Pour une démarche clinique engagée

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C'est parce que la réalité se présente comme complexe et changeante que les auteurs de ce livre se sont engagés dans des méthodes de recherche originales. Le qualificatif "clinique" s'est imposé pour qualifier et approfondir la démarche : il s'agit d'approcher des cas individuels, des situations et des processus singuliers saisis dans leurs histoires et leur complexité.
Publié le : vendredi 1 mars 2013
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EAN13 : 9782296531772
Nombre de pages : 146
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Ouvrage coordonné parPour une démarche clinique engagée
Ruth Canter Kohn
C’est parce que la réalité se présente comme complexe et
changeante que les auteurs de ce livre se sont engagés dans
des méthodes de recherche originales. Leur démarche, née
dans le cadre universitaire, a fi ni par déborder celui-ci. Le Pour une démarche
mouvement continuel entre leurs concepts de chercheurs et
leurs expériences de praticiens a montré que la recherche est cclliinniqiquuee e engngaaggééeenourrie par l’activité professionnelle, tout comme l’inverse,
donnant toute sa dimension à la posture de praticien-
chercheur. Le qualifi catif « clinique » s’est imposé pour
qualifi er et approfondir la démarche : il s’agit d’approcher
des cas individuels, des situations et des processus singuliers
saisis dans leurs histoires et leur complexité. Partageant l’idée
que la forme et le fond sont intimement liés dans une œuvre
comme dans l’action, les auteurs ont expérimenté des écritures
et des mises en forme correspondant aux situations et aux
idées. Tous les textes du livre ont participé de ces orientations
et de ces échanges, tout en restant éminemment personnels,
enrichissant ainsi la démarche et la notion même de clinique.
La posture et l’approche proposées peuvent apporter un
éclairage et une ouverture à de nombreuses situations et
problèmes contemporains. L’objectif de ce livre est d’encourager
praticiens et chercheurs à réenvisager, reformuler et créer des
conditions qui invitent à penser et à agir.
Ont contribué à cet ouvrage : Sophie BONIFACE, Ruth CANTER
KOHN, Marie-France CASELLAS-MENIERE, Anna JOLONCH
I ANGLADA, Ruth Canter KOHN, Jacques LE MOIGNE,
Gilles MONCEAU, Anne PERRAULT SOLIVERES, Josette
VERHENNEMAN, Arlette WEICHERT.
Illustration de couverture : sculpture en bronze patiné de Marie-France Casellas-Menière,
Embrasser le monde (1/1, 2012)
ISBN : 978-2-343-00261-3
15,50 euros
Ouvrage coordonné par
Pour une démarche clinique engagée
Ruth Canter Kohn















Pour une démarche
clinique engagée
















Savoir et Formation
Collection dirigée par Jacky Beillerot (1939-2004),
Michel Gault et Dominique Fablet

A la croisée de l'économique, du social et du culturel, des acquis du passé
et des investissements qui engagent l'avenir, la formation s'impose désormais
comme passage obligé, tant pour la survie et le développement des sociétés,
que pour l'accomplissement des individus.
La formation articule savoir et savoir-faire, elle conjugue l'appropriation
des connaissances et des pratiques à des fins professionnelles, sociales,
personnelles et l'exploration des thèses et des valeurs qui les sous-tendent, du
sens à leur assigner.
La collection Savoir et Formation veut contribuer à l'information et à la
réflexion sur ces aspects majeurs.

Dernières parutions

Nadine BEDNARZ, Recherche collaborative et pratique enseignante.
Regarder ensemble autrement, 2013.
Gilles MONCEAU (dir.), L’analyse institutionnelle des pratiques. Une
socio-clinique des tourments institutionnels au Brésil et en France, 2012.
Francine COUDERT et Claude ROUYER (coord.), Former à la supervision
et l’analyse des pratiques des professionnels de l’intervention sociale à
l’ETSUP, 2012.
Dominique FABLET (coord.), Supervision et analyse des pratiques
professionnelles dans le champ des institutions sociales et éducatives, 2012.
Frédérique LERBET-SERENI et Franck VIALLE (sous la dir. de), Mythes et
éducation, 2012.
Joël CLANET (coord.), Pratiques enseignantes. Quels ancrages théoriques
pour quelles recherches ?, 2012.
Solange CIAVALDINI-CARTAUT (coord.), Innover en formation. Accom-
pagner autrement les enseignants entrant dans le métier, 2012.
Marguerite ALTET, Marc BRU et Claudine BLANCHARD-LAVILLE
(coord.), Observer les pratiques enseignantes, 2012.
Jacqueline FONTAINE et Bénédicte GENDRON, La retraite au miroir du
genre, 2012.
François AUGÉ, L’École de A à Z. Petit Dictionnaire personnel, 2012.
Daniel ARANDA (textes réunis par), L’enfant et le livre, l’enfant dans le
livre, 2012.
Michel FEBRER, Enseigner en prison. Le paradoxe de la liberté péda-
gogique dans un univers clos, 2011.
Marianne HARDY, Brigitte BELMONT, Elisabeth HUREAUX (coord.),
Des recherches-actions pour changer l’école. Expériences faites, 2011.
Ouvrage coordonné par
Ruth Canter Kohn






















Pour une démarche
clinique engagée




































































































Les auteurs

Sophie Boniface, Directrice de Centre d’Information et d’Orientation,
Docteur en Sciences de l’éducation.
Ruth Canter Kohn, Professeure émérite des universités en Sciences
de l’éducation, Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis.
Marie-France Casellas-Ménière, Assistante de service sociale,
« Diplôme d’Etude Approfondi » en Sciences de l’éducation.
Anna Jolonch i Anglada, Responsable de programme, Institut Bofill,
Barcelone, Docteur en Sciences de l’éducation.
Jacques Le Moigne, Inspecteur de l’Education Nationale, Docteur en
Sciences de l’éducation.
Gilles Monceau, Professeur des universités en Sciences de
l’éducation, Université de Cergy-Pontoise.
Anne Perraut Soliveres, Cadre infirmier, Docteur en Sciences de
l’éducation, Directrice de rédaction.
Josette Verhennemann, Formatrice d’adultes, Docteur en Sciences
de l’éducation.
Arlette Weichert, Animatrice théâtrale et Professeur d’Allemand,
« Diplôme d’Etude Approfondi » en Sciences de l’éducation.


























































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00261-3
EAN : 9782343002613


SOMMAIRE


Introduction. Une longue exploration ................................... 7

1 – Démarche clinique, la forme d’une révolte
Sophie Boniface ................................................................................... 11

2 – Une démarche clinique en recherche
Ruth Canter Kohn. ............. 25

3 – Pour une vision rapprochée de la recherche
« Dieu gît dans les détails »
Marie-France Casellas-Ménière. .......................................................... 39

4 – Ombres et lumières sur l’activité professionnelle
Jacques Le Moigne .............................................................................. 53

5 – Présence et patience
Arlette Weichert .................. 67

6 – Écrire : les pleins et les déliés
Josette Verhenneman ........................................................................... 75

7 – Les trois écoutes
Ruth Canter Kohn .............. 87

8 – Effets d’une pratique clinique de recherche
Gilles Monceau ................................................................................... 91

9 – Heurs et malheurs du praticien-chercheur : la vie après la thèse…
Anne Perrault Soliveres ....................................................................... 105

10 – Regarder les marges et se laisser interroger. Une approche
clinique de l’exclusion
Anna Jolonch i Anglada ..................................................................... 119

Annexe… ........................................................................................ 129


Introduction. Une longue exploration

Au départ

La démarche clinique développée dans ce livre fait partie intégrale des
inscriptions sociales et professionnelles des auteurs. Née dans le cadre de
recherches universitaires, elle a fini par déborder celui-ci. Elle constitue
aujourd'hui un engagement là où les identités sociales et professionnelles sont
chahutées, où le social est souvent évoqué comme cache-misère d'une réalité
économique de plus en plus dure pour le plus grand nombre. Elle éclaire le
caractère univoque et restrictif de l’attribution institutionnelle des places. Elle
est révolte contre ce qui « va de soi », s’insurge contre le « on ne peut rien »,
nous oblige à questionner les impératifs économiques, institutionnels,
culturels… Ainsi elle interroge la société, nous empêchant de rester de simples
observateurs des transformations en cours.
1C'est parce que nous avons été confrontés, dans nos activités respectives, à
des situations paradoxales et intenables, que la plupart d'entre nous avons repris
(ou pris pour la première fois) le chemin de l'université. C'est parce que la
réalité se présente comme complexe et changeante, voire incompréhensible,
qu'il nous a fallu chercher des voies moins classiques et de nouveaux concepts.
Progressivement s'est élaborée, construite par le groupe, une approche de la
recherche en sciences humaines – un « objet » et une « méthode » – qui a
conduit à affiner et à élargir à la fois la démarche elle-même et ses champs
d'application.
Confusément et en tâtonnant au début, puis de plus en plus clairement au fil
du temps et des rencontres, nous avons mis des mots sur nos insatisfactions.
Nous nous sommes mis en quête d'alternatives : positions d'entre-deux, jeux
avec les paradoxes où l'on tente d'être à la fois au balcon (spectateur du monde),
dans la rue (acteur) et dans l'escalier (dans le magma de ses implications). La
simultanéité de positions difficiles à vivre mais fructueuses en questions et
réponses nouvelles est formalisée par certains membres du groupe dans
l'expression « praticien-chercheur ».
Le mouvement continuel entre nos concepts de chercheurs et nos
expériences de praticiens a montré que la recherche nourrit l'activité
professionnelle et réciproquement. Nous avons choisi de vivre les contrastes et
les déchirements, mais aussi les recoupements entre le dedans et le dehors, entre
faire et penser, entre agir et regarder, couramment conçus comme
contradictoires. Ce rapport au monde et ce positionnement social cherchent la
tension créatrice entre des univers généralement séparés. La question

1 Le « nous » employé tout au long de l'ouvrage se réfère aux membres encore actifs d'un groupe
constitué en 1990, suite à un atelier doctoral intitulé : « Démarche clinique de recherche », animé
par Ruth Canter Kohn au Département des Sciences de l'Education de l'Université Paris 8.
7 « Comment suis-je engagé ? » devient alors centrale, aucune réponse définitive
ne saurait lui être apportée.
D'autres préoccupations touchent directement les relations entre les
personnes concernées dans toute situation particulière. La question des rapports
de pouvoir apparaît rapidement, ceux entre « chercheur » et « sujet de
recherche », entre « professionnel » et « usager », entre le praticien chercheur et
ses collègues praticiens : qui a le droit de dire quoi, et dans quelles conditions ?
Comment le « sujet » est-il traité ? Comment vivre des relations entre sujets
conçus à la fois comme singuliers et semblables ? …
L'existence de ce groupe, dont le statut et le fonctionnement matériel ont été
eux-mêmes dans l'entre-deux, en marge, est quasiment hors institution (sans
financement, sans inscription dans un cursus, ne figure dans aucune brochure,
etc.). Il a néanmoins bénéficié de quelques avantages symboliques et matériels
de l’institution universitaire. Échappant à certaines contraintes, le groupe a pu
prendre son temps sans avoir à en rendre compte, s'ouvrir aux personnes
s'intéressant à ce travail sans se soucier de leur statut, esquiver les jeux de
pouvoir de cette institution. Si le coût économique en a été minime, le coût en
énergie personnelle et adaptabilité, au contraire, fut élevé. La pérennisation du
groupe est en elle-même l'expérimentation d'une position originale dans
l'université.
Pour qualifier la démarche, le terme « clinique » s'est imposé à nous comme
une évidence, même si nous ne nous reconnaissions pas dans toutes ses
connotations, comme celles provenant du domaine médical (l'intérêt exclusif
pour la souffrance et son traitement, le pouvoir du médecin expert) ou celles
découlant de la primauté accordée à un regard scrutateur.

Une démarche « clinique »

Vu l'engouement actuel pour le terme « clinique » et l'éventail de
significations qui lui sont accordées, il peut sembler quelque peu intrépide de
présenter une démarche de recherche et d'action sous cette appellation ; il faut
alors quelques éclaircissements. Mais on doit signaler tout de suite que le
lecteur ne trouvera pas une étude étymologique du mot, ni un développement
historique des champs par lesquels il est passé, ni un catalogue de ses usages
divers, ni encore une définition « définitive ». Seront plutôt évoqués les
principaux penseurs qui nous ont marqués et, surtout, les fondements de notre
choix de ce qualificatif.
C’est dans l’expérience médicale que naît la clinique. Comme l’écrit Michel
Foucault : « On a l’impression que, pour la première fois depuis des millénaires,
les médecins, libres enfin de théories et de chimères, ont consenti à aborder
pour lui-même et dans la pureté d’un regard non prévenu, l’objet de leur
expérience ».
Selon Foucault, l’identification et le travail des analogies dans les
observations de situations à la fois similaires et distinctes sont des
8 caractéristiques de toute approche clinique. Les sujets, les situations ou les
processus sociaux sont singuliers sans être radicalement différents les uns des
autres ; c’est parce que des analogies existent entre des humains, pourtant tous
uniques, qu’une clinique peut se construire.
Cette démarche et ce qualificatif vont être repris par la psychologie à la toute
fin du 19e siècle, puis par la sociologie au début du 20e siècle. Dans ces
domaines, il s’agit d’approcher des cas individuels, des situations et des
processus singuliers saisis dans leurs histoires et leurs complexités. Un grand
nombre de cas et de situations étudiés ne fait plus autorité sur l’exploration fine
des singularités humaines. L’induction le dispute à la déduction et les théories
générales doivent intégrer et s’enrichir des multiples situations particulières qui
peuvent les contredire. À cette époque, la prégnance du modèle médical d’alors
ne permet cependant pas encore d’entendre pleinement ce que les sujets ont à
dire de leurs propres maux. Le développement de la psychanalyse fera évoluer
cette situation.
En France, c’est à la fin des années 1960 qu’Edgar Morin se prononce pour
une sociologie clinique qui combine l’observation et l’intervention. Le
sociologue ne se focalise plus sur la distanciation et l’objectivation et n’hésite
pas à activer lui-même la dynamique sociale qu’il étudie, afin de mieux en
comprendre les ressorts. En 1980, la traduction française du livre de Georges
Devereux, De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, aura
un très fort retentissement. Cet auteur radicalise la critique des dispositifs de
recherche en montrant, exemples à l’appui, comment ils peuvent être
surdéterminés par la tentative du chercheur de réduire sa propre angoisse face à
l’objet de son étude. Une réflexion nouvelle sur le rapport du chercheur à son
objet se développe. Il est alors question de l’analyse du contre-transfert et de
l’implication, de l’auto-analyse et de la réflexivité.
C’est dans le contexte du début des années 1990, où le terme « clinique » se
diffuse rapidement, que nous débutons nos travaux. De nombreuses
publications proposent alors d’expliciter la démarche clinique en sciences
humaines mais aussi dans les domaines plus délimités de la sociologie, de la
psychologie et des sciences de l’éducation. Si notre engagement dans la
démarche clinique est singulier, il n’est pas isolé. Les différentes contributions
réunies dans cet ouvrage portent de nombreuses traces de nos échanges avec
d’autres, qui nous ont conduits à préciser progressivement nos propres postures.

Une clinique engagée

Après nous être emparés de ce terme, nous l'avons habité comme il nous a
habités et enrichis. Nous avons questionné ce mot, ce qui a mis en relief ses
multiples sens, ses contradictions et ses ambiguïtés. Ce travail nous a permis de
nous l'approprier en connaissance de cause, d'écouter ses usages dans divers
contextes.
9 Un tel refus de s'en tenir à une première proposition fut souvent associé à
l'effort, voire l'enthousiasme, d'explorer la diversité des rapports à un mot ou
une question, vigilance qui constitue sans doute une des forces du groupe. Peut-
être la valeur accordée à l'expérience en constitue-t-elle une autre. Car c'est en
regardant de près l'impact de l'expérience vécue sur nos représentations et nos
relations, dans les activités professionnelles comme au cours des recherches et
des réunions du groupe, que nous nous sommes exercés à approfondir et à
nommer la démarche. Ainsi l'approche développée dans ce livre prend
clairement parti pour une « clinique de l'implication » plus que « de
l'explication ». Elle engage le chercheur et le professionnel à essayer d'expliciter
ce qui résonne en eux lors du travail entrepris avec un autre, montrant par là le
jaillissement d'un autre possible.
On pourrait même dire que nous avons trouvé un mode de « penser
ensemble ». Les uns se reconnaissent dans l'expérience des autres, la pensée
semble couler de l'un à l'autre : ce que l'un(e) dit est interrogé par un(e) autre,
approprié et élaboré sous un autre angle par un(e) troisième, un(e) quatrième
ajoute son grain de sel, et voilà que l'idée première a pris une couleur voire une
ampleur complètement inattendues. Nous redécouvrons ainsi que les idées
fructueuses n'ont pas de propriétaire. Nous avons tous constaté que la
productivité du groupe dépasse l'apport de chacun, que « le tout devient plus
que la somme des parties ». En outre, ces options méthodologiques ont
contribué à réduire la « routinisation » du travail du groupe.
Partageant l'idée que la forme et le fond sont intimement liés dans une
œuvre, nous avons cherché et expérimenté des écritures et des mises en forme
correspondant aux idées que nous souhaitons partager. Nous avons cherché des
modes de pensée et d'expression au plus près de l'expérience, des mots et des
phrases qui ne réduisent ni ne « ramassent » trop le vécu.
Tous les textes de ce livre ont bénéficié de telles orientations et de tels
échanges, chaque production demeurant en même temps éminemment
personnelle. Chacun a son entrée, sa vision, sa posture, enrichissant ainsi la
démarche et la notion même de clinique. Travail de compréhension, travail de
résistance, encore à petite échelle et souterrain mais affleurant déjà à la surface
des mornes eaux de la recherche académique. Si nous n'écrivons pas sur les
mêmes objets, ne citons pas les mêmes ouvrages ni n'employons les mêmes
concepts, les bibliographies révèlent notre connivence intellectuelle.
Après plus de vingt ans de travail, nous avons considéré qu'il serait
souhaitable, voire nécessaire, de partager avec d'autres ces découvertes. Ce long
processus a produit le livre que vous avez maintenant entre les mains. Sans
volonté de faire école, nous croyons que la position et l'approche proposées
peuvent apporter une ouverture et un soutien à de nombreuses situations et
problèmes contemporains, permettre de les ré-envisager et de les reformuler, de
créer des conditions qui invitent à penser et à agir.
10

1


Démarche clinique, la forme d’une révolte


Sophie Boniface


Terra incognita…

Quand, en 1992, je suis arrivée dans ce groupe de travail qui s'était constitué,
deux ans auparavant, en marge de l'université Paris 8 autour de Ruth Canter
Kohn, enseignante-chercheuse en Sciences de l'éducation, j'ai longtemps connu
un sentiment d'étrangeté et de désarroi. Je m'étais laissé attirer en ce lieu par un
proche, convaincu que je pourrais moi aussi en tirer profit. Mais je ne
comprenais pas ce qui s'y tramait. Tous ceux qui étaient là – des apprentis-
chercheurs tous engagés par ailleurs dans la vie professionnelle, dans une
double position de praticien et de chercheur, des femmes surtout – me
donnaient l'impression d'avoir une histoire commune, des référents partagés
auxquels je n'avais pas accès. Qu'est-ce qui les faisait donc courir ? Quel était
l'objet de leurs rencontres ?
Pourtant, on échangeait beaucoup dans ce groupe, et j'entendais bien
certaines de leurs préoccupations. On y parlait d'implication et de place du
chercheur, de paradoxe, de contre-transfert, de méthode. Mais je ne parvenais
pas à donner du sens à tout cela, à faire des liens avec ce qui m'avait animée
jusque-là, et je restais dans une intériorité confuse.
Je venais d'ailleurs, j'avais travaillé auparavant avec une équipe de recherche
qui était jusqu'alors ma principale référence dans cette université, et qui était sur
de tout autres positions. C'était comme si j'entrais dans le négatif de ce qui
m'avait jusque-là motivée. J'avais le sentiment d'une discontinuité, d'une
rupture, d'un virage à 180° nécessaire et impossible à opérer. Cet espace-là était
autrement structuré, avec un autre rapport au savoir, d'autres objets, d'autres
valeurs, un autre climat. Plus rien ne semblait fonctionner selon les mêmes
normes, je perdais mes repères. C'est toute une vision qui se désorganisait. Je
me trouvais fortement perturbée par des règles du jeu que je ne parvenais pas à
identifier. Je me sentais perdue, vide, isolée. Je cherchais un peu désespérément
à m'orienter, et dépensais plein d'énergie à essayer de comprendre. Mais j'étais
dans le brouillard !
Le plus surprenant, c'est que je suis restée, j'ai résisté à l'épreuve, alors
même que j'ignorai où cela me menait et si je pourrais un jour être réellement
11 intéressée à ce qui s'y passait. Qu'est-ce qui m'a poussée à m'accrocher ? Sans
doute le sentiment qu'il y avait là une clé dont je n'aurais pas eu l'idée toute
seule, mais que je cherchais peut-être sans le savoir. Ils avaient l'air si investis,
si contents d'être ensemble. Se pouvait-il qu'il y ait là le signe d'une ouverture,
d'autres possibles ?
Je restai longtemps silencieuse, à l'extérieur, ou plutôt au bord, enregistrant
vaguement ce qui semblait être le motif rassemblant les personnes présentes,
dans une acculturation diffuse : je m'acclimatais, ce qui était une façon d'y
entrer sans être complètement dedans, ni tout à fait dehors. Je me suis laissée
prendre, et peu à peu j'ai investi ce lieu jusqu'à le faire mien, à pouvoir
m'inclure dans un nous se substituant à eux. Un jour, mais je ne pourrais dire
exactement quand, je me suis retrouvée à l'intérieur, par un effet de bascule
lentement préparé. J'ai non seulement commencé à en comprendre les règles,
mais aussi, me semble-t-il, contribué à les inventer et les faire vivre.
Maintenant, j'étais passée dans un ailleurs.
Et c'est alors que j'ai formé le projet d'écrire à propos du groupe « Démarche
clinique », pour donner à comprendre ce qui s'y travaillait, sa démarche et son
objet, les enjeux de son positionnement et ce qu'il permet d'aborder. J'avais
acquis la conviction qu'il était important, et même incontournable, de mettre en
forme cette expérience pour qu'elle prenne tout son sens, qu'il fallait que
quelque chose au fondement de cette démarche puisse entrer dans un nouveau
système d'échanges, en répondant à toutes ces questions : qu'y faisions-nous,
comment travaillions-nous ? De quoi était-il question ? Quels savoirs s'y
construisaient donc ?
Je me suis alors heurtée à d'incroyables difficultés que jamais je n'aurais
imaginées. Car comment en parler, et quelle écriture vivante adopter pour en
rendre compte ? Il m'est apparu bien vite que pour évoquer ce qui était devenu
mon autre cadre de référence, je devais trouver un niveau d'observation, une
forme de distance qui permette d'interroger cette expérience en déployant une
dimension différente. Il fallait rendre possible la représentation de processus se
déroulant dans une rencontre, mettre en forme ce qui est issu d'une pratique et a
une source clinique. C'est ce que je peux dire maintenant, avec le recul, mais ce
n'est pas par ce clair chemin que je suis passée. Il m'a fallu en expérimenter des
positions !
Des manières d'aborder, ou comment circuler dans le brouillard
J'ai d'abord repris l'ensemble des notes prises lors de ces rencontres, sur
plusieurs années. Je m'y suis replongée, me ressaisissant aussi des écrits des
autres participants, et des extraits de textes théoriques que nous travaillions en
commun. J'ai bien essayé de donner un premier ordre à ce fatras, celui des
dates, m'engageant en direction d'une sorte de journal décalé, et cette démarche
ne fut sans doute pas inutile, elle fut même un détour nécessaire qui permit
l'imprégnation de ce qui était devenu une recherche commune. Mais je me
12 trouvais face à un matériau épais, touffu, hétérogène, aux allures de magma.
Certes, j'en perdais le moins possible, mais, ce faisant, je m'ôtais la possibilité
d'en proposer une lecture qui fasse sens. Aucun thème dominant n'était
repérable. En même temps, je sentais bien qu'en opérant prématurément un tri,
en démêlant trop vite ce qui pouvait apparaître si embrouillé, je risquais lors de
la découpe de l'objet de manquer l'essentiel, qui disparaîtrait avec les chutes. Le
récit au premier degré ne pouvait aboutir, et la synthèse était impossible.
Je me sentis alors accablée par ce que j'avais soulevé, et submergée par
l'angoisse. En formant le projet de dégager ce qui se travaillait « vraiment »
dans ces rencontres, j'arrivais sur une butée. J’aurai pu la nier, la contourner,
renoncer, et devant la difficulté de la tâche, j'ai à plusieurs reprises été tentée
par cette issue. Mais manifestement, il y avait un enjeu – même si j'aurais été
incapable alors de dire en quoi il était si vital – qui me poussait à rechercher
d'autres solutions, d'autres méthodes.
J'ai bien pensé un temps repartir des auteurs de référence. Cela pouvait me
sembler plus facile et plus familier de circuler dans un univers théorique ne
supposant pas de changer de registre. Mais si ces textes étaient importants, et
qu'ils nous nourrissaient, était-ce bien eux qui structuraient la démarche ? Bien
souvent quand nous en faisions le thème de nos réunions, ils étaient débordés
par des jeux d'associations, de résonances, d'évocations de l'expérience vive de
chacun, et même de remarques à l'allure erratique, « hors sujet ». Ces thèmes se
re-déclinaient au singulier, dans un jeu parfois désaccordé, dont le sens semblait
s'échapper vers un ailleurs, en attente de son élaboration. Cela signifiait-il pour
autant que ces objets de travail n'étaient que des prétextes ? Était-ce cet
échappement qu'il fallait analyser ? Et si je peinais tant à repérer là où ça se
reliait, n'était-ce pas que de multiples niveaux étaient à l'œuvre, et que le
véritable objet de ce travail était dans ce tissage, et dans ce qui glissait au
travers des mailles ? Cette entrée par la théorie me conduisait alors tout autant à
manquer mon objet. En donnant la priorité à une forme d'ordre et de cohérence,
en cherchant à retrouver la sécurité face à ce qui m'apparaissait comme un
chaos, en cédant à la tentation d'une armature proche d'une armure, je m'écartais
du fondement de la démarche.
Et pourtant, je restais mue par l'hypothèse, qui était aussi une conviction
intime, qu'il y avait bien une logique, plus qu'une norme, et une réelle modalité
de structuration interne, pertinente au regard de sa visée. Mais laquelle ?
J'essaierais alors autre chose : pourquoi ne pas me couler dans les
théorisations de la démarche élaborées par Ruth ? Je m'appuierais sur sa
légitimité de professeur d'université, l'instaurant comme porte-parole, et la
position serait moins périlleuse. Dans la réalité, cela s'avèrera impossible : je ne
pouvais pas me permettre de m'autoriser de l'autre et de son point de vue, j'étais
acculée à construire le mien propre. Je ne sais même pas si c'était vraiment un
choix, une nécessité plutôt, la seule porte de sortie dans une situation où je me
trouvais sur le fil. Il me fallait reconstruire la confiance en ma vision des choses
13

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