Processus cognitifs et émotions

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Cet ouvrage pose une nouvelle question jusqu'à présent non traitée sur le plan expérimental et cognitif en psychologie, celle du statut mental de l'émotion dans l'espace psychique du sujet. Qu'en est-il du jugement et de la mémorisation d'un sujet en situation émotionnelle ? La production de l'émotion est-elle facilitée par la nature du stimulus, par effet de contexte ? Des lois sur la production de l'émotion sont mises en évidence à l'issue de ce travail qui défend également le contenu mental spécifique de chacun en matière d'émotions.
Publié le : samedi 1 avril 2006
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EAN13 : 9782296144989
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AVANT-PROPOS
La construction d’un modèle du système cognitif normal est l’objectif principal que poursuivent les neurosciences cognitives. Il est aujourd’hui admis que les activités cognitives telles que le langage ou la perception ne correspondent pas à des activités globales et différenciées, mais qu’elles sont au contraire rendues possibles grâce au fonctionnement de multiples sous systèmes, exécutant chacun un processus de traitement élémentaire. L’élaboration d’un modèle du fonctionnement cognitif consiste à identifier ces processus et à définir la façon dont les sous systèmes correspondants sont organisés entre eux afin d’accomplir l’activité cognitive concernée. Le modèle de fonctionnement devient alors une description des sous systèmes organisés selon une architecture fonctionnelle (dimension de l’analyse computationnelle). Un tel modèle, toutefois, doit respecter deux principes fondamentaux : la plausibilité biologique et l’adéquation computationnelle. Le modèle doit en effet être compatible avec nos connaissances sur le fonctionnement du cerveau. De plus, les étapes élémentaires de traitement, effectuées par les différents sous systèmes doivent être compatibles avec les résultats d’une analyse computationnelle, qui est une analyse logique, définissant les étapes de traitement que tout système, biologique ou artificiel, doit nécessairement effectuer, afin de réaliser une activité cognitive donnée (dimension logique). Seul le respect de ce dernier principe offre une description du modèle, suffisamment claire pour que celui-ci puisse éventuellement être testé dans une expérience de simulation informatisée (Koenig, 1998). Ne peut-on pas, grâce aux avancées des sciences cognitives actuelles, poser la question de l’articulation Émotion-Cognition pour ce qui constitue également le niveau supérieur de notre fonctionnement émotionnel, c’est-à-dire, la dimension psychologique des émotions chez le sujet adulte normal ? Nous essaierons d’interroger la psychologie cognitive par l’intermé7

diaire de cette question. D’autre part, la métacognition (ou cognition de la cognition) regroupe les savoirs et les activités cognitives qui prennent pour objet la cognition et contribuent à la régulation et au contrôle de son fonctionnement (dimension de contrôle chez le sujet). Ce sont les travaux psychologiques sur la mémorisation intentionnelle chez l’enfant, qui ont mis en perspective ces deux aspects interdépendants : le savoir métacognitif et les expériences métacognitives (i.e., connaissances secondaires ou savoir secondaire sur des expériences immédiatement vécues, Mélot, 1998). Cette recherche essaiera d’éclaircir le problème de la représentation des émotions chez un sujet humain (i.e., l’activation de processus secondaires de haut niveau, permettant de les rendre conscientes).

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INTRODUCTION
Ces vingt dernières années ont été marquées par une évolution de fond de la psychologie scientifique. Le débat entre le behaviorisme et le mentalisme a ouvert une nouvelle problématique, celle du traitement de l’information, dont se réclame le cognitivisme. Cette évolution se marque pour l’essentiel par un changement de paradigme, constitué par le passage de l’étude des fonctions voire des facultés, à l’étude des processus de traitement en mettant l’accent sur les conditions concrètes de fonctionnement, l’effet des contextes et des situations ainsi que celle des tâches. À la recherche de lois générales s’est substituée la recherche des mécanismes qui sont à la base du fonctionnement mental et qu’on étudie à différents niveaux. Les collaborations interdisciplinaires se multiplient (neurosciences, intelligence artificielle et automatique, linguistique, logique...). Parce qu’elle est au coeur de ces relations plurielles la psychologie cognitive présente un intérêt certain (Bonnet, Ghiglione et Richard, 1989). Toutefois, le remodelage du champ de la psychologie qui se traduit par une réunification conceptuelle de champs disciplinaires autonomes (i.e., psychologie générale, psychologie sociale, psychologie du développement...) qui acceptent de parler le même langage ou plus précisément un seul et unique langage, celui du traitement de l’information s’avère, aujourd’hui encore, assez problématique, par le glissement réductionniste qu’il peut aussi engendrer. Une certaine vigilance est nécessaire en raison de tentatives de généralisations trop rapides dans ces domaines de convergence. La question de l’émotion illustre bien la difficulté à généraliser correctement un phénomène reconnu complexe. Seule l’étude d’une combinatoire d’éléments ou de facteurs à l’œuvre dans sa manifestation ou son contrôle devrait permettre de mieux approcher son mécanisme de production. Mais de quel type de combinatoire pourrait-il s’agir dans ce cas précis ? Pour nous aider dans le choix ultérieur de ces facteurs, revenons aux 9

sources des débats historiques et actuels portant sur des essais de théorisations de l’émotion, n’ayant toujours pas fait l’objet d’un véritable consensus de la part des psychologues. - Le premier chapitre intitulé “Introduction générale à une analyse psychologique de l’émotion” présente les deux grands courants actuels de théorisation de l’émotion. D’une part, la tendance naturaliste et évolutionniste, avec les théories néo-darwiniennes et psycho-évolutionnistes, insiste sur l’idée ontologique des bases du biologique pour expliquer le psychologique. La dimension physiologique est actualisée dans cette perspective par la psychophysiologie, la neurophysiologie et la neuropsychologie. C’est dans cette logique de raisonnement que sont proposés différents types d’interprétations psychologiques. D’autre part, la deuxième tendance concerne l’approche cognitive de l’émotion avec les théories schématiques et les théories de l’évaluation. On abordera ensuite le courant du constructivisme social qui base ses théories sur les croyances et l’idéologie sociale. Plus mineures que les deux grands courants précédemment cités, elles représentent, pour ceux qui nient le concept d’émotion de base, un approfondissement psychologique digne d’intérêt. Ce dernier apport théorique a le mérite d’essayer de défendre la conception strictement psychologique de la problématique de l’émotion. Il a donc tout à fait sa place dans cette revue de questions pour revenir au problème d’une théorie essentiellement psychologique de l’émotion. - Dans le deuxième chapitre intitulé : “L’émotion et sa représentation mentale : Connaissance ou processus orienté ? Automatisme – conscience ou semi-conscience”, nous présentons une réflexion sur l’essai de compréhension de la nature psychologique possible des émotions. Le détour par le processus de catégorisation paraît permettre la prise en compte d’un double aspect à la fois rationnel explicitable et conscient (i.e., conséquence d’une analyse intellectuelle) et automatique (i.e., non conscient lié à l’histoire du sujet) et nous paraît de ce point de vue particulièrement intéressant.

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- Le troisième chapitre, méthodologique, essaie de positionner la problématique de l’émotion et ses difficultés d’étude pour proposer une perspective de méthodologie renouvelée exploitant les nouvelles orientations des sciences cognitives. Quels types de règles ou de processus peut-on mettre en œuvre d’une façon générale pour induire une production émotionnelle chez un sujet ? - Le quatrième chapitre (expérience 1) présente une illustration de la production empirique de l’émotion et collecte des données sous forme d’énoncés verbaux différents sous les conditions expérimentales proposées. Les conditions de production sont résumables par les facteurs : libre vs contrainte. Ce chapitre posera la question de la traduction langagière de l’émotion. - Le cinquième chapitre (expérience 2) va étudier l’émotion sous un autre angle, à travers le matériel émotionnel de production verbale et utilisera le concept de catégorisation pré calibrée chez le sujet (introduit à l’expérience 1) pour analyser le statut mental de l’émotion. - Le sixième chapitre (expérience 3) va mettre en évidence la représentation empirique de la traduction de l’émotion chez le sujet (ou représentation verbale de l’émotion) dans une expérience de reverbalisation du sujet, après les étapes de travail précédentes, qui lui ont permis de mieux traduire son émotion. - Le septième chapitre ou discussion générale et conclusion va mettre en questionnement le concept de jugement de l’émotion et proposera un nouveau schéma de l’évaluation de l’émotion ou modèle de jugement de l’émotion.

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CHAPITRE I
INTRODUCTION GÉNÉRALE À UNE ANALYSE PSYCHOLOGIQUE DE L’ÉMOTION
Du XIXème siècle à nos jours, la question de l’émotion a évolué de l’organique (aspect relatif aux êtres organisés et au tissu vivant) au biologique (aspect lié aux sciences de la vie) en passant par le physiologique (aspect lié à l’étude du fonctionnement des organismes) avant de se poser à nouveau en termes plus spécifiquement psychologiques. Cette interrogation soulève toujours autant d’intérêt que de difficultés. En effet l’approfondissement de la question s’est ensuite déplacé vers un aspect plus psychosociologique. C’est le social qui est devenu le champ d’investigation considéré comme le plus avancé afin de préciser le rapport émotionnel du sujet au contexte extérieur. Est-ce une avancée de privilégier une forme d’extériorité pour expliquer la dimension psychologique de l’émotion chez un sujet ? Aucun consensus sur le statut psychologique de l’émotion n’a encore pu être scientifiquement obtenu. Cette question reste toujours ouverte. Dans ce tour d’horizon introductif, les trois grandes tendances de base sont donc évoquées : 1) L’approche naturaliste et évolutionniste. 2) L’approche cognitive des théories de l’émotion (i.e., les théories schématiques et les théories de l’évaluation). 3) La théorie psychosociologique de l’émotion (i.e., les théories du constructivisme social).

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I - APPROCHE NATURALISTE ET ÉVOLUTIONNISTE DE L’ÉMOTION
I - 1 Les théories néo-darwiniennes
Dans la perspective évolutionniste issue des travaux de Darwin (1872), la fonction communicative a été l’axe privilégié de l’étude de l’émotion. L’accent est placé sur les expressions émotionnelles en terme de continuité entre les diverses espèces animales. L’importance pour Darwin est la sélection des expressions émotionnelles au cours de l’évolution et de leur fonction adaptative à l’environnement. Pour Darwin, les expressions émotionnelles de l’adulte humain sont le reflet de la continuité de systèmes comportementaux complexes dérivés des autres espèces animales. Elles correspondraient à une sorte de comportement rudimentaire, résiduel d’un système comportemental plus complexe qui se serait modifié au fil de l’évolution. Les émotions auraient donc une fonction primitive de nature adaptative, liée tant au passé de notre espèce en termes d’évolution, qu’à notre histoire personnelle (Oatley et Jenkins, 1996). Darwin a recours à trois principes de base afin d’expliciter sa position : 1) Les habitudes associées (les expressions émotionnelles sont à l’origine des actes utilitaires qui rempliraient une fonction adaptative par rapport à l’environnement). 2) L’antithèse (les états émotionnels sont souvent caractérisés par des manifestations motrices antagonistes). 3) L’action directe sur le cerveau (effet de débordement et de dérivation de la force nerveuse engendrée par la stimulation). Ce point de vue est à l’heure actuelle repris et développé par Damasio (1995), avec l’hypothèse des marqueurs somatiques (cf. Chapitre II).

I - 2 Du biologique au physiologique
I - 2.1 Quelques repères historiques La théorie des émotions de James (1884) tout à fait révolutionnaire à l’époque, consiste à opérer une assimilation des états émotionnels à 14

des perceptions corporelles. Les changements périphériques suivent directement la perception du stimulus et c’est la perception de ces changements qui engendre l’émotion. L’émotion est en quelque sorte ici une sensorialité, de type séquentiel en relation causale avec la source : processus ascendant ou dirigé par les données. Ce sont des données corporelles qui constituent la matière même de l’émotion. Lange (1885) contemporain de James, expose des idées similaires, mais c’est la palette émotionnelle qui l’intéresse dans sa diversité et spécificité physiologique. Pour ces deux chercheurs, l’argument principal est que l’émotion n’est pas liée à un phénomène de conscience mais de perception. Il existe en effet un principe d’automaticité, appelé arc-réflexe, qui s’effectue de façon non consciente chez l’individu. Le feed-back viscéral est une composante nécessaire et, s’il s’effectue avec des dysfonctionnements, c’est qu’il y a pathologie émotionnelle. La seule chose qui oppose James et Lange est le besoin chez Lange de défendre l’existence d’un centre émotionnel spécifique (Lange et James, 1967). Dans la perspective physiologique des premières théories de l’émotion, Cannon (1927) va réfuter l’hypothèse du feed-back viscéral permettant la perception de l’émotion. Pour cela, il se réfère aux résultats de Marañon (1924) qui montrent que, suite à une injection d’adrénaline, les sujets rapportent une simple perception subjective de certains troubles somatiques qui font naître chez eux une perception émotive indéfinie. Cette impression floue et peu intense invalide l’argument du feed-back viscéral activant directement la perception de l’émotion. Elle contredit ainsi l’idée d’un continuum physiologique et perceptif sans intervention d’aucun autre processus de traitement, c’est-à-dire de processus de plus haut niveau. Un autre système intervient donc dans la théorie de Cannon qui met en avant la place du thalamus dans la perception de l’émotion : c’est la “théorie centrale des émotions” qu’il argumente en opposition à James et Lange. Les bases devenues classiques du débat d’idées, prééminence du périphérique sur les phénomènes centraux (concernant le déclenchement de l’émotion) ou de centre sur le périphérique, sont dès lors posées. La question n’est pas 15

encore réellement tranchée à l’heure actuelle. Papez (1937) développe une théorie limbique de l’émotion en avançant que l’expérience émotionnelle dépend de projections d’influx issues de stimulations vers les régions corticales lesquelles les entretiendraient ensuite (fonctionnement en boucle). Des erreurs anatomiques ont été corrigées dix ans plus tard par Mac Lean. Mac Lean (1990) met l’accent sur le rôle de l’hippocampe et du cortex parahippocampique, auquel il donne le rôle “d’affectocepteur”. Les informations reçues par le girus parahippocampique sont ensuite transmises à l’hippocampe qu’il qualifie “d’affectomoteur” directement responsable de la réaction émotionnelle (Ghiglione et Richard, 1995). Mac Lean a aussi constaté les étroites relations anatomiques entre l’hippocampe et l’amygdale dont on connaît les fonctions motivationnelles (e.g., dans la faim, besoin élémentaire). En 1962, il énonce la célèbre théorie des “trois cerveaux” ou “théorie triumnique du cerveau”. Le cerveau serait un système à trois niveaux dont chacun représente un stade significatif de l’évolution des espèces. a. Le cerveau reptilien Le plus ancien, comporte le tronc cérébral, l’hypothalamus, les ganglions de la base et le cortex primitif (olfactif) ; il permet des actions stéréotypées, indispensables à la survie : c’est le cerveau des instincts. Il existe dans cette sphère neuro-anatomique un principe d’intensification de défense de l’individu qui présente un intérêt pour comprendre la survie de l’espèce. b. Le paléo cerveau Il apparaît avec la formation du système limbique qui s’enroule autour des structures précédentes : il permet d’échapper aux stéréotypes par l’apprentissage de réactions efficaces face à des stimulations nouvelles ; il y a possibilité de représentations internes et les mécanismes nerveux responsables de l’émotion, des conduites d’évitement ou d’approche, d’attaque et de recherche du plaisir sont présents : c’est le cerveau de l’affectivité. Une certaine “plasticité” se révèle ainsi possible avec cette nouvelle acquisition structurale. Les possibilités de nuances, de réajustement et de souplesse sur le plan 16

psychique apparaissent avec la mise en place de cette structure anatomique dans l’évolution phylogénétique. c. Le néo-cortex Avec lui, apparaît le cerveau qui caractérise les mammifères et qui atteint son maximum de développement chez l’homme ; il fournit le support pour le raisonnement et l’établissement de modèles spéculatifs : c’est le cerveau de la raison et de la complexification des représentations. L’homme doit accepter en priorité la complexité et la sophistication de ses circuits internes, ainsi que celle de son psychisme. Accepter son monde psychologique et les lois internes qui peuvent le régir appartient aussi à la dynamique évolutive personnelle du sujet humain. Avec l’aspect rationnel, le sujet humain dans son développement va extraire et construire des connaissances à partir de ses confrontations aux objets réels du monde. I - 2.2 Conception wallonienne des émotions : Position théorique de Wallon (1879-1962) Wallon dans sa démarche théorique originale attribue aux émotions une fonction développementale. Il critique d’une certaine façon la position classique de Darwin par rapport aux situations d’urgence adaptative, dans le sens où les sujets humains ne sont plus exposés aux mêmes situations de survie que celles de nos ancêtres (adaptation phylogénétique), à l’exception des situations de stress. Il existe pour lui, une prédominance du milieu humain sur le milieu physique. L’idée darwinienne évolue chez Wallon et l’émotion devient l’idée wallonienne des relations utilitaires avec l’environnement humain. Sa direction théorique est celle d’une position de communication. L’émotion est biface, elle devient une fonction de relation nécessaire au milieu humain.Pour Wallon, c’est l’idée d’une communication simple. On utilise le concept d’expression des émotions, celle-ci provoque une action en retour sur l’autre, c’est dans ce cas la réponse sociale la plus facile à produire. Il y a création d’une intersubjectivité à partir d’attitudes, de gestes, de comportements adressés à un autre. L’intersubjectivité chez Wallon fait allusion au besoin personnel de 17

faire participer l’autre à sa propre sensibilité. Mais cette interprétation psychologique de l’émotion chez Wallon reste insuffisante pour théoriser totalement l’émotion, même à travers le concept de communication qu’il privilégie. Toutefois certains points de sa théorie demeurent particulièrement intéressants. Pour Wallon, le rôle des émotions a dû être marquant dans les premiers groupes humains. Elle est alors le facteur assurant la cohésion de communautés encore indigentes en ressources humaines. L’émotion comporte des rapports avec la vie intellectuelle. “La vie émotionnelle, premier terrain des relations interindividuelles de conscience… est au point de départ de la vie représentative (Wallon, 1938 in Jalley, 1982, p. 72)”. “La racine de la conscience, donc de la représentation est à chercher non dans l’activité extéroceptive, mais dans l’activité proprioceptive ; (Wallon, 1938 in Jalley, 1982, p. 71)”. C’est cet argument qui a constitué la raison du désaccord insurmontable avec Piaget. Mais la parole a aussi rapport avec la fonction tonico-posturale. Cependant la filiation tonus-émotion-parole n’est peut-être pas unilinéaire. En fait, l’émotion est encore loin d’être un langage. Elle est tout d’abord expression corporelle (langage du corps). Elle deviendra ensuite verbalisation (langage naturel spontané), ce que l’on appellera parole en opposition au langage intellectuel (plus construit, plus maîtrisé et plus conscient). En outre, il y a antagonisme entre le caractère démonstratif de l’émotion et le caractère réflexif de la représentation. La nature des émotions met en évidence le rôle des conflits dialectiques dans l’organisation du psychisme. Situées entre l’automatisme des réactions et l’activité intellectuelle, les émotions sont avec l’un et l’autre dans un double rapport de filiation et d’opposition. Même réprimées, elles n’en subsistent pas moins à l’état plus ou moins latent, comme le fondement nécessaire des rapports entre individus (Wallon, 1938). Les contradictions entre auteurs qui ont traité de l’émotion reflètent le caractère contradictoire de la réalité elle-même. La vie psychique s’explique par la genèse d’étapes différenciées, entre elles il n’y a pas simple succession, mais conflit. Par ce conflit, la vie psychique atteint à un équilibre nouveau et elle réagit par des enrichis18

sements nouveaux (Walon, 1938). Cette conception de l’équilibre est radicalement différente de celle de Piaget. Le schéma filiation-opposition que Wallon propose, explique que, même dépassée, une fonction conserve un rôle dans la structure nouvelle, caractérisée par un nouveau type d’équilibre. Ce n’est pas le cas chez Piaget pour qui le chemin d’intégration psychologique aboutit à des pertes radicales concernant les premières étapes. À l’envers d’une logique plutôt mécaniste, une conception plus dialectique des choses commence par accepter les oppositions du réel. Cette façon de penser l’émotion semble plus adéquate compte tenu de la grande complexité, à la fois de nos contenus mentaux et de nos processus cognitifs. I - 2.3 Aspect intensif de l’émotion : Plutchik : une théorie psycho évolutionniste générale des émotions. Les émotions sont ainsi proposées en tant que valeurs utiles pour le sujet, et non en tant que valeurs perturbatrices ou désorganisatrices pour lui. Un aspect central de la théorie de Plutchik (1970, 1980, 1984) concerne le modèle appelé : “Circumplex”. C’est un modèle multidimensionnel basé sur des émotions primaires de base dont vont dériver des émotions secondaires. La distinction de ces émotions primaires s’appuie sur l’identification de séquences comportementales prototypiques ayant chacune une fonction adaptative distincte. Les émotions sont décrites sous trois formes de langage : 1) Un langage subjectif à étiquetage verbal des émotions de base. 2) Un langage comportemental à expressions corporelles multiples (faciales, posturales, gestuelles). 3) Un langage fonctionnel à codage prototypique des émotions de base présentant une instance de signification psychologique spécifique (par exemple : protection, destruction, reproduction, réintégration, incorporation, rejet, exploration, orientation). Ce qui semble nouveau dans les tentatives d’explication de Plutchik, c’est que dans cette forme de 19

description de l’émotion, l’émotion ne serait pas une expérience subjective en tant que telle, mais plutôt une construction de diverses classes de phénomènes qu’il tente de relier entre elles. Pour cela il utilise trois dimensions : 1) L’intensité. 2) Le degré de similitude. 3) La polarité (entre les émotions de base). La dynamique de liaison des différents aspects de l’émotion s’effectue sur fond d’évaluation cognitive axée sur le simple facteur favorable versus défavorable de l’environnement du sujet. Le choix du standard référentiel est encore relié dans cette forme d’analyse à une dimension hédonique du sujet, laquelle dirigerait ou conditionnerait toute sa vie psychique. Le postulat proposé de façon implicite dans cette lecture de l’activité du sujet est l’influence et la dépendance systématique des processus cognitifs par rapport aux dimensions hédoniques de la personnalité. Cette théorisation, tout en présentant un intérêt certain quant à la tentative d’interprétation fonctionnelle des émotions place l’affectivité au centre de la dynamique des processus cognitifs. Bien plus qu’une simple composante de la vie psychique, l’affectivité en est la base ou le moteur. La théorie de Plutchik regroupe et intègre donc plusieurs classes de phénomènes, dont les élaborations psychologiques diverses du sujet, ses remaniements et ses réorganisations ainsi que ses pôles d’intérêts, ses constructions de buts ou même ses objectifs. C’est dans la prise en compte de ces différents éléments que Plutchik explique et propose le point de vue relié à l’aspect fonctionnel des émotions, lesquelles s’avèrent utiles. I - 2.4 Aspect amplificatif de l’émotion : La théorie de l’amplification de Tomkins Tomkins (1962, 1963, 1980) parle plutôt d’affect que d’émotion car il considère le fait émotionnel comme le produit d’un ensemble organisé de réponses faciales, musculaires et viscérales suscitées par un programme spécifique inné, généré au niveau des centres sous corticaux. Lorsque ces programmes sont activés, ils amplifient les expressions 20

faciales, puis les réponses corporelles musculaires et viscérales. Trois types d’activateurs d’affect sont ainsi distingués : 1) Les stimulations qui augmentent l’activation. 2) Les stimulations qui gardent l’activation constante à un niveau élevé. 3) Les stimulations qui diminuent l’activation. L’interprétation proposée est la suivante : - Selon la soudaineté de l’augmentation de la stimulation, un individu ressentira de la peur ou de l’intérêt. - Si la stimulation atteint et maintient un haut niveau d’activation, il ressentira de la colère ou de l’angoisse.La perspective de Tomkins, qui développe l’idée que les réponses faciales jouent un rôle déterminant dans l’induction même de l’émotion, est à l’origine de l’hypothèse de la rétroaction faciale. Cette hypothèse prédit que des expressions faciales distinctes provoqueraient des expériences subjectives d’émotions spécifiques, et qu’il existerait aussi une corrélation entre l’intensité de ces expressions et celle des sentiments subjectifs. I - 2.5 Aspect adaptatif de l’émotion : Izard : Théorie différentielle des émotions Les émotions constitueraient une sorte de réservoir positif qui alimenterait la capacité émotionnelle globale du système mental à l’âge adulte. Dans la lignée des travaux de Tomkins, la théorie différentielle des émotions d’Izard (1971, 1977, 1978) et Izard et Buechler (1980) propose un modèle de l’interrelation entre les processus émotionnels et les autres sous systèmes de personnalité. L’aspect central de cette théorie sera de déterminer quel est le rôle des émotions de base dans le développement et le fonctionnement de la personnalité.Cet auteur définit les émotions de base comme un phénomène motivationnel complexe, formé de trois composantes principales : neurophysiologique, expressive.et subjective. La composante neurophysiologique correspondrait à un pattern inné d’activité électrochimique du système nerveux (différences somatiques et énergétiques globales des capacités générales du système).La 21

composante expressive consisterait surtout en un pattern caractéristique de l’activité faciale, mais aussi en des réponses corporelles musculaires et viscérales.La composante subjective désignerait la conscience de l’émotion fondamentale. Selon Izard et Buechler (1980), les émotions fondamentales motivent et organisent l’ensemble des comportements.De l’enfance à l’âge adulte, les expériences émotionnelles vécues donneraient la force et la direction des comportements ultérieurs. Contrairement aux théories qui considèrent les émotions comme des phénomènes désorganisés, perturbants, celle d’Izard insiste sur leur rôle fonctionnel dans le développement des liens, des communications et de l’autorégulation humaine. I - 2.6 Aspect expressif de l’émotion : Ekman : une perspective en faveur de l’existence des émotions de base L’analyse des expressions faciales de diverses cultures a permis à Ekman et ses collaborateurs de distinguer treize émotions de base dont seules quatre offrent un véritable consensus : colère, peur, dégoût et tristesse. Les neuf autres émotions demandent encore à être étudiées plus en détails pour statuer sur leur qualité d’émotion de base ou d’émotion secondaire (Ekman, Friesen et Ellsworth, 1972 ; Ekman et Friesen, 1975, 1978 ; Ekman, 1982 ; pour une revue de question détaillée, voir Ekman, 1984, 1989, 1992). Ekman (1992) énonce également un ensemble de neuf propriétés qui identifieraient ces émotions de base. Une émotion fondamentale : 1. Possède un signal universel distinct. 2. Est présente chez d’autres primates que l’humain. 3. A une configuration propre de réactions physiologiques. 4. Est associée à des événements déclencheurs universels distincts. 5. A des réponses émotionnelles ou des composantes convergentes. 6. Est rapidement déclenchée. 7. Est de courte durée. 8. Est évaluée automatiquement. 9. Apparaît spontanément.

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Ekman précise toutefois que toutes ces caractéristiques ne sont peutêtre pas une condition nécessaire et suffisante à l’occurrence de l’émotion fondamentale, et que d’autres investigations seraient utiles afin de clarifier le poids de chacune des propositions citées. Par ailleurs, l’encodage et la reconnaissance des expressions faciales de certaines émotions de base (joie, surprise, peur, dégoût, colère et tristesse) seraient universelles (Ekman, 1982 ; Kirouac & Doré, 1982). Ekman et Friesen (1969 ; 1971) postulent cependant que les expressions faciales seraient gouvernées par des règles sociales (“displays rules”) propres à chaque culture. Ces règles d’expression régiraient quelle émotion manifester selon les circonstances : événement, entourage social, adéquation entre l’émotion exprimée et la situation à proprement parler. En ce sens, les expressions faciales émotionnelles seraient contrôlées par les normes culturelles et sociales. I - 2.7 Émotion sans conscience du sujet : Zajonc (1969, 1980, 1984) Selon Zajonc, la production d’une émotion ne réclame ni l’intervention du processus d’appréciation ni celle de la conscience (Zajonc, 1980). La thèse de Zajonc introduit dans le processus de recherche des causes de l’émotion une rupture importante par rapport aux théories cognitives des émotions. En réalité, bien qu’il existe plusieurs points de vue cognitivistes sur l’émotion, la thèse de Zajonc s’oppose à tous puisqu’elle rejette formellement l’hypothèse d’une intervention nécessaire d’un quelconque facteur cognitif entre la situation et la réponse émotionnelle. Lorsqu’il rejette l’intervention des processus cognitifs, Zajonc fait allusion à des processus conscients ou encore subjectifs. Or, de nombreux psychologues cognitivistes font l’économie du facteur “conscience” dans l’explication des émotions. Pour Bruner (1994) le problème ne se pose plus actuellement de la même façon. Il n’est plus justifié de vouloir trancher dans cette controverse, compte tenu des progrès accomplis dans l’étude des mécanismes neurophysiologiques (Ledoux, 1989). Émotions avec ou sans cognitions sont également plausibles. Jusqu’à présent, il n’a été possible de les dissocier que dans de rares cas de laboratoire, et de façon très artificielle, alors qu’il est facilement observable que les deux mécanismes interagissent 23

assez souvent si ce n’est le plus souvent dans la vie quotidienne. Cet argument s’entend dans le sens où notre vie psychologique est profondément un tout et que des interactions de modalités très différentes peuvent avoir lieu lorsque nous réfléchissons d’une façon simple ou complexe (l’émotion ne se distingue pas dans ce cas de n’importe quel autre traitement psychologique à propos de n’importe quel autre objet mental de raisonnement). D’autre part, il ne faudrait pas continuer à amalgamer émotion et sentiment pour essayer de comprendre la position de Zajonc. Pour éclaircir le point de vue de Zajonc, il faut expliquer le paradigme expérimental de la “simple exposition” ou “effet de simple exposition”, encore appelé “effet Zajonc”. Rappelons les faits expérimentaux à ce propos. Les données empiriques ainsi désignées (effet Zajonc) correspondraient à une valence affective positive (au sens de jugement de préférence) qui ne nécessiterait pas l’intervention de “cognitions” (au sens d’extraction de connaissances sur les propriétés d’un stimulus), ces dernières se sont révélées pendant plus de 20 ans, résistantes à toute réfutation expérimentale (voir Bornstein, 1989, pour une méta analyse). À cette robustesse des faits observés en laboratoire, des données obtenues en milieu naturel, ont rajouté une validité écologique. Il est important d’en rappeler les éléments. Dans une étude de terrain Zajonc et Rajecki (1969) utilisant un espace publicitaire dans la presse étudiante, ont inséré les mêmes syllabes sans signification à différentes reprises dans les journaux lus par les étudiants de deux universités. Une post enquête réalisée sur ces lecteurs a montré que les syllabes qui avaient été présentées souvent, étaient jugées plus plaisantes que celles qui n’avaient pas été présentées, alors même que les étudiants étaient incapables de dire s’ils se souvenaient ou non de ces syllabes (indépendamment donc du souvenir). Bonis (1996) retient cinq inférences liées à l’effet de simple exposition de Zajonc : - Le premier argument invoqué : l’antériorité génétique en vertu de laquelle l’émotion précéderait la cognition, s’appuie sur des théories de l’évolution du cerveau. Le bébé de dix semaines serait capable d’exprimer des émotions différenciées en réaction à des stimuli visuels, alors qu’on sait qu’à ce stade, il ne possède pas encore l’équi24

pement suffisant pour maîtriser certaines opérations cognitives. D’autre part l’émotion apparaît diversifiée dans des espèces animales chez lesquelles on ne peut imaginer certaines activités cognitives. - Le second argument invoque l’existence de structures anatomiques et neurophysiologiques distinctes ainsi que des voies directes entre des sensations différentes, qui permettraient d’expliquer la production de l’émotion sans faire intervenir les structures responsables des activités cognitives (ou structures conscientes et réflexives). Il n’est pas possible de mettre en question la présence de voies directes, mais il est difficile d’ignorer aujourd’hui l’existence de voies indirectes qui interprètent les signaux et leur attribuent une signification biologique (Ledoux, 1989). Mais contrairement à Ledoux qui préfèrerait le primat interprétatif des voies indirectes plus récemment mis en évidence, l’interprétation des signaux du corps, n’est pas obligatoirement la suite logique de l’interprétation neurophysiologique des voies directes de l’émotion. Il semble un peu abusif d’expliciter ainsi l’émotion par une attribution de signification biologique, si on ne s’en tient qu’à cette seule dimension. La dimension psychologique de l’expérience émotionnelle peut dans certains cas, toutefois, résulter d’opérations cognitives sans préjuger de leur caractère conscient (i.e., sans l’intervention a priori d’un processus de raisonnement). Cette éventualité ne peut donc scientifiquement être rejetée. - Le troisième argument avancé par Zajonc, plus polémique et plus pragmatique, concerne l’inefficacité présumée des thérapies cognitives (où il y a objectivation et définition “a priori”, du bon comportement à adopter dans les “situations types” de la vie). - Le quatrième argument d’ordre linguistique s’appuie sur la différence entre signification connotative (affective et interprétative) et dénotative (explicative et descriptive). - Le dernier argument d’ordre strictement psychologique porte sur la perception subliminale et la capacité de former une impression affective sur la base de l’influence de la simple répétition objective d’éléments ou de faits. C’est en cela que le paradigme expérimental dit de “la simple exposition” semblerait plus opérationnel que ne le prétend Bonis (1996). Cependant, grâce à certaines expériences de psychopathologie, on ob25

serve que lorsque le matériel ne nécessite qu’un traitement perceptif, la préférence du sujet va du côté de la présentation la plus fréquente du matériel (cf. expériences conduites avec des amnésiques, Johnson et al., 1985 pour détails). En revanche, lorsque le matériel exige un traitement cognitif plus complexe, sollicitant des processus de mise en relation d’informations, passées et présentes, “l’effet Zajonc” n’est pas significatif. Pour Bonis (1996) le fait que l’effet de préférence soit peu marqué lorsque les sujets sont privés de certaines capacités cognitives (dépendantes d’un système réflectif), fournit une preuve en quelque sorte “a contrario” de la participation effective des facteurs cognitifs à la production de l’émotion. Ainsi, pour cet auteur, la question : émotion, avec ou sans cognition, doit être reformulée. Il est certain que l’on ne peut exclure le fait que certaines émotions plus complexes que d’autres, réclament l’activation simultanée de plusieurs niveaux de traitement, et l’intervention donc, de plusieurs mémoires. Pour Johnson (1994) il faut ainsi concevoir les rapports entre émotion et cognition en prenant en compte l’existence d’une architecture cognitive composée de systèmes comportant des entrées multiples et des modules de mémoire distincts. On distinguera des sous systèmes perceptifs et des sous systèmes réflectifs (i.e., introduction et réhabilitation possible d’un processus de conscience).

II - APPROCHE COGNITIVE DES THÉORIES DE L’ÉMOTION : Les théories schématiques et les théories de l’évaluation
La notion de conscience semblerait exclue, car la conception cognitive de l’élaboration de l’émotion se pose en termes séquentiels comme l’enchaînement des instructions d’un programme ; Bonnet, Camus, Craddock et Roulin, 1998), c’est ici la question du lien entre l’émotion et la cognition qui est au centre des débats sur le déclenchement et le déroulement de la séquence émotionnelle. L’idée d’une coexistence d’un être cognitif et d’un être émotionnel indépendants au sein d’un même individu est ancrée dans la plupart des théories psychologiques modernes (Richelle, 1993). L’émotion et la cognition ont donc souvent été étudiées comme recouvrant deux réalités totalement distinctes (Le Ny, 1980). En voulant penser les processus cognitifs d’une façon 26

encore plus globale qu’auparavant, cette nouvelle tendance de recherche repose autrement la question de cette coexistence de l’émotion et de la cognition depuis les années 60. Deux courants théoriques majeurs (le courant des théories schématiques et celui des théories de l’évaluation) se dégagent depuis les années 60, le troisième (le courant des théories du constructivisme social) étant plus psychosociologique et normatif. 1 - Les théories schématiques : Leventhal (1980, 1984), Bower et al., (1981) et Lang (1978, 1985, 1994) considèrent l’émotion comme un processus cognitif de traitement de l’information, organisé sous forme de séquences successives. Ces auteurs originent leur réflexion au niveau de la mémoire que ce soit pour le déclenchement de l’émotion ou l’activation même de l’émotion. Par exemple une situation de communication des émotions sera une situation émotionnelle en tant que telle. 2 - Les théories de l’évaluation de Lazarus (1991), Scherer (1984) et Frijda (1986, 1987) ont pour concept central l’interprétation qui n’a pas toujours la même référence ou signification. On confond souvent cognition, activité cognitive et processus cognitif qui devraient préciser des niveaux de fonctionnement ou de représentation différents. 3 - Les théories du constructivisme social avec Averill (1980) se basent sur certaines formes de cognitions du sujet, sur les croyances et l’idéologie sociale. Seul le contexte social serait la référence utile pour l’interprétation et la naissance des émotions. Cette tendance de réflexion réfute l’idée même des émotions de base chez le sujet. Tout est social.Les théories cognitives actuelles de l’émotion intègrent les théories neuro-anatomo-physiologiques précédentes en prenant en compte l’influence de l’hypothalamus, du télencéphale et du système limbique (avec ses relais thalamiques). Leur point fort est l’analyse du déroulement de l’émotion. D’autre part, les théories cognitives de l’émotion ajoutent à l’intégration des signaux externes et internes l’utilisation de la mémoire d’expériences passées pour évaluer la situation actuelle. C’est l’interprétation que l’on fait de l’excitation ainsi créée 27

qui détermine le type d’émotion que l’on ressent, (Ghiglione et Richard, 1995). On remarque que l’individu n’est jamais neutre, on lui reconnaît un passé, une histoire, une mémoire et un vécu qui coloreront ce qu’il aura à juger au cours de son existence ou de son travail.

II - 1 Les théories schématiques de l’émotion
Les théories schématiques utilisent le concept de représentations schématiques, tels les scripts. La définition des représentations schématiques actualisée par Lemaire (1999) est la suivante : notre mémoire représente les événements sociaux, comme une visite chez le médecin, ou un dîner au restaurant, par des scripts, c’est-à-dire par une séquence d’événements relativement stables et conventionnels. Avec les théories schématiques c’est surtout l’influence de la mémoire qui a son importance. Le postulat de base de ces théories est celui de l’existence d’un ensemble d’informations émotionnelles stockées en mémoire qui ont pour principale fonction de réactiver une émotion lorsqu’un de ses éléments est activé (Christophe, 1998). II - 1.1 Léventhal, une théorie des émotions schématiques sur base perceptuelle motrice Léventhal pose que les émotions sont universelles et qu’elles sont différenciées. Ce qui est nouveau chez Léventhal (1980, 1984) c’est qu’il s’intéresse essentiellement aux mécanismes actifs dans la construction de l’expérience émotionnelle. Ces arguments seront repris et mis à l’épreuve dans notre recherche expérimentale ultérieure. Le mécanisme émotionnel est décrit comme un système de traitement de l’information, actif, organisé en une série d’étapes hiérarchisées de niveaux de traitement. - 1ère étape : C’est la réception et l’interprétation de l’information émotionnelle, puis le codage (résultat de l’interprétation perceptive ou 28

représentation de la situation stimulus et de la construction d’une émotion subjective ou représentation émotionnelle de la situation). - 2ème étape : Elle produit l’exécution de plans d’action pour faire face à la situation perçue. - 3ème étape : Produit un ensemble de critères et d’évaluations de la possibilité d’adaptation. Léventhal (1980 ; Léventhal et Scherer, 1987) propose trois types différents de traitement de l’information émotionnelle : - Un traitement sensori-moteur. - Un traitement schématique. - Un traitement conceptuel. Le traitement sensori-moteur serait à l’origine du traitement émotionnel. Selon ces auteurs, l’activité innée du système moteur est manifeste. L’observation des nouveaux-nés l’atteste et fournit la preuve de la nature préprogrammée des expressions émotionnelles. Les schèmes perceptivo moteurs sont des structures dynamiques sur le plan psychologique. Le traitement émotionnel schématique met en jeu des structures mnésiques perceptivo motrices. Il inclut les souvenirs moteurs de réactions instrumentales régulièrement associées à une image ou une émotion antérieure et aux réactions expressives et autonomes. Ce traitement émotionnel schématique est un traitement de l’information émotionnelle actif, lié à l’histoire du sujet. Pour Léventhal (1980) l’émotion est uniquement considérée comme un phénomène cognitif dépourvu de toute dimension sociale, alors que pour Scherer la dimension sociale conserve son importance avec les buts et les intérêts sociaux du sujet (relation d’intersubjectivité ou relation de sujet à sujet en partenariat social). Léventhal décrit en 1980 cinq exemples de traitements émotionnels schématiques : 1) L’imagerie. 2) L’intrusion d’images mentales dans le cours d’activités de résolution de problèmes. 3) La généralisation et l’intensification d’états émotionnels ultérieurs par l’activation autonome d’une émotion antérieure. 29

4) L’observation d’imagerie vive lors du sommeil paradoxal. 5) La participation de l’hémisphère cérébral droit dans le traitement de patterns d’informations. Le traitement conceptuel se compose de deux éléments : - Le premier mémorise les informations d’épisodes émotionnels passés. - Le second est utilisé lors de la réalisation d’actes émotionnels (dimension de l’intentionnalité). La perspective multidimensionnelle de Léventhal permet de concevoir un modèle de l’émotion présentant diverses composantes de nature subjective, expressive et physiologique. Les informations stockées en mémoire sont réactivées en présence d’un stimulus adéquat. II - 1.2 Émotion et Mémoire : Bower, modèle de la mémoire en réseau Bower et al., (1981 ; Bower, 1992 ; Bower, Gilligan et Monteiro, 1981) conçoivent la mémoire comme un réseau de nœuds interdépendants représentant chacun un concept sémantique. Chaque nœud émotionnel (joie, peur, tristesse, colère…) serait relié à d’autres nœuds du réseau et en particulier aux expériences personnelles passées inductrices d’émotion et aux mots du langage qui décrivent cette émotion. Ces nœuds émotionnels pourraient être activés par plusieurs stimuli, aussi bien physiologiques que symboliques. Quand l’activation d’un nœud émotionnel dépasse un certain seuil, il se produit alors une diffusion de l’activation dans une partie du réseau. Cette diffusion de l’activation déclenche alors le pattern d’activation automatique et le comportement communément assigné à l’émotion correspondante. Lorsque deux nœuds émotionnels sont activés en même temps, il peut en résulter un comportement expressif correspondant à une combinaison de deux patterns purs. Par exemple, si les nœuds émotionnels de la tristesse et de la peur sont activés simultanément l’émotion ressentie pourrait être le désappointement. Les études relatives aux tonalités émotionnelles correspondant à l’état 30

émotionnel du sujet dans la production d’associations verbales ont exploité ces résultats sur la diffusion d’une activation : - La première conséquence correspond à une plus grande disponibilité des unités perceptives et interprétatives du nœud émotionnel activé. - La seconde conséquence de la diffusion de l’activation est que l’accord entre la tonalité émotionnelle de l’information et l’état émotionnel déjà activé du sujet conduirait à une suractivation du nœud émotionnel correspondant. Ainsi, la liaison entre le nœud émotionnel et la trace mnésique correspondant à l’information traitée serait intensifiée. L’hypothèse de l’influence de l’intensité émotionnelle associée à l’information sur les expériences de rappel en psychologie expérimentale a été confirmée par Dutta et Kanungo (1975). Ils ont montré par exemple, que des sujets se rappelaient plus fréquemment des mots d’intensité élevée, que des mots de faible intensité. De même Martins (1982, 1985) a montré que les phases d’un récit dramatique les plus fréquemment rappelées sont celles qui avaient la plus forte tonalité affective. Le traitement sélectif décrit par Bower et al., (1981) serait donc mis en œuvre par l’accord entre la tonalité émotionnelle des informations et l’état émotionnel du sujet. Celui-ci serait plus attentif à des informations en relation avec son propre état émotionnel qu’à des informations éloignées de son propre état émotionnel. Il en résulterait notamment l’intensification de la trace mnésique associée à cet événement, et donc une meilleure mémorisation et un meilleur rappel. L’effet de congruence émotionnelle entre ce qui est proposé à un sujet dans une tâche expérimentale et son état émotionnel personnel orienterait les processus cognitifs du sujet. II - 1.3 Théorie liée à la mémoire du corps et à la mémoire épisodique : Théorie bio-informationnelle des émotions de Lang (1985, 1994) Lang (1985, 1994), tout comme Frijda (1986) définit l’émotion comme un ensemble de dispositions à l’action. Celles-ci sont instantanées lorsque le souvenir d’épisodes spécifiques est activé. Les épisodes émotionnels seraient codés en mémoire selon un réseau d’unités informationnelles mutuellement activables. Lorsqu’une unité 31

informationnelle est activée par un stimulus, l’activation s’étendrait aux unités adjacentes. Selon l’intensité de l’activation, il est possible que l’ensemble du réseau soit en éveil. On retrouve ici des idées similaires à celles développées dans le modèle de la mémoire de Bower, Gilligan et Monteiro (1981). La forme du réseau peut être décrite par un ensemble de niveaux conceptuels hiérarchisés. Les niveaux les plus élevés sont de trois types : le stimulus, la réponse et la pensée. Les unités de stimulus correspondent aux représentations des événements perçus, les unités de réponses codent les trois systèmes de réponses basiques (Lang, 1978) c’est-à-dire : 1) Les comportements. 2) La mobilisation physiologique. 3) Le langage expressif. Les unités de pensées se réfèrent donc à des connaissances sémantiques associées. II - 1.4 Théorie de l’interruption et théories schématiques de l’émotion : Valence négative de l’émotion (Mandler, 1980, 1984, 1992) Les conditions de déclenchement de l’émotion pour Mandler (1980, 1984, 1992) sont décrites par la théorie de l’interruption. Il considère l’émotion en termes de blocages ou d’inhibitions des comportements habituels, des plans ou des actions en cours, en fonction de la situation inductrice. Ces interruptions seraient produites par la perception d’un décalage entre : - Les caractéristiques du stimulus. - Les structures schématiques existantes du sujet. Elles déclencheraient une activité du système nerveux autonome, et seraient donc incontrôlables. Il est important de souligner que, dans 32

cette interprétation, le déroulement du processus émotionnel est non conscient pour le sujet. La théorie de Mandler, répertoriée parmi les théories de la discordance, telles que celles de Simon (1967), d’Oatley et Johnson-Laird (1993) ou de Carver et Sheier (1990), définit l’expérience émotionnelle comme une résultante de comparaisons cognitives entre la situation présente et les schémas cognitifs du sujet préexistants à l’événement. Cette théorisation utilise le concept de processus d’évaluation cognitive incluant la congruence ou la non congruence entre ce qui survient et ce qui est déjà inscrit dans le sujet. Mandler (1992) axe donc sa conception de l’émotion sur une évaluation de la situation inductrice en interactivité avec les schémas émotionnels du sujet. Dans cette théorie, la notion de schéma émotionnel renvoie à un principe de norme du sujet (schéma social). Ainsi, plus que l’événement inducteur d’émotion, c’est la prise en compte de la conformité des situations inductrices d’émotion vis-à-vis des normes du sujet qui prévaut. Le type et la nature de l’émotion ressentie seraient donc aussi un produit de l’interaction du sujet avec son environnement social.

II - 2 Les théories de l’évaluation de l’émotion
II - 2.1 Théorie énergétique de l’émotion Zillmann (1971) est le premier à développer le paradigme du transfert de l’excitation. C’est un résultat physiologique intéressant, mais il reste physiologique. Peut-on l’extrapoler sur le plan psychologique ? Cette théorie est fondée sur un fait bien établi : l’activation physiologique ne se termine pas brutalement à la fin de la condition stimulatrice, mais décline lentement, en raison de la lenteur des manifestations périphériques induites par le système sympathique (Cantor, Zillmann et Bryant, 1975 ; Donnerstein et Hallam, 1978 ; Zillmann, 1971 ; Zillmann et Bryant, 1974 ; Zillmann, Katcher et Milavsky, 1972). Il est important de garder dès à présent en mémoire ce phénomène mis en évidence par Zillmann, pour la suite de nos choix expérimentaux. En effet, le cerveau est aussi un récepteur des données physiologiques du corps, avant d’être un producteur d’états internes. Si un individu est activé dans une situation A, et se trouve ensuite dans un autre état d’activation provoqué par la situation B, l’activation résiduelle de A reste 33

présente dans B, et s’ajoute à l’activation suscitée par cette seconde situation. L’intensité totale de l’activation de B se trouve ainsi plus élevée. Ceci constitue le transfert de l’activation de A vers B. Dans certaines circonstances spécifiques, un individu attribuerait donc de manière erronée l’activation totale qu’il ressent dans une situation B au seul stimulus émotionnel de B, alors que la réaction émotionnelle serait intensifiée par l’excitation résiduelle de A (Tannenebaum et Zillmann, 1975). Or, un résultat intéressant issu d’observations répétées dans ce sens montre que le transfert d’excitation n’apparaît pas si les individus sont placés dans une situation émotionnelle immédiatement après avoir été exposés à une situation d’activation. Le transfert d’excitation nécessiterait en effet une période courte de recouvrement entre les deux situations (Zillmann, Mody et Cantor, 1974). Dans tous les autres cas, où les sujets auront pu effectuer un contrôle cognitif sur la situation A ou que les effets perturbateurs de la situation A auront pu être éliminés, les deux situations A et B pourront être traitées indépendamment (effet de maîtrise du sujet). Les confusions psychologiques pourront alors être distinguées et ramenées à un meilleur repérage psychologique, de la dernière tâche ou dernière situation de réalité. Pour Zillmann la tonalité de l’activation est neutre. Ainsi le transfert d’excitation influence uniquement l’intensité de l’émotion présente. Dans ce type de théorie, l’idée d’une valence ajoutée positive ou négative n’a pas lieu d’être. Il n’y a donc pas d’interaction entre le type de tonalité émotionnelle des deux situations A et B. Le résultat le plus fort est que dans tous les cas, quelle que soit la tonalité émotionnelle des deux situations, l’intensité de la deuxième situation B se voit augmentée par l’activité résiduelle de la situation A. Une des conclusions à retenir est que le phénomène intensif destiné à traduire l’activation du sujet est posé par Zillmann sur un plan strictement physiologique et comme indépendant des aspects plus ou moins agréables ou désagréables de la situation. Le concept de tonalité émotionnelle rejoindrait le plan de la représentation des affects (dimension imaginaire ou subjective) avec ses aspects agréables et désagréables à différencier du concept d’émotion qui serait de l’ordre d’une dimension plus intensive pour le sujet. Les études ultérieures semblent avoir fait trop peu cas de ce résultat essen34

tiel pour analyser la dimension psychologique des émotions. Nous accorderons donc une grande place au facteur intensif dans notre étude ultérieure et par là dans le choix des critères d’analyse de l’émotion produite par les sujets lors de l’expérience émotionnelle, pour tenir compte de ce type de mesure. II - 2.2 Théorie combinée de l’activation physiologique et de la croyance du sujet : Théorie de la manipulation des émotions de Valins Dans la prolongation des travaux de Schachter (1964), Valins (1966) émet l’hypothèse générale que la présence d’indices physiologiques n’est pas indispensable pour induire une expérience émotionnelle (Valins, 1966 ; Davidson et Valins, 1969 ; Valins, 1970 ; Valins 1974). Selon cette hypothèse, deux cognitions seraient nécessaires et suffisantes pour déclencher l’émotion : - Une cognition portant sur la présence de l’activation physiologique. - Et une autre attribuant cette activation à une condition stimulus. Mais pour Valins, la présence d’indices physiologiques, objectifs, n’est pas indispensable pour induire une expérience émotionnelle. En effet, la simple croyance qu’ont les individus d’être activés physiologiquement suffirait pour qu’une émotion existe. Il démontre ce fait subjectif, par une observation expérimentale connue sous le nom d’ “effet Valins” (1966) (le matériel expérimental consiste en des photographies de femmes nues et les sujets sont simultanément exposés à des bandes sonores de battements de cœur activés ou ralentis comme s’ils représentaient leurs rythmes propres. Les résultats indiquent que les choix jugés les plus attrayants sont associés à un changement du rythme cardiaque entendu, quelle que soit la direction (accélération vs ralentissement) du changement. L’effet Valins semble mettre en évidence que le simple fait d’attribuer cette activation à un événement stimulus suffirait à susciter une émotion. En manipulant la perception de changements périphériques d’une personne, il serait ainsi possible de modifier son état émotionnel. Dans cette perspective, le feed-back physiologique n’est plus une condition nécessaire et suffisante de l’élaboration de l’émotion. La cognition, 35

prise ici au sens d’une suggestion, pourrait être, à elle seule, génératrice d’une émotion. La critique de cette interprétation, en dehors de ce que l’expérience démontre, repose sur la suggestibilité trop évidente des sujets. L’expérience devrait pouvoir être refaite avec des structures de personnalité de sujets typés différemment à l’intérieur même des groupes afin de pouvoir vérifier à nouveau ce résultat au regard d’un groupe contrôle de sujets peu suggestibles. Cette procédure expérimentale contribuerait à limiter le biais expérimental, et à accepter ce type de résultat. Dans la pratique psychologique habituelle, les sujets dits “suggestibles” ne constituent qu’une fraction marginale des sujets rencontrés et ne peuvent représenter une population de référence pour étudier sérieusement le phénomène émotionnel quelle que soit la structure de personnalité du sujet. II - 2.3 Théorie psychologique des émotions ou introduction du concept de signification : Lignée des théories de l’évaluation cognitive : La théorie d’Arnold Les théories de l’évaluation cognitive introduisent le concept de signification. Par exemple, il est question d’une séquence émotionnelle comprenant la perception et l’évaluation de la signification d’un événement pour le bien-être d’une personne (standard de base), dont on recherche la cognition. Plusieurs théories vont s’intéresser à ces idées de succession de phases indispensables pour décrire l’émotion en termes de processus émotionnel. La théorie d’Arnold (1950, 1960, 1970) : La théorie d’Arnold décrit plusieurs étapes successives du processus émotionnel : 1) Une évaluation préliminaire du stimulus en fonction du souvenir d’expériences passées similaires et d’une estimation des conséquences possibles de la situation actuelle.

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2) Une impulsion vers ou contre la situation constituant une “tendance à l’action”, qui lorsqu’elle est consciemment perçue, donne lieu à une “attitude émotionnelle spécifique” de l’émotion en jeu. Cette attitude émotionnelle initie des impulsions nerveuses au niveau du cortex via le thalamus et l’hypothalamus qui déclenchent les patterns physiologiques appropriés ainsi que les changements périphériques correspondants (expressions faciales, postures…). Ces changements périphériques sont alors reportés vers le cortex par les afférences sensorielles. Finalement, ce feed-back physiologique est lui-même perçu et réévalué. C’est cette seconde évaluation qui donnera naissance au label émotionnel final. Arnold, tout comme Schachter (1964) propose ainsi un modèle qui considère l’émotion comme un processus temporel qui comprend divers mécanismes psychologiques à travers lesquels un événement ou une situation va devenir un stimulus émotionnel et donner lieu à une évaluation.Le concept d’attitude émotionnelle ou de tendance à l’action se retrou-vera chez Frijda (1986, 1987). L’environnement social n’est pas dans cette théorie directement impliqué en tant que nature de l’émotion, alors que pour Christophe (1998) ce facteur interprétatif est central. La théorie d’Arnold demeure gênante non en raison de l’argument de Christophe (1998), mais parce que la notion de feed-back physiologique a été remise en question depuis longtemps, par Cannon (1927). En revanche, si l’on prend en compte le phénomène de réévaluation cognitive s’enclenchant selon une logique de globalité de la personne ayant pour but de poser un label à l’émotion (comme on pourrait proposer ce type d’opération sous la forme d’un étiquetage mental de l’émotion) l’idée de la labellisation de second ordre ayant le statut en quelque sorte d’une émotion intégrée, présente alors une certaine plausibilité. L’émotion comme étape dans une séquence d’événements repérables. Arnold (1950, 1960, 1970) introduit l’activité du sujet (au sens de participation et implication du sujet) dans le décodage des stimulus émotionnels, et le concept de mémoire (événementielle) des expériences émotionnelles antérieures. Il ajoute à ces étapes l’estimation des conséquences possibles de la situation. 37

II - 2.4 Lazarus et l’importance de l’environnement du sujet pour théoriser les émotions Selon Lazarus et Launier (1978), les émotions découlent de l’influence mutuelle d’un sujet et de son environnement. Ce type de conception s’inscrit dans une logique de communication. En ce sens, on parle donc de théorie relationnelle, motivationnelle et cognitive. Toute relation personne environnement aurait une signification émotionnelle à décoder. Là encore, le standard référentiel est le bien-être de l’individu. Dès qu’il y aura perturbation de ce bien-être, il sera question d’interaction entre une personne et son environnement. Le résultat s’exprimera ainsi en termes de coût (émotions négatives) ou de bénéfices (émotions positives). L’aspect négatif sera relié à tout ce qui sera de l’ordre du freinage par rapport à l’atteinte de buts bien précis, et l’aspect positif sera relié à tout ce qui favorisera les objectifs ou intérêts du sujet. La dimension cognitive de cette théorie repose sur le besoin d’une connaissance, puis d’une évaluation de la relation entre le sujet et l’environnement, ainsi que la réévaluation des changements de cette même relation. Lazarus, Kanner et Folkman (1980) distinguent ainsi trois types d’évaluation cognitive : 1) Les évaluations primaires (niveau de congruence avec son propre bien-être). 2) Les évaluations secondaires (repérage de son coping pour faire face à la situation ou évaluation des ressources disponibles chez le sujet). 3) Les réévaluations (à propos des changements par rapport à la situation ou effort d’adaptation au stress). Lazarus et al., (1980) ont essayé de mettre en évidence les déterminants des processus d’évaluations cognitives à partir de travaux empiriques sur l’émotion, en manipulant le contenu sémantique associé à la diffusion de films à contenu émotionnel, les éléments de la bande sonore étant congruents ou non avec les éléments sémantiques. Ils pouvaient en effet banaliser ou amplifier l’effet des scènes visuelles avec la présence ou l’absence d’éléments sonores ou de commentaires allant

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dans le même sens que la présentation visuelle. Le résultat obtenu dans ce cas, par rapport à des conditions de contrôle (absence de commentaire), prouve que le commentaire préalable à un effet sur l’émotion finale. Le cadre formel paraît signifiant pour le sujet, puisque selon le type de consigne (ou de contexte sonore) proposé au sujet, l’émotion est plus ou moins forte. On remarque l’importance supérieure du cadre cognitif de l’expérimentation par rapport à celle du contexte visuel, même très émotionnel a priori. La forme donnée à l’information émotionnelle fait toute la différence. Lorsqu’une intention de présentation de l’information va dans le sens d’une négation ou d’une intellectualisation, il y aura diminution de l’émotion. Il s’avère alors que la cognition induite va bien dans le sens d’une banalisation.Lorsqu’une intention de majoration traumatique de l’information est privilégiée dans le discours de présentation de l’expérimentateur, il y a augmentation de l’émotion chez le sujet. La signification de l’information émotionnelle pour le sujet n’est pas la même dans les deux cas. Les facteurs de personnalité ne semblent pas avoir dans ce type d’expérience l’importance que leur donnent Lazarus et al., (1980), car on peut constater plutôt qu’une variabilité personnelle dans ces résultats, une prise en compte objective de tous les éléments de la situation globale (à savoir les scènes visuelles émotionnelles et le discours oral intentionnel associé). Le sujet s’adapte apparemment à la situation plutôt en terme d’adéquation, c’est un ajustage psychologique. Dès qu’un processus d’intellectualisation est proposé aux sujets, l’activité cognitive préférentielle des sujets semble plus souvent centrale que périphérique. Elle suivrait le sens de l’induction sollicitée. Dans la suite de ses travaux, Lazarus (1991 a, b) donne moins d’importance à l’évaluation cognitive et pose qu’elle n’est pas la seule composante de l’émotion. Il précise alors qu’il faut distinguer trois composantes : 1) Un état subjectif distinct. 2) Les tendances à l’action (préparation de l’organisme à répondre physiquement à la situation : Frijda, 1986 ; Scherer, 1984). 3) Une configuration de réponses physiologiques. La théorisation de Lazarus, évolue ensuite dans le sens de moins de 39

poids donné à la dimension langagière de la communication pour expliquer l’émotion. II - 2.5 La théorie de l’émotion en composantes de Frijda Pour Frijda, une théorie de l’émotion doit commencer par une théorie de la motivation, elle doit situer l’évaluation hédonique dans le contexte des mécanismes adaptatifs et de ceux du traitement de l’information. Selon le modèle théorique de Frijda (1986) l’émotion est composée d’un ensemble de phases ou de composantes distinctes qui s’influencent mutuellement, sans pour autant être déterminantes les unes des autres. Le processus émotionnel, tel qu’il est décrit par Frijda comporte un événement stimulus qui déclenche : 1) Une phase d’analyse et de codage. 2) Une phase de comparaison. 3) Une phase de diagnostic. 4) Une phase d’évaluation. Ces phases de traitement de l’information entraînent alors une préparation à l’action qui induit à son tour les changements périphériques associés et la réponse émotionnelle comportementale. Toutes ces phases seraient contrôlées par un processus de régulation. Sont importants les intérêts et les buts de la personne pour l’évaluation primaire de la pertinence du stimulus. Quatre type de signaux sont pour lui possibles : le plaisir, la douleur, le désir ou la surprise. Dans le déroulement du traitement de l’information sera évaluée la possibilité ou l’impossibilité de faire face à la situation stimulus. Ces différentes évaluations se combinent en un signal de contrôle prioritaire qui amène soit l’interruption, soit un effet distracteur de l’action en cours. Sur la base de ces informations, une préparation à l’action est générée par un plan d’action, une tendance à l’action et/ou un mode d’activation, qui déclenchent les changements physiologiques. Une action comportementale ou cognitive est alors sélectionnée et mise en 40

place. La conception de l’évaluation des événements comme émotionnellement significatifs est toujours référée au bien-être ou aux intérêts du sujet. Frijda définit les intérêts comme des dispositions à désirer l’occurrence ou non d’une situation donnée. Toujours selon Frijda, la notion de préparation à l’action, caractéristique centrale de l’émotion, fait référence à des dispositions innées. D’importantes différences existent à ce propos entre les individus sur un plan génétique. Car en effet, une tendance à l’action ne concerne que le facteur activation du sujet mais pas la réalisation de plans de comportements. Les impulsions d’approche et d’évitement sont des exemples de ces tendances à l’action, (Frijda, Kuiper et Ter Shure, 1989). D’autre part, pour Frijda (1989), la plupart des théories de l’émotion admettent que l’ “émotion” et la “cognition” sont inséparables. Dans cette perspective, les émotions dépendent des appréciations, et les appréciations incluent les représentations de ce qui est présent ou désiré. Cependant, Frijda souligne très judicieusement que l’émotion n’est pas simplement un processus cognitif et qu’elle n’est pas liée à tous les autres processus cognitifs : - Tout d’abord, les “appréciations conscientes” (considérations personnelles du sujet renvoyant à ses valeurs et croyances). - Les “attributions” qui ne constituent pas l’essentiel des émotions. En second lieu, les appréciations incluent des éléments clairement non cognitifs : les évaluations hédoniques. Enfin, les appréciations ne sont pas liées de façon préméditée aux changements de préparation à l’action ; ce lien lui paraît en partie inné et n’est, la plupart du temps, pas modifiable volontairement. Les modes spontanés de changement de préparation à l’action ont peu de rapport avec la cognition et sont inscrits dans les circuits des systèmes humain et animal. Inversement, les théories actuelles permettent une meilleure intégration de l’émotion au sein d’un processus généralisé de traitement de l’information. Dans ces récentes études, l’émotion résulte d’un traitement d’informations au cours duquel intervient la poursuite d’un objectif, et l’appréciation ou l’évaluation, par l’individu, de la signification d’événements et de la disponibilité de ses programmes énergétiques et moteurs, en vue d’une meilleure adaptation.

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II - 2.6 Les facettes de l’expérience émotionnelle : théorie de Scherer Pour Scherer (1981, 1982), il ne faut pas oublier cette composante subjective de l’émotion qui comprend la communication des réactions, des états internes et intentions de l’organisme. Il pense donc le sujet selon un système global mais surtout toujours en action. La fonction fondamentale de l’émotion serait ainsi de permettre une bonne adaptation du comportement aux stimulations externes ou internes du sujet. Il poursuit en proposant deux ans plus tard, “le modèle des processus composants” (Scherer, 1984) pour tenter de décrire les différentes catégories d’évaluations cognitives intervenant dans l’expérience de l’émotion. Scherer (1984) postule que l’émotion est multidimensionnelle. La description qu’il propose comporte cinq composantes : 1° Une composante d’évaluation cognitive des situations ou des stimulations. 2° Une composante physiologique d’activation. 3° Une composante d’expression motrice. 4° Une composante motivationnelle incluant les ébauches d’actions et les préparations comportementales. 5° Une composante subjective (de l’ordre de l’intersubjectivité liée au partenaire en situation d’échange ou de communication) Ces cinq composantes seraient liées à cinq fonctions : - L’évaluation de l’environnement. - La régulation du système émotionnel. - La préparation à l’action. - La communication des intentions. - La réflexion, le contrôle et la surveillance. Les émotions se situeraient pour lui à l’interface entre l’organisme et son environnement. De cette position explicative multidimensionnelle 42

ressort une prise en compte des différentes composantes de l’émotion, coexistant, au niveau des traitements cognitifs. Scherer conserve le même esprit pluridimensionnel de la question des émotions. Il semble que l’idée de résultante objective de la prise en compte de la somme des données liée à l’organisme soit celle qui explique le plus pour lui l’émotion (articulation de standards externes et internes au sujet en termes de comparaisons). Le raisonnement de Scherer suit le principe d’une dynamique homéostasique et unificatrice comme dans les lois de la biologie du corps humain. Son principe de départ, précisé en 1989, est le suivant : “Une des fonctions de l’émotion réside dans l’évaluation continue des stimulations internes et externes en fonction de l’importance qu’elles revêtent pour l’organisme et de la réaction qu’elles appellent nécessairement.” (Scherer, 1989). C’est bien le primat du corps biologique qui entre en ligne de compte dans cette conceptualisation de l’émotion. Scherer nuance toutefois sa position personnelle de façon très intéressante dans ce parti pris de l’émotion. L’hypothèse avancée par Scherer (1989) est en opposition avec les théories des émotions discrètes de Tomkins (1962) et d’Izard (1977). “En effet, l’idée selon laquelle nos états émotionnels sont le résultat complexe de séquences successives de traitement de stimulations dans leurs dimensions importantes pour l’organisme, est une idée qui convient bien pour rendre compte du grand nombre d’états émotionnels hautement différenciés que nous paraissons susceptibles d’éprouver et de décrire verbalement” (in chap. 3, p. 124-125, Scherer, 1989). Toutefois Scherer ne rejette pas, simultanément, le fait que certains types particuliers de résultantes de ce processus d’évaluation de la stimulation semblent réapparaître avec constance dans de nombreuses espèces et pourrait fonder l’idée qu’il existe un certain nombre d’émotions discrètes comme résultats généralisables dans les processus d’évaluation de la stimulation émotionnelle. La difficulté de l’étude empirique des processus émotionnels explique le fait qu’on ait négligé cette question en psychologie, pendant longtemps (Scherer, 1989). Les “sensations affectives” comme on appelait tout d’abord les émotions ont pu être verbalisées dans de nombreuses études et ainsi faire l’objet de questions d’investigation. Mais dans ce contexte, les constats de Scherer sont les suivants : bien plus que dans le problème de l’introspection, 43

les personnes interrogées manifestent malheureusement une propension à s’abuser elles-mêmes, ou du moins à abuser le chercheur sur leurs sentiments. C’est en cela que les processus émotionnels (Scherer, 1982) sont pour leur part beaucoup plus difficiles à aborder que les autres fonctions de l’appareil psychique, et doivent nécessiter plus de contrôle et de maîtrise lors des expérimentations à proprement parler psychologiques. Mais pour Scherer, la mesure des composantes physiologiques de l’émotion (pour son aspect intensif) est indissociable de nombreux problèmes à la fois conceptuels et techniques. Pour ce chercheur, on a manqué pendant longtemps de variables et de techniques valides appropriées à la mesure des “phénomènes émotionnels”. À cela s’ajoute le fait que les émotions sont extrêmement difficiles à susciter en laboratoire et qu’en outre, des considérations éthiques impérieuses s’opposent aux manipulations visant à engendrer des émotions négatives (Scherer, 1989). L’autre difficulté sur le terrain concerne l’observation des réactions émotionnelles, qui est souvent par ailleurs rendue impossible, du fait que dans de nombreuses sociétés, prévaut un contrôle affectif qui atténue considérablement les manifestations émotionnelles observables. Cela conduit à poser le problème de la validité de l’observable seul, par rapport aux acquis culturels transgénérationnels. Cela présente un intérêt majeur quant à l’aspect méthodologique des expériences sur l’émotion. Les cognitions pour Scherer constituent une partie seulement de tous les processus émotionnels, mais quel type de cognition doit-on retenir lorsqu’on cible strictement la sphère psychologique, si cognition il y a pour préciser la dimension psychologique de l’émotion ? Scherer croit également à l’aspect significatif de certaines caractéristiques situationnelles sur les individus, et propose de ne pas les ignorer. Il pense qu’on peut être conduit à de graves erreurs d’interprétation quant aux données empiriques produites par exemple sur le stress et la peur. Il considère que le fait de négliger les aspects émotionnels de la vie sociale de l’homme rend moins crédible la psychologie dans le champ social, la psychologie générale ou la biologie. Ainsi, la clarification du statut de l’émotion, en tant que concept psychologique est d’une importance capitale pour l’homme et devrait encore faire l’objet de nombreuses recherches. Pour Scherer, 44

l’appréciation singulière de l’homme ne dépend pas uniquement de sa raison mais également de la considération de ce qui peut susciter l’émotion chez les autres et/ou en lui-même (dimension subjective intéressante chez le sujet humain). Là, se situe peut-être la dimension mentale qu’on essaie encore de localiser dans une aire particulière du cerveau (extension des théories sur les médiateurs chimiques, empruntées au champ médical et à celui de la biochimie humaine dans le champ de la psychologie). Cette dernière orientation est celle que privilégient les neurosciences cognitives, mais ce n’est pas celle qui retiendra ici notre intérêt. Scherer envisage le processus d’évaluation comme une succession très rapide d’étapes de traitement de stimulus (Stimulus Evaluation Cheks) qui déterminent la nature et l’intensité de l’émotion. Dans sa séquentialité de traitement, il repère : - Étape 1 : Une évaluation de la nouveauté ou du caractère inattendu de l’événement. - Étape 2 : Une évaluation du caractère intrinsèquement plaisant ou déplaisant. - Étape 3 : Une évaluation des buts par rapport aux intérêts favorables liés au stimulus (idée de la satisfaction d’un besoin). - Étape 4 : Une évaluation des possibilités de faire face pour l’organisme (sont inclues ici quatre sous-étapes très rationalisatrices sur la question de l’adaptation à la nouvelle situation). - Étape 5 : Un contrôle de la compatibilité de la norme par rapport à soi (traitement absent chez les animaux et uniquement présent chez l’homme). Cette capacité de décentration par rapport à un continuum évaluatif constituera un argument intéressant repris dans notre protocole expérimental. II - 2.7 Théorie cognitivo-physiologique de l’émotion Schachter a élaboré une théorie cognitivophysiologique des émotions. À la suite de partisans d’une explication strictement physiologique des

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émotions, il fut le premier à montrer que l’activation physiologique existant dans les phénomènes émotionnels était une composante nécessaire, mais non suffisante pour déterminer la qualité de l’émotion ressentie, ou du moins la préciser. Dans le champ psychologique, il est fondamental de souligner l’intérêt de la notion de processus émotionnel qu’il introduit, ainsi que celui d’activité cognitive du sujet pour la compréhension de ce processus. Dans sa revue de la littérature, Reisenzein (1983) distingue deux versions différentes de la théorie de Schachter. La théorie d’origine, issue du partenariat (Schachter et Singer, 1962), met l’accent sur les états émotionnels du sujet et introduit la notion de “besoin évaluatif” du sujet, en faisant appel à la théorie de la comparaison sociale (Festinger, 1954). Schachter fait alors l’hypothèse d’un besoin d’explication lié à l’état émotionnel repéré par le sujet. S’il n’y a pas d’explication logique à ce que le sujet ressent, il cherchera à interpréter son état interne sur le mode émotionnel en se comparant à autrui (in Christophe, 1998). Schachter et Singer (1962) concluent ainsi qu’il est possible de manipuler cognitivement les réactions émotionnelles d’une personne qui ressent une activation physiologique sans explication appropriée de cet état. Les facteurs cognitifs apparaissent indispensables à toute formulation de l’émotion. L’expérience émotionnelle consiste dans cette première conception en la perception d’une activation physiologique diffuse nécessitant une clarification. Celle-ci déclenche une évaluation cognitive qui a pour principale fonction d’attribuer à l’activation ressentie une cause interne ou externe. Pour Christophe (1998), l’expérience célèbre de Schachter et Singer (1962), avec injection d’adrénaline (épinéphrine) utilisée pour activer les états émotionnels du sujet, met en évidence que la situation sociale dans laquelle se trouve une personne est déterminante de l’émotion ressentie. Toutefois, cette expérience précise plutôt l’incapacité du sujet à rester sans explication lorsque la situation vécue ne permet pas de conclure sur un plan rationnel. Ceci souligne encore une fois le besoin de réponses conformes à un environnement social ou à autrui lorsqu’on raisonne en logique de groupe et non plus en logique de sujet. Le besoin systématique de comprendre, même s’il n’y a pas lieu de le faire, fausse en fait l’appréciation des sujets. On ajoute alors un principe d’adéquation contextuelle systématique de ses 46

propres états émotionnels à ceux de ses partenaires pour éviter l’absence d’explication. Ceci est très souvent mis en évidence dans la pratique clinique quotidienne. De nombreuses critiques, surtout relatives aux problèmes méthodologiques liés à l’expérimentation de Schachter et Singer (1962), confirment l’ambiguïté des mesures subjectives utilisées par les auteurs : comportements des sujets lors de l’interaction avec le compère ; réponses à un questionnaire postexpérimental sur l’expérience émotionnelle subjective des sujets ; mais surtout manque de différence significative entre le groupe contrôle et le groupe soi-disant activé. L’interprétation de leurs résultats semble donc largement insuffisante en fonction des faits. Toutefois l’interprétation liée à la dépendance émotionnelle des sujets au comportement d’autrui dans un cadre ou un contexte bien précis a séduit de nombreux psychologues sociaux, qui croyaient ainsi mieux traduire la réalité émotionnelle. Rappelons que dans l’expérience de Schachter et Singer (1962), l’activation physiologique est provoquée par une injection d’épinéphrine (adrénaline). Pour la condition contrôle, il s’agit de l’injection d’un placebo (solution saline inactive). L’explication de l’excitation est manipulée en donnant : 1) Un premier groupe de sujets une information exacte sur les effets de l’épinéphrine. 2) Un deuxième groupe de sujets une information erronée. 3) Un troisième groupe de sujets aucune information sur les effets secondaires. Enfin, la manipulation des situations sociales consiste en l’élaboration de deux situations présumées génératrices d’émotion d’euphorie et de colère. À cette fin, immédiatement à la suite de l’injection, les sujets sont conduits dans une pièce en désordre où se trouve un compère de l’expérimentateur identifié comme un autre sujet. Dans la condition expérimentale dite d’euphorie, le compère se montre amical et extraverti, et s’engage dans une séquence d’activités soigneusement déterminées qui laisse voir une très bonne humeur. Pour la colère, le sujet et le compère doivent compléter un questionnaire dont les questions sont de plus en plus personnelles et insultantes. Les commentaires du 47

compère se font de plus en plus négatifs, jusqu’à ce qu’il déchire le questionnaire et sorte. Deux types de mesures sont prises en vue d’évaluer l’état émotionnel des sujets lors de l’interaction avec le compère. Ce sont : - Les comportements du sujet. - Les réponses à un questionnaire postexpérimental sur l’expérience subjective des sujets. - Les sujets qui ont reçu l’épinéphrine et qui ont été mal informés ou non informés sur les effets secondaires de l’injection, s’estiment plus heureux que ceux qui ont été correctement informés. Ils manifestent aussi davantage de réponses comportementales d’euphorie ou de colère. Les auteurs interprètent ce résultat de la manière suivante : lorsqu’il y a activation physiologique et aucune explication naturelle de cette activation, l’activation est attribuée, par comparaison à l’environnement social, à l’euphorie ou à la colère. Il est à remarquer que selon Schachter et Singer (1962), les états émotionnels doivent être considérés comme le processus final de l’activation physiologique, qui ne constitue pas à elle seule un élément suffisant pour qu’une personne se sente dans un état émotionnel. Une autre façon d’interpréter ce type de résultat qui présente de toutes façons des faiblesses expérimentales serait de faire une lecture plus objective de la situation en remarquant la faiblesse de personnalité des sujets ayant besoin de trouver absolument une interprétation plausible des faits (en l’occurrence de la manifestation de leur état intérieur : état émotionnel interne) alors qu’il n’en existait en fait aucune de pertinente dans la réalité. L’élaboration de la théorie de Schachter (1971), critiquée par Plutchick et Ax (1967) sur le plan fondamental, est jugée également insuffisante par Gordon (1978) et Leventhal (1980), en termes de défaut de rationalisation. Une relation causale entre les deux composantes proposées par Schachter (1971) pour expliquer l’occurrence d’un état émotionnel, à savoir la nécessité d’une activation physiologique et d’une cognition est alors ajoutée dans leurs reformulations théoriques. Ce remaniement est-il forcément judicieux ? La rationalisation de l’émotion est-elle un parti pris qui se justifie aux vues de la pratique psychologique ainsi qu’à celle de l’observation de terrain ? Schachter (1971) avait peut-être rai48

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