui ma petite, c’est moi ! ». Puis sans transition elle demanda : « Quel âge avez-vous ? » « vingt ans » répondis-je. « On vous en donne seize, c’est parfait… et… qu’est-ce-que vous faites dans la vie ? » En apprenant que j’étais étudiante en lettres, en troisième année, à l’université de Fordox, la réalisatrice ou prétendue telle s’exclama : « Ha ! Tant mieux, tant mieux ! » Sans plus de précision. Avec un débit de parole impressionnant elle enchaîna, m’informant qu’elle avait envoyé « ce pauvre Anton » au feu pour voir comment réagirait une jeune fille esseulée et sérieuse comme moi… Cela faisait un moment qu’ils m’observaient en douce à ce que je compris. Moi… moi, je ne les avais même pas vus entrer, c’est dire. Comment se pouvait-il que je les ai marqués à ce point ? Je retins qu’ils avaient apprécié le fait que malgré ma jeunesse, je ne me laissais pas facilement impressionner, j’étais capable de m’exprimer sans tomber dans la répartie vulgaire et j’attirai tous les regards sans rien faire de remarquable. Tous ces compliments eurent pour effet de me mettre mal à l’aise. Je recommençais à donner des signes d’impatience. La réalisatrice le remarqua :

– Je sens que je vous ennuie ! C’est contrariant, c’est contrariant… Parce que vous êtes précisément la personne que je cherche ! Et savez-vous pourquoi ? Parce qu’il ne me faut pas seulement une fille belle et un peu intelligente, j’ai besoin en plus, qu’elle s’exprime en américain avec l’accent français ! Vous croyez que ça se trouve sous le pas d’un cheval ? Nous étions là par hasard et quand je vous ai entendu parler avec le barman, mon sang n’a fait qu’un tour, j’ai dit à Anton, c’est elle qu’il me faut ! Au fait, vous êtes bien française ? » Je répondis en français :

– Je n’ai aucune disposition pour le métier d’actrice ; une fois, à l’école, j’ai joué les utilités au théâtre, vous voulez savoir comment m’appelaient mes partenaires ?… Ils m’appelaient « le boulet »… Ça en dit long…

– Ok. Ok ! » Je n’ai pas tout compris mais c’est bien du français… C’est quoi un boulet ? ».

– Je n’ai jamais rêvé d’être comédienne pour la bonne raison que je suis suffisamment lucide pour savoir que je n’ai pas de talent… Un boulet ? En français, c’est ce que traînent les bagnards, c’est aussi un boulet de canon… Sur la scène j’étais un boulet de bagnard, un boulet de canon sans le canon, donc un gros poids gênant, bref un problème.

– Si vous saviez comme toute cette perte de temps m’exaspère ! Je ne cherche pas d’actrice de théâtre, ça c’est autre chose, non, je n’ai pas besoin d’une super comédienne non plus, j’ai juste besoin de votre image, oui, de votre image autrement dit de votre visage, de votre voix, de votre façon d’être, le reste je m’en fous ». Puis se radoucissant : « Excusez-moi… Excusez-moi ! Je ne peux pas vous forcer c’est sûr… D’autant qu’il est possible qu’en fin de compte vous ne fassiez pas l’affaire, je peux changer d’avis à tout moment ! Néanmoins voici un exemplaire du scénario, pour vous faire une idée.… Lisez-le ! Si vous venez, vous devrez l’avoir lu… Vous verrez qu’en première page il y a les noms des acteurs qui sont déjà recrutés, il m’en manque encore deux ou trois pour des seconds rôles et une dizaine pour quelques apparitions. »

– Vous les avez trouvés devant un petit déjeuner eux aussi ?

– Non, c’est la première fois que je me focalise sur une totale inconnue figurez-vous. C’est peut-être une bêtise, l’avenir me le dira… Avec l’âge je suis devenue joueuse. Au fait, je ne vous ai pas demandé votre nom ?

– Je m’appelle Emma, Emma Desvallées.

– Bon, alors écoutez Emma, nous sommes lundi… Dans trois jours, donc jeudi, rendez-vous à cette adresse, dit-elle en me tendant sa carte. Venez le matin, à dix heures, c’est là que sont convoquées pour l’audition les quelques personnes qui me manquent pour compléter le casting. Ça ne vous coûte rien d’essayer… A moins que vous ayez des choses extrêmement plus importantes à faire en ce moment… Si ? »

– Ben… Je suis étudiante… Ma prochaine rentrée est prévue pour le 15 septembre.

– Pas de problème, j’aurai besoin de vous début juillet jusqu’à la fin août. Sachez que la probabilité est grande pour que vous ne fassiez pas l’affaire… Mais au moins j’en aurai eu le cœur net. Bon. Réfléchissez, et sachez que je vous attends ! » Me lança-t-elle en s’éloignant.

Je n’avais même pas eu le temps de lui demander de quel genre de film il s’agissait et apparemment elle n’avait pas jugé utile de m’informer de ce genre de détail. Omission qui ne fit que me conforter dans l’idée que tout ceci n’était qu’une histoire de fou. Sans compter que les réalisatrices ne vivent pas à Fordox mais à New-York, à Hollywood, Los Angeles ou San Francisco. Je suis restée un moment en proie à des pensées confuses, les yeux rivés sur le soleil du matin qui pointait, incertain, à travers la vitre. Puis je me suis levée, j’ai attrapé le scénario. Comme une somnambule j’ai marché vers l’endroit où j’avais garé ma vieille Ford, puis j’ai rejoint mes pénates sur le campus. A peine rentrée dans ma piaule exigüe, j’ai allumé mon ordinateur pour lancer une recherche. J’ai tapé Soren Olsemgaard. Les occurrences étaient pléthoriques. J’appris ainsi qu’elle était une réalisatrice de films fantastiques entrée sur le tard dans le métier. Au vu des titres, je constatai que je ne connaissais aucune de ses œuvres. La dernière, encensée par certains critiques, avait été perçue par d’autres comme étant trop sophistiquée, trop cérébrale ; c’était sans doute la raison pour laquelle sa diffusion était demeurée confidentielle.

J’ai retiré de mon sac le fascicule imprimé. En première page s’étalait le titre : « D’amour et de sang ». Ensuite, en ordre alphabétique, figuraient des noms d’acteurs ; tous m’étaient parfaitement inconnus. Je pris note qu’en face du nom de certains personnages l’espace était encore vierge. Je remarquai aussi que parmi les rôles destinés aux acteurs principaux un seul était pourvu, celui d’un certain Jules Daremon. A moins d’un coup tordu qui n’était pas à exclure, il semblait bien que la réalisatrice n’avait pas menti sur ce point : elle recherchait bien des personnes pour compléter sa liste. En me voyant, elle avait dû penser que je ferais l’affaire pour quelques apparitions, voire pour quelques moments de figuration intelligente. Pour cela, elle n’avait pas besoin d’une professionnelle. Je suis retournée sur Internet, j’ai tapé le nom de Jules Daremon. Son palmarès était mince : quelques présences par ci par là dans des séries, quelques apparitions furtives dans un film à succès. Les images, pour la plupart, le montraient au naturel, il prenait rarement la pose. Yeux noirs, cheveux d’un brun profond tombant souplement aux épaules. Il était vraiment beau. En poursuivant mes recherches je constatai que la plupart des acteurs recrutés étaient tous diablement photogéniques. Je ne pouvais pas laisser passer l’occasion qui m’était donnée de voir de près tant de belles personnes et de découvrir un autre univers.

Cela faisait un moment que je n’avais plus éprouvé du désir et de la curiosité. Je me souviens qu’à cette époque j’étais dans une période que je qualifierais de flottante. Au moment où je venais à peine d’entrer dans l’âge adulte, j’éprouvais le sentiment très net que la vie avait perdu la consistance qu’elle avait dans mon enfance. J’avais l’impression d’être à côté de tout, de n’avoir pas de prise sur les évènements. Je rêvais, je ne décidais de rien, je flottais, j’attendais que quelque chose arrive. Mais il ne m’arrivait jamais grand-chose. Et ce n’était pas la courte passade que j’avais vécu avec Oliver qui aurait pu m’ôter de l’idée que le réel, décidément, était désespérant.

Oliver ! Il avait de si beaux yeux ! Si mystérieux ! Mais ses yeux n’étaient en rien les fenêtres de son âme. Derrière ces yeux-là, hélas, il n’y avait que le nerf optique. Oliver était un être simple, sans complications. Il aimait bien manger, bien boire, pratiquer les activités de plein air et le sport en chambre. Sa conception très physique de l’amour, que ma plastique manifestement exacerbait, l’avait immédiatement amené à nourrir des fantasmes sexuels échevelés qu’il comptait bien mettre en pratique sur ma personne sans s’embarrasser de discours. Je n’avais nullement l’intention de le laisser faire. J’étais bien certaine que la Belle au Bois dormant après avoir été réveillée d’un chaste baiser puis emportée sur un cheval blanc par le Prince Charmant, n’aurait pas supporté sitôt arrivée à destination, d’être initiée sans plus attendre à toutes les positions du Kamasoutra ; la blanche couche nuptiale à baldaquins dans le mitan de laquelle la rivière était si profonde que tous les chevaux du roi auraient pu y boire ensemble, s’étant – je ne vois pas de mot plus approprié du fait qu’il sent à plein nez le duvet qui s’encanaille – transformée en un vulgaire plumard. Tout ça pour dire que l’amour, le pur, l’absolu, celui qui ne s’exige pas, celui qui vous tombe dessus sans prévenir, celui dont l’évocation fait hausser les épaules et lever les yeux au ciel d’un air agacé les gens sérieux qui n’ont pas de temps à perdre avec des bêtises, le véritable amour donc, et tout le monde le sait bien au fond, n’a rien à voir avec la performance sexuelle et encore moins avec la créativité que certains mettent en œuvre pour parvenir à l’excitation des organes.

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