Pourquoi t'es comme ça Papa...

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Laura a dix ans et demi ; c'est une petite fille précoce et intelligente, détestée de son père et adorée de sa mère. Elle est la petite dernière d'une famille de cinq filles. Sa mère, Marie-Louise, élève ses filles dignement, comme elle le peut. C'est une femme soumise dont la vie n'est consacrée qu'à l'éducation de ses enfants et au service d'un mari, Albert, répugnant, abject, vulgaire, violent et alcoolique. Marie-Louise et ses filles vivent des journées mouvementées et insupportables, dans la peur du lendemain, avec quelques rebondissements. Ils résident dans un petit village du Lot-et-Garonne : Sainte Bazeille, aux côtés de voisins qui n'ignorent pas ce qui se passe dans la maison de Laura...

Mais derrière cette vie de désolation se cache un secret de famille bien gardé par cette ordure de père..


Publié le : mercredi 27 avril 2016
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EAN13 : 9782334104784
Nombre de pages : 342
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ISBN numérique : 978-2-334-10476-0

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

*
*       *

Ce livre retrace certains faits réels de ma propre vie,
les personnages sont fictifs.

Certains passages de ce livre peuvent heurter
la sensibilité des plus fragiles.

Je dédie cette histoire à mon père décédé,
à qui et malgré sa malveillance,
j’ai réussi à pardonner… avec le temps.

*
*       *

Été

 

 

JUILLET – Flonflons.

C’était le samedi 14 juillet 1984 ; un grand jour, puisque celui de l’anniversaire de ce cher « Albert la Misère ».

Il fêtait ses 51 ans, enfin, peut-être… Il était né en 1933 et de toute manière, sa fille Laura s’en moquait totalement.

Ce soir-là, elles avaient toutes, son épouse et ses cinq filles, le « privilège » d’accompagner le père à la fête du village, suivie du feu d’artifice national.

À vingt heures, le repas était terminé. Le vieux ouvrit son cadeau et souffla ses bougies. Laura ne lui avait jamais offert de cadeau, car elle n’avait ni l’argent, ni le cœur, ni l’envie de lui offrir quoi que ce soit.

– Oh, encore un parfum ! – elle se demanda s’il en avait vraiment l’utilité, car son père empestait naturellement : aucun parfum digne de ce nom ne pouvait y changer grand-chose.

C’était le genre d’homme qui, examiné avec un regard de femme, ne laissait le choix que de déguerpir sans lui laisser le moindre espoir. On pouvait le dire ainsi : son charme naturel s’était perdu en chemin. Il devait mesurer en tout et pour tout un mètre soixante-dix pour quatre-vingt-dix kilos. Son crâne dégarni ne lui laissait qu’un collier de cheveux châtains légèrement bouclés qui s’entremêlaient dans tous les sens. Son visage porcin était marqué par des valises sous les yeux. Ses joues étaient rouges et saillantes. Son état rubicond lui donnait un air plus « con que rubis ». Un double menton flasque luisant de gras… Son corps lourd d’un ventre bien rond et rebondi laissait imaginer l’alcool en réserve qu’il contenait. À le voir déambuler de sa démarche boiteuse et pressée, on aurait pu croire qu’il était constamment pourchassé par une armée d’huissiers. Son visage reflétait un air toujours menaçant et pitoyable. Quant à ses tenues vestimentaires, elles étaient toujours les mêmes : jean bleu premier prix et chemisettes de toutes sortes : rayées, à carreaux, unies, et souvent très colorées. Été comme hiver : chemisettes ! Il paraît que le gras et l’alcool font office de chauffage corporel. En quelques mots plus crus, la Misère était un porc qui rotait, pétait et puait sans retenue.

Toute la famille était assise à la terrasse du grand café du village. La cinquantaine de tables en plastique de couleur verte étaient toutes occupées. L’ambiance était festive et bruyante. La foule parlait de tout et de rien, et l’on sentait une espèce d’excitation jaillir de la bouche de chaque individu. Assise entre ses sœurs Jo et Véro, Laura aspirait un verre de soda à la paille, tout en profitant du spectacle autour d’elle. Elle parvenait même à percevoir l’affection et la tendresse qui sourdaient de ces gens en terrasse.

Elle n’était pas vraiment envieuse de ces sentiments, même si elle aurait tellement voulu avoir un père aimant, affectueux, qui lui aurait chuchoté un petit « je t’aime » de temps en temps, un père qui se serait intéressé à elle, à ce qu’elle était, à ce qu’elle faisait. Alors, quand elle surprenait tous ces pères de famille autour d’elle, offrant autant d’amour à leurs enfants, elle ressentait autant de souffrance que de manque.

Quant à sa mère, elle aimait ses filles, elle le savait. Assise en face d’elle, Laura devinait la tristesse dans son regard, même si elle s’efforçait de leur faire croire qu’elle était ravie d’être là en compagnie de la Misère. À quarante-deux ans, elle en paraissait soixante. Son visage était marqué par la crainte perpétuelle et la peine. Ses longs cheveux ondulés accusaient un vieillissement prononcé, le gris commençant à dominer sa belle chevelure. Son regard vert ne pouvait cacher la rougeur de ses yeux qui retenaient sans cesse les larmes versées chaque jour. Elle n’avait même plus ce désir qu’ont toutes les femmes d’être coquette et fringante. La seule chose qui lui importait était le bien-être de ses filles ; qu’elles soient propres, belles, bien vêtues et polies. Laura savait que sa vie ne tenait qu’à elles, ses filles. Son unique préoccupation se résumait en deux mots : être mère.

Jo était assise à sa droite et la fixait. Elle comprit tout de suite que la colère lui montait à la tête. Elle était folle de rage de voir leur mère ainsi malheureuse. Jo demanda à leur père si elles pouvaient aller à la fête foraine, car elles avaient toutes terminé leur verre.

– Ok, mais à 22 heures 45, vous nous rejoignez à la voiture, il est 21 heures 15, ça vous laisse le temps de vous amuser !

Il sortit un billet de cent francs de son portefeuille et le tendit à Gabi, la sœur aînée.

– Tiens, prends les cent francs et occupes-toi de tes sœurs ! Compris ? dit-il d’un ton autoritaire, tout en ajoutant : à 22 heures 45 précises, je vous veux à la voiture, le feu d’artifice commence à 23 heures !

Le feu était lancé depuis le château, mais ce qui rendait Laura folle, c’est qu’alors il ne fallait marcher qu’à peine huit cents mètres de plus pour s’y rendre, elles devaient y aller en voiture ! Quelle aberration ! Leur père avait horreur de marcher et ne supportait pas ce qui pouvait user ses chaussures. Il préférait abîmer l’accélérateur de sa voiture.

Gabi avait dix-sept ans, et était responsable de ses sœurs lorsque leurs parents étaient absents. Plutôt que de leur servir de maman, elle aurait été plus à sa place en compagnie de ses amis du quartier pour danser au bal. Mais elle n’en avait pas le droit. Alors, elle passait son temps à acheter des glaces et des tickets d’auto-tamponneuses à ses sœurs, enfin, tout ce que l’on fait dans une fête foraine.

Gabi était la plus sérieuse et la plus mûre des cinq. Son regard était froid et avisé. Elle était réfléchie et très intelligente, contrairement à Laura qui était le clown de la famille. En l’observant, on devinait le boulet qu’elle traînait constamment derrière elle. Depuis sa chambre, quand les portes étaient entrouvertes, Laura la surprenait pleurant à chaudes larmes dans son lit. Elle avait hérité de la belle chevelure de leur mère. Sa peau était laiteuse et son regard marron-vert. Elle portait souvent des jupes laissant à peine entrevoir ses genoux, toujours chaussée du même style d’escarpins noirs. Elle était très mince comme toutes ses sœurs. Sa beauté naturelle et sa poitrine généreuse faisaient chavirer le cœur des garçons.

Elles étaient toutes soudées comme les maillons d’une chaîne, incassables. Laura la regardait souvent avec beaucoup de fierté et se sentait en sécurité avec elle.

À 22 heures, Laura lui suggéra d’aller danser et de rejoindre ses camarades, car le bal venait juste de commencer.

– Ne t’inquiètes pas Gabi, on va se débrouiller, va t’amuser ! Papa n’en saura rien, fais-moi confiance.

D’une voix hésitante, Gabi répondit à sa sœur qu’elle était folle, qu’elles allaient se faire tuer. Laura la rassura, arguant du fait qu’il en était sûrement à sa dixième bière, que de toute façon, il ne pouvait les voir de là où il était, et qu’il ne bougerait certainement pas son gros postérieur de la chaise. Elle lui fit comprendre au travers de sa morale hédoniste que l’on n’a qu’une seule vie sur cette terre et qu’elle devait s’amuser.

– Allez, file, emmène Véro avec toi !

– D’accord, mais pas de bêtises toutes les trois, ne vous faites pas remarquer du vieux et rendez-vous à 22 heures 40 devant ce manège.

– Cassez-vous vite, à tout à l’heure ! dit Jo en regardant partout autour d’elle de peur de voir surgir le monstre.

Marie, Jo et Laura étaient heureuses de les voir partir et se fondre dans la foule en direction du bal. Le temps était certes limité, mais elles en profiteraient tout de même un peu.

22 heures 40, toutes les trois attendaient devant le manège, au lieu du rendez-vous, et toujours personne à l’horizon. Marie et Jo commencèrent à s’agiter nerveusement, laissant paraître leurs craintes.

– Formidable, on va se faire massacrer si elles ne sont pas là dans trente secondes ! dit Marie.

Laura lui répondit qu’elle avait sûrement raison, mais qu’elles ne devraient pas être si égoïstes. Le bonheur de leurs deux sœurs était plus important qu’une grosse raclée, non ?

– Après tout, tu n’as pas tort, ma petite Lolo. Marie tenta de se rassurer.

– Tu vois Marie, ajouta Jo d’une voix très calme, Laura est la plus jeune de nous toutes et pourtant, elle a souvent raison. C’est notre guide, elle a toujours la bonne parole pour rassurer la tribu et nous faire avancer. N’oublie pas que c’est grâce à elle que l’on arrive à sourire. Elle est la plus petite et la moins trouillarde. C’est mon gadget, mon trésor !

Laura immobilisa son corps en se redressant, la tête haute et droite, afin de saluer Jo comme au temps des Rois, pour l’éloge ainsi fait d’elle. Elle lui répondit :

– Tu sais Jo, à force de se prendre des coups dans la figure, des insultes à n’en plus finir, des humiliations, j’en passe et des meilleures, on finit par se forger un caractère assez solide, une carapace, et on ne sent plus les coups ; ça devient une habitude. Seuls la haine et le dégoût grandissent en moi, et ça, c’est le plus terrible !

Jo et Marie étaient tout à fait d’accord avec son point de vue.

22 heures 43, toujours personne à l’horizon.

Après réflexion et d’un pas décidé, elles se dirigèrent vers l’entrée du bal en espérant retrouver leurs grandes sœurs. Sébastien, un voisin du quartier, se trouvait justement à l’entrée, et elles en profitèrent donc pour lui demander s’il n’avait pas rencontré Véro et Gabi.

– Oui, elles sont à l’intérieur ! Dites donc, je ne savais pas qu’elles touchaient à la bière !

– Ouais, bon, tu peux aller nous les chercher s’il te plaît, on est déjà en retard et on va encore se faire incendier par le paternel, ajouta Jo.

– Aurai-je le droit à un baiser pour ça ? demanda Sébastien en tendant la joue à Marie.

– Ah !

– Ok, Ok, ne t’énerve pas, je plaisante, bella. Ne bougez pas de là, les filles, je pars vous les chercher, et promis, je vous les ramène !

À 23 heures, elles étaient enfin toutes devant la voiture, essoufflées. Leur mère qui se tenait debout près du véhicule leur fit signe de vite monter.

– Et pas un mot, chuchota-t-elle pour les protéger.

Elles se retrouvèrent cinq à l’arrière du véhicule, ce qui était complètement illégal, mais dont leur père se moquait complètement. Pour lui, le principal était d’être bien installé sur son siège. Ses sœurs étaient serrées comme des sardines, et Laura n’avait droit, pour s’asseoir, qu’aux cuisses de Gabi, pressée contre la vitre. Un moment de silence les paralysa totalement.

– J’ai dit 22 heures 45 et pas 23 heures ! lança la Misère.

– On le sait, mais ma montre s’est arrêtée, la pile est foutue, alors j’ai dû demander l’heure aux passants quand je m’en suis aperçue, inventa Gabi.

– Ferme ta grande gueule, on réglera ça à la maison, menaça-t-il.

Il était déjà dans un état d’ébriété avancée. Ses mains moites tremblaient sur le volant. Le mélange d’alcool et de colère le rendait ainsi. Le trajet était court et Laura espéra qu’elles arriveraient à bon port vivantes. Quant à lui, ce n’était pas grave s’il ne s’en sortait pas. Ils partirent donc tous regarder ce fameux feu d’artifice qui lui tenait tellement à cœur.

 

 

JUILLET – Quotidien.

La famille vivait dans un quartier où toutes les maisons se ressemblaient. Elles avaient été construites en 1978. Le projet était d’offrir un logement sous forme de location-vente à des familles aux revenus moyens. Ils y habitaient depuis 1980 et avaient été pratiquement les premiers à s’y installer. L’endroit était sympa. Il se trouvait dans un petit village nommé Sainte Bazeille dans le Lot-et-Garonne, dans le sud-ouest de la France, notamment connu pour ses délicieuses fraises, son très beau château, son petit musée et Daniel Dubroca (joueur de rugby du XV de France).

Laura était née le 12 novembre 1973, à Villeneuve-sur-Lot comme toutes ses sœurs. Elles n’avaient vécu que dans cette ville avant d’arriver à Sainte Bazeille. Laura regrettait un peu la ville, car elle avait aimé vivre dans son HLM aux Fontanelles. Elle y avait laissé tous ses copains, et seuls quelques souvenirs vivaient encore dans sa tête. Celui qui lui revenait le plus souvent concernait Jo qui avait essayé de grimper à un arbre et y était restée accrochée, suspendue à une branche par le col de son chemisier. C’était drôle à regarder. Même si elles avaient tout essayé pour la sortir de cette situation, c’était tout de même Dame Nature qui avait mis un terme à son supplice : la branche s’était rompue et Jo s’était écrasée face contre terre sur le sol séché par le soleil. Les quatre sœurs avaient beaucoup ri et Laura en gardait un excellent souvenir.

Toutes les maisons du quartier étaient mitoyennes, avec un jardin devant et derrière. Comme le quartier formait un L majuscule, les maisons étaient alignées à la manière d’un rang de militaires disciplinés. La leur, qui se situait dans l’angle du L, n’était mitoyenne que d’un côté et jouissait d’un plus grand jardin qui faisait le tour du garage, assez grand pour qu’elles puissent en profiter et se distraire. Il leur paraissait très grand comparé aux HLM : un véritable eldorado ! Il était très ombragé et arboré comme il faut. Tout au fond, se trouvait le potager du père où elles avaient interdiction de mettre les pieds. Seule leur mère en avait le droit, car elle s’occupait de l’arrosage quand le vieux était absent. Devant l’entrée de la maison, on pouvait admirer le premier sapin de Noël qui ne cessait de grandir, et qui avait été planté pour la pendaison de crémaillère : encore une des idées de génie de Laura ! Il avait quatre ans maintenant et représentait beaucoup à ses yeux. Il y avait autre chose qu’elle chérissait d’un amour sincère : le lilas que lui avait offert son voisin, François Fernandez, le 12 novembre 1983, jour de ses dix ans. D’origine catalane, c’était un homme généreux, aimable et bon père. Il avait quatre fils dont un mort d’un accident de voiture l’année précédente, avec sa femme et ses deux chiens.

Le jour où il lui avait offert ce lilas, il lui avait confié qu’elle était la fille qu’il n’avait jamais eue et qu’il l’aimait. Voilà pourquoi cet arbre avait une grande valeur sentimentale pour elle. François Fernandez la connaissait mieux que son propre père, il s’intéressait à tout ce qu’elle faisait et la protégeait, car il savait ce que la Misère lui faisait subir. Sa femme l’appréciait, malgré une pointe de jalousie dans son regard lorsqu’elle les voyait ensemble et qu’elle entendait son mari la complimenter. Laura sentait qu’elle aimerait qu’il s’occupe un peu plus de ses fils, qu’il marque un peu plus d’attention à leur égard, et qu’il leur donne plus de tendresse. Il lui avait toujours dit qu’il les aimait, mais qu’il n’avait qu’un seul regret dans sa vie, celui de ne pas avoir eu de fille. Son épouse respectait ce sentiment pour la simple et bonne raison qu’elle acceptait qu’il ait beaucoup d’estime pour elle. Laura pensait qu’elle finirait bien par se faire à l’idée et ne plus avoir ce pincement au cœur.

Arrivés devant la maison, Véro descendit pour ouvrir le portail de fer noir. Elle laissa passer la voiture qui s’arrêta à dix centimètres de la porte du garage. Le véhicule était rarement garé à l’intérieur, car c’était un quartier plutôt paisible où les vols et les dégradations étaient rares. Preuve en est que le père laissait aussi le fourgon J5 qui lui servait d’outil de travail sur le trottoir d’en face. « Paisible », oui, mais uniquement chez les autres, car chez eux, c’était la guerre en permanence.

A peine descendus de voiture, la boule de poils de Laura lui sauta dessus pour lui faire la fête comme à son habitude. Il avait deux ans, c’était un bâtard croisé de Loulou et d’une race inconnue. Le soir où le père l’avait ramené caché sous sa veste, il l’avait posé sur la table de la cuisine. Il s’était immédiatement dirigé vers Laura et l’avait choisie parmi ses sœurs. Elle l’avait baptisé Foxi, et depuis s’occupait de lui chaque jour.

L’une après l’autre, elles pénétrèrent dans la maison avec la boule au ventre, car elles sentaient qu’il allait se passer quelque chose de pas très catholique.

– Toutes dans la cuisine ! hurla le père d’un ton menaçant.

Laura regarda sa mère, debout contre la fenêtre, entre le frigo et la petite table de formica collée au mur, et distingua une larme perler au coin de l’œil. Et là, toute la vulgarité du porc refit surface :

– Espèce de petites garces, ça vous excite de vous foutre de ma gueule !

Il dirigea son regard vers son épouse, le visage fermé.

– Et toi, t’as pas été foutue de me faire un seul mâle, que des femelles ! Tu crois peut-être qu’il y en a une qui sera capable de reprendre ma société de plomberie ?

La colère et l’ivresse le rendaient méprisable et abominable. Comment faisait-il pour tenir debout ? C’était un coriace !

Tout d’un coup, d’un geste brusque, il attrapa Gabi par les cheveux, la traîna jusqu’aux toilettes, la jeta au sol et lui mit la tête dans la cuvette en la poussant violemment.

– Alors comme ça, ta montre s’est arrêtée comme par enchantement, tes sœurs n’ont pas de montre, peut-être !

Tout en lui secouant la tête dans tous les sens, il essaya de se pencher pour lui hurler à l’oreille :

– Espèce de conne, je t’interdis de me mentir à l’avenir, sinon je te ferai boire l’eau des chiottes après avoir uriné dedans, compris ! Tu dois me respecter et respecter les heures que j’impose, tu es responsable de tes sœurs !

Il continua à lui secouer la tête violemment. Gabi se sentit sale, humiliée ; son regard se perdit dans le vide et cette sensation de douleur affreuse.

C’est alors que prise d’un courage soudain, Laura choisit d’oublier sa peur et se dirigea vers les toilettes. Elle attrapa son père par le bras pour l’empêcher de continuer à s’acharner sur sa sœur, et là, d’un seul coup, elle reçut une gifle phénoménale qui l’envoya valser avec violence sur le carrelage. Sa tête cogna sur la première marche de l’escalier.

– Arrête, Albert, je t’en prie ! Ne leur fais pas de mal ! supplia sa mère, tremblante, ne sachant quoi faire.

Il n’entendait plus rien, son sadisme était plus fort que sa raison.

Il redressa violemment Gabi par sa chevelure et la propulsa vers Laura de toutes ses forces. Tout le poids de son corps retomba sur celui de Laura qui ressentit immédiatement une immense douleur qui la fit hurler. La douleur n’était pas que physique, mais également morale, celle qui fait le plus souffrir, car elle vient de l’intérieur.

– Dans vos chambres, et vite !

Laura essaya de se dégager pour se lever. Le regard vide de Gabi l’inquiéta beaucoup sur le moment. Elle prit sa main et l’emmena avec elle à l’étage. Prostrée dans le silence, elle courut se réfugier dans sa chambre et Laura regagna la sienne, préférant la laisser tranquille. Trois gifles à l’encontre de ses sœurs clôturèrent le combat, avant qu’elles ne se précipitent à grandes enjambées à l’étage. Véro rejoignit Gabi dans leur chambre. Leur mère, soumise et désemparée, fut un témoin muet de la scène, tellement terrorisée qu’elle ne put bouger le petit doigt pour défendre ses filles. Seuls, quelques petits « Arrête, Albert » sortirent de sa bouche.

– Donne-moi une bière, femme, ça me calmera !

Elle lui tendit sa bière et le décapsuleur. En une seule gorgée, il engloutit les deux tiers de la bouteille puis la cogna sauvagement sur la table.

– Une autre ! Une, ça me suffit pas !

« Un fût de bière ne pourrait le combler ! »

Elle lui tendit la deuxième avec un grand mépris.

– Dégage de ma vue maintenant, je ne veux plus voir ta sale gueule de pleureuse, va rejoindre tes pisseuses !

Des postillons sortaient vulgairement de sa bouche.

Laura se demandait parfois si cette « chose » qui lui servait de père éprouvait parfois des remords ou des regrets face à ses actes. S’il était vraiment indifférent à tout ça. Il était là, assis face au mur, tenant d’une main sa bière en guise de confidente, débraillé, la sueur coulant le long de son front, les yeux rouges, gonflés par la cruauté et l’alcool. Un regard qui renfermait une vraie méchanceté envers elles.

Leur mère les rejoignit dans la chambre de Laura qui était aussi celle de Jo et de Marie. Un lit superposé disposé contre la cloison séparait leur chambre de celle des parents. Elle occupait le matelas du haut et Jo celui du bas. Marie, quant à elle, dormait sur un petit lit parallèle au leur. Seuls un vieux chevet en chêne fixé contre le mur et un vieux tapis rectangulaire rouge au style oriental séparaient les lits. Elles avaient toutes des goûts différents. Chacune avait accaparé un morceau de mur pour y afficher ses préférences. Leurs idoles respectives tapissaient le mur. Du côté de Laura, il y avait bien sûr un poster de Mickaël Jackson, de Stallone, et un portrait de James Dean dessiné par elle, car elle le trouvait beau et sexy. Jo préférait afficher des groupes comme U2, The Cure et The Door. Marie n’avait qu’un poster de Robert Redford qu’elle embrassait tendrement sur la bouche tous les soirs, ainsi que quelques cartes postales de chevaux de course. Elle répétait souvent que son rêve était d’avoir un ranch, un mari cow-boy, un troupeau de vaches et de nombreux chevaux. Elle adorait l’équitation, mais leur père refusait de l’inscrire à un club, car trop cher et connoté « bourgeois ».

Marie avait treize ans et ne se souciait de rien. Elle était toujours en train de rêver. En classe, ses notes étaient passables, et on lui reprochait d’être souvent dans la lune. Jo, Marie et Véro se ressemblaient : toutes les trois avaient les yeux verts, les cheveux châtains légèrement roux qui leur arrivaient aux épaules, et une peau tellement claire que leurs veines s’y devinaient sans peine. Marie ressemblait un peu à l’actrice Marlène Jobert. D’ailleurs, elle était la seule de la famille à avoir le visage criblé de taches de rousseur. Elle était très douce et maligne. Elle tombait facilement amoureuse, mais déchantait rapidement. Très féminine, elle passait son temps à courtiser les garçons qui s’intéressaient également à elle.

Jo, le look, elle s’en moquait un peu. C’était plutôt jeans, baskets et queue-de-cheval. Elle disait que rester dans la salle de bains plus de cinq minutes était une perte de temps. Pour elle, le maquillage était ringard, trop artificiel et prometteur de boutons. Laura pensait qu’elle recherchait la facilité. Elle était mi-ange, mi-démon. Elle savait se faire entendre et respecter, surtout à l’école. C’était un garçon manqué qui pouvait être féminine à l’occasion. Elle se battait constamment pour défendre ses sœurs : un vrai pitbull. Elle n’avait que douze ans, mais était très mature. C’était une bonne élève, mais pas autant que Gabi. Elle n’apprenait que ce qui lui plaisait ; les maths par exemple, matière dans laquelle elle excellait. Au collège, elle était souvent sanctionnée à cause de ses bagarres un peu trop nombreuses.

Véro était tellement discrète que l’on avait du mal à deviner ce qui se passait dans sa tête. On ne savait jamais ce qu’elle pensait. Contrairement à Jo, elle n’était pas courageuse, et avait plutôt tendance à se cacher derrière ses sœurs et à laisser faire les choses. Elle était également bonne élève, douée en français : c’était une littéraire. À quinze ans, elle était timide. Quand un garçon l’abordait, elle perdait tous ses moyens. Lorsque c’était elle qui était intéressée, elle se débrouillait pour que Gabi lui serve d’intermédiaire. Elle manquait cruellement de confiance en elle, contrairement à Laura qui disait toujours : « Qui ne tente rien, n’a rien ».

La chambre de leurs parents se trouvait à l’étage, mais le père, lui, dormait souvent dans son bureau, au rez-de-chaussée. Il y avait installé un petit lit pour pouvoir décuver. Il choisissait généralement la facilité. Cette situation contentait bien son épouse car, comme elle le répétait souvent, il puait l’alcool et ses ronflements étaient insupportables.

Le matin, au réveil, lorsqu’il avait dormi en bas, il montait une fois sur deux à la salle de bains pour y faire un semblant de toilette.

Quand Laura observait ses parents, elle imaginait qu’ils n’avaient plus de vie sexuelle. Avoir une relation avec un tel porc devait être répugnant. Sa pauvre maman méritait de connaître le véritable amour, l’Unique, celui qui fait tourner la tête, qui rend un peu bête et attentionné. Elle supposait que le peu de fois où ils faisaient l’amour, elle n’avait certainement pas son mot à dire. Avec lui, le sexe n’allait que dans un sens. Il se moquait de savoir si oui ou non sa femme en avait envie. Il s’appropriait son corps à sa guise.

– Maman ? demanda Jo.

– Oui, ma puce.

– Pourquoi t’as peur comme ça ? C’est quand même lui qui a tous les torts !

– Tu sais Jo, la vie n’est pas aussi simple que tu l’imagines, ne pensez pas que je ne vous aime pas.

Elle se gratta nerveusement la tête, tout en regardant le plafond pour retenir ses larmes.

– J’ai vraiment aimé votre père avant qu’il ne devienne ce qu’il est maintenant : il était doux, attentionné et très amoureux de moi !

– Ah ouais ! rétorqua Jo avec dérision, tu es certaine que l’on parle de la même personne ?

– Au fil des années, il s’est mis à boire sans retenue, à passer plus de temps dans les bars, sans oublier qu’il est devenu accro aux jeux de course. Il a connu pas mal de tracas dans son travail et moi qui n’ai jamais travaillé parce qu’il n’a jamais voulu, je suis liée à lui à mon corps défendant. Il m’est impossible de le quitter à cause de vous.

Laura lui expliqua qu’il existait des foyers et des aides pour les femmes et enfants battus, mais elle répondit qu’il gagnait le plus gros salaire de la maison et qu’avec ses maigres allocations, elle ne pourrait jamais subvenir seule à leurs besoins.

– On t’aidera quand on sera grande, maman ! dit Marie.

– Oh oui, tu viendras vivre chez moi ! renchérit Jo, toute excitée.

– Non, moi j’ai une meilleure idée ! On se regroupera et on achètera une immense demeure bourgeoise avec de hauts plafonds et un énorme parc comme j’aime. On vivra tous dedans avec nos maris et enfants, on prendra soin de maman, elle sera la matriarche de ce lieu. La Misère, lui, restera vivre ici, seul, comme ça, il aura le temps de ruminer dans son coin !

– Il faudra une sacrée baraque pour héberger tout ce monde ! répondit Jo.

– C’est quand même une bonne idée, dit Marie tout en ajoutant : cette maison sera bénie par Dieu et seuls l’amour, le bonheur et la joie en émaneront !

– Mes filles sont folles ! J’irais y vivre avec grand plaisir si cela se faisait, mais en attendant, il faut dormir maintenant !

Elle embrassa tendrement ses filles sur le front en leur soufflant un petit « je t’aime » à l’oreille.

– Je te protégerai, lui glissa Jo.

C’est avec émotion qu’elle quitta leur chambre pour se rendre dans celle de Gabi et Véro.

Elle comprenait très bien que ses filles se torturent l’esprit. C’est vrai, cet homme était une ordure et il était désormais trop tard pour y changer quelque chose.

– On peut le tuer ? demanda Gabi.

– Cela nous faciliterait l’existence, mais je ne vous ai pas éduquées pour que vous pensiez à des horreurs pareilles ! Qu’est-ce que je vous ai appris ? Il ne faut jamais souhaiter le mal ! Ça finit toujours par se retourner contre soi !

– Arrête avec tes croyances débiles ! Dieu n’existe pas ! Sinon, il ne laisserait pas toutes ces choses se passer ! Je pense que toutes les personnes qui font du mal méritent le même sort, œil pour œil, dent pour dent, et puis ce n’est pas marqué dans la Bible ? Hein, maman ! ajouta Gabi.

– Je pense que ce n’est pas le moment d’avoir ce genre de discussion.

– Elle a raison Gabi, tu sais, maman, du fond du cœur, ne le laisse plus nous faire de mal, même si je sais que c’est dur pour toi.

Véro la suppliait, les larmes aux yeux.

– On est tes filles, ta chair, ton sang ! Qu’est-ce que tu risques à part te faire frapper ? Il le fait déjà, ajouta Gabi.

Elle savait tout cela, mais elle se répétait sans cesse que le lendemain serait un autre jour, meilleur. Elle expliqua que quand ses filles étaient en cours et qu’il rentrait avant elles, elle vivait un enfer. Il la traitait comme une moins que rien. Elle ne trouvait plus la force de réagir, de répondre : elle était blasée et la honte de la soumission pesait sur elle.

– Putain, maman ! Dénonce cette ordure à la police ! Merde ! Sa place est en prison, pas avec nous ! dit Véro, dans un état de colère extrême.

– Je n’en ai pas le courage.

– Je le trouverai le courage, moi, s’il le faut ! ajouta Véro.

D’une voix belliqueuse et complètement ivre, la Misère brailla :

– Vous allez fermer vos gueules en haut ! Qu’est-ce que vous complotez derrière mon dos ? Éteignez-moi ces lumières ! Qui est-ce qui paye les factures, hein ! C’est moi ! Alors, au pieu, bordel !

– Quel connard, ce mec ! murmura Gabi.

– Ordure ! Ordure ! Ordure ! l’injuria Véro à voix basse.

– Bonne nuit mes chéries, je vous aime, ne l’oubliez jamais.

Oscar Wilde a écrit : « Les enfants commencent par aimer leurs parents ; quand ils sont grands, ils les jugent ; parfois ils leur pardonnent. »

Laura aimait sa mère et ne la jugerait jamais. Par contre, elle ne pardonnerait jamais à son père. Jamais !

 

 

AOUT – Violence.

Il était neuf heures, et Laura se leva difficilement, la douleur physique était intense. Le chant des oiseaux résonnait dans sa tête et c’était agréable. Elle ouvrit les volets : le ciel bleu, dégagé de tout nuage, annonçait une belle journée ensoleillée. L’odeur des fleurs lui chatouilla les narines. Tous ces petits bonheurs cultivaient sa joie de vivre. Dommage qu’ils soient souvent gâchés par le monstre. Aujourd’hui dimanche, il était sûrement parti jouer au tiercé. Il devait ensuite aller dépanner une femme dont le cumulus avait lâché. Elle l’avait vaguement entendu dire :

– Qu’est-ce qu’elle m’emmerde celle-là, à me déranger un dimanche ! Comment je vais changer son putain de cumulus aujourd’hui ? Mon fournisseur ne travaille pas le dimanche !

Cette dame étant une fidèle cliente, il ferait tout de même l’effort d’aller constater les dégâts. Il lui avait dit qu’il ne passerait pas avant dix heures, car il avait une course urgente à faire avant.

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