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PRÉCARISATION DU TRAVAIL ET LIEN SOCIAL

De
349 pages
Précarisation du travail et exclusion sociale sont indissociables, se renforcent mutuellement. Exploitation, exclusion et délitement du lien social forment les pièces d'un même puzzle. Ces processus, d'abord à l'œuvre dans le monde du travail, se diffusent dans l'ensemble du champ social (les centres d'hébergement, les centres médico-psychopédagogiques et les hôpitaux psychiatriques). Ce qui est en trop dans la logique marchande et gestionnaire, serait-ce alors l'humain lui-même ?
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PRÉCARISATION DU TRAVAIL ET LIEN SOCIAL

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique DesJ.eux et dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Pascal NICOLAS-LE STRA T, Mutations des activités artistrques et intellectuelles, 2000. Geneviève CRESSON, Les parents d'enfants hospitalisés à domicile, 2000. Arnaud Du CREST, Les difficultés de recruter en période de chômage, 2000. François De SINGLY (dir.), ÊEtre soi parmi les autres, 2001. Dominique REVEL, La précarité professionnelle au masculin et au féminin, 2001. Pierre VERDRAGER, Le sens critique. La réception de Nathalie Sarraute par la presse, 2001. Michèle FELLOUS, À la recherche de nouveaux rites, 2001. Bernard DANTIER, Les sciences de l'éducation, les rapports entre savoirs de l'école, pédagogie et société, 2001. Bernard FUSULIER, Articuler l'école et l'entreprise, 2001. Laurent TALLET, Les trajectoires du pouvoir dans une communauté Maya K'iché du Guatemala, 2001. Jérôme BALLET, L'exclusion: définitions et mécanismes, 2001. Vincent VLES, Service public touristique local et aménagement du territoire, 2001. Sophie MAURER, Les chômeurs en action (décembre 1997-mars 1998),2001. G. Dominique BAILLET, Militantisme et intégration des jeunes d'origine maghrébine, 2001.

Coordonné par Frédéric ABECASSIS et Pierre ROCHE

PRÉCARISA TION DU TRAVAIL ET LIEN SOCIAL

Des hommes en trop?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGroE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlli

@ L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0446-8

Tous nos remerciements n'aurait pu être réalisé.

à Michelle Pétris sans qui cet ouvrage

"Le libéralisme, prêchant la liberté abstraite sans donner aux hommes les moyens d'en user, n'est pas moins liberticide que le "libérisme": car la liberté, pour les requins, de trafiquer, d'échanger, de vendre et de corrompre, c'est aussi, pour les
gueux, la liberté de coucher sur un banc.
"

Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, 3, La volonté de vouloir, Paris, Le Seuil, 1980, p. 33.

INTRODUCTION

INTRODUCTION
Frédéric Abécassis et Pierre Roche

Avec la reprise de la croissance et la baisse continue du chômage, le plein emploi ne serait plus cet objet des Trente glorieuses que l'on croyait à tout jamais réservé à la seule recherche historique mais deviendrait de nouveau une perspective crédible, un objectif politique précis, réalisable à moyen terme, peut-être à l'horizon d'une petite dizaine d'années. Quotidiennement, les médias nous invitent à nous réjouir d'une telle embellie économique et, désormais, donnent à voir, sous la lumière crue de leurs projecteurs, les difficultés de recrutement des entreprises. Nul, en effet, ne saurait nier qu'une pénurie de main d'œuvre gagne des secteurs toujours plus nombreux: bâtiment, transport, métallurgie, restauration, agroalimentaire, confection mais aussi informatique, électrotechnique... Puisqu'il y aurait sur le territoire national non pas plus mais moins d'hommes qu'il ne faudrait, certains proposent alors, en guise de solution, de recourir de nouveau de façon ouverte à l'immigration. C'est toute une période historique de crise amorcée dès la fin des années 70 qui serait ainsi en voie d'achèvement.

Un ouvrage en trop?
Des hommes en trop? Georges Labica a choisi un tel titre pour la contribution qu'il nous a proposée. Il nous a paru pertinent de le reprendre pour l'ensemble de l'ouvrage, en fait, jusqu'à son point d'interrogation qui ne nous paraît pas moins important que le reste. Mais cet ouvrage Des hommes en trop? serait-il maintenant un ouvrage en trop ou plutôt un ouvrage qui arriverait trop tard, après la bataille? Trop tard, en tout cas, pour celui qui ne peut s'accommoder de l'exclusion et y chercherait des analyses pouvant éclairer utilement sa pratique, voire nourrir sa praxis. D'une manière générale, si l'on concède volontiers que l'exclusion ne disparaîtra pas totalement et, surtout, magiquement, on ne doute guère, par contre, qu'elle perde, compte tenu du retour au plein emploi, son caractère de masse. Pour le dire autrement, pourrait-on lire cet ouvrage seulement pour retrouver le parfum suranné d'une époque heureusement révolue? Nous l'aurions souhaité mais ne le pensons pas. Avec une telle prise de position, nous avons conscience de prendre le risque d'être assigné à la place des trouble-fêtes, des rabat-joie, des jamais contents, bref des éternels pessimistes démobilisateurs. Bien sûr, une telle assignation n'a de sens que si l'on tient pour acquis le fait de pouvoir mesurer l'exclusion à partir du nombre de chômeurs reconnus, répertoriés, et de pouvoir résorber un tel phénomène en insérant toujours plus en emploi. Or, c'est précisément cette vision de l'exclusion que nous récusons, que nous tentons ici de mettre en cause. Le plein emploi ou plutôt, on le verra, ce qui sera considéré comme tel peut aller de pair avec la montée de l'exclusion, l'accroissement des inégalités et le développement de la pauvreté, voire de la misère. On doit ici tenter de répondre à deux questions qui sont en fait pleinement solidaires. La première, apparemment paradoxale: qui bénéficiera du plein emploi? La deuxième: comment (ou plutôt à quel prix) réalisera t-on ce plein emploi? Une déclaration d'Alain 14

Minc (Le Monde du 28 décembre 1999) doit, parce que très éclairante sur la stratégie de la classe dominante, attirer toute notre attention: "Nous sommes en train, nous Français, de revenir au plein emploi pour ceux qui peuvent et veulent travailler." Dans cette perspective, deux catégories de Français seraient donc exclues du plein emploi ainsi conçu: ceux qui ne veulent pas et ceux qui ne peuvent pas!. Remarquons que ces sacrifiés-là ne le devraient qu'à eux-mêmes. Sacrifiés, ils ne le seraient qu'en raison de leurs caractéristiques internes, psychologiques, qu'en raison de leur volonté, d'une décision qu'ils auraient prise ou de leur propre incompétence. Ils ne le seraient point en raison d'une politique économique. Il Y aurait donc ceux qui ne voudraient pas travailler par choix rationnel, qui préfèreraient s'inscrire à l'ANPE, quitte à exercer une activité partielle au noir car, compte tenu des systèmes d'aide et des effets de seuil au moment du retour sur le marché du travail, une telle situation serait financièrement plus intéressante. Nous formulerons les choses autrement: ceux qui ne voudraient pas travailler sont massivement ceux qui précisément font acte de résistance en refusant un emploi précaire, dévalorisé et sous-payé qui les enfoncerait un peu plus encore dans la pauvreté économique tout en mettant de surcroît très souvent en péril leur santé. Car telle est la réalité aujourd'hui: on peut vivre en dessous du seuil de pauvreté tout en travaillant, tout en disposant d'un salaire. Pensons tout particulièrement à tous ceux - et celles surtout - qui, dans le commerce, la restauration, le nettoyage ou ailleurs, sont contraint( e)s de travailler à temps partiel pour un revenu dérisoire. Des abattements financiers sur le temps partiel et des ristournes dégressives sur les bas salaires (inférieurs à 1,3 SMIC) favorisent cette mise en pauvreté économique. Ainsi, en 1998, pour tous types d'emplois confondus (temps complet et
Nous développerons ici plus avant la position que nous avions défendue dans le cadre d'une chronique du Cahier de l'emploi et du social de la revue Alternatives économiques (février 2000, n0178). p. 3.
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temps partiels), les 10% des femmes salariées les moins bien payées (soit approximativement un effectif de 930 000) disposent d'un revenu inférieur ou égal à 2 800 francs par mois2. Il n'est donc pas surprenant de constater, à titre d'exemple, que parmi les personnes aidées en 1998 par le Secours catholique, le revenu moyen de celles qui vivent de revenus issus ou dérivés du travail était (de l'ordre de 3 646 francs, autrement dit) inférieur non seulement au seuil de pauvreté (estimée à 3 763 ou 3 800 francs par unité de consommation en 94) mais aussi au revenu moyen de celles qui ne vivent que des transferts sociaux (estimé à 3 829 francs)3. Dans certains cas, le gain lié à un revenu professionnel ne peut pas compenser les pertes de revenus (baisse de l'allocation logement mais aussi dépenses supplémentaires liées à la restauration, au transport ou encore au fait d'être (ré-)imposable à la taxe d'habitation). Aux Etats unis, c'est-à-dire là où la stratégie d'imposition du travail précaire et sous-payé est la plus développée, c'est un tiers des travailleurs environ qui se retrouvent en dessous du seuil de pauvreté officiel estimé à 15 150 dollars par an pour une famille de quatre personnes4. On ne peut pas ici tout expliquer par des effets de seuil au moment du retour sur le marché du travail. Une telle formulation laisse croire en effet que les individus auraient intérêt dans une perspective à moyen terme à reprendre ce type d'emploi. En fait, pour beaucoup d'entre eux, une telle situation de sur-pauvreté (provoquée par la mise en travail) sera durable. Bien sûr, d'un point de vue libéral, tout doit être mis en œuvre pour casser une telle résistance. Il s'agirait de réduire toujours plus le montant et la
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D. Meurs, S. Ponthieux, "Emploi et salaires: les inégalités entre femmes et

hommes en mars 1998" in Premières informations et premières synthèses, DARES, 99.08 - n032.2. 3 Le Secours catholique a fait part à la presse de ces statistiques d'accueil pour la période de 1994-1998 lors de la préparation de sa journée nationale du 21 novembre 1999. Il a, pour cela, bénéficié de l'appui de S. Paugam et de l'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale. 4 L. Wacquant, Les prisons de la misère, Liber, Raisons d'agir, 1999.

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durée de l'indemnisation chômage et, de manière générale, de l'ensemble des transferts sociaux afin de faire plier ceux qui résisteraient encore. Jetés dans une misère toujours plus noire, ils seraient alors obligés d'accepter de travailler dans des conditions toujours plus dures. La montée en puissance des problèmes de santé, et tout particulièrement d'usure prématurée, témoigne de cette dégradation des conditions du travail, révèle leur caractère inacceptable5. Il Y aurait aussi les personnes qui ne pourraient plus travailler parce que leurs maigres compétences ne cesseraient pas de s'étioler. Alain Minc, dans cet article du Monde, cite les chômeurs de longue durée, les jeunes sans qualification, les exclus ou encore enfants d'exclus. Ces derniers seraient irrémédiablement condamnés à devenir les laissés-pour-compte de la reprise économique. Alain Minc fait précisément partie de ceux qui proposent que l'on cesse cet acharnement formatif dont on ferait preuve à leur égard et que l'on fasse, de nouveau, appel (ouvertement) à l'immigration, en précisant qu'il faudra introduire, comme aux Etats-Unis, des quotas par nationalités et par professions tout en gardant (pour la façade) la rhétorique rassurante du discours "républicain". Bien sûr, ce discours sur la catégorie de ceux qui seraient inemployables s'intègre dans une vaste entreprise de psychologisation de ce qui relève du politique et a pour fonction de justifier, de légitimer un système en faisant porter la responsabilité de l'exclusion sur l'individu. Il faut savoir enfin que la suppression (plutôt que l'amélioration) des formations destinées aux chômeurs revient à leur barrer non seulement l'accès à l'emploi mais aussi à un revenu de survie (la rémunération liée au stage) et que, par le recours à une immigration contrôlée, on vise surtout la réalisation de nouvelles économies substantielles sur les coûts de formation de la force de travail.

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B. Appay, A. Thébaud-Mony (sous la direction de), Précarisation sociale, travail et santé, lRESCO, 1997.

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Dans un article qui fit quelque bruit, Guy Laroque et Bernard Salanié, tous deux statisticiens à l'INSEE, ont estimé les proportions respectives de "ceux qui ne veulent pas" et de "ceux qui ne peuvent pas". Pour eux, le "non-emploi volontaire" formerait 57% de l'ensemble des chômeurs répertoriés et "les personnes sans emploi (qui) souhaitent travailler mais (qui) ne sont pas assez productives pour prétendre à un salaire supérieur à un SMIC." 20%6. On le voit, avec eux, la proportion de ceux qui auraient à la fois "le désir de travailler et la qualification suffisante" fond soudainement comme neige au soleil! Elle se situerait à 23%, autrement dit entre un cinquième et un quart de ceux aujourd'hui répertoriés. On comprend que le plein emploi, ainsi compris, soit aujourd'hui à portée de main, d'autant que celui-ci n'exclut pas l'existence d'un chômage structurel, ou frictionnel. Il s'agirait donc d'intégrer bien moins de 23% des chômeurs actuels en emploi pour l'atteindre. Mettre dedans ceux qui ne veulent pas (c'est à dire imposer le "sale boulot" à ceux qui, aujourd'hui, peuvent encore le refuser) et rejeter hors de l'emploi ceux qui ne peuvent pas (ceux que l'on stigmatise par le mot Les inemployables) constitue en fait les deux faces d'une même stratégie. Dans ce processus, ceux qui ne veulent pas deviendront, compte tenu de ce qu'ils subiront, ceux qui ne peuvent pas ou plutôt ceux qui ne peuvent plus.

Un ouvrage de plus? Cet ouvrage, s'il n'est pas de trop, serait-il alors un ouvrage de plus sur cette question de l'exclusion? De plus au sens où il ne
G. Laroque, B. Salanié, "Une décomposition du non-emploi en France" in Economie et statistique n0331, 2000 - 1, INSEE, p. 47-66. Les syndicats CGT, CFDT, FO et CGC de l'INSEE ont, notamment dans une lettre ouverte adressée à leur directeur général, vivement réagi à cet article dont les principaux résultats rejoignent les thèses du Medef.
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ferait que grossir la pile de ceux fort nombreux déjà écrits sans apporter une véritable plus-value signifiante quant à la manière même d'appréhender ce phénomène. En fait, si nous nous sommes lancés dans cette entreprise, c'est précisément parce que nous étions convaincus qu'un autre regard sur ce phénomène de l'exclusion était possible, que l'usage même du mot exclusion dans le champ scientifique devait être assorti d'un certain nombre d'exigences. Les auteurs n'ont pas ici été sollicités simplement parce qu'on leur reconnaîtrait quelque compétence à parler exclusion. Nous n'avions point pour objectif de dresser un nouvel état des savoirs sur cette question. L'entreprise initiée il y a quelques années par Serge Paugam a été utile mais ne peut, à notre sens, être renouvelée7. A vouloir, aujourd'hui, rassembler autour d'un tel thème, on ne donnerait sans doute à voir que l'extrême dispersion des approches et des objets de recherche. Ils n'ont pas non plus été sollicités à partir d'une école de pensée, d'un courant de recherche déterminé. Il n'était pas question ici (ici parce qu'une telle entreprise peut être ailleurs tout à fait légitime) de défendre et de promouvoir le point de vue théorique qui nous paraissait le plus pertinent. Le lecteur pourra d'ailleurs constater que les approches proposées dans cet ouvrage peuvent être parfois divergentes. Notre optique n'était donc pas plus partisane qu'encyclopédique. Elle n'était cependant pas sans partis pris. Expliciter rapidement ces derniers est nécessaire pour une bonne compréhension de cet ouvrage. Ainsi avons-nous posé qu'il fallait penser l'exclusion non pas comme état mais comme processus, qu'il fallait porter notre regard non sur des populations désignées par des substantifs (Les stables, Les précaires, Les exclus) mais sur la façon dont les rapports sociaux d'exclusion se diffusaient et pénétraient toujours
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s. Paugam (sous la direction de), L'exclusion:
1996.

l'état des savoirs, La

Découverte,

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plus dans l'ensemble des sphères du monde social. Dans cette perspective, nous situons l'amont de ce processus dans le monde du travail et non pas, comme un usage dominant a pu le consacrer, hors de celui-ci. Traditionnellement, les problèmes de la "précarisation" du travail et ceux de "l'exclusion sociale" sont disjoints, traités séparément, appréhendés non seulement par des chercheurs différents mais dans des ouvrages différents. Une telle coupure, selon nous, génère de profonds effets de méconnaissance. A s'y inscrire, on risque non seulement de déconnecter "l'exclusion sociale" de ce qui, en amont, dans le monde du travail (et de la gestion), la produit mais aussi de la concevoir comme simple dysfonctionnement sociétal alors qu'elle est, c'est du moins notre hypothèse, une condition même du fonctionnement du système économique et social néo-libéral. Voilà pourquoi nous avons tenu à rassembler dans le cadre d'un seul et même ouvrage des auteurs analysant les problèmes du travail et des auteurs analysant ceux liées à la famille, aux services publics, à la psychiatrie publique, à la gestion urbaine... Un deuxième parti pris sous-tend notre démarche. Nous voulons non seulement dégager les mécanismes de production de l'exclusion et de la précarisation mais aussi porter attention aux nouvelles formes du lien social, interroger la place de la subjectivité dans l'organisation des rapports sociaux. Ainsi, dans le monde du travail, les nouvelles politiques de management génèrent bien souvent des injonctions paradoxales. Les salariés doivent faire de leur propre initiative ce que l'on veut qu'ils fassent. Ils sont sommés d'engager cette subjectivité dans un cadre dé-subjectivant. Quel est alors pour eux le retour sur investissement? La rationalisation administrative gagne (et gangrène) l'ensemble des services publics. Aujourd'hui, la précarité n'est pas seulement liée à l'incapacité de subvenir à des besoins matériels mais aussi aux difficultés à se situer ou se mouvoir dans les maquis des procédures administratives. Les règles de fonctionnement se font de plus en plus complexes et contraignantes (obligation d'assurances, de certificat, de 20

justificatif.. .). L'accès aux droits et aux services publics est donc de plus en plus souvent source de mise en marge et ce n'est pas la multiplication des médiateurs de toute sorte qui peut résoudre ce problème. Ce dangereux divorce des services publics et d'une grande partie de la population se redouble d'un malaise plus profond des agents eux-mêmes dans l'exercice de leur fonction. Ces agents se sentent culpabilisés d'avoir des problèmes, se sentent abandonnés par leur hiérarchie, voire dans certains cas décrédibilisés par rapport au public. Mais, dans le même temps, certains développent différentes formes de résistance, le plus souvent de façon clandestine, afin de continuer à construire une forme de lien social qui ne soit pas totalement assujettie à la loi du marché (qui ne peut être là qu'un marché de dupes !). Agissant ainsi, ceux-là ont choisi la posture éthique plutôt que la désespérance. Enfin, rien n'échappe à cette logique proprement totalitaire du néo-libéralisme. Le désengagement de l'Etat dans la prise en charge des soins conduit en effet à précariser les derniers espaces de restauration subjective; ceci aussi bien en centre d'hébergement qu'en hôpital psychiatrique ou CMPp8 et, dans le même mouvement, l'intrusion administrative empêche de plus en plus que soit posée la question du sujet. La psychiatrie publique est confrontée aux souffrances psychiques multiples liées à la désaffiliation suscitée par la précarisation du lien social. Cette situation introduit une réflexion sur les pratiques cliniques et les limites des compétences soignantes. Du point de vue de ce que l'on peut observer en CHRS9, s'ajoute au dénuement matériel le plus total un état psychique aggravé qui interpelle une institution hospitalière soumise à des plans de rationalisation draconien. Le lecteur trouvera dans cet ouvrage une réflexion autour de ces questions. Cette réflexion ne peut, selon nous, qu'être pluridisciplinaire et pluri-professionnelle. C'est la raison pour laquelle ont été mobilisés ici des points de vue venant de la philosophie, de la sociologie, de l'économie, de la psychologie, de
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9 Centre d'Hébergement

Centre Médico-Psycho-Pédagogique
et de Réadaptation Sociale

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la psychanalyse, de l'ergonomie mais aussi de la médecine du travail, de l'inspection du travail, du travail social, de la littérature, de la gestion urbaine. Nous voulons maintenant en venir à notre troisième et dernier parti pris. Mettre à nu les mécanismes de production de l'exclusion, de la précarisation du lien social, de la décomposition du monde social est nécessaire. Faire fi de ce temps de l'analyse ou (faire) comme s'il y avait accord sur le "constat" au nom de la nécessité d'agir ne peut que nous conduire à participer, à notre insu, de ces mécanismes, de leur renforcement. L'activisme ou la bonne volonté, ici, ne suffisent point. Souvent, à l'instar de la Sainte Jeanne des abattoirs du théâtre brechtien, est-on conduit à produire l'exclusion alors qu'on croit la prendre pour objet ou encore la combattre1o. Mais pour nécessaire qu'elle soit, on ne peut pas non plus se satisfaire de cette seule analyse. En ne donnant à voir que le versant structurel, les tendances lourdes, en un mot ce qui se défait et se décompose en notre société, on court le risque d'amplifier plus encore le sentiment d'impuissance et les effets de démobilisation qui l'accompagnent. On court le risque de se retrouver dans une "nausée", dans une impasse, dans un "il n'y a plus rien à faire"11, de s'effondrer désespérément et lâchement dans un nihilisme pour qui tout agir ne pourrait être que vain12. Rien alors n'est plus urgent que de donner aussi à voir des hommes et des femmes qui ne s'accommodent pas de ce qui leur arrive ou de ce dont ils sont témoins, qui tentent d'être sujets en refusant cette idée qu'ils puissent être en trop ou que l'autre qui leur fait face puisse être en trop. "Nous ne sommes pas en trop, nous sommes en plus" : ce n'est pas bien sûr un hasard si une des principales associations de chômeurs - l' APEIS - a choisi cette
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B. Brecht, "SainteJeanne des abattoirs"in Théâtrecomplet,2, L'Arche, 1974.

llSi l'on veut parler comme E. Lévinas (De ['évasion, Montpellier, Fata Morgana, 1982, p. 90). 12Si l'on veut parler comme E. Bloch (Experimentum Mundi, Payot, 1981, p. 243).

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exergue pour son journal Existence 113 Yves Clot, dont la contribution présente fera état du difficile combat mené par cette association, déclarait à ce propos: "Le chômeur se sent (ainsi) défini par d'autres, rétréci, alors que c'est son milieu de vie qui s'est retrouvé rétréci et qu'il n'est pas pour autant amputé de son
audace à vivre. Il n'est pas en trop. Il est en plus.
"14

Certains chemins qui conduisent à l'action collective sont explorés et font l'objet d'un étayage théorique, pour des professionnels comme les médecins du travail ou les soignants en psychiatrie publique mais aussi pour les chômeurs ou encore pour ceux qui sont victimes en entreprise d'une placardisation. Le "que faire ?", le "que dois-je faire ?", le "que devons-nous faire ?" sont au coeur de nombreuses interventions. Des propositions pour lutter contre l'exclusion et la précarité, réduire les inégalités ou encore favoriser la justice sociale sont ainsi formulées. Les marges de manœuvre sont activement recherchées. La responsabilité individuelle dans la relation à autrui est fortement convoquée, parfois dans les termes d'une éthique lévinasienne, et peut-être avec plus d'acuité encore en l'absence de perspectives politiques crédibles et alternatives au développement de la réification des rapports sociaux. Certains semblent dire: "Je fais ce que je dois là" et, à coup sûr, refusent de "céder sur leur désir", de laisser faire ou de faire comme si de rien n'était, d'aller dans le sens de l'évidence, c'est à dire de la réification des rapports sociaux et de l'oubli de l'autre. Le fait de poser la question de ce qu'être sujet veut dire est aujourd'hui en tant que tel un acte de résistance. Puisqu'en définitive ce qui est en trop dans la logique marchande et gestionnaire, c'est l'humain lui-même.

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R. Dethyre, M. Zédiri-Corniou, La révolte des chômeurs, Paris, Robert
et H. 1997.

Laffont, 1992. 14 Y. Clot, "Les hommes en plus" in (sous la direction de P. Bouffartigue Eckert) Le travail à l'épreuve du salariat, L'Harmattan, Logiques sociales,

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EXCLUSION ET PRECARISATION DANS LE TRAVAIL: UNE FATALITE?

LE LABORATOIRE SECRET DE LA PRODUCTION DE L'EXCLUSION
Pierre Roche

On reconnaît généralement que l'entreprise peut être excluante mais uniquement dans la mesure où elle est conduite à se débarrasser d'une partie de ses personnels sans accompagner leur reconversion professionnelle. Qu'un individu puisse être exclu du travail est concevable mais point qu'il puisse l'être dans ou par le travail. D'ailleurs, n'est-ce pas surtout le fait de disposer d'un emploi qui ferait de nous des inclus, des insérés? N'est-on point sauvé lorsqu'on accède au monde du travail? Nous avons essayé de penser l'exclusion autrement, comme un processus dont la source principale se trouverait dans le monde du travail15. Comme un processus sans doute peu visible, difficilement identifiable, moins spectaculaire en tout cas qu'un licenciement collectif mais dont on peut cependant pointer la spécificité. Les salariés sont d'abord fragilisés par et dans le travail. En termes spinozistes, on dira que leur puissance de travail
15 Se reporter notamment à S. Savereux, F. Hubault, M. Lebas, P. Roche, S. Volkoff, "Les processus d'exclusion dans l'entreprise, Comprendre et prévenir", Les cahiers de l'ANACT, n013, 1999.

(et, plus largement, leur puissance d'agir) est diminuée ou entravée. Ils sont fragilisés notamment quand leur état de santé devient incompatible avec le niveau d'exigence du travail ou quand leurs compétences ne correspondent plus à celles qui sont attendues dans l'entreprise. Ils sont ensuite jugés incapables de tenir leur poste, de s'inscrire dans un monde dominé par la compétitivité économique. Ce temps de mise en acceptabilité de l'idée même de leur exclusion de l'entreprise ne le cède pas en importance à celui de leur fragilisation.

De la fragilisation

dans le travail

L'état de santé des salariés ne devient incompatible avec la poursuite d'une activité professionnelle qu'au terme d'un processus dont on peut pointer les principales caractéristiques. Pour l'essentiel, on dira que se maintenir en santé devient difficile quand, au même moment, le niveau d'exigence de la situation de travail ne cesse d'augmenter et les marges de manœuvre de se réduire. Ici, c'est la simultanéité de l'augmentation des contraintes et de la diminution des ressources stratégiques qui fragilise. Les salariés sont en effet confrontés à une situation de travail toujours plus contraignante. Surexposition aux risques professionnels, intensification et densification du travail, flexibilisation et allongement des temps de travail, participent notamment de ce "toujours plus". Surexposition aux risques professionnels: les salariés sur emploi précaire sont souvent affectés sur les postes les plus dangereux pour la santé alors qu'ils n'ont en général guère la possibilité de visiter l'ensemble de l'usine, de bénéficier des formations de base en matière de sécurité (par exemple, Manutention, gestes et postures) ou encore d'être sérieusement suivi sur le plan médical. Intensification du travail: les salariés sont contraints de travailler plus vite avec un effectif moindre. Dans les usines, on augmente 28

ainsi le nombre de pièces à exécuter, on rajoute une opération ou on supprime le volant des remplaçants. La réduction des lignes hiérarchiques participe de l'augmentation de leur charge de travail. Et lorsqu'on parvient à reclasser ceux qui sont usés, on le fait au détriment des autres qui sont obligés alors de rester sur les postes les plus durs et conduits, à leur tour, à s'user plus vite. Ces processus gagnent rapidement le secteur des services comme en témoigne la récurrence forte du terme abattage lors des entretiens: "Le plus épuisant, c'est l'impression de travailler à l'abattage." (Une infirmière anesthésiste) ; "On fait de l'abattage. Tu n'as pas affaire à la personne mais à un ticket qui doit être rapidement reçu!" (Une conseillère de l'ANPE). Densification du travail: la tendance actuelle, c'est la suppression non seulement des pauses mais aussi des moments quelque peu relâchés qui permettaient de souffler. Parmi bien d'autres cas, citons celui d'une entreprise de l'agroalimentaire : deux pauses de 10 minutes (matin et soir) ont été supprimées; la pause repas a été ramenée d'une demi-heure à 20 minutes; la pause toilettes ne peut être obtenue que pour un temps très court et que si l'opérateur réussit à se faire remplacer; enfin, les temps des pannes sont fortement réduits (de trois quarts d'heure à dix minutes) en raison de la vitesse d'intervention des mécaniciens et ne sont plus, de surcroît, relâchés car on se doit de rester sur son poste. Flexibilisation des temps de travail: parfois on travaille peu de temps mais selon des horaires mal placés, variables et d'une forte amplitude. Les caissières, par exemple, peuvent faire deux heures le matin et deux en fin de journée. En général, le délai de prévenance d'une semaine n'est pas respecté: "Demain, tu travailleras de telle à telle heure... puis de telle à telle heure." ; "ce soir, tu restes une heure de plus..." Un tel système qui permet d'ajuster les effectifs quasiment en temps réel aux flux des clients requiert bien sûr une forte disponibilité. Dans certaines entreprises, on se doit de travailler le samedi matin, de faire des heures supplémentaires et de donner... son numéro de téléphone. 29

Allongement du temps de travail: lors d'une recherche concernant les parcours professionnels des jeunes, nous avons rencontré des garçons qui, dans le transport, faisaient facilement des journées de 10 ou 12 heures, voire plus... mais aussi des filles qui, dans des pressings par exemple, n'en faisaient pas moins. Puis il nous faut pointer les temps de travail non rémunérés. Ainsi, dix minutes peuvent être volées à l' ouvrière (on vient de le voir) sur le temps repas au nom de la ponctualité (il faut commencer pile à l'heure) ou une demi-heure à la caissière au nom de la flexibilité (les clients sont encore là bien que les caisses devraient être fermées). Enfin, nombre de salariés apportent de plus en plus souvent du travail chez eux, qu'ils aient le dossier sous les bras ou son ambiance et ses soucis dans la tête. Les salariés ne restent jamais passifs face à leur situation de travail, mettent toujours en œuvre, par exemple, des stratégies de résistance à l'usure prématurée et, plus largement, de préservation de leur santé, soit en essayant de contourner les postes les plus usants, soit en se retirant à temps de ces derniers, soit encore en trouvant des moments pour souffler. Or, force est de constater que les salariés rencontrent aujourd'hui toujours plus de difficultés s'ils veulent poser de tels actes. Contourner ou se retirer à temps, voilà des actes qui deviennent plus improbables pour ceux (entre un quart et un tiers des salariés) dont l'emploi est précaire (mission d'intérim, CDD, CES, CIE, contrat en alternance... mais aussi CDI à temps partiel contraint). Ces salariés doivent non seulement accepter la situation de travail qu'on leur impose mais se montrer motivés, bosseurs et zélés s'ils veulent un jour rejoindre peut-être le noyau dur. Souvent d'ailleurs sont-ils conduits, au péril de leur santé, à prendre des risques supplémentaires dans l'espoir d'être un jour récompensé et "CDIsé". A un degré moindre sans doute mais ces difficultés existent aussi pour les permanents de l'entreprise dont le statut est fragilisé par la menace omniprésente du chômage et par la 30

pression exercée par les conditions imposées aux travailleurs sur contrat précaire ou appartenant à la sous-traitance. Une situation qui les conduit à tolérer toujours plus les mauvaises conditions de travail et modérer leurs revendications. Les uns et les autres, finalement, sont sommés de se contenter de ce qu'ils ont, de leur sort, de leur place. Et de se taire, de taire leur souffrance parce que "dire que l'on galère dans son travail, c'est insulter les autres" (un jeune chômeur s'adressant à des salariés). Ou encore parce qu'ils devraient plutôt être en dette vis-à-vis de cette société qui leur a permis malgré leurs déficits et déficiences d'avoir une place, même s'il s'agit d'un strapontin, éjectable de surcroît: "lorsqu'on conteste la situation qui nous est faite, on nous répond "Vous êtes emploi-jeunes parce que vous êtes perdants, alors estimez-vous heureux! "" On pouvait se retirer à temps grâce un reclassement sur un poste dit allégé (magasinage, archivage, accueil, nettoyage, espaces verts, gardiennage...). Mais la politique de reclassement des personnels concernés par des avis médicaux d'inaptitudes ou d'aptitudes avec restriction relève désormais plus du cas par cas que d'un programme cohérent: "C'est plus des coups, des opportunités qu'un système!" (Un ingénieur sécurité). En raison de la disparition ou de la sous-traitance de ces postes, le reclassement est souvent incertain et peut intervenir fort tard, trop tard: "On finit par trouver... même si ça demande un an ou deux!" (un médecin du travail). Une politique plus hasardeuse encore lorsque l'entreprise n'a pas la maîtrise de son budget, lorsque les décisions sont prises au niveau européen, voire mondial. Ces demandes de reclassement (ou d'aménagement des postes) ne sont pas souvent considérées comme prioritaires. Nombre de ces salariés restent donc sur des postes dont les caractéristiques sont incompatibles avec leur état de santé ou dont le rôle de "repêchage" est insuffisant. L'exclusion signifie ici "que des gens se trouvent dans des situations ingérables, c'est-àdire sans perspective d'affectation interne".

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On pouvait se retirer à temps grâce à une promotion. Or, raréfaction des emplois intermédiaires et recours aux jeunes diplômés sur le marché du travail externe conjuguent ici leurs effets: "Il y a de moins en moins de possibilités de promotion car on supprime la maîtrise!". Les salariés plafonnent alors rapidement: "Moi, je suis opérateur four, ça ne me plaît pas, je suis bloqué." Dans les usines, les OS perdent alors la possibilité de devenir OP, de grimper tout en restant ouvrier et d'échapper ainsi à l'usure de la chaîne. Les OP sont tout à la fois paupérisés et déclassés compte tenu du déclin des métiers traditionnels (tourneur, fraiseur, ajusteur...) et de la concurrence vive exercée par les jeunes disposant d'un BTS. Pour les uns comme pour les autres, l'usure est tout à la fois physique (liée à l'accumulation de la fatigue due à leur histoire professionnelle) et mentale (liée à la démoralisation due à leur avenir professionnel complètement bouché)16. On doit aussi citer ici l'insuffisance des revenus, voire la pauvreté économique. Nombre de salariés voudraient abandonner le travail de nuit ou posté mais ne le peuvent parce que la prime qui lui est liée constitue une part importante de leur revenu. D'autres voudraient sortir de la logique intérimaire mais ne le peuvent parce qu'il leur faut en permanence obtenir l'argent de la survie: "Je suis obligé de répondre, c'est une question d'argent" ; "vous n'êtes pas libre, vous attendez pour gagner quatre sous". On pouvait parfois continuer à travailler mais à un moindre rythme grâce au collectif: "Si l'individu est faible, le collectif homogénéise." Ainsi, lorsqu'un OS taylorisé était fatigué, sur le point de "couler", il pouvait encore compter sur l'aide d'un "copain" afin de remonter la chaîne, voire parfois afin de s'en dégager complètement quelques temps pour fumer une cigarette. Bien sûr, protection du corps contre les atteintes à la santé et
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Sur cette question, S. Béaud, M. Pialoux, Retour sur la condition ouvrière,
1999.

Fayard,

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plaisir de sortir de l'emprise de l'usine, de gagner une partie contre le temps productif qu'elle impose étaient ici étroitement liés. Un tel acte de résistance est aujourd'hui plus improbable en raison de l'éclatement des collectifs et de la perte des valeurs de solidarité et d'entraide. Le salarié est alors gagné par la hantise de ne pas pouvoir suivre les rythmes productifs. Une hantise d'autant plus forte que l'autre ne sera pas là pour le soutenir, voire peutêtre n'attend que cette défaillance pour prendre sa place. Soulignons enfin que les représentants syndicaux ont le plus souvent relégué les questions de santé loin derrière celles de l'emploi. Parfois même, ils s'abstiennent plus ou moins volontairement de toute intervention sur ces questions afin de préserver l'emploi. Nous avons, par exemple, rencontré des responsables de CHSCT qui préféraient ne pas dénoncer l'ambiance bruyante de certains ateliers parce qu'ils avaient peur que l'introduction de nouvelles machines plus "silencieuses" soit aussi l'occasion pour la Direction de supprimer des emplois. "C'est l'atelier le plus bruyant mais ... nous, on pense qu'il y aura des suppressions d'emploi parce qu'ils vont tout améliorer." Au moment même où le poids du contexte structurel exigerait qu'elle soit renforcée, la puissance d'agir des salariés est donc affaiblie. Ici, logique de l'exclusion et démultiplication de situations impossibles vont de pair. Les salariés sont en effet confrontés à des alternatives infernales: ou bien se retirer à temps et se retrouver confrontés au chômage ou bien tenir le plus longtemps possible et se retrouver, à terme, usés prématurément et donc exclus du poste et, de proche en proche, de l'entreprise, du marché du travail. En fait, le processus d'exclusion se déroule en deux temps: exclusion d'abord du droit à la santé (du fait de ce qui leur est imposé dans le monde du travail) puis exclusion du droit au travail (du fait de leur état de santé détérioré). Les processus qui conduisent les salariés à ne plus avoir les compétences attendues par l'entreprise (ou à ne plus être, dans 33

l'ordre du jugement, compétents) sont multiples. Certains salariés deviennent "incompétents", parfois soudainement à la faveur d'un changement de poste ou d'une réorganisation du travail, faute de maîtriser suffisamment les savoirs de base (savoir lire, écrire, compter). Jusqu'alors, ces salariés s'étaient plutôt bien débrouillés. Mais aujourd'hui les exigences en matière de savoirs de base s'imposent plus fortement et l'espace de déploiement des stratégies d'évitement ou de contournement, des arrangements de toute sorte, se restreint. Parce qu'on se retrouve de plus en plus souvent seul (au sens de isolé physiquement) dans le procès de travail. Parce qu'il est de plus en plus difficile d'obtenir l'aide d'autrui car les valeurs d'entraide et de solidarité semblent disparaître au profit du principe du chacun pour soi. Elles les conduiraient à refuser certains postes de travail, bloquant ainsi leur possibilité d'évolution professionnelle. Dans certains cas, elles réduiraient aussi les possibilités de reconversion professionnelle liées à des handicaps. Et bien sûr, elles les rendraient particulièrement vulnérables en cas de plans sociaux. Ces déficits en matière de savoirs de base sont donc source d'exclusion. Exclusion, à court terme, de certains postes de travail, et tout particulièrement d'un parcours promotionnel. Exclusion, à plus long terme, de l'entreprise. Certains salariés deviennent "incompétents" parce leurs capacités liées à leur qualification initiale ont été, du fait de leur parcours professionnel, détruites. Dans telle entreprise, les salariés embauchés en CDD sont affectés sur des postes de travail qui ne sollicitent que peu de compétences et surtout ne requièrent pas la qualification qu'ils ont acquise lors de leur formation initiale. Ce faisant, ils courent le risque de perdre les capacités liées à cette qualification initiale, faute de les mettre en œuvre. Aussi chaque renouvellement de CDD les engage toujours plus profondément dans un complexe affectif marqué par l'ambivalence dans la mesure où le risque de se trouver rejeté sur le marché du travail externe avec une force de travail dépréciée s'accroît en proportion de la chance d'être embauché définitivement (on est confronté ici 34