Pour une géographie de la conservation

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Cet ouvrage donne à voir comment une géographie de la conservation se constitue, prend forme et participe activement aux sciences de la conservation dans des édifices interdisciplinaires qui ne limitent pas la question de la biodiversité aux seuls espaces naturels protégés. Cette nouvelle géographie prolonge la géographie environnementale et s'engage dans la conservation de la nature dans le même temps qu'elle appelle à la rigueur méthodologique, et à la vigilance à l'égard des dérives idéologiques.
Publié le : mardi 15 septembre 2015
Lecture(s) : 21
EAN13 : 9782336391113
Nombre de pages : 406
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1 COLLOQUES & RENCONTRES


Le secteur « Colloques et Rencontres » des éditions L’Harmattan s’est fixé
pour but de publier des ouvrages universitaires à caractère collectif dans le
cadre de trois rubriques thématiques :

– Lettres et sciences humaines
– Droit, économie et AES
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par), Transitions énergétiques : quelles dynamiques de changement ?, 2015.

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(coordonné par), Education aux médias à l’heure des réseaux, 2015.













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5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06972-2
EAN : 9782343069722
2









POUR UNE GÉOGRAPHIE DE LA CONSERVATION
Biodiversités, natures et sociétés
3






POUR UNE GÉOGRAPHIE DE LA CONSERVATION
Biodiversités, natures et sociétés

Sous la direction de
Raphaël Mathevet & Laurent Godet















5 Sommaire

INTRODUCTION………….……………………………………………………...11
Laurent Godet et Raphaël Mathevet
PARTIE I. LA PLACE DES GÉOGRAPHES DANS LA CONSERVATION
DE LA NATURE…………………………………..………………………………33
CHAPITRE 1. LA GÉOGRAPHIE DE LA CONSERVATION :
ENTREVOIR, VOIR ET PORTER ATTENTION À LA BIODIVERSITÉ .... 35
Raphaël Mathevet et Pascal Marty
CHAPITRE 2. GÉOGRAPHIE DE L’ENVIRONNEMENT
ET TERRITOIRES : CHRONIQUE D’UN RENDEZ-VOUS MANQUÉ ........ 63
Pierre Pech
CHAPITRE 3. GÉOGRAPHIE DE L’ENVIRONNEMENT ET ÉCOLOGIE
POLITIQUE ........................................................................................................... 79
Estienne Rodary
PARTIE II. CHANGEMENTS GLOBAUX ET CRISE DE LA
BIODIVERSITÉ ANALYSÉS PAR LES GÉOGRAPHES.……………………89
CHAPITRE 4. VARIABILITÉ SPATIALE ET TEMPORELLE DU CLIMAT
AUX ÉCHELLES LOCALES DANS UN CONTEXTE DE CHANGEMENT
CLIMATIQUE GLOBAL ..................................................................................... 91
Hervé Quénol
CHAPITRE 5. LA CONSERVATION DE LA BIODIVERSITÉ DANS
UN CONTEXTE DE CHANGEMENTS GLOBAUX ....................................... 113
Laurent Godet
CHAPITRE 6. LES CHANGEMENTS D’OCCUPATION ET D’USAGE
DU SOL, DES PROCESSUS MULTIDIMENSIONNELS COMPLEXES
QUI AFFECTENT LA BIODIVERSITÉ ........................................................... 129
Aurélie Davranche et Aude Nuscia Taïbi
7 CHAPITRE 7. PRENDRE OU RENDRE DES TERRES À LA MER :
DIFFÉRENTES FAÇONS DE CONSIDÉRER LE RAPPORT À LA MER
DANS LA PERSPECTIVE DU XXIE SIÈCLE ................................................. 145
Fernand Verger
CHAPITRE 8. LES ESPACES URBAINS : UN SYSTÈME COMPLEXE
DE TERRITOIRES D’EXPÉRIENCES POUR LA CONSERVATION
DE LA BIODIVERSITÉ ...................................................................................... 157
Laurent Simon et richard Raymond
PARTIE III. CONCEPTS ET MÉTHODES D'ÉTUDE DE LA CRISE DE LA
BIODIVERSITÉ MOBILISÉS PAR LES GÉOGRAPHES…………………..183
CHAPITRE 9. GÉOGRAPHIE DES TERRITOIRES
DE LA BIODIVERSITÉ ...................................................................................... 185
Clara Therville, Raphaël Mathevet et Frédéric Bioret
CHAPITRE 10. GÉOGRAPHIE ET SAVOIRS LOCAUX : POUR UNE
CONSERVATION DYNAMIQUE DE L’AGROBIODIVERSITÉ
AU VANUATU ..................................................................................................... 209
Sophie Caillon et Sara Muller
CHAPITRE 11. GÉOGRAPHIE ET ÉCOLOGIE DU PAYSAGE ................ 229
Jérôme Fournier
CHAPITRE 12. INTÉRÊT DE LA TÉLÉDÉTECTION POUR LA
CONNAISSANCE ET LA CONSERVATION DE LA BIODIVERSITÉ ....... 243
Marc Robin
CHAPITRE 13. GÉOGRAPHIE ET PARTICIPATION :
DES RELATIONS COMPLEXES ET AMBIGÜES ......................................... 263
Cécile Barnaud et Raphaël Mathevet
CHAPITRE 14. GÉOGRAPHIE ET ÉCOLOGIE HISTORIQUE :
LA LONGUE DURÉE ÉCO-HISTORIQUE DE L’ENVIRONNEMENT,
UN OUTIL POUR LA CONNAISSANCE DE LA BIODIVERSITÉ
CONTEMPORAINE ............................................................................................ 287
Jean-Paul Métailié et Didier Galop
8 CONCLUSION GÉNÉRALE: LA CONSERVATION DE LA BIODIVERSITÉ
COMME OBJET GÉOGRAPHIQUE…………….……………………………305
Raphaël Mathevet et Laurent Godet
BIBLIOGRAPHIE ............................................................................................... 311
INDEX………………………………………………………………………….....37 9
LISTE DES AUTEURS........................................................................................ 385
LISTE DES FIGURES ......................................................................................... 387
LISTE DES PHOTOGRAPHIES ....................................................................... 388
LISTE DES TABLEAUX .................................................................................... 388
TABLE DES MATIÈRES…………………………………...…………………..385
9 Introduction
Laurent Godet et Raphaël Mathevet


LA SIXIÈME EXTINCTION DE BIODIVERSITÉ
Il y a près de vingt ans, Richard Leakey et Roger Lewin publiaient The
Sixth Extinction: Patterns of Life and the Future of Humankind, popularisant
ainsi la crise contemporaine de la biodiversité en la plaçant dans la
continuité des cinq périodes critiques l’ayant précédée au cours de l’histoire
de la Terre : crises de l'Ordovicien, du Dévonien, du Permien, du Trias puis
la plus populaire d’entre toutes, celle du Crétacé, qui conduisit à l’extinction
massive des dinosaures et de beaucoup d’espèces marines (Leakey et Lewin,
1996). Cette « extinction de l’Holocène », que nous vivons actuellement, se
distingue en plusieurs points des précédentes vagues de disparitions affectant
la biodiversité. Elle concerne principalement les grands mammifères et les
oiseaux (Barbault, 1997), mais plusieurs études montrent également une
disparition d’espèces au sein d’autres groupes taxonomiques (Kolbert,
2014), comme les amphibiens (McCallum, 2007). Elle se caractérise par des
taux d’extinction cent à mille fois supérieurs aux taux d’extinction moyens
du vivant, et cent fois supérieurs à ceux qui ont prévalu au cours des crises
antérieures (Lawton et May, 1995).
Ces chiffres froids, cette approche comptable de la biodiversité, ne sont
pas nécessairement évocateurs en soi. C’est peut-être l’une des raisons
expliquant que les extinctions ou la réduction dramatique des populations de
nombreuses espèces vivantes ne suscitent pas toujours l’émoi du grand
public, et puissent même se produire dans l’indifférence générale. Dans un
ouvrage récent, Thom Van Dooren (2014) insiste sur l’idée que la globalité
du phénomène d’extinction des espèces ne doit pas masquer le fait que
chaque cas particulier, chaque disparition d’espèce est un phénomène
unique, qui rompt des liens avec d’autres compartiments de la biodiversité,
et fait fréquemment disparaître d’autres espèces dans son sillage.
Plusieurs cas récents d’extinction d’espèces de mammifères et d’oiseaux
sont particulièrement bien documentés. Les animaux de la salle des espèces
menacées et disparues de la Grande galerie du Muséum national d’Histoire
naturelle de Paris — plus de 430 au total — en constituent un témoignage
saisissant. Incarnant les chiffres avancés, ils les rendent à la fois parlants et
ertangibles. À titre d’exemple, le 1 septembre 2014 marque le centième
anniversaire de la disparition de Martha, dernier pigeon voyageur américain
11 (Ectopistes migratorius). La plupart des populations de cette espèce d’oiseau
parmi les plus communes du globe — au point que leur abondance
correspondait au quart ou au cinquième de l’abondance totale des oiseaux
d’Amérique du Nord (Greenberg, 2014) — se sont éteintes à l’état sauvage à
la fin du XIXe siècle. Le Baiji (Lipotes vexillifer, encore appelé « Dauphin
de Chine ») disparaissait sous nos yeux en 2006, alors que des efforts de la
part des autorités chinoises et internationales auraient probablement pu
sauver l’espèce (Tuervey, 2008).
Les causes majeures de cette extinction de masse ont été assez clairement
identifiées. Il s’agit des fameux « quatre maux », qui réunissent la
fragmentation des habitats, les invasions biologiques, la surexploitation des
espèces et les extinctions en chaîne (Diamond, 1984). On sait que ces quatre
facteurs ne jouent pas de manière séparée, mais bel et bien en synergie
(Brook et al., 2008). À cela s’ajoutent les changements dits « globaux », liés
au développement des activités humaines : changement climatique et
changements dans l’occupation et l’usage du sol à très large échelle spatiale.
La dimension globale de ces évolutions implique que toute la biodiversité est
affectée, et non plus seulement les espèces et les habitats des contrées
tropicales ou polaires, ou encore les espèces et les habitats les plus rares et
les plus localisés (Godet, 2010).

LA BIOLOGIE DE LA CONSERVATION AU SECOURS DE LA BIODIVERSITÉ
C’est face à ce constat de crise que, dans les années 1980, naît la biologie
de la conservation. Des écrits fondateurs marquent cette période, au premier
rang desquels l’ouvrage de Michael Soulé et Bruce Wilcox (Conservation
Biology, 1980) et les travaux de Michael Soulé (Conservation Biology: the
Science of Scarcity and Diversity, 1986 ; article « What Is Conservation
Biology? », 1985). Des publications plus récentes viennent enrichir cette
perspective nouvelle, celle du travail de Richard Primack (1995) par
exemple, dont une traduction française est récemment parue (Primack et al.,
2012), ou encore de Gary Meffe et ses collaborateurs (1997). En 1985 est
créée la Society for Conservation Biology, et la revue scientifique
correspondante est lancée peu après : Conservation Biology, première revue
spécifiquement consacrée à la discipline du même nom. Mais qu’est-ce que
cette nouvelle discipline ?
En 1985, Michael Soulé la définit clairement comme un champ
interdisciplinaire de crise devant être capable de fournir des principes et des
outils pour préserver la diversité biologique. Par « discipline de crise », il est
entendu que le chercheur répond à une situation d’urgence, et que les
recommandations qu’il propose peuvent s’appuyer sur des connaissances
encore incomplètes (Soulé et Wilcox, 1980 ; Soulé, 1985). Par
12 « interdisciplinaire », Soulé reconnaît qu’il ne s’agit pas davantage d’une
discipline relevant des sciences dites « dures » que des sciences humaines et
sociales. Robert Barbault (in Primack, 1995) qualifie ainsi la biologie de la
conservation de « mal nommée », tant elle ne saurait relever de la seule
biologie.
L’émergence de cette discipline est concomitante à celle du concept de
biodiversité. Le terme est utilisé pour la première fois en 1986 par
Walter G. Rosen, à l’occasion du colloque « The National Forum on
BioDiversity ». Il est ensuite largement popularisé en 1992 lors de la
Conférence de Rio, sommet international au cours duquel est signée la
Convention sur la diversité biologique (CDB), dont le but est triple :
i) conserver la biodiversité, ii) utiliser durablement les éléments qui la
constituent, iii) partager de manière juste et équitable les avantages
découlant de l’exploitation des ressources génétiques. La biodiversité et sa
conservation sont des thématiques très en vogue depuis lors, 2010 étant ainsi
déclarée « année de la biodiversité ».
L’objectif de cet ouvrage n’est pas de définir ce qu’est la biodiversité. Le
lecteur pourra utilement se référer à plusieurs ouvrages éclairant ce sujet
précis (voir par exemple Barbault, 1997 ; Levêque et Mounolou, 2008 ;
Bœuf, 2014). Gardons simplement à l’esprit que la biodiversité correspond à
la diversité de la fraction vivante de la nature. Retenons également ce qu’elle
ne saurait être : une simple collection d’espèces figée dans le temps et
l’espace, semblable à une vitrine abritant des insectes épinglés. Il s’agit bien
de la diversité du tissu vivant de notre planète, des gènes aux biomes, en
passant par les espèces, les populations ou encore les écosystèmes, diversité
en constante évolution et qui inclut chacun de ses constituants, mais aussi
toute la complexité de leurs interrelations.

LES OUTILS TRADITIONNELS DE LA CONSERVATION DE LA BIODIVERSITÉ
Depuis les années 1980, la conservation de la biodiversité est ainsi
devenue un enjeu majeur à l’échelle planétaire. Mais les tentatives destinées
à responsabiliser et à limiter les actions des humains génèrent depuis
toujours de nombreuses controverses et oppositions, en particulier lorsque
des intérêts économiques ou sociaux sont concernés (Margolouis et Salafsky,
1998). La première des mesures entreprises a consisté dans l’établissement
d’aires protégées, nous l’exposerons en détail dans le courant de cet ouvrage.
Cependant, parce que la très grande majorité des espèces menacées
effectuent tout ou partie de leur cycle de vie dans des habitats situés dans des
propriétés privées, différents outils et politiques ont progressivement été
créés et mis en œuvre, variables selon les périodes et les pays. En raison des
incertitudes persistantes quant à leurs effets propres, la combinaison des
13 différents outils est généralement considérée comme la meilleure des
stratégies, car elle permet de s’adapter au maximum au contexte
socioenvironnemental (Naughton-Treves et Sanderson, 1995 ; Primack, 2010). Il
ne s’agit pas ici d’établir une liste exhaustive des outils et de leurs conditions
de succès, mais de rappeler succinctement leur grande diversité.
Notons en premier lieu les programmes d’éducation à l’environnement.
Les États et leurs services, les collectivités territoriales, les associations
proposent des actions pédagogiques destinées non seulement à éduquer aux
principes du développement durable mais aussi à faire connaître la faune et
la flore, la géologie et la géomorphologie, et à mettre en perspective la
notion de territoire (Fien et al., 2002 ; Gérard, 2009). Les enjeux de
conservation sont ici appréhendés à travers la connaissance, et la
reconnexion à la nature. Une autre forme de projet d’éducation repose sur la
collecte de données naturalistes, comme c’est le cas dans les projets dits de
sciences participatives, qui mobilisent des volontaires dans des campagnes
de suivis scientifiques ou de recueils d’observations (Couvet et al., 2008).
Des jeux de rôles ou des simulateurs informatiques sont également
mobilisés, et permettent la découverte des dimensions géographiques de la
gestion durable d’un territoire (Bousquet et al., 2014). Les projets de
conservation s’accompagnent en général d’un volet orchestrant des actions
de sensibilisation visant soit un public spécifique soit un public très large,
dépassant de loin, quoi qu’il en soit, les seuls publics scolaires.
En second lieu, il est possible de distinguer schématiquement les mesures
portant sur des espèces (ou d’autres niveaux taxonomiques) et celles portant
sur des espaces. Les premières incluent les listages d’espèces : listes
d’espèces protégées (à l’échelle internationale, nationale, régionale ou
infrarégionale), listes rouges et de vulnérabilité (sur le modèle des listes
UICN) ; mais aussi la conservation ex situ d’individus (par exemple dans des
parcs zoologiques, ou des conservatoires de banques de graines — la réserve
mondiale de semences du Svalbard en constitue un exemple connu de tous).
À titre d’exemple, la Figure 1 identifie les espèces qui bénéficient d’une
protection en Europe et en France.
14
Figure 1. Les espèces inscrites sur des listes juridiques (espèces effectivement
protégées ou devant bénéficier d’une protection — état en 2008 ; Godet, 2008).
Les autres outils s’intéressant à l’espace et à sa gestion, mais aussi à la
distribution spatiale des espèces et des menaces qui pèsent sur leur existence,
s’inscrivent dans une série d’approches originales, la première d’entre elle
reposant sur l’inventaire patrimonial. À l’échelle nationale, depuis les
années 1980, les zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et
floristique (ZNIEFF) mettent en inventaire et cartographient le patrimoine
naturel. Leur légitimité et leur assise scientifiques sont régulièrement
questionnées, mais les ZNIEFF continuent de constituer un porter à
15 connaissance des enjeux de biodiversité déterminant dans les politiques
publiques d’aménagement du territoire (Mathevet et al., 2013). À l’échelle
internationale, l’absence d’une cartographie pertinente des enjeux de
conservation de la biodiversité a longtemps constitué un facteur limitant
dans la définition d’une stratégie globale de conservation. À la suite des
premiers travaux de classification biogéographique effectués par les
géographes Dasmann (1973) et Udvardy (1975) et réalisés respectivement
pour l’UICN et l’UNESCO, le WWF a produit une carte du monde qui, à
partir des assemblages de communautés d’espèces, détaille 30 biomes,
euxmêmes subdivisés en 867 écorégions. Parmi celles-ci, 238 ont été
considérées comme prioritaires en raison de la représentativité et de la
richesse exceptionnelles de la biodiversité qu’elles accueillent (WWF,
2005). En complément des écorégions, l’ONG Conservation International a
également conçu et diffusé une cartographie intégrant 34 régions, à l’échelle
planétaire, où survivent 75 % des espèces les plus menacées (mammifères,
oiseaux et amphibiens), 50 % des plantes vasculaires et 42 % des vertébrés
terrestres. Ces régions, désignées comme « hotspots » ou « points chauds »
de biodiversité, permettent de définir les axes devant prioritairement
mobiliser les moyens de conservation de la biodiversité à l’échelle planétaire
(Conservation International, 2005). Ces deux approches souffrent de
nombreuses limites conceptuelles et méthodologiques, mais constituent
aujourd’hui la référence internationale en matière d’établissement des
priorités dans la lutte internationale contre la disparition des espèces et
l’artificialisation des habitats, ainsi que dans l’établissement d’aires
protégées et de corridors écologiques.
L’acquisition foncière constitue une deuxième approche répandue
(Tableau 1). Des milieux à forte valeur patrimoniale peuvent faire l’objet
d’une acquisition à vocation conservatoire, c’est là, par exemple, le principal
objectif du Conservatoire du littoral et des rivages lacustres (Konitz et
Kalaora, 2004) ou des conservatoires régionaux d’espaces naturels. La
gestion des milieux acquis est souvent réalisée en partenariat avec leurs
usagers (chasseurs, éleveurs, agriculteurs). Comme les organismes publics
— qui bénéficient d’ailleurs d’un droit de préemption — la plupart des
grandes ONG recourent également de manière très active à des programmes
d’acquisition à des fins de conservation. Ces acquisitions et leur intérêt
écologique dépendent évidemment du marché foncier et de la qualité
environnementale des propriétés mises en vente. Pour compléter ces
stratégies foncières, qui ne s’avèrent pas toujours matériellement
envisageables, pour des raisons liées au budget ou au contexte, une autre
solution se développe, dans les pays anglo-saxons en particulier (Rissman et
al., 2007). L’acquisition de droits consiste ainsi à acheter certains des droits
associés à la propriété, et notamment à ses usages, ce qui permet de
contraindre fortement l’exploitation forestière, le pâturage, la chasse ou
16 encore l’usage de pesticides dans des secteurs donnés. Ces mesures, très
populaires aux États-Unis (où elles reçoivent le nom de Conservation
Easements) dans la lutte pour la conservation des espèces rares et menacées
(Merenlender et al., 2004), n’existent pas encore véritablement sur le sol
français, mais leur très probable mise en œuvre est actuellement envisagée.
Une troisième approche recourt à l’établissement de politiques
contractuelles ou de règlements incitatifs. Moyennant la compensation
financière d’un surcoût ou d’un manque à gagner, un usager de l’espace
réservé, propriétaire ou autre, s’engage à respecter certaines contraintes
environnementales (dans le cas par exemple des mesures agri-entales, voir Baylis et al., 2008). Différents systèmes
contractuels (décrits par Brousseau et Glachant, 2002 ; Gaudin, 1999) ou
fiscaux, et des politiques publiques variées (voir Perrings et Gadgil, 2003)
permettent aussi de pénaliser ceux qui mettent en œuvre des actions qui
portent atteinte au bon fonctionnement des milieux (politiques de limitation
dans l’usage de pesticides, délivrance de permis d’exploitation sous
conditions, etc.). Enfin, la reconnaissance sociale peut aussi, sans être
associée à un quelconque levier financier, constituer pour elle-même un
moteur de changement important dans les pratiques (Farmar-Bowers et
Lane, 2009), comme le montrent les programmes d’intendance
environnementale (Cocklin et al., 2006) ou encore les opérations « prairies
fleuries » menées en Suisse et en France, qui valorisent les agriculteurs
recourant à de bonnes pratiques (de Sainte Marie et al., 2010).
Une quatrième approche repose sur la création de marchés pour la
conservation, ce qui soulève de nombreuses questions d’ordre à la fois
éthique, théorique et pratique. En premier lieu, il faut rappeler le simple fait
que la biodiversité est un bien public : le problème porte alors sur les
modalités de prise en considération de ses valeurs instrumentales et non
instrumentales, d’une part, et d’autre part sur le sujet qui produit et capture
les bénéfices tirés de la biodiversité. En second lieu, c’est l’absence
d’information concernant les effets des choix du marché sur la biodiversité
qui pose problème, ou son asymétrie (Ferraro, 2004, 2008). Qu’il s’agisse
des paiements pour services environnementaux (carbone, eau, biodiversité),
de la certification de l’exploitation durable des ressources (bois, poissons
notamment) ou des mécanismes de compensation de la potentielle
destruction de milieux et d’espèces à l’occasion de projets d’aménagement,
ces approches sont progressivement mises en œuvre depuis vingt ans, et sont
l’objet de vives controverses portant sur la marchandisation de la nature et
de ses services (Ferraro et Kiss, 2002 ; McCauley, 2006 ; Maris, 2014).

17 Tableau 1. Les outils juridiques de la protection des espaces naturels
(adapté de ATEN, 2010).
Type d’outils Outils juridiques
juridiques
Inventaire Zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et
patrimonial floristique (ZNIEFF)
Protection au titre Aire spécialement protégée d'importance
d’un texte méditerranéenne
international ou Réserve de biosphère du programme Man and the
européen Biosphere (MAB) de l’UNESCO
Sanctuaire pour les mammifères marins en Méditerranée
Zone humide d'importance internationale, Convention de
Ramsar
Protection Charte de Pays (territoire au sens de la loi du 4 février 1995)
conventionnelle Convention de gestion de sites appartenant à l’État
Natura 2000 (UE)
Opération Grand Site de France
Parc naturel régional
Autres protections (maîtrise d’usage par voie contractuelle)
Protection législative Loi n° 86-2 du 3 janvier 1986 relative à l’aménagement,
directe la protection et la mise en valeur du littoral, dite « loi
Littoral »
Loi du 9 janvier 1985 relative au développement et à la
protection de la montagne, dite « loi Montagne »
Protection par la Acquisition de terrains par préemption
maîtrise foncière Conservatoire du littoral et des rivages lacustres
Conservatoires régionaux d’espaces naturels
Espaces naturels sensibles des départements
Fondations et fonds de dotation
Protection Arrêté de protection de biotope
réglementaire Cantonnement de pêche
Directive de protection et mise en valeur des paysages
Espace classé boisé
Forêt de protection
Parc national
Parc naturel marin
Préservation des zones humides (loi sur l'eau et les
milieux aquatiques de 1992 et du 30 décembre 2006)
Réserve (nationale) de chasse et de faune sauvage
Réserve de pêche
Réserve naturelle de Corse
Réserve naturelle nationale
Réserve naturelle régionale
Site classé
Site inscrit

18 Enfin, la cinquième approche est celle de la réglementation. De
l’interdiction de certaines activités à l’encadrement des pratiques, en passant
par la demande de planification, les études d’impact et la mise en débat
public des projets d’aménagement, les lois, souvent négociées à différents
niveaux de responsabilité, se sont multipliées depuis les années 1960
(Boutelet et Fritz, 2005). La crainte des sanctions générées par leur violation
accroît fortement leur efficacité sur le plan environnemental et moral, mais
se traduit souvent par des coûts élevés en matière de police. Aussi, partant du
postulat de l’efficacité bien supérieure d’une régulation par les pairs, de
nombreux projets de gestion intégrant conservation et développement, ou de
gestion concertée de la biodiversité à la fois au sein et en dehors des espaces
protégés, ont vu le jour depuis les années 1980, avec des succès très variés
(Berkes, 2007). Ces projets rencontrent de nombreuses difficultés liées aux
conflits de légitimité, de reconnaissance, de leadership mais également à
l’introduction de démarches participatives (l’enrôlement, l’implication,
l’engagement des acteurs dans le processus, la décision et/ou les actions
restent difficiles à réaliser). La corruption, les jeux de pouvoir ou encore
l’incohérence de certaines politiques sectorielles constituent également des
barrières importantes (Brandon et Wells, 1992).
Devenue un enjeu politique, la préservation de la nature s’est ainsi
traduite par des modalités nombreuses et diverses selon les époques, les
contextes socio-environnementaux et les pays concernés (Pasquini et al.,
2010). Parmi les différents outils juridiques de conservation (Tableau 1)
déployés notamment depuis la révolution industrielle, l’espace naturel
protégé ou « aire protégée » (protected area) constitue indéniablement le
principal levier de la conservation de la biodiversité.

LES ESPACES NATURELS PROTÉGÉS
Ces espaces couvrent aujourd’hui environ 13 % des terres émergées
(Venter et al., 2014), soit quelque 17 millions de km² dans le monde, et
environ 171 000 km² en France (métropole et Outre-mer, Lefebvre et
Moncorps, 2010). Cependant, comme l’ont souligné de nombreux auteurs,
l’espace naturel protégé recouvre une grande diversité de contextes, selon les
régions, les périodes ainsi que les modalités de financement et de
gouvernance envisagés (Lockwood et al., 2009). L’Union internationale de
conservation de la nature (UICN) est l’organisme international le plus
impliqué dans l’animation de la réflexion autour de cet outil. Il propose une
typologie des aires protégées établie sur la base du degré de protection de
l’espace concerné (Tableau 2). Cette classification propose aujourd’hui sept
catégories, allant de la protection intégrale à des fins de recherche
scientifique ou de simple protection (catégorie Ia) à la protection basée sur
une gestion durable des ressources naturelles renouvelables (catégorie VI), la
19 septième catégorie concernant les aires protégées indéterminées, souvent
faute d’information au niveau international. Cette typologie constitue le
standard international reconnu et permet de comparer des pays dont les
modes de protection, bien qu’ils revêtent la même appellation, ne relèvent
pas du même niveau de protection. Cette classification a été critiquée à
raison, certains y voyant davantage une hiérarchisation du degré d’exclusion
des humains que du niveau de protection réelle de la biodiversité dans
l’espace naturel protégé. D’autres ont fortement discuté la capacité concrète
des catégories V et VI à protéger la nature dans des espaces anthropisés et
soumis aux principaux changements sociaux et économiques.

Tableau 2. La typologie des aires protégées selon leur degré de protection
proposée par l’UICN (à partir de Dudley, 2008).
Catégorie de protection Niveau de protection (exemple français)
Ia. Réserve naturelle Intégral, pour recherche et suivis scientifiques
intégrale Réserve intégrale du Lauvitel dans le parc
national des Écrins
Ib. Zone de nature sauvage Intégral, pour préservation du caractère naturel
Tout ou partie des cœurs des parcs nationaux
français et de certaines réserves naturelles
II. Parc national Conservation des écosystèmes et activités
récréatives autorisées
Parc national du Mercantour
III. Monument ou élément Limité à un site naturel spécifique présentant
naturel souvent une forte valeur culturelle
Île de Bréhat
IV. Aire de gestion des Fort, avec une gestion interventionniste pour
habitats ou des espèces répondre aux exigences d’une espèce ou
maintenir un habitat particulier
Réserve naturelle nationale du Vigueirat
V. Paysage terrestre ou Faible, avec l’objectif de préserver les
marin protégé interactions Homme-nature pour protéger le
caractère distinct du paysage et de la biodiversité
associée
Parc naturel régional des Vosges du Nord
VI. Aire protégée avec Faible, gestion durable des ressources compatible
utilisation durable des avec la conservation de la nature
ressources naturelles Parc naturel marin de mer d’Iroise

En réponse aux nombreuses critiques dénonçant une « mise sous cloche »
et une expropriation symbolique ou réelle des populations locales lors de
l’établissement du périmètre des aires protégées, l’UICN a produit plus
récemment une typologie des modes de gouvernance, permettant ainsi de
distinguer et de comparer les espaces naturels protégés selon les organismes
20 auxquels revient leur gestion : les États et leurs services (centralisés et
décentralisés), des communautés locales, des associations, des sociétés
privées ou d’autres types encore d’arrangements institutionnels (Tableau 3).

Tableau 3. Typologie des modes de gouvernance des aires protégées
proposée par l’UICN (Dudley, 2008).
Mode de gouvernance Gestionnaire
Aire gérée par l’Etat Ministère ou agence de l’État
Service décentralisé de l’État
Autre organisme par délégation
Aire cogérée Structure transfrontalière de gestion
Structure de gestion avec consultation
Structstion avec partenariat
Aire gérée par les autochtones Déclarée et gérée par un peuple indigène
et des communautés locales Déclarée et gérée par des communautés locales
Aire protégée privée Déclarée et gérée par un propriétaire individuel gérée par une organisation à but non
lucratif
Déclarée et gérée par une organisation lucrative

Lorsqu’il s’agit de conserver la biodiversité, les espaces naturels protégés
continuent d’être la clé de voûte des politiques nationales et internationales.
Associés aux autres mesures de conservation évoquées plus haut, les espaces
naturels protégés évoluent et « réintègrent l’espace de la société » (Mathevet
et Poulin, 2006). Ils sont l’objet d’une littérature internationale très
abondante, généralement produite par les experts de l’UICN, les écologues
et beaucoup plus rarement les géographes. En France, on peut rappeler ici les
récents travaux de Samuel Depraz (2008), Stéphane Héritier (2008) ou
encore Lionel Laslaz et ses collaborateurs (2012) sur les parcs nationaux,
Romain Lajarge et Nacima Baron-Yelles (2011) sur les parcs naturels
régionaux, Clara Therville (2013) sur les réserves naturelles ou encore, dans
une perspective plus politique et internationale, ceux d’Estienne Rodary et
de ses collègues (2003) et de Catherine Aubertin et Rodary (2008). Le
lecteur désireux d’approfondir cette problématique pourra y trouver
l’essentiel de la matière disponible, concernant les parcs nationaux en
particulier. Nous voudrions souligner ici quelques-uns des aspects qui nous
semblent importants dans la perspective du présent ouvrage.
Parmi les objectifs des aires protégées, au-delà de la protection de la
nature et de la surveillance, la plupart des gestionnaires intègrent des
missions d’accueil et d’éducation à l’environnement ; ils s’impliquent dans
les réseaux sociaux, et engagent les acteurs locaux dans divers projets de
territoire, mais aussi dans les organes de décision. Aussi, en de nombreux
21 lieux, l’espace naturel protégé s’inscrit-il de moins en moins dans un rapport
de domination et de contrôle spatial, et de plus en plus dans son territoire
environnant, reconnaissant et prenant en considération les interdépendances
socio-écologiques locales (Mathevet et al., 2015). Les aires protégées sont
aujourd’hui mises en réseau (infrastructure verte de l’Union européenne,
trames vertes et bleues, réseau Natura 2000, voir Bonnin et al., 2007 ;
Chetkiewicz et al., 2006 ; Vimal et al., 2011), et passent progressivement
d’une gestion fondée sur l’enclave et la ségrégation spatiale à la gestion
intégrée en accompagnant les dispositifs contractuels et de mise en réseau
des espaces de nature remarquable, quelquefois au péril même des acquis en
termes de résultats de conservation de la biodiversité (Pimbert et Pretty,
1997).
L’accroissement du nombre d’espaces naturels protégés en France et dans
le monde depuis la seconde guerre mondiale a accompagné l’affirmation des
États-nations issus de la décolonisation, et l’écologisation des politiques
publiques internationales depuis les années 1960. Pour autant, les disparités
entre pays restent considérables, puisque les aires protégées couvrent en
réalité moins de 10 % de l’espace national dans la plupart des pays du globe.
Si la théorie de la biogéographie insulaire a pu servir initialement la
réflexion des écologues pour définir la taille idéale, ou encore la forme
optimale d’une aire protégée, avec la tentation pour certains de considérer un
parc comme une île isolée dans une matrice paysagère inhospitalière voire
imperméable, depuis fort longtemps certains écologues ont montré qu’aucun
parc n’est une île (l’inverse n’étant pas vrai) en matière de flux écologiques,
et que ces espaces naturels protégés devaient être connectés entre eux, et
avec leur environnement pour atteindre leurs objectifs de conservation sur le
long terme (Janzen, 1983 ; Hanski, 1999 ; Hilty et al., 2006 ; DeFries et al.,
2007). S’est ainsi posée la question de réinvestir l’espace social, pour des
raisons d’efficacité écologique, mais aussi d’équité et de justice sociale. Les
aires protégées ont alors à nouveau pu constituer des outils de
développement territorial et de valorisation du patrimoine naturel et culturel,
bien que localement elles puissent encore parfois s’apparenter à des outils
d’expropriation symbolique ou réelle, par exclusion forcée de certaines
activités humaines ou par déplacement de populations de l’espace défini
comme aire protégée, notamment en Afrique (Fairhead et Leach, 1995 ;
Brockington, 2002 ; Davis, 2007).
En réponse à l’érosion continue de la biodiversité, voire localement à son
accélération, la Conférence des Parties à la Convention sur la diversité
biologique tenue à Nagoya en 2010 a défini l’objectif que le réseau d’aires
protégées vienne à couvrir quelque 17 % de la surface terrestre et 10 % de la
surface des océans, ces derniers ayant été jusqu’à présent peu concernés par
la création d’aires protégées. Depuis cette date, les aires marines protégées
se multiplient, sans pour autant sortir du périmètre des zones économiques
22 exclusives des pays et investir les eaux internationales (Venter et al., 2014),
ce qui introduit la question de la pertinence et du réalisme des préconisations
portées par la biologie de la conservation.

LA BIOLOGIE DE LA CONSERVATION EST-ELLE UNE DISCIPLINE
PERTINENTE ET EFFICACE ?
Plusieurs critiques ont été émises concernant l’efficacité de la biologie de
la conservation, et son ambition de parer la sixième crise de la biodiversité.
Une critique d’ordre méthodologique met en avant le fait qu’il est
difficile de vouloir conserver quelque chose qu’on ne connaît encore que très
partiellement. Même si les chiffres varient d’une source à l’autre, on estime
que seules ont été décrites 1,2 million d’espèces environ à ce jour parmi les
8,7 (± 1,3) millions estimées comme existantes : 86 % des espèces terrestres
et 91 % des espèces marines resteraient encore à découvrir (Mora et al.,
2011). À défaut d’un référentiel taxonomique mondial complet et harmonisé,
le nombre même d’espèces décrites n’est pas connu exactement. Les
collections des muséums regorgent encore de spécimens non encore décrits :
Mark John Costello et ses collègues (2013) estiment à un demi-million le
nombre d’espèces présentes dans les collections qui attendent une
description. Des espèces disparaissent également avant même qu’on ait pu
les décrire ou même les observer, d’autres encore sont décrites alors qu’elles
ont déjà disparu à des temps historiques. Peut-on donc conserver quelque
chose que l’on connaît si peu ? La réponse à cette critique a été apportée dès
la naissance de la biologie de la conservation. Aux États-Unis, Soulé et
Wilcox (1980) et Soulé (1985) précisent d’emblée que des mesures de
conservation peuvent être prises même si les connaissances sont toujours
incomplètes. En Europe, Robert Barbault (1997) part de ce même postulat.
On peut d’ailleurs se demander dans quel domaine scientifique il serait
aujourd’hui possible d’estimer que les connaissances sont complètes.
Une autre critique fréquemment émise repose sur un problème d’ordre
sémantique : la conservation peut en effet être comprise comme une volonté
de figer la biodiversité dans le temps et l’espace. Certains auteurs ont même
qualifié d’oxymore l’expression « conservation de la biodiversité », qui
opposerait une intention statique (celle de la conservation) à une réalité par
nature évolutionniste (la biodiversité ; voir Couée, 2008). C’est oublier que
Conservation Biology, l’ouvrage fondateur co-écrit par Soulé et Wilcox
(1980), porte le sous-titre An Evolutionary-Ecological Perspective, et qu’un
des postulats de la biologie de la conservation est précisément la conviction
qu’« evolution is good » (Soulé, 1985). Les aires protégées, clés de voûte des
mesures conservatoires, sont à ce même titre parfois perçues comme des
« mises sous cloche » qui voudraient figer la nature, mais aussi la couper de
23 l’Homme. La littérature critique à ce sujet est d’une extrême abondance, et
dépasse le cadre de cet ouvrage. Gardons peut-être simplement à l’esprit que
les aires protégées constituent des mesures d’urgence destinées à faire face à
une situation de crise : si la nécessité de couper l’Homme de la biodiversité
pour la conserver s’apparente à un constat d’échec au regard du désir d’une
vie en harmonie (un « apartheid Homme-nature », aurait dit
François Terrasson, 2008), ces aires ne doivent néanmoins pas être
considérées comme des fins en soi. Soulignons également que les aires
protégées dont l’Homme et ses activités sont exclus sont d’une extrême et
grandissante rareté. La France, par exemple, n’en compte pas, même au sein
des « zones cœurs » de ses parcs nationaux.
Il n’en reste pas moins que l’on peut reprocher à la biologie de la
conservation le fait que, malgré les efforts déployés par la discipline aussi
bien en matière de développement des connaissances que d’actions concrètes
de conservation, la crise de la biodiversité se poursuit. Pire : elle s’accélère.
John Robinson (2006) constate ainsi que la science de la conservation n’a
jamais été aussi forte qu’aujourd’hui si l’on se fie au nombre de programmes
de recherche en cours, au nombre d’adhésions aux journaux de conservation
ou encore au budget de recherche global alloué à la discipline. Pourtant, il
note également que les impacts portés en dehors de la discipline elle-même
sont moindres, même si elle a clairement permis d’améliorer les politiques
nationales et internationales de conservation, ou encore la gestion des aires
protégées et la conservation des habitats et des espèces menacés. Les bilans
réguliers publiés par l’UICN font toujours état d’un nombre important, et
même croissant, d’espèces menacées à l’échelle mondiale. En 2009, l’UICN
estimait par exemple qu’une espèce d’amphibiens sur trois, plus d’un oiseau
sur huit, un quart des mammifères ou encore une espèce de conifères sur
deux étaient menacés d’extinction au niveau mondial (www.iucn.org). On
évoque même aujourd’hui une septième crise d’extinction, tant la crise
contemporaine s’accélère. La discipline serait-elle donc inapte à stopper, ou
du moins à ralentir la crise que connaît actuellement la biodiversité ?
À ces critiques récurrentes de la discipline et de l’action qu’elle porte
s’ajoute une attitude nouvelle, plus récente et très en vogue dans plusieurs
champs disciplinaires : celle marquée par le scepticisme face à la crise
traversée par la biodiversité et au caractère alarmant des conséquences
qu’elle peut engendrer. La crise de la biodiversité existe-t-elle vraiment ?
Quand bien même elle existerait, est-elle aussi grave pour l’Homme que
certains l’envisagent, et ne disposerions-nous pas de moyens techniques
simples à mettre en place pour y remédier ?

24 LA MONTÉE RÉCENTE D’UN « NÉGATIONNISME ÉCOLOGIQUE »
EN SCIENCES ET EN GÉOGRAPHIE
Le message général envoyé par la communauté scientifique des
biologistes de la conservation à la sphère publique et politique est assez
clair : nous sommes bel et bien confrontés à une crise majeure de la
biodiversité, et au fur et à mesure que les années passent tous les indicateurs
virent au rouge. Ce message peut être perçu comme catastrophiste,
pessimiste et démotivant, d’autant plus qu’il est émis et répété par la
communauté scientifique et par d’autres donneurs d’alerte depuis maintenant
plusieurs décennies.
C’est probablement en réaction à ce message pessimiste qu’est né le
scepticisme environnemental, encore appelé écolo-scepticisme. On recense
plus de cinquante ouvrages écolo-sceptiques publiés depuis les années 1990,
qui prennent d’ailleurs davantage la forme d’ouvrages politiques que de
travaux scientifiques (Jacques, 2006). Ils remettent en cause les phénomènes
de changement climatique, d’épuisement des ressources naturelles, et bien
évidemment de crise de la biodiversité. Par ailleurs, ils prônent bien souvent
l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés (OGM) et témoignent
encore d’une foi inébranlable dans l’industrie du pétrole, ou encore dans
l’utilisation de produits chimiques dans l’agriculture et l’industrie (Jacques,
2006). L’ouvrage de Bjorn Lomborg intitulé L’environnementaliste
sceptique et publié en 2001 marque en quelque sorte le coup d’envoi
médiatique de ce courant. Depuis peu, la géographie n’en est pas non plus
épargnée.
Le 16 septembre 2010, la Société de Géographie a organisé un colloque
dont le mot d’ordre était d’aller à contre-courant de l’éco-catastrophisme
ambiant. En est issu un ouvrage collectif signé par treize auteurs, intitulé Le
ciel ne va pas nous tomber sur la tête, dont l’objectif principal est de rassurer
le grand public sur « l’avenir de la planète » (Brunel et Pitte, 2010).
Réchauffement climatique, faim dans le monde, crise de la biodiversité,
croissance démographique, etc. : toutes les thématiques sensibles y sont
passées en revue afin d’assurer que l’humanité ne se trouve pas, en réalité,
confrontée aujourd’hui à une série de crises majeures. Mieux encore : si la
crise était réelle, l’humanité disposerait de toutes les façons des solutions
techniques permettant d’y répondre. Le message est clair et séduisant, tant il
est optimiste.
Cet ouvrage s’inscrit dans la ligne directe de l’écolo-scepticisme, à
laquelle appartiennent le désormais médiatique Claude Allègre (qui a
d’ailleurs reçu de J.-R. Pitte, en 2010, le Grand prix de la Société de
Géographie), ou L’environnementaliste sceptique, le best-seller de
Bjorn Lomborg, cité plus haut. Dans Le ciel ne va pas nous tomber sur la
tête, les coauteurs vont jusqu’à s’exprimer au nom de l’ensemble de la
25 communauté des géographes français. Géographes nous-mêmes, nous
souhaitons apporter des nuances à cette compréhension à la fois prédatrice
de la nature, et réductrice du lien unissant l’Homme à la nature. Si la plupart
des géographes ne sombrent pas dans un écologisme militant aveugle et
n’ont pas pour vocation de jouer les Cassandre, ils ne s’opposent pas non
plus à l’ensemble des autres disciplines des sciences de la Terre et du vivant
concernant les problèmes environnementaux. Non, les géographes ne sont
pas obligatoirement écolo-sceptiques. Ils ne mobilisent pas qu’une approche
utilitariste et instrumentale de la nature. Leur philosophie ne s’apparente pas
nécessairement à un néo-positivisme, car ils n’ont pas une foi aveugle dans
les capacités de la techno-science pour répondre à d’éventuels — ou à de
réels — problèmes environnementaux.
Au-delà de la négation de la crise de la biodiversité soutenue par certains
auteurs, on observe également la permanence d’un écueil assez répandu :
celui qui mène à confondre naturalité et biodiversité. En partant de l’idée que
la nature (ses valeurs associées, et ses caractéristiques) est une construction
sociale qui évolue au fil des sociétés et du temps (Baker et Bridge, 2006 ;
Braun et Castree, 1998), les géographes insistent souvent avec raison sur le
constat que la wilderness, ou le caractère sauvage supposé de certaines aires
protégées, n’est qu’une vue de l’esprit, compte tenu de l’existence de
maintes preuves témoignant d’usages et d’aménagements humains sur ces
territoires par le passé (Arnould, 2006 ; Arce-Nazario, 2007). Ils en
déduisent que l’appel à la naturalité et à la wilderness lancé par certaines
ONG militantes ou naturalistes sert principalement à disqualifier et à exclure
les autochtones ou les usagers des espaces désignés, considérés à tort comme
vierges de la main de l’Homme. Ce discours relativiste est hélas
instrumentalisé, et invite aujourd’hui à banaliser les paysages au prétexte
qu’ils sont hérités d’activités humaines, et que ces dernières pourraient par
conséquent poursuivre leurs excès ici et là. De même, ce discours disqualifie
la protection de la biodiversité, en assimilant espace sauvage et espace de
biodiversité. Il escamote le fait que nombre d’écologues mettent en avant les
enjeux liés à l’association de la biodiversité aux activités humaines dans les
espaces remarquables (comme il en va pour les fleurs des prairies alpines,
dont le maintien est lié au pastoralisme) ou les espaces ordinaires (cas de
l’avifaune remarquable des milieux agricoles). Cette confusion souvent
entretenue, par ignorance ou idéologie, est lourde de conséquences politiques
et écologiques, notamment en ces temps critiques où le besoin de sortir des
aires protégées existantes ne s’est jamais fait sentir de manière aussi aiguë,
du fait des effets du changement climatique (Araújo et al., 2004 ; Hannah,
2008 ; Parmesan, 2006). En refusant de prendre en compte le fait que la
diversité biologique peut ne pas nécessairement dépendre des activités
humaines, cette confusion réduit la portée des politiques publiques de
gestion intégrée de la biodiversité, en confondant conservation de la
26 biodiversité et conservation de la naturalité. Prendre en compte l’histoire des
paysages dans la compréhension des dynamiques socio-écologiques et de la
biodiversité ne relègue pas pour autant aux oubliettes la question de la
naturalité. Cette dernière est cruciale, notamment dans ses dimensions
éthique et culturelle. Au-delà des mythes de la nature et du sauvage, la
question se pose aujourd’hui de savoir quelle naturalité la société souhaite
pour certains espaces donnés, dans un contexte de changements globaux
(Marris, 2011). L’enjeu est de faire des choix éclairés par les sciences, et
discutés avec les citoyens quant à la naturalité souhaitable ici et là. Partout
en Europe, l’intrusion du sauvage dans l’espace domestiqué interpelle,
ravive d’anciens conflits sociaux, fragilise certaines alliances dans la gestion
de l’espace rural. La nature spontanée progresse aujourd’hui en maints lieux
au profit du recul des activités traditionnelles, et notamment pastorales
(Génot et Schnitzler, 2012), et un ré-ensauvagement du paysage et de la
faune — avec le retour des grands mammifères et oiseaux en Europe (Deinet
et al., 2013) — augure de la possibilité de l’existence de lieux rendus à l’état
sauvage, expressions d’une nature spontanée qui envahit les espaces que
nous délaissons. Pourquoi devrait-on se priver de cet « antimonde » (Lepart
et Marty, 2006), de ces lieux de reconnexion possible à la biosphère, de
ressourcement et de contemplation ? Par-delà les seules sciences de la vie ou
de l’Homme et de la société, par-delà les usages de la nature, par-delà les
éthiques environnementales, il s’agit désormais de prendre en compte la
subjectivité même de l’existence humaine dans notre compréhension et notre
ressenti de notre connexion physique et mentale à la biodiversité et au
monde (Berque, 2008 ; Mathevet, 2012 ; Hess, 2013 ; Pelluchon, 2015).

QUELLE PLACE POUR LA GÉOGRAPHIE DANS LA CONSERVATION
DE LA BIODIVERSITÉ ? OBJECTIFS DE NOTRE OUVRAGE
Il ne faut bien sûr pas répondre au scepticisme et à la confusion par
l’ouverture d’un débat qui les placerait à égalité avec la science classique.
L’idée de répondre point par point, et en adoptant une posture d’objectivité,
à des assertions jugées fausses est un piège connu, désigné du nom de
« science trap » par Peter Jacques, et également pointé en France par
Guillaume Lecointre (2011). En réalité, les sciences ne sont pas
obligatoirement bousculées ou mises à mal par le scepticisme ; c’est plutôt la
société qui se trouve par lui mise en danger (Lecointre, 2011), et l’inaction
qu’engendre un pseudo-débat peut s’avérer dangereuse, a fortiori dans une
situation de crise.
L’objectif de cet ouvrage n’est donc pas de fournir une réponse qui
instaurerait un « débat ». Il ne cherche pas non plus à convaincre les auteurs
du livre précédemment cité, ni ceux qui pourraient adhérer à de telles idées,
27 mais plutôt à faire part d’un autre regard que peut porter la géographie sur la
conservation de la biodiversité.
Cet ouvrage propose de questionner la place des géographes dans le
champ de la biologie de la conservation, et de l’action qui lui est associée.
Quels sont les débats et les rapprochements en cours ? Pourquoi la
géographie est-elle si souvent absente dans ces dispositifs de recherche ?
Pourquoi souffre-t-elle d’une marginalisation par rapport à l’écologie de la
conservation, à la sociologie de l’environnement ou encore à la political
ecology ? Le présent ouvrage se propose de faire partager à un public
scientifique francophone les interrogations, les sources d’inspiration
théoriques et les avancées qu’il soumet, aussi bien en s’inscrivant dans la
constitution d’une perspective pluridisciplinaire qu’en se situant par rapport
aux autres courants de pensée de la gestion environnementale, qui
prédominent actuellement dans le monde universitaire de la géographie
francophone.
L’ouvrage s’organise en trois parties. Il s’attache en premier lieu aux
questionnements portant sur la dimension épistémologique et la place de la
géographie dans l’étude et la gestion de la biodiversité. Pourquoi la
géographie ne s’est-elle pas plus tôt positionnée dans le champ
épistémologique de la conservation ? Quelle place occupe-t-elle, ou
pourraitelle occuper par rapport aux autres disciplines, à l’écologie politique
notamment, et quelle forme — ou quelles formes — pourrait prendre une
« géographie de la conservation » (partie I) ? Nous proposons ensuite une
compréhension géographique des changements globaux auxquels la
biodiversité contemporaine est confrontée. Sont analysés les changements
dans l’occupation et l’usage du sol, et les changements climatiques et leurs
impacts sur la biodiversité. Cette deuxième partie s’achève avec l’étude de
deux exemples d’interface : celui du littoral, et celui des espaces urbains
(partie II). Enfin, la troisième partie cherche à mettre en lumière les concepts
et les méthodes que les géographes sont à même de mobiliser dans l’étude de
la crise de la biodiversité et dans la mise en place de solutions conservatoires
(partie III).
 Partie I. La place des géographes dans la conservation de la nature
Cette partie rassemble les contributions théoriques et épistémologiques
qui traitent de l’évolution de la géographie française et de sa capacité à
prendre en charge les questions environnementales et la crise de l’érosion de
la biodiversité. Raphaël Mathevet et Pascal Marty proposent une géographie
de la conservation dont les grands principes reposent sur une triple
reconnaissance : celle de la matérialité changeante de la nature, de la
communauté socio-écologique et de la post-normalité. Ils précisent une
posture de recherche-action engagée, après avoir clarifié et évacué les
écueils de l’expertise et de l’interdisciplinarité. En complément, Pierre Pech
28 revient sur les rendez-vous manqués de la géographie de l’environnement et
des territoires de la biodiversité, et ausculte le double mouvement de la
territorialisation du patrimoine et de la patrimonialisation du territoire.
Estienne Rodary s’intéresse aux définitions des concepts mobilisés par la
géographie de l’environnement et l’écologie politique, avant de proposer une
géographie environnementale.
 Partie II. Changements globaux et crise de la biodiversité analysés
par les géographes
Cette partie se concentre sur l’analyse géographique des changements
globaux et de la crise contemporaine de la biodiversité. Hervé Quénol met en
exergue les progrès réalisés s’agissant de la modélisation et des simulations
régionalisées du changement climatique, selon les différents scénarios
envisagés par la communauté scientifique internationale. Les estimations de
l’évolution climatique future présentant une résolution de quelques
kilomètres constituent en effet une avancée majeure pour les politiques
d’adaptation ou de transformation. Laurent Godet explore les conséquences
des changements globaux sur la biodiversité, les patrons de distribution et les
processus biologiques. Il montre l’importance et l’originalité d’une approche
biogéographique de la conservation de la biodiversité, et invite les
scientifiques impliqués à communiquer leurs résultats aux différentes
disciplines universitaires et au monde politique. Aurélie Davranche et
Nuscia Taibi proposent une étude des changements d’occupation et d’usages
du sol qui affectent la biodiversité. Elles montrent que les analyses
spatialement explicites, la prise en compte des saisonnalités ou de la
fréquence d’événements et de paramètres structurant le paysage liés aux
populations locales sont autant d’éléments que les géographes sont en
mesure d’apporter à l’étude des dynamiques d’évolution des usages et de
l’occupation des sols, permettant d’estimer au mieux les conséquences des
changements globaux sur la biodiversité et ainsi de discuter, sinon de
remettre en cause, les états de référence. Enfin, complétant les études
d’interface, Fernand Verger se penche sur les différentes façons de
considérer le rapport à la mer dans la perspective du XXIe siècle. Prendre ou
rendre à la mer ? Question cornélienne en maints lieux du littoral ;
Laurent Simon et Richard Raymond, enfin, reviennent sur les discours
concernant la nature en ville, et questionnent la possibilité d’inscrire la
biodiversité dans les faits urbains, ainsi que les apports de la géographie de
la conservation en milieux urbains.
 Partie III. Concepts et méthodes d’étude de la crise de la
biodiversité mobilisés par les géographes
Cette dernière partie met en avant les concepts et les méthodes auxquels
les géographes ont recours dans l’étude de la crise de la biodiversité, et dans
la recherche et la mise en place de solutions conservatoires. Clara Therville,
29 Raphaël Mathevet et Frédéric Bioret proposent de considérer les aires
protégées et l’environnement dans lequel elles s’inscrivent comme formant
un système socio-écologique à part entière. À partir de l’analyse des réserves
naturelles de France, ils esquissent une géographie des territoires de la
biodiversité fondée sur l’analyse institutionnelle, la political ecology et la
solidarité écologique. Sophie Caillon et Sarah Muller analysent de leur côté
les liens entre savoirs locaux et maintien d’une riche agrobiodiversité au
Vanuatu. Elles interrogent les conditions de mise en place d’un projet de
conservation de la biodiversité dans un contexte où la diversité du
patrimoine végétal est fondée sur une valorisation culturelle, et reviennent
sur la place accordée aux sciences sociales et humaines dans les équipes
interdisciplinaires. Elles proposent de construire la réflexion et l’action sur
les singularités disciplinaires plutôt que sur la réduction, l’assimilation ou
l’instrumentalisation des sciences sociales. Jérôme Fournier expose ensuite
comment l’écologie du paysage, en reliant les disciplines des sciences du
vivant et de l'Homme, se révèle une entrée intéressante pour comprendre les
effets des changements globaux sur la biodiversité, et pour proposer des
solutions dans des domaines aussi divers que la biologie de la conservation
ou encore l'agriculture. Dans le chapitre suivant, Marc Robin montre
comment l’amélioration constante et décisive des données de télédétection à
diverses échelles spatiales, spectrales et temporelles contribue à engendrer
une prise de conscience de la place de la nature et des menaces qui pèsent
sur la biodiversité. Avec une puissance d’investigation jusqu’alors inégalée
et à partir de données disponibles à tous, chaque citoyen peut désormais
prendre toute sa part de responsabilité dans les débats et les choix favorisant
un développement véritablement soutenable. Cécile Barnaud et
Raphaël Mathevet développent une lecture critique des approches
participatives, et questionnent le rôle des géographes dans les grands débats
portant sur les limites des démarches participatives dans les projets de
conservation et/ou de développement. Ils invitent également à promouvoir
une pratique avertie de la participation. Enfin, dans un ultime chapitre,
JeanPaul Métailié et Didier Galop reviennent sur les racines de l’écologie
historique et sur l’émergence de l’histoire environnementale. Ils présentent
leurs travaux sur la longue durée historique de l’environnement, et montrent
l’importance de la connaissance des temporalités, des durées mais aussi des
interactions dans l’espace ; espace dans lequel la biodiversité est sans cesse
façonnée, et remodelée.
Au final, l’ensemble de ces travaux donne à voir comment, au-delà de la
spécificité des objets d’étude, des méthodes déployées, des échelles
concernées, des contextes géographiques, socio-économiques et culturels
examinés, une géographie de la conservation se constitue, prend forme et
participe activement aux sciences de la conservation dans des édifices
interdisciplinaires qui ne limitent pas la question de la biodiversité aux seuls
30 espaces naturels protégés. Des communautés épistémiques, des
communautés de pratique ont émergé ces vingt dernières années, dont le
foyer se concentre tantôt dans la géographie sociale et politique, tantôt dans
les sciences écologiques. Cette nouvelle géographie prolonge la géographie
environnementale, et s’engage dans la conservation de la biodiversité tout en
appelant à la rigueur méthodologique, à la vigilance quant aux dérives
idéologiques et, last but not least, à l’autocritique.



31 Partie I. La place
des géographes
dans la conservation
de la nature



33 CHAPITRE 1.
LA GÉOGRAPHIE DE LA CONSERVATION : ENTREVOIR,
VOIR ET PORTER ATTENTION À LA BIODIVERSITÉ
Raphaël Mathevet et Pascal Marty

INTRODUCTION
La croissance démographique, associée au développement économique et
technologique, entraîne une exploitation des ressources naturelles à un degré
d’intensité inédit dans l’Histoire. La rapidité des changements constatés et
1l’échelle spatiale à laquelle ceux-ci se produisent sont sans précédent et,
selon certains auteurs, constituent une nouvelle ère caractérisée par
l’intensité des changements environnementaux produits par les activités
humaines, l’Anthropocène. La destruction ou la fragmentation des habitats
naturels, l’introduction d’espèces invasives et la surexploitation de certaines
ressources conduisent ainsi à une extinction massive et rapide de
nombreuses espèces animales et végétales (Barbault, 2008), comparable
dans sa magnitude, pour certains auteurs, aux précédentes crises d’extinction
de masse. L’érosion de la biodiversité, c’est-à-dire de la diversité des formes
de vie sur Terre au niveau spécifique, écosystémique et génétique, est
reconnue comme l’un des changements environnementaux globaux. La
biodiversité, récemment identifiée comme une ressource naturelle et un
objectif de conservation à part entière (Aubertin, 2005), est devenue un enjeu
majeur à l’échelle de la planète. On y fait immédiatement référence dès que
sont évoqués l’environnement ou la conservation de la nature (Levêque et
Mounolou, 2008). Le terme de biodiversité, néologisme conçu à l’occasion
d’une conférence scientifique tenue en 1986 (Wilson, 1988), a en effet connu
un succès sans précédent, dans le domaine scientifique d’abord, puis dans les
arènes politiques et médiatiques. Cependant la dialogique de la biodiversité,
à la fois paradigme scientifique et construit social et politique, entretient une
certaine confusion. La biodiversité peut être perçue comme un nouveau
concept fourre-tout qui participerait du recyclage intellectuel de travaux en
écologie remontant aux années 1960, 1970 et 1980 et qui ont conduit à des
changements importants de paradigme, passant notamment de l’équilibre,
principe régulateur des écosystèmes (Odum, 1983) à une optique plus
dynamique, mettant l’accent sur la capacité d’évolution des espèces et dans
laquelle les perturbations anthropiques sont un des facteurs de changement
(Barbault, 2008 ; Allen et Starr, 1982 ; Zimmerer, 1994 ; Deléage, 2000).
Sur le plan de l’analyse des politiques publiques, et plus généralement dans
le champ des sciences humaines et sociales, la mise en œuvre de stratégies

1 Cette section reprend et modifie le texte de Mathevet et Poulin, 2006.
35 de conservation est analysée sous l’angle des rapports de force entre acteurs
territoriaux et économiques.
Malgré l’intrication des phénomènes écologiques et des phénomènes
humains et sociaux dans l’érosion de la biodiversité, et en dépit du caractère
interdisciplinaire des enjeux de connaissance en présence (Marty et al.,
2005), la réponse scientifiquement la plus structurée à la crise d’érosion de la
biodiversité, dans ses aspects à la fois locaux et globaux, se situe au sein des
sciences de la vie. La biologie de la conservation, jeune science
multidisciplinaire, ambitionne de comprendre les causes de cette perte de
biodiversité, de l’enrayer et de promouvoir l’utilisation durable des
ressources naturelles. Les changements d’origine anthropique, qu’ils soient
ou non intentionnels, participent des dynamiques de la biodiversité sur le
plan de la structure génétique, de la distribution géographique et de la
taxinomie, ou encore des processus écologiques, via les modifications du
paysage. Le constat de ces interactions amène à s’interroger sur la place des
humains dans la nature, et sur leurs relations à cette nature (Callicott et al.,
1999 ; Leopold, 1949).
Pour la géographie, qui étudie depuis longtemps les modifications
anthropiques de la nature (Marsh, 1864 ; Reclus, 1866, 1869), la biologie de
la conservation est à rapprocher de la géographie de l’environnement
(George, 1989 ; Mathieu et Jollivet, 1989 ; Arnould et Simon, 2007). Les
changements dans l'environnement biophysique ont été étudiés par des
spécialistes de la géographie humaine et physique (Bertrand, 1978 ; Bertrand
et Bertrand, 2002, 1992 ; Pinchemel, 1988 ; Berque, 1990 ; Pech, 2013). La
conservation de la biodiversité met indubitablement en jeu des phénomènes
de nature géographique : développement des territoires et modifications des
structures spatiales et paysagères, rapports sociaux conflictuels dans
l’utilisation et la valorisation des ressources spatiales, transformations
globales et locales des usages de l’espace, etc. Pourtant, dans le champ
académique comme dans celui des praticiens, la géographie ne s’est pas
explicitement saisie des questions de conservation.
Ce chapitre liminaire a pour but de présenter les éléments qui justifient la
fondation d’une géographie de la conservation, dans laquelle les nouveaux
paradigmes de l’écologie et les enjeux propres à la biodiversité pourront être
intégrés et réinterprétés.
Nous présenterons en premier lieu le développement de la biologie de la
conservation. Dans un second temps, nous soulignerons l’importance d’un
questionnement relatif aux modes d’expertises et à la place de la science
dans des dispositifs interdisciplinaires de recherche-action. Dans un
troisième temps, au-delà des poncifs habituels qui font de la géographie une
discipline charnière, nous montrerons qu’elle dispose de savoir-faire et d’une
légitimité réels pour traiter des enjeux de conservation de la biodiversité.
36 Dans une quatrième partie, nous rappellerons l’importance du
questionnement sur les éthiques environnementales et sur les attitudes
d’attention portée à la biodiversité, aux solidarités écologiques et aux
territoires. Nous proposerons enfin, dans une cinquième et dernière partie,
une posture de recherche qui permet, d’une part, de relier la perte de
biodiversité à ses causes socio-économiques et, d’autre part, de discuter la
place de la géodiversité dans le champ interdisciplinaire de la conservation
de la biodiversité.

LA BIOLOGIE DE LA CONSERVATION
À partir des années 1960, l’aggravation des problèmes environnementaux
a favorisé l’émergence des sciences de la conservation (Soulé, 1986). Les
écologues scientifiques se sont organisés à partir des années 1970 pour
fonder la biologie de la conservation (Primack, 1995). Leurs travaux ont très
vite porté sur la création et la gestion de zones protégées, la gestion de zones
non protégées, la restauration d’habitats, le renforcement des populations, la
réintroduction d’espèces, la conservation ex situ, ou encore le suivi
scientifique de la biodiversité. Souvent présentée comme une discipline de
synthèse dont la finalité est la conservation de la biodiversité (Soulé, 1985),
la biologie de la conservation se donne pour objectif de promouvoir les
principes scientifiques de la conservation, et d’identifier les problèmes et des
solutions concrètes, en faisant le lien entre science et gestion, et en assurant
la diffusion de la connaissance (Primack, 1995). Il s’agit également d’établir
les bases scientifiques d’une éthique de la conservation (Leopold, 1949 ;
Soulé, 1985 ; Norton, 2005). « Discipline de crise », « science de l’action »,
la biologie de la conservation doit gérer l’incertitude, alimenter des
réflexions sur lesquelles reposeront des prises de décision rapides, dans un
contexte d’anthropisation aux impacts complexes. Cependant, l’approche
holistique et pluridisciplinaire revendiquée par ses fondateurs contraste
encore souvent avec de nombreux travaux qui se réclament de la biologie de
la conservation, mais ne mobilisent que peu de disciplines, ou relèvent
simplement d’une biologie des populations s’intéressant à la survie des
espèces. À la biologie de la conservation présentée comme un « champ
multidisciplinaire » où les sciences de l’Homme et de la société sont
mobilisées (Primack, 1995) font singulièrement écho les paradigmes
dominants de la conservation des petites populations, et celui des
populations en déclin (Caughley, 1994). Plusieurs auteurs soulignent d’une
part le déficit de prise en compte des dimensions socioéconomiques dans
l’identification des causes et des solutions proposées et, d’autre part, la
nécessité de passer d’une science trop souvent descriptive à une science plus
intégrative (Stratford et al., 2000 ; Mathevet et Mauchamp, 2005). Il s’agit
donc de dépasser l’approche pluridisciplinaire interne à la biologie pour en
37 venir à un réel travail interdisciplinaire, qui permette la construction d’une
approche facilitant à la fois une prospective et une gestion des problèmes de
conservation.
L’évolution récente de l’écologie (l’intégration de l’humain et de ses
actions, voir Di Castri, 1981), la pratique courante de l’interdisciplinarité par
nombre d’écologues, le développement, depuis une vingtaine d’années, d’un
courant d’écologie appliquée à la conservation associé aux sciences sociales
ont permis de mieux comprendre les interactions entre nature et sociétés
identifiées dans de nombreux projets de recherche et/ou de conservation
(Lefeuvre, 1990). Aussi, dans la désignation de cette nouvelle science,
l’usage du terme biologie, en dépit de sa consécration par la recherche
anglosaxonne, est discuté : les écologues montpelliérains ont souvent opté pour
l’écologie de la conservation et le colloque francophone de biologie de la
conservation « Dodo III », en 2009, a lui mis en usage le terme de sciences
de la conservation. Par ailleurs, si les écologues de la conservation se sont
engagés dans une approche plus géographique des relations humains-nature,
l’organisation des questionnements émanant de chaque discipline autour
d’une problématique commune traduit encore la difficulté de l’exercice,
notamment lorsque le statut de l’action elle-même est mal défini dans
l’édifice interdisciplinaire, ou dans l’objet de l’étude.
Par ailleurs, la définition de la biodiversité fait toujours l’objet de
controverses, en raison de la diversité des champs référentiels mobilisés :
pratiques de gestion, sociologie, économie, écologie, et positionnements
éthiques, qui tous développent leurs propres discours (Aubertin, 2005). Cette
absence de définition univoque rend difficile la mise en œuvre d’actions de
conservation, ainsi que l’identification de travaux de recherche et d’une
expertise qui seraient propres à la biodiversité. Un grand nombre d'attributs,
tels que l'échelle spatiale (local vs. global), l'échelle temporelle (biodiversité
présente vs. passée et future), la structure hiérarchique de la biodiversité
(espèce vs. génétique), la richesse spécifique (vs. la différence entre espèces)
font l'objet de débats dans la communauté des biologistes. Certains auteurs
soulignent l’importance qu’il convient d’accorder aux processus
écologiques, ne serait-ce que pour maintenir justement les composantes de la
diversité biologique ; ils pointent l’incapacité du concept de biodiversité à
intégrer ces processus, pourtant essentiels à sa compréhension. Pour certains,
parler de biodiversité revient implicitement et automatiquement à intégrer la
dimension fonctionnelle de la diversité biologique, ce qui revient ainsi à
positionner la biodiversité comme une composante de la diversité écologique
(DeLong, 1996).
Dans ce contexte, quel objet faut-il conserver ? L’écosystème, avec le
postulat que la préservation de son intégrité garantit la préservation des
espèces, ou alors les espèces ?
38 La conservation de la biodiversité en pratique et l’évolution
des concepts
La conservation de la biodiversité, dans ses principes et ses modalités
d’action, dépend principalement de la manière dont les relations entre les
humains et la nature ont été considérées au fil du temps (Tableau 4). De
manière générale, on distingue quatre étapes majeures dans l’évolution qu’a
connue la conservation de la biodiversité (Phillips, 2004 ; Depraz, 2008 ;
Mace, 2014). Avant les années 1970, la conservation vise à protéger la
nature pour elle-même, et pour une élite contemplative ou scientifique
(Larrère et al., 2009). Elle concerne la protection des espaces sauvages et des
milieux naturels ou semi-naturels en bon état de fonctionnement, et repose
généralement sur l’exclusion des humains de ces espaces (Rodary et al.,
2003). Les sciences écologiques sont alors principalement mobilisées dans
des travaux théoriques et appliqués visant la conservation des espèces et la
désignation des aires protégées (Simberloff et Abele, 1976 ; Primack, 2010).
Dans les années 1970 et 1980, la poursuite, voire l’accélération de la
dégradation de l’environnement conduit à consacrer de nombreux travaux
aux conséquences négatives de la destruction des milieux naturels, de la
surexploitation des ressources ou encore de l’introduction d’espèces
invasives. L’écologie est davantage encore mobilisée. Il s’agit de mieux
évaluer les menaces, les conditions d’une exploitation durable des ressources
naturelles renouvelables ainsi que d’une gestion de la faune sauvage basée
sur la participation des populations locales. On retrouve ces principes à
l’échelle internationale dans les réserves de biosphère du programme Man
and Biosphere de l’UNESCO, créé en 1971, ainsi qu’en France dans la
gestion des parcs naturels régionaux ou des parcs nationaux suite à la
réforme de ces derniers, en 2006. Dans les années 1990, alors que la gestion
intégrée et collaborative des espèces et des écosystèmes connaît de
nombreux succès locaux, la pression globale sur les milieux et les espèces
dans de nombreuses régions du monde s'accentue (Phillips, 2004). Le
nombre d’espèces menacées ou qui disparaissent augmente encore : la
biodiversité est inscrite à l’agenda politique international avec la Convention
sur la diversité biologique (Rio, 1992). Certains écologues développent alors
l’idée selon laquelle la nature fournit des biens et des services inestimables
car irremplaçables, et cependant guère pris en compte jusque-là par les
économistes, les décideurs et les gouvernements (Daily, 1997). L’intérêt de
prendre en considération le fonctionnement écologique des milieux naturels
devient de plus en plus évident aux yeux des industriels et des usagers de la
nature, dans un contexte où l’idée de bio-ressources dérivées de la
biodiversité prend une importance croissante (Aubertin et Vivien, 1998 ;
Marty et al., 2005). Les sciences de la conservation voient ainsi leurs objets
de recherche évoluer (Primack, 2010).
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