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Pourquoi les Chinois ont-ils le temps ?

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288 pages
Nous sommes malades du temps, et nous l’avons toujours été. Il nous pousse, nous devance, nous ennuie, et puis un jour, après nous avoir humiliés, il s’arrête. Nous nous plaignons de son accélération et nous en profitons en même temps. Nous avons peur pour l’avenir de la planète, pour celui de nos enfants. Nous nous jetons sur toutes sortes de méthodes de développement personnel, nous rêvons de nous montrer zen et de savoir faire preuve de lâcher-prise… et nous arrivons à peine à placer dans notre agenda numérique, entre deux rendez-vous, un temps de prière ou une séance de méditation. »
Christine Cayol vit en Chine depuis quinze ans. Chaque jour, elle s’étonne un peu plus de la façon dont les Chinois appréhendent le temps : un rapport à l’organisation, à la vie, à l’avenir – diamétralement opposé au nôtre – plus efficace, plus libre, plus spirituel. Sans renoncer au progrès, les Chinois puisent dans leur culture traditionnelle une discrète sagesse du temps. Là où nous rajoutons, ils vident, là où nous ralentissons, ils accélèrent. Le temps en Chine ressemble aux vagues qui se couchent sur la plage. Il faut savoir jouer avec elles. Cette agilité du temps chinois est une source d’inspiration pour tous ceux qui savent que c’est en guérissant de la maladie du temps que l’on assumera notre responsabilité du monde à venir.
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couverture
pagetitre

En hommage à l’ambassadeur Wu Jianmin,
qui m’a tant appris sans jamais m’enseigner.

Introduction


Nous sommes malades du temps, et nous l’avons toujours été. Il nous pousse, nous devance, nous ennuie, et puis un jour, après nous avoir humiliés, il s’arrête. Nous nous plaignons de son accélération et nous en profitons en même temps. Collés à l’instant ou au passé, nous peinons à voir plus loin que le bout de nos écrans. Nous avons peur pour l’avenir de la planète, pour celui de nos enfants. Nous nous jetons sur toutes sortes de méthodes de développement personnel pour nous réconcilier avec le temps, nous rêvons de nous montrer zen et de savoir faire preuve de lâcher-prise… et nous arrivons à peine à placer dans notre agenda numérique, entre deux rendez-vous bien serrés, un temps de prière ou une séance de méditation.

Je vis en Chine depuis une quinzaine d’années. Dès les premiers instants où je suis arrivée dans ce monde fermé et ouvert tout à la fois, distant et chaleureux, j’ai perçu, comme il arrive de reconnaître un pays à ses odeurs, qu’il y régnait un autre rapport au temps.

Dans la Chine d’aujourd’hui, l’indolence asiatique côtoie une accélération hors norme : les Chinois passent beaucoup de temps sur leur smartphone, et révèlent une agilité naturelle pour jouer avec le digital, tout en étant capables de faire danser des cerfs-volants dans le ciel et de respirer lentement. À Pékin, chaque jour qui passe apprend, si l’on veut bien se laisser faire, à avoir un rapport moins maladif au temps. C’est loin d’être facile : il m’arrive encore de me sentir aussi tendue qu’un voilier qui remonte au vent, lorsque les vagues d’incertitude sur lesquelles les Chinois naviguent avec aisance me submergent et que l’angoisse de la noyade me prend. En réalité, je perds pied le plus souvent dans un verre d’eau : une petite quantité m’étouffe, quand elle pourrait me rafraîchir.

Comme beaucoup de gens, je commence la journée en allumant (non pas une cigarette, ne serait-ce pas mieux finalement ?) petits et grands écrans : je démarre par mon smartphone, puis vient le tour de mon ordinateur. C’est devenu un automatisme. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Sans doute cela me donne-t-il l’impression de me connecter au monde et à ses mouvements ; ou peut-être cela me permet-il d’éviter d’affronter l’inquiétude du grand silence des petits matins, avec l’impression diffuse que quelque chose m’attend.

J’ai mal au dos depuis quelques mois. Il s’agit d’un raidissement qui s’étend jusqu’au bras droit. Je n’ai pas encore vu de médecin, je manque de temps. En France, il faut attendre minimum trois semaines pour avoir un rendez-vous. À Pékin, tout est différent. Lorsque j’appelle le Dr Lan, pourtant si occupé, il me propose de passer le jour même : il y a toujours une petite place dans son agenda. Je ne sais pas comment il fait. Le Dr Lan n’a jamais l’air pressé : si vous arrivez à son cabinet avec dix minutes d’avance, il vous prend immédiatement. Il rit et répète qu’il faut se reposer.

Je sais pourquoi j’ai mal au dos. Ce n’est pas seulement parce que je me tiens de plus en plus mal face à mon ordinateur. Il s’agit d’une maladie ancienne, transmissible technologiquement, culturellement, psychologiquement, économiquement : c’est la maladie du temps. Plus j’en gagne et plus j’en perds. Plus je l’accuse et plus je m’en veux d’être en retard, de n’avoir rien fait de mes journées… Le temps est le ressort de toutes nos culpabilités.

En Chine, on a l’impression que tout le monde court. L’ensemble de la société a vécu des accélérations inimaginables : en trente ans, elle a connu des mutations économiques et industrielles qui n’ont pas pris moins de cent cinquante ans en Europe. Et pourtant, la culture traditionnelle invite à considérer le temps comme un vieil ami, plus ou moins intime, mais toujours présent pour sa famille et ses amis. Surtout dans les difficultés. Cette sagesse du temps chinois, qui permet de concilier action et disponibilité, rapidité et lenteur, patience et réactivité, suggère un autre rapport aux temps, sans l’enseigner. Il suffit d’observer comment les choses se passent. Le temps n’est pas l’étoffe des nuits et des jours qui chaque instant rétrécit, il en serait plutôt la doublure, un tissu intérieur, souple et discret, grâce auquel le vêtement se tient et peut être aisément porté.

Mon apprentissage du temps chinois s’est fait douloureusement. À force de ne pas supporter la façon dont les Chinois arrivent avec vingt minutes d’avance aux rendez-vous, de souffrir de ne rien pouvoir prévoir à moins d’une semaine, d’attendre sans vraiment savoir quoi et de me sentir perdue parce que tout bouge, j’ai décidé d’essayer de faire mien ce rapport au temps chinois. Une discrète sagesse est apparue. Elle se révèle presque malgré elle dans les actions les plus quotidiennes, dans les rites, les rires, les rendez-vous, à travers ces plis de la tradition que les Chinois eux-mêmes ne voient plus.

Je n’en fais pas une méthode ; les Chinois non plus. Il s’agit d’entrer dans une perception du temps autre que celle dont nous avons hérité, et de l’adopter comme on adopte une langue, parce qu’elle donne une plus grande liberté dans un monde de plus en plus pressé.

CE TEMPS QUI NOUS MANQUE TANT


Le temps de contempler

1

Rester dans la course


Sur le télésiège qui mène aux pistes noires de Crans, le mont Cervin se tient, sublime, souverain. Il veille sur des insectes glissants occupés à monter, descendre, remonter, le plus vite possible. Mon voisin de télésiège pourtant ne voit pas la montagne, stressé à l’idée de laisser tomber le gant qu’il a ôté pour consulter son smartphone. Car s’il ne « répond pas immédiatement, ce sera encore pire après, les choses vont s’accumuler… ». Son mail à moitié rédigé, ponctué de dizaines d’erreurs de frappe, il remet son gant et se prépare à dévaler la pente sans perdre un moment. Cet homme pourrait être mon frère. Nous partageons la même anxiété, la même impatience, la même dépendance vis-à-vis des moyens de communication modernes. Car moi qui l’observe avec une certaine ironie, j’oublie tout autant d’inspirer cet air profond et ample qui me permettrait de me détendre et d’entrer dans un autre temps.

La peur de manquer

« Nous n’y arriverons jamais », « Les journées n’ont que vingt-quatre heures », « C’est pour quand ? C’était pour hier ». Notre peur de manquer de temps s’exprime et se transmet dans ces expressions si ordinaires que nous répétons sans prendre conscience qu’elles développent la maladie et la propagent à l’intérieur du corps social.

Comment nous libérer de cette anxiété mortifère qui nous pousse à appréhender le temps comme un élément homogène et quantifiable, une ligne de départ et d’arrivée sur laquelle se joue une course, dans laquelle nous nous retrouvons tous condamnés au retard ?

Le skieur craint de manquer de temps. Il n’aura jamais suffisamment de sept jours pour tout faire : les vacances passent vite, la nuit tombe vite, la jeunesse s’arrête plus rapidement qu’on ne le souhaiterait. Il se voit déjà sur le chemin du retour avec des centaines de messages à traiter.

Aucune peur de manquer pourtant n’a jamais permis de combler le moindre manque, bien au contraire : elle redouble la sensation de pénurie en nous la représentant sous forme d’idée obsessionnelle, et en la conjuguant au futur : je n’en aurai jamais assez. Cette peur désorganise l’ensemble de notre personne mais aussi la marche du monde. Elle trouble nos comportements : boulimie d’actions, addiction aux informations, obsession du multitâche et du retard permanent. Ce « toujours plus » de messages, d’alertes, d’informations à traiter, à donner, renforce la perception d’un temps qui manque et qui jamais ne comble.

Entrer dans l’infini

Les Chinois disent que la montagne doit entrer en eux afin que les énergies qu’elle recèle et dispense circulent dans leur corps. Faire entrer la montagne en soi-même, drôle d’idée. Il n’empêche. D’après les Entretiens de Confucius, « l’homme bienveillant aime la montagne et le sage aime l’eau ». Les ermites et les sages en quête d’immortalité se rendaient ainsi dans la montagne/eau pour y demeurer. Car elle permet de vivre une expérience singulière de la durée. Contempler la montagne, laisser son regard éprouver la puissance d’un horizon infini, plonger ses yeux dans le ciel, suivre les nuages la recouvrir ou la dénuder, c’est à cela que nous sommes invités. En Chine, les cimes sont sacrées, parce que la perception du temps y est d’abord spirituelle. À quoi ressemblons-nous avec nos montres et nos prothèses numériques face à cette force de la nature qui est là, a été et sera ? La montagne nous aide à plonger dans l’infini d’un temps cosmique et, en un sens, à « relativiser » l’urgence de nos affaires, l’importance de nos propos, notre anxiété face à l’avenir. Face à elle, nous sommes peu de chose, mais ce « peu » s’avère essentiel. Car ce « peu » fait exister. Il permet de tenir le reste, comme la voix épuisée qui atteste une présence.

La montagne libère d’un temps que nous ne savons calculer qu’en le soustrayant. Notre conscience occidentale, toujours en retard, en avance, ou malheureuse, soudain murmure : « Tu as le temps, tu as tous les temps, ne crains rien, tu es avec lui et en lui pour les siècles des siècles. Lève la tête, regarde, ne te contente pas de rester devant, entre. Entre dans l’infini de la durée. Regarde le plus loin possible : ce collier de cimes blanches que tu n’avais jamais vu apparaît. Tu n’entends plus les bruits des skieurs pressés. Inspire, un souffle régulier s’installe dans ton bas-ventre. Le “silence éternel de ces espaces infinis” cesse de t’effrayer, il te comble. »

Cette puissance généreuse du temps, les Chinois la ressentent lorsqu’ils se rendent sur certains lieux sacrés, comme à côté de Guilin, dans le sud du pays. L’érosion (un grand merci au temps qui passe !) y a modelé de silencieux pains de sucre, des forêts de pierres et d’inextricables réseaux de grottes. Les milliers de touristes occupés à se prendre en photo les uns les autres passent bien sûr légèrement à côté de cette perception d’un temps infini, mais il n’empêche, ces silhouettes karstiques dressées vers le ciel et enracinées dans des eaux profondes, cet accord tacite et mutuel entre la montagne et l’eau invitent à participer à une énergie cosmique qui ne s’éteint jamais. Montagne et eaux, c’est par ces deux signes que l’écriture chinoise désigne le paysage. La dureté de la rocailleuse montagne (Yang) ordonne le cours d’une eau libre et capricieuse (Yin), qui à son tour l’étreint comme une amoureuse. Il n’y a ni commencement, ni fin, ni avance, ni retard, ni délai. Montagne et eaux, dès lors qu’elles ne sont pas traitées comme des « objets » de mesure, de performance, de loisirs, mais comme des transmetteurs de souffles, permettent de renouer avec un temps qui ne manque jamais. Dans cette participation à l’infini, dans cette fusion, il n’y a pas plus de sujet qui regarde que d’objet à regarder, il n’y a plus de temps ni d’espace, mais une rencontre d’énergies.

Ce qu’il nous est donné d’éprouver à travers ces paysages démesurés, nous pourrions le nommer, dans nos mots d’Occidentaux, notre part d’infini. À ce moment précis, nous sentons que rien ne peut nous arriver, nous n’avons plus peur de manquer. Le temps n’est plus une contrainte, il est la vie. Tant que la vie est présente, il se donne sans compter : vie liquide et solide, rapide et lente, dure et douce, Yang et Yin. Libres, infinis et vivants, nous avons tout le temps, certes, mais pour combien de temps ?

L’eau et la course

Retour à la vie « réelle ». Tout le monde n’est pas destiné à vivre en ermite et à puiser un élan spirituel dans un paysage naturel. Sur nos écrans, le temps se raidit. L’instant arrive et s’échappe, les minutes défilent plus vite que prévu, tout s’est rétréci. L’image de la course s’impose à l’échelle mondiale, chacun reprend son dossard et son anxiété.

En Chine, on ne se représente pas le temps comme une flèche qui vise une cible ou un sablier qui mesure un écoulement : l’image qui convient le mieux est celle de l’eau. L’eau qui parfois nous engloutit mais qui nous porte et nous enveloppe, que rien ne peut arrêter, si fragile et si forte. L’eau qui prend la forme des contenants prétendant en mesurer la quantité, mais qui ne s’y réduit pas. Le temps ressemble à l’eau de nos émotions qui coule sous le pont Mirabeau aussi bien qu’aux ruisseaux de nos actions et de nos projets qui se connectent dans notre cerveau. Il est extérieur et intérieur. Sa puissance réside dans sa souplesse, son efficience dans son invisibilité.

Quelle image avons-nous du temps en Occident ? À force de se le représenter comme une course ou un sablier, les Occidentaux assimilent le temps à ce qui permet d’atteindre un objectif sur un mode compétitif, mais aussi à ce qui passe sans laisser de traces. La peur de manquer de temps exprime la crainte de se sentir exclu de la course. C’est donc le rapport à l’action et à sa propre utilité qu’il faut interroger. De même, cette image du temps est l’effet d’une représentation culturelle et philosophique qui a besoin d’être questionnée au regard d’autres perceptions du temps.

Contempler

Dans ce monde pressé qui s’accélère inexorablement, notre difficulté se résumerait ainsi : comment sortir de la course sans la quitter totalement ? Certains d’entre nous attendent de tomber malade ou d’être terrassé par une tragédie personnelle pour entrer dans une autre perception du temps. Apprendre à contempler implique de délaisser notre agenda, notre écran, et de revoir la liste et l’ordre de nos priorités. Cela n’est pas facile, surtout si cette organisation rassure. Aucune boulimie ne se soignant en augmentant les quantités, rajouter quelques heures à chacune de nos journées ne changerait rien à l’épreuve du manque : il s’agit de modifier le régime d’activité, comme on change de régime pour un moteur – passer de l’action à la contemplation, et pour cela faire évoluer notre relation au temps.

Si nous ne comprenons pas qu’en contemplant le ciel, nous nous guérirons d’un temps qui manque, c’est par inculture. Il suffit de revenir à l’origine du mot : con-templer. Les augures étaient des prêtres chargés d’interpréter les présages qu’ils lisaient dans le ciel. De la pointe d’un bâton, ils délimitaient sur le sol un espace, le templum. Alors, du centre de l’espace, devenu sacré, vers le ciel, la contemplation se déployait : les augures scrutaient la course des nuages, leurs ombres, les mouvements des oiseaux. Dans le ciel, ils lisaient ce qu’il y avait derrière les événements, et ce vers quoi les hommes se dirigeaient. La contemplation était une façon de regarder qui permettait de déchiffrer les mouvements de nos vies. Elle aidait à discerner. Si le temps de la contemplation permet de revenir à l’action avec plus de sagesse et de discernement, nous aurions donc intérêt à ne pas confondre temps de l’action et temps de la contemplation. Le skieur ne peut pas au même moment puiser dans la montagne sa part d’infini et traiter ses urgences. Un choix devra se faire et, le plus souvent, celui du temps de l’action l’emporte, par habitude, par peur de manquer, par conditionnement.

S’accorder des temps de contemplation au quotidien est tout à fait possible. C’est une façon d’aborder le monde par l’émerveillement. Le matin, au lieu d’écouter les « infos » et les flashs en tout genre, ouvrons la fenêtre et partons, ne serait-ce qu’un court instant, vers le ciel. Chassons de notre esprit comme autant de pensées maléfiques ces petites phrases qui nous répètent que nous sommes en retard. Exerçons notre esprit à suivre les nuages, regardons la pluie sans rien dire, sans penser à l’instant d’après. Ce sont des habitudes à prendre : la peur de manquer de temps ne se réduira qu’en nous obligeant à un nouveau régime d’activité. Que le mot beauté soit le premier mot de la journée. Oui, notre part d’infini, nous la chercherons dans le ciel, sur le visage de notre enfant, dans les reflets du soleil sur notre tasse de café. Se donnera-t-elle ? Pas évident.

L’infini des êtres et de la nature ne se livre pas sur commande et il ne suffit pas de s’initier à la méditation. Il se révèle à ceux qui posent leur regard sur la vie comme certains déposent une fleur sur une tombe. Dans la certitude d’une présence invisible qui dure. C’est notre regard sur le monde qu’il faut modifier : notre maladie du temps est l’effet d’une représentation philosophique et culturelle, aussi devons-nous prendre conscience du prisme à travers lequel nous nous représentons cet ennemi qui nous manque tant.

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