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Prolégomènes à une sociologie de l'art

De
178 pages
L'art est un procès social qui suppose une action collective coordonnée se réalisant dans l'activité créatrice. Cette perspective qui intéressera à la fois les sociologues et spécialistes de la sociologie de l'art propose un modèle fixant les conditions logiques et non pas historiques à partir desquelles le procès peut exister. Ce premier tome développe une méthode inscrivant l'art dans une problématique de changement social.
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A ceux qui ont rendu la réalisation de cette recherche possible et nécessaire, à Nicole Ramognino à Pierre Voltz

NICOLE RAMOGNINO ET CONSTANCE DE GOURCY PREFACE
« Le véritable lieu de naissance est celui où l'on a porté pour la première fois un coup d'œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été des livres ». « Le don est à l'origine de la fécondité » 1 .

Cette préface a pris la forme d’un dialogue entre deux personnes proches de Jean-Charles, deux personnes ayant partagé des moments de grande intensité intellectuelle et amicale avec lui : l’une en tant qu’enseignante puis collègue, l’autre en tant que collègue. Cette préface présente un croisement entre trois générations de sociologues. NR. - Jean-Charles nous a quittés... Jean-Charles nous a quittés alors qu’il s’apprêtait à mettre en mots systématiquement tous les travaux qu’il avait entrepris depuis sa soutenance de thèse et le programme de recherche qu’il envisageait de réaliser, travaux novateurs en sociologie de l’art et de la médiation culturelle. Jean-Charles a d’abord été pour moi un étudiant que j’ai suivi de la licence au doctorat puis un collègue du département voisin (Arts du spectacle) à l’université de Provence, et un fidèle compagnon qui relisait et révisait les propos que je pouvais tenir sur l’art et la littérature, et ce jusqu’à la dernière conférence faite à Bordeaux pour l’Association française de sociologie (AFS) en 2007. CDG. - Parce qu'une rencontre est toujours un échange, celui-ci a été vécu comme décisif. J'ai rencontré Jean-Charles Bérardi – alors qu'il était déjà atteint d'un cancer – dans le cadre du groupe de travail sur le qualitatif mis en place pendant l'année universitaire 2003-2004. Parler de cette rencontre c'est aussi d'abord et avant tout évoquer la grande affinité intellectuelle qu'il avait à l'égard des écrits de sa directrice de thèse, il me confiera un peu plus tard combien elle avait compté dans sa formation et son itinéraire intellectuel. NR. - Fidèle, depuis le moment de la licence, il m’a accompagnée dans tous les programmes de recherche que j’ai animés en sociologie de l’art et de la littérature au sein du LAMES (Laboratoire méditerranéen de sociologie, MMSH Aix-en-Provence) : il a contribué très fortement à l’enquête sur Les lectures actuelles de Balzac et il avait notamment travaillé sur le personnage de Derville
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Yourcenar M., Mémoires d'Hadrien, Paris, Gallimard, 1974, p. 43 et Belo F., Lecture matérialiste de l'évangile de Marc, Paris, Cerf, 1974. Jean-Charles appréciait particulièrement ces deux ouvrages. 9

du Colonel Chabert, travail interrompu par l’une des séquences difficiles de sa maladie. Il m’avait demandé alors de pourvoir à la publication des travaux déjà réalisés sans attendre, promettant ses analyses à une prochaine publication. Engagé et militant dans son travail professionnel, il a œuvré pour la reconnaissance, par l’université, le ministère de la Culture et de l’Education nationale et l’Enseignement supérieur, de diplômes sur la Médiation culturelle. Alors qu’il n’était pas recruté sur un poste d’enseignant-chercheur, il a démarché auprès du ministre de la Culture, d’autres universités françaises et étrangères, proposé maquettes et plaquettes d’enseignement pour l’habilitation du DESS et du Master. Pendant plus de dix ans, ces diplômes ont pu voir le jour grâce à sa ténacité et à son énergie. Il a ainsi formé plusieurs promotions de médiateurs culturels. Discret et secret, il n’ébruitait pas ses responsabilités, ses moments de découragements et ses plus nombreux moments d’enthousiasme si bien que nos rencontres ne portaient jamais sur cet effort immense qu’il a investi dans l’institution universitaire et que seuls peuvent connaître le département Arts du spectacle et les instances universitaires. Jean-Charles nous a quittés, et la vieille « prof » que je suis se sent paradoxalement orpheline. CDG. - Il nous a laissées seules alors que nous avions tant de choses à accomplir ensemble. Pour préparer ce futur, le présent de nos rencontres se nourrissait de son passé. Il m'avait parlé de ses études menées initialement dans le domaine du théâtre. Le choix de poursuivre ses études en sociologie tenait à sa volonté d'ancrer sa pratique d'acteur de théâtre dans un questionnement. Je crois en effet que c'est une quête de sens, une volonté de comprendre qui l'a amené à poursuivre sa formation dans cette discipline. Et, s'il avait déjà lu la plupart des auteurs classiques, l'œuvre de Marcel Mauss et sa thèse inachevée sur La prière le fascinaient. Peut-être parce que ce travail révèle la part intime du social. Dans ce face à face avec soi – Jean-Charles aurait sans doute parlé de corps à corps – la solitude n'est qu'apparente, car c'est avant tout la permanence d'une institution qui s'exprime dans ce rituel. Si sa thèse 2 s'est nourrie de l'œuvre de ces auteurs, le véritable point de départ de sa réflexion a été l’article « Pour une analyse dialectique en sociologie » de 1982 3 . Parce que tout achèvement s'ouvre sur de possibles ouvertures, cet article s'est imposé comme une évidence dans l'élaboration d'une méthode sociologique du procès de travail
Bérardi J.C.., De la critique de formes de connaissance à la construction d'une praxéologie de l'art. A la recherche d'une méthode sociologique pour l'étude du procès de travail artistique, Thèse de doctorat de l'université de Provence, mention lettres et sciences humaines, sous la direction du professeur Nicole Ramognino, Aix-en-Provence. Cette thèse a été soutenue en 1991 devant un jury composé du professeur Pierre Lantz, du professeur Nicole Ramognino, du professeur Thao TrinhVan et de Pierre Voltz, maître de conférences et a bénéficié de la mention très honorable à l'unanimité du jury. 3 Ramognino N., « Pour une analyse dialectique en sociologie », Sociologie et société, 1982, 14,1, p.83-95. 10
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artistique. C'est à partir de là qu'il a déployé un questionnement centré sur l’Art pris comme procès social généralisé. Dans ce défi relevé, on mesure en le lisant, l'intérêt heuristique qu'apporte l'analyse dialectique en sociologie. Et si tout n'est que devenir comme il aimait à le rappeler à la suite de Hegel, le déploiement de sa pensée ouvre sur des possibles à réaliser, des médiations à penser. Lire la thèse de Jean-Charles est en effet une expérience rare de rencontres et d'échanges, une expérience qui déplace le lecteur et le transpose dans un univers où l'apport des différentes disciplines réintègre l'art dans une problématique du devenir. Une lettre de Jean Molino qu'il m'avait confiée, à propos d'un article sur le récit de l'émotion chez les comédiens 4 , manifeste l’intérêt de ce dernier, d'une certaine façon touché par la manière dont utilisant ses catégories, Jean-Charles a réussi à leur donner une portée d'analyse pratique qui donne matière à réflexion 5 . Je pense que le premier aurait sans doute aimé lire le travail que le second avait accompli ces dernières années, en particulier son dernier article sur les paradigmes du beau et du sublime dans la notion d'œuvre 6 . Dans cet examen précis et rigoureux auquel il nous convie, on mesure le souci constant d'atteindre une cumulativité des résultats. Le temps est compté et Jean-Charles avait tellement à donner. Dans cette absence avec laquelle il faut composer, c'est le temps de sa présence, le temps qu'il nous a donné, qui importe désormais. Je retire d'une telle rencontre un autre regard sur ma pratique sociologique. Je retiens également de cette œuvre qui souligne avec tant de force l'actualité des pères fondateurs de la discipline, un don de sens sur la base duquel le travail de germination peut commencer. NR. - Mais si ces quelques mots d’hommage pour présenter Jean-Charles nous étaient nécessaires, c’est effectivement aux jeunes sociologues que s’adresse cet ouvrage sur les prolégomènes à une sociologie de l’art. D’abord, l’ouvrage devrait intéresser très largement les sociologues parce qu’avant d’être une recherche de sociologie de l’art, il offre une version renouvelée des Règles de la méthode sociologique qui permet d’articuler les propositions durkheimiennes avec celles que Marx a consacrées à la méthode dialectique. Ainsi c’est à une problématique du changement social – au « futur passé » et au devenir de l’art – que l’ouvrage est consacré. En ce sens, si la méthode durkheimienne lui permettait d’observer les manifestations concrètes de l’histoire de l’art, la dialectique lui permettait de resituer ces dernières dans un procès social de l’art, qui a certes émergé pour lui à partir du Quattrocento et qui, depuis, se déploie dans une dynamique Art/non-Art. Disons que la règle
4 Bérardi JC., « Le récit de l'émotion chez les comédiens », dans Arrouye J., Taranger MC.., Rencontres, croisements emprunts, Colloque du Laboratoire d'études en sémiologie de l'image, Aixen-Provence, 26-27 novembre 1993, Publications de l'université de Provence (PUP), 1996, p. 75-88. 5 Lettre de Jean Molino à Jean-Charles Bérardi le 12 avril 2000. 6 « Les limites de la notion d'œuvre comme limite politique » dans Guérin M., Navarro M., Les limites de l'œuvre, Aix-en-Provence, PUP, 2007.

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consiste à distinguer le monde des manifestations historiques (ce qu’il nomme – à la suite de Hegel – le posé) au monde des catégories (le procès social artistique). Le premier représente de fait des modalités diverses du procès social artistique, et c’est la comparaison entre les diverses modalités historiques qui permettent de mieux saisir ce qu’est l’objet sociologique spécifique de qu’est le procès social artistique. Chacune de ces modalités historiques peut et doit être observée selon une procédure analytique, un procès de linéarisation qui se définit comme causalité, structure d’ordre, implication, interprétation. Mais cette observation reste incomplète et insuffisante pour porter la qualité sociologique du phénomène qui nécessite de sortir de ce qui est posé et manifesté historiquement pour identifier et reconnaître la nature sociologique du procès artistique. Il faut – comme le propose Marx – sauter hors des contingences historiques pour saisir ce qui les génère. L’objectif final de la méthode consiste à résoudre l’énigme fondamentale de la spécificité sociologique du procès artistique qui le distingue des autres procès non artistiques. Dans cette présentation très pédagogique des règles de la méthode sociologique, on peut aussi lire des pages lumineuses sur des méthodologies d’analyse du discours, parce que l’auteur interroge le statut épistémique et sociologique des données qualitatives (entretiens ou textes écrits) et n’oublie pas de les articuler à une théorie de l’action sociale. L’ouvrage intéressera aussi les spécialistes de sociologie de l’art. L’auteur s’est efforcé de produire sous nos yeux un « modèle », fixant les limites logiques du procès social artistique (sous quelles conditions logiques et non pas historiques, le procès artistique peut-il exister, et sous quelles conditions logiques il est impossible). Dans cette perspective, il réfléchit aux controverses existantes pour les dénouer et les articuler plutôt que les opposer. En même temps, s’y joue une thèse forte : le procès artistique est de part en part social, mais il faut entendre ce dernier terme non comme le fait que le créateur serait un être socialisé par les cadres sociaux qu’il a intériorisés ou dans lesquels il vit, mais au sens d’une action collective coordonnée où le créateur a un rôle décisif à jouer en même temps que les autres (amis et amateurs, collectionneurs ou galeristes, marchands ou autres artistes, etc.) participent, à leurs manières propres, à cette création. Le procès social artistique relève d’un échange social, de don et de contre-don, reprenant ainsi l’hypothèse de Mauss sur les prestations sociales, ces échanges qui s’éloignent de la vision agonistique du don comme de celle du sacrifice. Ce faisant, la spécificité de l’art, dès lors qu’il existe historiquement et tant qu’il existera, se joue sur la distinction art/non-art, distinction qui doit accroître les potentialités de la dimension anthropologique esthétique. Enfin, ce modèle, une fois conçu, ouvre la possibilité d’un programme de recherche important. Notons en particulier, le programme de recherche que Jean-Charles avait commencé à mener et qu’il comptait poursuivre pour une habilitation ; à la manière de Durkheim qui s’est attaché à une histoire de l’éducation en France, le projet était de sociologiser l’histoire de l’art.
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CDG. - Jean-Charles avait commencé le travail de réécriture quelques années avant sa disparition. Ce travail de révision a donné lieu à une discussion approfondie deux mois avant son décès. Il souhaitait alors présenter les principales orientations, discuter des modifications qu'il voulait apporter à la thèse mais également parler de la lecture qu'avait pu en faire Robert Vuarin, enseignant au département de sociologie. De cette première réception, il en avait retiré une forme de confirmation de ce qu'il pensait devoir changer. Page après page, chapitre après chapitre, il a ainsi été possible de bénéficier des éclaircissements qu'il comptait apporter à certains passages. Depuis 1991, date de soutenance de la thèse, le travail de germination avait fait son œuvre, ses nombreuses lectures et son activité d'enseignant-chercheur avaient enrichi sa réflexion. Cette discussion a donné lieu à des prises de notes qui nous ont aidées à tenir compte de certains des souhaits de l'auteur. Pour autant, reprendre un travail en cours n'est pas chose aisée et suppose effectuer des choix qu'il n'aurait peut-être pas faits. De l'écriture d'une thèse à l'écriture d'un ouvrage, l'exercice diffère ainsi que le travail à effectuer. Un des partis-pris qui nous a guidées pendant ce travail a été d'aller au-delà de l'exercice de recherche doctorale tout en conservant l'ambition initiale des prolégomènes. Certains des passages que Jean-Charles souhaitait réécrire ont été modifiés. Une des annexes portant sur « Les règles du penser hégélien chez Marx » a donné lieu à une publication autonome 7 et ne figure donc pas dans la présente édition. Quelques notes de bas de page ont été ajoutées. La publication de la thèse en deux volumes nous a également amenées à déplacer le chapitre final pour le mettre en ouverture du second tome. Le titre a été changé et des sous-titres ajoutés pour chacun des deux tomes. Enfin, ce travail a bénéficié du précieux concours de Sylvie Chiousse du Laboratoire méditerranéen de sociologie (LAMES) dont JeanCharles était membre, ainsi que de l'équipe de Médiation culturelle qui nous a confié le manuscrit de la thèse.

« Les règles du penser hégélien chez Marx à propos de la question de la valeur » dans Pagès M., Ramognino N., Soldini F., (dir) L'énigme de la valeur. Les paradoxes de son observation sociologique, PUP, 2009 (à paraître). 13

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PRESENTATION
Dans nos sociétés occidentales, certaines choses ont une propriété artistique et sont appelées communément œuvres d'art. De même, la division sociale qui structure et organise les activités humaines, donne à certains individus cette même propriété : appelés artistes ou créateurs, dans les rapports qui les unissent aux autres hommes, ils sont comme dotés de cette propriété particulière de produire des formes d'art. En marge de cette production, la même division sociale semble, par ailleurs, considérer certains comme des spécialistes de l'Art, chargés d'accompagner son développement à différents niveaux. Ainsi, philosophes, hommes politiques et fonctionnaires, critiques, journalistes et marchands d'art, formateurs, enseignants, et bien sûr des sociologues forment, avec d'autres, cette armée grandissante d'acteurs sociaux qui gravitent, à différents postes, autour de la production artistique, et assurent ou déplacent la pérennité de cette propriété obtenue par certaines choses au terme d'un processus particulier. Au regard de leurs places dans la division sociale et de la relative autonomie dont ils semblent pouvoir jouir, cette propriété artistique paraît donc caractériser certains agents de nos formations sociales. Si l’on en croit ce que nous enseignent des disciplines comme l'histoire, l'ethnologie ou l'anthropologie, ces formes, qui obtiennent de nos jours cette propriété artistique, peuvent être rattachées au prolongement d'activités humaines qui ont pu se développer ailleurs qu'en Occident, et peuvent être rattachées à un certain sentiment esthétique partagé par tout un chacun. Ainsi, l'Art peut être situé dans le développement d'une certaine dimension anthropologique de l’homme, une dimension sensible, « esthésique », pour reprendre l’origine étymologique du terme. Mais, au-delà de cet aspect, on peut surtout noter que la réalisation de cette propriété artistique caractérise un certain stade de développement de nos sociétés occidentales. En effet, même si aujourd'hui, des masques africains à la statuaire précolombienne, des choses très diverses, issues d'époques différentes de l'humanité, peuvent être faites Art (obtenant ainsi cette propriété particulière), il ne faut pas croire pour autant qu'il en était de même lors de la fabrication de ces formes dans leurs sociétés et époques d'origines. Les agents liés à ces formes ne jouissaient pas, alors, du même statut que celui qui a pu se développer dans nos sociétés occidentales D'après l'historien A. Chastel 8 , l'Art tel que nous le connaissons aujourd'hui n'a pas toujours existé. Il est le résultat d'un long mouvement historique. Ce n'est qu'à partir de la Renaissance Italienne et de la révolution accomplie à la suite de Giotto 9 , que s'est développé, petit à petit, un processus
Chastel A., Fables, formes, figures, éd. Flammarion, coll. « Idées et recherches », Paris, 1978. Ambrogiotto di Bondone dit Giotto – peintre, sculpteur et architecte italien dont les œuvres marquent une rupture avec l’art gothique italien et sont à l’origine du renouveau de la peinture occidentale. C’est l’influence de sa peinture qui va provoquer le vaste mouvement de la Renaissance à partir du siècle suivant.
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par lequel des artisans se sont détachés de la diversité des autres producteurs et ont revendiqué un statut particulier qui leur permettait d'acquérir une forme d'autonomie sociale. Par la propriété qu’ils prêtaient (et/ou que d’autres prêtaient) aux comportements, aux savoir-faire dépensés pendant leurs activités, des artisans ont pu revendiquer un statut particulier pour les produits – les œuvres issues de leur travail – et ont pu revenir des « artistes » tels que nous les connaissons encore de nos jours. Ainsi, même si la poésie, le théâtre, la musique ou la peinture, ont pu se développer ailleurs, qu'en Europe et bien avant la Renaissance italienne, il faut néanmoins attendre le XIVe siècle pour que se développe ce processus par lequel certains producteurs revendiquent un statut social particulier au regard de la propriété qu'ils accordent aux produits issus de leur activité. Processus par lequel, ils séparent leurs productions dites artistiques de la diversité de leurs autres activités quotidiennes et de la diversité des activités productrices de leurs contemporains. Cet aspect de l'Art semble installé et se reproduire depuis cette période, mais sa pérennité n'enlève rien à la nécessité toujours présente de renouveler et de reproduire le processus de revendication d'une propriété artistique. En effet, au-delà de l'indéniable changement de formes qui, de Giotto à nos jours, ne peut qu'inscrire un travail toujours nouveau, on assiste bien à un renouvellement incessant de cette revendication et de ce processus au terme duquel certains acteurs sociaux, considérés comme les producteurs uniques de certaines choses non moins uniques, se séparent en se distinguant des autres producteurs, obtiennent dans les rapports qui les unissent aux autres hommes, une propriété artistique ; leurs produits étant alors considérés comme des œuvres d'art et eux comme des artistes. Les pages qui suivent ont pour objet la construction d'une sociologie du procès de travail artistique et de son développement dans la revendication d'une propriété de l'Art. Ce faisant, nous proposons une construction des déterminations sociales qui se produisent et se reproduisent dans ce que revendique l'Art de nos sociétés occidentales, depuis le développement de son autonomisation. Déterminations qui accompagnent encore son développement actuel et qui, si elles n'épuisent pas la totalité de l'Art, le traversent dans sa globalité. Après avoir développé notre problématique, nous entamons ensuite une investigation sociologique. Pour mener à bien notre observation, nous travaillons sur les textes qui circulent dans les sphères artistiques et qui inscrivent la revendication d'une autonomie du travail artistique. Pour des raisons techniques que nous développons, nous nous investissons essentiellement sur les textes du théâtre que nous inscrivons dans une problématique sociologique de l'Art. Ce faisant, nous proposons une sociologie de la connaissance du procès de travail artistique. Nous interrogeons alors les effets sociaux des formes de connaissance dégagées des textes de l'Art et nous passons, par là, à la construction d'une praxéologie du phénomène étudié. Nous proposons, enfin, à partir des données de notre observation, la construction d'une conceptualisation du procès de travail artistique.
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PARTIE I PHENOMENALITE ET OBJET SOCIOLOGIQUE