PRATIQUES PROFESSIONNELLES ET USAGE DES ÉCRITS ÉLECTRONIQUES

De
Publié par

Autour du Web, les usages du courrier électronique, des forums de discussions, des bases de données, des moteurs de recherche font couler beaucoup d'encre. Nous nous intéressons ici aux pratiques professionnelles de ces outils de communication, en particulier celles du courrier électronique. Comment des professionnels insèrent-ils ces outils dans leur pratiques ? Que transforment les professionnels avec leur aide ? Quelles portes ouvrent-ils ou non ?
Publié le : mardi 1 janvier 2002
Lecture(s) : 299
Tags :
EAN13 : 9782296277922
Nombre de pages : 236
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

PRATIQUES PROFESSIONNELLES ET USAGES DES ÉCRITS ÉLECTRONIQUES

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire-, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Sylvie LAGNIER, Sculpture et espace urbain en France, 2001. Françoise MONCOMBLE, La Déliaison, Harlem, Youssef, Ylmaz et les autres, la politiqe de la ville en question?, 2001. José ROSE, Profession quasi-chercheur, 2001. Gilles ASCARIDE et Salvadore CONDRO, La ville précaire, 2001. Sylviane FEUILLADIEU, Projets de lycées: orientation et projets en classe de seconde générale et technologique, 2001. Ouvrage coordonné par Christian AZAÏS, Antonella CORSANI, Patrick DIEUAIDE, Vers un capitalisme cognitif, 2001. DUBOIS Michel et Antoine-Lutumba NTETU, Du travail à la retraite anticipée: profils et parcours d'un groupe de travailleurs, 2001. COENEN-HUTHER Jacques, A l'écoute des humbles: entretiens en milieu populaire, 2001. BAILLET G. Dominique, Les grands thèmes de la sociologie du sport, 2001. AMOUROUS Charles, BLANC Alain (dir.), Erving Goffman et les Institutions totales, 2001.

Florence Bailly, Martine Blanc, Thierry Dezalay et Catherine Peyrard

PRATIQUES PROFESSIONNELLES ET USAGES DES ÉCRITS ÉLECTRONIQUES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~ L'Harmattan, 2002
ISBN: 2-7475-1924-4

Cette recherche a pu être conduite grâce à un financement du CNET

(Centre National d'Études des Télécommunications), contrat n° 951WO19. Ce travail a donné lieu à la rédaction d'un rapport final, rendu en mars 1999.

Introduction
Internet et ses divers usages ont envahi l'univers quotidien de nos media. Bien sûr nombre de revues spécialisées ont fleuri. Même nos journaux quotidiens nous initient, nous tiennent informés au jour le jour des progrès et des hoquets des internautes, ces nouveaux voyageurs immobiles. Certains publient même des suppléments hebdomadaires réguliers. Le surf de site en site, le courrier électronique et, maintenant, le commerce électronique ne semblent plus avoir de secret pour chacun et être accessibles à tous. Pourtant nous sommes en droit de nous demander si la couverture médiatique correspond à l'ampleur des usages. La bataille des chiffres fait rage: le nombre des internautes, de l'ampleur et la nature de leurs usages dépendent les paris sur la « profitabilité » des entreprises qui leur fournissent les services et les jeux de la bourse, les montagnes russes du Nasdaq. Le réseau est né de préoccupations militaires; le monde universitaire des sciences «dures» s'en est emparé depuis le début, les sciences humaines et sociales plus récemment. Aujourd'hui tous les secteurs de la société sont concernés. Tous les acteurs des sphères domestique et privée, des associations, des institutions et des entreprises sont conduits de manière plus ou moins lâche ou pressante à se poser la question de leur connection au réseau. La pression est forte et diverse: faire comme les autres, ne pas être en retard sur les autres pour entrer de plain pied dans la société de communication, ne pas manquer une opportunité, faciliter les liens, mettre à disposition, entrer dans la modernité, etc. Nous pouvons donner quelques chiffres mais il faut le faire avec prudence comme le rappelle Michel Elie, responsable de l'Observatoire des usages d'Internet, dans une tribune du Monde interactif daté du Il octobre 2000. Le site d'information Internet du Premier ministre, en octobre 2000, annonce un chiffre de 5,4 millions d'internautes fin 1999. Il rapporte cependant un chiffre plus élevé donné par Médiamétrie : le baromètre Internet évalue à 7

plus de 7 millions les internautes de plus de 15 ans, soit 15 % de la population. Cependant ce dernier chiffre est à mettre en rapport avec la fréquence de connexion des internautes. Si 30,8 % d'entre eux se connectent tous les jours ou presque, 30,2 % ne se connectent qu'une fois par mois ou moins. Le champ de l'analyse des pratiques sociales d'Internet est à la fois vaste mais se présente aussi certainement de façon très contrastée. Il y a ceux, minoritaire dans la population, pour qui la pratique d'Internet est déjà routinière, ceux pour qui elle est seulement très occasionnelle. Cependant le rythme de diffusion des accès va bon train et les politiques publiques y contribuent largement de multiples façons. Elles mettent à disposition du public des informations: ces trois dernières années 1600 sites Internet publics ont été créés; les textes officiels sont consultables en ligne. Elles contribuent à équiper les agents des administrations et des collectivités publiques: aujourd'hui, selon la MTIC (Mission interministérielle des technologies de l'information et de la communic'!tion) le taux d'équipement en micro ordinateur des agents de l'Etat a atteint 86 % et 75 % des postes disposent d'un accès à une messagerie et d'un navigateur, c'est-à-dire d'un logiciel d'exploration du réseau Internet. Et dernier exemple, La Poste commence à mettre en œuvre son projet qui vise à permettre à chacun de posséder une adresse électronique en mettant en place des bornes « cyberposte » dans les bureaux de poste qui drainent chaque année un milliard de visites. Du côté des entreprises, le site du Premier ministre annonce que le nombre de PME-PMI connectées à Internet serait passé de 40 % à 61 % entre 1998 et 1999. Dans le travail ici présenté, nous nous sommes intéressés aux seules pratiques professionnelles construites autour des réseaux et en particulier autour de la production, de la circulation et du stockage des écrits électroniques. Dès lors ce propos introductif vise deux objectifs. En premier lieu, il s'agit d'inscrire notre recherche au sein des questions que se pose la communauté scientifique autour des questions du travail et de ses transformations. D'une part, nous partageons certains constats avec une large part de cette communauté. Nous les rappellerons puisqu'ils constituent l'arrière-plan de notre travail. D'autre part, nos préoccupations portent sur un domaine particulier: la construction des groupes socioprofessionnels et de leurs savoirs. Dans le cadre de ce travail, nous l'avons envisagée à partir des pratiques construites autour 8

des écrits professionnels et de leurs transformations en mettant l'accent sur l'arrivée d'un nouveau medium, le courrier électronique. Dès lors nous avons rencontré les travaux de ceux qui mettent au cœur de leurs recherches les pratiques d'écriture et plus largement les pratiques langagières. Nous donnons à ce dernier terme une acception large, communication verbale écrite et orale et également non verbale. Nous rendrons donc compte de ces proximités mais également des voies que nous nous proposons d'explorer. En second lieu, nous voudrions présenter les auteurs qui nous ont aidés à avancer, à penser tout au long de ce travail. Ils sont nombreux mais nous avons choisi de faire partager tout d'abord la démarche de deux auteurs, Anthony Giddens et Jack Goody, par ce que nous avons appelé un parcours de lecture dans la deuxième partie de cette introduction. Ils constituent pour nous les clés de voûte de ce travail. D'autres sont présentés dans un second parcours de lecture à la fin de l'ouvrage. Ils en constituent également des pierres fondatrices. Le lecteur peut choisir de pass~r ces présentations. Il peut y revenir à son choix, à son rythme. A lui, en fonction de ses intérêts, de choisir son mode de lecture.

1. Acquis, positionnements

et voies à explorer

La sociologie du travail s'est construite en référence à l'analyse du rapport salarial. Tout d'abord, elle a privilégié le travail ouvrier industriel, archétype de l'activité soumise au rapport salarial; puis elle s'est tournée vers d'autres activités. Cette expression renvoie à une série d'éléments qui caractérise les conditions de l'usage d'un temps de travail acheté par un salaire. Entrer en emploi en contrepartie d'un salaire, c'est accepter que les conditions d'usage de son temps de travail soient définies par ceux qui versent le salaire. Ce lien général de subordination est relayé, actualisé et précisé dans et par l'organisation de l'entreprise ou de l'institution qui salarie. Lors de son embauche le salarié, de par sa formation, son expérience, l'état du marché du travail, est classé dans une catégorie socioprofessionnelle. Chaque organisation affecte à chacune d'elle une valeur et une position dans un système stratifié et hiérarchisé. Cette affectation ne dépend pas que de son propre choix. Ce dernier renvoie aux hiérarchies en vigueur dans la société globale, aux normes produites dans l'appareil de 9

formation, aux conventions collectives négociées dans chaque branche, etc. L'organisation de l'entreprise, c'est-à-dire, la division et la répartition des différentes activités, responsabilités, leurs combinaisons, configurent, pour chacun, les conditions d'exercice de son métier, de sa professionnalité, de sa fonction. Dès lors nous inscrivons cette configuration des conditions d'exercice des activités de travail au cœur de la construction de notre objet de recherche, la compréhension des usages du courrier électronique. En conséquence, s'il y a bien des usages, ceux-ci ne peuvent être décryptés en dehors de ces configurations. 1.1 Les constats partagés Ces dernières années la sociologie du travail a établi un certain nombre de constats sur les conditions d'exercice des activités qui font état de mouvements contraires. 1.1.1 Des tendances convergentes: conditions d'exercice des activités vers l'unification des

Les observations que nous avons effectuées sur le terrain entrent en écho avec maintes analyses des évolutions du travail et du système productif [Durand 1993, de Coninck 1995, Veltz 1996]. Les activités de travail sont traversées par des mouvements convergents visant à rationaliser la production des biens et services afin d'accroître la compétitivité. Les contraintes s'imposent partout fortement. Elles gagnent des fonctions qui se situaient en marge des activités de proquction de biens ou de services proprement dits (fonctions Etude, Documentation, Recherche). Ces activités s'inscrivaient dans une temporalité différente et étaient naguère épargnées par la pression. De Coninck remarque que si le souci concernant la qualité et les délais existe depuis longtemps, ce qui est nouveau en revanche, c'est l'extension d'une pression à tous les salariés. Les salariés interrogés font souvent état des contraintes qui pèsent sur l'accomplissement de l'activité. Plusieurs sortes en sont évoquées: celles qui portent sur le temps, le délai, la rapidité, la réactivité; celles qui touchent à la qualité des services ou des produits (qui elle-même inclut d'ailleurs la question du temps) ; celles enfin relatives à l'économie de moyens, de temps (à nouveau), de déplacement1. Les avantages du courrier 1 Alors qu'une grande partie de la compétitivité se joue sur la question des coûts,
10

électronique sont référés à ces contraintes. Le fait que celles-ci sont souvent évoquées au détour d'une phrase tendrait à montrer combien ont été intégrées les nouvelles normes de travail. Cette volonté des directions de mobiliser les salariés dans l'ensemble des activités de travail s'accompagne d'un recours croissant à l'écrit qui doit être replacé dans l'évolution longue de l'écrit dans nos sociétés. J. Goody [1986] a montré que" le contenu de la tradition écrite (ce qui est stocké sous une forme écrite) s'élargit sans cesse". Cette tendance profonde et ancienne se trouve fortement stimulée par les transformations du modèle productif: l'écrit apparaît comme l'un des instruments" de l'extension de la rationalité à l'ensemble des activités " [de Coninck, 1995]. La construction des usages du courrier électronique doit s'envisager dans ce cadre. On peut remarquer en effet que des activités qui auparavant étaient prescrites oralement le sont de plus en plus souvent par écrit. La rationalisation, dont le recours croissant à l'écrit n'est que l'une des formes, va dans le sens d'une unification des conditions d'exercice des activités. Ces conditions vont-elles agir sur la construction d'usages des technologies de l'information et de la communication, du courrier électronique en particulier, et comment? 1.1.2 Des tendances centrifuges: vers l'éclatement des pratiques? D'une fonction à l'autre, on rencontre des situations sensiblement différentes. Nos observations montrent une tendance à l'éclatement des pratiques d'usages des outils d'information et de communication ou, plus exactement, un mouvement de diversification de ces pratiques qui paraissent se morceler dans des formes très variées, plutôt que converger vers un modèle unique ou quelques grands modèles. Tout se passe en effet comme si la dynamique de rationalisation se trouvait interprétée par chacune des fonctions qui la traduirait dans ses pratiques et ses logiques, ou, en d'autres termes, que deux forces agissent, dont la conjugaison donne naissance à des formes originales. Les usagers construisent en effet des usages très variés, adoptent des pratiques qui semblent se différencier infiniment. On ne repère
il est rare que les interviewés mettent en avant l'économie financière que permettrait éventuellement l'usage de telle ou telle technologie. Il

pas de standard dans les usages. Certes, comme il a déjà été noté, la faiblesse ou même l'absence des prescriptions en provenance des directions ne contribue pas à construire des usages homogènes. Lorsque s'exprime une claire volonté de voir se développer au sein de la direction l'usage de la communication via le courriel, les membres de l'équipe dirigeante déclarent s'efforcer d'utiliser celuici. Mais se conformer à cette injonction du directeur ne signifie pas adopter des pratiques semblables, et les formes d'usages ne peuvent pas pour autant être classées dans un modèle dominant. Du moins cette question ne doit-elle pas s'envisager sans considérer les autres pratiques de communication. L'empilement de technologies pouvant assurer des fonctions semblables constitue très probablement un puissant facteur de différenciation des pratiques. Cela signifie que ce sur quoi portent les différences ne se situe pas tant au niveau des pratiques d'usages d'un outil que sur la combinaison des usages de plusieurs outils. Les services sont équipés de technologies. Les salariés disposent d'outils sur leur bureau ou à proximité, dans le service. Ils peuvent les ignorer, tendance qui reste momentanée, leur préférant des technologies qu'ils maîtrisent bien. La plupart du temps, la direction ne supprime pas des outils dont les fonctionnalités seraient devenues inutiles du fait qu'elles se trouvent sur les technologies plus performantes. Le nouvel outil s'ajoute aux précédents et vient enrichir l'éventail des possibilités qui s'offrent aux salariés. Cela explique que son usage engendre de nouvelles pratiques qui ne se substituent qu'en partie aux précédentes. Plusieurs outils capables grosso modo de remplir des fonctions identiques sont disponibles. Il peut s'agir de technologies de l'écrit, qui sont mises en quelque sorte en concurrence dans la mesure où s'offre un choix au salarié, comme le fax et le courriel. Mais il peut s'agir aussi de technologies de l'oral comme la messagerie téléphonique, qui peut être remplacée par une messagerie écrite. Comme on l'a déjà noté, l'installation d'une technologie ne supplante vraiment que rarement une ancienne. Le courriel n'a pas rendu le fax obsolète, et ce dernier n'a pas signé la disparition du courrier papier, contrairement à ce qu'avaient présagé certains analystes. Malgré la faiblesse des incitations directes telles que celles dont nos interlocuteurs font état (ni prescription, ni formation n'accompagnent l'installation), les salariés utilisent les technologies qui sont mises à leur disposition. Ils le font en les 12

pliant à leurs besoins. Ils n'exploitent pas forcément toutes les fonctionnalités de l'outil. Le recours au courriel n'est pas toujours couplé à l'interrogation des sites sur le web. La pratique du courrier électronique peut se cantonner à l'échange de messages courts et utilitaires, par exemple pour indiquer les dates de réunion, et ignorer la transmission de fichiers attachés. De nombreux cas de figure sont observables, les pratiques d'usages sont multiples et variées. Comme nous l'avons déjà noté, elles sont très souvent référées aux contraintes qui pèsent sur le travail. Résumons-nous. L'activité se trouve caractérisée par un double phénomène: d'une part, une contrainte de plus en plus étendue, pesant fortement sur l'activité des salariés dans tous les secteurs, atteignant toutes les fonctions; d'autre part, et presque paradoxalement, une relative autonomie qui porte non sur les objectifs généraux, qui sont définis par les directions, mais sur" le mode de construction et d'usage des règles de deuxième rang qui permettent de parvenir à ces objectifs" [de Coninck 1995, p. 54]. Autrement dit, les salariés ont une obligation de résultat, non de moyens. Cette autonomie les autorise à se composer une panoplie d'outils qui paraît souvent très personnelle dans la mesure où elle diffère de celle du voisin, et dont ils semblent user librement - du moins est-ce ainsi qu'eux-mêmes présentent leurs pratiques. 1.2. Positionnements et voies à explorer: avec le geste la parole, avec la proximité la distance Une fois ces éléments mis en perspective, on doit encore dire que travailler, c'est participer de façon consciente à, au moins, une partie de l'objectif de l'entreprise ou de l'institution; c'est gagner des marchés, former les salariés, produire de la connaissance, soigner des malades, participer à la production des marchandises. Du fait de son attention initiale au travail industriel, la sociologie du travail, traditionnellement, lorsqu'elle analyse comment des groupes professionnels participent à ces productions, a donné une place prépondérante à deux dimensions des conditions d'exercice de la situation du travail salarié. D'une part, elle a mis l'accent sur la situation des corps dans l'atelier, sur l'analyse de la construction/déconstruction des gestes professionnels. D'autre part, elle a privilégié les situations de proximité, de co-présence pour s'exprimer comme Giddens. L'atelier a été l'espace premier de l'analyse du comment on travaille ensemble. Depuis quelques années, des sociologues mais aussi plus largement des chercheurs 13

en sciences sociales remettent en cause par leurs travaux cette double limitation. Les pratiques langagières sont explorées ainsi que les relations de travail à distance. On renoue ainsi avec les enseignements d'André Leroi-Gourhan. On devient peut-être ainsi plus sensible aux analyses d'Anthony Giddens concernant la distanciation spatio-temporelle. La communauté a certainement plus avancé son travail en ce qui concerne les pratiques langagières. Nous situons notre travail dans cette participation à ce double renouvellement. 1.2.1 La part langagière des activités de travail Il ne s'agit ici de dresser un tableau exhaustif de l'histoire de la prise en compte des pratiques langagières mais plutôt d'en donner quelques repères qui nous paraissent compter. Les analyses de la division du travail, de la coopération sont ancrées dans l'atelier en commençant par Adam Smith et en continuant par Karl Marx. Ils analysent tous deux la séparation (manufacture d'épingles) ou la spécialisation (manufactures de carrosses) des tâches produites par son développement. Marx continuera l'analyse pour la fabrique, l'industrie moderne mue par la machine à vapeur. Le métier est tout dans le corps discipliné, soumis au machinisme. L'activité langagière n'a pas sa place. Même celui qui aura cru au rôle historique de la classe ouvrière dans la transformation du monde ne l'entend pas. Il faut dire que le bruit des machines est assourdissant et la volonté de délégitimation de la parole ouvrière puissante. Si Smith reconnaît encore un rôle aux ouvriers dans le processus d'amélioration des machines, celui-ci est déclinant, les techniciens prennent le relais. Et de fait il dévalorise l'apport des ouvriers en affirmant que leur motivation trouve ses sources dans la paresse. Tout le XIXe siècle est parcouru par cette question, comment faire pour éviter que les ouvriers se soustraient au travail. Déjà le XVIIIe siècle avait cru les astreindre au travail en les enfermant dans les manufactures. Cela n'avait pas suffi. La parole ouvrière est flânerie pendant le temps de travail, débauche et subversion en dehors. Le taylorisme est un moment particulier, mais seulement un moment, dans ces longs processus de parcellisation du travail et de dé-légitimation de la parole ouvrière. Ils ne commencent pas avec lui. Néanmoins, les regards des sociologues du travail se tournent en priorité vers l'analyse des industries soumises au taylorisme, les industries mécaniques. Tout se passe comme si le projet taylorien avait définitivement abouti. Les activités langagières ne sont pas 14

perçues. Ou plus exactement, elles sont dorénavant analysées en tant qu'activités langagières prescrites puisque la grande innovation de Taylor est de séparer l'acte d'exécution de sa conception. Depuis fort longtemps, même les ouvriers à domicile avaient perdu la maîtrise de la conception des produits qu'ils devaient fabriquer. Dorénavant, les ouvriers n'ont plus la maîtrise de l'acte de travail, celui-ci est défini dans les bureaux des méthodes. Les ouvriers vont devenir des exécuteurs et éventuellement des lecteurs des gammes de travail prescrites. Ce travail de lecture prescrite ne suscite que peu d'intérêt. Il faudra attendre le début des années quatre-vingt pour que les travaux autour des savoir-faire posent la question des limites de la prescription, aidés en cela par ceux concernant les transferts de technologies: les descriptions technologiques et les cahiers des charges ne suffisent pas pour faire fonctionner les usines. Pourtant, l'un des fondateurs de la sociologie du travail contemporaine, Pierre Naville [1963], pose la question du retour possible du monde de la production dans celui humain, général du langage. «En effet, si le fonctionnement d'un système de production tend à ressembler à l'expression ou l'émission d'un langage, il s'ensuit que l'industrie, au sens le plus large, tend aussi à réintégrer une sphère d'où elle semblait s'être expulsée ellemême: celle du maniement humain des signes». Cependant, il le fait à partir d'une dimension particulière du travail, «le glissement des fonctions humaines vers une lecture ou interprétation des signes », signes associés aux systèmes de production automatisés. C'est en lecteur et interprète du système des machines qu'est perçu l'ouvrier, c'est déjà beaucoup. La piste sera poursuivie par Yvette Lucas [1974]. C'est à partir du domaine de la sociologie rurale que Jean-Pierre Darré [1984] et les travaux de l'équipe du GERDAL éclairent pour nous d'une façon renouvelée la question de la part langagière des pratiques professionnelles. Il montre comment des professionnels, partageant des conditions d'exercice proches, construisent au travers des chaînes de dialogue des façons de voir et de faire avec le monde, avec leur monde. Dès lors les façons de faire des agriculteurs ne sont pas analysées comme autant de résistances ou de capitulations face au monde des techniciens de l'agriculture mais comme la construction de normes professionnelles légitimes.

15

En 1987, Anni Borzeix, lance la question dans le champ de la sociologie du travail. A l'occasion de l'analyse des réunions d'expression directe liées à la loi, dite Auroux, de 1982, Borzeix entend «prendre des faits de langue comme des faits sociaux. » L'expression directe est considérée non seulement pour ce qu'elle dit mais pour ce qu'elle accomplit. En 1988, le réseau Travail et langage est créé. Lorsqu'en 1998, à l'occasion du colloque Langage(s) et travail: enjeux de formation, Borzeix fait le bilan de ses dix ans d'existence, elle met en avant plusieurs éléments intéressants à rapporter ici. D'une part, le réseau comporte un fort caractère pluridisciplinaire; d'autre part, pour les diverses disciplines représentées, la dimension langagière des activités de travail est un angle mort de la connaissance et enfin, depuis la création du réseau, la question de l'intérêt de l'analyse des pratiques langagières au travail est devenue évidente pour une large part de la communauté. Borzeix évoque trois arguments pour expliquer la part croissante des activités langagières et l'intérêt qui leur est porté. Le premier concerne l'inflexion de l'économie vers les services et en particulier le développement des services directs aux personnes. Le second souligne la généralisation ces douze dernières années des technologies de l'information et de la communication. «Elle accentue l'imbrication des formes et des supports qu'il faut savoir maîtriser pour travailler aujourd'hui [...] » [1998, p. 33]. Enfin, elle met l'accent sur le fait que « les nouvelles formes d'organisation de la production, à l'intérieur et entre entreprises, mettent en avant des exigences nouvelles de coordination et de communication qui font une place de choix aux activités langagières» [1998, p.33]. Deux autres communications à ce même colloque contribuent également à ce bilan. Dans l'une, Josiane Boutet reprend cette question de la transformation du statut des activités langagières dans le passage entre les formes tayloriennes et les nouvelles formes faisant place au management participatif, de la négation à la sollicitation. Elle fait remarquer que la négation ne signifie bien sûr pas son absence d'existence. L'organisation taylorienne ne peut empêcher au moins l'activité de langage pour soi. Nous verrons que cette activité langagière pour soi occupe toujours une place de choix quelles que soient les formes d'organisation. Des auteurs situés dans des horizons différents convergent, de même, vers ce constat de la parole sollicitée: Frédéric de Coninck [1995], Philippe Zarifian [1996]. En outre, Boutet, dans une contribution à un ouvrage collectif [1998, pp. 153-164], sur la base de cette 16

transformation, soutient qu'à la rationalisation du geste a succédé celle du langage [1998, p. 160]. Partageant cette hypothèse, nous montrerons qu'un processus de rationalisation des rencontres est également à l'œuvre. Dans l'autre communication, Michèle Lacoste souligne deux éléments que viennent rencontrer nos travaux. En premier lieu, parole et écriture ne sont pas à considérer en opposition. «De plus en plus, la parole et l'écriture ne se remplacent pas, elles se combinent et chacun doit passer de l'un à l'autre» [1998, p. 41]. En second lieu, les pratiques langagières ont à voir avec la construction des savoirs professionnels. 1.2.2 Proximité et distance Le travail à distance, le télétravail a déjà fait couler beaucoup d'encre. Dans ces premiers travaux, il s'agissait essentiellement du travail fait à domicile pour un employeur. Le lien a été tout d'abord, le service postal classique, l'échange de papiers, l'échange de disquettes informatiques puis maintenant le téléchargement des fichiers via le réseau téléphonique. Nombreux étaient les arguments avancés pour montrer que cette forme de mise au travail ne pouvait que se développer: le prix des bureaux élevés, les temps de transports trop longs, la commodité d'organiser son temps de travail en conformité aux rôles sociaux attendus. Pour les femmes il était dit qu'elles pourraient ainsi plus aisément concilier leurs rôles familial et professionnel et, pour les hommes, que cela satisfaisait davantage leur esprit d'indépendance. Les travaux ont montré que l'explosion tant annoncée n'avait pas eu lieu et que les raisons avancées n'étaient pas aussi évidentes qu'elles le paraissaient. Pour notre part, nous nous intéressons à d'autres processus. Il s'agit ici d'éclairer: la distance construite alors que les relations professionnelles s'exercent dans des espaces géographiques proches, la proximité retrouvée alors que les espaces géographiques de travail sont distants et la proximité reconstruite alors que les rythmes de travail ne sont pas concordants. Michèle Lacoste [1998, p. 41] pose la question proximité/distance dans la perspective des changements de cadre de la production de la parole. Le couple proximité distance constitue alors un des axes de ce qu'elle nomme les formats de la communication. Cependant, de façon largement dominante, les chercheurs qui s'intéressent aux pratiques langagières situent leurs analyses dans l'ici et le maintenant. Or l'ensemble de nos travaux récents montre que les situations de travail font une part de plus en plus large à la relation 17

à distance. Les moyens de communication et leur renouvellement offrent des supports de plus en plus variés qui potentiellement ouvrent les situations de travail sur des situations communicationnelles permettant l'enchâssement de la présence et de l'absence, de la proximité et de la distance. Déjà lors d'un travail récent sur l'usage en milieu professionnel des moyens de communication mobiles [Mayère et alii, 1997], nous avons été confrontés à ces situations de travail dans lesquelles présence et absence s' entremêlent. Nous avons alors montré comment les salariés organisent leur présence aux autres entre deux pôles en tension: celui de la mise à disposition et celui de la mise à distance. Dans la prise en considération des écrits professionnels et en particulier des écrits électroniques, la question de la construction de la disponibilité se prête à être approfondie. Nous faisons l'hypothèse que l'arrivée de ces nouveauX moyens de communication déstabilisent les manières de travailler ensemble, déstabilisent les ajustements construits par chacun entre ses propres rythmes et ceux des autres, et enfin déplacent la capacité de chacun à les reconfigurer.

2. Parcours de lecture...
2. 1. Les apports de Jack Goody: présentation,
reprises, inflexions et poursuites Il s'agit ici de présenter des travaux de Jack Goody de façon synthétique et orientée en fonction de notre objet de recherche. Nous présenterons d'abord le concept premier que construit l'auteur: à savoir celui de technologie intellectuelle. Nous l'examinerons sous ses deux dimensions: II de capacité à explorer autrement notre rapport au monde et 21 de capacité à agir sur l'organisation de notre rapport au temps et à l'espace. Puis nous déclinerons un certain nombre de questions repérées par Goody. Enfin, nous nous interrogerons sur les inflexions qu'apportent les caractéristiques des écrits électroniques concernant deux traits spécifiques liés pour J. Goody à l'écriture: l'introduction de la fixité et la nature du stockage. Nous terminerons la lecture par des chemins qui nourrissent la compréhension des rapports entre le développement des différentes formes de l'écrit, la différenciation sociale et les rapports de domination.

18

Jack Goody est anthropologue. Son intérêt pour l'écriture est ancien. Il a écrit un premier article en 1963, « Les conséquences de l'alphabétisation », en collaboration avec Ian Watt. Il s'agissait alors de commencer à comprendre ce qui change dans les sociétés orales avec l'introduction de l'écriture: les notions d'histoire, de passé et de lieu. Son intérêt s'est maintenu sur quatre décennies: La Raison graphique [1977, 197] ; La Logique de l'écriture (1986) ; Entre l'Oralité et l'écriture [1993, 1994]. Il ne s'agit pas ici de tenter un résumé exhaustif des analyses élaborées par J. Goody mais de reprendre les éléments qui nous semblent pouvoir éclairer notre cheminement. Les questions qu'il pose, les voies qu'il suit, les difficultés qu'il pointe sont autant de pistes à explorer. Si l'on s'attarde sur sa biographie, on se rend compte que cet intérêt plonge ses racines dans une expérience acquise dans les camps de prisonniers lors de la seconde guerre mondiale: vivre

sans ouvrages ou avec très peu. De l'homme entouré d'une
multitude de livres, il passe à une sévère pénurie. Il retire de cette partie de sa vie une série de questions concernant les implications de la disponibilité ou non de l'écrit, ses conséquences sur la mémorisation, la remémoration. Cette attention à la présence ou non d'un moyen de communication particulier va le conduire à intervenir de façon tout à fait particulière dans la question qui retient les générations successives d'anthropologues, à savoir comment changent les modes de pensée dans le temps et dans l'espace. Les réponses proposées, de LévyBruhl, opposant démarches pré-logiques et logiques, à LéviStrauss, opposant pensées sauvage et domestiquée, ne satisfont pas J. Goody. Il leur reproche leur relativisme culturel, leur ethnocentrisme qui les conduit à introduire, dans chaque cas, un partage entre « eux» et « nous». J. Goody va proposer de mettre l'accent sur les éléments matériels «qui accompagnent le processus de domestication de l'esprit» [1979, p. 46]. Pour lui, les différents moyens de communication ne sont pas seulement une expression de la pensée, ils en conditionnent également les formes à venir. Dans cette perspective, l'écriture n'est pas redondance vis à vis de la parole, c'est également une porte qui s'ouvre vers de nouvelles possibilités de comprendre le monde, ce qui est dit sur le monde. J. Goody range alors l'écriture, ses différentes formes, dans une catégorie 19

qu'il nomme «technologie intellectuelle ». De fait, lorsque J. Goody énonce sa thèse dans le premier chapitre de La Raison graphique, la traduction nous donne alors de façon concourante trois expressions pour désigner le langage ainsi que les différentes formes de «la réduction de la parole à des formes graphiques» [1979, p. 48]. Sont employés les termes moyens de communication, technologie intellectuelle et technologie de l'intellect. Dès le début du deuxième chapitre de l'ouvrage Entre l'Oralité et l'écriture ce chevauchement des termes est repris: «En sorte que nous ne devons pas penser à une simple opposition binaire entre l'oral et l'écrit, mais à toute une suite de modifications qui doivent être définies en termes de moyens de communication (ou de ce que j'ai aussi appelé la technologie de l'intellect) et du mode de communication; par cette phrase sibylline j'entends indiquer des éléments de l'organisation sociale et de l'idéologie qui peuvent empêcher ou favoriser l'adoption d'une technologie spécifique, l'actualisation de toutes ses potentialités et l'occasion de son évolution ultérieure» [1994, p. 75]. Ce va-et-vient entre les termes peut s'expliquer peut-être par le fait que dans ses écrits J. Goody revient sans cesse sur deux possibilités spécifiques à l'écriture qu'il considère comme essentielles: la capacité de stockage dans le temps et dans l'espace et la capacité d'explicitation, les deux se confortant l'une l'autre. Dorénavant nous parlerons de technologie de communication lorsque nous voudrons rendre compte de la capacité de stockage de l'écriture et nous parlerons de technologie intellectuelle lorsque nous voudrons rendre compte de la capacité d'explicitation. Deux termes pour différencier, spécifier deux dimensions de l'écriture: les différentes formes de l'écriture sont à la fois technologie de communication et technologie intellectuelle. 2. 1. 1. Écriture, explicitation et développement des systèmes de connaissances et des institutions L'aspect le plus connu des travaux de Jack Goody réside dans le rapport qu'il établit entre la disponibilité de formes graphiques du langage et le développement des différents systèmes de, savoirs et des diverses institutions, à commencer par celle de l'Etat. C'est donc lorsque nous voudrons mettre l'accent sur les implications de l'écriture dans ce domaine que nous parlerons de l'écriture comme technologie intellectuelle. 20

Il faut entendre par-là les techniques qui constituent pour l'individu des ressources qui lui permettent d'agir sur ses capacités intellectuelles. Dans le temps et dans l'espace, «les aptitudes de base, au sens psychogénétique, demeurent les mêmes, [...] Mais l'écriture nous offre un instrument capable de transformer nos opérations intellectuelles de l'intérieur [...] ; la capacité dépend de l'interaction entre l'individu et les objets médiatisés par l'écriture» [1994, p. 262]. Pour illustrer ce propos, J. Goody donne l'exemple de la carte, représentation graphique de l'espace: si l'on a oublié la carte, il ne sert à rien de savoir lire les panneaux de signalisation. J. Goody ne semble pas connaître l'article de I. Meyerson, «Le Travail, fonction psychologique» paru en 1955 dans le Journal de psychologie normale et pathologique. Dans cet article, on pouvait lire: «toute technique nouvelle a comme source et comme accompagnement une nouveauté mentale, et toute invention quelque peu importante à son tour réagit sur l'homme, sur l'esprit ». J. Goody a donné à ce qui n'était encore qu'une ébauche, une piste chez Meyerson, une ampleur incontestable. La transcription graphique de la parole va permettre d'enclencher un processus de mise à distance vis à vis du contenu de cette parole. Un travail d'explicitation va pouvoir être engagé. Ce qui est dit peut être repris, manipulé en dehors de la circonstance de l'acte de parole. Il est alors possible d'analyser ce qui est dit en dehors du cadre de la co-présence et du flux du discours. Il est alors possible de mettre au jour le déroulement de l'argumentaire, ses éventuelles failles ou contradictions. L'écriture facilite le développement de la logique, des formes syllogistiques du raisonnement. De même, l'écriture permet le développement des pratiques de classification. Les premières sociétés à posséder l'écriture ont laissé de nombreux matériaux écrits sous formes de listes. J. Goody distingue trois types fondamentaux de listes. Le premier type est la liste rétrospective qui inventorie des événements extérieurs (liste des rois). Le second consiste en la liste inventaire: il s'agit d'une sorte de guide pour l'action à venir. On barre ses éléments au fur et à mesure du déroulement de l'action. Le troisième type est la liste lexicale. Les historiens allemands, qui dès 1955 les ont étudiées, parlent de Listenwissenschaft. Il s'agit d'inventaires de concepts, de listes décrivant des catégories à partir 21

desquelles le monde est ordonné. Leur transformation dans le temps montre que leurs producteurs les ont affinées. Le critère principal s'impose peu à peu comme critère exclusif, leurs contenus sont épurés, réorganisés. À partir de ce dernier type de liste J. Goody met en évidence le processus de décontextualisation de la connaissance qui conduit à des formes de plus en plus abstraites des savoirs ou même de la façon de savoir. J. Goody donne l'exemple du comptage dans une société sans écriture. Dans celle-ci on ne compte pas indépendamment des objets à compter. La façon de compter est liée aux objets. Les sociétés à écriture, qui ont produit les tables de multiplication, comptent à partir de procédures homogènes quels que soient les objets à dénombrer. Une part des individus ayant accès à l'écriture orientent le travail sur l'écriture vers des voies très abstraites. Nous voudrions enfin relever quelques remarques de Jack Goody qui nous paraissent importantes pour la suite de notre réflexion. On trouve la première dans son ouvrage La Logique de ['écriture, dans la conclusion du chapitre « La parole de Mammon» consacré à mettre au jour le rôle que joue l'écriture dans le développement de l'économie. «Il est important d'insister sur une propriété majeure de l'écriture, à savoir la possibilité qu'elle offre de communiquer non pas avec d'autres personnes mais avec soimême. Un enregistrement durable permet de relire comme de consigner ses pensées et ses annotations. De cette manière on peut revoir et réorganiser son propre travail, reclassifier ce que l'on a déjà classifié, rectifier l'ordre des mots, des phrases et des paragraphes, au moyen d'opérations qui peuvent maintenant être réalisées plus efficacement par une machine à écrire électronique ou un ordinateur personnel» [1986, p. 91]. Ce travail avec soimême, de réorientation, d'approfondissement est rendu possible du fait de la consignation de la pensée que permet l'écriture. On peut reprendre son travail d'élaboration pour peu que l'on ait jalonné suffisamment son parcours, ajouterons-nous. Cette possibilité du travail sur sa propre pensée liée à la résolution d'activités abstraites ou concrètes nous paraît essentielle. Jack Goody souligne en outre l'importance du support dans la facilité qu'il offre. Nous pourrions seulement ajouter que ce travail de reprise est d'autant plus possible si les «scribes» de chaque période disposent de brouillon. Les scribes égyptiens se servaient des plaques d'argiles que la nature disposait à leurs pieds 22

abondamment et gratuitement. Aujourd'hui le papier est également disponible en quantité mais moins de cent ans en arrière cela n'était pas le cas. L'ordinateur personnel, l'augmentation de ses capacités de mémoire rendent l'accessibilité aux brouillons et à leur archivage quasiment infinie. Dans tous les cas ce n'est pas seulement les mondes extérieurs que l'on classe, c'est son propre monde, ou plus exactement les mondes extérieurs sont retravaillés par l'entremise du monde intérieur. La deuxième série de remarques, qui se trouvent dans le chapitre «La connaissance de l'écriture: analyse sociologique et analyse psychologique» de l'ouvrage Entre l'Oralité et l'écriture, précise la première remarque et lui donne une consistance particulière. L'auteur reprend dans ce chapitre une discussion qu'il a avec les psychologues. Pour Jack Goody on ne saurait attendre de l'acquisition de l'écriture des changements immédiats au niveau des aptitudes de base, qui pourraient être décelés par des tests psychologiques. On ne naît pas brutalement au monde de l'écriture, on s'inscrit progressivement dans la tradition écrite, puis on y contribue, en s'appuyant sur les connaissances écrites et / ou transmises oralement. Il note: « La tradition écrite, le savoir accumulé, engrangé dans des documents aussi bien que dans l'esprit, [...] c'est cette variable qui intervient entre la maîtrise d'une technique et les opérations cognitives» [1994, p. 231]. Les mondes extérieurs ont déjà été classifiés et le nouvel alphabète puise tout autant dans ces classifications que dans les techniques d'apprentissage de l'écriture pour construire ses nouvelles capacités intellectuelles. En fin de chapitre il énonce: « [...] les aptitudes de base, au sens psychogénétique, demeurent les mêmes [...]. Mais l'écriture nous offre un instrument capable de transformer nos opérations intellectuelles de l'intérieur; ce n'est pas simplement une question de compétence au sens limité, mais un changement dans les capacités. La capacité dépend de l'interaction entre l'individu et les objets médiatisée par l'écriture» [1994, p. 262]. Nous reviendrons plus tard sur la question de l'accès à la tradition écrite lorsque nous aborderons la question de la hiérarchisation sociale mais retenons déjà de ce retour sur ces deux remarques que la capacité au travail d'élaboration que nous conduisons en communiquant avec nous-mêmes via l'écriture dépend de l'interaction entre nous et les objets que vous voulons saisir. Elle dépend de notre rapport à ces objets, de notre plus ou moins 23

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.