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Prométhée et la création des hommes

De
110 pages

Cronos avait enfermé Cyclopes et Hécatonchires dans le Tartare et, pour faire bonne mesure, avait placé à leur porte comme gardienne, un monstre, Campé. C’était une chenille monstrueuse dont le nom pourrait être traduit par «la Pensée-chenille». Elle symbolisait la pensée à ras de terre, la disparition de tout désir et de toute tentative de prise d’altitude. L’activité pouvait bien maintenant se déployer, elle ne le ferait que dans une seule dimension. Sur le plan matériel, cela signifiait une pure économie de survie, au jour le jour, sans projets d’aucune sorte, sans perspectives de développement ou d’améliorations. Une vie matérielle a minima.

Sur le plan sexuel, elle ramenait également tout au niveau de la survie de l’espèce. Aphrodite réduite à la pure et simple reproduction ! Finies les prises d’altitude menant à la vision de l’amour, de l’ouverture vers l’autre et à son acceptation. Plus aucune tentative de penser cette divinité autrement que dans la perspective d’un au-delà de la matière. Cronos pouvait être tranquille. C’était un désert qu’il venait d’installer dans le monde.


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Couverture

Jean-Claude Joannidès

Prométhée et la création des hommes

Essai

Introduction
La Mythologie, espace d'une identité

1. Le chemin grec

Les peuples se sont tous, peu ou prou, inventé leur passé caché dans la nuit des temps et les ténèbres biologiques des origines. Ils l'ont formalisé dans des textes fondateurs ou, comme les Grecs, par le biais d'un corpus mythologique. Dans tous les cas, cette reconstruction a permis à ces communautés d’exprimer leur identité.

Le contenu de la descendance de Gaïa (la Matière) a traduit ainsi les options culturelles fondatrices de la communauté grecque de la même manière que les écrits ou les mythes d'autres communautés ont exprimé leurs options culturelles. À remarquer aussi que le rayonnement de cette culture et l’impact qu’elle a eu sur la pensée occidentale font que c’est un peu notre pensée d’aujourd’hui que cette mythologie révèle. Et si, comme il a été dit dans Les Grecs ou la pensée du mouvement,(1) auquel cet essai fait suite, cette mythologie est à la fois premier dévoilement de la structure du monde et des structures humaines d’appropriation de ce monde, ce sont nos structures mentales d’aujourd’hui qui sont en germe dans ces histoires mythiques grecques.

Les Grecs ou la pensée du mouvement avait mis en évidence le fondement matériel de la vision grecque du monde. Une vision « matérialiste » qui ne signifiait nullement pour autant le refus de la divinité, mais son élaboration à partir des seules données matérielles. La première conséquence en fut une attitude spécifique dans l'approche du Mystère de l'existence : sa prise en compte par la seule dimension matérielle. Au « Pourquoi ? » du monde, les Grecs avaient substitué le « Comment ? ». Du même fait, à une spiritualité « verticale », c'est-à-dire qui la faisait dériver d'une source extérieure à la matière, les Grecs avaient élaboré les fondements de ce que nous pourrions appeler une spiritualité « horizontale », c'est-à-dire dérivée du seul approfondissement des pulsions matérielle et sexuelle.

Cette approche particulière de la spiritualité a déterminé une position qui allait signer la spécificité du « chemin grec » : le Mystère conçu non plus comme point de départ mais comme point d'arrivée d'une réflexion sur le monde. Dans cette perspective, le Mystère devient le terme idéal d'une démarche de connaissance, et la spiritualité le cheminement de la psyché devenue consciente vers ce terme idéal. Un tel positionnement implique, naturellement, une autonomie de plus en plus grande de la psyché, et cette autonomie elle-même la lucidité nécessaire à son instauration. C'est ainsi une réflexion sur la conscience, porteuse de cette lucidité, sa nature et son origine, qu'a imposé la focalisation de la pensée grecque sur la dimension matérielle.

C'est cette réflexion qui va faire l'objet du mythe de Prométhée et de ses frères, c'est-à-dire, en fait, de la descendance du Titan Japet. Mais l'instauration de l'autonomie de la psyché humaine a eu pour corollaire un mouvement de désengagement progressif de la vision initiale d'un Mystère qui ne laissait place à aucune évolution.

tableau1

Or, ce mouvement a été marqué par des réticences plus ou moins fortes – voire des révoltes – fondées sur un illusoire passé. C'est que d'une certaine manière la prise d'autonomie se traduisait dans la réalité par un saut dans l'inconnu. Chaque pas vers cette autonomie ouvrait une brèche de plus dans la cohérence d'une vision du monde calée sur le Mystère ; une cohérence que les Grecs ont, semble-t-il, à chaque fois, cherché à restaurer.

 

 

 

 

 

2. Ordre et désordre

Avec le recul que donnent l'analyse et l'approche herméneutique qui ont été celles des Grecs ou la pensée du mouvement, on s'aperçoit que ce jeu de cohérences à rétablir s'est traduit par une sorte de dialectique entre des notions d'ordre et de désordre : la récusation d'un ordre provoquant un désordre créateur auquel il sera mis fin par une remise en ordre dans une configuration plus large et plus sophistiquée. Tout semble avoir ainsi fonctionné comme si ordre et désordre s'étaient engendré l'un l'autre en une progression ininterrompue structurant la démarche grecque vers une présence de plus en plus marquée de la conscience dans le monde. Ils (les Grecs) n'ont cessé de passer de l'un à l'autre à travers personnages et épisodes, ordre et désordre s'incarnant même parfois dans le même personnage : témoin Cronos, le Temps, s'inscrivant dans une logique de désordre par rapport à son père Ouranos dont il détruit autorité et légitimité et une logique d'ordre en imposant sa propre tyrannie au monde.

C'est donc d'une entreprise de détachement de l'emprise du Mystère sur la jeune psyché en émergence que nous allons faire la lecture en braquant notre projecteur sur les différentes étapes (émasculation d'Ouranos, tyrannie de Cronos, montée au pouvoir de Zeus, etc.) marquant sa progression. On verra ainsi se jouer, dans cette évolution vers une plus grande autonomie, la confrontation systématique entre les puissances de l'ordre et celles du désordre jusqu'à la trouvaille géniale qui y mettra un terme.

L'histoire de Prométhée et de ses frères, ainsi d'ailleurs que celle des autres acteurs (Pandore, Deucalion et Pyrrha) qui vont mener la réflexion grecque jusqu'à la création des hommes, s'inscrit naturellement, en toute logique, dans le cadre de cette prise d'autonomie de la psyché. C'est ce qui nous a amené à ne présenter qu'en seconde partie le thème réel de cet essai, à savoir la montée de la conscience grecque et ses conséquences, qui ne prend sens que dans l'approche plus globale de l'autonomie qui l'a permise.

I. Un mouvement vers l'autonomie
Chapitre 1 : Ouranos

Le Mystère, figure idéale de l’ordre. Des rémanences du Mystère dans la vie consciente.

Cette notion d’ordre que l'on vient d'évoquer va évoluer sous l’influence des transformations que la matière va subir ; de son propre fait ou de celui des hommes. La psyché va ainsi passer d’un ordre ouranien, reflet du Mystère, figure idéale de l'ordre, à celui que mettront en place les Olympiens, une fois installés au pouvoir, en passant par celui, vécu comme une tyrannie, de Cronos, le Temps.

 

Le Mystère, figure idéale de l’ordre

La notion d’ordre, finalement assez complexe, recouvre pour l’essentiel, dans notre approche, les notions de stabilité et de sécurité. Elle pourrait se résumer par la notion de peur devant l’inconnu. Dans cette perspective, la grande figure de l’ordre, celle qui va dominer pratiquement toute la Théogonie par personnages interposés, est celle du Mystère. Ainsi qu’il a été dit (2), ce Mystère n’est pas un personnage. C’est l’expression de l’incapacité humaine à dépasser le point origine de la création du monde et à s’aventurer dans les territoires où ne jouent plus aucun des repères ni aucune logique du monde matériel dans lequel s’inscrit la psyché humaine.

La création de ce monde relevant ainsi d’une logique qui lui est propre, est parfaitement étrangère à la logique et aux possibilités humaines de connaissance. Comment, dès lors, ne pas avoir pensé, lorsque s’éveillait la conscience humaine et qu’elle se trouvait aux prises avec les réalités du monde sans avoir les moyens de peser sur elles, qu’en le Mystère – qui les avait permises – gisaient leur raison d’être et leur explication ? Le Mystère devenait, de fait, le siège de toute explication. Tout y trouvait sa justification. Il était la puissance maximale d’explication du monde. Cependant, comme son nom l’indique, le Mystère restait mystérieux. Il n’autorisait aucune approche qui puisse faire évoluer sa représentation dans l’esprit des hommes (rappelons que depuis Chaos, c’est le conscient qui est en émergence). C’était une vision figée du monde que cette vision du Mystère proposait. Il s’imposait même comme organisation du monde tout autant que comme explication. Mais c’était une organisation qui avait des caractéristiques particulières. Il faut, pour commencer, lui reconnaître une cohérence absolue. Dès lors que, paraphrasant un satiriste, « tout est dans tout et réciproquement », elle présentait en soi une stabilité maximale dans le sens où aucune logique ou élément étranger ne venait en briser la cohérence. Elle offrait de ce fait, aussi, le confort intellectuel maximal, toute question obtenant immanquablement sa réponse. C’était, poussée à l’extrême, la logique du croyant.

Il faut ajouter à cela la crainte – qui pouvait, vraisemblablement, aller jusqu’à la terreur – de ces forces créatrices du monde, et la soumission conséquente à leurs diktats et à leur arbitraire (ou supposé tel). Une soumission qui prenait une forme particulière mais parfaitement logique : la volonté de maintenir le monde en l’état, outre les rituels créés pour leur rendre un culte. C’était l’immobilisme érigé en schéma de fonctionnement. L’ordre était l’ordre voulu et établi par les « puissances créatrices » du monde et il convenait de s’y plier.

C’est pourtant, raconte le mythe, toute autre chose qui arriva. La raison en est que cette cohérence était relativement factice. Relativement, parce que l’émergence du conscient laissait encore au début des larges plages de non-conscience. Elles allaient, naturellement, disparaître au fur et à mesure que s’installait un nouveau mode de fonctionnement. La psyché devenait de plus en plus consciente des sollicitations du monde et des réponses à leur apporter. La cohérence offerte par le Mystère devenait, de ce fait, de plus en plus fictive, c’est-à-dire idéale, et de plus en plus contestée pour la raison même que nous venons de donner : de plus en plus consciente de la réalité qu’elle vivait, la psyché cherchait à se donner les moyens d’y répondre. C’est ici, donc, que commença le processus de rupture d’avec le Mystère, une lutte incessante entre la présence incontournable du Mystère et la volonté de la Matière de s’y soustraire.

Cette spécificité grecque qu’est la notion d’Harmonie, et la perception très claire de la démesure qui la détruit, ont donc des origines précises et, en quelque sorte, datées. Elle (l’Harmonie) s’est construite à partir de l’effort soutenu de la psyché pour se dégager du Mystère et « vivre sa propre vie ».

Avec Ouranos, c’est un premier pas qui est fait par la psyché « reconstructrice » vers un désengagement. Mais Ouranos est un personnage très équivoque. La « voûte céleste », qui est la traduction de son nom, est à elle seule l’expression d’une ambiguïté. Si, en tant que limite, elle précise les contours de ce que, précisément, elle cerne, elle offre également un regard (la possibilité théorique d’un regard) sur l’autre versant de cette limite : un « ailleurs » que la matière (3).

L’avantage donné au Mystère dans cette première confrontation tient à deux autres éléments. Le premier concerne l'espace. D'une part, la position pure et dure d’un ordre soumis sans réserve à une approche quasi mystique n’était pas tenable et était, de fait, récusée. Elle entravait, en effet, complètement le jeu d’une matière animée par Éros. D’autre part, le contenu même de ce qu'une telle approche délimitait était flou. L’espace, en tant que tel, n’existait pas. Il n’avait pas encore été créé. Il ne le sera que par la mutilation d’Ouranos(4). La matière, à ce stade, n’avait aucun lieu. Elle était Mystère. Plus précisément, elle ne s’était pas vraiment dissociée du mystère de son existence. Il n’y avait encore aucune structuration de cette matière. Pour prendre l’image du Big-Bang que l’on peut utiliser pour donner un contenu à Chaos, ce point origine, les Grecs devaient, à cette étape, se représenter la matière un peu comme les astronomes aujourd’hui imaginent les premiers instants de l’univers, un monde indistinct et continu de particules ; une soupe avec un potentiel de structuration. Le mythe avait exprimé cela par les enfants d’Ouranos et de Gaïa, des enfants auxquels leur père refusait l’accès au monde et à la conscience en les maintenant dans le sein profond de la matière. La vision du Mystère continuait ainsi à étouffer toute velléité d’évolution de la Matière. C’est la fameuse « œuvre mauvaise » d’Ouranos(5) qui allait déclencher la révolte de Gaïa et permettre de passer à un stade plus avancé de désengagement.

 

Des rémanences du Mystère dans la vie consciente

Le deuxième élément qui donne avantage au Mystère concerne les enfants issus de l'émasculation d'Ouranos. Si, en effet, la mutilation d’Ouranos par son fils Cronos va le rendre incapable de procréation, elle ne l’éliminera pas pour autant. La réalité est à lire derrière l’écran que représente le discours poétique. L’émasculation est d’ordre intellectuel. Elle traduit la chute de l’hégémonie ouranienne et c’est une des données de base de la réflexion qui se mène. Non pas qu’une telle vision puisse disparaître ainsi soudainement de l’horizon de la pensée grecque. D’ailleurs, Ouranos est immortel, et c’est bien là toute son ambiguïté. Sa mutilation ne fait que mettre fin à une exclusivité du Mystère en termes d’explication du monde. D’autres approches deviennent possibles et licites, mais la tentation d’une approche « métaphysique » (l’éventualité, l’illusion, la spéculation sur la problématique d’un ailleurs que la matière) aura une longue postérité. Elle perdurera chez les Grecs tout au long de leur histoire.

Ce que le mythe raconte également, c'est que dans l’histoire mythique elle-même, le Mystère continuera à se manifester. Il le fera par le biais des enfants issus de la mutilation : des gouttes de sang tombées sur la Terre jailliront les Méliades, les Érinyes et les Géants tandis que de son sperme livré à la mer sortait Aphrodite. Autant de personnages qui renvoyaient pour explication à un Mystère sur lequel, naturellement, la psyché n’avait aucune prise.

tableau2

Aphrodite, tout d’abord. « Née de l’écume » (c’est la signification de son nom), déesse du plaisir et du « désir passionné qu’elle allume chez les vivants(6) », elle symbolisait l’amour physique et le plaisir des sens. Dans son acception symbolique, le plaisir était considéré comme « l’écume de la vie », aussi impalpable et évanescent que l’écume de la mer. Ce que les Grecs semblaient ainsi vouloir signifier, c’est que désir et plaisir, qui constituent le moteur essentiel de l’accouplement, étaient au-delà de toutes les tentatives rationnelles et réductrices faites pour en trouver l’explication et le fondement dans le monde matériel. Il y avait ainsi, dans le personnage d’Aphrodite, une dimension qui renvoyait au Mystère.

Autres enfants issus de la mutilation, les Méliades, ou Nymphes des frênes. Elles représentaient, elles aussi, un mystère pour les Grecs. Ces nymphes, dont le nom était associé au...

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