Pouvoirs de l'horreur. Essai sur l'abjection

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Pouvoirs de l'horreur


Pourquoi l'abjection ? Pourquoi y a-t-il ce " quelque chose " qui n'est ni sujet ni objet, mais qui, sans cesse, revient, révulse, fascine ? Ce n'est pas de la névrose. On l'entrevoit dans la phobie, la psychose. Il s'agit d'une explosion que Freud a touchée mais peut-être aussi évitée, et que la psychanalyse devrait être de plus en plus pressée d'entendre. Car l'histoire et la société nous l'imposent. Dans l'horreur. Les rites, les religions, l'art ne feraient-ils rien d'autre que de conjurer l'abjection ? D'où l'étrange révélation de la littérature : Dostoïevski, Lautréamont, Proust, Artaud et, de façon très symptomatique, Céline. Le voici maintenant, cet habitant des frontières, sans désir ni lieu propres, errant, douleur et rire mélangés, rôdeur écœuré dans un monde immonde. C'est le sujet de l'abjection.





Julia Kristeva





Linguiste, sémiologue, psychanalyste, elle est professeur émérite de l'université Paris VII-Diderot. Elle a notamment publié Le Langage, cet inconnu (Seuil, 1981) et Pulsions du temps (Fayard, 2013).


Publié le : samedi 25 avril 2015
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EAN13 : 9782021284676
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L’avant-garde à la fin du XIXe siècle

Lautréamont et Mallarmé

« Tel Quel », 1974

et « Points Essais » no 174,1985

 

La Traversée des signes

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Polylogue

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2008

 

Folle vérité

Vérité et vraisemblance du texte psychotique

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Le Langage, cet inconnu

Une initiation à la linguistique

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CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

Le Texte du roman

Approche sémiologique d’une structure

discursive transformationnelle

Mouton, La Haye, 1970

 

Des Chinoises

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réed. Pauvert, 2005

 

Histoires d’amour

Denoël, « L’infini », 1983

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Au commencement était l’amour

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Soleil noir

Dépression et mélancolie

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Étrangers à nous-mêmes

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Fayard, 1990

Gallimard, « Folio », 1992

 

Lettre ouverte à Harlem Désir

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Fayard, 1991

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Fayard, 1993

LGF, « Le Livre de poche » no 4242, 1997

 

Le Temps sensible

Proust et l’expérience littéraire

Gallimard, 1994

et « Folio essais », 2000

 

Pouvoirs et limites de la psychanalyse

Vol. 1. Sens et non-sens de la révolte : discours direct

Fayard, 1996

LGF, « Le Livre de poche » no 4277, 1999

Vol. 2. La révolte intime

Fayard, 1997

LGF, « Le Livre de poche » no 4294, 2000

 

Possessions

Fayard, 1996

LGF, « Le Livre de poche » no 14973, 2001

 

Le Féminin et le Sacré

(en collab. avec Catherine Clément)

Stock, 1998

Pocket, « Agora », 2007

 

Contre la dépression nationale

Entretiens avec Philippe Petit

Textuel, 1998

 

Visions capitales

Exposition, Musée du Louvre, Paris, 27 avril-29 juin 1998

Réunion des musées nationaux, 1998

 

L’Avenir d’une révolte

Calmann-Lévy, 1998

Flammarion, 2012

 

Le Génie féminin

Vol. 1. Hannah Arendt

Fayard, 1999

Gallimard « Folio essais », 2003

Vol. 2. La folie : Mélanie Klein ou la matricide

comme douleur et comme créativité

Fayard, 2000

Gallimard « Folio essais », 2003

Vol. 3. Colette

Fayard, 2002

Gallimard « Folio essais », 2004

 

Au risque de la pensée

Éditions de l’Aube, 2001

et « L’Aube poche essai », 2006

 

Micropolitique

Éditions de l’Aube, 2001

 

Lettre au président de la République

sur les citoyens en situation de handicap

Fayard, 2003

 

Chroniques du temps sensible

Éditions de l’Aube, 2003

 

Meurtres à Byzance

Fayard, 2004

 

Notre Colette

(direction)

Presses universitaires de Rennes, 2004

 

Colette

Un génie féminin

Éditions de l’Aube, 2004

et « L’Aube poche essai », 2011

 

La Haine et le Pardon

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Fayard, 2005

 

L’Amour de soi et ses avatars

Démesure et limites de la sublimation

Nantes, Éditions Pleins feux, 2005

 

Handicap

Le temps des engagements

Premiers états généraux, Paris, 20 mai 2005

(co-direction avec Charles Gardou)

PUF, 2006

 

Seule, une femme

Éditions de l’Aube, 2007

et « L’Aube poche essai », 2008, 2013

 

Cet incroyable besoin de croire

Bayard, 2007

 

Thérèse mon amour

Sainte Thérèse d’Avila

Fayard, 2008

 

Leur regard perce nos ombres

(en collab. avec Jean Vanier)

Fayard, 2011

 

Visions capitales

Arts et rituels de la décapitation

La Martinière ! Fayard, 2013

 

Pulsions du temps

Fayard, 2013

APPROCHE DE L’ABJECTION



Pas de bête qui n’ait un reflet d’infini ;

Pas de prunelle abjecte et vile qui ne touche

L’éclair d’en haut, parfois tendre et parfois farouche

V. Hugo, La Légende des siècles.

Ni sujet ni objet

Il y a, dans l’abjection, une de ces violentes et obscures révoltes de l’être contre ce qui le menace et qui lui paraît venir d’un dehors ou d’un dedans exorbitant, jeté à côté du possible, du tolérable, du pensable. C’est là, tout près mais inassimilable. Ça sollicite, inquiète, fascine le désir qui pourtant ne se laisse pas séduire. Apeuré, il se détourne. Écœuré, il rejette. Un absolu le protège de l’opprobre, il en est fier, il y tient. Mais en même temps, quand même, cet élan, ce spasme, ce saut, est attiré vers un ailleurs aussi tentant que condamné. Inlassablement, comme un boomerang indomptable, un pôle d’appel et de répulsion met celui qui en est habité littéralement hors de lui.

Quand je suis envahie par l’abjection, cette torsade faite d’affects et de pensées que j’appelle ainsi, n’a pas à proprement parler d’objet définissable. L’abject n’est pas un ob-jet en face de moi, que je nomme ou que j’imagine. Il n’est pas non plus cet ob-jeu, petit « » fuyant indéfiniment dans la quête systématique du désir. L’abject n’est pas mon corrélat qui, m’offrant un appui sur quelqu’un ou quelque chose d’autre, me permettrait d’être, plus ou moins détachée et autonome. De l’objet, l’abject n’a qu’une qualité — celle de s’opposer à je. Mais si l’objet, en s’opposant, m’équilibre dans la trame fragile d’un désir de sens qui, en fait, m’homologue indéfiniment, infiniment à lui, au contraire, l’abject, objet chu, est radicalement un exclu et me tire vers là où le sens s’effondre. Un certain « moi » qui s’est fondu avec son maître, un sur-moi, l’a carrément chassé. Il est dehors, hors de l’ensemble dont il semble ne pas reconnaître les règles du jeu. Pourtant, de cet exil, l’abject ne cesse de défier son maître. Sans (lui) faire signe, il sollicite une décharge, une convulsion, un cri. A chaque moi son objet, à chaque surmoi son abject. Ce n’est pas la nappe blanche ou l’ennui étale du refoulement, ce ne sont pas les versions et conversions du désir qui tiraillent les corps, les nuits, les discours. Mais une souffrance brutale dont « je » s’accommode, sublime et ravagé, car « je » la verse au père (père-version ?) : je la supporte car j’imagine que tel est le désir de l’autre. Surgissement massif et abrupt d’une étrangeté qui, si elle a pu m’être familière dans une vie opaque et oubliée, me harcèle maintenant comme radicalement séparée, répugnante. Pas moi. Pas ça. Mais pas rien non plus. Un « quelque chose » que je ne reconnais pas comme chose. Un poids de non-sens qui n’a rien d’insignifiant et qui m’écrase. A la lisière de l’inexistence et de l’hallucination, d’une réalité qui, si je la reconnais, m’annihile. L’abject et l’abjection sont là mes garde-fous. Amorces de ma culture.

L’impropre

Dégoût d’une nourriture, d’une saleté, d’un déchet, d’une ordure. Spasmes et vomissements qui me protègent. Répulsion, haut-le-cœur qui m’écarte et me détourne de la souillure, du cloaque, de l’immonde. Ignominie de la compromission, de l’entre-deux, de la traîtrise. Sursaut fasciné qui m’y conduit et m’en sépare.

Le dégoût alimentaire est peut-être la forme la plus élémentaire et la plus archaïque de l’abjection. Lorsque cette peau à la surface du lait, inoffensive, mince comme une feuille de papier à cigarettes, minable comme une rognure d’ongles, se présente aux yeux, ou touche les lèvres, un spasme de la glotte et plus bas encore, de l’estomac, du ventre, de tous les viscères, crispe le corps, presse les larmes et la bile, fait battre le cœur, perler le front et les mains. Avec le vertige qui brouille le regard, la nausée me cambre, contre cette crème de lait, et me sépare de la mère, du père qui me la présentent. De cet élément, signe de leur désir, « je » n’en veux pas, « je » ne veux rien savoir, « je » ne l’assimile pas, « je » l’expulse. Mais puisque cette nourriture n’est pas un « autre » pour « moi » qui ne suis que dans leur désir, je m’expulse, je me crache, je m’abjecte dans le même mouvement par lequel « je » prétends me poser. Ce détail, insignifiant peut-être mais qu’ils cherchent, chargent, apprécient, m’imposent, ce rien me retourne comme un gant, les tripes en l’air : ainsi ils voient, eux, que je suis en train de devenir un autre au prix de ma propre mort. Dans ce trajet où « je » deviens, j’accouche de moi dans la violence du sanglot, du vomi. Protestation muette du symptôme, violence fracassante d’une convulsion, inscrite certes en un système symbolique, mais dans lequel, sans vouloir ni pouvoir s’intégrer pour y répondre, ça réagit, ça abréagit. Ça abjecte.

Le cadavre (cadere, tomber), ce qui a irrémédiablement chuté, cloaque et mort, bouleverse plus violemment encore l’identité de celui qui s’y confronte comme un hasard fragile et fallacieux. Une plaie de sang et de pus, ou l’odeur doucereuse et âcre d’une sueur, d’une putréfaction, ne signifient pas la mort. Devant la mort signifiée — par exemple un encéphalogramme plat — je comprendrais, je réagirais ou j’accepterais. Non, tel un théâtre vrai, sans fard et sans masque, le déchet comme le cadavre m’indiquent ce que j’écarte en permanence pour vivre. Ces humeurs, cette souillure, cette merde sont ce que la vie supporte à peine et avec peine de la mort. J’y suis aux limites de ma condition de vivant. De ces limites se dégage mon corps comme vivant. Ces déchets chutent pour que je vive, jusqu’à ce que, de perte en perte, il ne m’en reste rien, et que mon corps tombe tout entier au-delà de la limite, cadere, cadavre. Si l’ordure signifie l’autre côté de la limite, où je ne suis pas et qui me permet d’être, le cadavre, le plus écœurant des déchets, est une limite qui a tout envahi. Ce n’est plus moi qui expulse, « je » est expulsé. La limite est devenue un objet. Comment puis-je être sans limite ? Cet ailleurs que j’imagine au-delà du présent, ou que j’hallucine pour pouvoir, dans un présent, vous parler, vous penser, est maintenant ici, jeté, abjecté, dans « mon » monde. Dépourvu de monde, donc, je m’évanouis. Dans cette chose insistante, crue, insolente sous le plein soleil de la salle de morgue bondée d’adolescents égarés, dans cette chose qui ne démarque plus et donc ne signifie plus rien, je contemple l’effondrement d’un monde qui a effacé ses limites : évanouissement. Le cadavre — vu sans Dieu et hors de la science — est le comble de l’abjection. Il est la mort infestant la vie. Abject. Il est un rejeté dont on ne se sépare pas, dont on ne se protège pas ainsi que d’un objet. Étrangeté imaginaire et menace réelle, il nous appelle et finit par nous engloutir.

Ce n’est donc pas l’absence de propreté ou de santé qui rend abject, mais ce qui perturbe une identité, un système, un ordre. Ce qui ne respecte pas les limites, les places, les règles. L’entre-deux, l’ambigu, le mixte. Le traître, le menteur, le criminel à bonne conscience, le violeur sans vergogne, le tueur qui prétend sauver… Tout crime, parce qu’il signale la fragilité de la loi, est abject, mais le crime prémédité, le meurtre sournois, la vengeance hypocrite le sont plus encore parce qu’ils redoublent cette exhibition de la fragilité légale. Celui qui refuse la morale n’est pas abject — il peut y avoir de la grandeur dans l’amorale et même dans un crime qui affiche son irrespect de la loi, révolté, libérateur et suicidaire. L’abjection, elle, est immorale, ténébreuse, louvoyante et louche : une terreur qui se dissimule, une haine qui sourit, une passion pour un corps lorsqu’elle le troque au lieu de l’embraser, un endetté qui vous vend, un ami qui vous poignarde…

Dans les salles obscures de ce musée qui reste maintenant d’Auschwitz, je vois un tas de chaussures d’enfants, ou quelque chose comme ça que j’ai déjà vu ailleurs, sous un arbre de Noël, par exemple, des poupées je crois. L’abjection du crime nazi touche à son apogée lorsque la mort qui, de toute façon, me tue, se mêle à ce qui, dans mon univers vivant, est censé me sauver de la mort : à l’enfance, à la science, entre autres…

L’abjection de soi

S’il est vrai que l’abject sollicite et pulvérise tout à la fois le sujet, on comprend qu’il s’éprouve dans sa force maximale lorsque, las de ses vaines tentatives de se reconnaître hors de soi, le sujet trouve l’impossible en lui-même : lorsqu’il trouve que l’impossible, c’est son être même, découvrant qu’il n’est autre qu’abject. L’abjection de soi serait la forme culminante de cette expérience du sujet auquel est dévoilé que tous ses objets ne reposent que sur la perte inaugurale fondant son être propre. Rien de tel que l’abjection de soi pour démontrer que toute abjection est en fait reconnaissance du manque fondateur de tout être, sens, langage, désir. On glisse toujours trop vite sur ce mot de manque, et la psychanalyse aujourd’hui n’en retient en somme que le produit plus ou moins fétiche, l’« objet du manque ». Mais si l’on imagine (et il s’agit bien d’imaginer, car c’est le travail de l’imagination qui est ici fondé) l’expérience du manque lui-même comme logiquement préalable à l’être et à l’objet — à l’être de l’objet —, alors on comprend que son seul signifié est l’abjection, et à plus forte raison l’abjection de soi. Son signifiant étant… la littérature. La chrétienté mystique a fait de cette abjection de soi la preuve ultime de l’humilité devant Dieu, comme en témoigne cette sainte Elisabeth, qui « toute grande princesse qu’elle estoit, aymait sur tout l’abjection de soy-mesme ».

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