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Pouvoir et imaginaires sociaux

De
287 pages
Ce travail réexamine de la conception marxiste traditionnelle de l'idéologie depuis le nouveau cadre théorique proposé par l'Imaginaire social et à partir d'un paradigme constructiviste. Après avoir abordé la notion d'idéologie dans la tradition marxiste, il s'agit de développer la conception d'Imaginaire social chez les auteurs du panorama sociologique français actuel (Castoriadis, Ledrut, Balandier, Maffesoli). Il s'agit enfin de fonder une nouvelle perspective de l'idéologie.
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POUVOIR ET IMAGINAIRES SOCIAUX

La légitimation

de l'ordre

social

dans les sociétés

postmodernes

www.librairieharmattan.com diffusion .harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01771-1 EAN: 9782296017719

Angel Enrique CARRETERO PASÎN

POUVOIR ET IMAGINAIRES SOCIA UX
La légitimation de l'ordre social dans les sociétés postmodernes

Avec une de préface de Celso Sanchez CAPDEQui et une postface de Juan-Luis PINTaS

Et avec la collaboration de Maria José NIETO CALVINO.

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

- ROC

Logiques Sociales

Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non fmalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions YANG Xiaomin, La fonction sociale des restaurants en Chine, 2006. Gérard DESHA YS, Un illettrisme républicain, 2006.

Alain CHENEVEZ, De l'industrie à l'utopie .' la saline d'Arc-etSenans,2006. Yolande BENNAROSH, Recevoir les chômeurs à l'ANPE, 2006. Nicole RAOULT, Changements et expériences, expérience des changements,2006. Hélène BAUDEZ, Le goût, ce plaisir qu'on dit charnel dans la publicité alimentaire, 2006.

Stéphane JONAS, Francis WEIDMANN, Simmel et l'espace .' de
la ville d'art à la métropole, 2006. Pauline V. YOUNG, Les pèlerins de Russian-Town, 2006 (édition originale 1932). Evelyne SHEA, Le travail pénitentiaire: un défi européen, 2006. Régine BERCOT, Frédéric DE CONNINCK, Les réseaux de santé, une nouvelle médecine ?,2006. Gérard REGNAULT, Valeurs et comportements dans les
entreprises, 2006. Keltoum TOUBA, Le travail dans les cultures monothéistes, 2006. Maryse BRESSON (dir.), La psychologisation de l'intervention sociale, 2006. Laurent GILLE, Aux sources de la valeur, 2006.

Pierre TEISSERENC (dir.), La mobilisation des acteurs dans
l'action publique locale, 2006. sociales, 2006.

Françoise cRÉZÉ, Michel LIU (coordonné par), La rechercheaction et les transformations

Flenaercienaents Je voudrais montrer ma gratitude à toutes ces personnes qui sont présentes dans l'''esprit'' et dans la concrétisation de cette œuvre. À Juan Luis Pintos, pour m'avoir introduit dans la galaxie sociologique des Imaginaires sociaux en sachant interpréter, ainsi, mes inquiétudes philosophiques-sociologiques authentiques. À Celso Sanchez Capdequi et Josetxo Beriain, pour m'avoir montré que la sociologie de l'imaginaire est le moyen pour rendre possible une sociologie avec une âme, avec du mystère, avec de la vie. À Michel Maffesoli, qui est toujours une source d'inspiration pour suggérer des chemins jamais utilisés, pour voir les choses d'une autre manière, pour nourrir d'illusions des sciences sociales sans espoirs. À Francisco Duran, Panagiotis Christias, Ana Ma Peçanha, Manuel Pombo et à d'autres, avec lesquels j'ai discuté des choses qui m'ont toujours réellement intéressé. J'ai partagé un "sentiment commun" avec toutes ces personnes, qui m'ont montré des possibilités dignes d'être explorées dans la réalité sociale.

Enrique Carretero

Pour Yolanda, mes enfants Jaime et Enrique, mes parents et ma sœur. Toujours pour eux.

PRÉFACE
L'EVENTUALITÉ DE L'INVENTION SOCIALE

Le rapport que la culture moderne a maintenu avec l'imagination a été chargé de tensions, de méfiance et de soupçons. La modernité y a toujours vu un empêchement pour réaliser son intention de réduire la diversité à l'unité. Ce rapport remonte aux débuts de la pensée philosophique en Grèce. Le caractère intelligible et formel de l'Être (étudié par Parménide, Platon et Aristote) suppose l'exclusion du composant analogue inhérent à une activité, celle imaginative, que l'on distingue pour accueillir et associer le multiple et l'hétérogène. C'est pour cette raison que la polis privilégie cette faculté, le raisonnement logique, qui se rapproche du chaos de l'expérience à la recherche de l'ordre et de la régularité, qui cherche à trouver ce qui persiste et ce qui demeure au-delà des changements et des métamorphoses de l'horizon empirique. Selon Heidegger, c'est le moment qui fonde l'identification entre l'être et le penser/représenter qui caractérise la pensée occidentale depuis ses origines. Cette humeur atteint même les débuts de la modernité qui, imprégnée du protestantisme centre-européen, trame un modèle de société et de conscience caractérisé par l'iconoclaste, par les automatismes de la rationalité téléologique et par l'absence du composant symbolique annonçant la transcendance dans l'aventure humaine. D'autre part, la sensibilité postmodeme actuelle se réjouit de la profusion d'images médiatiques (virtuelles, télévisuelles, publicitaires) qui provoque l'adaptation douce et inaperçue des individus à notre société de spectateurs, à cause de ses effets narcotiques. L'expérience de la société contemporaine se passe d'une analyse sérieuse de la vie enterrée et vigoureuse qui est sous-j acente à tout principe de réalité et dans l'enceinte de laquelle survit le battement éternellement jeune de l'imagination. Sans cette analyse, notre société oscille dangereusement entre les extrémités qui annoncent l'oppression et la paralysie: entre la tendance irrépressible à la différence (différenciation) moderne et la tendance obsédante à la con-fusion postmoderne. D'une part, en faisant l'éloge de la

conscience, la modernité ne se reconnaît pas en tant que produit direct de l'imagination jusqu'à tel point qu'elle a dégénéré en tragédie et en tyrannie, en l'absence d'une autocritique. Aujourd'hui, la postmodernité se consacre à l'ingestion indistincte d'images qui perpétuent les rapports de domination au travers de l'art de la confusion de limites (éthiques, politiques, scientifiques). Dans les deux cas, il se produit un rapprochement réductionniste de l'image, puisque soit on omet sa présence en tant que navette du projet social (moderne), soit on l'identifie comme étant un élément qui, loin d'annoncer la transcendance et la transgression, favorise l'adaptation sociale de l'individu (postmoderne). Dans les deux cas, ces processus sans temps où l'image, liée aux archétypes universels, chargée d'aura et mise en relation avec le symbolisme, tire de l'action, dessine les limites du possible et prélude différents modèles de conscience, s'assombrissent. Ce n'est pas en vain que l'activité imaginaire annonce la transcendance: altérité. Ses résonances, évocations et associations dévoilent d'autres régularisations sociales et, de plus, l' in-détermination et l'ouverture irréductibles du monde. Le texte Pouvoir et Imaginaires sociaux publié par le jeune docteur Enrique Carretero remplit le vide que notre culture académique n'assume pas. Il parcourt le territoire inquiétant et délicat dans lequel se forment nos identités présumément naturelles. La réussite de son élaboration et de sa publication parle en faveur de l'intellectuel qui transforme sa péripétie de recherche en expérience chargée de risques. Ses découvertes, qui parlent de la créativité, éventualité et transformation sociale, agressent l'immobilisme inhérent à la science normalisée et au sens commun: elles cassent le miroir où nous consolidons notre identité. Il y a longtemps, C. G. Jung nous faisait remarquer que l'inquiétude avait disparu des universités européennes. Ce livre le dément. Il constitue un compromis avec la connaissance comprise en tant que recherche, expérience et rencontre avec l' in-connu. Il s'agit d'un travail nécessaire qui affronte la tâche de dialoguer avec les puissances qui errent dans les sous-sols de la conscience. Et il le fait en traçant une généalogie de la société où celle-ci se présente, avant tout, en tant que possibilité, en tant que transcendance, en tant que tension inévitable entre l'institué et l'instituant. Loin de se soumettre à la "photo fixe" qui jette le regard sociologique purement descriptif: il rebrousse chemin en tenant compte des processus anonymes et impersonnels qui sont à l'origine 12

des faits sociaux. Plus que se rapprocher de ce qui est institué dans ce qu'il a de régularité, il se reporte au verbe, au pour-faire, à la capacité transformatrice. En exprimant Simmel, il tient en compte le social in status nascendi, en cherchant des formes, en traçant des limites, en proposant des figures dans l'inépuisable de l'expérience humaine. L'analyse s'inscrit dans la tradition sociologique française féconde. Aussi bien dans la classique que dans la contemporaine. Bien qu'elle se centre sur les apports au thème de l'imaginaire d'auteurs étant importants dans la pensée sociologique française plus récente, comme Cornelius Castoriadis, Georges Balandier, Raymond Ledrut, Michel Maffesoli, il ne serait pas bon d'oublier que le Durkheim de la sociologie de la religion et promoteur d'expressions comme l'effervescence sociale, le divin social, la société idéale, etc., est présent chez chacun d'entre eux (avec plus ou moins d'intensité). La fmition du texte exprime une affmité thématique et méthodologique entre eux qui parle en faveur d'une sensibilité théorique, la française, qui attente aux processus de réagrégation du social et qui est pourvue de cadres théoriques capables de les expliquer. Nous nous trouvons devant une proposition théorique qui rehausse le geste de la sociologie et, précisément, de la sociologie de la connaissance. Elle passe en revue tous les moments théoriques, comme ceux de Marx, Lukacs, Mannheim et d'autres, qui ont contribué à tramer cette attitude éclairante de l'appartenance historique du monde des idées. Cependant, l'auteur se passe, avec fmesse et respect, de I'héritage identitaire dont se servent des cadres théoriques comme le marxisme et le structuralisme pour mener à bien la généalogie des idées. Selon lui, celles-ci sont originaires de l'indétermination défmissant le monde des images. Si, comme le pose la sociologie de la connaissance, il n'y a pas de qui ou de sujet ahistorique après les idées, cette approche de la sociologie de la connaissance souligne qu'il n'y a pas non plus de quoi auquel on puisse avoir recours comme quelque chose de non-créé et de non-imaginé. De fait, tout qui ou quoi est un produit tardif d'une action qui s'est réveillée il y a longtemps sans autre motif que celui de la créativité humaine: sans autre cause que celle de l'éventualité. Celle-ci constitue le début et la fm de l'aventure humaine. L'analyse attentive du monde imaginaire confIrme que rien ne survit au passage du temps: que l'homme habite le domicile de la possibilité, qu'il vit dans l'exil permanent, qu'aucune société n'est la dernière ni la défmitive. La lecture de ce livre nous oblige à être à la hauteur: à vivre en compagnie du caractère provisoire inquiétant et 13

inévitable. Il faut rappeler nos oublis qui [missent en natures et en essences. Elle nous oblige à savoir vivre, à vivre en affrontant le caractère [mi des institutions et la possibilité de sa ré invention constante.

Celso Sanchez Capdequi Université Publique de Navarre

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Mais, cependant, ce qui est aussi suspect que l'immaturité (sentimentalisme) de la fonction utopique non développée, c'est
la estolidez tant étendue

-

et quant à elle

très mûre - de ce qui est béotien et sous la main, de ce qui est empirique et avec des toiles d'araignée dans les yeux et son ignorance du monde, en somme, c'est l'alliance dans laquelle le bourgeois bien nourri et le praticien superficiel ont non seulement rejetté en globe et une fois pour toutes la fonction anticipative, mais ils l'ont aussi rendue obj et de leur dédain. Ernst Bloch

Introduction

L'objectif qui guide cette recherche tend au besoin d'une remise en question théorique de la notion d'idéologie à partir de la conceptualisation de l'imaginaire social. Même si celui-ci a été abordé depuis différentes perspectives de la pensée philosophique et sociologique actuelle, ici nous avons restreint son traitement au milieu français. Il s'agirait de lier les deux concepts: idéologie et imaginaire social, pour arriver à comprendre les formes de légitimation de l'ordre social qui sont dominantes dans les sociétés actuelles. Alors que le terme idéologie nous renvoie obligatoirement au cadre de la tradition de la pensée marxiste, le terme imaginaire social possède une histoire relativement courte; étant donné qu'il acquiert, bien qu'il soit pressenti et ébauché ponctuellement par certains auteurs au cours de I'histoire de la pensée occidentale, un degré de formulation et de systématisation de la pensée française actuelle consolidé, et plus spécifiquement chez les quatre auteurs qui sont l'objet de notre travail. Comme il est bien su, le concept d'idéologie émerge dans I'histoire de la pensée sociale au XVlllèmesiècle avec Destut de Tracy. Celui-ci pensait à une science des idées, comprise comme une théorie de la connaissance capable d'affIrmer une base solide sur laquelle garantir la certitude de nos représentations mentales, mais qui, en outre, serait destinée à devenir le fondement pédagogique libérateur des préjugés à la manière des Lumières. Mais, avec la pensée de Marx, l'idéologie, en tant que concept important dans la tradition philosophique, commence à acquérir un statut propre. La pensée de Marx est éminemment démystificatrice, étant donné qu'elle poursuit le dévoilement d'une conscience soit disant pure et transparente. Avec Freud et Nietzsche, Marx répand une attitude de soupçon autour de la priorité arrogante de la conscience sur la vie elle-même. Position qui défmit, à grands traits, la pensée critique de la fm du XIXèmesiècle. Si la psychanalyse suppose la revendication des aspects psychiques réprimés sous une considération de la nature humaine unilatéralement rationnelle et la pensée de Nietzsche dévoile la volonté de pouvoir cachée derrière tout discours théorique, la réflexion marxienne de la société cherche à

séculariser la pensée, en révélant comme illusoire la version philosophique idéaliste qui, d'une façon ou d'une autre, imprègne la tradition de pensée occidentale. Marx cherche à mettre sous soupçon une attitude philosophique purement spéculative dans laquelle les idées possèdent une vie autonome et une nature hors du contexte de la réalité historique, en mettant en évidence la détermination sociale de toute pensée. La signification théorique transcendantale de l'inversion critique de l'idéalisme menée à bien par Marx pointe vers un projet critique innovateur dans lequel on cherche à éclaircir la genèse matérielle et historique des idées cachée derrière l'apparente substantivité de la pensée. Depuis cette attitude, la tâche philosophique devient inévitablement une théorie critique des idéologies qui essaie de déchiffrer les racines sociales de la pensée pour comprendre, d'une autre manière, la nature des idées dans la vie sociale. L'idéologie, en assumant cette perspective, va être synonyme d'illusion, de chimère, celle qui octroie, en défmitive, une priorité ontologique à la conscience, à ce qui est idéal, au détriment de la vie pratique. La pensée marxienne est une critique des idéologies, celles-ci étant comprises comme des représentations illusoires qui, en acquérant de l'autonomie par rapport au substrat historique dans lequel elles reposent, dissimulent fmalement des intérêts matériels concrets. Parallèlement à cette version péjorative de ce qui est idéologique, il existe chez Marx une utilisation de la notion d'idéologie comparable à une représentation essentiellement constitutive d'un groupe social qui est, en outre, douée d'une efficacité pratique sur les conditions matérielles de l'existence ellesmêmes. Cette version de ce qui est idéologique va être celle que quelques penseurs marxistes comme Antonio Gramsci, Georg Lukacs ou Karl Korsch essaieront de récupérer postérieurement. Ce qui était en jeu dans ce débat n'était pas quelque chose de purement conjoncturel à la pensée critique de la société, puisqu'en défmitive l'emblématique conscience de classe révolutionnaire, celle chargée de pousser la transformation de la société capitaliste, a aussi inexorablement besoin d'une représentation idéologique qui lui permette de doter cette classe d'une articulation et d'une efficacité pratique comme mouvements sociaux. Par conséquent, dans cet environnement concret, on perçoit le besoin théorique d'une idéologie révolutionnaire, circonscrite et soutenue dans le milieu propre à ce qui est idéal, à la représentation sociale.

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Nous avons choisi les théories de l'idéologie de Mannheim et Althusser comme deux expressions alternatives à la lecture de l'idéologie de Marx. Mannheim met à découvert le caractère paradoxal inhérent à la théorie idéologique marxienne, en débouchant sur une conception de l'idéologie dans laquelle se dilue le caractère critique caractéristique de la pensée de Marx, en terminant fmalement dans un perspectivisme épistémologique. De son côté, Althusser cherche à consolider le terrain propre à l'idéologie en opposition au milieu de la science, en essayant de formuler en même temps une théorie de l'idéologie qui, sous l'influence psychanalytique, nous permette de comprendre sa fonction essentielle comme légitimatrice de l'ordre social en vigueur. Les prises de position de Mannheim et Althusser expriment deux versions opposées de la configuration de ce qui est idéologique, qui sont dérivées de la théorie de l'idéologie marxienne. La seconde notion fondamentale présente dans notre travail est celle de l'imaginaire social. Notre intérêt particulier concernant l'imaginaire est lié au processus de légitimation d'un ordre social. Ce qui suscite notre attention autour de l'imaginaire social résiderait dans son étroite relation avec les mécanismes de justification de l'exercice du pouvoir et la domination sociale. Dans ce parcours à travers la notion d'imaginaire social, il est essentiel de récupérer le rôle fondamental que l'œuvre tardive de Durkheim octroie aux représentations collectives en tant que constitutives de ce qui est social, et à la lumière de ce fait, il est nécessaire de repenser le problème des représentations sociales depuis un cadre plus complexe que celui posé par une ontologie matérialiste étroite. Dans une plus grande ou plus petite mesure, tous les auteurs abordés dans ce travail partagent cet air de famille durkheimien qui cherche à rendre la dignité perdue aux représentations sociales. En même temps, la notion d'imaginaire social nous intéresse spécifiquement comme configurateur et structurateur du réel. L'imaginaire, qui appartient à l'ordre de l'idéal, n'est pas une simple expression folle qui dissimule un fondement matériel mais il détermine ce qui est considéré comme réel, il est le créateur d'une perception du réel acceptée et assumée par les agents sociaux. D'où l'importance politique et sociale de l'imaginaire, étant donné qu'en établissant une défmition nécessairement délimitée du réel il empêche de dévoiler d'autres possibilités inscrites dans la réalité sociale. De la même façon, l'ouverture à des possibilités du réel qui soient 19

alternatives à la réalité socialement dominante repose aussi sur l'imaginaire comme source de rêverie capable de bouleverser la réalité institutionnalisée. Voici la double facette apparemment contradictoire de l'imaginaire: maintien et remise en question de l'ordre social. Cependant il est important de souligner que ce double aspect n'est pas quelque chose d'inhérent au propre imaginaire, mais à l'utilisation qui, dans un sens ou un autre, en est faite. Nous avons choisi Cornelius Castoriadis, Raymond Ledrut, Georges Balandier et Michel Maffesoli parce que leur perspective sur l'imaginaire social correspond parfaitement à la ligne de travail depuis laquelle nous nous intéressons à analyser les formes de légitimation du pouvoir, celle qui le lie aux processus de construction sociale de la réalité. Nous essayons, par conséquent, de repenser la notion d'idéologie à partir des conséquences théoriques dérivées du concept d'imaginaire social développé par ces auteurs, en réfléchissant à la proposition qu'on induit de l'imaginaire social dans un proj et reformulé de critique idéologique. L'intérêt central de ce travail est de montrer comment, à la lumière de la notion d'imaginaire social, le programme d'une critique idéologique doit reposer sur des présupposés ontologiques et épistémologiques différents de ceux assumés par la tradition marxiste. La conception générale de l'imaginaire social nous dévoile l'impossibilité de concevoir le réel d'une façon objective, elle nous révèle que la perception de la réalité est construite à partir d'un ensemble de significations imaginaires institutionnalisées qui lui procurent une certaine intelligibilité, nous dévoilant ainsi les limites d'une ontologie matérialiste dans laquelle il existe une conception préfigurée et objective de la réalité et qui est toujours indépendante des processus de signification symbolique. Dans la théorie de l'idéologie marxiste survit une considération du réel identifiable avec une matérialité objective, à partir de laquelle on explique l'effet déformateur de l'idéologie comme étant une inversion et une dissimulation de cette réalité présupposée. Si la notion d'imaginaire social nous incite à douter de cette ontologie, la théorie critique de la domination sociale doit alors mettre l'accent sur l'étude des processus à partir desquels on institutionnalise une défmition intéressée et significative de la réalité qui légitime les relations sociales dominantes. D'une certaine façon, notre préoccupation est toujours dirigée vers la question ontologique traditionnelle: "Qu'est-ce que le réel ?", et reconvertie en questions du type : "Pourquoi le réel est considéré comme tel pour quelques sujets ?" et "Quelle est la dimension sociale 20

de ceci ?" L'ontologie constructiviste nous sert, à ce sujet, pour donner forme à un nouveau cadre théorique qui soit une alternative aussi bien au matérialisme qu'à l'idéalisme, et depuis lequel nous pouvons comprendre, à partir d'une perspective innovatrice, les nouvelles formes de légitimation de la domination sociale. En même temps, la notion d'imaginaire social nous introduit dans un nouveau terrain théorique, nous induisant à remettre en question le paradigme épistémologique de la représentation, il nous découvre l'impossibilité d'une vérité comprise de façon traditionnelle comme une adéquation de la pensée et de la réalité objective ou comme une théorie capable de refléter le réel avec une transparence absolue. Ce qui présuppose en outre une fausse dichotomie sujet/objet défmitoire de la modernité. Fausse parce qu'elle présuppose la préexistence de l'objet en marge de l'activité de connaissance du sujet et, comme c'est logique, d'une représentation particulière de la réalité ou d'un imaginaire dont ce sujet est imprégné. Au contraire, la notion d'imaginaire social préconise une conception pragmatique de la vérité qui nous permet d'y penser en fonction des intérêts pratiques et des présupposés implicites sous lesquels nous abordons le réel; ce qui fmit par configurer une pluralité de façons d'être de celui-ci. La conclusion que l'on tire de ce qui a été dit précédemment, c'est qu'il n'existe pas de perspective unique de la réalité, mais de multiples formes de rapprochement et d'intelligibilité du réel qui sont irréductibles à une version unitaire. L'imaginaire social nous oblige aussi à nous prononcer théoriquement en faveur d'une critique de la modernité et du projet des Lumières sur un double plan: a. L'importance de l'imaginaire social est révélatrice de la crise des métarécits ou des totalisations de sens qui, à un autre moment historique, légitimaient l'ordre social. Ceux-ci, suite à la fragmentation et à la pluralité des réalités propres du postmodernisme, font place à des micromythologies légitimatrices de type ponctuel, éphémère et dépourvues d'une matrice de sens transcendantal et ultime. b. La reconnaissance de l'effervescence de l'imaginaire comme diagnostic de la saturation du programme rationaliste et positiviste conçu à partir de la modernité, et si bien étudié par Weber et les premiers francfortiens. Nous avons essayé de nous déplacer intentionnellement sur le terrain où la philosophie et la théorie sociologique fmissent par s'entrecroiser. D'où le fait que ce travail soit marqué par une 21

empreinte nécessairement théorique, mais qui, en reprenant I'héritage de l'attitude critique caractéristique de la tradition marxiste, se démarque d'une théorie pure et spéculative que Marx avait tant remis en question. En ce sens, bien qu'en allant à l'encontre de Marx, en faisant ressortir les déficits de sa conception des représentations sociales, l'esprit qui dirige notre travail est guidé par la revitalisation d'une pensée critique qui, comme celle de la tradition marxiste, s'engage avec le phénomène de la domination sociale, en remettant en question ses formes de légitimation. C'est pour cette raison que le nouveau programme de critique idéologique depuis l'imaginaire social, en restant fidèle au projet critique-politique marxiste, exige cependant une reformulation nécessaire de son appareil conceptuel pour, ainsi, comprendre et aider à modifier les formes d'exercice et de justification de la domination sociale en étant réceptive en outre aux nouvelles réalités qui émergent dans les sociétés du capitalisme avancé. D'autre part, si Marx lui-même insistait sur le caractère inexorablement historique des différentes formes de manifestations intellectuelles, ce cadre rénové de la critique idéologique est en parfaite harmonie avec le programme théorique marxien, lequel essayait précisément d'éviter toute tentative de dogmatiser la théorie comme un corps doctrinal atemporel et immunisé contre les changements historiques qui se produisent dans la société. Nous divisons notre exposé en trois chapitres différenciés: Dans le premier chapitre, nous commençons par aborder l'ambiguïté et la duplicité du terme idéologie dans la pensée de Marx, dans laquelle nous distinguons deux attitudes: Une attitude critiquepéjorative, qui conçoit l'idéologie comme une tromperie ou une déformation liée au caractère d'inversion du réel, qui est à notre avis la dominante d'un point de vue philosophique. Mais, en même temps, une attitude neutre face à ce terme qui doit être comprise à la lumière de la dimension pratique des idées ou des représentations de la vie sociale (spécialement sur le terrain de la conscience de classe), et qui comme telle, toutefois, n'apparaît pas comme une formulation théorique-systématique cohérente. Bien que la première perspective, celle qui accentue la formulation de son matérialisme, fmit par dissimuler la deuxième, il est nécessaire de reconnaître l'importance d'une utilisation neutre de l'idéologie difficilement négligeable. C'est ce deuxième emploi de l'idéologie qui nous incite à nous demander: Marx a-t-il signalé et affmé la thèse selon laquelle certains schémas de représentation théorique ont un statut déterminant dans la prise en charge de la réalité 22

sociale? Ceci est-il éclipsé sous un classement de matérialisme? Marx a-t-il pressenti l'importance de l'imaginaire sans la formuler? Ces questions ont une réponse difficile, puisqu'elle exigerait une interprétation extrêmement complexe capable de nous faire entrer dans l'univers symbolique-culturel marxien. Par contre, ce que nous pouvons affIrmer, c'est que Marx a découvert l'importance de la représentation, de l'idéal, dans la vie sociale. Bien qu'il soit probablement absorbé par l'objectif raisonnable d'inverser l'idéalisme philosophique en vigueur, il n'a pas pu rattacher cette importance au sein d'un cadre théorique où l'ontologie matérialiste serait sans aucun doute hégémonique. Ainsi, le matérialisme et le rationalisme, qui sont des dominantes dans leur contexte intellectuel, s'allient en bloquant la compréhension du réel suite à l'institutionnalisation de significations imaginaires. Nous rendant compte qu'un développement extensif des différents auteurs (marxistes ou non) qui ont abordé la théorie de l'idéologie serait interminable, nous avons choisi l'œuvre de Mannheim et d'Althusser comme deux reformulations fondamentales de la théorie de l'idéologie marxienne. Chez Mannheim nous développons sa perspective critique en ce qui concerne le marxisme, avec la dissolution de la théorie de l'idéologie qui en découle dans une sociologie de la connaissance qui a un accent perspectiviste marqué. Alors qu'on se sert des textes d'Althusser pour étudier une formulation marxiste remarquable qui avait été dominante durant les années soixante et soixante-dix; laquelle, en mettant l'accent sur la tentative de transformer la théorie marxiste en un corpus scientifique, prétend opposer de façon dichotomique la science et l'idéologie tout en essayant d'avancer dans l'étude du rôle de l'idéologie dans les processus de reproduction des relations sociales, qui avait déjà été signalé par Marx. Dans le deuxième chapitre, après avoir fait un bref parcours historique autour du rôle attribué à l'imagination et à l'imaginaire dans la pensée occidentale et après avoir abordé l'étude de l'influence transcendantale de Durkheim et Durand, nous développons la notion d'imaginaire social dans la pensée de Cornelius Castoriadis, Raymond Ledrut, Georges Balandier et Michel Maffesoli, comme étant les figures les plus importantes du panorama philosophique et sociologique français en ce qui concerne la formulation de l'imaginaire social. Nous avons essayé d'unir la spécificité du traitement de l'imaginaire de ces quatre auteurs en soulignant les aspects les plus significatifs dans chaque cas concret, et un air de 23

famille ou une vision commune qui préside à la conceptualisation de l'imaginaire social. C'est pourquoi nous essayons d'examiner la conception particulière de ces quatre auteurs en faisant remarquer leurs aspects théoriques les plus importants, mais sans perdre l'orientation qui défmit l'imaginaire social comme étant un élément théorique qui construit et donne forme au réel. Le troisième et dernier chapitre est le résultat de la confrontation des notions d'idéologie et d'imaginaire social. Résultat à partir duquel nous posons une nouvelle formulation de la critique idéologique ou, ce qui revient au même, un cadre théorique qui, en réexaminant la notion d'idéologie, devient un instrument d'analyse critique des différentes formes de légitimation de la domination sociale. À cet effet, nous avons investigué les exigences ontologiques et épistémologiques innovatrices qu'on dérive inexorablement de la prise en charge de ce nouveau cadre théorique, c'est-à-dire que nous essayons de penser un modèle critique de l'idéologie depuis une ontologie et une épistémologie qui soient alternatives aussi bien à l'idéalisme qu'au matérialisme. Mais cette proposition, il faut le souligner, n'a pas pour but de devenir un système théorique fmi depuis lequel on puisse déchiffrer l'inépuisabilité de la réalité sociale. Elle nous suggère simplement le besoin d'aborder la compréhension de la réalité sociale à partir d'une modification de perspective ou depuis un déplacement ontologique radical. Sur ce trajet, nous nous sommes appuyés sur le constructivisme que nous induisons à la lumière de la notion d'imaginaire social, pour le confronter ainsi à une ontologie matérialiste et objectiviste. Et c'est que comme fond de ce travail bat le présupposé qui pose la réalité comme quelque chose qui n'est pas étranger et qui n'est pas délimité par rapport au sujet qui l'éprouve. Le réel l'est toujours pour un sujet qui le vit depuis sa subjectivité comme significatif. L'objectivisme n'admet pas que le réel se présente toujours à un sujet inséré dans cette réalité. Il n'y a pas de réalité qui ne revête pas de signification. Signification qui, en introduisant l'aspect subjectif de façon phénoménologique dans ce qui est ontologique, se solidifie en tant que réalité en acquérant une consistance. C'est pourquoi la façon dont les sujets représentent significativement leur monde est plus réelle qu'une réalité dépourvue de cette signification. Sujet et objet cessent d'être scindés, puisque le réel l'est toujours pour un sujet et, en même temps, cette réalité est indissociable de la façon dont un sujet s'en approche. Ceci est le pilier fondamental au moment de

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comprendre la fécondité des imaginaires sociaux, mais aussi le moyen d'exercer la domination sociale.

25

PREMIER CHAPITRE

LE PROBLÈME DE L'IDÉOLOGIE: DÉRIV ATIONS

MARX ET SES

1. La théorie de l'idéologie chez Karl Marx.
Il faudrait commencer par expliquer que le traitement qui est fait de la notion d'idéologie dans la pensée de Marx est spécialement complexe et ambigu, étant donné la non-existence d'une formulation systématique de ce concept dans l'œuvre de celui-ci. Les plus grands obstacles à l'heure d'établir une théorie cohérente de l'idéologie dans les textes de Marx surgissent fondamentalement de l'utilisation du terme dans un double sens ambivalent. On peut dire que Marx utilise le terme idéologie avec deux significations différentes, mais que celles-ci fmissent par s'entrecroiser dans certains contextes. D'un côté, l'idéologie est synonyme de conscience déformée du réel et cache une réalité sociale contradictoire. Ce sens est celui qui peut être catalogué comme épistémologique ou péjoratif. D'un autre côté, l'idéologie exprimerait la représentation du monde ou Weltanschauung qui émerge inexorablement d'un groupe ou d'une société. Acception qui peut bien être dénominée comme étant neutrale.

1.1. La notion péjorative de l'idéologie.
Marx déplace le traitement du problème de la connaissance, qui avait toujours été posé en termes spéculatifs par la philosophie traditionnelle, vers un nouveau domaine: celui du social et plus encore celui de la politique. Il essaiera de localiser la cause de la déformation cognitive dans les conditions réelles de la société, lesquelles discriminent l'effet idéologique lui-même. C'est pourquoi le problème du dépassement de l'idéologie devient un problème lié à la transformation révolutionnaire de la société. Pour comprendre la théorie de l'idéologie marxienne, nous allons différencier deux domaines d'intervention de l'idéologie qui correspondent à l'évolution de la pensée de Marx. D'abord nous étudierons le rôle de l'idéologie dans ses premiers écrits philosophiques, en fIXant spécialement notre attention sur L'idéologie allemande (à partir de maintenant lA) comme texte de base duquel nous tirons la conception de Marx. Postérieurement nous analyserons l'idéologie dans l'étape économique, celle où Marx fixe l'objet de son étude dans la critique de l'Économie politique et dans la révélation du fonctionnement de l'économie capitaliste. Nous ne sommes pas en

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train d'établir une rupture épistémologique catégorique à la manière althussérienne, au moins en ce qui concerne l'étude de l'idéologie; au contraire, nous affIrmons l'existence d'un fil conducteur qui parcourt l'itinéraire intellectuel marxien. Simplement, cette division nous est utile au moment de nuancer les traits distinctifs de la perspective marxienne dans des contextes intellectuels différents.

1.1.1.

L'idéologie spéculatif.

comme critique de l'idéalisme

Dans ses premiers écrits, la conception de l'idéologie de Marx apparaît étroitement liée à sa critique de la philosophie idéaliste allemande. Dans cette tradition intellectuelle, dont Hegel est la figure la plus emblématique, on pensait le réel depuis l'ordre des idées, comme si celles-ci étaient réellement autonomes par rapport à I'histoire dans laquelle elles se circonscrivent. En se réfugiant dans le plan de l'abstraction, l'idéalisme omet le caractère historique de la conscience. Depuis ce plan, on peut comprendre la prétention marxienne d'élaborer une ontologie matérialiste de la réalité sociale qui exprime le dépassement de tout positionnement philosophique purement spéculatif. Le problème de l'idéologie et celui de l'aliénation sont indissociablement liés. Pour comprendre ce qui est idéologique, il est nécessaire de le lier à des formes de pensée qui, étant produit de l'homme, fmissent par acquérir une vie propre qui est indépendante de leurs cadres de production sociale. Ce que Marx essaiera de critiquer, en le cataloguant comme idéologique, c'est l'inversion du réel en idéal qui arrive dans l'attitude spéculative. La tâche de donner de l'expression à une vérité du réel devient une attitude qui démasque les illusions d'une conscience qui croit ingénument être indépendante et avoir une vie propre par rapport au fondement matériel et historique dans lequel elle s'enracine. Bien qu'il n'existe aucune référence directe à la notion d'idéologie, le traitement matérialiste qui sera constamment présent dans d'autres écrits postérieurs est déjà ébauché dans les premiers textes marxiens. Ainsi, dans les Thèses sur Feurbach, l'intention de Marx est de viser dans la direction philosophique d'une ontologie matérialiste qui en arrive à radicaliser l'apparent matérialisme présent chez Feurbach ; lequel, selon Marx, est encore teint d'un ton idéaliste

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