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Pouvoir et justice dans la tradition des peuples noirs

De
244 pages
Peut-on se contenter de ne voir en la justice qu'une machine à distribuer des peines et des châtiments ? Dans la conception négro-africaine de la justice, juger ce c'est pas condamner, c'est faire en sorte de rétablir une harmonie rompue. Par quels moyens ? C'est à cette question que cet ouvrage entend répondre. il traite également de la conception du pouvoir dans la tradition africaine ainsi que de fondement philosophique.
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POUVOIR ET mSTICE DANS LA TRADITION DES PEUPLES NOIRS

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6656-0 EAN:9782747566568

Fatau Kiné CAMARA

POUVOIR ET mSTICE DANS LA TRADITION DES PEUPLES NOIRS

Philosophie et pratique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus
Tassé ABYE, Parcours d'Éthiopiens en France et aux ÉtatsUnis: de nouvellesformes de migrations, 2004. Marc RW ABAHUNGU, Au coeur des crises nationales au Rwanda et au Burundi, 2004. Emmanuel KWOFIE, Le français en Afrique, 2004. Alain NKOYOCK (Sous la direction de), Problématique de l'informatisation des processus électoraux en Afrique. Cas du Cameroun, 2004. Auguste ILOKI, Le droit du divorce au Congo, 2004. Abraham Constant Ndinga Mbo, Pour une histoire du CongoBrazzaville, 2004. Mathurin C. HOUNGNIKPO, Des mots pour les maux de l'Afrique, 2004. Mathurin C. HOUNGNIKPO, L'illusion démocratique en Afrique, 2004. Magloire SOMÉ, La christianisation de l'Ouest-Volta: action missionnaire et réactions africaines, 1927-1960, 2004. Aboubacar BARRY, Alliances peules en pays samo (Burkina Faso), 2004. Régis GOUEMO, Le Congo-Brazzaville de l'état de postcolonial à l'état multinational, 2004. Timpol(o KIENON-KABORE, La métallurgie ancienne du fer au Burkina Faso, 2003. Céline V ANDERMOTTE, Géopolitique de la vallée du Sénégal: les flots de la discorde, 2003 l.A. DIBAKANA MOUANDA, L'État face à la santé de la reproduction en Afrique noire: l'exemple du CongoBrazzaville, 2003 Samba DIOP, Epopées africaines, 2003. Niagalé BAGA YOKO-PENONE , Les politiques de sécurité française et américaine en Afrique subsaharienne: les stratégies occidentales à l'épreuve de la conflictualité ouestafricaine, 2003.

Mahamadou MAÏGA, Pour la survie de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, 2003

Je dédie ce livre Aux victimes du JODLA, à leurs familles, à leurs amis.

A mes enfants. « L'Afrique sera demain ce que vous ferez d'elle. Si vous cessez d'être africains, il n'y aura pas une Afrique, il y aura seulement un continent. Et là, vous aurez arraché une page de l'histoire de l'humanité. Vous serez absents.» Amadou Hampaté BÂ

Figure de la couverture: La Candace Amanishakhete Relief de la pyramide Beg. n06 à Méroé « Comme Narmer (figure de la quatrième de couverture) la Candace Amanishakhete exprime par le même geste (triomphe sur les ennemis frappés avec une massue) l'effectivité de l'exercice du pouvoir politique. » Babacar SalI « L'avènement des Candaces » Ankh n03, p. 79

TABLE DES MATIERES
Introduction 13

Titre I
LA JUSTICE FILLE DU BIEN

Chapitre 1er

LE DROIT PENAL AFRICAIN SECTION 1. UN DROIT DE LA COMPASSION

19 21

~I. La peine de mort: une mesure exceptionnelle 9II. Le principe des sanctuaires
SECTION 2. UN DROIT DE LA COMPENSATION ET DE LA RECONCILIATION

22 34
37

9I.Le caractère essentiellement comminatoire du droit pénal A. La codifi cation des peines B. La réparation, peine de substitution à toutes les
autres. ...............................................................................

38 38
48

911. La fmalité des jugements:
I' Harmonie.

la restauration de
. . . . . . .. .. .. .. .. . . . . . . . . . .. . .
55

. . . . . . . . . .. .. . .. . . .. . . . .. . . . .. . . . . . . .

9III.Les moyens de la fin A.Le caractère public des audiences B.La multiplicité des voies de recours C.La condamnation de l'auteur d'une accusation non prouvée
Chapitre 2

57 58 66 70

LES INSTRUMENTS DU DROIT
SECTIONI.LES JUGESDE LA TRADITION: DES SAGES .. 91. L'impératif d'impartialité et le principe de l'égalité de tous devant la loi. ~II. La sacralisation de la fonction de juger
SECTION 2. LA RECHERCHE DE LA VERITE: DES METHODES RATIONNELLES DE PREUVE
ET D'EN QUÊTE.

75

75 75 79

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 90

10

Pouvoir et justice dans la tradition des peuples noirs

91.La force des témoignages, dépositions et
serments. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . .
90

A.Les dépositions et témoignages B.Le serment gII. Le recours à l'enquête et à l'expertise médicale gIll. L'évaluation psychologique: la divination et les

91 94 98
103

ordalies à l'africaine
TITRE II
LE POUVOIR SYNONYME DE BIENVEILLANCE

Chapitre 1

er

LA FONCTION PROTECTRICE ET REGENERATRICE DU POUVOIR SECTION 1. LES MOYENS: LA MAÎTRISE DE LA FORCE

111 111

gI. Définition de la force attribuée au pouvoir et à
I ' autorité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 112

9 II. Manifestation de la maîtrise de la force
SECTION2. LA FIN : LE BIEN-ETREET LA PROSPERITE DE LA COLLECTIVITE 91. "L'épanouissement de tout ce qui existe" grâce à l' Harmonie gII. Une philosophie politique et sociale de concorde et d'entraide

120
129 130 137
137 143

A. L'exploitation du plus faible: un déshonneur B. La générosité: une marque de noblesse
Chapitre 2 LE SYMBOLISMEILLUSTRA TIF

149

SECTION 1. DE QUELQUESSYMBOLESDU BIEN TOUTPUISSANT.... ... .... ........ 149

9I. Le soleil

149

9II. Le

sein nourricier

157

Table des matières

Il

SECTION 2. DE QUELQUES ANIMAUX SYMBOLISANT LE POUVOIR ET LA JUSTICE 162

~I.La femelle du vautour et l'autruche: la Tendresse et l' Equité A.La femme aux ailes de vautour: l'ange de tendresse et de douceur B.La femme coiffée d'une plume d'autruche: la souveraine Justice (Vérité et Equité) ~II. La vache et le taureau à robe noire et/ou blanche:

164 164 168
175 175 183

l'Infinie Bienveillance
A.La femme coiffée d'une paire de cornes:

la générosité féconde, source d'amour et de vie
B.Le taureau à robe noire et/ou blanche:

la Bienfaisance
~III. La lionne, le lion et le serpent: l'effort soutenu et la puissance régénératrice A. « L'ardeur agressive» : la lionne et le lion B.La force de vie et la puissance régénératrice: le serpent
Conclusion

188 188 193
201

Annexe 1 : Le sérère, paganisme polythéiste ou religion monothéiste? Babacar Sedikh Diouf 205 Annexe 2 : Afrique noire: démographie, sol et Histoire, Louise marie Diop-Maes (extrait) 223 Annexe 3 : Voyages, Ibn Battûta (extrait) 235 Annexe 4 : Essai d'analyse de l'éducation africaine, Boubou Hama (extrait) 239 Bibliographie sélective 241

REMERCIEMENTS A mon père Ousmane CAMARA, qui m'a inculqué l'esprit de rigueur, la soif de savoir et la patience d'apprendre. A ma mère Aminata SOW et à toutes mes mamans-bis. A mes sœurs Thiaba, Fary, Aïda et à toutes les autres. A mon maître Saliou KANDJI, une des plus importantes bibliothèques humaines de l'Afrique. A Abdoulaye Bara DIOP et à Arame FALL pour m'avoir montré la voie. A Babacar Sedikh DIOUF, un grand initié à la sagesse seereer. A Louise Marie DIOP-MAES pour le don précieux de son amitié et ses conseils éclairés. A mon beau-frère Ibra GUEYE, un homme modèle et un modèle parmi les hommes. A mon Serigne, Cheikhou Oumar SY qui ne m'oublie jamais dans ses prières. A Jean-Emile BADIANE, à Binetou DIENG et à tous les autres membres du Cabinet Camara Sy.

Introduction
« La tradition des peuples noirs », l'expression pourrait paraître erronée voire détestable à certains. En effet, elle suppose qu'il y aurait une certaine unité culturelle caractérisant les peuples noirs où qu'ils soient de par le monde, et ensuite que la tradition serait une notion assez fiable pour qu'on puisse en inférer des règles précises. Pour ce qui est de la première proposition, tout notre ouvrage en est la démonstration, dans le domaine étudié. C'est ainsi que nous irons tour à tour en Egypte pharaonique, dans le Sahara néolithique, en Arabie et bien entendu au cœur de l'Afrique là où tout est né de l'être humain à 1'humanisme, ceci afin de mettre en lumière une tradition commune à tous les peuples noirs habitant ces territoires en matière de pratique de la justice et de conception du pouvoir. Nous entendons par tradition les comportements récurrents au-delà des siècles et des frontières. Quant à la justice, elle consiste, selon le dictionnaire (le Robert), en une juste appréciation des droits de chacun suivie de la reconnaissance et du respect de ces mêmes droits. Et c'est au pouvoir de faire régner le droit. Comment ce règne du droit est-il assuré dans la tradition africaine? En fonction de quels critères, suivant quels principes directeurs? L'objet de notre étude est la réponse à ces questions. Il s'agit de replonger dans l'ambiance des cours de justice de l'Afrique ancienne et de nous familiariser avec la morale des juges de cette époque. L'exercice n'est pas vain, aujourd'hui où deux Etats africains durement secoués par des crises profondes et terribles ont choisi de ressusciter certaines institutions du passé pour traiter un présent en convulsions. Au Rwanda où le nombre des victimes du génocide est aussi effarant que celui des bourreaux, les autorités ont décidé de s'en remettre aux tribunaux traditionnels pour juger les meurtriers. Ces tribunaux ont une approche éminemment participative, en ce sens que c'est

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Pouvoir et justice dans la tradition des peuples noirs

toute la communauté villageoise qui assiste de manière active à la procédure judiciaire, de l'audition des témoins au verdict. En Afrique du Sud, la sortie paisible de l'apartheid a été assurée grâce, entre autres, à la Commission Vérité et Réconciliation. Les objectifs de cette Commission sont tout droit tirés, comme cette étude le montrera, de la conception africaine de la justice qui met au centre de ses préoccupations: la vérité, la réconciliation, mais aussi la réparation et la réhabilitation. Châtier, faire payer dans le sang et la chair les crimes commis ne sont pas synonymes de justice dans l'Ancien Droit noir où la justice est une chose, la vengeance une autre. Dans cette conception, juger, ce n'est pas condamner, c'est tenter de soigner un mal, apprendre à des individualités comment vivre ensemble, faire en sorte de rétablir une harmonie rompue, c'est panser des cœurs meurtris, faire reprendre un cours supportable à des vies brisées... Administrer la justice c'est tout cela, car faire régner la justice c'est, dans l'entendement africain traditionnel, faire régner le bien. Ainsi, par la logique des choses, le pouvoir noir est synonyme de bienveillance, au sens de veiller à ce que le bien soit appliqué. Une première partie consacrée à la justice sous différents aspects mettra en évidence l'imbrication étroite entre le droit, le juste et ce qui est bien. Dans une deuxième partie nous exposerons la conception africaine du pouvoir. Cependant, les rouages du pouvoir, les institutions et le droit constitutionnel ne seront pas étudiés ici mais dans un autre ouvrage exclusivement consacré aux monarchies constitutionnelles noires. Nous verrons ainsi dans un titre 1er : La justice fille du Bien et dans un titre II: Le pouvoir synonyme de bienveillance. Enfin, nous verrons en filigrane, tout au long de nos développements, la place importante occupée par les femmes noires quel que soit le domaine envisagé. L'exclusion de la

Introduction

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moitié du genre humain est d'introduction fort récente dans les territoires noirs, et sa dangereuse et foudroyante progression est proportionnelle au déclin des valeurs de civilisation noires, au premier rang desquelles se situe le matriarcatl. En Afrique, les femmes n'ont pas été les amazones guerrières et castratrices des légendes gréco-latines mais les bâtisseuses, aux côtés des hommes, d'un monde de paix, de prospérité et de beauté. Comme l'a si bien écrit Louise Marie Diop-Maes2 :
Le visage ethnographique qu'offre l'Afrique de nos jours n'est que le résultat d'une profonde régression engendrée par les effets destructeurs, directs et indirects, des attaques marocaines et portugaises, des diverses traites additionnées (Ouest, Nord, NordEst), pratiquées avec des armes à feu, par les ravages dus à la multiplication des conflits, notamment entre des chefs de guerre comme Rabah et les militaires européens. Au total, une Guerre de Cent Ans qui a duré 200 ou 350 ans selon les lieux, avec les armes de la Guerre de Trente Ans, puis celles de 1870 ! Après quoi a prévalu, pendant un bon quart de siècle un système de colonisation très dur et répressif, à la suite de la conquête. (oo.)Nous ne voyons que les lambeaux résiduels, étiolés et déformés, des anciennes cultures africaines apparentées entre elles. En cette décennie du développement culturel, il importe d'être conscient du fait que la vraie culture africaine, c'est celle d'avant le 1~ siècle. 1 Le matriarcat n'est pas, comme on le pense souvent, une société où règne la dictature des femmes. Le dictionnaire (Le petit Larousse) définit le matriarcat comme un « Système social, politique et juridique en vertu duquel, chez certains peuples, les femmes donnent leur nom aux enfants, ont une autorité prépondérante dans la famille et exercent des fonctions politiques dans l'organisation sociale.» Notre ouvrage précédent L'union matrimoniale dans la tradition des peuples noirs, L'Harmattan 2000 - est dans une large mesure consacré à l'exposé de ce système. 2 Passage tiré de son introduction générale au séminaire du réseau MégaTchad de septembre 1989 et intitulée «Datations et chronologie », in Datation et chronologie dans le Bassin du Lac Tchad, Editions de l'Orstom, collection « Colloques et Séminaires », Paris, 1993.

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Pouvoir et justice dans la tradition des peuples noirs

C'est un aperçu de cette « vraie culture africaine» que notre ouvrage se donne pour but d'exposer.

Titre I LA JUSTICE FILLE DU BIEN Il est clair que nous ne pouvons extraire la justice, son exercice et son administration de son environnement culturel et surtout de la philosophie, de la pensée dont elle découle. En Afrique traditionnelle où le profane et le sacré se mêlent à tout instant, il n'est pas possible d'étudier la justice en faisant abstraction de la pensée religieuse qui l'imprègne. Du fait de leur foi intense, les Africain( e)s de la tradition imbibaient de sacré tous les aspects de leur vie. La pratique de la justice ne faisait pas exception. Les juges n'étaient pas de simples auxiliaires de justice au sens profane, elles/ils étaient les représentant(e)s d'une divinité1 au sens plein, la déesse Justice: Vérité et Equité, (chapitre 2). Quant aux règles de droit, en aucun cas elles ne devaient aboutir à un résultat contraire à l'idéal de paix et d'harmonie; le droit pénal est l'exemple le plus emblématique de l'attachement à cet autre principe primordial (chapitre 1er).

l

Il faut entendre divin et divinité, dieu, déesse, dans le sens africain de

principe sacré.

N'usez pas de la violence contre les hommes à la campagne comme en ville, car ils sont nés des yeux du soleil, ils sont le troupeau de Dieu. Inscription dans un temple égyptien

Chapitre 1

er

LE DROIT PENAL AFRICAIN La justice ne se limite évidemment pas au droit pénal, mais il est la catégorie qui permet le mieux de mettre en exergue la pensée africaine en matière de justice. Ces dialogues de Socrate en sont un saisissant et fort exact résumé2 :
Socrate: Tu as donc l'intention de nous faire ajouter quelque chose à notre précédente notion du juste, où il était juste de faire du bien à l'ami, et du mal à l'ennemi. A présent, nous dirons quelque chose de plus: il est juste de faire du bien à l'ami qui est effectivement bon, et de malmener l'ennemi qui est effectivement mauvais. Polémarque : Là, je pense que nous aurons raison. Socrate: Est-ce à dire qu'un homme juste ait à malmener un être humain, quel qu'il soit? Polémarque : Bien sûr: il faut malmener les gens mauvais en tant qu'ennemis. Socrate: Une fois copieusement malmenés, les chevaux deviennent-ils meilleurs ou pires? Polémarque : Plutôt pires. Socrate: Par rapport à la perfection des chiens, ou à celle des chevaux? Polémarque : A celle des chevaux. Socrate: Et les chiens malmenés deviendront donc pires par rapport à la perfection des chiens, et non pas par rapport à celle des chevaux. Polémarque : Obligatoirement. Socrate: Et, mon cher, ne dirons-nous pas la même chose des hommes: malmenés, ils deviennent pires par rapport à la perfection de l'homme? Polémarque : En effet. Socrate: Mais la perfection de l'homme n'est-elle pas la justice ? 2 Platon La République, 335. Ici, comme dans la suite de l'ouvrage, c'est nous qui soulignons avec l'italique.

20

Pouvoir et justice dans la tradition des peuples noirs

Polémarque : Je suis bien obligé de dire oui; Socrate: Ce qui veut dire que les hommes qui sont malmenés deviennent obligatoirement plus injustes. Polémarque : Evidemment. Socrate: Mais la musique va-t-elle rendre les musiciens capables de faire des anti-musiciens ? Polémarque : C'est impossible! Socrate: Et est-ce l'art équestre qui va permettre aux entraîneurs de faire des anti-cavaliers? Polémarque : Difficile! Socrate: Et ce sera par la justice qu'alors les justes feront des anti-justes, des injustes? Bref la perfection permettra aux bons defaire des mauvais? Polémarque : Mais c'est impossible! Socrate: Ce n'est pas le rôle de la chaleur de rafraîchir, mais de son contraire. Polémarque : Oui. Socrate: Ni celui de la sécheresse, d'apporter l'humidité, mais de son contraire. Polémarque : Bien sûr. Socrate: Ni alors du juste de malmener, mais de son contraire. Polémarque : C'est l'évidence. Socrate: Or, le juste est-il un bon? Polémarque : Bien sûr. Socrate: Dans ce cas, Polémarque, ce n'est pas le rôle du juste de malmener ni son ami, ni personne d'autre non plus: mais de son contraire, l'injuste. Polémarque : C'est tout à fait vrai, Socrate. Socrate: Dans ce cas, quitte à dire « lefait de justice est de rendre à chacun ce qui est dû », mais en traduisant dans sa pensée: « le juste doit malmener ses ennemis, et doit assurer de bons offices à ses amis », celui qui le disait n'était pas un savant. Il ne disait pas vrai: il nous est apparu que jamais il n'est juste de malmener qui que ce soit. Polémarque : Je suis d'accord.

Ainsi donc, pour Socrate, «j amais il n'est juste de malmener qui que ce soit ». Pourquoi donc? «Une fois

La justice fille du Bien

21

copieusement malmenés, les chevaux deviennent-ils meilleurs ou pires? » à elle seule cette interrogation est un remarquable résumé de la conception africaine de la justice. Dans cette conception il ne s'agit pas de châtier des contrevenants mais de réparer des torts; on ne se soucie pas de punir mais d'éduquer. Or, la sagesse africaine n'a jamais confondu l'éducation, qui allie douceur et persévérance, avec le dressage. Dans la tradition africaine l'administration de la justice repose sur le socle de l'humanisme le plus pur avant de s'élever en obsession de vérité sur un côté, en impératif d'harmonie de l'autre, en devoir de concorde et en transparence par laquelle passe la lumière enfin. La justice noire est une pyramide qui porte en son sommet l'étoile de l'équité. De plus, parce qu'elle ne se soucie que de réparer, de réconcilier et d'éduquer, la justice à l'africaine est d'une rationalité et d'une absence de cruauté remarquables. Le droit pénal africain est un droit que l'on peut qualifier sans mal de droit de la compassion (Section 1). Quant à l'omniprésente rationalité, elle est illustrée par l'accent mis sur le souci de compensation de la victime, de réparation des déséquilibres sociaux et de réconciliation des protagonistes (Section 2). SECTION 1. UN DROIT DE LA COMPASSION
Quelle injonction est plus belle que celle-ci, inscrite au cœur des temples égyptiens 3: N'usez pas de la violence contre les hommes à la campagne comme en ville. car ils sont nés des yeux du soleil; ils
sont le troupeau de Dieu.

Et parce que les êtres humains sont tous des créatures du Dieu unique, venues à la vie du seul fait de la grâce et de
3

J. Ki-Zerbo, Histoire de l'Afrique noire, Hatier Paris 1972, p.75.

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Pouvoir et justice dans la tradition des peuples noirs

l'amour divins, la peine de mort ne faisait guère partie du répertoire des peines, à de rares exceptions près (91). Pour éviter les lynchages, pour assurer au pire des misérables un lieu de retraite inviolable sur la terre, le principe des sanctuaires existait partout en terre noire (911).

91. La peine de mort: une mesure exceptionnelle
La condamnation à mort n~est pas utilisée comme un châtiment, mais comme un remède, à l'instar de toutes les autres peines. L'idée n'est pas de punir un individu en lui ôtant la vie. Elle n'est pas non plus de faire un exemple susceptible de jeter l'effroi dans le cœur des criminels potentiels. La seule justification de la peine de mort est le rétablissement de I'harmonie cosmique et terrestre au sein de la communauté. Elle n'est donc ordonnée que lorsque, à l'issue d'un procès tout de transparence et d'équité (v. infra), les juges et le jury ne voient pas d'autre moyen de préserver l'ordre social. La mort n'est donc prescrite qu'à défaut d~altemative satisfaisante. Un éminent juriste nigérian en atteste 4: Les auteurs niant l'existence d'une distinction entre droit civil et droit pénal en droit africain insistent souvent sur le fait que le meurtre est sanctionnépar le paiement aux parents de la victime d'une réparation par le criminel ou par sa famille. Nous avons montré qu'il n'en a pas toujours été ainsi, même dans les sociétés africaines les moins développées, et que la punition la plus fréquente d'un homicide est la peine de mort. Nous admettrons
cependant que cette peine est souvent commuée en une réparation,

dans les cas où le meurtre n'est pas du caractèrele plus grave, ou bien ne perturbe pas profondément l'équilibre social de la
communauté. 4 T. Olawale Elias, La nature du droit coutumier africain, Présence Africaine 1961, p. 144.

Lajusticejille

du Bien

23

Il répète le même principe plus loin5 :
Quant au bannissement, à la pendaison, à la noyade et aux autres moyens destinés à débarrasser la société du criminel, ils ne sont employés que quand tout espoir fait défaut de pouvoir réintégrer le coupable dans la vie sociale.

Prendre la vie d'une personne est vraiment la dernière extrémité, l'ultime moyen à mettre en œuvre pour sauver l'harmonie dans la communauté. Parce qu'elle n'est pas infligée pour servir d'exemple et faire peur, la peine de mort n'est quasiment jamais exécutée en public et encore moins avec des raffinements dans la torture et la mise en scène spectaculaire de la souffrance du condamné. En droit noir, l'exécution de la sentence de mort a lieu dans l'intimité de la famille, au sein de ceux que l'on aime et qui vous aiment sans que cela les empêche d'adhérer au terrible verdict. Il faut préciser qu'obtenir la condamnation d'une personne à la peine capitale n'est pas chose aisée. Les règles procédurales sont édictées de telle sorte que le prévenu a toutes les chances d'avoir la vie sauve. La pratique Kikouyou en offre un exemple 6:
Lorsque la conviction est faite qu'un individu est un criminel, que sa culpabilité est évidente, les anciens du village invitent d'autres anciens, de localités éloignées, à assister au procès en tant que témoins. L'affaire leur est alors exposée en détail. En même temps, la collaboration d'un frère ou du père ou encore d'un très proche parent de l'accusé est requise pour la condamnation et l'exécution du coupable. Si les personnes ainsi sollicitées refusent leur concours, le criminel échappe à la mort, et n'est condamné qu'à une compensation pécuniaire. Le parent qui refuse son concours doit cependant jurer par le Kithjitou (un symbole sacré) qu'en cas de récidive de la part du coupable, luimême ne se récusera plus. Mais s'il accepte de collaborer avec les
5 Op. cit. p. 285. 6 Op. cit. pp. 241-242.

24

Pouvoir et justice dans la tradition des peuples noirs

juges, il doit commencerpar simuler une capture du coupable - en
lui jetant de la terre à la figure, et ceci signifie aussi qu'il le rejette hors de la communauté familiale à jamais. Tout ceci se déroule dans un fourré isolé. Le parent est alors tenu de tuer de ses mains le coupable, en l'étranglant. S'il faillit au dernier moment, quelques jeunes gens requis pour la circonstance reçoivent l'ordre de tuer le criminel à coups de lances. La signification de cette exécution est qu'un père qui consent à tuer son fils ou un frère, son frère pour le punir d'un crime est intimement convaincu de la justesse de la sentence. De même, la présence d'anciens d'un autre village fait la preuve de la conformité de la procédure par rapport au droit coutumier inter-tribal. Cette description du « muwinge » aurait été plus évocatrice encore s'il avait été parlé des préliminaires de l'accusation, des preuves, et des moyens de défense éventuels de l'accusé. Il est hors de doute que de nombreux épisodes viennent s'intercaler entre le procès lui-même et l'exécution du coupable, sans parler des problèmes soulevés par l'opposition possible à la sentence d'un des anciens invités au procès, ou même du parent du coupable sollicité de lui apporter son concours. Cette opposition peut en effet s'appuyer soit sur l'insuffisance des preuves de la culpabilité du prévenu, soit sur le non respect de certains principes coutumiers.

Dans la tradition judiciaire noire, une personne condamnée à mort reste jusqu'au bout une personne. De ce fait, ses droits en tant que créature de Dieu doivent être, et sont respectés jusqu'au bout. Ainsi, la mort n'est pas imposée. Le condamné et ses proches doivent l'accepter, en saisir le bien-fondé; toute la procédure judiciaire tend vers ce but. Loin d'être une marque d'infamie, de lâcheté, de manque de foi en Dieu..., dans la tradition noire, le suicide est perçu comme étant l'ultime moyen de préserver sa dignité d'être humain ainsi que l'honneur de sa famille et de ses amis. Aussi n'y a-t-il pas de caste des bourreaux en Afrique. Par respect envers le caractère sacré de la personne humaine, nul n'a le droit de mettre à mort son prochain, ailleurs que sur le

La justice fille du Bien

25

champ de bataille. Aussi le condamné à mort est-il tenu de s'appliquer lui-même la sentence; tout au plus peut-il se faire assister par ses proches. Ceci est tout à fait conforme à la rationalité qui imprègne toutes les règles de comportement africaines: si tuer est mal alors tuer est mal quelles que soient les circonstances, et lorsqu'il arrive que l'on enfreigne la règle, même si on a de bonnes raisons pour cela, le principe demeure. C'est ce qui explique que, de retour de guerre ou après un homicide involontaire, il fallait subir une série de rites de purification. Dans sa narration de la vie et de l'enseignement du sage de Bandiagara, Amadou Hampaté Bâ relate ceci 7: D'ailleurs, pour Tierno Bokar, la violence était dénuée de toute réelle efficacité morale. Il prononça à cet égard des paroles
qui conservent, de nos j ours, tout leur poids:

« Quand donc l'homme comprendra-t-ilque les chevaux de bataille haletants et les armes quifont jaillir unfeu de mort et de destruction ne peuvent détruire que l 'homme matériel,jamais le principe même du mal qui habite l'esprit méchant dépourvu de charité. Le mal est comme un souffle mystérieux. Lorsque l'on tue par la violence ou par les armes un homme animé par le mal, le principe du mal bondit du cadavre qu'il ne peut plus habiter et pénètre dans le meurtrierpar ses narines dilatées. Il prend en lui une racine nouvelle et devient plus tenace encore en redoublant sesforces. Le mal doit être combattu par les armes du Bien et de l'Amour. Quand c'est l'Amour qui détruit un mal, ce mal est tué
pour toujours.

La force brutale ne fait qu'enterrer provisoirement le mal qu'elle veut combattre et détruire. Or, le mal est une semence tenace. Une fois enterrée, elle se développe en secret, germe et
réapparaît plus vigoureusement encore. »

Ces phrases, d'une beauté, d'une justesse et d'une vérité bouleversantes ne sont que la traduction de la pensée
7

Vie et enseignement de Tierno Bokar, Seuil 1980 p. 159-160.

26

Pouvoir et justice dans la tradition des peuples noirs

africaine en la matière. Cet idéal du Bien et de la Compassion à l'égard de tous, qui en est le fondement, allait au-delà de l'expression simplement formelle. Il est constamment mis en pratique du cœur de l'Afrique d'où il est originaire jusque sur les rives du Nil. Dans un chapitre intitulé «Quand Kheops refusait de couper des têtes humaines », Christian Jacq rapporte cet édifiant dialogue entre Pharaon et un mage8 :
« Il paraît, Djedi, que tu saurais remettre en place une tête coupée? Ces racontars sont-ils le reflet de la vérité? » Le vieillard ne se démonte pas. « J'en suis en effet capable, souverain, mon maître. » «Puisqu'il en est ainsi, admet Kheops, je te réserve un exceptionnel sujet d'expérience. Un condamné à mort qui doit être exécuté. Je vais le faire sortir de son cachot. Il sera amené devant toi. On lui coupera la tête et tu la remettras en place. » Djedi ose soutenir le regard du pharaon. Grave, il répond sans trembler: « Non, pas un être humain, pharaon, mon maître. Il est interdit d'agir ainsi envers un être qui fait partie du troupeau sacré de Dieu. » Règne pendant quelques instants un silence pesant. Le magicien a refusé d'obéir au pharaon, l'incarnation de Dieu sur terre. Il a affirmé clairement sa position. Kheops sourit, sans répondre. L 'homme qui est en face de lui est bien un sage. Il n'est pas tombé dans le piège. C'est Pharaon, en définitive, qui n'accepte point de couper les têtes humaines.

Diodore de Sicile (LXV) en a témoigné en son temps:
Diodore attribue la suppression de la peine de mort à Shabaka, roi Kushite de la XXVe dynastie égyptienne.9 « Le roi élu est obligé de se conformer pour sa manière vivre aux règles prescrites par les lois et de suivre, dans tout qu'il fait, les mêmes usages que ses pères. La loi lui défend mettre à mort aucun de ses sujets, pas même celui qui a commis de ce de un

8 L'Egypte ancienne au jour lejour, Perrin 2002, pp. 48 s. 9B. Diop « Sources et arbitrages des conflits en Egypte pharaonique» Revue Sénégalaise de PhÛosophie, n07-8, janv.-déc. 1985, p.75.