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PRESENCES A DISTANCE

De
303 pages
L'auteur nous propose une analyse des incidences culturelles de la cyber-informatique autour de la présence à distance. Cette étude offre des réflexions sur le statut de l'interactivité informatique, les enjeux politiques de l'apprentissage des langages hypermédias, l'automatisation de la médiation sur Internet, ou certains aspects de l'art numérique en passant par une relecture de l'Image-Temps de Gilles Deleuze.
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~ L'Hannatlan, 1999 ISBN: 2-7384-7678-3

Présences à distance

Collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de Jecture : Olivier Arifoo, Christine Duals, Pbilippe Douquillion, Agnès O1auveau, Philippe Le Guem, Tristan Mattelatt, CédleMeadel, Arnaud Mercier, Alain Milon, Dominique Pages, Francoise Papa

Design

des couvertures:

Philippe

Quinton

Déjà parus

Sophie BACHMANN, L'éclatement de l'ORTF. Anne MAYÈRE, La société informationnelle. Hélène CARDY, Construire l'identité régionale. Philippe QUINTON, Design graphique et changement. Anne NIVAT, Quand les médias russes ont pris la parole. Dana RUDELIC-FERNANDEZ, Jeunes, Sida et langage. Marie-Christine MONNOYER, L'entreprise et l'outil informationnel. Gilles BRUNEL, Le tiers communicationnel. Pascal LEFEBVRE, Havas et l'audiovisuel. Kristian FEIGELSON, Nicolas PELISSIER (sous la dir.), Télérévolutions culturelles, Chine, Europe Centrale, Russie, 1998. Maryline CRIVELLO-BOCCA, L'écran citoyen, 1998. Jean MODCHON, La politique sous influence, 1998. Bernard LAMIZET, La médiation politique, 1998. Daniel THIERRY, Nouvelles technologies de communication, 1998.

Jean-Louis Weissberg

Présences

à distance

Déplacement virtuel , , . et reseaux numerzques:
POURQUOI NOUS NE CROYONS PLUS LA TÉLÉVISION

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Communicatioll et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de lecture: OHvier Ari!on, Ouistiœ Baraas. PbiHppe BouquilHon, Agnès Chauveau. PbiHppe Le Guem. Tristan Matfelart. Ckile :Meadel, Arnaud Mercier. Alain Milon, Dominique Pages, Francoise Papa

Design

des couvertures:

PbiHppe Quinton

La collection Communication et Civüisation , créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d' interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l' histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Leur étude montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils
constituent des composantes
à part entière du processus

de civilisation.

Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir.

Dernières parutions
Claude LE BOEUF (sous la dir.), Rencontre de Paul

Watzlawick, 1998.

À Rose

"Il faut prendre à la lettre ce que nous enseigne la vision: que par elle nous touchons le soleil, les étoiles, nous sommes en même temps partout, aussi près des lointains que des choses proches, et que même notre pouvoir de nous imaginer ailleurs - «Je suis à Pétersbourg dans mon lit, à Paris, mes yeux voient le soleil» [Robert Delaunay, Du cubisme à l'art abstrait] - de viser librement, où qu'ils soient, des êtres réels, emprunte encore à la vision, remploie des moyens que nous tenons d'elle."

"La peinture réveille, porte à sa dernière puissance un délire qui est la vision même, puisque voir c'est avoir à distance, et que la peinture étend cette bizarre possession à tous les aspects de 1':Ëtre, qui doivent de quelque façon se faire visibles pour entrer en elle. "

Maurice Merleau-Ponty, L'œil et l'esprit

REMERCIEMENTS

J'adresse mes remerciements à Jean-Pierre Balpe dont les judicieux commentaires m'ont permis de clarifier certaines questions alors que cet ouvrage était encore dans une phase intermédiaire. De plus, ses travaux ont inspiré certaines de mes réflexions, ainsi qu'en témoigne l'un des chapitres de ce livre. Ma gratitude va aussi à mes collègues et amis de l'I.U.T. de Villetaneuse, Pierre Barboza, Frédéric Dajez et Patrick Delmas. Le cadre de travail élaboré en commun pour imaginer et mettre en place de nouvelles formations au multimédia a été une incitation permanente pour ouvrir de nouvelles directions de recherche et préciser mes analyses. Je remercie aussi Claude Poizot pour son travail de correction de ce livre. Enfin, je ne saurais oublier à quel point au cours de ces dernières années de réflexions communes, les vues pénétrantes de Toni Negri m'ont, latéralement, fait entrevoir de nouveaux horizons pour penser à la fois la dynamique propre des télétechnologies et .leur efficacité dans les mutations sociales en cours.

Introduction

Pourquoi mettre Présences au pluriel dans le titre de ce livre? Les "présences à distance" visent une région particulière, celle des déplacements fluides gérés par les technologies numériques, mais conçus dans leur dépendance aux "machines" intellectuelles et corporelles (langage, vision, audition, geste, etc.). Il ne s'agit, ici, ni d'une lecture généalogique, ni d'une description fidèle du paysage technique et politique des télécommunications. Nous explorons, en revanche, quelques logiques homogènes aux procédés actuels de déplacements des signes de la présence en les comparant à celles qui ont gouverné leurs prédécesseurs. Nous ne présupposons pas que la Téléprésence est appelée à se substituer aux rencontres charnelles dans les activités humaines. D'où le pluriel qui affecte le tenne "présence", exprimant le développement de solutions intermédiaires entre l'absence et la présence strictes: les modalités de la présence à distance se multiplient, et surtout, le coefficient corporel augmente dans ces transports. La Téléprésence agit comme une "forme culturelle" qui redéfinit la notion même de rencontre (comme d'autres, telles que la photographie ou la télédiffusion audiovisuelle, l'ont déjà accompli). Nous aurons bien sûr, à nous expliquer sur cette notion de "forme culturelle" dans ses rapports à la technique en général et aux techniques particulières qui la sous-tendent. Ainsi -c'est l'une des propositions principales de ce livre- la Téléprésence transforme l'exercice de la croyance telle qu'elle se concrétise aujourd'hui encore dans la télévision, parce qu'elle affecte les conditions du déplacement de la présence. La crise de confiance qui taraude les massmedia dans leur fonction informative entretient, en effet, des rapports explicites avec la Téléprésence, si l'on admet que la croyance, quel qu'en soit le vecteur, exige un transport de l'événement (article de presse, enregistrement vidéo, etc.). On est présent par procuration en lisant un article de presse qui décrit un affrontement militaire, par exemple. On est témoin par œil et oreille interposés quand on regarde un reportage sur ce même conflit. Avec les vecteurs numériques, on est présent aussi, mais de manière à la fois plus distante et plus intime, dès lors qu'il devient possible d'expérimenter l'événement par le truchement de son modèle, et

Présences

à distance

non plus d'apprécier la transposition écrite ou la capture audiovisuelle pratiquée par autrui. Transporter suppose alors de modéliser préalablement l'événement. Et c'est là qu'interviennent les technologies numériques, non pas seulement pour transporter l'information mais pour la mettre en forme et la rendre ainsi expérimentable. Et l'on voit bien que ces questions pourraient être prolongées dans le domaine politique puisque le système de la démocratie représentative repose sur la séparation entre représentants et représentés. Quelles formes politiques pourront-elles bien correspondre à une situation où l'on peut être à la fois ici et ailleurs? À ce commerce entre le technique (la maturation, la disponibilité des techniques de modélisation numérique) et le culturel (l'exigence d'expérimentation que personne n'exprime en propre et que tout le monde partage), la notion de "fonne culturelle" vient apporter un cadre. Il s'agit bien d'un lieu de mixage où se négocient, s'interpénètrent et se contraignent mutuellement, dispositifs, usages sociaux et désirs collectifs. On pourrait aussi bien parler de "forme technoculturelle ". Ce serait, au plan épistémologique, parfaitement justifié; la "culture" se constitue fondamentalement dans le technique, et doit-on les différencier? Je préfère, cependant, conserver la notion de "forme culturelle" pour ne pas laisser entendre que la Téléprésence relève essentiellement de techniques, éléments indépendants avec lesquels nos sociétés devraient négocier comme avec une contrainte imposée de l'extérieur. Notre monde, en effet, secrète les appétits que les dispositifs viennent satisfaire. Et c'est au niveau le plus général, la culture (orientations, visions du monde, modes de travail, habitudes, croyances, désirs collectifs, comme on voudra) que le frayage s'opère. Dans l'étude de la présence technologique à distance, le terme "technologique" pourrait être supprimé, si on admet que la notion même de déplacement de présence l'inclut implicitement. On le conservera néanmoins pour marquer la spécificité des technologies dures face aux technologies mentales "molles" (imagination, fantasme éveillé, etc.), la séparation entre elles, pour réelle qu'elle soit, pouvant accueillir des voies de passages. Nos investigations tentent, notamment, de relier les segments durs de circulation des signes (écriture, imprimerie, enregistrement, numérisation) aux transferts et traitements propres à l'activité mentale (imagination, mémoire, souvenir). Le chapitre VI, consacré à une discussion du travail de Gilles Deleuze sur le cinéma, tente, en particulier de concrétiser cette direction d'étude.

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Introduction

Dupliquer non seulement l'apparence de la réalité mais sa mise en disponibilité -c'est-à-dire le mode d'accès à cette réalité transposée-, telle pourrait être la définition de la Téléprésence. S'ouvre dès lors la controverse sur l'ampleur et l'intensité possible de cette mission. Doit-on appréhender la réalité transposée comme une réalité en compétition globale avec notre monde empirique habituel? Ce qui est en cause dans cette discussion concerne d'abord la notion de déplacement dans ses rapports à la présence. Cette question est d'une grande complexité dès qu'on refuse d'identifier présence corporelle et présence psychique et qu'on dissocie l'unité de lieu et de temps dans la multiplicité des espacestemps mentaux1. L'ordinaire de notre existence se tisse dans d'extraordinaires enchevêtrements de voyages imaginaires, de déplacements identificatoires, de migrations incorporelles. C'est dire la difficulté d'élaborer une réflexion sur les rapports entre présence corporelle et déplacement des signes de la présence, rapports auxquels il faudrait ajouter ceux que nous entretenons avec des objets intermédiaires, remplaçant sur un plan imaginaire, la présence2. Nous y sommes aidé par une série de recherches et d'acquis sur les déplacements des signes dans leurs rapports à la production matérielle et intellectuelle. Certains travaux fondamentaux, historiques et philosophiques, sur la naissance de l'outil, de l'écriture, ou des télé-technologies inspirent nos investigations. Nous croiserons dans cette tentative des perspectives variées, de la tentative médiologique au concept de "technologie intellectuelle", de l'histoire des techniques de représentations à la phénoménologie. L'objectif est d'en approfondir certaines logiques, à la faveur de l'incontestable accélération du mouvement de Téléprésence. De les relire rétrospectivement, en quelque sorte. De ce mouvement, on ne proposera pas une cartographie précise. Notre ambition est autre. Elle consiste à proposer quelques outils méthodologiques pour en saisir les enjeux. Mais sans doute est-il temps de montrer comment s'articulent les différentes parties
1 Dissocier lieu et temps: l'état de rêverie éveillée nous en donne l'expérience. Souvenirs., fantasmes et rêves déclinent toute la gamme des combinaisons possibles. Dans ses formes extrêmes, cette dissociation devient pathologique.
Dans une (Université intervention Européenne

orale au séminaire "Pratiques - Machines - Utopie" de la recherche - Département des Sciences politiques de

l'Université Paris VIII, PariS., 1994), le psychiatre Jean Dury éclairait la psychose en la décrivant comme un trouble de la présence: un patient qui parlait avec lui dans son bureau, était, en fait, resté près de l'étang, à côté des canards. 2 Toute une dimension mythologique et fantasmatique de la téléprésence symbolique pourrait ici être invoquée, de la "téléprésence" divine incarnée dans un messager, à la côte tissée par Pénélope, et aux "objets transitionnels" chers à la psychanalyste Mélanie Klein. 13

Présences

à distance

composant ce livre dans leurs rapports, parfois indirects, à la Téléprésence. L'invention, à la fin du siècle précédent, des techniques d'enregistrement avait déjà suscité une prémonition de leur dépassement Archéologie de la Réalité Virtuelle, ces visions s'étaient asséchées avec la sédimentation de la radio et de la télévision. Les techniques de simulation numérique les ont fait passer de l'état de fictions à celui de premières réalisations. Dans un premier chapitre, nous proposons une définition du mouvement actuel de Téléprésence dans ses relations aux fonnes antérieures de déplacement des signes de la présence (écriture, imprimerie, téléphone, etc.). L'hypothèse centrale d'une augmentation tendancielle du caractère incarné du transport de la présence y est affirmée en regard de ce qu'offrent les technologies numériques. Numérisation, modélisation, mise en réseau constituent en effet la chimie de base de la Téléprésence. Nous centrons notre enquête sur la commutation entre l'activité humaine et les univers virtuels, c'est-à-dire sur la notion d'interface. Nous tentons en particulier de montrer que loin d'éliminer le corps et les sensations physiques dans une supposée fuite en avant de l'abstraction, la Téléprésence les réinjecte au centre de l'expérience humaine. Cependant, ce retour du corps dans l'expérience virtuelle s'accompagne d'une redéfinition de la kinesthésie. La Téléprésence ne restitue pas à l'identique les performances que nous accomplissons habituellement. Elle invente un autre milieu perceptif dans lequel se concrétisent notamment des mouvements relationnels entre objets et sujets humains, particulièrement sensibles dans le travail coopératif à distance. Entre la présence en face à face et l'absence, se construisent donc des graduations sans cesse plus fines qui incitent à repenser nos conceptions héritées, relatives au partage commun de "l'ici et maintenant" et corrélativement à la séparation. Comment, dans ces conditions, apprécier les craintes d'une possible confusion des registres "réels" et "virtuels" ? Peut-on imaginer des transactions à distance qui rendraient transparents les procédés relationnels au point de les effacer de la perception des acteurs? Nous esquissons, pour clore cette partie, une réponse à ces questions. Le deuxième chapitre, qui offre son sous-titre à ce livre, propose de relier la crise actuelle des médias de masse à l'accentuation de l'incarnation de la communication. On l'a dit, le développement de nouvelles fonnes de présence à distance (réseaux, supports numériques interactifs) pennettent, en effet, un rapport plus intime avec l'événement. Les modalités de la croyance sont alors recomposées sous la pression de ces exigences de participation plus intime. Les formules reliant croyance et mise en 14

Introduction

forme visuelle du monde, qui ont assuré les beaux jours des techniques d'enregistrement, entrent en crise, inassouvies par la restitution inerte des prélèvements opérés par les divers systèmes de l'ère de la capture directe (photographie, radiodiffusion, télévision, etc.). Au prélèvement événementiel, succède l'épreuve d'une animation simulée de modèles, prolongeant les dynamiques vivantes auxquelles ils réfèrent. L'hypothèse développée affirme, à l'encontre des discours érigeant la télévision en pouvoir fascinant absolu, que les massmedia ne souffrent pas d'un trop-plein de participation mais d'un déficit, et que progressivement se mettent en place, grâce à la Téléprésence, les moyens d'une expérimentation plus directe de l'information. D'où l'avènement d'un spectacte, succédant au spectacle. On comprend la multiplication des tentatives d'intégration, par le système télévisuel, de cette demande participative, de même que l'on constate les limites intrinsèques des réponses fournies à la quête de réalisme. Est-ce à dire qu'il n'y aurait plus de mise en fonne de l'information, qu'un accès pur de toute médiation serait désonnais possible? La propension expérimentatrice trouve-t-elle son origine dans l'existence de technologies qui lui fournissent l'occasion de s'exprimer? Peut-on relire d'anciennes analyses élaborées à propos de la photographie, à la lumière de l'importance prise, aujourd'hui, par les "télé-contacts" ? D'où l'occasion d'avancer quelques hypothèses sur les nouvelles scénographies qui se construisent dans le contact à distance, dont les "avatars virtuels" sont l'une des illustrations. Le chapitre III est spécifiquement consacré à Internet, sous un angle particulier: la question de la médiation. Poussé par une puissante vague visant à supprimer les intermédiaires traditionnels (édition, distribution, recherche d'information, etc.), ce nouveau média peut-il tenir les promesses qui le soutiennent? Peut-on, en effet, considérer Internet comme un modèle politique d'organisation sociale anti-hiérarchique, valorisant les relations latérales? On discutera, sous trois éclairages différents, la tendance à l'affaiblissement des médiations. D'abord en observant qu'un autre type de médiation émerge avec le développement du réseau mondial l'auto-médiation, fondée sur l'alliance de l'autonomisation et de l'automatisation de la médiation, alliance que l'espace Internet suscite et fortifie. Ensuite, Internet sera envisagé comme espace politique propre. Comment les principes démocratiques prônés dans le réseau sont-ils appliqués au gouvernement du réseau lui-même? Enfin, sur un tout autre plan, nous comparerons les deux grandes postures de la navigation interactive (CD-Rom et réseau) dans leurs rapports à l'idéal d'une autonomie revendiquée. Quel sens donner à l'utopie Internet? Et de quel type d'utopie s'agit-il? 15

Présences

à distance

Il nous a semblé nécessaire, avant d'aborder la question de l'efficacité culturelle de la Téléprésence, de préciser, dans le quatrième chapitre, nos positions quant au statut des technologies intellectuelles en général, et de la téléinformatique en particulier. Cette délimitation réfère aux travaux de l'école épistémologique d'anthropologie des sciences et des techniques, laquelle privilégie les réseaux sociaux dans l'étude du fait techno-scientifique. Nous essayons d'en évaluer l'apport, mais aussi les limites, à la faveur d'exemples d'usages d'Internet. L'idée que les technologies intellectuelles sont les facteurs décisifs du dynamisme social global s'accorde, apparemment, parfaitement avec le caractère stratégique de l'infonnatique et des réseaux numériques. Internet serait, en quelque sorte, la parabole de la mondialisation, non seulement de par sa diffusion planétaire, mais surtout comme illustration de la sociologie constructiviste. La suprématie souvent accordée depuis Marshall McLuhan, à la sphère du traitement des signes alimente les thèses convenues sur la société de l'information et du travail immatériels. Nous les discutons en insistant sur la difficulté de séparer, dans le travail symbolique lui-même, les segments durs (machines, réseaux, etc.) des segments "mous" (idée, pensée, affect). Le développement des scénographies interactives est l'un des cadres où s'expérimente une forme de présence. Non pas dans la séparation géographique, mais dans l'inscription interne à un cadre d'action, que ce soit un musée formalisé, un jeu vidéo ou un récit fictionnel. Qu'est-ce qu'être présent dans un tel cadre? Comment thématiser les configurations, dites interactives, qui permettent d'intervenir pratiquement dans des scénographies narratives installées? Telles sont les principales questions abordées dans le chapitre V. Notre attention est, en particulier, attirée par le développement, dans l'aire du multimédia, de solutions de continuité entre réception et production. Cette observation est de la plus haute importance pour reconnaître et développer les savoir-faire intermédiaires de l'hypermédiation. Après avoir réexaminé, de manière critique, certaines tentatives de formalisation du concept d'interactivité, nous examinons l'évolution de la notion d'interface dans ses rapports à la posture interactive. De même nous attacherons-nous à l'une des dimensions prometteuses de l'interactivité: l'animation autonome de scénarios évolutionnistes. Les programmes "génétiques" en sont un parfait exemple. Par ailleurs, le savoir accumulé en matière d'inscription du spect-acteur dans le récit s'est concrétisé dans de nombreuses réalisations. Celles-ci affrontent, avec des réponses différenciées, quelques questions communes. Par exemple, comment la succession des choix dans une scénogaphie peut-elle orienter le 16

Introduction

déroulement futur d'une trajectoire? La proposition d'une littérature génétique -en décalage avec l'interactivité- apporte une réponse originale à cette interrogation. Nous la discutons en montrant comment différents modes de construction de récits se rattachent implicitement à des conceptions de la vie. Le chapitre VI a un statut particulier. Plus philosophique et d'une lecture moins facile, il expérimente quelques hypothèses plus qu'il ne propose des résultats. J'y ai poursuivi une direction d'analyse sur l'image simulée, ponctuée notamment par les écrits d'Henri Bergson, de Maurice Merleau-Ponty, et que les livres de Gilles Deleuze sur le cinéma sont venus revivifier. Il m'est, en effet, apparu que la tentative, à propos du cinéma, d'en "faire la théorie comme pratique conceptuelle", pouvait être mise à profit sur le terrain des images actées. La place qu'accorde le philosophe à Bergson pour bâtir sa théorie de l'image-temps ne pouvait que m'inciter à m'engager dans cette direction. La question de la perception est en effet au cœur de cette interrogation sur les enjeux de l'image actée, sur la manière dont elle suscite et traduit une posture perceptive. Une orientation très riche s'en dégage pour aborder les. rapports technologie/perception dans la lignée des propositions de Walter Benjamin ou de Marshall McLuhan. L'enquête phénoménologique ouvre une voie précieuse pour apprécier comment la liaison de l'action et de l'image -l'image actée- redéfinit la vision, laquelle chez Maurice Merleau Ponty est explicitement une présence tactile à distance. La direction bergsonienne exploitée par Gilles Deleuze pour rendre compte du cinéma d'après-guerre exprime les mouvements abstraits à l'œuvre dans la vision, mouvements relatifs à la temporalité, et qu'un certain cinéma révèle distinctement. Une telle démarche est-elle concevable à propos de l'image actée ? Peut-on dégager des concepts spécifiques à cette expérience? Notre proposition de "cristal présentiel", répondant à "l'image-cristal" de Gilles Deleuze, est une indication dans cette direction. Elle tente de thématiser les déplacements de présence qui fondent certaines œuvres télétechnologiques. Elle se heurte, cependant, au caractère encore mal délimité du genre. Gilles Deleuze analyse des films singuliers d'une période historique, et non pas le cinéma comme technologie en général. Cela dit, ses remarques, par exemple, sur l'adjonction du son à l'image lors de la naissance du cinéma sonore, peuvent, je crois, être prolongées lorsque l'action se compose à l'image sonore dans l'image actée. Poursuivre ces constructions conceptuelles en se tenant au plus près possible des propositions artistiques qui émergent, telle est, on le verra, la direction qu'indiquent les défrichages fondateurs de Gilles Deleuze.

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Présences

à distance

Il s'agira enfin, dans le dernier chapitre, de reprendre de manière unifiée les principaux résultats obtenus auparavant, autour de la question des enjeux culturels de la téléinformatique. L'hypothèse centrale consiste, à la différence de nombreuses analyses, à affirmer qu'il n'y a pas d'incidences culturelles unilatérales et globales repérables dès lors qu'on examine attentivement les différentes strates dans lesquelles les télétechnologies inscrivent leurs opérations. Somme-nous vraiment confrontés à une déterritorialisation radicale, à une suppression galopante des intermédiaires, à l'accélération absolue et à la conquête achevée de l'instantanéité, à l'éclipse évidente de la linéarité, au déclin manifeste de l'auteur individuel ou encore à l'affaissement du panoptisme ? Sur ces différents plans, nous tentons de montrer que, loin d'œuvrer dans un sens univoque, la télé-informatique engendre elle-même des tensions entre des logiques antagonistes: délocalisation et inscription locale, temps différé et temps réel, séquentialité et hypertextualité, accélération et ralentissement. Il ne s'agit pas là essentiellement de gestion des survivances, ni de manifestations de résistances. Réinterprétant les situations héritées, les technologies conservent souvent les anciennes logiques en les hybridant aux nouvelles plutôt qu'elles ne les effacent totalement. Et ces manifestations semblent particulièrement virulentes dans l'univers des télé-technologies. Nous faisons effectivement l'hypothèse que la télé-informatique diffuse plutôt une méta-culture, qu'une culture, disjoignant, plus que d'autres grandes vagues technologiques passées, les méthodes et les contenus, les logiques et les manifestations. Elle laisserait donc croître et se diversifier, sous sa portée, des logiques hétérogènes, voire antagonistes, mais surtout, hybriderait anciens et nouveaux principes.

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Chapitre Entre présence

I et absence

La Téléprésence moderne se caractérise par l'augmentation du coefficient charnel dans la communication à distance. Les signes de la présence dans de telles situations s'incarnent, en effet, toujours plus. La Téléprésence n'a pas attendu les réseaux numériques pour se déployer. Mais le mouvement qui augmente, aujourd'hui, la proportion charnelle dans les canaux expressifs est très lisible. L'écriture manuscrite, premier transport à distance du langage, formalise à l'extrême la corporéité de l'auteur, ne la laissant transparaître qu'à travers la calligraphie. L'expansion de l'imprimé réalise ce que l'invention de l'écriture annonçait, mais uniquement comme promesse abstraite: la fonnation de communautés de lecteurs éparpillés sur un territoire et réunis par les mêmes livres1. L'instantanéité de la transmission orale -sans la réactivité- est atteinte grâce au télégraphe. Avec le téléphone qui assimile les canaux vocaux et auditifs, la simultanéité de l'émission et de la réception épouse un peu plus le modèle de la communication en "face à face". L'émission de l'image, et sa réception instantanée, charge la relation d'une dimension visuelle incontournable. Sur les réseaux numériques s'expérimente, pour la première fois, une communication collective, éventuellement
1 Dans son remarquable travail sur l'imprimerie, (La révolution de l'imprimé dans ['Europe des premiers temps modernes, La Découverte, Paris, 1991), Elisabeth L. Eisenstein analyse les effets de mise à distance provoqués par le livre imprimé. Elle cite par exemple Isaac Joubert, professeur de médecine à Montpellier au XVIe siècle, qui parlant des livres les qualifient "d'instructeurs silencieux qui, de notre temps, portent plus loin que les cours publics" (op. cit., p. 118) ou encore Malesherbes, dans son discours de réception à l'Académie: "Les Gens de Lettres sont au milieu du public dispersé ce qu'étaient les orateurs de Rome et d'Athènes au milieu du peuple assemblé "(op. cit., p. 120). Elle signale aussi, que, a contrario, les évangélistes et autres discoureurs publics virent leur public s'élargir du fait de la disponibilité d'annonces imprimées.

Présences

à distance

anonyme, rappelant l'échange multipolaire des groupes rassemblés dans un même lieu et rompant avec le modèle pyramidal des massmedia. Enfin, dans le sillage de la Réalité Virtuelle, la télévirtualité immerge les partenaires dans le même espace virtuel. Elle ajoute le canal gestuel au canaux visuels et sonores et ouvre à l'échange kinesthésique. Le partage commun de "l'ici et maintenant", modèle principal de la relation humaine, se transpose ainsi dans l'espace et devient la référence de la communication à distance. Ce partage, on le sait, ne se limite pas à l'échange de signes verbaux et non verbaux. Il est tissé de gestes, de contacts corporels concrets ou potentiels et de manipulations conjointes d'objets. Cette dimension "haptique" (du grec haptein, toucher) lutte contre l'affadissement inévitable d'une communication contrainte à ne s'extérioriser que par le texte, le son, l'image sans pouvoir s'appuyer sur une interaction corporelle, directe ou indirecte. L'enjeu n'est alors plus seulement communicationnel, mais relationnel. II ne s'agit plus de transmettre des infonnations mais de créer les conditions d'un partage mutuel d'un univers. Après avoir posé, dans une première partie, quelques jalons pour une archéologie de la Réalité Virtuelle, nous préciserons les conditions de ce partage, et ceci dans deux directions, le perfectionnement des interfaces de communication et la naissance de nouveaux milieux de présence partagée, tirant profit des ressources abstraites de la télévirtualité. Nous prolongerons, ensuite, cette enquête en interrogeant les craintes d'un éventuel doublage virtuel de notre environnement; craintes qui, tout en créditant la simulation numérique d'un pouvoir imitatif probablement démesuré, méconnaissent les dimensions proprement créatives des télé-technologies. A .. Éléments pour une archéologie de la Réalité VirtueIle2 L'essai pampWétaire de Jean Brun, Le rêve et la machine3 contribue à dégager une archéologie de la Réalité Virtuelle. Sa thèse centrale se résume ainsi: la science et la technique sont filles de l'activité onirique, tentative de dépassement -vouée à un échec dramatique, selon l'auteur- des cadres spatiaux et temporels propres à l'humain. L'opérationalité des applications, tout comme les motivations apparemment rationnelles des acteurs ne servent,
2 Cette amorce d'archéologie de la Réalité Virtuelle provient d'une partie d'un article déjà publié: L'augmentation tendancielle du taux de présence à distance, in Terminal n° 69, automne 95, L'Harmattan, Paris, pp.69/83. 3 Jean Brun, Le rêve et la machine, La Table ronde, Paris, 1992. 20

Entre présence

et absence

selon lui, que d'alibis à cette tentative. Ce qui est remarquable dans le développement de l'argumentation, c'est l'identification des traits essentiels de la tentative de déplacement sans fin des limites marquant l'existence humaine. Tentative désespérée, pour Jean Brun inspiré par la théorie chrétienne du salut4. Le chapitre intitulé "Télé-présences et réalités virtuelles" concentre assez bien les enjeux de l'épopée technicienne considérée comme tentative de sortie de la condition humaine. Se tenir à distance de soi, réaliser l'ubiquité, approcher une transsubstantiation, une désincarnation voire une réincarnation, voilà les objectifs aussi vains (selon Jean Brun) qu'affirmés par la saga technicienne5. "Le désir de l'homme de métamorphoser son temps et son espace pour aller habiter d'autres moi, se défaire à nouveau de ceux-ci pour toujours recommencer, témoigne de la détresse de celui qui voudrait s'arracher à lui-même afin de pouvoir tout savoir et pouvoir tout posséder"6. L'essence de l'entreprise technologique réside précisément dans la tentative de vivre "plusieurs existences ayant pour auditorium des espaces multidimensionnels"7 afin d'échapper à l'unicité de la localisation dans l'espace et à la linéarité du déroulement temporel. La dénonciation des transgressions qui en résultent s'accompagne d'une piquante revue d'essais littéraires préfigurant l'actualité des télé-transports et de la Téléprésence. Au XIxe siècle finissant, la naissance des techniques d'enregistrement (photographie, phonographie et cinéma) féconde l'imaginaire littéraire et lui fait entrevoir de somptueuses perspectives. Ce qui est remarquable dans ces fictions, c'est l'anticipation sur le stade, tout juste atteint, de la capture d'empreinte. Comme si l'horizon découvert autorisait tous les vagabondages visionnaires, espérances tangibles d'une poursuite de la vague innovatrice vers toujours plus de réalisme dans la concrétisation des représentations. Avec le développement de la diffusion radiophonique, la prémonition
4 Il n'entre pas dans nos objectifs de réfuter, ici, les thèses de Jean Brun sur la signification du fait technique. Disons, pour faire court, que nous nous situons dans une perspective assez différente de celle de cet auteur. Nous analysons plutôt la tentative de débordement, par la technique, des cadres spatio-temporels hérités, comme constitutifs, et non corruption, du monde humain. n n'en demeure pas moins que le livre de Jean Brun nous intéresse parce qu'il présente et radicalise, de manière richement illustrée, la thèse de la corruption. 5 On ne peut s'empêcher de penser que Jean Brun discrédite, par avance, toute fonne réalisée de Téléprésence, baigné qu'il est par une Téléprésence divine autrement prometteuse. 6 Op. cit, p. 221. 7 Op. cit, p. 224.

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rencontre la réalisation technique. Paul Valéry en tirera immédiatement, et magistralement, les leçons. Dans le cadre du mouvement de la cybernétique, on s'attachera aussi à imaginer des formes de télé-déplacement de substance. On quitte alors le terrain de la fiction ou de l'extrapolation pour investir celui du projet scientifique. Quelques années plus tard, avec les premiers simulateurs numériques de pilotage d'avions, l'informatique commencera à concrétiser ces pressentiments. D'Apollinaire à Saint-Pol-Roux Guillaume Apollinaire imagine un procédé d'enregistrement et de transmission d'existence, non plus de l'apparence mais de la vie même. Dans Le toucher à distance, Apollinaire décrit l'étrange appareil qu'utilise le baron d'Ormesan : "De même que la voix peut se transporter d'un point à un autre très éloigné, de même l'apparence d'un corps, et les propriétés de résistances par lesquelles les aveugles en acquièrent la notion, peuvent se transmettre, sans qu'il soit nécessaire que rien relie l'ubiquiste aux corps qu'il projette"8. Le baron avait disposé dans huit cent quarante grandes villes des récepteurs de présence (et particulièrement sur les façades des synagogues, puisqu'il souhaitait se faire passer pour le messie). Grâce à son émetteur de présence, il pouvait retrouver sa maîtresse tous les mercredis à Paris alors qu'il se trouvait à Chicago, Jérusalem ou Melbourne. Tout cela finit mal, huit cent quarante fois mal, car le baron assassiné mourra autant de fois que ses doubles délocalisés. À propos du cinéma, Saint-Pol-Roux poursuit les mêmes desseins avec sa conception "idéoréaliste". Ils s'inscrivent dans le cadre d'un rejet affirmé de l'écrit et d'une valorisation de l'oral que véhiculent les techniques d'enregistrement (phonographie, cinématographie). Saint-Pol-Roux, dans son essai Cinéma vivant: "...le cinéma en est aux Ombres de Platon, il doit sortir de la Caverne. Le prisonnier doit se libérer"9 et donc le cinéma actuel n'est que "le Cro-Magnon du cinéma futur"lO, "le Destin va se cristalliser, va se corporiser. Le cinéma sera organique"!!. Son "idéoréalisateur" devrait pouvoir créer des "êtres-images" et les déplacer à distance sous forme d"'ondes carnifiées". "Puisqu'on est
8 Guillaume Apollinaire, L'hérésiarque et cie, "L'amphion faux messie ou histoires et aventures du baron d'Onnesan". Cité par Jean Brun, op. cit., p. 226. 9 Saint-Pol Roux, Cinéma vivant, Rougerie, 1972, p. 96 - cité par Jean Brun, op. cil., p.229. 10 Op. cit., p. 58. Il Op. cit., p. 62.

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parvenu à la photographie à distance, pourquoi n'atteindrait-on pas l'apparition de son original, pourquoi à la chambre noire ne succéderait pas une chambre blanche ?" Le cinéma s'emploiera "à capter le désir collectif et à en objectiver le motif"12."On surcréera les autres, on se surcréera soi-même"13. L"'idéoplastie" ouvrira le champ du transport spatio-temporel: "on invitera des célébrités chez soi, "dans nos meubles, à notre table, il y aurait à domicile des soirées César, Dante". On peut noter l'inspiration organique de "I'idéoréalisme". Il s'agit bien d'incarnation, voire de réincarnation. La perspective de Saint-Pol-Roux est en fait assez éloignée d'une recréation artificielle, d'une synthèse. C'est plutôt en radicalisant la photographie qu'il espère engendrer une "surcréation" tridimensionnelle. On soulignera aussi l'énergie révolutionnaire issue du "miracle" photographique, irriguant d'autres projets de transport bien plus audacieux, comme si la séparation de l'apparence et de la fonne autorisait l'espoir d'extraire la" fonne elle-même par un procédé similaire14. De Paul Valéry à Norbert Wiener Jean Brun aurait pu également solliciter Paul Valéry qui a, bien entendu, lui aussi anticipé la télévirtualité. La construction même du célèbre article, La conquête de l'ubiquité, recèle une vision prémonitoire. Avant de décrire et d'analyser la télé-diffusion de la musique et du son, il commence par abstraire la fonne fondamentale du phénomène: "Sans doute ce ne seront d'abord que la reproduction et la transmission des œuvres qui se verront affectées. On saura transporter ou reconstituer en tout lieu le système de sensations (italique ajouté par le rédacteur), -ou plus exactement, le système d'excitations- que dispense en un lieu quelconque un objet ou un événement quelconque"15. Pressentant la continuité entre le développement des réseaux énergétiques (eau, gaz, électricité) et des futurs réseaux informationnels, il désigne,

12 Op. cit., p. 63. 13 Op. cit., p. 94. 14 Certains dispositifs actuels de numérisation automatique de formes tridimensionnelles par auscultation laser concrétisent, timidement encore, cette voie. 15 Paul Valéry, La conquête de l'ubiquité, ln Œuvres II, Bibliothèque de la Pléiade, NRF Gallimard, Paris, 1960, p. 1284. Rappelons que Paul Valéry écrit cet article en 1928, quelques années seulement après les premières expériences de diffusion radiophoniques.

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après la musique16, le prochain milieu candidat à la téléexportation: les images visuelles. "Un soleil qui se couche sur la Pacifique, un Titien qui est à Madrid ne viennent pas encore se peindre sur le mur de notre chambre aussi fortement et trompeusement que nous y recevons une symphonie. Cela se fera"t7. En cela, Paul Valéry ne se situe plus, comme Apollinaire, sur le terrain de la fiction littéraire mais sur celui de l'extrapolation socio-technique, soutenu par une intelligence profonde du phénomène. Radicalisant encore son pressentiment, il s'interroge: "Je ne sais si jamais philosophe a rêvé d'une société pour la distribution de Réalité Sensible à domicile"18. Les majuscules élèvent l'intuition au rang de concept, rejoignant, cinquante ans auparavant, les mêmes marquages typographiques qui affectent la Réalité Virtuelle lorsque les ingénieurs américains des années soixante-dix la baptisèrent et signifièrent ainsi l'invention d'un nouveau milieu de "Réalité Sensible". Dans Cybernétique et société, paru aux États-Unis en 1950, Norbert Wiener, l'un des principaux créateurs du mouvement de la cybernétique, propose une argumentation visant à établir la possibilité théorique de l'enregistrement et de la transmission du vivant. Il s'agit là d'un tournant dans le projet de transfert de présence, car pour la première fois c'est une argumentation scientifique, et non une spéculation visionnaire, qui est avancée. Indépendamment du degré de pertinence du propos, ce changement de registre mérite d'être souligné. Wiener ne décrit pas simplement le projet, il indique comment il faut le réaliser. L'idée maîtresse, conforme à l'esprit conquérant de la cybernétique, repose sur une conception "immatérielle" du corps, sa définition informationnelle, énergétique. "L'individualité du corps est celle de la flamme plus que celle de la pierre, de la fonne plus que celle d'un fragment matériel; cette forme peut être transmise ou modifiée, ou doublée"19. La définition énergétique de la matière annonce sa définition infonnationnelle : "Nous ne sommes que les tourbillons d'un fleuve intarissable, non-substance qui demeure, mais modèles qui se perpétuent, [...] l'idée selon laquelle on
16 Nulle incitation romantique dans l'évocation de la nouvelle mobilité de la musique. Mais plutôt le sentiment que la disponibilité d'écoute conquise rapproche des conditions vivantes de la création du compositeur. Paul Valéry écrira même que le travail de l'artiste musicien trouve dans l'enregistrement "la condition essentielle du rendement esthétique le plus haut", op. cit., p. 1286. 17 Paul Valéry, op. cit., p. 1286. 18 Paul Valéry, op. cit., p. 1285. 19 Norbert Wiener, Cybernétique et société, coll. 10-18, 1962, p.212 cité par Jean Brun, Le rêve et la machine, p. 231. 24

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pourrait imaginer non seulement le voyage par train ou par avion, mais aussi par télégraphe, n'est pas absurde en soi, si loin qu'elle doive être de sa réalisation"2o. L'idée générale est de remplacer un corps humain par son double informationnel, de le transmettre et de le reconstituer à distance par une sorte de synthétiseur de présence. Mfinnant que l'obstacle technique n'est que provisoire, il ajoute que cette reconstitution totale d'un organisme vivant ne serait pas "plus radicale que celle subie effectivement par le papillon au cours de sa métamorphose "21. Un tel projet se rapproche clairement de la synthèse numérique. Il demeure partiellement organisciste : on s'attache à la constitution d'une matière modélisée, -la comparaison avec la chrysalide atteste qu'il s'agit toujours de mutation organique- et on l'expédie grâce à une transmission substantielle. Mais l'évocation de la synthèse informationnelle rapproche le projet de la logique numérique et même de la Réalité Virtuelle. Observons que les voies imaginées par Wiener ne sont pas du tout, actuellement tout au moins, celles qu'empruntent les ingénieurs de la Téléprésence. Ils œuvrent dans le champ de la synthèse de la présence perceptive (image, son, tactilité, effort) et n'envisagent pas le moins du monde de se lancer dans des projets de synthèse et de transport substantiel du vivant (aujourd'hui, ils en seraient, de toute manière, bien incapables). La présence à distance: un concept charnière La présence est une notion à la fois évidente et floue. Unité de lieu et de temps définissent la présence physique, et encore22. Mais les espaces-temps mentaux -ce à travers quoi on est physiquement pré sentsont, eux, multiples. Leurs topo-chronologies ne sont pas descriptibles. On n'est jamais là et à l'instant où l'on croit. On s'expatrie continuellement... surtout à l'état immobile. Pour élargir les fondements d'une archéologie de la Réalité Virtuelle, ces quelques références devraient être complétées par de plus amples investigations, relatives notamment:

20 Op. cit., pp. 118,126. 21 Op. cit., pp. 128. 22 Le travail effectué par Henri Bergson, notamment dans Matière et mémoire, est ici incontournable. Il montre à quel point, dans l'attention présente, le souvenir et la perception se co-définissent sans qu'il soit possible, à la limite, de les distinguer. Nous y reviendrons au chapitre VI, à propos de l'étude de Gilles Deleuze sur le cinéma, L'image-Temps, où nous verrons comment la notion de cristal actuel/virtuel s'appuie sur la théorie bergsonienne de la temporalité dans ses rapports à l'action, la perception et la mémoire. 25

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- à l'espace langagier: mise en commun entre des sujets s'opérant toujours par le détour abstrait d'un tiers symbolisant, et rendant de ce fait illusoire tout espoir d'une communication im-médiate, - à la notion de marché, ajustement plus ou moins spontané des acteurs économiques sans qu'ils soient directement en contact, -à la présence divine (vue comme présence à distance) dans ses différentes versions: prophétique et donc portée par le discours ou le texte (tradition juive), incarnée et imagée (tradition chrétienne en n'oubliant pas la position jésuite, moderne avant la lettre: image qui se donne comme telle appelant à être appréciée pour ses qualités sensibles et non pour sa signification). - au fétichisme: prendre la partie pour le tout est une forme de présence à distance opérant par mobilisation d'un objet partiel remplaçant la totalité (qu'il s'agisse de satisfaction sexuelle, d'opération langagière ou de substitution maternelle grâce à un "objet transitionnel It), - à l'action à distance: la notion physique de champ de forces (gravitationnel, électrique, magnétique, etc.) concrétise une projection, de la cause, à distance. Dans notre enquête, nous rencontrerons certaines de ces directions même si nous privilégions plutôt les traits socio-techniques de la Téléprésence. B ...La Téléprésence, une défmition Wiener avait vu juste lorsqu'il préconisait de réaliser le doublage informationnel d'un corps pour, ensuite, le télé-déplacer. Il prévoyait ainsi l'interdépendance entre la simulation informatique et l'expansion des réseaux numériques, qui constituent aujourd'hui les deux cas d'emploi du terme "virtuel"23. Mais le cybernéticien, tout comme ses prédécesseurs de l'avantdernier siècle, demeurait prisonnier d'une vision réaliste du doublage. Il s'agissait bien de reconstitution à l'identique. Or les réalisations actuelles démontrent que la virtualisation ne réplique pas des univers de référence, elle invente, à partir d'eux, de nouveaux mondes. Ainsi exprime-t-elle sa puissance générative. Notre investigation de la Téléprésence est fondée sur un mouvement en quatre temps qui explicite la notion de déplacement informationnel et caractérise ses phases:
23 L'une des premières recherches pour la Réalité Virtuelle, réalisée par la NASA à la fin des années soixante-dix, fut la télé-robotique spatiale basée sur le couplage des mouvements d'un opérateur au sol et de son exo-squelette virtuel dans l'espace. Dans ce projet, simulation numérique interactive et déplacement informationnel étaient déjà condition l'un de l'autre. 26

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- la production d'une représentation fonnelle de l'objet à déplacer pour qu'il puisse passer par le filtre d'un réseau numérique, .. l'accroissement des caractères incarnés des représentants ainsi obtenus (ajout de l'image au son pour accéder à la visiophonie, passage à la troisième dimension dans Internet, par exemple), l'impossibilité, toutefois, de faire coïncider le représentant et l'original, mais poursuite du mouvement pour s'en approcher, .. dans cette tentative mimétique déjouée, naissance d'un espace propice à la création de formes hybrides soumettant le double informationnel de l'objet source -rendu transportable- à de nouvelles modalités cognitives et actives (comme le multifenêtrage, hybride entre la multiplicité des espaces d'un bureau réel et la bidimensionalité de l'écran ou encore l'usage du regard pour se déplacer dans les espaces de Réalité Virtuelle). Il s'agit donc de préciser et d'illustrer ces quatre opérations. Nous envisageons les relations entre les phases d'imitation et d'invention comme une manière d'analyser les réalisations et les projets en cours, de les soumettre à une même interrogation discriminante. Cette interrogation, relève, par ailleurs, d'une problématique beaucoup plus vaste, que nous ne ferons que suggérer, englobant le champ de la dynamique technique, comme mouvement de création en tant que telle: imitation, détournement, inflexion de la nature, par d'autres moyens que la nature, et donc création, de fait, d'un nouveau milieu naturel/artificieI24.

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Modéliser et transporter La première opération de la Téléprésence consiste à traduire numériquement les composantes appelées à être déplacées (voix, image, éventuellement efforts physiques)25. De même, les éléments de l'environnement sujets à interactions sont transcrits (espaces documentaires, lieux de travail comme dans la Bureautique virtuelle). Enfin, les interfaces spécifiques nécessaires sont installées pour animer ces univers (de la définition des zones sensibles dans l'écran aux organes de commandes gestuels tels que les souris et joysticks - jusqu'aux interfaces de Réalité Virtuelle
24 Le courant de recherche pratique et épistémologique autour de la "vie artificielle fi porte aujourd'hui cette interrogation à un point critique. 25 Certaines activités se limitent à une phase de traduction/codification numérique pour rendre possible une télé-relation. Par exemple, un groupe de musiciens dispersés aux quatre coins du monde, peuvent jouer ensemble en se connectant à Internet, réseau à bande passante pourtant faible. Il leur faut utiliser un logiciel d'interconnexion musicale, tel que Distributed Real Groove Network, véhiculant des compositions réalisées sur un clavier aux normes Midi. 27

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comme les gants de données, casques d'immersion, etc.). Ce premier mouvement s'adosse à la simulation informatique qui affine sans cesse ses capacités à produire des modèles numériques fonctionnels des objets et systèmes qu'elle prend pour cible. Dans un deuxième temps, on transporte, via des réseaux adaptés, ces éléments modélisés. Une grande variété d'applications concrétise cette double opération qui, de l'enseignement à distance au télétravail en passant par le déplacement d'œuvres ou de musées et les facultés inédites de travail coopératif à distance, combine différents composants (textes et graphismes avec ou sans image de l'interlocuteur, réception des efforts physiques à distance, etc.). On ne fera pas ici la typologie de ces configurations, nous réservant par la suite d'approfondir certains exemples, en particulier dans le domaine de la Réalité Virtuelle, qui concentre le plus grand nombre de canaux perceptifs. Déplacement d'existence et déplacement de présence Simuler et déplacer, ces deux opérations recouvrent les deux cas d'emplois du tenne "virtuel". Le premier, la modélisation numérique, désigne une variation d'existence. De la réalité de premier ordre, empirique, on passe à une réalité de deuxième ordre, construit selon les règles de la formalisation physicomathématique. La deuxième acception du tenne"virtuel" relève d'une variation de distance, et c'est là que prend place le transport par réseau. On parle d'entreprises, de casinos, ou de communautés virtuels pour désigner des institutions, ou des personnes, éloignées et qu'on ne peut atteindre qu'à travers le réseau. Et cet éloignement est le fruit de leur modélisation numérique préalable, condition pour qu'ils puissent se glisser dans les mailles du réseau. On entre en rapport effectif avec un ensemble de signes traduisant leur présence (textes, voix, images, etco) dans une forme mue par des programmes infonnatiques. Cette animation automatique par programmes donne consistance à l'appellation "virtuel". Sinon, il s'agirait d'une simple télé-communication, comme avec le téléphone. (On peut parler, par exemple, de "casino virtuel" sur Internet parce qu'un modèle de casino fonctionne sur un serveur, à distance). Le "virtuel" de la simulation ne s'oppose pas au "virtuel" des réseaux, il le prépare. Ces accommodations numériques ne sont certes pas anodines et il ne faudrait pas laisser croire qu'elles se contentent de répliquer les phénomènes et les relations situés à leur source. Elles ne se limitent pas à filtrer la communication à distance. Elles sélectionnent, surtout, les matériaux qui se prêtent à une transmission (ainsi l'odorat, malgré les récentes recherches en cours, est couramment délaissé au profit de l'image plus valorisée 28

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culturellement et... facilement modélisable). La fonne des entités déplacées, tels les "avatars virtuels", est strictement dépendante de ces sélections opérées. Tel "avatar" privilégiera la qualité graphique des costumes, un autre la qualité sonore, un autre encore la conformité photographique du visage. C'est dire si ces transpositions altèrent et redéfinissent les acteurs engagés ainsi que leurs relations. C ...Les interfaces: la commutation homme/univers virtuel

Avec le développement des organes intuitifs de commande des ordinateurs, dans les années quatre-vingt, la notion d'interface a d'abord désigné les organes matériels de communication homme/machine (tels que le clavier, la souris ou les leviers de commande) ainsi que l'organisation dynamique des affichages à l'écran (multi-fenêtrages et menus déroulants). Dix ans plus tard, avec la vague du mlÙtimédia, la diffusion du CD-Rom et d'Internet, une autre signification s'y est adjointe, dès lors qu'il devenait possible d'activer directement les objets sur l'écran. La notion d'interface graphique est apparue, désignant à la fois les outils de navigation dans un programme multimédia ainsi que l'organisation logique de l'application, telle qu'elle apparaît sur l'écran. Nous réservant de reprendre plus avant cette dernière acception de la notion d'interface, nous centrerons, ici, notre analyse sur son versant externe, matérialisé par les équipements de commutation entre l'expression humaine et les univers virtuels, tels que: éditeurs partagés, affichage vidéo, visio et audio-casques, gants capteurs, costumes de données, senseurs, exo-squelettes, systèmes à retour d'efforts ou leviers de commandes multi-usages. Espaces de travail partagés Le travail de groupe sur les mêmes sources numériques (architecture, dessin industriel, etc.) a rendu nécessaire la mise au point d'«éditeurs partagés» assurant la collectivisation de toute modification individuelle apportée au projet, ceci afin d'échapper à l'imbroglio résultant de la circulation simultanée (par disquette ou courrier électronique) de plusieurs versions d'un même travail. Manipuler des objets communs est une chose, échanger à propos de cette activité en est une autre. Comme l'explique Michel Beaudoin-Lafon, directeur du Laboratoire de Recherche Infonnatique à l'Université Paris-Sud: "En effet, le processus de production de l'objet est aussi important que le résultat de ce processus, particulièrement dans les tâches à couplage fort {nécessitant une très forte interaction entre les participants, comme 29

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dans le brainstorming). Par exemple, lorsque l'on fait un croquis pour expliquer une idée, on fait constamment référence à cette figure par des gestes. Il faut donc donner les moyens à chacun de percevoir les actions des autres et pas seulement le résultat de ces actions "26. Plusieurs systèmes prennent en compte cette dernière faculté en affichant sur les documents, les positions des pointeurs activés par les participants ou encore en délimitant, par des dégradés de couleurs, les zones que chacun affiche sur son écran, de telle manière que chacun puisse voir ce que regardent les autres. Le partage, à distance, d'espace de travail est aussi l'objectif visé par le système ClearBoaràl7. L'image vidéo de l'interlocuteur est superposée à la surface de travail sur l'écran de l'ordinateur, si bien que les deux personnes ont l'impression de travailler à modifier un plan, par exemple, en étant situées de part et d'autre d'une vitre transparente sur laquelle s'affiche ce plan. L'espace de travail se confond alors avec l'espace de communication. C'est l'une des concrétisations de la notion de mediaspace, espace commun de travail à distance sur des ressources multimédia, mobilisant principalement ordinateur, caméra vidéo et microphone, prolongeant des équipements habituels (courrier interne, téléphone, messagerie, etc.). Ces recherches ont mis en lumière la nécessité de respecter les échelles de disponibilité de chacun des participants à un médiaspace, en particulier lorsque tous partagent des locaux contigus (laboratoire, ensemble de bureaux d'un service, etc.). Dans ces conditions, autant les espaces communs (cafétéria, bibliothèque) sont toujours accessibles, autant les postes de travail personnels peuvent alors être protégés d'une incursion intempestive par de subtiles procédures qui vont de l'affichage d'une porte sur l'écran (ouverte, entrouverte -il faut alors frapper- ou fermée) au "coup d'œil" lancé vers l'écran d'un collègue pour le saluer brièvement ou vérifier qu'il est disponible. D'autres codes sociaux gouvernant l'établissement d'un contact, telle la graduation de l'approche pennettant progressivement l'installation de la relation, se révèlent plus difficile à reproduire. Avec les écrans, les transitions sont difficiles à ménager: l'image apparaît soudainement. Des propositions sont à l'étude pour y remédier. En tout état de cause, on peut déjà observer que le doublage des relations de proximité ordinaire par des dispositifs techniques,
26 Michel Beaudoin-Lafon, Les habits neufs du travail en équipe, Collecticiels et médiaspace au service de la communication fOffi1elleet infonnelle, in L'ordinateur au doigt et à l'œil, Spécial La Recherche, n° 285, Mars 1996, p.50. 27 Ce système a été développé par H. Ishii aux laboratoires de N.T.T., au Japon. Voir l'article de Michel Beaudoin-Lafon déjà cité. 30

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tout en tenant compte des contraintes sociales locales, les modifie en instaurant un double système de relation. Ces systèmes imprégnés des contraintes dues à la séparation physique, inventent de nouvelles mises en forme des espaces de travail; c'est cela qui les distingue d'une simple télétransmission et qui rend indispensable une modélisation préalable du fonctionnement des interfaces élaborées. On retiendra, de plus, que les mediaspaces -Qpriori conçus pour donner la sensation d'un espace commun entre des équipes éloignées- sont aussi expérimentés dans des institutions à localisation unique. Réalité augmentée, réalité ajoutée, doublage virtuel des interfaces Toute invention d'interface est un nouveau circuit reliant réalité de premier ordre et réalité modélisée. Les exemples qui suivent indiquent différentes voies par lesquelles la commutation réel/virtuel s'établit. On ne saurait trop souligner l'importance de l'une de ces directions: l'alliage de l'objet matériel et de sa modélisation virtuelle. Le projet Karma, développé par une équipe de l'Université de Columbia (New-York) permet d'ajouter à la vision ordinaire d'un équipement, une vue synthétique tridimensionnelle permettant de faire fonctionner celui-ci. L'imprimante tombe-t-elle en panne? Il suffit de mettre une paire de lunettes, forme simplifiée d'un casque de vision de Réalité Virtuelle. Le squelette fonctionnel apparaît. Il ne reste plus qu'à manœuvrer les boutons, leviers et autres manettes virtuelles permettant d'ouvrir un capot, faire glisser un tiroir, activer un mécanisme et en observer les conséquences; le tout en simulation, bien entendu28. Ainsi, la Réalité Virtuelle surimpose à la vision ordinaire de l'objet une vue chirurgicale fonctionnelle, autorisant la manipulation simulée de l'objet. Les interfaces matérielles (organes de commandes de l'appareil) ont ainsi été doublés par leurs équivalents virtuels. Dans le même registre, d'autres recherches ont pour objectif la disparition du support d'affichage lui-même: plus d'écran à regarder ni de lunettes à porter. Dans la filiale européenne du P.A.R.C. de Xerox, installée à Cambridge (Grande-Bretagne), P. Wellner dirige un projet nommé Digital Desk qui élimine les interfaces habituelles (clavier, souris, etc.). Sur le bureau s'affichent directement les données issues d'un projecteur numérique en surplomb relié à un système élaboré de vision artificielle capable d'interpréter certains gestes et de reconnaître des données montrées du doigt sur le bureau, par exemple. Les activités médicales
28 Voir l'interview de Steven Feiner, in SVM MAC, avril 1994, n° 50, p. 130. 31