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Prismes féministes

De
292 pages
Les sciences sociales ont engagé une réflexion sur l'articulation des rapports ethniques, de classe et de genre. Celle-ci s'appuie sur les acquis du black feminism ainsi que sur les travaux précurseurs de chercheuses françaises s'inscrivant dans le courant du féminisme matérialiste. À partir de terrains divers tels que la formation, l'emploi, le travail, le syndicalisme ou les politiques de santé, les articles analysent les effets croisés des rapports ethniques, de classe et de genre.
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L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales

Prismes féministes
Qu’est-ce que l’intersectionnalité ?
Coordonné par
Elise Palomares et Armelle Testenoire
Revue soutenue par l’Institut des Sciences Humaines et Sociales du
CNRS et le CNL
L’Harmattan L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales
Fondateurs
Serge JONAS et Jean PRONTEAU †
Directeurs
Claude DIDRY et Michel KAIL
Comité scientifique
Michel ADAM, Pierre ANSART, Elsa ASSIDON, Solange BARBEROUSSE,
Denis BERGER, Alain BIHR, Monique CHEMILLIER-GENDREAU, Catherine
COLLIOT-THÉLÈNE, Catherine COQUERY-VIDROVITCH, René GALLISSOT,
Michel GIRAUD, Gabriel GOSSELIN, Madeleine GRAWITZ, Colette
GUILLAUMIN, Serge JONAS, Serge LATOUCHE, Jürgen LINK, Richard
MARIENSTRAS, Sami NAÏR, Gérard NAMER, Gérard RAULET, Robert SAYRE,
Benjamin STORA, Nicolas TERTULIAN
Comité de rédaction
Marc BESSIN, Patrick CINGOLANI, Christophe DAUM, Jean-Claude
DELAUNAY, Christine DELPHY, Véronique DE RUDDER, Claude DIDRY, Elsa
DORLIN, Jean-Pierre DURAND, Jean-Pierre GARNIER, Bernard HOURS, Aziz
JELLAB, Michel KAIL, Pierre LANTZ, Michael LÖWY, Margaret MANALE,
Louis MOREAU DE BELLAING, Numa MURARD, Nia PERIVOLAROPOULOU,
Thierry POUCH, Pierre ROLLE, Laurence ROULLEAU-BERGER, Monique
SELIM, Richard SOBEL, Sophie WAHNICH, Claudie WEILL
Secrétariat de rédaction
Jean-Jacques DELDYCK
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-13938-1
EAN : 9782296139381


L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales
N° 176-177 2010/2-3
Éditorial (1). Le raisonnable et le rationnel…….………………………... 5
Éditorial (2). Après la retraite : le travail (politique et syndical) ne fait que
commencer………………………………………………………………. 9
* * *
PRISMES FEMINISTES
QU’EST-CE QUE L’INTERSECTIONNALITE ?
Elise Palomares et Armelle Testenoire
Indissociables et irréductibles : les rapports sociaux de genre,
ethniques et de classe…………………………………………………. 15
Danièle Kergoat (entretien avec)
Une sociologie à la croisée de trois mouvements sociaux……………. 27
Sirma Bilge
De l’analogie à l’articulation : théoriser la différenciation sociale et
l’inégalité complexe.. 43
Danielle Juteau
« Nous » les femmes : sur l’indissociable homogénéité
et hétérogénéité de la catégorie………………………………………. 65
Armelle Testenoire
Articuler les paradigmes de la reconnaissance et de la redistribution ;
la situation des femmes de chambre………………………………….. 83
Marguerite Cognet
Genre et ethnicité dans la division du travail en santé :
la responsabilité politique des États…………………………………. 101
Corinne Mélis
« Des syndicalistes comme les autres ? »
L’expérience syndicale de migrantes et de filles d’immigrés
d’Afrique du Nord et sub-saharienne………………………………... 131
Blandine Veith
Lorsque les silences parlent dans les récits de vie :
comment analyser la complexité du social ?…………………..…….. 151 Alain Frickey et Jean-Luc Primon
Jeunes issus de l’immigration nord-africaine en fin de formation :
une reproduction de la division des sexes ?…………………………. 171
* * *
HORS DOSSIER
Pascale Absi
La professionnalisation de la prostitution :
le travail des femmes (aussi) en question……………………………. 193
Marie-Hélène Durand
La lente progression des femmes chercheuses à l’IRD
(ex-ORSTOM)………………………………………………………. 213
* * *
DEBATS ET CONTROVERSES
Jean-Pierre Garnier
Sur l’angélisme « postcolonial »……………………………………. 247
Monique Selim
La face cachée des femmes-outils…………………………………… 253
COMPTES RENDUS……………………………………………………... 267
Résumés/Abstracts………………………………………….………… 285
* * *

Toute la correspondance — manuscrits (double interligne, 35 000 signes
maximum pour les articles, 4 200 pour les comptes rendus), livres,
périodiques — doit être adressée à la Rédaction : L’homme et la société -
Jean-Jacques Deldyck
Université Paris 7 – Boîte courrier 7027
75205 Paris Cedex 13 - Téléphone 01 57 27 64 86
E-mail : deldyck@univ-paris-diderot.fr
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Éditorial (1)
Le raisonnable et le rationnel
Une telle distinction sert volontiers au discours scientifique ou philo-
sophique pour se légitimer et se poser en s’opposant à la pensée, ou la
raison, commune, en s’appropriant le rationnel et abandonnant le raison-
nable à celle-ci. Faut-il se fier cependant à une distinction aussi rassu-
rante ?
Le raisonnable prétend dessiner les limites du possible en sanctionnant
ce qui est comme devant être tout ce qui est. Le rationnel détermine ce
qui est nécessaire, au-delà de l’apparence foisonnante et immédiate des
phénomènes.
Cette distinction ne vaut pas seulement dans les champs scientifique
et philosophique, elle se révèle fort utile pour tout pouvoir soucieux, ou
dans l’obligation, de justifier une décision. Il lui est avantageux de donner
au raisonnable la forme (l’apparence, pourrait-on dire par une sorte de dé-
tournement) du rationnel. Procédé auquel n’a pas manqué de recourir l’ar-
gumentation, présidentielle et gouvernementale, en faveur de la réforme
des retraites. En particulier à propos des « mesures d’âge ». Une mesure
centrale dans la réforme consiste, en effet, en un report, de 60 à 62 ans, de
l’âge minimum de la retraite à taux plein, et, de 65 à 67 ans, de l’âge per-
mettant de prendre une retraite à taux plein, y compris avec un nombre
d’années cotisées insuffisant. Mesure avancée comme rationnelle, donc
nécessaire, pour maintenir le système des pensions par répartition. Qui la
refuse est dès lors voué à l’irrationnel.
Bel exemple de camouflage du raisonnable sous le couvert du ration-
nel. Dans une chronique, publiée dans Le Monde du 23 septembre 2010,
Annie Jolivet et Serge Volkoff contestent l’argument de François Héran
(Le Monde du 18 septembre 2010), selon lequel l’accroissement de l’espé-
rance de vie rend nécessaires des « mesures d’âge », et l’assignent à l’or-
dre du raisonnable.
o L’homme et la société, n 176-177, avril-septembre 2010 6 Éditorial (1)
A. Jolivet et S. Volkoff font notamment remarquer que l’âge mini-
mum de la retraite à taux plein ne se confond pas avec l’âge réel de li-
quidation des retraites, lequel se situe entre 61 et 62 ans en moyenne. La
raison principale d’un tel décalage étant bien sûr le nombre d’années qu’il
faut cotiser pour obtenir une retraite à taux plein. Seuls les salariés entrés
tôt sur le marché du travail remplissent les conditions pour prendre leur
retraite à 60 ans. Ils sont majoritairement moins qualifiés que les autres sa-
lariés, et leur position sociale induite affecte négativement leur espérance
de vie. D’où la conclusion des deux analystes : « Si l’on poussait jusqu’au
bout la logique de la longévité, on pourrait donc en venir à proposer… la
baisse de cet âge plancher, non son relèvement ». Un comble pour le
« rationnel » présidentiel et gouvernemental !
Autre argument. L’âge minimum de la retraite à taux plein n’est pas
davantage identique à l’âge moyen de sortie de l’emploi. Celui-ci se situe
entre 58 et 59 ans (le taux d’emploi à 59 ans est de 40 %). Retarder l’âge
plancher de la retraite à taux plein ne repoussera pas automatiquement
d’autant les fins de vie professionnelles. Aussi est-il envisageable de voir
s’accroître le nombre de personnes sans emploi autour de 60 ans et le
nombre d’années sans emploi des seniors. Nouvelle conclusion fort dom-
mageable pour le « rationnel » présidentiel et gouvernemental : « L’éco-
nomie, qui résulterait d’un décalage dans le versement des pensions de
retraite, serait en partie absorbée par la durée croissante du chômage in-
demnisé, ou pire par le basculement vers des dispositifs de revenu mini-
mum ».
Décidément, le tracé de la frontière entre le raisonnable et le rationnel
manque de stabilité et s’avère être un enjeu. Comme il est fréquent, sinon
inévitable, lorsqu’il s’agit de frontière.

Ajoutons encore à la confusion.

Le mouvement organisé unitairement par les syndicats en vue de pro-
tester contre l’injustice de la réforme des retraites a été rejeté dans l’irra-
tionnel par l’argumentaire présidentiel et gouvernemental en vertu de stig-
matisations diverses mais de même inspiration : « refus systématique des
réformes », « anti-modernisme incapable de tenir compte de la mondiali-
sation », « attachement à des privilèges », etc. Faut-il, au nom du contre-
rationnel, d’inspiration scientifique ou philosophique, inscrire ce mouve-
ment dans l’ordre de la nécessité, le disculper ainsi de tout irrationalisme
en l’articulant sur un ensemble de causes dont il ne serait qu’un effet qui
ne saurait manquer d’être ? Principales victimes de la crise dite financiè-Le raisonnable et le rationnel 7
re, à travers le chômage notamment, les salariés doivent en outre con-
tribuer de manière décisive à la sortie d’une crise dont ils ne sont en rien
responsables. Qui ne serait à moins mécontent ? Un tel mécontentement
n’est, dans cette perspective, que l’expression d’un contexte clairement
repérable et analysable.
Paradoxalement, après avoir été diagnostiqué nécessaire, ce mécon-
tentement est apprécié comme légitime. L’établissement de la nécessité
rend pourtant impropre l’appréciation de légitimité puisque ce qui est né-
cessaire ne peut pas manquer d’être. C’est comme si la nécessité ne pou-
vait se priver du support de la normativité. Ajoutons : c’est comme si la
nécessité découlait de la normativité.
Il reste que si ce déterminisme, invoqué par le rationnel, devait être
efficace, il eut dû l’être partout où de telles conditions sont données. Or,
le mouvement syndical de protestation est demeuré une originalité françai-
se au lieu de se manifester dans toutes les sociétés européennes, par exem-
ple, dont la situation est essentiellement la même. Assurément, il faut te-
nir compte des particularités nationales, régionales, etc., mais le rationnel
s’annonce comme transcendant, ou négligeant, celles-ci en dégageant les
conditions déterminantes. Lesquelles n’ont guère fonctionné, constatons-
nous.
C’est que tout mouvement de protestation, quelle que soit son ampleur
et quelle que soit sa forme, prend le contrepied du « déterminisme social »,
qui est de l’ordre du raisonnable et non, comme il est convenu, de l’ordre
du rationnel. Tout comme le raisonnable, le déterminisme social bouche
l’horizon du possible en l’enfermant dans le réel présent. Le déterminisme
n’assure-t-il pas la reproduction de celui-ci, interdisant d’envisager une
autre réalité sous peine de s’égarer dans l’irrationnel. Le raisonnable et le
déterminisme partagent, du même coup, une même vocation. L’allusion
précédente à la connivence entre le nécessaire et le normatif acquiert alors
quelque pertinence : en vérité, le déterminisme range du normatif sous le
couvert du nécessaire.
Si le déterminisme ne ressortit pas au rationnel, est-ce à dire que la
distinction que nous avons retenue à l’entame de ce texte soit privée de
sens ? Nous croyons cette distinction toujours utile à la condition de re-
tenir que le rationnel a partie liée avec ce que l’on pourrait appeler la « li-
berté », lucide sur ce qu’une telle proposition a quelque chose de cavalier.
Mais aussi de stimulant.
Le mouvement de protestation en France contre la réforme des retrai-
tes a le plus souvent été décrit, pour s’en réjouir ou s’en inquiéter, comme
inattendu, imprévisible. À juste titre. Mais les mêmes, (à tout le moins la 8 Éditorial (1)
majorité d’entre eux), qu’ils s’en soient réjouis ou inquiétés, s’arrangent,
revenus de leur surprise, pour contenir ce mouvement dans un strict sché-
ma causal (la crise, etc.). Sans prendre la mesure, si nous pouvons dire,
de l’imprévisibilité d’un tel mouvement, qu’ils mettent, modestement, sur
le compte de leur manque de vigilance ou d’une insuffisance de leurs ins-
truments d’analyse. Manque ou insuffisance heureusement comblés. L’im-
prévisibilité relèverait d’un défaut momentané de l’analyse, et non ce qu’il
convient d’analyser. Elle ne saurait être une qualité constitutive de ce
mouvement. Ce qui revient ni plus ni moins à rayer d’un trait de plume le
ment lui-même au lieu de profiter de la lumière qu’il projette sur la
situation elle-même.
AIL Michel K
* * *
Éditorial (2)
Après la retraite : le travail (politique et
syndical) ne fait que commencer
La contestation de la réforme des retraites est une réussite, au vu des
journées d’action qui ont rassemblé un nombre record de manifestants, en
étant relayées par des grèves dans les grands services publics de l’éduca-
tion et du rail, puis par la grande peur causée par la pénurie d’essence
causée par le mouvement héroïque des travailleurs des raffineries. La réus-
site a été de taille, avec une unité d’action syndicale au sommet que l’on
n’avait pas vu depuis longtemps, et un engagement fort de tous les partis
de gauche. Le parti socialiste n’a pas hésité à remettre en cause le cours
de réformes fondées sur une ponction accrue des salaires, pour intégrer
les profits des entreprises et leurs usages dans le spectre des sources de fi-
nancement possible des retraites. La réussite tient également à un nombre
record de manifestations sur le territoire national, témoignant de l’ampleur
de la protestation gagnant des villes peu habituées aux cortèges des mani-
festants.
Mais au-delà du mouvement profond de sympathie que le mouvement
a suscité dans l’opinion publique, la plus grande part des salariés semble
être restée paradoxalement en retrait d’une réforme qui les concerne pour-
tant au premier chef. Il a fallu prévoir des journées d’action le samedi pour
permettre une mobilisation plus large, permettant une pratique de la mani-
festation en famille pour inclure des salariés toujours plus accaparés, sem-
ble-t-il, par leur travail. L’entrée en scène des lycéens a apporté du sang
neuf aux défilés, en enrichissant la gamme des slogans et des styles de
musique entendus ici et là. Tout s’est passé comme si la défense d’une
période d’inactivité dans la vie, celle de la vieillesse, avait reçu le soutien
des inactifs, les jeunes encore loin des préoccupations professionnelles,
les inactifs du week-end libérés de leurs charges de travail. Les actions
o L’homme et la société, n 176-177, avril-septembre 2010 10 Éditorial (2)
héroïques des salariés dans les raffineries ont apporté un goût de mai 68 à
ce grand mouvement, face à l’intransigeance gouvernementale et à celle
de la majorité parlementaire. Ils ont également fait comprendre l’irratio-
nalité d’une politique de fermeture des raffineries françaises, répondant à
la fermeture annoncée du site des Flandres par Total en janvier. Mais au-
delà de cette forte mobilisation dans les raffineries, liée au péril avéré sur
l’emploi dans ce secteur, fallait-il attendre d’un mouvement aussi fort soit-
il, mais engagé au sommet, sur une question somme toute complexe, la
grève générale régénératrice d’une société apathique ? La situation catas-
trophique de l’emploi, fruit d’un processus de destruction économique pro-
fond, nécessite sans doute maintenant une inflexion de la stratégie syn-
dicale, en sortant des grands débats nationaux, pour se rapprocher de la
pratique de représentants des salariés confrontés à des restructurations de
moins en moins justifiées.
En effet, si les mobilisations ont battu des records, ce fut le cas éga-
lement des destructions d’emplois. Comme le note la DARES : « Sur l’en-
semble de l’année 2009, la dégradation de l’emploi a été plus importante
qu’en 2008 : -255 000 postes, contre -145 000 l’année précédente. Ces per-
tes sont les plus fortes depuis l’origine des séries longues d’emploi en
11954 ». Le constat est nuancé par un bref rappel : « elles sont cependant
légèrement inférieures en variation relative à celle de 1992 (-1 % en 2009,
-1,1 % en 1992) ». Le record demeure quand on considère le secteur mar-
chand non agricole, avec une perte de 337 000 postes au cours de l’année
2009. Il s’accompagne d’une chute du travail temporaire, notamment du
deuxième trimestre 2008 au deuxième trimestre 2009, où avec une perte
de 263 000 emplois, « c’est plus d’un emploi intérimaire sur trois qui a
été détruit ». Il en va de même pour le travail en contrats à durée dé-
terminée, ce qui a contribué à un redressement de la part de l’emploi sta-
ble dans la population active occupée (autour de 78 %) en 2009. Ce re-
cord de destruction d’emplois a eu comme conséquence une croissance
non moins record du chômage (+713 000 en 2009), en arrivant à un total
de 2 700 000 chômeurs fin 2009. Ce record s’est accompagné d’un recul
des licenciements pour motif personnel (-50 000 en 2009 pour arriver à
un niveau de 643 000), d’une montée des licenciements pour motif éco-
nomique (+80 000 en 2009 pour arriver à un niveau de 268 000). Il s’est
accompagné également de l’explosion d’un dispositif institué par l’accord
national interprofessionnel sur la modernisation du marché du travail en

1. La DARES est la direction de l’animation de la recherche, des études et des
statistiques du ministère du Travail, source de la publication : DARES Analyses, juillet
2010, n° 050, p. 1. Après la retraite : le travail (politique et syndical) ne fait que commencer 11
janvier 2008, la rupture conventionnelle du contrat, avec 400 000 ruptures
homologuées par l’Inspection du travail entre l’adoption de la loi tirée de
l’accord, juin 2008, et septembre 2010. Dans le même temps, la popula-
tion active continue de progresser (+200 000 en 2009) notamment du côté
des 50-64 ans (+219 000 en 2009). Cette hausse de la population active
âgée s’accompagne d’un taux d’activité de 59 % en 2009 pour la tranche
50-64 ans, mais avec un taux d’emploi de 38,3 % pour cette même tranche
d’âge. Au vu de ces chiffres, la question de l’âge de la retraite prend ici
un relief particulièrement cru, les retraités d’hier devenant les chômeurs
de demain.
A priori, la mobilisation sur les retraites a répondu à une question po-
litique impliquant une stratégie à l’échelle du pays. En effet, la réforme
des retraites, en allongeant la durée des cotisations pour bénéficier d’une
retraite à taux plein et en retardant l’âge de départ des salariés, semble
aller dans le sens du fameux « travailler plus… » qui a fait florès au cours
de la dernière présidentielle. On pourrait y voir le résultat d’une politique
alignée sur une volonté patronale de gagner plus en faisant travailler plus.
Dans le même temps, les chiffres catastrophiques de l’emploi impliquent
de s’interroger sur l’existence d’une telle volonté patronale, en un temps
de « financiarisation ». Certes, le diagnostic de la « financiarisation » est
fréquemment associé à la recherche de marges opérationnelles plus éle-
vées par une croissance de la productivité du travail, non pour favoriser
l’investissement, mais pour accroître les dividendes qui permettront d’ar-
river à une valorisation plus importante des actions sur les marchés. On
pourrait penser, de prime abord, que cette orientation a pour effet de ren-
dre le travail plus pénible, plus opprimant, pour accroître encore et tou-
jours la « valeur créée pour l’actionnaire ». Elle aurait pour effet une for-
me de rationalisation, d’intensification accrue du travail, que la remise en
cause des 35 heures aurait confortée.
La destruction actuelle des emplois montre que l’« entreprise néo-libé-
2rale », pour paraphraser Thomas Coutrot , ne se satisfait plus aujourd’hui
de l’exploitation des salariés. Elle tend aujourd’hui à mettre en œuvre le
programme d’un de ces grands dirigeants, pourtant poussé vers la sortie
par son échec à la tête d’Alcatel-Lucent, Serge Tchuruk, qui annonçait en
2001 l’avènement de l’entreprise sans usine, le fameux « fabless » en an-
glais. Les entreprises ne visent plus à produire, elles ne visent plus à ex-
ploiter les travailleurs, elles visent à exploiter des licences, des brevets qui
sont fréquemment élaborés en dehors d’elles, notamment dans des start-

2. Dans L’entreprise néo-libérale, nouvelle utopie du capitalisme, Paris, la Décou-
verte, 1998. 12 Éditorial (2)
up. Le fil directeur de cette politique est la recherche d’une « valeur liqui-
dative » maximale de l’entreprise, en intégrant les redevances que rappor-
teront les brevets et les licences et en déléguant les activités de fabrication
à des sous-traitants qui seront mis en concurrence. Dans ce jeu, les usines
françaises et leurs salariés ont du souci à se faire, face à des dirigeants qui
se désintéressent de la chose industrielle et se fixent sur l’opinion du
« Marché », c’est-à-dire de la Bourse, concernant leurs décisions de ces-
sions ou d’acquisitions. Mais la France n’est pas la plus à plaindre quand
on lit avec effarement que « le patron de FIAT préférerait quitter l’Ita-
3lie ».
Face à cette situation, la mobilisation sur les retraites est un moment
important pour renouer le contact perdu entre les syndicats et les partis de
gauche. Mais cette mobilisation demeure très insuffisante pour arrêter un
mouvement financier qui conduit à la destruction de l’industrie, sauf à se
réjouir de l’avènement d’une hypothétique société « post-industrielle ». On
peut alors penser que le care est la seule solution pour redresser l’emploi
quand l’industrie déserte le territoire. Le problème est qu’une nouvelle
fois, l’accompagnement social de la désindustrialisation est au rendez-
vous. Une des clefs de la réussite électorale de Nicolas Sarkozy est dans
cette attention à l’industrie que la gauche a désertée depuis les grandes
restructurations menées, au cours des années 1980, dans les entreprises
nationalisées. Le président de la République le répète dans son discours du
4 mars dernier : « La France n’aura pas de croissance durable sans une
industrie forte ». Il précise encore, à juste titre, que l’industrie et l’innova-
tion vont de pair, pas d’industrie sans innovation, mais à condition d’ajou-
ter, pas d’innovation sans industrie. La prise de conscience est donc juste,
les remontrances à Renault sur ses intentions de délocaliser encore une
partie de sa production sont judicieuses, rappelant que dans ces temps de
financiarisation, l’État actionnaire a un rôle particulièrement important à
jouer. Mais la réponse du chef de l’État à une situation aussi critique que
celle que nous connaissons reste ancrée dans une confiance sans faille
dans les capacités des directions d’entreprise à jouer pleinement leur rôle.
Or, distribuer des aides publiques sous la forme, par exemple, du crédit
impôt recherche (dont l’évaluation est à construire), c’est encourager en-
core la machine à désindustrialiser que constitue la rente boursière. Sur-
tout, on voit mal comment une industrie innovante peut surgir de l’activi-
té de travailleurs réduits à un coût dont la baisse constante serait la source
de la compétitivité des entreprises. Attaquer constamment les trente-cinq
heures, cela revient à nier que le gouvernement Jospin a réussi à redresser

3. Le Monde, 27 octobre 2010. Après la retraite : le travail (politique et syndical) ne fait que commencer 13
la situation de l’emploi en France à la fin des années 1990, cela revient
également à déconsidérer les capacités des salariés à réaliser des produits
de qualité. Cela revient également à passer trop facilement sur la respon-
sabilité des entreprises dans la stratégie de désertification industrielle qui
est la leur aujourd’hui.
Face à cette situation catastrophique, le point de vue des salariés eux-
mêmes apparaît comme secondaire, inutile, voire conservateur par rapport
à une stratégie de modernisation incarnée par des directions d’entreprise
plus occupées à fermer des usines qu’à investir durablement. Toute une
pratique syndicale d’entreprise se trouve ainsi occultée, alors qu’elle est
bien présente à travers des comités d’entreprise qui ont précisément pour
objectif une défense intelligente de l’emploi. La gauche l’avait compris
quand, avec les lois Auroux, elle avait doté les comités d’entreprise de
droits nouveaux permettant aux représentants des salariés de discuter la
gestion de l’entreprise et de contester les suppressions d’emplois. Elle a
oublié son œuvre en restructurant à la hache les entreprises qu’elle avait
nationalisées. Peut-être est-il temps aujourd’hui de se pencher sur ces sa-
lariés qui se battent pour leur emploi, de s’interroger sur les critiques et
les propositions que formulent leurs élus au comité d’entreprise. C’est en
montrant une activité syndicale qui apporte des résultats concrets que la
mobilisation des salariés sera au rendez-vous, en renversant le mouvement
de désyndicalisation. Dans ce contexte, la grève devient alors un levier
important quand elle est préparée par une action de terrain de long terme,
quand elle trouve un relais auprès de dirigeants politiques attentifs à l’ac-
tivité industrielle du pays et bienveillants à l’égard des salariés et de leurs
représentants, plutôt qu’à celui des actionnaires et de leurs mandataires.
Avant la grève générale, le chemin est donc encore long pour que les syn-
dicats identifient un véritable terrain d’action, au plus près des travailleurs
dans les entreprises, pour que les femmes et les hommes politiques ima-
ginent les améliorations à apporter à des institutions telles que les comités
d’entreprise, forgées dans le mouvement même de l’industrialisation. Si
la mobilisation sur la réforme des retraites a montré la voie vers un mou-
vement de grande ampleur, on peut penser que c’est dans ce dialogue re-
nouvelé entre partis politiques de gauche et syndicats.
Mais le véritable travail syndical et politique ne fait que commencer,
en engageant aujourd’hui les expériences de terrain qui prépareront les
réformes profondes de demain, à condition de sortir de la litanie sur la so-
ciété post-industrielle. Au cœur de ces réformes, se pose la question de la
place des salariés et de leurs représentants dans l’entreprise avec un chan-
gement radical du regard. Si au lieu de considérer l’entreprise à travers 14 Éditorial (2)
son capital on la considérait à partir de ses travailleurs et de leurs insti-
tutions représentatives, il deviendrait possible de poser le problème de sa
4« gouvernance », et plus fondamentalement, celui de sa propriété. Cela
impliquerait de donner au comité d’entreprise un rôle allant au-delà de la
simple consultation sur les décisions des représentants des actionnaires, en
établissant, dans l’esprit des ordonnances de 1945, une véritable coopéra-
tion entre le comité d’entreprise et les apporteurs de capitaux, qui ne peut
passer que par une redéfinition profonde du lien salarial. On pourrait con-
sidérer que ce lien salarial symbolisé par le contrat de travail est plus com-
plexe qu’il n’y paraît, en envisageant non seulement le contrat qui lie le
salarié à un collectif de travail, mais en y joignant par exemple un contrat
entre le comité d’entreprise représentant cette collectivité et la société des
actionnaires. Mais ceci est une autre histoire qui reste encore à écrire, au-
delà d’une mobilisation pour la défense des retraites, nécessaire mais in-
suffisante pour endiguer la crise de l’emploi que nous connaissons aujour-
d’hui.
Claude DIDRY
* * *

4. Sur laquelle on trouve une réflexion approfondie dans Améliorer la gouvernance
d’entreprise et la participation des salariés, rapport du Conseil d’analyse stratégique, mai
2010.
Indissociables et irréductibles : les rapports
sociaux de genre, ethniques et de classe
Une femme noire avec un enfant, laissée-pour-compte lors du passage
du cyclone Katrina à la nouvelle Orléans, telle est l’image de la catastro-
1phe qui apparaît sur les écrans de télévision . Les deux côtés de l’Atlan-
tique ont deux lectures de cette même réalité. En Amérique la plupart des
commentateurs insistent sur la racialisation de la pauvreté, en France les
observateurs du monde social sont en revanche rétifs à adopter la même
grille de lecture. La pauvreté n’y est guère référée au racisme mais princi-
palement aux rapports de classe. En tout état de cause, l’image n’apparaît
ni aux yeux des uns ni à ceux des autres comme celle d’un être sexué. Or,
la majorité des victimes de Katrina étaient des femmes, comme le sont
2également les salariées pauvres et les victimes de violences . Cette femme
abandonnée représente pour Judith Ezekiel une figure de l’intersection-
nalité :
« C’est justement parce qu’elle se trouve au croisement des différents systè-
3mes d’oppression qu’elle a été abandonnée à La Nouvelle-Orléans. »
Cet article fait écho à l’analyse fondatrice de l’intersectionnalité menée
4par Kimberlé W.Crenshaw qui met en évidence l’incapacité des politi-
ques états-uniennes de lutte contre la violence envers les femmes à pren-
dre en compte le caractère multidimensionnel de la subordination à la-
quelle les femmes de couleur sont soumises. Les dispositifs d’intervention,

1. Judith EZEKIEL, « Katrina à La Nouvelle-Orléans : réflexions sur le genre de la ca-
tastrophe », L’homme et la société, n° 158, 2005/4, p. 189-199.
2. Jules FALQUET, De gré ou de force, les femmes dans la mondialisation, La Dispute,
2008, 213 p.
3. Judith EZEKIEL, op. cit.
4. Kimberlé Williams CRENSHAW, « Mapping the Margins : Intersectionality, Identity
Politics, and Violence Against Women of Color », in Martha ALBERTSON FINEMAN, Rixan-
ne MYKITIUK (eds.), The Public Nature of Private Violence, Routledge, New York, 1994,
p. 93-118 ; Kimberlé Williams CRENSHAW, Demarginalising the Intersection of Race and
Sex : A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Anti-
racist Politics, The University of Chicago Legal Forum, Chicago, 1989, p. 154.
o L’homme et la société, n 176-177, avril-septembre 2010 16 Elise PALOMARES et Armelle TESTENOIRE
centrés sur une aide relationnelle et psychologique, ne prennent pas en
compte les facteurs socioéconomiques ainsi que les discriminations en
matière d’emploi et de logement ou encore la barrière de la langue qui
pénalisent spécifiquement les femmes de couleur.
Ces analyses soulignent la nécessité d’adopter une grille de lecture mul-
tidimensionnelle qui prenne en compte les formes tant matérielles que sym-
boliques des différents modes de subordination et la manière dont ceux-ci
interagissent. La tendance est en effet forte, notamment en France, à im-
puter les inégalités matérielles au seul registre de la classe, considérant de
ce fait implicitement que le sexisme ou le racisme n’auraient que des effets
politiques et idéologiques. Or, l’apport des féministes matérialistes a mon-
tré que ces deux rapports de pouvoir — qui instituent les uns majoritaires,
les autres minoritaires sur la base de marques physiques (sexe, couleur de
peau…) ou culturelles (langue, religion…) — légitiment par ce système de
référence symbolique un ordre hiérarchique qui se concrétise par un accès
moindre aux ressources matérielles ainsi que par l’éviction des minori-
5taires des lieux de pouvoir et de la production des connaissances .
6Un bien vieux renouvellement
Dans la perspective ouverte par ces travaux fondateurs, ce numéro en-
tend contribuer à la réflexion engagée dans les sciences sociales franco-
phones sur l’articulation entre les rapports de genre, ethniques et de classe.
Irréductibles et indissociables, pour reprendre la formule d’Étienne Ba-
7libar , ils sont abordés comme des principes majeurs — transversaux —
de hiérarchie qui construisent l’ordre, le changement social et structurent
les pratiques. Ce dossier reprend certaines communications proposées lors
8 9d’une journée d’études organisée conjointement par le RT 24 de l’As-
sociation française de sociologie et le GRIS à l’université de Rouen en
2006, complétées par d’autres contributions de chercheuses françaises et
canadiennes. Le dialogue qui se développe entre chercheur-e-s issu-e-s de
la sociologie du genre et des rapports ethniques — ainsi qu’en témoigne ce

5. Colette GUILLAUMIN, Sexe, Race et pratique du pouvoir ; l’idée de nature, Côté-
Femmes, 1992, 239 p. ; Nicole-Claude MATHIEU, L’anatomie politique ; catégorisations
et idéologies du sexe, Côté-femmes, 1991, 291 p.
6. Par analogie avec l’expression employée par Colette Guillaumin : « Un bien vieux
néo-racisme », Vocabulaire historique et critique des relations interethniques, Pluriel Re-
cherches, n° 2, 1994, p. 1-3.
7. Étienne BALIBAR, « La construction du racisme », Actuel Marx, n° 38, 2005.
8. Nous remercions Élise Lemercier pour sa contribution à l’organisation de ces jour-
nées d’études et Aude Rabaud pour la relecture de cet article.
9. Intitulé : « Genre, Classe, Race. Rapports sociaux et construction de l’altérité ». Indissociables et irréductibles : les rapports sociaux… 17
numéro — traduit le dynamisme de la réflexion actuelle. Ce dynamisme
se manifeste également par les nombreux séminaires, colloques et pu-
blications organisés en France depuis les années 2000 par des centres et
10réseaux de recherche de ces deux champs de la sociologie : CEDREF ,
URMIS, GTM, SIMONE-SAGESSE et le réseau « Race et Genre », RT
24 de l’AFS, EFIGIES, pour ne citer que les principaux.
Ce numéro s’inscrit dans la ligne éditoriale de L’homme et la société,
initiée en 1991 par le dossier intitulé — avec un brin d’ironie — « Fem-
mes et sociétés », qui analysait la situation et les engagements des fem-
mes en matière de sexualité, de mariage et d’avortement en lien avec les
antagonismes de classe dans des sociétés « marquées majoritairement par
le nationalisme, qu’il soit allemand, algérien, français, iranien ou encore
11bangladeshi ». Dans ce numéro de 1991, Liliane Crips cite les propos
d’un représentant de la droite nationaliste allemande de l’entre-deux-guer-
res qui déplore que :
« La “ femme émancipée ” revendique le droit d’avoir des relations avec des
nègres, des juifs, des chinois ; au lieu d’être par vocation la gardienne de la race,
la femme se transformerait ainsi, par l’émancipation, en destructrice des fonde-
12ments mêmes de la race. »
Antiféminisme et racisme doctrinaires, énoncés dans le même souffle,
rappellent, par la caricature, combien la réflexion sur l’intersectionnalité
est incontournable tant pour saisir la fabrique de l’ordre social en elle-
même que les idéologies visant à le perpétuer ou à le changer. Quinze ans
plus tard, avec le dossier « Féminisme, conflits, mouvements », Marc
Bessin et Elsa Dorlin soulignent l’engagement de la revue « vis-à-vis des
savoirs et des pratiques développés depuis sur les questionnements fémi-
nistes, de genre et de sexualité, pour en être à la fois le relais, la caisse de
13résonance, et pourquoi pas l’avant-poste ». La troisième vague du fémi-
nisme se saisit aujourd’hui de questionnements qui la situent dans un dia-
logue critique avec des problématiques anglo-saxonnes.

10. Jules FALQUET, Emmanuelle Lada et Aude Rabaud proposent une recension pré-
cise et détaillée des différents lieux, moments, productions et protagonistes de ces déve-
loppements, cf. Cahiers du Cedref, « (Ré)articulation des rapports sociaux de sexe, classe
et “ race ” : repères historiques et contemporains », 2006, p. 7-29.
11. Monique SELIM, « Enjeu ou otage : la “ femme ” aux prises avec la société » ; In-
troduction au dossier « Femmes et sociétés », L’homme et la société, n° 99-100, 1991,
p. 3-23.
12. Alfred ROSENBERG, Der Mythus des 20. Jahrhunderts, Münich, 1934, p. 514.
13. Elsa DORLIN et Marc BESSIN, « Les renouvellements générationnels du féminis-
me : mais pour quel sujet politique ? », L’homme et la société, n° 158, 2005, p. 11-25. 18 Elise PALOMARES et Armelle TESTENOIRE
Silence… Les minoritaires peuvent-elles parler ?
Dès les années 1970, le black feminism aux États-Unis, puis les post-
colonial studies et subaltern studies aux Suds poseront les jalons d’une
analyse appréhendant la hiérarchie comme un système complexe où se
14conjuguent les rapports ethniques, de genre et de classe . Le black femi-
nism oppose à la conception moniste du féminisme hégémonique [des
femmes blanches des classes moyennes] une théorie du « point de vue si-
15tué » qui s’ancre dans l’expérience spécifique des minoritaires . Ainsi
16que l’affirme le Combahee River Collective :
« Nous avons du mal à séparer les oppressions de race, de classe et de sexe,
17parce que fréquemment dans nos vies, nous en faisons l’expérience simultanée. »
La production de connaissance s’inscrit dans ces rapports. De ce fait,
toute connaissance est située, en ce sens qu’elle est liée aux positions et
aux manières d’interpréter le monde de ceux qui la produisent et la vali-
dent, même si elle ne se présente pas toujours comme telle. Le travail
réflexif du chercheur-e sur sa propre position et le caractère collectif du
savoir produit permettent de « faire bouger le langage de l’institution uni-
18versitaire ». Danièle Kergoat rappelle dans l’entretien qui ouvre ce dos-
sier que, si son questionnement de départ est issu de l’observation de lon-
gue durée qu’elle a menée dans les entreprises, ses analyses témoignent de
son engagement dans trois mouvements sociaux en France : le soutien au
peuple algérien, le syndicalisme et le mouvement féministe. Qu’il s’agisse
du travail avec les ouvrières de Lip ou de formations syndicales, elle sou-
met ses analyses à la discussion des salariées. Cet engagement pluriel lui
permettra de sortir du « tout est explicable par le rapport de classe », alors
19en vigueur, pour penser dès les années 1970 l’imbrication des rapports
sociaux.

14. Elsa DORLIN, « De l’usage épistémologique et politique des catégories de “ sexe ”
et de “ race ” dans les études sur le genre », Cahiers du genre, n° 9, 2005, p. 83-105.
15. Christian POIRET, « Articuler les rapports de sexe et interethniques : quelques en-
seignements du débat nord-américain », Revue Européenne des Migrations Internationa-
les, 2005 (21)1, p. 195-226.
16. Groupe féministe et socialiste Noir de Boston qui se réunira de 1974 à 1980. Pour
un historique cf. Jules FALQUET, « Le Combahee River Collective, pionnier du féminisme
noir ; contextualisation d’une pensée radicale », Cahiers du Cedref, 2006, p. 69-104.
17. Combahee River Collective, « Déclaration du Combahee River Collective », Ca-
hiers du Cedref , 2006, p. 53-67.
18. Patricia HILL COLLINS, « La construction sociale de la pensée féministe Noire », in
Elsa DORLIN, Black Feminism ; anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000,
L’Harmattan, Paris, 2008, p. 173.
19. Danièle KERGOAT, Les ouvrières, Le Sycomore, Paris, 1982, 141 p. Indissociables et irréductibles : les rapports sociaux… 19
Aux États-Unis, le black feminism fondera une épistémologie alterna-
tive qui place l’ expérience des femmes noires américaines au cœur de la
20production de connaissances et la politise . Le black feminism et les su-
baltern studies poseront ainsi la question de la (dé)colonisation des caté-
gories de la connaissance et, partant, celle de la capacité d’expression des
21minoritaires . Audre Lorde revendique une parole émancipatrice animée
par « la volonté de nous définir, de nous nommer, de parler en notre nom,
22et pas que les autres nous définissent et parlent à notre place ». Les rai-
sons du silence des minoritaires sont puissantes ; elles sont liées à la peur
de s’exposer au mépris et au jugement des majoritaires. La prégnance de
la catégorisation enferme les minoritaires dans un groupe clos sur lui-
même et ce en dépit de la diversité des situations et des parcours qui sont
23les leurs . Comment, en effet, parler du caractère arrangé de son mariage
avec une enquêtrice occidentale sans courir le risque d’être perçue comme
une victime soumise à l’ordre patriarcal ? Comment être porte-parole d’un
syndicat sans se heurter à des réactions racistes et sexistes des propres
membres de son syndicat ? Dans sa contribution au présent numéro, Co-
rinne Mélis montre néanmoins comment, malgré les obstacles, les mino-
ritaires peuvent parler même si leur légitimité à représenter l’universel
n’est jamais définitivement acquise. Une de ses enquêtées se remémore sa
première prise de parole en tant que déléguée syndicale :
« Dans la salle il n’y avait pas un black, pas un beur. On rigolait avec le col-
lègue qui me soutenait et qui est homo, la beur et l’homo main dans la main. Et on
aurait dû dire que j’étais lesbienne, comme ça c’était la totale : beur, femme, syn-
dicaliste et lesbienne ! »
Les arènes de délibération sont traversées par les processus de domi-
nation, marginalisant l’expérience et la parole des minoritaires. Discutant
le concept d’espace public de Jürgen Habermas, Nancy Fraser défend
l’existence d’espaces de délibération alternatifs, qu’elle qualifie de contre-
publics subalternes, où les minoritaires élaborent une connaissance et des

20. Patricia HILL COLLINS, op. cit.
21. Chandra MOHANTY, « Under Western Eyes : Feminist Scholarship and Colonial
Discourses », Feminist Review, n° 30, 1988, p. 61-88 ; Gayatri CHAKRAVORTY SPIVAK,
« Can the Subaltern Speak ? », in Cary NELSON and Lawrence GROSSBERG (ed.), Marxism
and the Interpretation of Culture, Chicago, University of Illinois Press, 1988, p. 271-313,
(Les Subalternes peuvent-elles parler ?, traduction française de Jérôme Vidal, Éditions
Amsterdam, 2006).
22. Audre LORDE, « Transformer le silence en paroles et en actes », in Elsa DORLIN,
Black Feminism ; anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, op. cit., p. 74-
80.
23. Colette GUILLAUMIN, L’idéologie raciste, Gallimard, Folio, Paris, 2002, 378 p. 20 Elise PALOMARES et Armelle TESTENOIRE
revendications propres. Ces contre-publics se constituent en réaction aux
processus de marginalisation qui sont à l’œuvre dans l’espace public. Ils
n’ont cependant pas pour objectif, à terme, le séparatisme ; celui-ci n’est
qu’une étape préalable à l’action publique. Ils ont deux fonctions qui sont
inextricablement liées :
« D’une part, ils fonctionnent comme des espaces de repli et de regroupe-
ment ; d’autre part, ils fonctionnent comme des bases et des terrains d’essai pour
des activités dirigées vers des publics plus larges. C’est précisément dans la dia-
24lectique entre ces deux fonctions que réside leur potentiel émancipateur. »
Le syndicalisme et le féminisme ont cette ambition. Ils peinent néan-
moins à prendre en compte l’ensemble des rapports de domination. Daniè-
le Kergoat relate la cécité du syndicalisme des années 1970 aux rapports
ethniques et de sexe et à la manière dont ceux-ci configurent le rapport de
classe. Dans les entreprises qu’elle observe, les clivages internes à la classe
ouvrière apparaissent décisifs pour comprendre les pratiques ouvrières et
la dynamique des conflits. Les rapports de sexe ne viennent pas colorer a
posteriori le rapport de classe, ils participent à sa construction, produisant
25« une manière homme ou une manière femme d’être ouvrier ». C’est
dans la simultanéité et non dans l’addition que se conjuguent les rapports
sociaux. Se pose dès lors la construction d’un paradigme véritablement
multidimensionnel qui permette de penser l’hétérogénéité des classes so-
ciales, du groupe des femmes mais aussi de celui des groupes racisés sans
26les réifier en de multiples sous-catégories .
L’intersectionnalité
L’intersectionnalité porte cette ambition paradigmatique, et ce en dépit
27des critiques épistémologiques et des méfiances politiques croisées dont
28elle fait l’objet, affirme Sirma Bilge . Outre une revue critique et docu-

24. Nancy FRASER, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution,
La Découverte, Paris, 2005, p. 128.
25. Danièle KERGOAT, Les ouvrières, op. cit.
26. Elsa DORLIN, « Les renouvellements générationnels du féminisme : mais pour quel
sujet politique ? », op. cit.
27. Ibidem ; Elsa DORLIN (éd.), Sexe, race, classe. Pour une épistémologie de la domi-
nation, PUF, Paris, 2009, 313 p. ; Danièle KERGOAT, « Dynamique et consubstantialité
des rapports sociaux », in Elsa DORLIN (éd.), Sexe, race, classe. Pour une épistémologie
de la domination, ibidem, p. 111-125.
28. Nous tenons à remercier chaleureusement Sirma Bilge pour l’emprunt que nous
avons fait à sa contribution pour l’intitulé du présent dossier. Professeur adjoint à l’uni-
versité de Montreal, Sirma Bilge dirige le pôle de recherche Intersectionnalité du Centre
d’études ethniques des universités montréalaises (CEETUM) qui se propose de constituer Indissociables et irréductibles : les rapports sociaux… 21
mentée de ces multiples mésusages, l’article de Sirma Bilge explore le po-
tentiel de transformation de la pensée sociologique qu’ouvre l’intersec-
tionnalité, se proposant de la « situer par rapport aux autres modes de pen-
ser l’ordre social, ses divisions et hiérarchies » et leurs transformations.
Au-delà de son usage fédératif dans les recherches anglo-saxonnes — un
mot-clé qui permet d’identifier revues, centres de recherche et colloques
— la pensée intersectionnelle développe une critique du raisonnement ana-
logique et dépasse le monisme — qu’il soit marxiste ou féministe — qui
donne le primat à un rapport social donné. L’intersectionnalité prend le
relais du pluralisme cumulatif, qui, de l’addition à la multiplication, a pro-
29duit des modèles mathématiques sophistiqués fondés sur une prémisse
erronée, selon laquelle les rapports sociaux seraient indépendants les uns
vis-à-vis des autres. Soulignant la consistance de cette démarche holiste,
Sirma Bilge pointe cependant les dangers d’un durcissement idéologique
et discerne des directions divergentes de la recherche selon le degré d’au-
tonomie relative accordé à chacun des rapports de pouvoir. Cette défini-
tion de l’intersectionnalité n’est néanmoins pas la seule approche à être
mobilisée dans les analyses contemporaines. L’article de Danielle Juteau
montre, en effet, que l’intersectionnalité est plus fréquemment celle des
identités que celle des rapports sociaux, masquant ainsi la domination mas-
culine que celle-ci soit le fait des majoritaires ou des minoritaires. L’en-
jeu décisif est, pour Danielle Juteau, de comprendre la constitution des
catégories sociales que sont la classe, le sexe, l’ethnie ou la race par les
30rapports de pouvoir. « Le genre précède le sexe », au sens où les rap-
ports de pouvoir qui sont causalement premiers s’appuient sur des mar-
ques telles que le sexe biologique, la couleur de la peau ou la culture.
L’articulation ne peut être pensée qu’en remontant théoriquement aux trois
rapports de pouvoir qui instituent les un-e-s majoritaires, les autres mino-
ritaires. Chacun de ces rapports de pouvoir a des conséquences matérielles
et sa propre historicité. L’hétérogénéité du groupe des femmes est alors
conciliable avec une théorisation de leur commune oppression ; celle-ci
revêtant des formes concrètes plurielles qui génèrent des expériences éga-
lement diversifiées (et parfois contradictoires). Le sujet collectif « fem-

une plateforme de production et d’échanges des savoirs sur les articulations de l’ethnicité,
comme vecteur des relations et des divisions sociales, avec d’autres catégories et rapports
structurants l’ordre social tels la classe, le genre, la race et l’âge.
29. West CANDACE and Sarah FENSTERMAKER, « Doing Difference », Gender and So-
ciety, 9 (1), 1995, p. 8-37.
30. Christine DELPHY, L’ennemi principal, tome 2 : Penser le Genre, Syllepse, Paris,
2001, p. 251. 22 Elise PALOMARES et Armelle TESTENOIRE
31mes », tel que le théorise Colette Guillaumin , n’est pas un donné de
l’expérience mais un objectif d’ordre politique. Par analogie avec Kim-
berlé W. Crenshaw qui conceptualise la race comme une coalition entre
hommes et femmes de couleur, Danielle Juteau propose de penser le sexe
« comme une coalition entre femmes de race, de classe et d’orientation
sexuelle différentes qui, au-delà de leurs expériences concrètes différen-
tes, ont en commun leur appropriation individuelle et collective ». Un tel
sujet collectif n’est néanmoins pas donné a priori, ainsi que le rappelle
Danièle Kergoat. Il se construit dans et par le conflit lui-même avec tous
les freins générés par les rapports de pouvoir.
Cette définition de l’intersectionnalité pose le cadre paradigmatique
dans lequel s’inscrivent les contributions de ce numéro. Dès lors, se pose
la question récurrente des méthodes susceptibles d’appréhender les effets
croisés des systèmes de pouvoir. Danièle Kergoat met en garde contre
toute analyse « en surplomb » ; elle invite à partir des pratiques dans toute
leur complexité, en veillant au respect des principes matérialiste et d’his-
toricité appliqués à chacun des rapports sociaux. La méthode biographi-
que, mobilisée par Blandine Veith, vise à appréhender de manière dyna-
mique l’entrecroisement des rapports sociaux et leurs effets sur les par-
cours individuels. Les récits biographiques renvoient à plusieurs sphères
de l’existence qui s’entrecroisent dans les parcours de femmes migrantes
engagées dans des associations féminines et multiculturelles. Blandine
Veith s’interroge sur les silences qui émaillent le cours des récits. Elle
montre qu’ils sont partie prenante de la narration et, de ce fait, à intégrer
à part entière dans l’analyse. Loin d’être liés à des défaillances de la mé-
moire, ils correspondent à des épisodes cruciaux des parcours de vie où
s’exercent de manière aiguë les rapports de domination. Le croisement
des récits de vie entre eux et avec des données d’observation apparaît dès
lors décisif pour analyser l’étroite intrication des rapports ethniques, de
classe, de genre mais également de génération qui se co-construisent mu-
tuellement. La saisie méthodologique de l’imbrication des rapports sociaux
est également au cœur de la contribution d’Alain Frickey et Jean-Luc Pri-
mon. À partir des données de l’enquête « Génération 98 » du Cereq, ils
analysent les parcours scolaire et professionnel des jeunes hommes et fem-
mes issus de l’immigration nord-africaine. Par opposition aux traitements
statistiques « toutes choses égales par ailleurs » qui neutralisent certaines
variables pour isoler les effets « en soi » de l’une d’entre elles, ils mon-
trent que les jeunes sont placés simultanément dans trois rapports sociaux
qui ne peuvent être dissociés. Les parcours des jeunes sont profondément

31. Colette GUILLAUMIN, Sexe, Race et pratique du pouvoir, op. cit. Indissociables et irréductibles : les rapports sociaux… 23
marqués par la trajectoire migratoire de leurs parents et leur origine ou-
vrière, liées à l’histoire ouvrière et coloniale, et ce y compris pour les di-
plômés du supérieur. Cette position minoritaire se configure néanmoins de
manière différenciée selon le sexe.
Actualité du matérialisme
Le mouvement féministe a sans conteste été à l’origine de la pensée
intersectionnelle, en raison des tensions récurrentes entre la lutte anti-
32sexiste et antiraciste, que ce soit aux États-Unis ou plus récemment en
33France . Jules Falquet rappelle l’apport conceptuel du féminisme maté-
rialiste, ses sources et son postulat central : la différence entre homme et
femme n’existe pas en soi, elle dérive d’un rapport social (fait d’appro-
physique directe), rapport de pouvoir spécifique que les lesbiennes priation
remettent précisément en cause dès lors qu’elles débordent les limites de
34« pratiques sexuelles strictement privées et invisibles ». L’approche ma-
térialiste implique de ne pas reléguer le genre et la race au registre idéo-
logique et suppose une volonté de penser ensemble les inégalités com-
35plexes et les différences qu’elles produisent .
Comme le rappelle ici Danielle Juteau, la difficulté à penser l’articula-
tion des rapports sociaux dans le cas français est notamment liée à l’im-
36pensé de la domination ethnique issue de l’histoire spécifique de la Fran-
37ce. Certes, les travaux pionniers de Roger Bastide sur les « Amériques
noires » ouvriront la voie dès les années 1940 à une triple réflexion sur
les processus d’adaptation à des contextes sociohistoriques multiples, l’ar-
ticulation entre faits culturels et sociaux et les relations de pouvoir ; ses
travaux n’auront néanmoins qu’un impact limité en France. Ce n’est que

32. Christian POIRET, 2005, op. cit.
33. Nacira GUENIF-SOUILAMAS et Éric MACE, Les féministes et le garçon arabe, Édi-
tions de l’Aube, 2004, 107 p. ; Christelle HAMEL, « La sexualité entre sexisme et racisme :
descendant-e-s de migrant-e-s originaires du Maghreb et la virginité », Nouvelles Ques-
tions Féministes, vol. 25, n° 1, 2006 ; Christine DELPHY, « Antisexisme ou anti-racisme ?
Un faux dilemme », Nouvelles Questions Féministes, vol. 25, n° 1, 2006.
34. Jules FALQUET, « Rompre le tabou de l’hétérosexualité, en finir avec la différence
des sexes : les apports du lesbianisme comme mouvement social et théorie politique »,
Genre, sexualité et société, n° 1, 2009.
35. Véronique DE RUDDER, Christian POIRET et François VOUR’CH, L’inégalité raciste,
l’universalité républicaine à l’épreuve, Paris PUF, 2000, 211 p.
36. Pour un état des lieux récent cf. Nicolas JOUNIN, Elise PALOMARES et Aude RA-
BAUD, « Introduction au dossier “ Ethnicisations ordinaires, voix minoritaires ” », Sociétés
contemporaines, n° 70, 2008, p. 7-23.
37. Denys CUCHE, « L’étude des relations interethniques dans l’œuvre de Roger Bas-
tide », Bastidiana, juillet-décembre 1998, n° 23-24, p. 137-166. 24 Elise PALOMARES et Armelle TESTENOIRE
depuis les années 1970 que se développe une littérature francophone, au-
jourd’hui abondante. Le fait ethnique a en effet longtemps été conçu en
France comme une importation a-critique, voire frauduleuse, d’une pensée,
de catégories et d’une histoire états-unienne, pays dans lequel, à l’inverse
du cas français, « la naissance de ce domaine d’étude est contemporaine
de l’institutionnalisation de la sociologie comme discipline universitai-
38re ». Pour Denys Cuche, les causes du retard français sont à la fois idéo-
logiques et épistémologiques : le silence de Durkheim quant aux faits
ethniques a joué un rôle-clé, relayé par la suite par la prédominance du
marxisme puis du structuralisme. Denys Cuche relève par exemple que,
parti aux États-Unis découvrir l’école de Chicago, « Halbwachs, qui rédi-
ge son article [opposant Chicago à Paris] dans une période où la France
connaît le plus fort taux d’immigration du monde, n’imaginait pas que Pa-
ris, ou une autre métropole française, Marseille par exemple, puisse éga-
lement offrir un laboratoire approprié pour examiner une “ expérience eth-
nique ” ». Longtemps négligée par la recherche, la place du religieux dans
39la production de catégories de l’altérité et leur contestation fera l’objet
d’un renouvellement des perspectives à partir de 1995, interrogeant notam-
ment la place de l’islam dans les réarrangements entre les sexes en situa-
40tion minoritaire .
Par un curieux retournement, la classe qui fut naguère l’explication « en
dernière instance » finit parfois par être négligée dans les travaux contem-
porains. Certes, l’absence de prise en compte de ce qu’Emmanuelle Retail-
41laud-Bajac appelle « “ les enjeux de classe ”, c’est-à-dire sociaux, profes-
sionnels et financiers » reste exceptionnelle. Néanmoins, le sens parfois
très général donné au mot « classe » rabat celle-ci sur les inégalités so-
ciales sans nécessairement la saisir comme un rapport social s’enracinant
dans la production. L’analyse menée par Corinne Mélis est pertinente à
cet égard, et ce à plus d’un titre. Par son objet : rares sont les travaux por-
tant sur le syndicalisme des femmes migrantes et des descendants d’im-

38. Denys CUCHE, « Roger Bastide, le “ fait individuel ” et l’école de Chicago », Ca-
hiers internationaux de sociologie, vol. 1, n° 124, 2008, p. 41-59.
39. Nathalie KAKPO, L’islam, un recours pour les jeunes, Presses de Science Po,
2007 ; Françoise LORCERIE (éd.), La Politisation du voile. L’affaire en France et son écho
à l’étranger, Paris, L’Harmattan, coll. « Confluences Méditerranée », 2005, p. 37-52.
40. Simona TERSIGNI, « Jalons pour une lecture imbriquée du genre et du religieux
dans le champ des migrations et des relations interethniques en France », Cahiers du Ce-
dref, 2008, p. 251-273.
41. Emmanuelle RETAILLAUD-BAJAC, « Du “ clan divin des femmes amoureuses ” à la
“ race maudite ” : élaboration, représentations et discontinuités de l’identité lesbienne dans
la trajectoire de Mireille Havet (1898-1932) », Genre, Sexualité et société, n° 1, printemps
2009. Indissociables et irréductibles : les rapports sociaux… 25
migrés, sans doute parce que ce thème déborde l’imagination sociologi-
que ordinaire, elle-même nécessairement tributaire des idées dominantes
de l’époque sur ces femmes — entre la figure de la victime et l’égérie de
l’intégration. Par son analyse, à partir de l’exposé des conditions de leur
engagement liées à leur place dans la division sexuelle et ethnique du tra-
vail, Corinne Mélis décrit finement la complexité des motifs de leur enga-
gement, en particulier le rôle singulier du sexisme et du racisme au et
hors travail. Elle revisite le problème récurrent de l’hétérogénéité de la
classe ouvrière à partir de la situation de ces femmes. Pour elle, la diver-
sité des positions et des situations au sein du salariat et les éventuels con-
flits d’intérêts entre « fractions de classe » n’impliquent pas pour autant
la fin des rapports et conflits de classe. Ces distinctions analytiques sont
déterminantes pour la connaissance comme pour l’action : les difficultés
d’une commission « femmes » au sein d’un syndicat clivant les « chemi-
notes » d’un côté et les « femmes du nettoyage » de l’autre soulignent
« les difficultés d’agir si la coextensivité des pouvoirs n’est pas considé-
rée ». Clivages et concurrences entre catégories de main-d’œuvre prennent
des formes contrastées selon les secteurs, l’état local du marché du travail
et les formes de discrimination racistes et sexistes pratiquées par les em-
ployeurs comme mode de gestion de la main-d’œuvre.
Données quantitatives à l’appui, Marguerite Cognet étudie la dimen-
sion internationale de la division genrée et ethnoracialisée des soins et des
services à la personne. Elle interroge en particulier le rôle des États fran-
çais et canadien dans ce processus, politiques sanitaires et politiques mi-
gratoires se combinant pour « confiner les femmes noires dans les emplois
de la domesticité et des services ». Au tournant des années 1980, avec
l’externalisation, Marguerite Cognet décrit l’émergence d’un « marché se-
condaire, comme un segment du marché du travail caractérisé par la dé-
qualification, l’insécurité d’emploi, les mauvaises conditions d’exercice,
un turn-over élevé, des règles de fonctionnement et d’avancement arbi-
traires et l’absence de soutien syndical ». Par exemple, en France, les em-
plois créés en 1989 pour la garde d’une famille ou d’un patient (24h/24,
semaine et jours fériés inclus) sont en totalité occupés par des femmes, et
parmi elles, 46 % sont nées dans un pays d’Afrique ou dans les DOM. Au
Québec, plusieurs programmes se sont succédé : dans les diverses condi-
tions drastiques du dernier, l’aide familiale n’a pas le droit d’exercer un
autre emploi et ne peut travailler que pour l’employeur qui est nommé sur
son permis de travail.
Dans le cas des femmes de chambre étudié par Armelle Testenoire,
dans le Nord et en Normandie, sur un marché du travail tendu, les autoch-26 Elise PALOMARES et Armelle TESTENOIRE
tones de milieu populaire sont recrutées en priorité sur les femmes allo-
gènes (ou supposées telles en fonction de la couleur de la peau). Dans
l’ordinaire des relations de travail, l’auteure montre comment frontière
sociale et frontière ethnique se superposent et se renforcent mutuellement :
alors que les employés en contact direct avec la clientèle parviennent à
former un collectif de travail, les femmes de chambre, chargées du « sale
boulot » en étage, sont isolées, invisibilisées et niées. Elles n’ont pas de
perspective de carrière : « close sur elle même », la catégorie « migrante »
cadenasse leur avenir professionnel. Cette contribution vient étayer la cri-
tique d’une conception étroitement intersubjective de la reconnaissance
en montrant comment les employeurs organisent l’invisibilité des femmes
de chambre, visant à les faire « disparaître en tant qu’individues pour ne
devenir qu’une fonction ». Armelle Testenoire analyse ainsi comment l’in-
justice sociale se déploie dans toute sa complexité économique, symbo-
lique et culturelle à travers des lieux, des modes de gestion, des procès de
travail, des catégories et des échanges quotidiens entre employeurs, sala-
riés et clients. Articulant les paradigmes de la reconnaissance et de la re-
distribution, elle propose une conception dialectique de l’injustice sociale
où le déni de reconnaissance s’articule étroitement à une subordination
économique, qui en retour l’étaye.
En conclusion, nous souhaiterions revenir sur l’usage du terme inter-
sectionnalité. Dans cette introduction, nous avons veillé à mettre ce terme
en italique en raison du débat sur son usage au sein des sciences sociales
en France. Le travail engagé autour de ce numéro nous a permis d’en cla-
rifier les enjeux. Au terme de ce travail, nous voudrions souligner le po-
tentiel de transformation de la pensée sociologique qu’il représente en tant
que cadre paradigmatique pour appréhender la différenciation et les iné-
galités sociales dans toute leur complexité. Certes l’intersectionnalité re-
couvre des usages pluriels, elle possède néanmoins une pertinence heuris-
tique sous réserve qu’elle réfère aux rapports sociaux de pouvoir appré-
hendés dans une perspective dynamique, au sens que lui donne Georges
Balandier. Puisse ce numéro contribuer au débat sociologique engagé sur
cette question… Laissons maintenant la parole aux auteur-e-s.
Elise PALOMARES et Armelle TESTENOIRE
* * *
Une sociologie à la croisée de trois
mouvements sociaux
Entretien avec Danièle KERGOAT
De « Bulledor » aux « Ouvrières »
Armelle Testenoire : Dans les années 1970 lorsque tu enquêtes sur les
ouvrières, tu contestes certains énoncés de la sociologie du travail. Peux-
tu expliquer ce qui t’amène à enquêter sur les ouvrières ?
Danièle Kergoat : J’étais intéressée par une question très précise : je
voulais comprendre comment des gens assujettis et dominés, arrivaient à
se révolter, à former des collectifs et à entrer en lutte. Je pensais très for-
tement qu’à la fin de la journée de travail, il fallait beaucoup de santé,
beaucoup d’énergie et de conviction pour ressortir et aller à une réunion
de la CGT, du parti communiste, d’une association quelconque. Où les
gens prenaient-ils l’énergie ? Reste que formulée ainsi, la question n’avait
sociologiquement pas de sens.
La première entreprise où j’ai enquêté en 1969 était une entreprise
1d’embouteillage d’eau minérale . J’y suis allée parce que c’était une usine
où des travailleurs immigrés, ouvriers spécialisés, sans aucune qualifica-
tion, avaient arrêté le travail, occupé l’usine et repris la production sous
contrôle ouvrier. C’était donc extrêmement intéressant parce que c’étaient
des immigrés, au bas de l’échelle professionnelle, qui non seulement se
révoltaient mais remettaient en marche la production. Or, à cette époque,
les thèses de Pierre Belleville et de Serge Mallet sur « la nouvelle classe
ouvrière » avançaient l’hypothèse que les techniciens allaient remplacer
les ouvriers professionnels à la tête de la classe ouvrière et du mouvement

Entretien réalisé par Armelle Testenoire.
1. Danièle KERGOAT, Bulledor ou l’histoire d’une mobilisation ouvrière, Paris, éd. du
Seuil, coll. « Esprit - La cité prochaine », 1973, 237 p.
o L’homme et la société, n 176-177, avril-septembre 2010
28 Danièle KERGOAT
ouvrier. En fait, dès le début de l’enquête, c’est par le problème de l’im-
migration que j’ai été interpellée plus que par la place dans l’échelle des
qualifications ou le sexe. En effet, pour comprendre ce qui se passait, il
est apparu qu’il fallait établir une typologie entre les ouvriers qui souhai-
taient retourner au Portugal et ceux qui voulaient rester en France. Toute
l’histoire ouvrière à l’intérieur de l’établissement allait se jouer autour de
la tension entre ces deux groupes. Pour comprendre l’occupation de l’usine
et le contrôle ouvrier, il fallait les rapporter à ce clivage auquel s’ajou-
taient les clivages et tensions avec les groupes des ouvriers professionnels
et des camionneurs qui eux étaient français. Dès la première entreprise, le
problème migratoire et celui de l’hétérogénéité de la classe ouvrière étaient
posés centralement. À ce moment-là, le moins qu’on puisse dire c’est donc
qu’on ne parlait pas en termes d’hétérogénéité de la classe ouvrière ! Pour-
tant, ce que je voyais, c’était une forte hétérogénéité avec des rapports de
force qui se jouaient bien sûr entre le patronat et les ouvriers mais aussi,
et de façon structurellement déterminante, entre les différentes composan-
tes de la classe ouvrière. L’hypothèse qu’il fallait prendre cela en compte
pour comprendre quelque chose à la réalité s’est trouvée confirmée dans
les autres entreprises où je suis allée. Ceci a bien sûr des conséquences
méthodologiques : il faut vraiment passer du temps dans chaque entreprise
(c’est-à-dire des semaines et y revenir sur plusieurs mois) pour compren-
dre l’hétérogénéité et le jeu entre les différents groupes. En tout cas, le rap-
port de classe et, comme je le disais à ce moment-là, le rapport Nord-Sud
se sont croisés inextricablement. « Rapport Nord-Sud », ça voulait dire
pour moi un rapport antagoniste, c’est-à-dire un rapport social du même
type que le rapport de classe. Je désignais par là le rapport entre « ceux du
Nord », par exemple les Français, et « ceux du Sud », par exemple les im-
migrés originaires aussi bien des ex-colonies que de pays moins dévelop-
pés d’Europe du Sud. Cela renvoyait aussi, très concrètement, aux copains
algériens, ouvriers ou non, que je connaissais depuis la toute fin des années
1950. C’est que j’avais 20 ans lors des accords d’Evian, 19 ans lors de la
nuit des ratonnades à Paris le 17 octobre 1961. La violence était telle qu’il
était difficile de ne pas prendre position sur la colonisation, et peut-être
avant tout sur les « races », le racisme, les rapports de « race ». D’où, c’est
une parenthèse, mon étonnement que des hommes et des femmes de ma
génération aient attendu les années 2000 pour découvrir les « rapports de
race » ! Donc, dès le départ j’étais dans la tension, l’antagonisme entre les
groupes, dans le rapport social.
Dans la première entreprise, « Bulledor », il n’y avait pratiquement pas
de femmes. Mais très vite, quand je suis allée dans le textile, il y avait des Une sociologie à la croisée de trois mouvements sociaux 29
femmes évidemment ainsi que dans l’électronique. C’était toute la période
où l’industrie téléphonique se restructurait pour passer du système mécani-
que au système électrique puis au système électronique ; les usines se dé-
centralisaient dans l’Ouest car ce bassin d’emploi était intéressant pour le
patronat : les femmes y avaient un niveau d’études supérieur à la moyen-
ne française et étant majoritairement des catholiques pratiquantes, elles
étaient censées être soumises ! Donc, au fur et à mesure de mes pérégri-
nations, je suis tombée sur des usines où il y avait des femmes.
Dans mon itinéraire de recherche, ce n’est pas tant le féminisme qui
m’a amenée à me poser des questions, c’est d’abord le terrain. Comme le
terrain m’avait amenée à me poser la question du rapport Nord-Sud, il
m’a conduite à me poser le problème hommes-femmes. Nombre de pa-
trons me disaient : « On ne comprend rien à cette main-d’œuvre féminine,
tout d’un coup elle se met en grève, mais on ne sait pas pourquoi. » « Ce
sont des hystériques ! » Le mot hystérique revenait très souvent. « C’est
des hystériques, elles sont complètement incontrôlables. Avec les hommes
on peut discuter car ils sont organisés mais avec les femmes c’est ter-
rible ! » Et du côté des syndicats, c’était à peu près le même discours. Un
discours d’hommes sur des femmes, ne comprenant pas pourquoi elles
refusaient de s’organiser ni pourquoi elles partaient en grève. Le départ
en grève c’était vraiment une énigme et pour le patronat et pour les syn-
dicats.
AT : Elles étaient syndiquées ces femmes ?
DK : Ça dépendait des entreprises et le taux était très variable. Le pro-
blème du départ en grève ou du non-départ en grève, ça devenait passion-
nant parce que c’était un peu pour moi une devinette. J’avais envie de
comprendre ce qui se passait. Et c’est donc à ce moment-là que j’ai com-
mencé à faire fonctionner mon troisième rapport social « fondamental »,
le rapport social de sexe, à côté du rapport de classe et du rapport Nord-
Sud. Ce en quoi, il faut tout de même le dire, j’étais fortement stimulée
par la montée en force du mouvement féministe auquel je participais acti-
vement.
AT : Donc en fait, historiquement dans ton parcours il y a d’abord eu
le rapport de classe puis le rapport Nord-Sud ?
DK : …puis le rapport femmes-hommes.
AT : Et ils se sont conjugués au fur et à mesure ?
DK : Je m’apercevais que ces rapports sociaux s’intriquaient différem-
ment selon les endroits et qu’en tout cas, il fallait tenir compte simulta-