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Pour une agriculture diversifiée

De
336 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296410435
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POUR UNE AGRICULTURE DIVERSIFIÉE Arguments, questions, recherches

COLLECTION

ALTERNATIVES

RURALES

dirigée par Dominique Desjeux Sociologue à l'École Supérieure d'Agriculture d'Angers

Dans la collection

If

A Iternatives

rurales»

Guy BARTHÉLÉMY, Chipko. Sauver les forêts de l'Himalaya. 144 pages, 22 gravures horstexte. Denys CUCHE, Pérou nègre. Les descendants d'esclaves africains du Pérou. Des grands domaines esclavagistes aux plantations modernes. 182 pages. INSTITUT~ANAFRICAINPOUR LE DÉVELOPPEMENT. Comprendre une économie rurale. Guide pratique de recherche. 172 pages. Jean PAVAGEAU, eunes paysans sans terres. L'exemple malgache. 208 pages. J Jean-Luc POGET, Le beefsteak de soja: une solution au problème alimentaire mondial? 168 pages. Les sillons de la faim. Textes rassemblés par le Groupe de la Déclaration de Rome et présentés par Jacques Berthelot et François de Ravignan. 225 pages. Jean-Paul BILLAUD,Marais poitevin. Rencontres de la terre et de l'eau. 265 pages. Rémi MANGEARD, aysans africains. Des africains s'unissent pour améliorer leurs villages P au Togo. 308 pages. Philippe BERNARDET, Association agriculture-élevage en Afrique. Les peuls semitranshumants de Côte d'Ivoire. 240 pages. François BESLAY,Les Réguibats. De la paix française au Front Polisario. 192 pages. Adrian ADAMS,La terre et les gens du fleuve. Jalons, balises. 244 pages. Anne-Marie HOCHET, Afrique de l'Ouest. Les paysans, ces «ignorants efficaces JJ. 176 pages. Jean- Pierre DARRÉ,La parole et la technique. L'univers de pensée des éleveurs du Ternois, 200 pages. Pierre VALLIN,Paysans rouges du Limousin. 366 pages. Dominique DESJEUX (sous la direction de), L'Eau. Quels enjeux pour les sociétés rurales? 222 pages. Jean-Claude GUESDON,Parlons vaches... Lait et viande en France. Aspects économiques et régionaux. 156 pages. David SHERIDAN,L'irrigation. Promesses et dangers. L'eau contre la faim? 160 pages. Nicole EIZNER,Les paradoxes de l'agriculture française. 160 pages. Lloyd TIMBERLAKE, 'Afrique en crise. La banqueroute de l'environnement. 300 pages. L Anne CADORET(sous la direction de), Protection de la nature; histoire et idéologie. De la nature à l'environnement. 246 pages. Étienne BEAUDOUX,Marc NIEUWKERK,Groupements paysans d'Afrique. Dossier pour l'action. 244 pages. P. MACLOUF(textes réunis par), La pauvreté dans le monde rural. 332 pages. Jean CLÉMENT,Sylvain STRASFOGEL, isparition de la forêt. Quelles solutions à la crise D du bois de feu? 192 pages. R. VERDIER, A. ROCHEGUDE(sous la direction de), Systèmes fonciers à la ville et au village. Afrique noire francophone. 300 pages. Bernard KALAORA, Antoine SAVOYE, La forêt pacifiée. Sylviculture et sociologie au XIX.siècle. 136 pages. Dominique GENTIL,Mouvements coopératifs en Afrique de l'Ouest. Interventions de l'État ou organisations paysannes? 270 pages. Dominique GENTIL, Pratiques coopératives en milieu rural africain. 150 pages. Marie-Christine GUÉNEAU, frique. Les petits projets de développement sont-ils efficaces? A 232 pages. Pierre-Marie METANGMO, Développer pour libérer. L'exemple de Bafou : une communauté rurale africaine. 158 pages. Jean-Pierre MAGNANT,La terre Sara, terre tchadienne, 382 pages. Maryvonne BODIGUEL,Le rural en question. Politiques et sociologues en quête d'objet. 187 pages. Michel MORISSET,L'agriculture familiale au Québec. 206 pages. Dominique DESJEUX, Stratégies paysannes en Afrique Noire. Essai sur la gestion de l'incertitude. 270 pages.

POUR UNE AGRICULTURE DIVERSIFIÉE
Arguments, questions, recherches
sous la direction de M. JOLLIVET

Ouvrage publié avec le concours du Ministère de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1988 ISBN: 2-85802-907-5

ISSN: 0757-8091

Que la France se nomme diversité... Lucien FEBVRE(cité par F. BRAUDEL)

Pour commencer, le plus simple est de présenter les choses telles qu'on les voit, telles qu'elles se dessinent au premier abord, j'allais dire au premier coup d'œil. A cette observation liminaire, nous reconnaissons sans tarder que l'unité de la France s'efface. On croyait la saisir d'entrée de jeu, elle nous fuit; cent, mille Frances sont en place, jadis, hier, aujourd'hui. Acceptons cette vérité, cette profusion, cette insistance à laquelle il n'est ni désagréable, ni même trop dangereux de céder... ... sans fin, cette France « plurielle » sous-jacente aura contredit la France une qui la domine, la contraint, essaie de gommer ses particularismes tout en concentrant sur ellemême, abusivement, les lumières et les faveurs de l'histoire traditionnelle. Alors qu'il n'y a pas une France une, mais des Frances...
(L'identité F. BRAUDEL de la France)

Liste des auteurs

Marcel JOLLIVET, CNRS (Groupe de Recherches Sociologiques, Université de Paris X, Nanterre). Jean-Marie LEGAY,Université de Lyon I (Laboratoire de Biométrie). Didier PICARD,INRA Thiverval-Grignon (Station Bioclimatique). Michel DURU, Annick GIBON, Pierre-Louis OSTY, INRA (URSAD, Toulouse). Jean-Marc MEYNARD,INA-PG (Chaire d'Agronomie). Tadakatsu OKUBO,Université de Tokyo, Pierre JACQUARD,CNRS (CEPE, Montpellier). Véronique SORIANO,Association pour la Recherche en Milieu Agricole et Rural. Claude PELTIER,CEMAGREF (INERM, Grenoble). Joseph BONNEMAIRE, ENSSAA (URSAD, Dijon). Rose-Marie LAGRAVE,EHESS (Centre de Sociologie Rurale, Paris). Jean-Louis COUJARD,ENSAIA, Nancy. Jacques BROSSIER,INRA (ESR, ENSSAA, Dijon). Jean-Claude TIREL, INRA, Paris. AlainCAPILLON, INA-PG (URSAD, Chaire d'Agronomie). Yves LE PAPE, INRA (IREP, Grenoble), Jacques RÉMY, INRA (ESR, Paris). Jean-Pierre DARRE, GERDAL, Paris. Monique BARRUE-PASTOR, CNRS (Institut de Géographie, Université de Toulouse Le Mirai!). Michelle SALITOT, CNRS (Centre d'Ethnologie Française, Musée des Arts et Traditions Populaires, Paris). Nicole EIZNER,CNRS (Groupe de Recherches Sociologiques, Université de Paris X, Nanterre), Raphaël LARRÈRE,INRA (ESR, Rungis). Jean-Pierre DEFFONTAINES,NRA (URSAD, Versailles). I Gilles ALLAIRE,INRA (ESR, Toulouse). Samuel MARTIN, Gilles NOVARINA, Université de Grenoble (CESER, Institut d'Urbanisme). Philippe PERRIER-CORNET,NRA (ESR, ENSSAA, Dijon). I Pierre ALPHANDERY, ves DUPONT, INRA (ESR, Paris). Y Hervé MOISAN,INRA (UR SAD, Versailles). Pierre COULOMB, NRA (ESR, Paris), Hélène DELORME,FNSP (CERI, Paris). I Michel PETIT, INRA (URSAD, ENSSAA, Dijon). Joseph BONNEMAIRE, ENSSAA (URSAD, Dijon), Bertrand VISSAC, INRA (SAD, Paris). Nicole MATHIEU, CNRS (Laboratoire de Géographie Humaine, Université de Paris I), Jacqueline MENGIN,FORS, Paris. 6

Avant -propos

Cet ouvrage est l'aboutissement de la réflexion collective menée par le Comité « Diversification des Modèles de Développement Rural» (D.M.D.R.) de 1982 à 1986. Rattaché à la Mission Scientifique et Technique du Ministère de l'Industrie et de la Recherche dans le cadre du département « Agriculture, Industries Agro-alimentaires et Filière-Bois» dirigé par N. Decourt, le Comité D.M.D.R. a été présidé par M. Jollivet (CNRS) et a eu comme membres: J.M. Legay (Université de Lyon I), Vice-Président, G. Bertrand (Université de Toulouse), M. Boiché (Agriculteur), J. Bonnemaire (ENSSAA, Dijon), M.E. Chassagne (CESTA), J.L. Coujard (ENSAIA, Nancy), P. Coulomb (INRA), N. Decourt (INRA), J.P. Deffontaines (INRA), L. Gachon (INRA), V. Labeyrie (Université de Pau), J.P. Lecomte (FNGEDA), CI. Peltier (CEMAGREF), D. Picard (INRA), J.L. Rouquette (ITEB), M. Sivignon (MRT), S. Stryzick (ACTA). Comme les comités de la D.G.R.S.T. auxquels il a succédé, il a eu un rôle incitatif en matière de recherche. Il a. présenté les orientations de recherche qu'il souhaitait promouvoir dans une brochure datée de mars 1983, que l'on trouvera en annexe. Sa dernière activité a été l'organisation d'un colloque intitulé « Diversification des Modèles de Développement Rural: Questions et Méthodes », les 17 et 18 avril 1986, à Paris. Cet ouvrage est le produit de ce colloque. Il est constitué des rapports ainsi que d'un certain. nombre de communications reçues. Ce ne sont pas les Actes du Colloque qui sont présentés ici : la matière eût été trop importante et trop hétérogène. Il est par contre possible d'obtenir le texte des communications non publiées en se référant à la liste de celles-ci donnée en annexe III et en s'adressant aux auteurs; les communications publiées par ailleurs sont mentionnées dans l'annexe IV. Cette initiative n'aurait pas pu être conduite jusqu'à son terme sans le constant soutien que lui a apporté N. Decourt. Que soient également remerciées Catherine Schlusse1huber et Isabelle Van deWalle qui ont eu la lourde responsabilité de l'organisation du colloque; Mesdames Liliane Authie, Françoise Cardon, Jany Delhay et Françoise Juille qui en ont assuré la réalisation matérielle; et enfin Madame Suzanne Hazet qui a eu à faire face à toutes ces tâches ingrates qu'exige la réalisation d'un livre collectif. 7

En guise de présentation...

Diversité, diversification: questions d'actualité, questions de méthodes
M. JOLLlVET

La diversification de l'agriculture française est à l'ordre du jour. Face aux problèmes posés par une crise économique (mais aussi sociale) qui dure depuis maintenant plus de dix ans, même le discours des organisations professionnelles agricoles qui étaient le plus hostiles à cette idée a craqué: le tabou est tombé. Ce qui est le plus intéressant et le plus important dans tout cela, c'est qu'il y ait eu tabou. Mais s'il est vrai que des brèches se sont ouvertes, cela ne veut pas dire que l'idée d'une diversification soit totalement acquise. Elle est encore évoquée comme une solution marginale, portant sur les petites productions; ou bien elle est commodément utilisée pour justifier un nouveau « dualisme» au sein de l'agriculture. Les agricultures qui se veulent « différentes» n'ont pas encore réellement voix au chapitre. Quant à la diversité de l'agriculture existante, elle est encore niée par le discours officiel, qu'il s'agisse de sa diversité agronomique, économique, sociale... ou idéologique: le pluralisme syndical ne se décrète certes pas, mais il peut être interdit... faute de décret. Il y a à cet état de choses de multiples raisons, des raisons lointaines et des raisons très actuelles. Mais le modèle de développement « unique», s'il existe (et c'est précisément une des questions examinées dans ce livre) ne peut être qu'un projet social, à la fois utopie et idéologie. Ceci ne veut pas dire qu'il soit dénué d'efficacité, bien au contraire; surtout lorsque, comme c'est le cas ici, il est à la fois symbole d'identité et outil de pouvoir pour la minorité dirigeante. En tout état de cause, même remodelée par une action collective, la diversité demeure. Aussi le premier objectif de la réflexion qui a conduit à cet ouvrage a-t-il d'abord été de réhabiliter cette diversité occultée, car elle reste 9

une donnée intangible pour le chercheur. Ce qui signifie d'ailleurs qu'elle doit aussi en être une pour le praticien, surtout dans un contexte où il faut innover. Il n'est pas inutile de préciser que la diversité et la diversification dont il est question. ici sont celles des systèmes productifs agricoles eux-mêmes. Le développement, au sein des exploitations, d'activités non agricoles complémentaires, n'est pas abordé. L'enjeu est quand même bien, d'abord, de trouver de nouvelles bases pour la production agricole elle-même. Réhabiliter la diversité, c'est d'abord, bien sûr, la donner - ou plus exactement la redonner - à voir. Mais cela ne suffit pas et il faut encore la rendre intelligible pour qu'elle soit autre chose qu'un constat banal et inutile. Il s'agit donc d'en trouver le (ou les) sens, i.e. de comprendre sa (ou ses) raison(s) d'être, afin d'en jouer pour concevoir et appliquer des actions de développement qui puiseront dans cette connaissance des atouts pour une meilleure efficacité. Tel est le but de cet ouvrage et l'on peut dire que, sans prétendre passer en revue toutes les recherches concernées, il fait un point très documenté sur l'état des recherches en la matière. Le premier résultat de cette entreprise est de montrer la continuité, la richesse et les cohérences plus ou moins consolidées de ces recherches. Des enseignements s'en dégagent d'ores et déjà pour orienter les actions de développement. On voit aussi mieux, à travers la série de synthèses qui compose ce livre, les problèmes que la recherche a maintenant à attaquer en priorité et aussi les pièges qu'elle a à éviter. La structure de l'ouvrage est à l'image de celle du colloque. Le découpage en ateliers a été repris, bien qu'il ne soit pas sans poser quelques problèmes 1. Le lecteur pourrait .légitimement se demander pourquoi telle communication est dans tel atelier plutôt que dans tel autre. On s'en explique ailleurs2. Il suffit ici de rappeler le parti-pris du colloque: une analyse interdisciplinaire et « multi-niveaux» des problèmes afférents au développement agricole et rural. On s'intéresse donc à des démarches qui, soit concernent plusieurs niveaux à la fois et analysent les interactions qui se produisent entre eux, soit se situent à un seul niveau, mais en abordent l'analyse en tenant compte d'une manière ou d'une autre des rapports de dépendance qui existent entre lui et d'autres, définis par ailleurs. D'où la difficulté parfois de situer une communication dans un atelier plutôt que dans un autre. Mais en réalité cette difficulté n'est en rien gênante: au contraire, ce sont précisément les communications qui transgressent de la façon la plus nette le découpage en niveaux (et donc le découpage des ateliers) et qui, donc, réalisent le mieux cette intégration recherchée (et difficile à atteindre) entre niveaux, qui sont les plus difficiles à classer. On pourrait dire, en jouant du paradoxe, que plus une communication paraît mal placée dans la classification opérée par le découpage en ateliers, plus cela signifie qu'elle apporte quelque chose de neuf. Il n'est sans doute ni superflu, ni excessif de souligner ce point. C'est à une véritable inversion de l'attitude d'esprit que convient, chacun à leur façon,

les textes qui suivent, dans la mesure où le « contexte » de 1'«objet » étudié, loin
d'être annulé dans le «toutes choses égales par ailleurs» est au contraire
1. Cf. le rapport de conclusion au colloque, p. 304. 2. Id. 10

scrupuleusement pris en compte à travers ses incidences sur la constitution même de cet objet. L'art et la manière de repérer ces incidences et d'apprécier

leur portée sur la « portion du réel » qui est l'objet de l'investigation pourraient
être considérés non. seulement comme l'apport scientifique original de cette démarche, mais encore comme sa contribution spécifique à la rigueur d'une connaissance scientifique élargie. Pourquoi « élargie» ? Parce que le « toutes choses égales par ailleurs» est une convention de laboratoire et qu'elle ne vaut pas pour la recherche in situ qui est la voie obligée lorsqu'on veut analyser les problèmes écologiques, biologiques, techniques et sociaux que l'on subsume sous la notion de développement. Un point commun, particulièrement significatif, des communications réunies ci-après (mais aussi. de toutes les communications présentées au

colloque), est qu'elles procèdent toutes d'une recherche dite « de terrain»,
c'est-à-dire d'une recherche affrontée à la complexité, à la diversité et à l'instabilité des phénomènes dans la réalité « commune », « exogène» (par rapport à la réalité « produite» de façon « endogène», en fonction des besoins. de la recherche, dans les laboratoires). Parler du « contexte» de 1'«objet» permet de préciser dans quel sens la notion de niveau doit être prise et, aussi, de la relativiser. Exemple: si une « population» est un niveau d'analyse en soi (en écologie) avec ses règles de fonctionnement et ses dynamiques propres, elle est aussi le contexte dans lequel l'individu (qu'il soit plante, animal ou... homme) évolue, se comporte, se développe, etc... Et il y a nécessairement un rapport étroit entre ce qui donne à ce « niveau» sa cohérence propre et permet donc de l'ériger en « objet» d'analyse en soi, et ce qui fait qu'il joue un rôle déterminant sur la vie de l'individu et oblige de ce fait à le prendre en considération dans toute recherche portant sur celui-cP. Ainsi, l'effet de détermination du niveau « supérieur» (la population dans notre exemple) sur le niveau « inférieur» (l'individu dans ce même exemple) n'est pas de nature différente de celui de n'importe quel autre cc facteur» (ou variable) cc exogène». Vouloir prendre en considération dans l'analyse d'un cc objet» le contexte dans lequel celui-ci se situe suppose donc l'identification des niveaux-objets qui ont une incidence sensible sur lui. C'est sans doute une des originalités de la plupart des communications qui suivent

que d'aller dans ce sens. Mais l'analyse de « l'effet contextuel» peut être
également menée sans changer de niveau, par une simple extension de l'objet étudié. Ainsi, analyser l'impact de l'animal sur la végétation d'une prairie pâturée peut se faire en restant au niveau de la parcelle (et sans' prendre en considération l'animal), en jouant simplement sur les paramètres retenus: le « contexte» (le pâturage par l'animal) sera inclus dans 1'«objet» à travers l'orientation donnée à l'analyse, qui portera sur les conséquences mêmes de la présence de l'animal sur la végétation. Ce qui est novateur dans une telle démarche, c'est de ne pas isoler le compartiment végétal pour l'analyser en soi, en dehors de l'influence « perturbante » de l'animal, mais au contraire d'analy3. Inversement d'ailleurs, se pose aussi la question de savoir dans quelle mesure la cohérence trouvée au niveau de la population n'est pas l'effet pur et simple de l'agrégation des comportements et dynamiques individuelles. Cf. à ce propos, J.M. Legay et D. Debouzie, Introduction à une Biologie des Populations, Masson, Paris, 1985. Il

ser le fonctionnement d'une prairie pâturée, c'est-à-dire prise dans ses conditions mêmes d'utilisation par l'animal (et donc par l'homme, l'intervention de l'animal sur la parcelle étant réglée par lui dans le cadre de son système d'exploitation). Cette démarche a des conséquences méthodologiques radicales et en particulier celle de substituer la notion de compromis à celle de perfection comme norme analytique. Ainsi les pratiques des agriculteurs ne sont plus jaugées à l'aune des modèles et des références techniques « idéales », mais comme autant de « cotes mal taillées» résultant d'arbitrages entre une multitude de contraintes contradictoires. De même, l'analyse des systèmes biologiques qui sont à la base de la production agricole n'est plus conduite avec le seul et unique objectif de trouver les voies et les moyens d'en augmenter au maximum la productivité en termes de biomasse récoltable. Ils deviennent des éléments relatifs d'un système d'exploitation lui-même placé sous le signe d'une relativité générale: celle des choix divers que font des exploitants placés dans des conditions diverses et visant des objectifs divers. Les performances réalisées dans chacune des opérations techniques (l'opération technique étant considérée comme l'élément de base du système technique d'exploitation) sont évaluées en tenant compte d'abord de la cohérence fonctionnelle du système et de la façon dont elles concourent au rendement global de celui-ci. On en revient, pourraiton dire, à une fonction d'optimisation. L'analyse colle ainsi au plus près aux conditions réelles dans lesquelles travaille l'agriculteur. On retrouve ici la réalité du « terrain» ; et la diversité, sous le signe de laquelle le colloque était placé, on voit maintenant mieux pourquoi. Une autre conséquence méthodologique fondamentale d'une telle démarche est l'impossibilité de maintenir un cloisonnement entre l'analyse des systèmes biologiques agricoles, celle des représentations et des pratiques des agriculteurs et celle des contraintes économiques et politiques. Ceci découle clairement de tout ce qui précède. C'est pourquoi on s'était efforcé d'introduire l'interdisciplinarité, au sein de chacun des ateliers. Ceci ne s'est pas fait sans mal et, dans l'ensemble, le résultat est loin de correspondre aux attentes4. On dépasse encore rarement la juxtaposition de points. de vue5. Une avancée évidente est toutefois à noter grâce à la médiation de notions (telle la notion de « pratiques» ou celle de « paysage» par exemple) qui, étant à la charnière même des deux champs, peuvent être des outils par excellence de l'interdisciplinarité entre sciences sociales et sciences agrobiologiques. Il n'en demeure pas moins que c'est un domaine dans lequel il reste beaucoup à faire pour parvenir à des procédures de recherche rigoureuses et reproductibles. Un progrès sensible sur ce point est la condition même de l'avenir de la démarche proposée ici, car cette interdisciplinarité lui est consubstantielle. Chacune à sa manière, les communications qui suivent ouvrent des voies en ce sens. Les communications qui portent sur la parcelle ou sur la conduite du
4. Cf. le rapport de conclusion du colloque, p.304-306 et suiv. 5. Mais « même la juxtaposition de points de vue n'est pas un résultat si faible qu'on pourrait croire. Il démontre précisément qu'un même objet peut faire l'objet de plusieurs approches et qu'i! est donc complexe. Après tout, la cohérence éventuelle de ces approches est une deuxième étape; on a peut-être tendance à être trop exigeant, encore influencé par la logique classique» remarque J.M. Legay. 12

troupeau, en quelque sorte les plus proches de l'agronomie stricto sensu, sont caractérisées par un élargissement de la perspective d'analyse en direction de l'écologie. L'idée est d'accorder une attention privilégiée aux processus biologiques naturels qui concourent à la production primaire (celle de la pelouse) ou

secondaire (celle du troupeau), dans les conditions prévalant « au champ », in situ. D'où le recours à. des notions telles que « système écologique» ou
« écosystème », qui permettent de reconstituer l'ensemble des flux gui conditionnent, par exemple, la croissance de la plante dans ces conditions, par opposition à celles qui sont recherchées en laboratoire ou en placette expérimentale. On notera qu'on retrouve dans cette démarche la notion de compromis élevée au rang de concept heuristique: la croissance de la plante est en effet analysée telle qu'elle est, comme résultante du jeu de multiples contraintes plus ou moins contradictoires et plus ou moins maîtrisées (et maîtrisables) par l'éleveur, et ceci dans des formations végétales complexes et non pas monospécHiques; et c'est précisément l'identification de ces contraintes et l'analyse de la façon dont elles agissent en se combinant qui est l'objectif de la recherche.

Là aussi on a à faire à une série de « cotes mal taillées », même si on peut
ensuite s'évertuer à chercher la moins mal taillée possible: encore une fois, l'optimum. Ces recherches entrent dans le champ encore bien trop insuffisamment défriché d'une écologie des agroécosystèmes, qui serait fort susceptible d'ouvrir des voies nouvelles à l'agronomie. Le thème de cet ouvrage est donc clair; il s'agit de préciser les bases d'une analyse interdisciplinaire des systèmes complexes appliquée aux problèmes de développement agricole et rural. Le choix qui a été fait parmi les communications reçues s'efforce de donner une idée de la diversité des perspectives ouvertes à la recherche dans ce champ, et par ce champ. Ce livre s'efforce aussi de faire ressortir les linéaments d'une démarche générale. Les différents textes de synthèse, ou à portée générale, qui le structurent, font le point sur l'état des questions; certaines communications présentent la formulation la plus achevée, dans ['état actuel des connaissances, d'une démarche de recherche originale appliquée au terrain. Ainsi, au total, ce livre, tel qu'il est, préfigure ce que pourrait être une sorte de manuel de recherche à entrées multiples. A chacun de trouver l'entrée qui lui convient et de tirer ensuite le fil qui lui permettra de cheminer en fonction de ses intérêts propres dans l'ensemble du livre en jouant sur les multiples correspondances qu'il contient.

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Méthodes et modèles dans l'étude

des systèmes complexes1
J.M. LEGAY

LE MONDE

N'EST PAS UN CHAOS

Ni la ville, ni la campagne, ni la société, ni la nature ne sont le résultat de catastrophes successives, aléatoires, sans relations. Cette proposition n'est pas une vérité première et il faut attendre le début du XIXesiècle pour la voir exprimée sous une forme rationnelle et pour commencer à s'en assurer. Même aujourd'hui l'affirmation contraire passe encore parfois sous la plume d'auteurs contemporains. Pourtant il ne s'agit plus là d'un axiome. Il y a deux grands types de démonstrations à l'assertion que je propose à titre d'introduction. Le premier rassemble des arguments d'historicité des phénomènes: tous les objets quels qu'ils soient, ont une histoire, qui fait de ces objets des moments et non des états, immobiles, définitifs. Tout un ensemble de courants philosophiques dont le matérialisme historique ont insisté sur cet aspect des choses. Le deuxième type d'arguments relève du constat d'une organisation de ces objets, même si on les prive de leur histoire. Et les philosophes du Cercle de Vienne avaient encore raison en 1929 dans leur Manifeste de souligner avec force, bien

qu'avec prudence, que « si l'on peut s'orienter en direction d'une conception
scientifique du monde», c'est que « la matière est ordonnée d'une certaine manière ». Cela ne signifie pas pour autant que l'on puisse connaître à l'avance le type et le degré de cet ordre. Quoi qu'il en soit, les deux raisonnements que nous venons d'évoquer se rejoignent, car il y a bien sûr une genèse de l'organisation. Ce n'est pas parce que nous sommes choqués et irrités du spectacle navrant de certains aspects du monde qui nous entoure, ce n'est pas parce que nos sens ne reçoivent. qu'une partie limitée de l'information théoriquement disponible, ce n'est pas parce que nous ne comprenons pas ou n'arrivons pas à interpréter ce que nous découvrons, ce n'est pas parce que nous sommes contrariés des contradictions que nous observons(ou que nous croyons observer), ce n'est pas parce que nous manquons de références internes à l'observation de notre environnement, ce n'est pas parce que nous voyons là des raisons objectives d'insatisfaction que nous pouvons nous permettre de conclure au chaos.
1. Ce texte a déjà fait l'objet d'une publication in Ir Les Cahiers de la Recherche-Développement », n° Il, août 1986, p. 1-6.

14

Alors si le monde n'est pas un chaos, c'est qu'il est organisé en systèmes, certes plus ou moins complexes, mais dont nous pouvons admettre l'existence comme hypothèse de travail: les êtres vivants quels qu'ils soient vivent en populations, les maisons vivent en villes et en villages, les parcelles de terre cultivée vivent en exploitations agricoles... L'approche scientifique du monde qui nous entoure, et qui est en même temps le nôtre, consiste donc à définir les systèmes sur lesquels nous allons travailler, c'est-à-dire démontrer leur existence, préciser leurs limites spatiotemporelles, et bien d'autres caractéristiques, avant d'en étudier le fonctionnement. * * * La première étape est alors ce que nous pouvons appeler une analyse de situation. Dès ce moment on comprend qu'on accepte plus de complexité que celle qui découlerait de quelques hypothèses. Nous n'avons pas choisi bien souvent les conditions de notre recherche; nous essayons de répondre à une question, mais une question qui ne vient pas nécessairement de nous, ni de la science, mais de l'extérieur, de ce qu'on désigne par la demande sociale, terme ambigu qui mériterait à lui seul d'amples discussions. L'acceptation de la complexité, qui est une décision, et à laquelle je consacre une analyse plus approfondie par ailleurs, est un des événements épistémologiques contemporains les plus essentiels. Elle modifie radicalement l'état d'esprit de la recherche, pose des problèmes méthodologiques nouveaux, modifie notre conception de la rigueur ;et en même temps elle nous garde de toute pensée mécaniste, à un moment où le développement rapide des sciences et des techniques pourraient entraîner certaines déviations simplificatrices et technocratiques. Ceci dit, la situation n'est pas seulement un cadre dans lequel on installera la recherche et dans lequel on va interpréter les résultats. C'est aussi le terrain qui va accueillir le retour de cette recherche qui va rendre le verdict de réussite ou d'échec, et indiquer parfois son acceptation sociale. L'analyse de la situation qui ne peut manquer complètement reste souvent implicite et se révèle généralement sous-estimée. Ces faiblesses sont la cause d'erreurs dans la recherche elle-même ou dans l'utilisation de ses résultats. Elle est quelquefois surestimée et peut alors servir de paravent à une démarche irrationnelle ou d'excuse à la médiocrité du travail. * * * Lorsqu'on s'attaque à l'étude de systèmes complexes, on sait bien qu'on ne peut en aborder tous les aspects, qu'on ne peut être exhaustif, qu'on ne peut être définitif. Dès lors une deuxième étape dans l'organisation de la recherche, même lorsqu'elle est exploratoire, exige la #finition d'objectifs et c'est cette définition là qui va contribuer à former l'objet scientifique. 15

Quand on discute par exemple de développement agricole, et au-delà de cela de développement rural, faut-il encore savoir de quelle agriculture on parle, à quel développement on s'intéresse. Quand Varron dans son traité d'Agriculture, 37 ans avant J .-C., assigne à l'agriculture un double but: l'utilité et le plaisir, comme le rappelle Pierre GrimaI dans son si remarquable ouvrage sur les jardins romains, Varron, en fait, dessine un modèle; quand les agriculteurs de certaines régions françaises partagent leur sol entre la lavande, la vigne et le blé, qui saura distinguer, en dernière analyse, entre l'utilité et le plaisir? Et quand les écologues s'intéressent à la fois aux ressources naturelles renouvelables et à l'aménagement de la nature, ils projettent sur cette nature, 2000 ans plus tard une pensée analogue à celle que Varron avait appliquée à la terre cultivée. C'est peut-être pourquoi les sociologues sont plus attentifs à l'écologie que les économistes, pour qui l'agréable est beaucoup moins compréhensible que l'utile et la diversité beaucoup moins accessible que l'uniformité. Si j'ai évoqué les jardins, c'est qu'ils sont aussi, en un certain sens, le point de départ et le point d'arrivée de l'agriculture. Une nature largement

transformée en jardins, qui ne sont plus « ceux des dieux », comme dans la
Rome antique, mais ceux des hommes, offre sous une forme populaire tous les rêves, tous les événements de la vie quotidienne. On savait selon GrimaI qu'ils s'effaçaient au rythme de la vie des plantes et qu'ils étaient une sorte d'histoire d'accompagnement qui liait entre elles trois ou quatre générations. Les jardins tropicaux, les jardins japonais, les jardins à la française, les forêts jardins de la vieille Europe, sont à la fois « culture» et « culture ». Comment dissocier les deux significations de ce même vocable sans perdre une large part de notre

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compréhension?
Dans le domaine qui nous intéresse, comme dans tous les autres, le choix d'objectifs est scientifiquement nécessaire et en même temps il n'est pas neutre, même s'il ne s'agissait que de l'ordre entre plusieurs objectifs. Là encore le pouvoir de clarification de la méthode des modèles est une de ses vertus principales. Et peut-être que ceux qui dénigrent cette méthode le font parce qu'ils sont gênés d'avoir à afficher leurs objectifs, gêner d'avoir à dévoiler leurs projets. La définition des objectifs, c'est aussi finalement celle des objets sur lesquels va porter la recherche. Et les objets scientifiques sont tous d'une manière ou d'une autre des objets sociaux, comme le disait déjà Bachelard et comme le souligne à nouveau D. Lecour. La pluridisciplinarité commence donc avec la définition de ces objets. Sans doute peuvent-ils être mutilés pour devenir les objets théoriques d'une discipline. Et il n'y a rien d'étonnant, ni de condamnable, que pour une phase donnée du développement de nos connaissances et dans des buts précis, il ait fallu, et il faille encore parfois, simplifier pour commencer à comprendre. Les inconvénients et les risques n'existent que. si l'on est inconscient d'avoir brisé l'objet réel et si l'on affirme pour vrai ce qui n'est que la description d'un modèle. En outre dans les systèmes complexes que nous étudions, la part des phénomènes biologiques et celle des phénomènes socio-économiques ne sont ni égales ni prévisibles a priori, ni facilement démêlables. Certains systèmes sont 16

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très biologiques, d'autres très socio-économiques; et selon leur place dans le gradient d'intégration globale, on devine que ces parts ne seront pas les mêmes. La parcelle est plus biologique que l'exploitation agricole, et la petite région encore plus sociale et plus économique que cette exploitation. D'autre part, pour un objet donné, l'équilibre n'est pas figé. Rien n'est plus biologique et plus social à lafois qu'une forêt, mais selon les moments de son histoire les problèmes relèveront plus spécialement de l'un ou de l'autre domaine. Rien n'est plus biologique et plus social à lafois que la structure de la famille; mais l'évolution historique de la maîtrise des phénomènes biologiques de la reproduction d'une part, l'évolution et la diversité des attitudes culturelles d'autre part, ont fait de la structure de la famille et de son fonctionnement un système éminemment variable dans le temps et dans l'espace. Il faut donc accepter les diverses approches possibles qui en résultent, et en rechercher les articulations. Et pour finir, le partage, dans un système, entre ce qui est plus biologique et ce qui est plus socio-économique n'est pas une constante, pour un objet donné, en fonction du lieu de son étude. Il est bien clair qu'en région tropicale et en région tempérée, ni les proportions, ni le contenu des parts ne seront identiques. Il s'en. suit toute une série de conséquences, dont certaines seront essentielles quant aux relations scientifiques entre pays en voie de développement et pays développés. Il y a là aussi l'une des raisons injustifiées de la domination scientifique exercée par certains pays ou par certaines idées. Il faut accepter dans chaque situation. un réexamen complet des éléments qui la composent et de leurs interactions. Ainsi ce qui est nouveau, quand on accepte la complexité des objets réels, c'est qu'on devient tolérant dans la définition épistémologique des objectifs et qu'on n'exclut plus de la science des pans entiers de la connaissance. Mais bien sûr, cela implique de nouvelles formes et de nouvelles exigences de rigueur. * * * Il est bien clair maintenant qu'on s'est toujours servi de modèles en tant qu'instruments de recherche, en tant qu'outils d'exploration de la réalité. Mais c'était jusqu'à ces dernières années relativement rare, et surtout la démarche restait implicite. Si bien que toutes sortes de difficultés techniques et d'erreurs conceptuelles étaient inévitables. En outre le mot modèle est dans la langue française particulièrement ambigu, riche de significations diverses et donc difficile d'emploi. Je ne soulignerai que l'une des acceptions possibles, celle de modèle à imiter qu'il faut bien distinguer de celle de modèle instrument, qui me paraît la seule acceptable dans le domaine épistémologique. Mais l'une n'est pas si éloignée de l'autre qu'on pourrait croire puisque, comme chacun sait, le modèle d'écriture qu'on fournit aux écoliers est bien sûr à imiter, mais il est surtout l'instrument d'apprentissage de l'écriture, et après tout chacun d'entre nous aura son écriture. malgré le modèle unique de départ. Ainsi donc la diversification n'est pas arrêtée par l'usage de ces modèles à imiter; elle est seulement limitée par le domaine de validité de ces modèles. Il est bien clair que si on a 17

appris à écrire en français avec l'alphabet latin, on pourra aussi écrire en anglais ou en espagnol, mais évidemment pas en grec ou en chinois. C'est peut être le premier point qu'il faut souligner très fortement. Le domaine de validité d'un. modèle - je parle maintenant du modèle instrument scientifique - est lié aux hypothèses sur lesquelles il est construit. Il n'y a pas de modèle sans hypothèses explicites; c'est l'un de ses mérites et l'une de ses garanties. On peut accepter ou non les conclusions du modèle de Meadow par exemple quant aux prévisions de l'évolution de la population mondiale - question qui n'est pas sans rapport avec le sujet de réflexion de ces deux journées -, mais on ne peut reprocher à Meadow d'avoir cherché à nous tromper; en tête de son article original principal, il explicite ses hypothèses et la nécessaire stabilité de celles-ci pour que son modèle. ait un sens. Malheureusement journalistes et hommes politiques qui se sont servis des prévisions de Meadow ont systématiquement oublié de rappeler ces hypothèses quand ils se sont adressés au grand public. Il en serait de même d'une consommation alimentaire, d'une pratique sociale ou de n'importe quel autre phénomène. La manière dont il intervient dans le système où il est impliqué dépend étroitement des hypothèses qu'on a décidé de retenir parmi toutes celles qui seraient possibles. Ce ne sont pas les calculs qui seront faux, ce n'est pas l'ordinateur qui se trompera, comme on commence à l'entendre dire; l'expérimentateur reste entièrement responsable de ses hypothèses. C'est pourquoi l'analyse de situation et la définition des objectifs sont des étapes si importantes. Parmi les nombreux autres problèmes que soulève la méthode des modèles, et que je ne saurais tous aborder ici, je choisirai cependant d'en souligner un deuxième. Il s'agit d'un risque plus subtil auquel on ne prend pas assez garde: lorsqu'un modèle est très employé et très étudié, la possibilité même de faire aisément des calculs, l'obtention de résultats vraisemblables peuvent finir par laisser croire que ce modèle fournit des mécanismes acceptables du phénomène étudié; on est alors tenté d'économiser l'expérimentation, la confrontation avec au moins certains aspects de la réalité. On a eu souvent tendance à croire qu'un modèle entièrement explicatif permettait de tenir la ou les hypothèses pour vérifiée(s). Il n'en est rien. Encore un point sur les modèles, puisque leur usage, en tout état de cause et à juste titre, grandit; c'est la construction des modèles. Nous sommes encore assez empiristes dans ce domaine et je n'ai pas l'intention de résumer ici les méthodes disponibles, ni les pratiques admises. Mais je voudrais seulement souligner le rôle possible de l'intelligence artificielle dans l'aide à la modélisation. Il vaudrait d'ailleurs mieux parler de systèmes experts que d'intelligence artificielle dont l'expression n'est pas très heureuse.. D'autant plus que ce que j'aimerais dire, c'est le besoin impératif d'une description minutieuse, détaillée, des systèmes sur lesquels nous travaillons. Je suis presque tenté de dire que nous sommes en face de ces systèmes complexes un peu comme on pouvait l'être au début du XVIIIesiècle devant la faune et la flore. Toute l'expérience acquise dans les travaux pluridisciplinaires de ces dernières années me conduit à dire que les experts, c'est-à-dire ceux qui sont au contact de la réalité, ne disent pas ce qu'ils savent. Il a parfois fallu plusieurs années pour extraire d'un expérimentateur tout ce qu'il savait. Ce n'était ni 18

négligence, ni désinvolture, ni méfiance, mais conviction de la futilité de certaines observations. Ce qui fait la médiocrité de certains travaux pluridisciplinaires, ce n'est pas la qualité des chercheurs qui les ont menés, ni le manque de travail, c'est l'erreur méthodologique, le refus de s'astreindre à tout dire, à tout écrire, et de réfléchir après, après avoir acquis ce corps de données et non le contraire. C'est pour une fois la sous-estimation de ce qu'on sait. Il est difficile de savoir ce qui est important et ce qui ne l'est pas avant de connaître les grandes lignes d'un système, et ce n'est probablement plus au spécialiste qui a acquis le résultat d'en décider seul, dès lors qu'on est plusieurs, et de disciplines différentes, à travailler sur le même objet. Le frein au développement des systèmes experts réside actuellement dans le manque d'experts, au sens où nous l'avons défini. Il n'est pas possible d'accepter des objectifs de recherche dans des systèmes complexes et de continuer à travailler comme si ces systèmes n'étaient pas complexes. * * * La logique dans l'étude des systèmes complexes mérite toute notre attention, parce que la logique est encore appelée, par des philosophes contemporains très avertis, la théorie des évidences. Je soutiens. justement depuis des années qu'i! ny a plus d'évidences et qu'il y a quand même une logique, une logique de l'objet réel et non d'un objet possible, une logique expérimentale qui se rapproche de plus en plus du contenu (par opposition à une logique formelle qui ne. s'intéresse qu'à la forme) une logique. qui n'a plus pour objectif de réduire le contenu « au strict minimum» (selon l'expression de Lefèvre). Tous les hommes de science qui s'intéressent à des situations comportant des êtres vivants dans leur problématique, et en particulier l'homme lui-même, ne comprennent pas très bien ces longues discussions philosophiques entre forme et contenu. Pour nous, la logique du vivant (en vous priant d'excuser cette reprise) est celle du mouvement, donc d'une histoire: depuis la biologie moléculaire jusqu'à l'étude du paysage, on ne peut comprendre un système complexe à un moment donné. sans avoir des informations sur les états précédents; nous n'avons aucun doute là-dessus et nous sommes tous d'accord pour dire que la complexité est plus encore celle de l'héritage d'un passé même récent que celle des mécanismes du présent; et cette complexité passe par l'histoire de tous les niveaux de structuration de la réalité étudiée; pour nous elle passe donc par celle d'une petite région, celle d'une exploitation, celle d'une parcelle. Et l'on peut se poser la question de savoir si ces différentes histoires sont superposables, si elles coïncident, et si ce ne sont pas des décalages éventuels, des dysharmonies qui sont à l'origine de certains échecs de développement et de certaines crises. En fait, une des difficultés majeures de notre travail se greffe sur cette nécessaire historicité; et elle n'est pas, dans un premier temps du moins, théorique. C'est que l'étude du passé n'est guère plus facile, bien que pour des raisons évidemment différentes, que l'étude du futur. Le passé est un piège. Il n'a
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pas été vécu pour que nous l'étudiions; il n'est pas une expérience; il a toute la démesure et la complexité d'une réalité, mais une réalité qui n'est plus à notre disposition; les piêces à conviction ne sont accessibles que grâce à des détours techniques et méthodologiques malaisés, bien que parfois três brillamment imaginés. Les-attitudes, les pratiques, les savoir-faire anciens sont rebelles à notre investigation; et il a fallu des reconstitutions concrêtes, comme dans la taille des silex, pour en éclairer les principaux éléments. Les variétés d'hier de plantes cultivées ou d'animaux domestiques ne sont pas celles d'aujourd'hui et nous ne pouvons là aussi qu'en reconstruire, non sans risques, les caractéristiques et les relations éventuelles. Il est presque décourageant à la lumiêre des progrês techniques et méthodologiques remarquables des historiens de constater que la plupart des affirmations de l'histoire traditionnelle sont en cours de destruction depuis dix à vingt ans. L'histoire de l'alimentation n'est pas celle que nous pensions, par exemple dans le domaine des ressources protéiques qui n'ont certainement pas suivi une tendance unique. Il en est de même de l'histoire de la famille, ou de celle du travail de la femme qui, tel qu'il est souvent présenté, n'est qu'un incident de parcours de la petite bourgeoisie urbaine. Il n'est pas certain que le développement agricole ait suivi dans tous ses compartiments des tendances générales plus ou moins linéaires. Ainsi donc, on a. pu, à coup d'erreurs historiques, monter de toutes piêces des théories, si ce n'est des idéologies, dont ces erreurs étaient le seul soutien. Un deuxiême point mériterait d'être développé. Dans l'étude des systêmes complexes, le progrês de nos connaissances n'est pas le fait d'évidences successives, mais de cohérences entre ensembles de résultats d'origines différentes; et il y a bien peu de chances de pouvoir organiser aujourd'hui ce qu'on appelait hier des expériences « cruciales ». C'est par recoupement, par comparaison, par validation d'un modêle qu'on finit par se convaincre d'une relation entre variables et par lui donner une forme. Cela signifie entre autres qu'on peut élucider certains. processus sans avoir à les contrôler directement, ce qui serait d'ailleurs parfois techniquement impossible; les modêles à compartiments sont particuliêrement efficaces dans ces. circonstances. Cela signifie aussi que la relativité à une situation donnée de nos interprétations est en quelque sorte démontrée par cette nouvelle notion de cohérence. Personne ne parle plus de vérités éternelles, ni de lois universelles. La prudence et la modestie des énoncés deviennent des caractéristiques remarquables de la science contemporaine et marquent une rupture avec le langage si affirmatif et si naïf à la fois de la fin du XIXesiêcle et même de la premiêre moitié de ce siècle. Parallèlement à cette évolution sur le fond, le discours statistique avec ses notions de risques, de puissance d'un pari, de relations à un degré de liberté, de liaison étroite entre l'usage et l'interprétation d'un test et le modèle sous-jacent, nous a beaucoup aidé à créer une ambiance conceptuelle complêtement nouvelle, beaucoup plus élaborée, plus subtile, plus proche, une fois de plus, du contenu des objets que de leur forme. En liaison avec la disparition des évidences, il faut se résoudre à enregistrer celle des témoins, tout au moins dans leur acception classique. On pourrait presque dire qu'un systême est complexe quand un plan d'expérience le concernant y définirait difficilement un témoin. Dès que l'expérimentation 20

agronomique est devenue plus subtile, les témoins sont devenus bien délicats à définir, et il en fallait souvent plusieurs pas toujours très satisfaisants pour une même expérience. Que dire de l'expérimentation médicale, où en tout état de cause on ne peut pas ne pas soigner les gens sous prétexte de constituer des témoins. De la même manière, il n'est pas question non plus d'arrêter le fonctionnement d'une exploitation agricole pour étudier les autres dans une petite région. Quand on travaille sur des systèmes complexes, tout ce qu'on peut dire, c'est qu'on compare au mieux des traitements, souvent des réseaux d'observations, comme c'est le cas dans les écosystèmes et les systèmes sociaux. Mais le plus souvent, aucun de ces traitements, aucun de ces réseaux n'a de privilèges particuliers a priori sur le plan méthodologique. C'est là qu'on voit à quel point l'avancée scientifique par cohérences successives devient difficile, en quoi la probabilité de se tromper n'a pas diminué dans la science contemporaine, et. en quoi la phrase merveilleuse de Leroi Gourhan extraite d'une interview qui n'est pas récente mais qui vient seulement d'être rendue publique, cette phrase selon laquelle « il faut beaucoup d'imagination pour être i'igoureux» s'applique à notre situation. Au-delà des témoins c'est tout le problème des cas possibles dans un système complexe qui est soulevé, tout le problème du nombre d'expériences . .

possibles.

Il devient très douteux d'en faire la liste, encore plus difficile de leur affecter un coefficient de vraisemblance concrète. D'autre part ce qui est caractéristique d'un système complexe, c'est qu'un changement local peut intervenir, une erreur, si vous voulez, sans que le système soit bloqué. A titre de comparaison, un programme informatique d'un million d'instructions peut comporter des erreurs indétectables, sauf expérimentation en vraie grandeur; bien entendu des recherches théoriques sont en cours pour surmonter cette difficulté qui n'est pas que technique et met en cause la structure logique des grands programmes. Cela donne à réfléchir. Je vous laisse le soin d'en tirer les conséquences concernant certaines. questions ne relevant pas seulement des programmes spatiaux, mais du domaine de l'économie et des systèmes de production, de l'évolution et du code génétique, etc. La diversité qui est un état de fait a souvent été confondue avec la complexité; elle reste une impression assez floue tant que l'analyse du système auquel on s'intéresse n'a pas été entamée. Car la diversité n'est pas une évidence première, j'ai déjà dit qu'il n'y avait plus d'évidence, c'est seulement une apparence première. Il est impossible d'en discuter et d'en tenter une mesure tant qu'on n'a pas fait l'analyse structurale du système et qu'on n'a pas défini les différents niveaux d'intégration qu'on y aura découverts et décidé de prendre en compte. Il devrait être trivial de rappeler que la diversité agricole de la France ne relève pas des mêmes observations et n'a pas les mêmes conséquences que celle d'une région ou celle d'une exploitation, et bien entendu que celle des variétés d'une plante cultivée ou du génome d'une variété, avec le polymorphisme enzymatique qui est l'image même d'une diversité génétique et qui est un objet scientifique parfaitement clair et étudié par d'innombrables chercheurs. C'est toujours le même problème, nous ne pouvons plus parler de lois 21

universelles et pourtant ce nouveau contexte scientifique ne tue pas des concepts généraux comme celui de diversité; ou n'empêche pas la naissance d'autres, comme celui de population que je m'attache à défendre par ailleurs. Cela ne signifie pas qu'il y a une population, et encore moins un. modèle de population, pas plus qu'une diversité et surtout pas un modèle de diversité. On sait bien qu'à toute relation d'équivalence définie sur un ensemble d'objets correspondra une partition, qui sera l'image même d'une diversité. Il y aura autant de diversités que de relations d'équivalence découvertes et mises en œuvre. Quant à l'ensemble retenu pour étude, l'appartenance des objets à cet ensemble relèvera elle-même d'une. autre relation. d'équivalence, à l'étage au-dessus de la hiérarchie des structures. On peut ainsi parler dans une région de l'ensemble des exploitations agricoles qui. ne possèdent qu'un tracteur; et ensuite se donner pour relation d'équivalence «avoir un tracteur de même puissance» ; on est ainsi conduit à une partition, certains diraient une typologie. Bien entendu la pratique nous montre que la diversité des exploitations agricoles, si l'on poursuit le même exemple, est le fait de nombreux caractères et qu'il faudrait user d'autant de relations d'équivalence que de ceux-ci, séparément ou simultanément. Les problèmes, ensuite, ne sont plus logiques, mais techniques. Y a-t-il une relation d'équivalence plus importante que les autres? Qui remplacerait approximativement plusieurs d'entres elles? Une telle relation si elle existe, porte-t-elle sur des critères techniques, sociaux, économiques? Peut-on établir des corrélations entre certaines des partitions obtenues? ou au contraire, y a-t-il des partitions qui n'ont aucun rapport entre elles? Quelles méthodes de classification peut-on employer pour segmenter un ensemble sur la base d'un groupe de variables continues ou discrètes? etc. Comment s'articulent les diversités définies aux différents niveaux d'intégration de nos systèmes? Dans une période d'accélération dans l'acquisition des connaissances et dans l'obtention de succès techniques, les tentatives de réductionnisme, depuis le domaine de la biologie moléculaire jusqu'à celui des problèmes globaux, sont fortes et aussi dangereuses, quel que soit le niveau où se situe le raisonnement. A l'extrême opposé, les risques idéalistes et métaphysiques ne sont pas moindres, à une époque où les crises économiques, les échecs sociaux, les paradoxes les plus divers, peuvent servir de prétextes à une critique globale de la science plus qu'à celle de sa démarche. La marge de manœuvre logique dont nous disposons est étroite pour assurer tout à la fois un avenir à la science et un devenir à nos sociétés. Le terme de développement fait partie de ceux que j'appellerais volontiers orphelins dans la mesure où on a besoin de leur adjoindre au moins un adjectif pour pouvoir les affecter à un concept précis. Et la plupart des débats dont j'ai eu à connaître; avant ce colloque, ont porté sur ces adjectifs. Disons cependant pour commencer que le développement inclut la croissance mais ne s'y réduit pas; il peut même y avoir développement sans croissance. D'autre part, quand on pade de développement rural, voilà un premier adjectif, on précise le champ dans lequel on travaille, mais on ne précise toujours pas, ce faisant, le développement lui-même. En biologie, on sait ce qu'est un développement: c'est l'ensemble des processus qui conduisent un 22

organisme à son imago, c'est-à-dire au modèle normal de son espèce; on peut défendre une conception étendue de cette définition, mais de toute façon le développement apparaît donc comme un phénomène limité, qui a une fin. En socio-économie, je n'ai rien lu d'aussi explicite, et n'ai pas vu qu'il y ait une image terminale, vers laquelle on tendrait. Il ne viendrait, semble-t-il, à l'idée de personne de dire que les pays dits développés le sont définitivement. Ceci dit, le développement d'un village consiste-t-il à devenir une petite ville? ou peut-il y avoir un développement à nombre d'habitants constant? Le développement d'une petite exploitation agricole consiste-t-il à devenir une grosse exploitation agricole? ou bien à faire vivre les mutations diverses à surface égale? à nombre de personnes constant ou même plus petit? Les modèles dominants interviennent-ils comme modèles d'objectifs ou comme modèles de mécanismes? Je n'ai évidemment pas le droit ni l'intention de mordre sur le contenu des débats à venir, mais de souligner au plan épistémologique qu'à chacune de ces questions va correspondre une bataille d'adjectifs, avec toutes leurs connotations idéologiques et sans doute politiques. Nous n'oublierons pas non plus que le développement au sens socioéconomique implique des décisions. Nous avons donc. à étudier comment ces décisions sont prises, selon quels mécanismes, sous la pression de quels facteurs? Objectif à la fois modeste et passionnant que de savoir comment les acteurs d'une opération concrète décident de leurs actions. Nous avons aussi à nous donner pour but une aide à la décision avec toute la gamme possible dans les degrés d'intervention. Un autre point très important du concept de développement, c'est qu'il est inséparable du temps. Non seulement il faut se donner du temps pour voir ou pour. assurer un développement, mais la manière de se le donner conduit à concevoir des développernents différents. Je veux dire que ce ne sont pas les mêmes développements dont on parle, quand on se donne des pas de temps différents. Enfin, il n'est pas possible d'aborder l'étude scientifique du développement d'un système sans parler du coût de ce développement, ou mieux sans aborder la question de la clôture du système. Un systeme clos peut-il se développer? Ne serait-ce pas l'un des privilèges des systèmes complexes que de pouvoir le faire? J'en arrive au dernier commentaire que je voudrais inclure dans cette introduction. On peut admettre, pour clarifier, que si la diversité est un état, la diversification est un processus. Mais cette distinction n'est pas suffisante car finalement la diversification ne mène pas nécessairement à la diversité. Il peut y avoir eu une diversification des voies et des moyens, conduisant à une diversité des modes d'exploitation, mais ne conduisant pas à une diversité des produits, ou en tout cas pas à une diversité reconnue. Plus précisément encore, le consommateur de frites et de beef saura-t-il jamais quelle diversité l'a conduit à cette uniformité? C'est l'occasion de dire qu'on ne peut concevoir des phénomènes de diversification sans concevoir en même temps ceux d'uniformisation, et que tout système est nécessairement le siège de ces deux processus. Ce que nous constatons n'est pas le résultat de l'un ou de l'autre, mais le bilan de ces deux processus, dont on pourrait penser qu'ils sont contradictoires. En fait, ils ne le 23

sont pas forcément, ce que je n'ai pas le temps de développer ici, et en tout cas, ils se résolvent dans l'organisation du système. Il est clair que ce bilan diversification/uniformisation n'est pas indépendant de la clôture du système. Il y a donc pour le moins à faire une analyse des diversités comme produits d'une diversification y compris les diversités perçues, les diversités amplifiées ou réduites d'un niveau à l'autre. Si l'on s'en tient à la logique des systèmes complexes, je voudrais dire qu'il y a à coup sûr plusieurs catégories de diversifications. Il y a une diversification que pour simplifier je propose d'appeler spontanée, simple dérive accompagnant tout systèmen suse ole de reproduction et même tout système susceptible de développement, et qui existe aussi bien au niveau social qu'au niveau biologique. Les erreurs d'écriture des noms propres, des patronymes par exemple, ont été l'un des principaux mécanismes de leur diversification. Mais ce concept n'est pas lui-même homogène. Il ne faut sans doute pas mettre dans le même. sac la diversification initiée par le fils d'un agriculteur par raison de démarquage familial et celle de tout un groupe d'exploitations, éventuellement organisées, pour répondre à une situation économique nouvelle, mais sans contradiction majeure avec elle. Il y aurait de nouveau un saut qualitatif à faire pour prendre en compte les diversifications qui entrent en opposition explicite, si ce n'est en conflit, avec le ou les modèles dominants de production ou d'organisation sociale d'un pays. Je terminerai de façon assez abrupte, car il n'est pas question de proposer des conclusions. Dire d'abord qu'il nous faut assurer notre propre cohérence: si nous reconnaissons comme objet de recherche des systèmes complexes, alors il nous faut adapter nos attitudes, nos programmes, nos méthodes, il n'y aurait rien de pire que de continuer à travailler comme si de rien n'était. Enfin faire appel à notre modestie dans le champ de la connaissance, aussi bien que dans celui de l'action. La reconnaissance d'une réalité complexe nous persuade de l'exiguité de nos savoirs et des conséquences multiples de tous nos gestes; elle nous rend plus lucides, plus prudents; mais précisément elle me paraît marquer le point de départ de progrès substantiels. dans la Science et dans la Société.

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La plante, l'animal, la parcelle, le troupeau

Présentation
M. JOLLIVET

Ce premier groupe de textes rend compte des travaux de l'atelier 1. Le rapport de synthèse qui l'introduit donne une vue d'ensemble des communications qui y ont été discutées, des principaux axes de recherche en cours et des problèmes qui sont soulevés. Une seule communication a porté sur la plante; l'animal et le troupeau ne sont qu'indirectement envisagés (cf. les ateliers II et IV). Par contre, la parcelle suscite incontestablement l'intérêt comme niveau de recherche, correspondant à un niveau de décision et d'action pour l'agriculteur; D. Picard le montre et met en évidence la diversité des angles sous lesquels elle peut être étudiée. L'influence du niveau englobant qu'est, par rapport à elle, l'exploitation, est soulignée (on la retrouvera dans les deux premiers textes choisis parmi l'ensemble des communications et publiés ici (M. Dum et al., J.M. Meynard)), mais aussi celle de niveaux, beaucoup plus « lointains» en apparence, mais très directement présents: l'industrie des. semences ou l'organisation de la sélection animale. Nous retrouvons là les niveaux les plus englobants de l'activité agricole et derrière eux: l'économie, la politique... et la recherche dont il sera question dans l'atelier IV. C'est bien à travers cette présence intime dans le matériel biologique même utilisé par l'agriculteur que les déterminants « macro-sociaux» de l'activité agricole ont une efficacité; restent à apprécier les conséquences - de toutes sortes - de cette action « à distance» ; c'est ce que font certaines des communications évoquées dans le rapport de D. Picard. En ce qui concerne l'animal et le troupeau en particulier, un rapprochement évident est à faire avec le texte de J. Bonnemaire et B. Vissac. que l'on trouvera dans la partie consacrée au quatrième atelier. Les quatre textes choisis parmi les communications présentées à cet ate25

lier illustrent aussi bien la pluridisciplinarité possible, voire requise (mais encore faudrait-il être en mesure de la maîtriser) à ces niveaux, que les différentes démarches d'analyse qui peuvent leur être appliquées. C'est à dessein que, dans les pages qui suivent, le biologique côtoie le sociologique et le psychologique. S'il est vrai que, comme le montrent les deux premiers textes, dans la gestion des exploitations plusieurs objectifs ou plusieurs « ajustements » sont toujours possibles, encore convient-il d'aller jusqu'à se demander ce qui va déterminer les choix qui seront faits au profit de tels ou tels d'entre eux par les agriculteurs. Où se puise la capacité à décider; et aussi à innover; et à réussir? Il a paru utile de donner à lire - et à méditer - sur la question sous un angle très rarement évoqué (cf. le texte de V. Soriano) et qui, pourtant parlera directement à ceux qui ont l'habitude du contact direct avec les agriculteurs. Ce n'est là qu'un point de vue, qu'il convient sans doute de compléter par d'autres (comme le montre J.P. Darré, par exemple, dans la seconde partie de cet ouvrage). Les deux premiers textes illustrent toute une démarche - et sans doute toute une conception de la recherche - qui rejoint les propos de J.M. Legay dans sa conférence introductive, le premier à propos du système fourrager (M. Duru et al.), le second à propos d'une production végétale: le blé d'hiver (J.M. Meynard). Outre leur intérêt intrinsèque, ces deux textes présentent des similitudes qui méritent d'être soulignées: une intuition vive de la solidarité qui unit les éléments d'un système de production, au point de l'ériger en règle de méthode, une attention particulière portée à la pluralité des raisons, voire des rationalités, des agriculteurs (ou des éleveurs), une mise en relation des paramètres multiples qui s'entrecroisent pour commander la décision, et parmi lesquels la décision tranchera; et au bout. de cela, la modélisation comme outil d'analyse, de mise en forme. Entre ces deux textes et le troisième, qui se place directement sous le signe de la modélisation, la parenté est évidente, malgré le déplacement du centre d'intérêt: le fonctionnement biologique d'un écosystème (la prairie) à un bout, un système de pratiques (le système fourrager) à l'autre bout. Mais il s'agit dans tous les cas de la réalité du terrain (la prairie est une vraie prairie, pâturée) et l'objectif est toujours de voir quels compromis se passent, ou peuvent être envisagés, au sein de la complexité; on retrouve la gestion de l'aléa évoquée par V. Soriano et on n'est pas loin de la « métis » (ruse) qu'à la suite de bien d'autres elle met en avant comme forme suprême de l'art de gouverner le complexe. Ces correspondances ne peuvent pas être le fruit du hasard; elles résultent de la même quête et tissent. autour de nous la trame d'un réel ordinaire transformé peu à peu en objet scientifique et rendu de ce fait plus intelligible; mais rendu plus intelligible dans le respect - et grâce au respect - de sa complexité, de sa multidimensionnalité et de sa diversité. Pour aller plus loin dans ce sens, il faut innover sur le plan méthodologique: la voie de la modélisation et des systèmes experts apparaît toute indiquée pour progresser sur ce point.

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Parcelle cultivée, parcelle pâturée : hétérogénéités et modes de conduite*
D. PICARD

Les textes discutés au sein de l'atelier ont été regroupés en trois sousensembles qui ont permis de traiter successivement de la parcelle en relation avec la production végétale, des relations herbe-animal et enfin, d'aspects plus méthodologiques. Par ailleurs, deux textes tout à fait particuliers par la vision originale de la parcelle qu'ils représentaient, ont servi l'un à ouvrir, l'autre à clôturer les débats. Le premier, de J.F. Molino, traite d'une recherche faite sur un système agroforestier localisé sur le fond et les pentes d'un ancien volcan de Sumatra. L'objectif de cette introduction était de remettre en cause notre conception, peut-être un peu figée, de la parcelle, car dans les systèmes décrits, l'unité d'exploitation peut être, par exemple, un seul arbre; la production est organisée dans le volume, par strate, et non seulement dans le plan, comme c'est souvent le cas dans les travaux qui nous sont plus familiers. Toutefois, le problème a été abondamment traité dans la littérature et un consensus s'est fait rapidement autour de l'idée que si plusieurs définitions de la parcelle étaient possibles, les différences n'étaient pas de nature à remettre en cause le fond des discussions.

Le second texte consiste en une réflexion générale sur « les hommes et la
nature au travail» (G. Delbos) à partir de la production de sel, de la conchyliculture et de la pisciculture en bord de mer. Il recoupe, à propos de ces activités particulières, nombre de questions évoquées au sujet de l'analyse des représentations que les agriculteurs et les éleveurs se font de la « matière vivante» sur laquelle ils travaillent et de la façon dont elles guident leurs pratiques.
PARCELLE ET PRODUCTION VÉGÉTALE

Huit textes ont traité de ce sujet. Parmi ceux-ci, deux visent à caractériser l'hétérogénéité de la parcelle. Dans le premier cas (D. Picard et al.) la recherche est seulement amorcée ; elle vise à comparer la façon dont l'agronome est à même de décrire cette hétérogénéité et celle dont l'agriculteur la perçoit et la prend en compte. Le problème est important, en raison de l'augmentation considérable des tailles
* Rapport final de l'Atelier I. 27

de parcelles actuellement traitées de façon homogène et des risques qui en découlent, notamment pour l'érosion. Dans le deuxième cas, (G. Gruner et al.), les objets de l'analyse sont des parcelles pâturées par des petits ruminants, plus ou moins envahies de nématodes, en Crau ou dans les Causses. Les auteurs montrent la possibilité de localiser les emplacements où les populations de nématodes sont susceptibles de se maintenir à un niveau rendant l'infestation des animaux probable. Il est donc possible de délimiter des zones ou des parcelles « à haut risque». Le raisonnement peut être étendu à l'exploitation ou à la région. Trois textes traitent de l'analyse de la diversité des parcelles dans une perspective historique. En Galice (R. Lumaret), au Nord Ouest de l'Espagne, l'introduction de variétés de dactyle sélectionné importées a été imposée aux agriculteurs à l'occasion de changements de pratiques culturales et pastorales. Ceci perturbe les systèmes de production herbagés car les variétés introduites sont mal appétées par le bétail. Par ailleurs, les variétés locales qui, elles, sont bien appétées, disparaissent par suite d'interfécondation avec les variétés introduites. Cet exemple peut servir d'illustration à une réflexion plus générale de J. Pemes sur la parcelle vue comme support de populations végétales « dont la génétique est très particulière et de structure différente suivant le style d'agriculture... Dans les agricultures traditionnelles, la parcelle est une population polymorphe, à peu près stationnaire pour les flux entre formes spontanées et cultivées de la même espèce... Dans les agricultures où la production de semence n'est plus l'œuvre de l'exploitant... on passe... à des remplacements discontinus de populations» et ceci pose un certain nombre de problèmes. Le troisième texte de ce groupe évoque le problème de la céréaliculture de montagne du Massif Central, dont la place, le rôle et la diversité des modes de conduite ont beaucoup évolué en 100 ans (M. Lafarge). La diversité des parcelles peut en effet se manifester sous une forme qui n'est pas immédiatement apparente, celle du mode de conduite. En Camargue, J.M. Barbier a commencé à analyser la variabilité entre parcelles de riz et l'étude des facteurs qui peuvent l'expliquer. Ce type d'approche a déjà été entrepris de longue date dans le cas du blé, ce qui permet de modéliser l'évolution des cultures en fonction des itinéraires techniques adoptés et par conséquent, de les piloter en fonction des objectifs de rendement et des contraintes rencontrées (J .M. Meynard). _ Enfin, le huitième texte (G. Berthelon et B. Voirin) présente une approche très originale de recherche intégrée pour une filière, la production de menthe et des essences de menthe. Compte tenu de la grande diversité des arômes produits par cette espèce, de l'évolution extrêmement rapide de la nature des essences demandées, en fonction de modes, de goûts... les équipes associées dans ce travail, depuis les biochimistes jusqu'à un syndicat de producteurs et des industriels, visent à identifier des types de menthe produisant en grande quantité des essences ayant un arôme dominant pour les cultiver préférentiellement. Les arômes recherchés seront ensuite obtenus par recombinaison variable de ces essences plutôt que par extraction directe de variétés qu'il faudrait refaire constamment.

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Les discussions sur ce premier ensemble de textes ont porté d'abord sur la nature des hétérogénéités que l'on est en mesure soit d'analyser soit de prendre en compte à cette échelle. La parcelle apparaît comme lieu d'adaptation plus ou moins rapide des pratiques des agriculteurs à différents types de sollicitations, externes ou propres à ses caractéristiques. Souvent, l'adaptation est longue à se produire, sauf dans le cas des améliorations génétiques, que les agriculteurs se voient imposer des semences de nouvelles variétés, ou que les éleveurs utilisent l'insémination artificielle. Ceci n'est pas exempt d'effets pervers, comme on l'a vu en Galice et ces introductions génétiques sont souvent des leviers d'évolution, acceptée ou subie, très puissants. Un autre exemple de cette puissance a été abordé, à travers la sélection de variétés de millet résistantes à l'atrazine. Si elles étaient mises en circulation, le risque de voir les variétés sauvages adventices des cultures devenir résistantes à leur tour, par interfécondation avec elles, serait considérablement accéléré. La sélection variétale doit-elle aller jusqu'à rendre possible de trouver une variété adaptée à chaque parcelle? Il s'agit d'un idéal théorique, mais hors d'atteinte. De même, la prise en compte des hétérogénéités du sol par l'agriculteur est également difficilement praticable, ne serait-ce que parce que cela conduirait à un sur-équipement économique insupportable. Cependant, celui-ci pourra prochainement mieux raisonner le choix de ses itinéraires techniques en fonction de ses objectifs de rendement et donc, entre autres choses, réduire ses coûts de production, grâce aux travaux du type de ceux de J .M. Meynard. Enfin, la discussion a fait ressortir l'intérêt de la notion de diversification dite « de tâtonnement » pour caractériser une période transitoire de recherche de nouveaux systèmes de culture par les agriculteurs. RELATION HERBE-ANIMAL Ces problèmes ont été abordés de deux points de vue, différents, celui des biologistes d'une part, celui des sociologues de l'autre. L'équipe d'A. Guckert en Lorraine s'attaque au problème de la modélisation du fonctionnement de la prairie pâturée par l'animal. Ce fonctionnement est décomposé en un ensemble de mécanismes faisant chacun l'objet d'une analyse minutieuse: évaluation de la production primaire de la prairie, en prenant en compte le rôle et l'impact de l'animal; puis, plus précisément, étude des flux de carbone et d'azote, en relation avec différents facteurs (eau, apport d'engrais, rythme de coupe...). Les recherches de B. Hubert et al. portent également sur les relations herbe-animal mais dans le cas complexe de l'exploitation de parcours méditerranéens qu'il faut essayer de contrôler. L'on retrouve un espace à trois dimensions, les divers strates de la végétation n'étant pas exploitées de la même manière. Les autturs développent leur démarche, qui associe trois niveaux d'étude s'éclairant mutuellement: la relation animal-troupeau; celle entre troupeau et territoire; enfin, le contexte socio-économique et culturel. Ils l'illustrent à l'aide de quelques exemples concernant les troupeaux de chèvres en Ardèche, dans le Haut Var et dans le Gard et montrent l'intérêt de l'utilisation de quelques indicateurs adaptés aux questions posées et à la précision des recherches des réponses. 29

Enfin, E. Lecrivain étudie différents modes de conduite de troupeaux de brebis Lacaune sur le Causse du Larzac. Quel que soit ce mode (pâturage gardienné, troupeau parqué quotidiennement ou libre) l'observation fait apparaître une durée comparable de l'alimentation journalière et un rythme de pâturage biphasé tel qu'il existe en pâturage libre. Mais, dans le détail, des différences apparaissent. Et il y a une forte interaction entre le mode de conduite du troupeau et la nature des productions fourragères offertes à consommer aux troupeaux par les éleveurs. Au cours de la discussion, de vieux débats ont refait surface: intérêts respectifs des recherches d'indicateurs de fonctionnement ou, au contraire, de recherches sur les mécanismes de fonctionnement des systèmes. En fait, les deux approches ne s'opposent pas mais se complètent; certains estiment qu'elles devraient être menées conjointement, ce qui n'est pas évident lorsqu'on aborde l'étude de systèmes complexes dont on ne sait ~rien, ou presque. De ce point de vue, tous les systèmes complexes n'ont apparemment pas le même statut. Parmi les trois textes venant de sociologues, le premier concerne la perception qu'ont les éleveurs de la diversité des prairies avec les conséquences qui en découlent pour leur gestion (F.R. Fraslin, N. Bossis). Apparaissent des notions comme la distinction entre « pays d'herbe» et « pays où il faut remuer la terre», c'est-à-dire semer des prairies artificielles par exemple: l'intérêt porté aux prairies artificielles y est très différent dans les deux cas. V. Soriano «traite de l'importance des dimensions affectives et sociales des choix en élevage, en relation avec la réussite économique». La prise en compte des représentations que les éleveurs ont des éléments de leur système d'élevage (animaux, bâtiments, alimentation...) peut aider à comprendre leurs capacités à innover, adopter de nouveaux modes d'élevage... Pourtant, ces éléments ne sont pas pris en compte dans les sessions de formation, les plans de développement. Enfin, M. Salmona propose une réflexion sur les cadres théoriques liés au travail de l'éleveur. Deux points sont particulièrement soulignés: d'une part, la nécessité d'explorer les problèmes. de qualification au travail par rapport au vivant, car l'agriculteur travaille avec le vivant; d'autre part, celle d'étudier le comportement de l'agriculteur par rapport aux aléas ou risques majeurs. Ce dernier problème sera repris dans la discussion. En effet, en agriculture, les aléas et risques paraissent de toute manière impossibles à éviter. Mais ils sont extrêmement difficiles à prendre en compte dans les recherches. Et si des travaux existent sur ce sujet dans d'autres domaines comme celui des assurances, les méthodes d'étude en sont aux premiers balbutiements. Des échanges nombreux et animés ont également eu lieu sur le concept de « goût» qui se développe chez les agriculteurs pour un type déterminé d'activité - céréalier ou éleveur - au cours de l'enfance, sous l'influence de l'éducation des parents, car « le goût ça paye ». Le « goût» pour faire quelque chose (le « goût pour les animaux») existe-t-il ? Pour la plupart des participants à l'atelier, cela paraît indéniable. Mais s'agit-il d'une évidence, bien que J.M. Legay ait dit à l'ouverture du colloque que les évidences n'existaient pas, ou bien est-ce un objet de recherche? Se traduit-il par une meilleure compétence (par exemple de l'éleveur qui a du « goût pour les animaux ») ? Ne fau30

drait-il pas prendre en compte son existence dans les sessions de formation de jeunes agriculteurs par exemple? Finalement, n'y a-t-il pas là matière à recherche interdisciplinaire associant sociologues à même de détecter les agriculteurs ayant du « goût» pour une activité et biologistes susceptibles de comparer leurs performances à ceux d'agriculteurs n'ayant pas ce goût. Ces exposés ont également été l'occasion de revenir sur les méthodes d'étude des pratiques des agriculteurs, largement utilisées par les agronomes, par exemple, lorsqu'ils décrivent les itinéraires techniques que ceux-ci mettent en œuvre, et sur la notion de « modèle à suivre» dont il est fréquent que les agriculteurs ne retiennent que quelques aspects. La modélisation des itinéraires techniques est précisément un moyen d'en analyser les conséquences.
ASPECTS MÉTHODOLOGIQUES DE L'APPROCHE À L'ÉCHELLE DE LA PARCELLE OU DU TROUPEAU

Le troisième groupe de travaux permet d'aborder les problèmes méthodologiques, en s'appuyant également sur les recherches déjà exposées. D. Hubert et M. Godron abordent les facteurs d'hétérogénéité de la végétation dans les parcelles pâturées partiellement boisées, mais dans lesquelles les arbres ne participent pas à la production fourragère. L'accent est mis sur l'environnement immédiat. de l'arbre. Trois niveaux d'hétérogénéité superposés apparaissent, induits d'abord par le milieu, ensuite par l'arbre, enfin par le. troupeau, avec des effets en retour liés au comportement du troupeau . par rapport. à l'arbre. P.. Jacquard et T. Obuko traitent de la modélisation du fonctionnement prairial mais de façon différente de l'équipe lorraine (A. Guckert). Utilisant des modèles à compartiments, ils procèdent selon une double démarche: une étude de la croissance de la plante de type écophysiologique, une deuxième de type écologique, se greffant sur la première et traitant de flux d'énergie et de circulation des éléments. En conclusion, les auteurs identifient les manques de connaissances relevés en cours de travail, le rapporteur soulignant que c'est là un des intérêts majeurs de la modélisation, déjà. évoqué auparavant dans les discussions. Le travail de modélisation de M. Duru et al. se situe à un niveau supérieur, le système fourrager. Il consiste en un modèle d'information et de décision visant à exploiter les ressources en vue de remplir un objectif. Il permet d'avoir une vision globale des systèmes fourragers à partir du concept d'équilibration entre ressources et besoins alimentaires du troupeau. Il. est donc construit selon une méthode proche de celles utilisées en automatisme, dont il retient le vocabulaire. Le quatrième texte (G. Parfait et M. Jarry) est une analyse bibliographique des problèmes méthodologiques posés par l'étude de l'influence. de l'association des cultures sur les attaques d'insecte, travail critique réalisé à partir d'une expérience acquise par les auteurs de ce type d'approche. Enfin, le dernier (D. Debouzie) porte sur une question plus générale: la façon d'aborder la variabilité inter- et intraparcellaire en utilisant non plus un échantillonnage aléatoire mais un échantillonnage systématique, qui permet de prendre en compte les structures emboitées identifiables dans la parcelle. 31

La discussion, un peu moins animée que précédemment - peut-être à cause de l'austérité des sujets? - a porté principalement sur l'intérêt et les possibilités concrètes de mise en œuvre de la méthode d'échantillonnage systématique, qui bien que formulée il y a déjà longtemps, mérite d'être redécouverte et bien davantage employée.
SYNTHÈSE DES DÉBATS

Cette synthèse a été faite en se référant aux cinq questions proposées par M. 10llivet1 à la réflexion des ateliers et des rapporteurs. 1. Pertinence du niveau. - De l'ensemble des débats de l'atelier, il apparaît clairement que parcelle et troupeau sont des niveaux d'étude pertinents. La parcelle a été abordée dans toute une série de travaux conduits par des chercheurs de nombreuses disciplines, biologiques ou humaines. Cependant, elle n'est pas prise en compte de la même manière dans les différents exemples exposés. Elle apparaît tantôt comme au centre des recherches, tantôt comme niveau englobant, dans les études sur la croissance de l'herbe par exemple, ou comme sous-système de niveaux plus englobants, dans les approches sur l'évolution de la diversité des systèmes de culture dans le temps, par exemple. Cette entité, objet de recherche pour les chercheurs, est également reconnue comme centrale par les agriculteurs qui prennent un grand nombre de décisions, notamment. celles souvent qualifiées de « tactiques », à son échelle. Bien que l'étude du troupeau pour lui-même ait été moins abordée, on peut répondre sans réserve également à la question de la pertinence de ce niveau d'étude, le moins grand nombre de textes ne faisant que traduire que ce colloque ne permettait pas d'aborder de façon exhaustive toutes les recherches entreprises dans ce secteur. Il en est de même pour la plante et l'animal: des questions très intéressantes touchant notamment les problèmes de diversité et diversification sont abordées ailleurs, mais il en a été moins question dans les débats. 2. Pour quelles disciplines ce niveau est-il pertinent? - Là encore, on peut répondre sans réserve que toutes les disciplines paraissent concernées. En effet, certains orateurs ont souligné que par exemplé la pathologie était peu présente dans les travaux de l'atelier. Elle l'était tout de même, à travers ceux sur le risque d'infestation des petits ruminants et de façon générale beaucoup de disciplines biologiques ont été évoquées au cours des débats. Quant aux discussions à l'issue des communications ayant trait aux relations herbeanimal, elles montrent bien que les sociologues se sentent concernés par des recherches au niveau des rapports de l'agriculteur à la plante, à l'animal, au troupeau, à la parcelle. Reste les économistes, très peu sinon pas représentés dans cet atelier. Il est cependant certain, bien que cela n'ait pas été dit ici, qu'il y a encore beaucoup de recherches à faire en économie à cette échelle. 3. Quelle interdisciplinarité ce niveau requiert-il? - Étant donné ce qui vient d'être rapporté, la réponse à cette question paraît claire. Il a été très peu
1. Cf. Conclusions générales du colloque, p.311-312. 32

parlé d'interdisciplinarité en tant que telle, bien que sa mise en œuvre ait été constante dans beaucoup de travaux. Est-ce le signe qu'elle a acquis droit de cité et qu'il n'est plus nécessaire d'en parler? Du moins entre certains interlocuteurs... 4. Quels rapports ce niveau entretient-il avec les autres niveaux? - Les discussions ont nettement fait ressortir la place de la parcelle et du troupeau au sein de l'exploitation. En effet, la parcelle ne fonctionne pas de façon autonome; c'est une unité support pour l'étude du fonctionnement des systèmes de culture, des exploitations..., mais l'analyse à cette échelle -la parcelle - ne renseigne que de façon limitée sur lui, puisque le centre de décisions est, bien évidemment, l'agriculteur. Le point de savoir s'il était pertinent de traiter de certains problèmes pour des ensembles de parcelles indépendamment des exploitations auxquelles elles appartiennent (concept d'agro-système, par exemple) n'a pratiquement pas été abordé, sinon par le biais de réflexions sur les méthodes d'échantillonnage systématique pour l'avertissement phytosanitaire par culture: ce type de problème peut se. traiter dans ce contexte. Mais dans la plupart des cas, la parcelle apparaît comme difficilement dissociable de l'exploitation à laquelle elle appartient. Certains exemples historiques militent en faveur de cette idée. Ainsi, il y a trente ans, l'enseignement agronomique reposait sur l'idée que les prairies artificielles allaient se substituer aux prairies naturelles. Cela illustre, si besoin est, qu'il est dangereux d'isoler un ensemble de parcelles de leur contexte. Un autre rapport privilégié qui a été mentionné, bien que peu développé, est celui entre la parcelle et son environnement immédiat. Il a été abordé. à travers les relations entre variétés sauvages et cultivées d'une même espèce. Mais les problèmes, par exemple, du risque de pollution par la mise en œuvre de techniques culturales « passe-partout» n'ont été qu'évoqués en fin de réunion.

s. Résultats originaux.- Les résultats originaux ayant un caractère de généralité suffisant concernent essentiellement les méthodes mises en œuvre. Deux points ont été particulièrement soulignés:
- d'une part, le développement des méthodes d'échantillonnage systématique, qui permettent de prendre en compte l'existence de structures qui sont présentes dans la quasi-totalité des dispositifs expérimentaux, rendant l'échantillonnage « aléatoire» caduc; - ensuite, les modélisations qui permettent de ne pas rester à un niveau d'explication a posteriori du fonctionnement des systèmes, mais de prévoir ou de piloter ce fonctionnement. Ces travaux sur la modélisation des itinéraires techniques ou ceux sur la modélisation des systèmes fourragers constituent de bons exemples des possibilités qui s'offrent dans ce domaine. Ce type de recherche est cependant encore peu développé, bien que certains aient souligné l'importance de la matière première qui existe déjà pour les construire et qui n'est. pas exploitée dans ce sens. Une autre limitation des exemples présentés est qu'ils traitent essentiellement de prévision à court terme: l'échelle d'une culture ou d'une année. L'analyse de l'évolution de certaines propriétés des parcelles qui ne se modifient que 33