Presse privée écrite en Afrique francophone

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Les journalistes de la presse privée écrite africaine ne cessent d'expliquer la répression dont ils sont victimes par l'absence d'Etat de droit démocratique en Afrique. Se fondant sur une enquête menée au Bénin, au Sénégal et au Togo, ce livre révèle un autre phénomène tout aussi négateur de la liberté de la presse : la corruption d'une bonne partie de la presse privée écrite africaine par les pouvoirs politiques et des hommes d'affaires.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
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EAN13 : 9782336250809
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PRESSE PRIVÉE ÉCRITE EN AFRIQUE FRANCOPHONE

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07352-4 EAN : 9782296073524

MorFAYE PRESSE PRIVÉE ÉCRITE EN AFRIQUE FRANCOPHONE Enjeux démocratiques

Préface
Monique HIRSCHHORN

* Postface
Boubacar CAMARA

L'Harmattan

SOMMAIRE
9 11 13 15
37

Remerciements.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ....

Avant-propos
Préface. Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Première partie: Histoire de la presse privée écrite en Afrique
francophone. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

Chapitre l : Le contexte politique de l'émergence de la presse privée écrite au Bénin, au Sénégal et au Togo. . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . 1.1. Rejet du parti unique et apparition d'une presse privée

41

eCl1teau mili eu d es annees 1980 au s,"enega I ............................. '
1.2. Contestations démocratiques et fin du monopole de la presse d'État au Bénin et au Togo en 1990 ., . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . Chapitre II : Le contexte économique
presse privée écrite.

,.

.

42
65 '"
105

du développement

de la

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . ... . . . . .

11.1. Un début très prometteur malgré le manque de moyens techniques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11.2. Passée la période d'euphorie
11.3. Un marché publicitaire

. .. . .. ..

106

politique, des ventes en baisse.....
............ .... ................

117 125 129
137

très étroit.

lIA. Des entreprises

de presse en difficulté

. ... ., . ., . .. . ... . ....

11.5. Les limites de l'action syndicale face aux patrons de presse 11.6. Le temps des incertitudes. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .

143 147 147 188 257

Chapitre III : L'évolution du positionnement politique de la presse privée écrite. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . III.l. Dans un premier temps, un appui décisif aux processus démocratiques. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . . III.2. Dans un second temps, des rapports de compromission avec les pouvoirs établis. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Deuxième partie: Analyse compréhensive
professionnelles des journalistes.

des pratiques
"

. . . . .. . .. . . . . .. . .. . . . . . . . .. . .. . .. . . . .

Chapitre IV : Qui sont les journalistes de la presse privée écrite? . . IV.l. Des profils professionnels IV.2. Un recrutement informel atypiques. .

261 '" . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 261 ... H.. H 287

Chapitre V : Les pièges de la collusion avec les pouvoirs établis. . .. .. 297 V.1. Du journalisme « tribaliste» au journalisme d'investigation:
un passage à risques. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . . 297

V.2. L'effet boomerangdes pratiques de mercenariat

307

V.3. Retour sur l'Affaire CCS/ Sud Com
VA. Le discours de victimisation, une légitimité douteuse.

... . ....
. . . . . . . . . ..

312
320

Chapitre VI : Les formes de résistance individuelle et collective à la corruption au sein de la profession. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . .

331

VU. De l'objection de conscience à la mise en place d'un Observatoire de l'Éthique et de la Déontologie dans les Médias
au Bénin. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. ... . .. . .. ... . .. . .. . .. . .. . .. ... . .. . .. . .. . . 331

VI.2. La presse privée écrite d'opposition et l'Observatoire Togolais des Médias : deux remparts contre la corruption des journalistes VI.3. La création d'un Conseil pour le Respect de l'Éthique et de la Déontologie au Sénégal et les tentatives de redémocratisation
de la presse privée écrite locale. à rester intègre. . .. . . . . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . . . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .

339

343 351

VIA. La difficulté
Conclusion.
Bibliographie.

... ... ....... .............. ............................ .. .....
. .. . .. . .. . .. . .. . .. . ... .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. ... . .. . .. . '"

357 369
381

Annexes.
Postface.

. .. . .. . .. . .. . .. . ... .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . ..
.... ...... ...... .............. ........................... .... ...H

395

A

. . .

Ma regrettée sœur S rynabou t'aye. Awa, Alioune Badara Adébola, Ndrye t'atou et Ndrye Demba Fqye. Mon père, ma mère, mesfrères et soeurJ et à

.

Tous mes amÙ

REMERCIEMENTS

Au

terme de la rédaction d'un ouvrage, il est très tentant de croire qu'on ne doit que je tiens sincèrement

rien à personne et de tout ramener à soi. Ce travail, à vrai dire, n'aurait été possible sans la contribution intellectuelle et humaine de nombreusesperJonnes à remenier ICZ. Ma re(Onnaissance va particulièrement Sorbonne, pour leurs préâeux à Monique Hirschhorn et à Jean-Michel
-

Morin, respectivement prrifesseur et maître de conférencesà l'UniverJité de Paris V
(Onseils sâentifiques à la base de cet ouvrage.

Si cette rechenhe a pu aboutir, c'est aussi parce que j'ai rencontré en Afrique et en France des journaliste JO béninois, sénégalais et togolais très diJponibleJo qui ont accepté de s'entretenir Afrique alJec mOI~ Je les remerâe tous très chaleureusement, (IPAO) plus particulièrement et Institut Panos tout au Soulrymane Niang. Je remerâe aussi ReporterJ Sans f'rontières de l'Ouest long de mes rechenhes. Je tiens également à remenier tous ceux qui ont contribué à la cormtion de mon manuscrit, notamment COtÙzne Abimbola [<aye, Abdou Ndiqye, Sara Ndiqye et les Pr~fèsseurs Mamadou Camara et Boubacar Camara de l'UniverJité GaJton Ber;ger de Saint-Louis (UGB). Je remenie aussi Abdoul Khadre Fall, Charles Camara, Babacar Sidibé et Venance Bouhima, prrgèSJeurs de lettres au Prytanée Militaire pour leur lecture critique et inâsilJe de mon manuscrit. Meni de Saint-Louis à la Direction de la Rechenhe, de l'Innovation à la publication et de la Coopération Gaston Ber;ger de cet ouvrage. de Saint-Louis (RSF)

qui m'ont ouvert leurs services de documentation

Scienttfiqtte et à l'UFR

des LettreJo et Sâences HumaineJo de l'Université

pour leur contribution jinanâère

Meni à tous mes collèguesenseignants de l'UGB, notamment ceux de la Section de Soâologie, pour leur encouragementtout au long de la rédaction de ce livre. Un grand meni en:fin au Docteur Franfois Xavier Lalfyé pour avoir réalisé le
croquisfigurant en page de COUlJerture.

A VANT-PROPOS

Cet ouvrage est extrait d'une thèse de sociologie intitulée «Journalistes de la presse privée écrite et Pouvoir politique en Afrique. L'ambiguïté de la relation victimaire », sous la direction de Monique Hirschhorn, soutenue en septembre 2004 à l'Université René Descartes Paris V-Sorbonne, devant un jury composé de Jean Copans (Université René Descartes Paris V-Sorbonne), d'Abel Kouvouama (Université de Pau et des Pays de l'Adour), de Gara Mbodj (Université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal) et de Jean-Claude Sergeant (Université de Paris IIISorbonne Nouvelle). Sa publication s'inscrit dans une logique de vulgarisation consistant à sortir les travaux de recherche du milieu purement académique, afin de les rendre accessibles à un public plus large. Certains développements théoriques et méthodologiques ont donc été soit supprimés, soit simplifiés, sans pour autant porter préjudice à la nature du propos.

PREFACE
Pas de vie démocratique dans les sociétés contemporaines sans l'existence d'une presse qui ne soit pas une presse d'Etat, d'une presse qui constitue véritablement selon l'expression d'Edmund Burke en 1787 un « quatrième pouvoir» et qui contribue à faire exister un « espace public» permettant le débat des citoyens autour des enjeux politiques et sociaux. C'est dire les espoirs qu'a suscités l'émergence, sous la pression des populations locales et des bailleurs de fonds internationaux, d'une presse privée écrite au Bénin, au Sénégal et au Togo, au cours des décennies 1980 et 1990. EnfIn, les journalistes béninois, sénégalais et togolais allaient pouvoir disposer de la liberté nécessaire à l'exercice de leur métier. EnfIn, ils allaient pouvoir satisfaire « ce droit à l'information, à la libre expression et à la critique» qui, selon la déclaration internationale des devoirs et des droits des journalistes adoptée à Munich en 1971, est une des libertés fondamentales de tout être humain. La multiplication des journaux a témoigné immédiatement de l'enthousiasme qu'entrainait la fIn du monopole de la presse d'Etat. Toutefois, ces attentes n'ont pas été satisfaites. Le contenu d'une grande partie de la presse privée écrite, en dépit d'un ton parfois véhément, s'est révélé aussi peu intéressant que celui de la presse d'Etat quant à la constitution d'un espace public de débat. Mor Faye reconstitue l'histoire politique de cette émergence et de la déception qui l'a suivie. Mais quelles sont les raisons de cet échec? Une réponse s'impose tout de suite, mise en exergue par les journalistes euxmêmes: la répression politique. La liberté de la presse n'est qu'apparente. Le journaliste qui veut rester en accord avec la déontologie de son métier s'expose à des brimades diverses et peut même payer de sa vie l'exercice de son droit à la liberté d'expression. Pour réelle qu'ait été et que soit encore cette répression, elle constitue cependant une explication un peu courte des insuŒsances actuelles de la presse privée écrite. Elle n'exonère pas automatiquement les journalistes de toute responsabilité quant à la qualité de leur travail. Et c'est là que le livre devient passionnant,
-

car à l'inverse

de

beaucoup d'ouvrages écrits sur les journalistes

souvent d'ailleurs par les

journalistes eux-mêmes, il n'est ni un plaidoyer, ni un pamphlet. Le projet est tout autre. En sociologue qu'il est, Mor Faye a voulu comprendre pourquoi cette presse dont on attendait tant s'est révélée en fin de compte si médiocre. Il a donc mené avec beaucoup de rigueur une enquête par entretiens auprès des journalistes et les résultats qu'il présente dans la deuxième partie de cet ouvrage sont édifIants. A l'exception du Sénégal où

14

Presse privée écrite et démoéTatie en Afrique

francophone

existe une école de journalisme, les journalistes de la presse privée écrite n'ont pas de formation. Si l'on met de côté quelques transfuges de la presse d'Etat, ce sont soit des diplômés sans emploi, soit même des jeunes ayant arrêté leurs études. La formation sur le tas qui ne permet pas véritablement d'acquérir les compétences nécessaires à l'exercice du métier est donc la règle. Par ailleurs, ces journalistes mal formés sont mal payés et, pour survivre, développent un ensemble de pratiques, que Mor Faye décrit parfois de façon assez humoristique, comme la course au per diem, mais qui ne peuvent être en accord avec les exigences déontologiques de la profession. Cette analyse compréhensive débouche donc sur un tableau assez sombre, celui de la corruption d'une grande partie des journalistes par les pouvoirs politiques et leurs alliés économiques. La presse privée ne serait qu'un leurre idéologique, un moyen de faire croire aux citoyens qu'ils vivent en démocratie. Est-ce à dire qu'il n'y a aucun espoir? Comme le montre Mor Faye, tout n'est pas perdu. L'exigence du public quant à une presse de qualité peut rencontrer celle des journalistes. Encore faudrait-il que la rhétorique de la victimisation développée par les journalistes ne les empêche pas de reconnaître que la répression politique n'est pas le seul problème auquel est confrontée leur profession.

A ce livre stimulant, on ne fera qu'une seule critique. Centré sur l'analyse de trois pays africains, il pourrait laisser supposer que les difficultés rencontrées par les journalistes sont spécifiques à ces pays ou à l'Afrique noire. Or, à l'évidence, sa portée est beaucoup plus grande. Il ne manque pas de pays où des journalistes mal formés, mal payés, font un travail de mauvaise qualité et ne respectent pas leur déontologie professionnelle. Le problème est donc beaucoup plus général, avec un enjeu, ne l'oublions pas, qui n'est rien moins que celui de l'existence d'une démocratie réelle, ce qui renforce encore l'intérêt de ce livre remarquable. Monique Hirschhorn

Professeur à Paris V - Sorbonne
Présidente de l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française (AISLF)

INTRODUCTION

Dans le contexte du « développementalisme » triomphant des années 1960-1970, des chercheurs comme Wilbur Schramm, Everett Rogers, Lucian Pye et Daniel Lerner de l'école développementaliste américaine! se sont intéressés aux impacts que les médias de masse pourraient avoir sur le développement éconoll1ique et social des pays du Tiers Monde. Se fondant sur la corrélation entre le nombre de postes téléviseurs, de postes de radio et d'exemplaires de journaux par habitant et le niveau de développement de plusieurs pays, ils sont arrivés à cette conclusion qu'il n'y a pas de développement sans médias de masse. Certains d'entre eux ont même formulé des préconisations quant aux usages qui devaient être faits des médias dans les pays « pauvres ». Selon Schramm, par exemple, « les médias doivent être utilisés: a) pour renforcer le sentiment d'appartenance à la nation, b) comme une voix de planification nationale, c) pour enseigner les métiers nécessaires au développement, d) pour étendre le marché, e) pour aider les gens à considérer l'avenir, f) pour aider les gens à jouer un rôle comme nation parn1i d'autres nations >? De ce courant de pensée résulte ce qui est communément appelé le journalisme de développement qui érige les médias de masse au rang de grandes priorités nationales dans les pays « pauvres ». Ce modèle de journalisme, cautionné scientifiquement par des chercheurs et appuyé financièrement par l'UNESCO, n'a pas laissé indifférents les régimes autoritaires africains qui l'ont utilisé, non pas pour promouvoir la prise de parole démocratique en vue de la construction collective du développement, mais pour faire triompher une parole officielle jugée seule capable d'accoucher du bien-être collectif. Le Centre d'Études des Sciences et Techniques de l'Information de Dakar (le CESTI), créé en 1965 avec le soutien financier de l'UNESCO et de la Coopération canadienne, a ainsi été un grand centre d'enseignement et de diffusion du journalisme de

I

Cf. F. Balle, 1990, Médias et sociétés,voir en particulier «Le sous-développement 471-487.

», pp.

2 Ibid., p. 483.

16

Presse privée écrite et démocratie en Afrique

francophone

développement. Il a formé toute une génération ce modèle tout au long des années 1970.

de journalistes3

africains

à

Dès lors, ces derniers à qui les régimes politiques en place avaient déjà demandé d'être dévoués aux idées du Parti et de l'Etat ont été enrôlés dans les grands « combats» pour le développement de leurs pays. Ainsi les verra-t-on « magnifier les plans de développement, calmant au futur la faim des uns et créant au futur, pour les générations à venir, les milliers d'emplois que n'auront pas les générations présentes du sacrifice. Justifiant les initiatives économiques les plus contestables et les investissements les plus aventureux, ils clament, malgré les échecs, les renoncements et les révisions radicales, le génie, la grande compétence du gouvernement et la justesse des plans de développement» 4. A l'évidence, ce discours journalistique sur le développement tenu par les journalistes des médias d'Etat était un discours de propagande. Comme des soldats envoyés sur tous les fronts pour sortir la patrie du sous-développement, presque tous les journalistes africains allaient tour à tour être « auxiliaires de l'ingénieur agricole, de l'infirmier, si ce n'est de la sage-femme, mais également animateurs ruraux et zélotes du mouvement coopératif »5.

Le «culte de la personnalité»

6

a été une autre composante

du

discours des journalistes de développement. Il suffit de réécouter les bulletins d'informations de la radio, de relire les journaux gouvernementaux et de regarder les journaux télévisés produits entre 1960 et 1990, surtout pendant les grands événements politiques (fêtes nationales de l'indépendance, congrès du parti unique au pouvoir, commémoration de la prise du pouvoir par les militaires putschistes...) pour s'en rendre compte. Le chef d'Etat africain, tel qu'il était peint par les journalistes du développement, était présenté comme le «Grand timonier national », le « Guide éclairé », le «Père de l'indépendance nationale », «le Grand bâtisseur de la nation », «l'Homme du consensus », «le Gardien de la

3 Depuis 1970, plus de six cents journalistes d'Afrique de l'Ouest et du Centre ont été formés au CESTI de Dakar. Aujourd'hui, sept pays sont représentés dans cette école de journalisme: le Sénégal, le Mali, le Burkina Faso, le Gabon, le Togo, la Guinée et le Bénin. 4 J. Barrat, 1992, Géographieéconomiquedesmédias- Médias et développement, . 428. p 5 Ibid. 6 A. Badibanga, mars 1977, «La presse africaine et le culte de la personnalité », in Revue

françaised'études olitiques,n° 159, pp. 40-57 ,. cf. aussi G. Conac, 1983, «Portraits du chef p
de l'Etat », in Revuefrançaise d'étudesconstitutionnelles tpolitiques, n° 25, p. 121. e

Introduction

17

constitution », autant d'appellations démiurgiques dignes des chefs d'Etat des régimes totalitaires connus par l'Europe au ~'(èmc siècle. Mais les médias d'Etat ont progressivement perdu toute crédibilité avec l'échec du développement, le niveau de vie réel des populations étant bien en deçà des « grandes» performances économiques annoncées. Grâce à la contestation démocratique, on a vu apparaître, essentiellement à partir des années 1990, des médias privés qui ont tous pour volonté affichée de permettre la liberté d'expression et qui ont connu un développement considérable7. A défaut de pouvoir rendre compte du nombre exact de ces nouveaux médias du fait de l'absence de données statistiques fiables, on peut avancer que, tout au long des décennies 1990 et 2000, l'ensemble des organes de presse privée créés dans les pays d'Afrique francophone dépasse des milliers de titres, pour ne considérer que cette partie du continent. Rien que pour la seule année 1993, trois ans après le début de cette «révolution médiatique », la revue économique hebdomadaire MarchéJ TroPicaux et Méditerranéeni avait déjà signalé la naissance de 500 organes de presse en Afrique francophone. Or, de 1960 (année des « indépendances politiques ») à 1990, toujours s'agissant de l'Afrique francophone, il n'y avait pratiquement qu'un seul journal par pays et cet unique journal était alors sous contrôle gouvernemental. Tout visiteur étranger qui arrive aujourd'hui à Cotonou (Bénin), à Abidjan (Côte d'Ivoire), à Lomé (Togo), à Dakar (Sénégal), à Ouagadougou (Burkina Faso), par exemple, peut se rendre compte immédiatement des bouleversements du paysage médiatique africain. Les colporteurs de journaux à la criée, postés aux feux tricolores des carrefours, proposent, le temps d'un feu rouge, aux occupants des véhicules momentanément immobilisés, les numéros du jour, de la semaine et du mois édités par les journaux de la presse privée. Malgré un soleil au zénith et une atmosphère polluée par les pots d'échappement des automobiles, ils vont d'un véhicule à un autre. Ils courent au moindre appel, même imaginaire. Le visiteur, pour peu qu'il fasse un lien entre démocratie et liberté de la presse et qu'il connaisse le monolithisme médiatique antérieur, ne peut qu'être impressionné par la kyrielle de journaux qui fleurit partout, de même que par la véritable révolution sémantique9 qui s'opère à travers les
7

PANOS/

UJ,,\O/SEP,

1991, PreSJefrancophone 'Afrique verslepluralisme. d

s C. Gilguy, M. Devey, D. Brunin, 28 mai 1993, « Médias, communication, une industrie naissante? », in Marchés Tropicaux et Méditerranéens, pp. 1391-1404. 9 M.-S. Frère, juin 1999, « Démocratie au Bénin et au Niger », in Mots, n 0 59, p. 95.

18

Pre.rse privée écrite et démocratie

en Afrique

francophone

titres des quotidiens et des périodiques. Les maîtres mots sont « démocratie », « renouveau démocratique », « démocratie participative », etc., que les journalistes de cette presse contribuent à vulgariser dans les espaces publics du continent africain. Dans le secteur de l'audiovisuel, plusieurs dizaines de stations de radio et de chaînes de télévision non étatiques émettent également dans certains pays africains. Au Bénin, par exemple, on peut aujourd'hui écouter des radios privées comme Go!fe f-<M, Radio Star, CAPP-f-<M, Radio Wlkl, &dio EJpoir, Radio Immaculée Conception et Radio Planète, alors qu'avant 1990 la seule radio était La VOIX de la Révolution de l'Office de Radio et Télévision du Bénin (ORTB) qui relevait du contrôle de l'Etat béninois d'obédience marxiste (1972-1990).

La africaine

répression

contre

les journalistes

de

la presse

privée

Mais alors que l'Afrique subsaharienne semble ainsi vivre son « âge d'or» médiatique avec ses milliers de journaux et ses centaines de radios non étatiques, les journalistes de la presse privée africaine ne cessent de dénoncer la répression dont ils disent être l'objet. En s'appuyant sur les différents rapports annuels établis par Reporters Sans Frontières (RSF) sur l'Afrique subsaharienne tout le long des décennies 1990 et 2000, on peut constater que cette répression existe effectivement, qu'elle revêt plusieurs formes et qu'elle semble même hypothéquer l'avenir de la presse privée africaine.
Le premier type de violence à l'encontre des journalistes de la presse privée est d'ordre législatif et juridique. Pourtant, à y regarder de près, différents dispositifs de cette nature et leur application réelle ont de tout temps sévèrement encadré l'activité journalistique en Afrique subsaharienne. Les différents Etats ont toujours institué, de façon explicite ou implicite, un ensemble de délits de presse que les journalistes indépendants, là où ils ont existé, ont identifié comme des mécanismes de musellement de leur profession. Parmi ceux-ci, on peut citer le « délit d'outrage au chef de l'Etat », le « délit de propos séditieux », le « délit d'atteinte à l'ordre public », le « délit d'atteinte à la crédibilité de l'Etat et de ses institutions », le « délit de recel de documents administratifs », bref, un ensemble de délits aux contenus aussi flous qu'ils n'ont jamais été définis eXplicitement. Par le biais de ces instruments législatifs et juridiques, de nombreux journalistes se sont retrouvés en prison sans procès ou après des procès escamotés. Au Bénin, l'interprétation très répressive de la loi 60-12

Jntrodudion

19

régissant la presse a occasionné, selon P. Noudjénoumé1O, entre 1989 et 1992, plus de 30 procès en diffamation et beaucoup de condamnations à des peines pécuniaires. Faisant une analyse du code juridique régissant 11 considère que la loi 60-12 en l'activité de presse au Bénin, J. Badou question n'est rien d'autre qu'« une entrave à la liberté de la presse », du fait que sur les 64 articles qu'elle comporte, les 43 sont consacrés à la répression systématique. Il montre également que le projet de loi sur la liberté de la presse de 1993 (voté en 1997 tel queD est même plus coercitif que la loi 60-12. Sur les 118 articles qui constituent l'armature de ce projet de loi, J. Badou souligne que 48 d'entre eux sont délibérément répressifs. Il signale l'extension du champ des incriminations et l'augmentation des amendes, des lieuxl2 de dépôt légal avant publication et des renseignements obligatoires sur chaque numéro. Tout cela, conclut J. Badou, augmente de façon subséquente les peines contre les journaux privés. A cette série de mécanismes répressifs d'ordre législatif et juridique s'ajoute la répression économique. Par cette forme de répression, il faut comprendre les fiches d'impôts impayées que les pouvoirs politiques en place brandissent à l'encontre de tel ou tel journal jugé hostile pour le faire taire ou le faire disparaître. Le deuxième type de violence auquel sont confrontés les journalistes de la presse privée africaine est la violence physique exercée à leur encontre. En effet, si les mécanismes législatifs et juridiques ne suffisent pas à faire taire la presse, les Etats ont souvent recours à des milices qui s'adonnent à des pratiques très répressives et couvertes par une impunité presque absolue. Un exemple particulièrement dramatique de ce cas de figure est l'assassinat de journalistes emblématiques, comme l'Angolais Ricardo de Mello tué par un commando de tireurs professionnels en 1994. Lors de l'enterrement de ce journaliste, le président du syndicat des journalistes angolais, Avellino Miguel, dénonçait la « loi du silence» appliquée par « ceux qui ont le pouvoir de faire taire les voix incommodes» et se demandait « qui serait le prochain journaliste assassiné ». Plusieurs années après la mort du directeur de publication de la lettre d'information quotidienne, Imperia! f'ax, les journalistes d'Angola continuent à vivre dans
10

P. Noudjénoumé,

1999, La démocratie au Bénin

-

Bilan etperspedives, pp. 309-310.

1I Ibid., p. 310.

12En plus du Ministère de l'Intérieur, tout journal béninois doit déposer avant parution un exemplaire à la Bibliothèque Nationale, un exemplaire aux Archives Nationales, un exemplaire au j\!Iinistère de l'Information et un exemplaire à la Haute Autorité de l'Audiovisuel et de la Communication (HAAC).

20

Presse privée écrite et démocratie

en Afrique

francophone

une psychose collective. Aucun journaliste d'investigation n'est venu remplacer Ricardo de Mello. Imperia/tax, journal dans lequel il écrivait, a cessé de paraître. L'enquête diligentée par les autorités n'a pas abouti. Les auteurs du meurtre n'ont pas été identifiés. Cet assassinat non élucidé a paralysé toute la profession et rien ne permet actuellement de penser que la situation va favorablement évoluer. Voilà, en résumé, les différents mécanismes de répression politique exercés sur les journalistes de la presse privée africaine et il n'est donc pas question d'en nier l'importance. Mais les journalistes s'adaptent eux aussi à ces mêmes mécanismes coercitifs par une rhétorique de victimisation très vigoureuse en mettant à contribution les opinions nationale et internationale, de façon décisive, dans une vaste entreprise de dénonciation collective de cette situation répressive.

La dénonciation

de la violence

De ce point de vue, l'assassinat du journaliste burkinabé Norbert Zongo a constitué une véritable fenêtre d'opportunité dont se sont saisis les journalistes de la presse privée africaine pour protester. Instituteur devenu journaliste, Norbert Zongo13, 49 ans au moment de sa disparition, représentait la figure du journalisme engagé africain. Poursuivi et recherché par la police togolaise pour activités syndicales interdites en milieu étudiant durant sa formation à Lomé dans l'éphémère Ecole de Journalisme des pays de l'Entente (Togo, Bénin, Burkina Faso, Niger et Côte d'Ivoire), il avait fui au Cameroun d'où il était sorti diplômé de l'Ecole de journalisme de Yaoundé. L 1ndépendant,journal qu'il a créé à son retour au Burkina Faso, après un rapide passage à l'Agence de Presse Burkinabé (APB) et une collaboration à de nombreux titres de la presse privée, est devenu, au moment de la mort du journaliste, l'hebdomadaire le plus lu au Burkina. La popularité de Norbert Zongo, selon Bruno Jaffré, auteur de nombreux travaux sur la vie politique du Burkina, grandissait au fur et à mesure qu'il dénonçait les scandales politico-financiers. A partir de 1996, Norbert Zongo enquêtait sur une vaste « escroquerie» concernant la Compagnie des Mines d'or Burkinabé (CMOB). De nombreuses affaires avaient aussi été mises à jour grâce à ses investigations: « le monopole de l'exploitation du cuir octroyé à la belle-mère de M. François Compaoré, frère du président; un trafic de parcelles mettant en cause des membres du parti au
n C. Onana,

1999, L'assassinat

de Norbert Zanga - Crime d'Etat t'antrejournaliste.

Introduction

21

pouvoir, le Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP), ou la distribution de produits défectueux par la Société des fibres et textiles (Sofitex) qui avait provoqué la destruction des récoltes de coton de plusieurs agriculteurs »14. Sa notoriété est aussi liée à ses prises de position politiques qui ne manquaient pas de virulence. En 1997, lorsque l'Assemblée Nationale du Burkina Faso avait adopté un amendement constitutionnel permettant à M. Blaise Compaoré de se présenter à vie à l'élection présidentielle (alors que le texte initial limitait à deux le nombre de mandats), Norbert Zongo avait écrit: « Comment fera le président pour s'imposer aux intellectuels qui appréhendent les dimensions de sa dictature et le drame qu'il représente pour notre peuple? (...) Une seule solution s'impose à lui, emprisonner, tuer, faire disparaître. Il n'y a pas d'autre alternative. M. le président est bel et bien reparti pour la violence qui fera bientôt de nouvelles veuves et de nouveaux orphelins par dizaines ». A la veille de son décès, Norbert Zongo, selon le rapport annuel de Reporters Sans Frontières15 de 1999, avait aussi publié une série d'articles critiquant le pouvoir et accusant le frère du chef de l'État burkinabé d'avoir commandité le meurtre de son chauffeur. En 1997, souligne toujours ce rapport, des militaires de la Garde Présidentielle ont effectivement enlevé David Ouédraogo, chauffeur de M. François Compaoré (frère du président) afin de l'interroger, pour une histoire de vol d'argent liquide chez son patron. Ce chauffeur a succombé à l'interrogatoire. Sous la plume de Norbert Zongo, ce manquement consistant à soustraire un suspect d'une procédure judiciaire qui relève normalement de la police ou de la gendarmerie et non de la Garde Présidentielle burkinabé est durement critiqué. Dès lors, le journaliste avait clairement affiché sa volonté d'élucider ce meurtre. Le 13 décembre 1998, à sept kilomètres de Sapouy (province de Ziro), à une centaine de kilomètres de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, Norbert Zongo est retrouvé calciné à bord de son véhicule (une 4x4), de même que son frère, son ami et leur chauffeur. L'extérieur du véhicule n'a pas été touché par les flammes. Par contre, la portière arrière aurait plusieurs trous dus probablement à une arme à feu. La thèse officielle est celle d'un accident de la route. Mais, très rapidement, une opération de
14 B.

]affré, aoÎlt 1999, «Un journaliste face au pouvoir - Le Burkina Faso ébranlé par l'affaire Norbert Zongo », in Le Monde Diplomatique, p. 21 ; B. ]affré, Mai-juin 2000, «L'affaire Norbert Zongo ébranle le Burkina Faso », dans le dossier «Afriques en Renaissance », in Manière de Voir - Le Monde Diplomatique, n° 51, p. 44. 15Reporters Sans Frontières (RSF), Rapport 1999, section Burkina Faso, p. 21.

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falsification de cette thèse cède la place à une autre privilégiant la version d'un « accident arrangé », comme on en voit très souvent au Burkina. Persuadés qu'il s'agit bien d'un assassinat, des milliers de lycéens et d'étudiants manifestent dans les rues de Ouagadougou dès le 16 décembre et s'attaquent aux symboles du CDP. Le même jour, des milliers de personnes forment un cortège funèbre de 10 kilomètres pour accompagner la dépouille mortuaire du journaliste. Cette mobilisation collective ouvre la brèche à une véritable entreprise de dénonciation publique initiée par un collectif composé d'associations de journalistes, du Mouvement Burkinabé des Droits de l'Homme et des Peuples (MBDHP), de la puissante Confédération Générale du Travail du Burkina (CGTB), d'un groupe d'avocats, de partis politiques d'opposition et de diverses autres associations, notamment Reporters Sans Frontières (RSF). Cette mobilisation collective pose en même temps toute la problématique de la rhétorique de victÏmisation des journalistes de la presse privée en Afrique et de la dénonciation publique de leur sort. Puisque nous nous appuyons largement sur ce type de rhétorique, avant de nous interroger là-dessus un peu plus loin, examinons d'abord comment il est construit. Pour ce faire, nous nous référons aux travaux de Luc Boltanskil6, notamment ceux portant sur la manière dont des acteurs collectifs ou individuels font part, sur la place publique, des problèmes dont ils se disent victimes. Pour Luc Boltanski, la dénonciation est une compétence et doit satisfaire à des conditions de recevabilité. Dans une entreprise de dénonciation, selon lui, la première opération qu'effectue l'auteur individuel ou collectif se sentant victime d'une injustice sociale est de présenter un persécuteur par des manœU1JreS probatoires. Mais toujours selon Boltanski, il ne suffit pas de dénoncer seulement un persécuteur, il y a une exigence de désingularisation qui requiert la capacité de passer du particulier au général et de doter l'acte de dénonciation d'une forte aJSisepolitique: « Le dénonciateur doit convaincre d'autres personnes, les associer à sa protestation, les mobiliser et pour cela, non seulement les assurer qu'il dit vrai, mais que cette vérité est bonne à dire et que l'accusation, qui désigne un être (individuel ou collectif) à la vindicte populaire, est à la mesure de l'injustice dénoncée... La cause qu'il défend prétend à l'universalité »17.

16

L. Boltanski, 1990, L'amour et ia jUJtÙ'Iicomme compétem'li;voir le chapitre intitulé «La dénonciation publique », pp. 255-359.

17 Ibid., p. 256.

] ntrodttdion

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Appliquant ce modèle sociologique à la dénonciation publique de l'affaire Norbert Zongo, le principe de désingularisation est largement mobilisé par les journalistes et leurs soutiens lors de ce « deuil professionnel ». Dans leurs discours, la mort de Norbert Zongo pose sous un vrai jour les réelles difficultés des journaux privés à se constituer en Afrique en général. Dans leurs manœuvreJ probatoires, la notoriété du journaliste disparu est mobilisée pour établir les charges de la preuve de l'assassinat politique de leur confrère. Les éditorialistes et commentateurs de la presse privée africaine s'appuient aussi largement sur une série de conférences de presse organisées par Norbert Zongo avant sa mort, pour informer l'opinion sur les risques qu'il associait à l'exercice de son métier, risques liés à la sensibilité des dossiers sur lesquels il enquêtait, pour orienter le regard vers l'Etat burkinabé. Pour montrer que l'Affaire Norbert Zongo fait partie d'une série d'affaires non élucidées, ils effectuent une opération de réactivation de la mémoire collective. Ils fustigent la série d'assassinats politiques organisée sous le régime en place, depuis le début du processus de « Rectification Révolutionnaire », commencé le 15 octobre 1987. Les noms de nombreux opposants morts, assassinés, sans que l'acte de leur assassinat ne soit élucidé et porté devant les tribunaux sont présents dans les éditoriaux de la presse privée du continent et font peser de lourdes suspicions sur le pouvoir politique burkinabé. « Après l'assassinat de Thomas Sankara, en 1987, note Bruno Jaffré, de larges débats avaient été organisés dans le pays où avaient pu s'exprimer l'ensemble des courants politiques burkinabé, à l'exception notable des sankaristes, qui avaient été emprisonnés, torturés ou s'étaient réfugiés à l'étranger. Mais les deux autres leaders de la « révolution », les capitaines Henri Zongo et Jean Baptiste Lingani, avaient été accusés d'avoir fomenté un complot et fusillés, tandis que des civils de premier plan, comme Clément Oumourou Ouédraogo et Watamou Lamien (seuls à même de s'opposer au virage à droite préparé par le pouvoir), avaient « disparu ». Le premier a été victime d'une grenade, indique Jaffré, et le second d'un accident de voiture. La répression comme méthode d'intimidation n'a jamais été abandonnée, comme l'attestent les arrestations régulières de l'opposition ou les éliminations physiques comme celle de Hyacinthe Kafando, chef du commando des assassins de Sankara »18. Le contexte politique retentissant à cette entreprise vaste campagne internationale
18 B.

récent du Burkina Faso donne un écho de dénonciation. Celle-ci coïncide avec une de réclamation d'un procès judiciaire contre

Jaffré, août 1999, art. cit., p. 21.

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le régime sur l'élimination physique de Thomas Sankara, lors du coup d'État du 15 octobre 1987. La mort de cet homme politique burkinabé charismatique est toujours considérée comme une «mort naturelle ». Malgré la réclamation de l'ouverture d'un procès contre les assassins de Sankara, celle-ci est, jusqu'à présent, jugée non recevable par le régime. L'argument officiel avancé est que Thomas Sankara était militaire et que cette affaire relève d'une juridiction militaire qui jugerait l'opportunité d'ouvrir le dossier. La plupart des analyses des journalistes s'appuient d'ailleurs sur la mort de ce personnage historique et emblématique pour soutenir la thèse de l'assassinat politique de Norbert Zongo. En réaction à cette campagne collective de dénonciation, le CDP, parti au pouvoir, évoque une manipulation et un complot ourdis contre le régime. Pendant plus d'un mois, des rapports de force, ponctués de journées de manifestations et de grèves très violentes, opposent le Collectif au pouvoir. La pression médiatique nationale et internationale est tellement forte que le climat politique local prend une tournure insurrectionnelle. Finalement, le pouvoir fait des concessions à certaines réclamations du Collectif, notamment la libération de certains manifestants emprisonnés, la levée de sanctions prises contre certains d'entre eux et la réouverture des discussions sur certains crimes restés non élucidés. De ces concessions émane la création d'une Commission d'Enquête Indépendante (CEI) pour élucider les conditions de la mort de Norbert Zongo et de ses compagnons.

Le rapport d'autopsie publié par la CEI révèle que, contrairement à la thèse officielle, Norbert Zongo et ses compagnons ont été tous abattus au moyen d'un revolver 38 spécial et de fusils calibres 12 semi-automatiques dont un de marque Valtro, et leur véhicule incendié par un engin explosif. Autrement dit, la thèse de l'accident du véhicule du journaliste dû à l'explosion du moteur, la version que défend l'Etat burkinabé, n'est donc qu'un voile pour masquer l'élimination physique d'un journaliste devenu très gênant pour le régime. Compte tenu du type d'arme utilisé, les enquêtes de la Commission se sont naturellement orientées vers la Garde Présidentielle. Mais au bout de 5 mois (du 7 janvier au 7 mai 1999), elles n'ont pu établir de façon probante sa culpabilité. L'une des difficultés évoquées par la Commission est que l'emploi du temps des militaires suspectés a curieusement disparu. Toutefois, les conclusions du Rapport d'enquêtes font peser de fortes suspicions sur la Garde Présidentielle. La CEI a en effet conclu à un assassinat prémédité et six militaires sont nommément cités comme de « sérieux suspects ». A la publication des résultats, les manifestations de rue se réorganisent dans les grandes villes du

Introdudion

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Burkina Faso, plus particulièrement à Ouagadougou, capitale du pays, et à Koudougou, ville natale du journaliste défunt. Robert Ménard, Président de Reporters Sans Frontières et membre de la Commission d'Enquête Indépendante, quant à lui, est expulsé du Burkina et sous escorte policière jusqu'à l'aéroport. Ses commentaires sur les ondes des radios privées burkinabé sont peu du goût du pouvoir. L'Affaire Norbert Zongo continue toujours, d'autant que le frère du Président Compaoré n'a jamais été convoqué devant un juge d'instruction pour s'expliquer sur ce problème. Lors du premier anniversaire de son assassinat, 30 000 personnes ont participé aux veillées funèbres du défunt journaliste et manifesté dans la capitale, sous la vigilance des forces de l'ordre burkinabé, selon le quotidien français Libération19. Le mensuel Jeune Afrique Économiill, dans un article intitulé « La Lutte finale », signale que le 27 novembre 1999 déjà, près de 10 000 personnes venues de l'intérieur du Burkina Faso sont descendues dans la capitale pour réclamer que justice soit faite. Visiblement, la série de mesures prises par le président Blaise Compaoré pour décrisper la situation de crise a atteint difficilement les effets escomptés. Parmi ces mesures, figurent la transmission du dossier Zongo à un juge d'instruction, la libération des détenus, la réouverture des établissements fermés par le pouvoir, de même que la « réorganisation et le recasernement » de la Garde Présidentielle, la prise en charge de la famille de Norbert Zongo, de celles de ses amis assassinés et de David Ouédraogo, l'ouverture d'un procès et la condamnation des cinq militaires incriminés dans la mort de David Ouédraogo pour « coup mortel et blessures volontaires »21. Le Collectif de lutte contre l'impunité au Burkina, mobilisant 3 000 manifestants, rejette cette série de mesures qu'il considère comme une résolution partielle et non globale de la crise. Il fustige une justice «aux ordres », en ce sens que Norbert Zongo, qui a justement trouvé la mort au cours de« l'affaire David Ouédraogo », chauffeur de François Compaoré, frère du président burkinabé, a été délibérément éclipsé dans le jugement du Tribunal de Ouagadougou. Considérant que le jugement rendu par le Tribunal occulte une véritable affaire d'Etat, le collectif réclame la tête de François Compaoré qui a été entendu seulement en tant que témoin, alors que les
19 Libération du 13 décembre
20 E. Fall,

1999.

J. V okouma,

«La lutte finale », in Jeune Afn.que Economie, n° 300, du 13 décembre

1999 au 16 janvier 2000, p. 104. 21Ouverture du procès le 17/08/2000 au Tribunal de Ouagadougou et verdict rendu le 19/08/2000. Trois des accusés écopent d'une peine de 10 à 20 ans de prison, les deux autres relâchés et aucune peine à l'encontre de François Compaoré. (Source: Radio FranceInternationale-RFI, 12/12/2000).

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militaires condamnés par la justice burkinabé n'auraient pas agi sans commanditaire. Le problème de Norbert Zongo reste entier. Lors de la commémoration du deuxième anniversaire de la mort du journaliste, en 2000, les forces de l'ordre 22 ont d'ailleurs quadrillé toutes les rues de Ouagadougou pour interdire toute cérémonie. A cette occasion, des militaires se sont même positionnés autour de la tombe du journaliste, afin d'empêcher tout recueillement. Sur ce point, P. Yengo souligne: «L'acte de barbarie perpétré par le pouvoir de Blaise Compaoré a opéré un renversement qui a permis l'inscription du journaliste - dont on a brûlé le corps dans une voiture - au panthéon des mânes où la réappropriation par la société devient possible. Par son ampleur, la mobilisation traduit le moment liturgique qui scelle l'alliance entre le (nouveau) mâne et le monde des vivants. Libération dans l'imaginaire certes, mais en dissolvant tous les éléments de résistance sociale, il n'y a de libération envisageable que dans l'imaginaire. Parce que l'imaginaire est un attribut sans organe, le pouvoir ne peut l'enfermer, sa puissance devient inépuisable et il est le seul à se dresser contre le monstrueux »23. Le travail de déJ-ingularisationdu cas Norbert Zongo se poursuit dans les éditoriaux de la presse privée du continent. Au regard des analyses, le Burkina Faso est un cas parmi d'autres de fragilisation des journalistes de la presse privée. Ici encore, le thème central et fédérateur de la protestation des journalistes de la presse privée africaine gravite autour des risques d'assassinat qu'ils courent à tout moment dans l'exercice de leur profession. Le Regard, hebdomadaire togolais, souligne que «Le Togo est un cas d'école en matière de violation de la liberté de la presse en Afrique. Sous la dictature, la presse indépendante a été toujours persécutée au Togo. Des éléments bardés d'impunité vont jusqu'à saccager des imprimeries ». Cet article appuie son analyse sur tous les actes dont les journalistes et leurs entreprises de presse se disent victimes depuis 1993. Dans le même journal, un court éditorial collectif intitulé «Nous sommes tous des Zongo en sursis », tire la sonnette d'alarme: « Face au climat de terreur qui s'abat sur la presse privée, les responsables des journaux privés sont des Zongo en sursis. Et lorsque les autorités judiciaires justifient la détention illégale des journalistes par le souci de les protéger contre l'agression d'éléments

22 23

Ibid. P. Yengo, 2000, «Survivre
Petit-on être vivant en Afriqtle

en Afrique ou la logique du Zombie », in Forum Diderot,
? p. 76.

J ntrodttdion

27

incontrôlés, on imagine à quel degré les journalistes de la presse privée sont en danger de mort. Des collaborateurs du chef de l'Etat ayant décidé de jeter leur dévolu sur la presse privée, on n'aura pas besoin d'une commission d'enquête indépendante pour détecter les auteurs et les commanditaires au cas où il arriverait malheur à un des nôtres. Nos bourreaux sont tous connus d'avance »24. A travers l'épreuve que constitue l'assassinat de Norbert Zongo, la quasi-totalité des journalistes de la presse privée africaine, par le biais de leurs journaux, ont fait un travail de tradttdioti5 de leurs conditions de travail en fonction de leurs cadres d'expérience respectifs en rendant publics les griefs qui les opposent aux dirigeants politiques de leurs pays. Cette rhétorique de victimisation, lors de la tragédie professionnelle que constitue l'assassinat de Norbert Zongo, a montré un véritable élan cotporatiste et a permis aux professionnels de se mettre en scène comme un groupe homogène confronté aux mêmes problèmes sécuritaires, par delà les frontières nationales africaines.

La dénonciation la presse privée?

comme

occultation

du fonctionnement

réel de

Cette répression dont nous venons de rendre compte pose le problème de la liberté de la presse en Afrique. Mais en attirant uniquement l'attention sur ce problème, elle empêche d'analyser la manière dont fonctionne la presse privée africaine. Partant de l'hypothèse que la rhétorique de victimisation qui l'accompagne, bien au-delà de sa fonction première de dénonciation, peut cacher plus d'enjeux qu'elle ne révèle, il importe dès lors de procéder à sa déconstruction26 par une interrogation
24Le Regard, « Nous sommes tous des Zongo en sursis », n° 132, du 01 au 07 juin 1999, p. 2. 25 M. Callon, 1986, « Eléments pour lme sociologie de la traduction.. .», in L'Année sotiologique,n° 36, p. 174. 26Selon S. Karsz: « Déconstruire Ue social], qui n'a rien à voir avec détruire, veut dire mettre à plat, identifier les composantes et leurs articulations, définir. Repérer une histoire, repérer une trajectoire. Se plonger dans une logique, pour en saisir l'ordonnancement, la causalité, les enjeux. Questionner les conditions de possibilité de ce qui semble être une réalité donnée, ses conditions de développement et de légitimation. Déconstruire, c'est poser d'emblée que son objet n'est ni naturel, ni donné, mais nécessairement construit: il s'agit d'inventorier les matériaux ayant contribué à cette construction, de refaire à l'envers le processus aboutissant à la mise en place de cet objet» (S. Karsz, 1992, Dkonstruire Iesocia/,p.6)

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capitale: qu'est-ce qui est réellement en jeu à travers exercée sur les journalistes de la presse privée africaine?

cette

répression

Certains travaux scientifiques axés essentiellement sur les pratiques répressives à l'encontre des journalistes de la presse privée africaine s'appuient très souvent sur l'analyse de l'environnement des régimes politiques africains27 et mettent en cause l'absence d'Etat de droit sur le continent pour expliquer cette répression. D'autres28, à caractère général sur la violence en Afrique, ne manquent pas de signaler au passage la fragilité de la presse privée africaine, d'un point de vue sécuritaire. Dans ces deux cadres d'analyse, la violence à l'encontre du secteur médiatique privé n'est rien d'autre que l'une des multiples formes que les régimes africains, viscéralement marqués par une longue tradition autoritaire, adoptent pour résister aux réformes politiques dans un contexte où, contraints à la démocratisation par les bailleurs de fonds (Banque Mondiale et Fonds Monétaire International), ils se retrouvent confrontés à une grave crise de légitimité externe. La crise de légitimité externe, pour F. Akindés29, un des théoriciens les plus critiques des processus démocratiques en Afrique, c'est la fm du « pacte colonial» et/ou idéologique. Les affrontements idéologiques qui ont opposé l'Est et l'Ouest depuis la Deuxième guerre mondiale, selon cet auteur, avaient favorisé en Afrique une course aux zones d'influence. Dans sa stratégie d'endiguement du communisme, l'Ouest avait besoin de pays remparts sur le continent. Pour faire face à « l'impérialisme international », l'Est recevait dans cette rivalité tous les déçus du capitalisme et de la colonisation. De ce double processus naquit un patronage international. Dans ce jeu idéologique, souligne Akindés, chaque puissance, ivre de cet esprit de compétition, était prête à payer le prix de l'hégémonie, le plus souvent au nom de la sauvegarde des droits de l'homme, pour en finir contre le droit des peuples car, avant tout, l'essentiel était que l'autre ne puisse occuper un espace resté vacant. Dans cette course, poursuit F. Akindés, les pays africains se sont adaptés par une démultiplication des « mécanismes d'appel» qui servaient essentiellement à augmenter les

27

A. L. Touré,

1997, Le statut dujournaliste sénégalais dans un contexte de mutation médiatique.

28

Forum Diderot, 2000, op. cit.) On peut aussi consulter O. Barry, 1998, L UNESCO culture de lapaix.

et la

29 F. Akindés, 1996, Les Mirages de la démocratieen Afrique subsaharienne fram'ophone; voir en particulier « Les sources géostratégiques du nouvel enjeu démocratique en Afrique », pp. 13-39.

Introduction

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sources de dépendance à des fIns de maximisation diplomatique. Au nom de cette lutte idéologique, note l'auteur, «de nombreuses concessions ont été faites aux dirigeants africains, généralement au détriment des populations ». Parmi celles-ci, l'auteur cite la dénégation des droits de l'homme et le fInancement vaille que vaille des régimes autocratiques sur presque tout le continent. Or, poursuit F. Akindés, ce modèle de patronage s'est écroulé avec la chute de l'URSS. Ainsi, les dictatures africaines sont lâchées et contraintes à la démocratisation. Les contentieux économiques (<< corruption », « népotisme », « mauvaises politiques économiques ») ayant pendant longtemps bénéfIcié des parapluies géopolitiques et idéologiques, sont reconsidérés à travers des programmes d'ajustements structurels. C'est dans ce contexte, conclut l'auteur, que la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire international, fers de lance de ces programmes d'ajustements structurels, ont imposé en Afrique les processus démocratiques actuels, non pas par philanthropie, mais afIn de disposer d'acteurs locaux de contrôle de ces réformes pour le recouvrement de la dette (société civile, partis d'opposition, presse indépendante, etc.). Pour ruser face à ces logiques libérales imposées de l'extérieur, toujours dans cette perspective, les Etats africains ont fait croire aux institutions internationales qu'une presse libre et indépendante était bel et bien possible en Afrique subsaharienne ; ils ont fait croire la même chose à leurs opinions publiques nationales pour donner des gages de reconversion démocratique et coller aux principes de « bonne gouvernance », une des conditionnalités exigées pour avoir accès à l'aide économique internationale. Dès lors, les journalistes de la presse privée se sont engouffrés dans cette brèche, en créant de multiples organes de presse, sans se rendre compte du piège que constitue le discours démocratique offlciel jugé flou qu'ils obscurcissent davantage par « l'optimisme excessif, parfois sans fondement, des analyses A. ,11 111 qu ' ils en £ont» . L e meme p01nt d e vue est d e £en d u par. A L . T oure par ' rapport au développement de la répression sur les journalistes africains, en général, et sur les journalistes sénégalais, en particulier. Le public a aussi pu dire que la liberté de ton des journalistes de la presse privée est le seul problème actuel des régimes africains et non l'irruption des partis politiques d'opposition qui ne leur servent que de faire-valoir et de caution pseudo-démocratique, aux yeux de l'opinion internationale. Face à une opposition muette, dont certains membres sont
10 11

Ibid., p. 162. A. L. Touré, 1997, op. cit., tome 2, p. 464.

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plus enclins à abandonner leur position pour un poste ministériel, les journalistes sont les seuls, avancent de nombreux observateurs, à assumer une fonction critique. Or, selon ces derniers, cette fonction est irrecevable pour les régimes en place. Plusieurs raisons sont souvent évoquées, notamment le fait que le chef politique africain prend dans son schéma mental toute interpellation critique comme une offense inadmissible ou une attaque intolérable à sa personne et la traite systématiquement sur le mode de l'inimitié, contrairement à son homologue occidental. En agrégeant ces différents points de vue sur la répression contre les journalistes des médias privés africains, on peut voir émerger enfin de compte une perspective explicative globale reprenant la problématique de la liberté de la presse au sens traditionnel. Une problématique de ce type établit toujours, selon J. M. FerryJ2, un lien étroit entre l'environnement autoritaire des régimes politiques, quels qu'ils soient, et le développement des actes de répression exercés sur des journalistes indociles. Ces analyses mobilisent certes des cadres interprétatifs divers pouvant donner lieu à des résultats intéressants d'un point de vue cognitif. Mais elles s'inscrivent dans une perspective trop limitée. Elles ne permettent pas ou fort peu de savoir à partir de quels éléments, de quelles pratiques et de quels enjeux les journalistes produisent les informations diffusées. Faute de s'appuyer sur une connaissance du terrain, ce modèle explicatif n'apprend rien sur ce qu'est le groupe professionnel et risque même à la longue de produire des conséquences « négatives» qui peuvent constituer un registre justificatif ou un leurre idéologique dans lequel les journalistes peuvent s'installer confortablement, sans chercher à réfléchir sur leurs activités professionnelles et briser ou atténuer le cycle de violence dans lequel ils sont pris. Ces assertions découlent certes d'une constatation. Mais elles permettent de poser les orientations générales de cette recherche qui s'inscrit délibérément dans un registre axiologique, donc critique. La notion de critique est à comprendre, ici, au sens de Weber: « [...] la méthode scientifique de traiter les jugements de valeur ne saurait pas seulement se borner à comprendre (l}erstehen)et à faire revivre (nmherleben) les buts voulus et les idéaux qui leur servent de fondements, elle propose de nous apprendre également à porter un jugement « critique» sur eux. Cette critique ne peut avoir, à vrai dire, qu'un caractère dialectique, ce qui veut dire qu'elle ne peut être qu'un jugement logicoforme! sur la matière contenue

32

J. M. Ferry, 1995, « Quelle théorie des médias aujourd'hui? », in Les médias entre droit et pouvoir (sous la direction de G. Haarscher et de B. Libois), p. 60.

Introdudion

31
historiquement; elle ne le postulat de la non-

dans les jugements de valeur et les idées données saurait être qu'un contrôle des idéaux d'après contradidion du voulu »33.

Donc, les perspectives de ce travail, suivant en cela les indications de Weber, ne se limitent pas au recueil exclusif du discours des journalistes sur le sens qu'ils donnent à leurs activités professionnelles. Mais elles comptent mobiliser aussi des informations de validation et d'invalidation de ce discours et inscrire l'ensemble dans un cadre interprétatif global de nature à contribuer à la production de connaissances plus fiables. Il ne s'agit pas ici de nier le caractère autoritaire des régimes politiques africains, encore moins de croire naïvement qu'un travail journalistique rigoureusement fait est un paravent contre l'arbitraire politique exercé sur son auteur dans un contexte de violence généralisée. Rien n'interdit, en revanche, de repérer, à travers les pratiques professionnelles des journalistes, d'éventuels mécanismes qui participent au renforcement du système répressif où ils sont insérés. Cette prise de distance par rapport au discours dominant consiste, en d'autres termes, à savoir si les informations que les journalistes diffusent et pour lesquelles ils sont réprimés sont conformes ou non à un traitement journalistique obéissant à des normes de crédibilité. Etre un journaliste victime est une chose, mais être un journaliste victime et crédible en est une autre. Au fond, qu'entend-on par crédibilité de l'information? La crédibilité de l'information est une exigence qui dérive même de la signification étymologique de l'acte d'informer. Informer signifie étymologiquement rechercher et mettre en forme des faits avérés et inconnus du public. L'exigence de vérité, en tant que devoir moral et professionnel et en tant que pendant et contrepartie de la liberté de la presse, s'impose, comme aime le rappeler D. Cornu34, au journaliste dans son rôle d'observateur qui rend compte des faits, mais aussi dans sa fonction d'interprète et de narrateur. A ces trois niveaux correspondent des exigences méthodologiques d'objectivité, d'impartialité et d'authenticité, qui sont constitlltives d'une information crédible.

La vérification empirique de l'inscription des normes de crédibilité dans les pratiques de la presse privée africaine vise, au fond, à aller à
33

M. Weber, 1965, Essais sur la théorie de la sdence, p. 125. 'q Nous reprenons ici l'analyse particulièrement éclairante vérité - Pour une éthique de l'information, voir chapitre journalisme et vérité de l'information », pp. 349-415.

de D. Cornu, VIII intitulé

1994, Joumalisme et «Subjectivité du

32

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contre-courant des théories libérales classiques de la liberté de la presse et d'expression qui peuvent se révéler être des obstacles heuristiques, si on cherche à cerner concrètement les mécanismes à l'œuvre dans la production de l'information, comme l'indique fort justement B. Libois35. Dans ces théories, en effet, la liberté de la presse est perçue comme consubstantielle à la démocratie. De cette perception découle deux logiques. Tout abus de la liberté de la presse est d'abord préférable à la limitation de celle-ci. Ensuite, toute organisation ou régulation de la presse est aussitôt qualifiée de « liberticide ». Ici, l'équilibre à réaliser entre liberté et responsabilité de la presse, entre droit et pouvoir des médias, relève de la conscience individuelle du journaliste éclairé par sa déontologie professionnelle. Selon B. Libois, cette conception de la liberté de la presse dans les théories libérales est critiquable. Elle peut occulter les abus imputables aux journalistes eux-mêmes. Elle peut aussi empêcher les journalistes de gagner en réflexilJité(capacité d'autocritique). Dans l'hypothèse d'un manque de connaissances précises sur les différentes formes de violence à l'encontre de la presse privée écrite africaine, on pourrait aussi imaginer une situation telle que les différents acteurs impliqués, hormis les journalistes et les hommes politiques, pour des raisons évidentes, ignorent les tenants et les aboutissants des vrais rapports presse/politique. Dans ce cas d'espèce, on pourrait supposer qu'en surface on noterait de la répression sur les journalistes de la presse privée écrite, mais que dans le fond, il y aurait une confusion sphère politique/ sphère médiatique et que les conflits opposant ces deux sphères seraient des règlements de compte ou des mécanismes de régulation à l'intérieur d'un milieu « politico-journalistique » d'un type particulier. Dans cette série d'hypothèses, on pourrait aussi envisager une autre configuration du jeu telle qu'il arriverait qu'un journaliste détienne parfois des informations que le public aurait intérêt à connaître (détournements de biens publics, népotisme et autres formes de corruption) dont il jugerait l'opportunité de les publier ou pas en fonction de ses propres intérêts.

Cette série de pistes d'investigation renvoie plus précisément à l'approche des rapports presse/politique, en termes d'associés-rivaux ou de
«coopération concurrentielle », de

J.

G. Blumler

et M. Gurvitch 36. Ces

35B. Libois, 1995, « Introduction: redéfInir la liberté de la presse» in Les médias entredroitet pouvoir (sous la direction de G. Haarscher et de B. Libois), p. 7. 36 G. Blumler, M. Gurvitch, 1981, «Politicians and the press: An Essay on role J. relationships », in Handbook iifpolitical ivmmunication (sous la direction de D. Nimmo et de K. Sanders), pp. 467-493.

Introdudion

33

auteurs, pour forger cette grille de lecture, ont mis en évidence cinq aspects caractéristiques de ces rapports: la dépendance mutuelle de deux ensembles d'acteurs qui poursuivent des intérêts di~ergents, la régulation des rôles respectifs, l'existence d'une culture partagée, la possibilité d'une culture vers le conflit, les mécanismes formels et informels de gestion des différends. Par ailleurs, quand les journalistes disent qu'ils sont des « Zanga en sursis », il est évident qu'ils instrumentalisent un martyr professionnel pour se grandir et se forger une crédibilité démocratique aux yeux du public. Mais ne font-ils pas courir au public le risque d'attribuer un label de démocratie à l'ensemble de la profession, en dépit de l'existence éventuelle de pratiques professionnelles plus prosaïques, donc moins démocratiques? Cette interrogation s'inspire du principe olsonien du free rider ou « passager clandestin ». M. Olson37 postule qu'il arrive que certains acteurs qui auraient intérêt à se mobiliser avec d'autres pour défendre des intérêts collectifs, après un calcul coût/avantage, ne prennent pas part à une action collective préférant laisser les autres la faire à leur place, quitte à se connecter aux dividendes positifs de l'action. Dans le même ordre d'idées, Paul Nizan38 fait remarquer à juste titre que ce n'est pas parce que Socrate est mort assassiné pour avoir voulu révéler la vérité aux hommes de son temps que tous les philosophes sont magnanimes. De la même façon, il n'est pas interdit de postuler que ce n'est pas parce que Norbert Zanga est mort dans l'exercice de son métier que tous les journalistes de la presse privée africaine sont des philanthropes même s'ils ont intérêt à apparaître comme tels et peuvent même l'être. Ce questionnement axé sur la crédibilité de l'information diffusée par la presse privée écrite africaine, sur le rapport presse/politique, avec comme grille de lecture le modèle de la coopération concurrentielle de J. G. Blumler et M. Gurvitch et sur une approche de déconstruction de la technologie d'identification du groupe professionnel aux confrères « martyrs », est la trame de notre problématique. Il est clair, par cette problématique, que l'enjeu est de ne pas se retrouver piégé dans le raisonnement social des journalistes. « Le raisonnement social, selon Alex Muchielli, est la manière de penser, de présenter et de justifier certains faits sociaux et certaines conduites qu'un individu et/ou son groupe social

37

M. OIson,

1978,

Logique

de l'action iYillective.

38 P. Nizan, 1960, Leschiens degarde, pp. 9-10.

34

Presse privée écrite et démocratie en Afrique

francophone

communiquent aux autres groupes sociaux. »39. S'appuyant sur les travaux de U. Windisch, M. L. Rouquette et ].S. Bruner, A. Muchielli montre que le raisonnement social n'est pas neutre parce que celui-ci repose sur l'analogie, en ce sens que c'est une démarche généralisante qui met des faits vaguement apparentés dans le même registre (l'entreprise de dénonciation publique des journalistes dans l'affaire Norbert Zongo est probante à propos de cette démarche analogique car tous les journalistes se considèrent comme des Zongo en sursis). En déftnitive, si on considère les différents niveaux de questionnement de façon cumulative, l'enjeu majeur consiste à voir, d'une part, si les journalistes inscrivent des normes de crédibilité professionnelle dans le traitement de l'information qu'ils diffusent et, d'autre part, s'ils n'entretiennent pas éventuellement des contradictions qui participent au renforcement du système répressif qu'ils dénoncent.

Une étude centrée

sur la presse privée écrite

Pourquoi avoir centré la présente étude sur ce secteur médiatique? Ce choix ne surdimensionne-t-il pas l'écrit dans des sociétés où peu d'individus ont accès à l'information écrite, compte tenu de l'analphabétisme? Autrement dit, n'était-il pas plus pertinent de privilégier les organes privés audiovisuels qui battent a priori plus de records d'audience car étant plus accessibles aux populations? Le choix porté sur la presse privée écrite s'explique par plusieurs raisons. Premièrement, elle est plus représentative du phénomène d'explosion médiatique en termes de création de titres et d'entreprises de presse. Deuxièmement, les journaux de la presse privée écrite constituent le fer de lance des bouleversements des paysages médiatiques africains en cours, d'un point de vue chronologique 40. Troisièmement, choisissant d'envisager cette étude avec comme angle de vue les effets sociologiques de cette dynamique médiatique et leurs implications sur le présent et le devenir des sociétés concernées, le service audiovisuel privé41, selon les pays, ne permet pas toujours de disposer de ce critère de recherche, soit parce que beaucoup de radios privées sont de type musical malgré la diffusion de
39 A. Mucchielli, 1994, La Psyd}ologie sociale, pp. 95-96. ~o PANOS, 1993, Le pluralijme radiophonique en Afrique de l'Ouest.

.1 J. Soncin, Mai-juin 2000, « Radios privées en liberté », in Manièrede Voir - Le Monde
Diplomatique, n° 51, p. 46.

Introduction

35

points-infos, soit parce que les chaînes de télévision privées créées, financées et animées par des nationaux sont à un état embryonnaire42. La dernière raison, tout aussi importante, est le fait que la presse écrite, analysée par rapport à la temporalité de la production de l'information, est plus à même de combler le vide créé par le scoop immédiat qui relève du domaine de la radio et surtout de la télévision. Partant de l'hypothèse que la presse écrite a une certaine tendance au travail d'investigation pointue par des dossiers, des reportages ainsi que des enquêtes largement étalées dans le temps, surtout pour ce qui est des titres périodiques, elle semble donner des informations plus « fouillées» que ne le font la radio et la télévision. Perçue sous cet angle, elle offre d'ailleurs, sur le plan méthodologique, des matériaux de travail plus accessibles aux chercheurs et plus maniables (coupures de presse, etc.).

Le choix de trois pays africains:

Bénin,

Sénégal

et Togo

Dans le cadre de la présente étude, nous nous sommes seulement intéressé à l'Afrique francophone, parce qu'en Afrique anglophone, par exemple, les journaux privés ne constituent pas une nouveauté en tant que telle. Cette partie de l'Afrique n'a pratiquement jamais connu de discontinuité en matière de pluralisme médiatique depuis la colonisation, alors que les pays d'Afrique francophone sont passés d'un régime de pluralisme médiatique connu sous la colonisation à un régime médiatique de quasi-monopole étatique, avant de s'ouvrir à nouveau au pluralisme médiatique. Cette particularité des pays d'Afrique francophone, dans le secteur des médias, justifie ainsi qu'ils aient été privilégiés. N'ayant pas été en mesure de parler de la presse privée écrite dans chaque pays d'Afrique francophone, nous nous sommes limité à celles du Bénin, du Sénégal et du Togo où nous avons effectué une enquête43 de terrain très approfondie dans les milieux journalistiques. Ce choix se justifie d'abord par la trajectoire politique fort intéressante de ces trois pays, du point de vue de l'analyse. Le Bénin et le Togo, très proches géographiquement et culturellement, ont tous les deux connu des régimes militaires. Mais depuis 1991, le Bénin est à sa quatrième alternance démocratique au pouvoir, alors que le Togo est toujours gouverné par le même régime depuis 1967. Le Sénégal, en ce qui le concerne, constitue un

42

PAN OS, 2008, Le pluraliJme télévisuel en Afrique de l'Ouest Cf. Annexe méthodologique.

-

Etat des lieux.

4)

36

Presse privée écrite et démocratie

en Afrique

francophone

cas particulier. Alors que le Bénin et le Togo longtemps régis par des régimes autoritaires n'ont engagé des réformes démocratiques qu'au début des années 1990, à l'instar de la plupart des autres pays d'Afrique francophone, le Sénégal avait commencé le même processus politique à partir de 1974. Néanmoins, l'absence d'alternance démocratique au pouvoir de 1960 à 2000 avait fini par susciter le doute sur la réalité du modèle démocratique sénégalais. Le choix du Bénin, du Sénégal et du Togo se justifie ensuite, comme nous allons le voir, par le fait que ces pays sont de véritables laboratoires médiatiques, à en juger par le nombre foisonnant, le discours incisif et le dynamisme de leurs journaux privés. Les contrastes entre ces trois pays choisis, aussi bien sur le plan politique que médiatique, ont permis de faire un état des lieux pertinent de la presse privée écrite. En définitive, le présent ouvrage se compose de deux parties. La première décrit et analyse le positionnement politique réel de la presse privée écrite au regard du contexte politique et économique de son émergence et de son développement au Bénin, au Sénégal et au Togo, et au regard surtout des valeurs démocratiques qu'elle prétend incarner. A partir de l'analyse des mécanismes et logiques de la structuration interne de la presse privée écrite, la seconde partie propose une approche compréhensive des différents registres d'action professionnelle identifiés en lien avec les pratiques répressives dont les journalistes se disent victimes.

PREMIÈRE

PARTIE

Histoire

de la presse privée écrite en Afrique francophone

Le premier niveau auquel nous allons nous situer est l'étude des contextes d'émergence des journaux privés dans les trois pays qui font l'objet de ce travail. Cette démarche de contextualisation vise un triple objectif. Elle renvoie d'abord à une approche des conditions sociohistoriques précises de l'apparition au Bénin, au Sénégal et au Togo d'une presse privée écrite, c'est-à-dire d'un groupe professionnel de journalistes théoriquement indépendant de l'Etat, des partis politiques et des groupes de pression. L'intérêt d'une telle approche est de savoir pourquoi et comment, alors qu'une presse publique existe dans ces trois pays depuis 1960 (année des indépendances politiques en Afrique francophone), la presse privée écrite ne se consolide au Sénégal qu'au milieu des années 1980 et n'émerge véritablement qu'à partir de la décennie 1990 au Bénin et au Togo. Ce travail de contextualisation s'appuie ensuite sur le fait qu'on ne peut pas comprendre le contenu d'un journal si on ne tient pas compte de son contexte de production, de diffusion et de réception. Pour pouvoir comparer de façon rigoureuse les pratiques des journalistes de la presse privée écrite du Bénin, du Sénégal et du Togo, il est également fondamental de procéder à l'identification des contextes nationaux du fait que chaque contexte national pourrait être générateur d'un ou de plusieurs modèles professionnels spécifiques. L'analyse des contextes locaux constitue enfin une étape majeure pour cerner les logiques des pratiques politiques répressives contre les journalistes. Elle permet ainsi de mieux prendre en charge les stratégies de positionnement et de repositionnement de ce groupe professionnel vis-àvis du public et des pouvoirs établis, depuis son apparition, avec comme objectif principal de repérer les sources profondes de la violence sur les journalistes des médias privés. Dans cette partie, nous allons d'abord identifier les facteurs explicatifs de l'émergence relativement tardive d'une presse privée écrite au Bénin, au Sénégal et au Togo, et procéder de même pour mettre en évidence les processus d'émergence de ce secteur médiatique (chapitre I). Nous allons ensuite faire la présentation générale du contexte économique qui accompagne l'essor de la presse privée écrite (chapitre II) avant d'analyser le type d'impact qu'un tel contexte a sur le positionnement politique de cette profession de journalistes (chapitre III).

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