Pratiques et sens des soins du corps en Chine

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Cette recherche est partie de l'idée que les pratiques liées aux produits cosmétiques sont une partie de la culture. En tant qu'analyseurs de la société, elles ne se limitent pas à des besoins individuels. La société chinoise contemporaine est ainsi abordée à travers l'observation des pratiques liées à l'esthétisation et aux soins du corps. La culture intègre les valeurs et les représentations que les acteurs et la société se font d'eux-mêmes, mais aussi les pratiques et les jeux sociaux liés aux soins du corps, ainsi que l'histoire de leur évolution.
Publié le : vendredi 1 mai 2015
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EAN13 : 9782336379388
Nombre de pages : 278
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Lei WANG
Pratiques et sens des soins
du corps en Chine
Cette recherche est partie de l’idée que les pratiques liées Pratiques et sens des soins aux produits cosmétiques sont une partie de la culture.
En tant qu’analyseurs de la société, elles ne se limitent pas à
des besoins individuels. La société chinoise contemporaine du corps en Chine
est ainsi abordée à travers l’observation des pratiques liées
à l’esthétisation et aux soins du corps. La culture intègre les
valeurs et les représentations que les acteurs et la société
Le cas des cosmétiquesse font d’eux-mêmes, mais aussi les pratiques et les jeux
sociaux liés aux soins du corps, ainsi que l’histoire de leur
évolution.
D’abord, il s’agit d’analyser diachroniquement les effets
de générations influencés par les produits cosmétiques
disponibles sur le marché et les normes sociales en vigueur
quant aux soins du corps, à différentes époques en Chine.
Puis, l’objectif est de mettre en évidence les effets des cycles
de vie et de les considérer comme autant de déclencheurs,
de leviers, influant sur la pratique des soins du corps et du
maquillage. Enf in, il s’agit, synchroniquement, de comprendre
les pratiques liées à l’usage des produits cosmétiques dans
la vie quotidienne et leurs fonctions sociales.

Lei W est née en 1983 à Chaohu en Chine.
Socioanthropologue, elle est diplômée du doctorat de
sciences sociales de l’Université Paris
DescartesSorbonne.
Préface de Dominique Desjeux
Collection « Logiques Sociales »
dirigée par Bruno Péquignot
ISBN : 978-2-343-06069-9
27 € L O G I Q U E S S O CI AL E S
Ici vient le titre de la série
si nécessaire
Lei WANG
Pratiques et sens des soins du corps en Chine










Pratiques et sens des soins
du corps en Chine




Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des
essayistes, même si la dominante reste universitaire, la
collection « Logiques Sociales » entend favoriser les liens entre
la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une
enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance
empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une
innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation
de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.


Dernières parutions

François GUIYOBA (éd.), La littérature médiagénique,
Ecriture, musique et arts visuels, 2015.
Jacques COENEN-HUTHER, Quel avenir pour la théorie
sociologique ?, 2015.
Sous la direction de Christiana Constantopoulou, Médias
et pouvoir, aspects du politique contemporain, 2015.
Sous la direction de Fred DERVIN, Analyser l’identité, les
apports des focus groups, 2015.
Jean-Louis PARISIS, Sociologue à Marseille, 2015.
Yannick BRUN-PICARD, La praxéologie. Au cœur de la
structuration des interfaces sociétales, 2015.
Alain CHENEVEZ et Nanta NOVELLO PAGLIANTI,
L’invention de la Valeur Universelle Exceptionnelle de
l’UNESCO. Une utopie contemporaine, 2014.
Simon DULMAGE, Mutations et déterminisme chez
Bourdieu, Epistémologie de la sociologie de l’art de
Bourdieu, 2014.
Thomas MICHAUD, L’imaginaire et l’organisation. La
stimulation des innovations technoscientifiques par la
science-fiction, 2014.
Lei WANG











Pratiques et sens des soins
du corps en Chine
Le cas des cosmétiques


Préface de Dominique Desjeux






















































































































































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06069-9
EAN : 9782343060699
Remerciements

Ce livre n’aurait pu voir le jour sans l'aide et le soutien de
nombreuses personnes. Je tiens à pouvoir remercier ici du
fond de mon cœur :
Monsieur Dominique Desjeux, mon directeur de thèse, qui,
par son esprit d’ouverture, a accueilli dans ses cours
d'anthropologie une étudiante chinoise en littérature et m'a
introduit dans ce nouveau monde qui me fascinait. Je vous
remercie pour votre gentillesse, votre générosité et votre
exemplarité. Je vous remercie aussi d'avoir participé à mes
enquêtes en Chine. Chaque discussion pendant et après les
entretiens m'a énormément inspirée. À maintes reprises,
j'étais comme un navire qui perdait son cap dans la
tempête. Vous avez toujours su me diriger et me sortir de
l'embarras. Sans vous, je ne serais jamais parvenue à ce
résultat.
Monsieur Christian Mahé et Madame Danielle Mougin de
CHANEL Parfums Beauté, qui ont accueilli cette
recherche au sein de l'entreprise. Je vous remercie pour
votre aide dans la mise en place des terrains et l'attention
que vous avez porté à mes recherches durant ces trois
années.
Toutes les femmes qui ont accepté de se prêter à l’exercice
de l’entretien sociologique en m’ouvrant leurs portes pour
me donner accès à leurs intimités.
Mes collègues du doctorat professionnel : Sophie Alami
pour vos conseils et vos encouragements. Estelle pour ton
écoute et ton soutien sans faille lors des nombreux
moments de doutes et pour l’amitié qui nous lie. Shen,
7 Vincent, Marine, Jeanne et Zoé pour les échanges
réguliers et les joyeux moments partagés ensemble.
Mes collègues de CHANEL avec qui j'ai passé trois ans
d' « observation participante ». Je vous remercie pour tous
les échanges sur différents sujets qui m'ont aidé à
améliorer mon français et à mieux comprendre les normes
et les codes français.
Monsieur Damien Monnier pour la révision linguistique.
Mes parents qui ont respecté le choix de leur fille unique
de vivre loin d’eux. Si j'arrive au bout de ce travail, c'est
aussi grâce à votre compréhension et votre soutien.
Mon amour, Xiaofei, pour ta présence, ton attention, ta
patience et ta confiance, et également pour ton amour
quotidien qui fait de ma vie une vie heureuse.
8 Sommaire
Remerciements.............................................................7
Sommaire......................................9
Préface........................................11
Introductiongénérale..................................................19
ChapitreI.Lesreprésentationsliéesaucosmétiqueetau
corps...........................................45
1.Lecosmétique:santé,beautéetimagesociale……............45
2.Lesfonctionssocialesdessoinsducorpsetducosmétique71
3.Conclusion...........................................................................94
ChapitreII.L’évolutionsocio-économiquedepuis50ans
et l'évolution de la mise en scène du corps comme
explicationsdeseffetsdegénérations.........................97
1.1960-1980:unepériode«sombre»..................................99
2.1980-1990:unepériodedetransition.............................106
3.1990-2000:unepériodedecroissance............................112
4.Après2000:unepériodeflorissante................................118
5.Conclusion.........................................122
Chapitre III. Les déclencheurs et les contraintes des
pratiquesdesproduitscosmétiquesliésauxcyclesdevie
.................................................................................125
1.L'enfance:unepratiquedesoinpassiveavecl’émergence
d’une pratique consciente, le maquillage collectif comme
momentdesocialisation...................127
2.L'adolescence: soins permis, interdiction et transgression
desnormespourlemaquillage.........................................132
3.Latrajectoireamoureuse:lamiseenvaleurdelaféminité
etdelasensualité.............................................................155

9 4.Latrajectoireprofessionnelle:lamiseenscèneducorps
conforméeauxnormessociales........................................173
5.Conclusion.........................................199
ChapitreIV.L’usagedesproduitscosmétiques:unrituel
quotidienetunevariétéd’occasions.........................203
1.Les soins du visage: une routinisation quotidienne
constituéeparplusieursétapes........................................203
2.Les soins du corps: hydratation, amincissement et
l’épilationquiestunepratiqueémergeante.....................214
3.Les soins des mains et des pieds: importance de
l’hydratationetdesbeauxongles.....................................217
4.Les soins des cheveux: prévention de la chute et des
cheveuxblancs..................................221
5.Les parfums: des changements d’odeurs selon l'âge, les
saisonsetlessituations.....................................................223
6.Le maquillage en fonction des occasions: choix entre
maquillage«nu»,légeret«fort»...................................226
7.Conclusion.........................................233
Conclusionsgénérales...............................................235
1.Conclusion.........235
2.L’ouvertureinterprétative.................252
Bibliographie.............................................................259

10 Préface

La montée de la classe moyenne en Chine semble
aujourd’hui une question qui préoccupe les politiques et
les intellectuels chinois, mais peut-être plus en vue de
construire une norme morale de la « bonne classe
moyenne » que comme une exploration empirique de
terrain, comme le suggère Jean-Louis Rocca en 2010. Une
fois fait ce constat dans une interview réalisée pour La vie
des idées, par Émilie Frenkiel, elle-même auteure d’un
livre original Parler politique en Chine publiée en 2014, il
continue en remarquant que « très peu de gens travaillent
sur les classes plus aisées ».
Or justement la grande originalité du livre de WANG Lei
est de nous faire pénétrer à l’intérieur de cette classe
moyenne supérieure chinoise par le biais de la
consommation, celle des cosmétiques et des crèmes de
beauté de luxe, et des pratiques quotidiennes de soins du
corps traditionnelles et modernes. Cette observation
anthropologique est loin des « bruits » de la politique ou
des « fureurs » des mouvements sociaux qui seraient
passés en 10 ans, entre 2004 et 2014, de 40 000 à 200 000
d’après les chiffres officiels cités par le Herald Tribune
International puis le New York Times International
pendant cette même période.
Au contraire, avec WANG Lei nous rentrons, au sens
propre, dans l’univers feutré des salles de bain, dont
certaines sont équipées de baignoires, signes de la
distinction sociale des classes moyennes supérieures, au
même titre que l’apprentissage du piano, l’usage des
appareils électroménagers, la consommation de vin rouge
ou encore du whisky japonais comme à Taipei, comme le
11 montre la recherche en cours sur la sociabilité des Chinois
à travers le jeu, l’alcool et l’argent réalisé par HU Shen.
Nous pénétrons dans les instituts de beauté où se mêlent
les soins du visage et les massages du corps. Nous
expérimentons l’usage des ventouses et des plantes
médicinales. Nous pénétrons dans les show-rooms de luxe
des marques Chanel, Dior ou Louis Vuitton qui sont bien
souvent des marqueurs urbains de la présence dans ces
quartiers de ces fractions de la classe moyenne supérieure
chinoise.
C’est une approche micro sociologique qui s’attache à
observer les détails matériels de la vie quotidienne, la
place du rouge à lèvres, celle du mascara pour les cils, de
la « crème de séparation » ( 隔离霜 Gélí shu āng) pour le
visage, qui protège des menaces des produits de
maquillage, ou des vernis à ongles, comme analyseur à la
fois du rapport au corps, à la santé et à la morale des
Chinois, mais aussi de la vie de couple, des tensions
éventuelles avec la belle-mère, des conflits entre plus
âgées et plus jeunes sur l’usage du maquillage des jeunes
filles de moins de 18 ans, des nouveaux rapports entre
hommes et femmes, dont le roman de MOU Xiao Ya (Les
femmes ont-elles besoin des hommes ?, 2013) et donc de la
construction en cours de la classe moyenne urbaine, et
« côtière », chinoise, dans sa diversité.
Cette enquête nous permet de saisir le déplacement des
tensions à l’intérieur de la famille chinoise marquée par
l’enfant unique, et peut-être même, comme HU Shen en
fait l’hypothèse, le passage d’une société patriarcale, à une
société où le pouvoir des femmes dans la vie privée et
familiale devient de plus en plus important, du fait de leur
relative rareté démographique.
12 WANG Lei commence par rappeler qu’il a toujours existé
en Chine une tradition d’esthétisation du corps, au moins
pour les femmes des classes supérieures. La révolution
culturelle à éradiquer la plupart de ces pratiques de
maquillage. À partir des années 1980, celles qui donneront
naissance à la première génération d’enfants uniques, les
trentenaires-quarantenaires d’aujourd’hui, on assiste à la
mise en place d’une offre de produits de beauté et tout
particulièrement dans le luxe. Ce sont des marques
étrangères qui vont permettre aux femmes chinoises les
plus aisées de réapprendre les mises en scène de base de
leur corps.
Le fait que ce soit des marques étrangères pourrait laisser
croire à une occidentalisation des pratiques de soins du
corps des Chinois qui contribuerait à la réduction de
l’identité chinoise. Une des conclusions, contre-intuitives,
du travail de WANG lei est de montrer qu’en réalité une
grande partie de ces pratiques de maquillage et de soins du
corps ont été réinterprétés par la matrice traditionnelle
chinoise des techniques du corps et notamment celles qui
se réfèrent à la circulation de l’énergie, au qì 气. Une
partie des gestes liés au visage renvoie aux pratiques
anciennes de la gestion du qì et de l’équilibre dynamique
du corps. Ce mouvement permanent du corps est déjà
évoqué dans le travail de François Julien (2005) sur le nu
impossible à représenter, car trop statique.
On retrouve cette même continuité aujourd’hui entre les
pratiques alimentaires traditionnelles associées à la
symbolique des aliments « chauds » rè 热 et des aliments
« froids » l ěng 冷, et les pratiques modernes des repas
dans le logement ou à l’extérieur, comme l’avait déjà
montré, il y a une dizaine d’années, YANG Xiao Min,
dans son livre La fonction sociale des restaurants en
Chine (2006). C’est aussi ce que montre aujourd’hui MA
13 Jingjing dans sa recherche en cours sur la gestion
quotidienne de l’eau non potable ou en bidon, et des
boissons « énergétiques » dans l’espace domestique et les
espaces de la mobilité.
Les femmes chinoises distinguent les produits d’hygiène
qui servent à laver le corps, les produits de soins qui ont
pour objectif d’entretenir la peau et les produits de beauté
qui ont pour fonction d’embellir le corps. WANG lei va
détailler de façon très fine ces trois grandes fonctions des
produits liés à l’entretien du corps et le sens social de leur
usage. Elle va montrer par exemple le rapport ambivalent
des femmes chinoises vis-à-vis des produits de
blanchiment (Whitenning), perçus à la fois comme des
dangers potentiels pour la peau et en même temps comme
une des conditions de la réalisation d’un des critères de
beauté de la femme chinoise, qui remonte loin dans le
temps, et qui est d’avoir la peau blanche. La cherté du
produit dont l’accès est plus facile pour les femmes de la
classe moyenne supérieure, et le fait d’être vendu sous une
marque étrangère joueront comme deux signes de la
qualité et donc de la sécurité du produit.
L’hydratation de la peau ne relève pas que du seul confort
physique ou de l’esthétique personnelle. Cette pratique
permet de limiter les rides qui jouent en défaveur de la
femme au moment où, les risques de divorce augmentant,
elle doit entretenir l’esthétique de son « capital corps »,
pour « garder son mari », mais aussi au cas où elle devrait
retourner sur le « marché matrimonial » ou se retrouver en
compétition avec une autre femme. Les « produits de
beauté » sont des analyseurs efficaces de l’évolution des
couples et de leur instabilité dans la nouvelle société
urbaine en train d’émerger en Chine.
14 De même la légèreté ou la force du maquillage représente
une mise en scène de soi, comme femme, qui peut autant
renvoyer à l’image d’une femme conforme aux normes
sociales qu’à celle de « mauvaise vie ». À
travers le maquillage se révèlent les formes subtiles de la
transgression et de la conformité sociale.
Au final, la mise en scène du corps de la femme qui avait
été réduite à sa plus simple expression pendant la
révolution culturelle, la « période sombre », est devenue
aujourd’hui une mise en scène totale qui touche à la fois le
visage comme signe de la beauté intérieure, le cou comme
signe de la jeunesse ou de la vieillesse, les mains de distinction sociale et les pieds comme signe de
l’élégance et de la jeunesse. Tous ces signes sont
mobilisés de façon stratégique comme de la
différenciation sociale et générationnelle, comme signes
de la « face » du mari, de son prestige social, ou encore
comme signes de l’efficacité professionnelle d’une femme, un moyen de réassurance dans une négociation
commerciale par exemple. Ils peuvent autant signifier la
domination que l’autonomisation de la femme.
La mise en scène du corps de la femme a d’abord évolué
en fonction de la croissance économique et de l’ouverture
des années 80. Aujourd’hui cette mise en scène suit les
deux grandes étapes du cycle de vie qui structure les
pratiques du maquillage permises, interdites ou prescrites,
celle de l’enfance avant 18 ans ( 小孩 Xi ǎohái), et qui
correspond, à l’école primaire, au collège et au lycée, et
après 18 ans, celle des « grandes personnes » ( 大人
Dàrén). à l’université puis dans la vie professionnelle. Les
pratiques de maquillage sont donc des marqueurs de la
nouvelle construction identitaire d’une partie des jeunes
urbains chinois. Elles sont aussi le signe de l’importance
plus grande que joue le groupe de pairs, notamment à
15 l’école, dans l’apprentissage de l’artificialisation du corps
et par rapport aux transgressions éventuelles vis-à-vis des
normes sociales instituées.
Pour le moment le maquillage est encore interdit en Chine
pour les moins de 18 ans. En pratique il existe de
nombreuses adolescentes qui se maquillent en dehors de
l’école. C’est une source de tension et de conflits à
l’intérieur de la famille. Cette source de tension est
d’autant plus forte que la famille accorde ou non une
importance prioritaire au concours national, et qu’elle
cherche à éviter tout ce qui peut détourner l’enfant unique
de son travail scolaire, comme l’ont montré Sophie
ALAMI (2013) et Anne-Sophie BOISSARD dans leur
enquête sur le jeu en Chine et dans six pays dans le monde
en 2004.
Quand on compare l’équipement des salles de bains des
années 90 avec celui des années 2010, on constate à la fois
une amélioration extrêmement importante de confort et
une multiplication des produits de beauté, surtout dans la
classe moyenne supérieure. À travers ces produits de
grande consommation, ces détails du quotidien, dont
certains sont les signes de la conformité aux normes et
d’autres sont l’expression d’une opposition aux parents et
donc d’un conflit de générations, on peut observer
l’importance de la mutation qui est en train de transformer
la Chine. On comprend peut-être mieux le sentiment
d’incertitude et d’instabilité que ressentent une partie des
familles chinoises face à ces nouveaux phénomènes, face à
cette nouvelle jeunesse, face à ces nouveaux couples, face
à ces nouvelles femmes.
La consommation est souvent abordée sous l’angle du
plaisir, de l’addiction, du gaspillage ou de la vie
superficielle. L’enquête de WANG Lei, qui a pu être
16 réalisé grâce à une thèse CIFRE, financée par CHANEL
Parfums Beauté pendant trois ans, nous décrit par le menu
les objets matériels, les espaces domestiques et les gestes
des soins du corps aussi infinitésimaux soient-ils. Et
pourtant elle réussit le tour de force de nous aider à
comprendre la dimension sociétale et l’importance des
changements que ces pratiques quotidiennes nous
permettent de saisir. La Chine est peut-être arrivée à un
plateau ou à la fin de ses « 30 glorieuses ». Elle est entrée
dans la société de grande consommation. Elle doit faire
face maintenant à une classe moyenne dont les demandes
se diversifient, dont les modes de vie deviennent plus
mouvants et donc quelque part à une plus forte
imprévisibilité, à une plus forte incertitude interne et
géopolitique qui peut autant être source de contraintes que
de potentialités, comme l’indique bien le sens du mot crise
en chinois.
Paris, le 3 février 2015
Dominique Desjeux
Anthropologue, professeur émérite à l’université Paris
Descartes, Sorbonne Paris Cité, professeur invité à
l’université Guangwai (广东外语外贸大学) à
Guangzhou depuis 1997.
17
Introduction générale

« La sociologie du corps est un chapitre de la sociologie
plus particulièrement attaché à la saisie de la corporéité
humaine comme phénomène social et culturel, matière de
symbole, objet de représentations et d’imaginaires.
Façonné par le contexte social et culturel qui baigne
l’acteur, le corps est ce vecteur sémantique par
l’intermédiaire duquel se construit l’évidence de la
relation au monde ... ».
-David LE BRETON (2010, p.3)

Notre recherche porte sur les pratiques et les
représentations des soins du corps en Chine. Celles-ci
peuvent autant porter sur les pratiques traditionnelles
comme celles du massage que sur des pratiques plus
modernes comme celles associées aux cosmétiques, et
plus particulièrement celles aux produits de luxe.

L’hypothèse générale est que les usages des cosmétiques
de luxe font partie d’une culture, qui renvoie à des
traditions historiques pouvant varier en fonction des
époques, des régions, des villes, des classes sociales ou
des genres. Dans Les techniques du corps (1934), Marcel
Mauss a bien mis en avant le « corps socialisé ». Selon lui,
le corps n'est autre que le premier et le plus ancien des
instruments de l'homme. Il semble naturel mais il est
porteur de façons de faire socialement déterminées.

La culture chinoise s’est transformée d’une part à l’époque
moderne et d’autre part avec les changements intervenus
dans le pays depuis une trentaine d’années au sein de la
famille et du couple mais aussi au niveau des modes de
distribution et de consommation des produits liés au corps
19 et à la beauté. Les pratiques de soin du corps sont
l’héritage à la fois d’une tradition ancienne et de la
modernité, surtout à partir des années 2000, en ce qui
concerne les usages des produits cosmétiques de luxe dans
la vie quotidienne.

Tout au long de l’histoire des dynasties chinoises, de
nombreux ouvrages médicaux consignent des recettes sur
comment devenir beau et le rester. À l’époque moderne,
« La première entreprise de cosmétiques est créée à
Hongkong en 1905( 广生行 Gu ǎng shēng háng). C’est le
symbole historique de la naissance de l’industrie
cosmétique en Chine. Avant les années 1960, la plupart
des produits cosmétiques étaient fabriqués par de petits
ateliers, les techniques étaient simples et primitives et le
choix de produits cosmétiques n’était pas très diversifié »
(W.-Q. Ding, B.-L. Ni, 1985, p.1).

À partir de 1978, la politique de réforme et d’ouverture
s’applique en Chine. Cette politique permet un
développement économique sans précédent avec pour
objectif l'amélioration du niveau de vie des Chinois. « Dès
le début des années 1980, DENG Xiaoping et ses
partisans résument la nouvelle stratégie de développement
en deux termes : réforme et ouverture. Pour ce faire,
priorité est donnée à la consommation et à l'élévation du
niveau de vie » (M.-C. Bergère, 1996, p.727).

L’économie de la Chine ne cesse de croître, surtout dans
les années 1990, elle atteint des taux supérieurs à 10%.
« De 1992 à 1994, on assiste à un véritable " boom
économique" avec une croissance à deux chiffres (13,7%
pour la seule année 1993)» (T. Angeloff, 2010, p.70). De
ce développement impressionnant et de la réforme du
système de distribution résulte un changement radical du
20 mode de consommation des masses. La société chinoise
passe d'une pénurie matérielle dans tous les domaines de
la vie à une prospérité des articles disponibles sur le
marché.

Dans les années 1970, la distribution est centralisée et
1effectuée par « l'unité de travail » qui fonctionne selon un
principe égalitaire. Il n'existe pas de grande différence de
mode de vie entre les gens. « Jusque dans les années 1970,
l'unité de travail régissait l'existence des ménages en leur
fournissant des biens aussi divers que le logement, un
billet pour une séance hebdomadaire de cinéma ou de
concert, des fruits frais durant les vacances, des sandales
en plastique l'été et même le gâteau célébrant la naissance
d'un enfant » (Ibid., p.79).

Avec la réforme et le développement, la différence de
modes de vie et l'accès au matériel de consommation
apparaissent. Une fracture existe depuis lors entre d’une
part les villes côtières et les villes à l'intérieur des terres et
d’autre part la ville et la campagne. Même si la finalité du
régime socialiste est d'atteindre une société sans classe, il
se forme, dans les villes côtières, une classe moyenne
urbaine qui est la première à s'enrichir. « Les réformes
économiques ont donné naissance à un ensemble
d'individus qu'on identifie à des classes moyennes. » (Ibid.,
p.113) « Mais cette réforme n'a touché qu'une partie du
pays : les provinces côtières, et qu'une partie de la
population : les classes urbaines » (M.-C. Bergère, 1996,
p.727).

Cette classe moyenne urbaine, implantée sur la côte
sudest, cherche à augmenter sa qualité de vie par la

1
单位 Dānwèi : c'est un terme général qui désigne l'endroit où on
travaille.
21 consommation de produits abondamment disponibles sur
le marché. « La consommation se diversifie et touche tous
les secteurs de la vie: l'alimentation, le logement, la mode
vestimentaire, les biens de consommation durables et
superflus. Le secteur du luxe rencontre un succès
croissant dès cette période » (T. Angeloff, 2010, p.80). Le
développement des industries locales et la présence de
produits étrangers fournissent un plus grand choix à cette
classe moyenne. Avec la participation de la Chine à
l’Organisation Mondiale du Commerce, les produits
étrangers deviennent d’autant plus accessibles pour les
Chinois. « En 2007, la Chine devient le deuxième grand
pays consommateur de produits de luxe dans le monde »
(F.-W. Qi, 2010, p.19).

Pendant la Révolution Culturelle (1966-1976), sauf pour
les spectacles, il est interdit de se maquiller au quotidien,
cette pratique étant considérée comme un comportement
bourgeois. Les soins restent limités à des produits basiques,
alors qu'avec le développement de l'économie et la
consommation de la classe moyenne urbaine à partir des
années 1980, les soins du corps, y compris l'usage de
produits cosmétiques, ont connu une évolution dans la vie
quotidienne. Notre recherche essaie de comprendre, dans
ce contexte, les pratiques et les représentations des soins
du corps des Chinois du milieu aisé.

22 Le corps en sociologie

Le corps est un thème particulièrement approprié pour
l'analyse anthropologique puisqu'il appartient de plein
droit à la souche identitaire de l'homme. « Le corps est au
cœur de l'action individuelle et collective, au cœur du
symbolisme social » (D. Le Breton, 2008, p.10).

D'après David le Breton (2010, pp.6-7), le corps fait une
entrée dans le questionnement des sciences sociales à la
fin des années 1960 où un mode plus systématique des
approches a pris en considération, sous des angles divers,
les modalités physiques de la relation de l'acteur au milieu
social et culturel qui enveloppe le corps. En sociologie,
Jean Baudrillard, Michel Foucault, Norbert Elias, Pierre
Bourdieu, Erving Goffman, Mary Douglas, Ray
Birdwhistell, Bryan Turner, Edward Hall par exemple,
abordent souvent dans leurs travaux les mises en jeu
physique et les mises en scènes et en signe d'un corps qui
mérite de plus en plus l'attention passionnée du champ
social. Ils trouvent au corps une voie inédite et féconde
pour saisir des problèmes plus larges ou pour isoler les
traits les plus saillants de la modernité. D'autres, pour
prendre le seul exemple de la France, Françoise Loux,
Michel Bernard, Jean-Michel Berthelot, Jean-Marie
Brohm, David Le Breton ou George Vigarello, s'attachent
de façon plus méthodique à déceler les logiques sociales et
culturelles qui ont trait à la corporéité.

Notre recherche s'inscrit bien dans le deuxième champ de
la sociologie du corps qui s'intéresse à la saisie de la
corporéité humaine et plus précisément dans le domaine
des logiques sociales et culturelles du corps. Notre thèse
montrera que loin d'être un plaisir individuel, les soins du
23 corps en Chine sont sujets à des contraintes et des
déclencheurs sociaux et exposera également la conception
du corps des Chinois et dans la médecine traditionnelle
chinoise. De fait, nous allons surtout envisager le corps
selon les œuvres de trois auteurs qui ont tous un angle de
vue culturel du corps : Les techniques du corps de Marcel
Mauss (1934), Anthropologie du corps et modernité de
David le Breton (2008), et plus particulièrement le
chapitre « Médecine et médecines dites parallèles: d'une
conception du corps à des conceptions de l'homme » et
enfin Le nu impossible de François Julien (2005).

A) Les techniques du corps de Marcel
Mauss : production sociale et culturelle du
corps

Dans Les techniques du corps, Marcel Mauss insiste sur
le fait que les habitudes corporelles sont transmises par
l'éducation et dépendent de la culture et du contexte. Il
définit ainsi « les techniques du corps »: « J'entends par ce
mot les façons dont les hommes, société par société, d'une
façon traditionnelle, savent se servir de leur corps » (p.5).
Les façons dont les hommes se servent de leur corps
apparaissent au premier abord naturelles alors qu’elles
sont profondément culturelles et générationnelles. « Je
savais bien que la marche, la nage, par exemple, toutes
sortes de choses de ce type sont spécifiques à des sociétés
déterminées; que les Polynésiens ne nagent pas comme
nous, que ma génération n'a pas nagé comme la
génération actuelle nage » (p.6).

Marcel Mauss, dans la continuité d'Aristote et de Thomas
d'Aquin (F. Héran, 1987), introduit la notion d'habitus, qui
sera ensuite réutilisée par Bourdieu. « Le mot traduit
infiniment mieux qu' "habitude", l' "exis ", l' "acquis" et la
24 "faculté" d'Aristote. (…) Ces "habitudes" varient non pas
simplement avec les individus et leurs imitations, elles
varient surtout avec les sociétés, les éducations, les
convenances et les modes, les prestiges » (p.9). En
fonction des sociétés, des générations et des classes
sociales, l'habitus est différent. Et derrière cet habitus se
trouve la raison collective et individuelle. Il est transmis
par imitation et par répétition. «Il faut y voir des
techniques et l'ouvrage de la raison pratique collective et
individuelle, là où on ne voit d'ordinaire que l'âme et ses
facultés de répétition »(Ibid.).

Les techniques chez Mauss sont « Un acte traditionnel
efficace ». S’il n’y a pas de tradition, il n'y aura ni
technique ni transmission. L'éducation joue un rôle très
important dans cette transmission. « Dans tous ces
éléments de l'art d'utiliser le corps humain, les faits
d'éducation dominaient. La notion d'éducation pouvait se
superposer à la notion d'imitation » (p.10).

Il propose ensuite une classification des techniques du
corps selon différents angles de vue:
1) Division des techniques du corps entre les sexes.
Les femmes et les hommes ont souvent des
gestuelles différentes. Les raisons sont de trois
ordres : biologique, psychologique et sociologique.
Ce dernier ordre vient du fait qu'il existe deux
éducations des techniques du corps : une pour les
hommes et une pour les femmes.
2) Variation des techniques du corps avec les âges :
les techniques propres à l'obstétrique et aux gestes
de la naissance, celles de l'enfance, puis de
l'adolescence et enfin de l'âge adulte. Parmi les
exemples énumérés par Mauss, il y a les
25 techniques des soins du corps comme la toilette et
l'hygiène.
3) Classement des techniques du corps par rapport au
rendement. Les par rapport aux
résultats de dressage et à l'habileté.
4) Transmission de la forme des techniques. Les
traditions imposent les techniques aux plus jeunes.

Dans notre recherche, les pratiques des soins du corps sont
différentes d’une génération à l’autre, surtout en ce qui
concerne les pratiques du cosmétique. En Chine comme
ailleurs, il existe une transmission des techniques du corps
pour le lavage du corps, la toilette ou les sports.
Cependant, pendant la période de pénurie (après
l'établissement de la Chine et avant la Réforme et
l'Ouverture en 1979) et celle de la révolution culturelle, les
pratiques du cosmétique étaient très limitées. Il existait
très peu de transmission de techniques du cosmétique
entre mères et filles. Les jeunes filles de l'époque ont
appris plus tard, au moment du développement de la
société et de l’offre abondante de produits sur le marché,
les techniques d'utilisation des cosmétiques par d'autres
moyens comme les émissions de télévision, les magazines
ou Internet. Il y a eu rupture dans la transmission des
techniques du cosmétique. Pourtant, cela ne veut pas dire
qu'il n'y a pas de transmission des techniques des soins du
corps. Les connaissances des soins du corps par le
massage, les aliments ou d'autres traditions sont bien
transmises. Pour la génération des femmes ayant été
jeunes filles lors de la révolution culturelle et qui ont
aujourd’hui des pratiques du cosmétique, nous avons
constaté l’émergence d‘une transmission des techniques
cosmétiques à leur enfant. Cette peut être soit
une initiation volontaire de la part des mères, soit une
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