Propos d'un juge

De
Ce livre nous donne l'opinion de l'auteur sur ce que doit être la justice, même dans un pays en voie de développement. Ses discours et allocutions prononcés à l'occasion des cérémonies officielles des rentrées solennelles des cours et tribunaux, de prestation de serment du Président de la République et de présentation des voeux au Chef de l'État, constituent, dans leur ensemble, la doctrine que Monsieur Kéba MBAYE a forgée grâce à sa féconde expérience. Les différents thèmes qui y sont traités constituent pour tous les citoyens et citoyennes, une source inestimable de leçons à tirer pour bâtir un meilleur code de conduite.

Monsieur Kéba MBAYE est une éminente personnalité qui a occupé de hautes fonctions nationales et internationales. Premier Président de la Cour Suprême du Sénégal de 1964 à 1982, il a marqué de son empreinte la justice sénégalaise. Au plan international, il a exercé les fonctions de juge et de vice-président à la Cour Internationale de Justice de la Haye. Membre du Comité International Olympique, Monsieur Kéba MBAYE a contribué à l'amélioration des conditions de développement du sport.
Publié le : mardi 30 juin 2015
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EAN13 : 9782917591772
Nombre de pages : 309
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Extrait
J’ai pensé, qu’avant d’effectuer ce travail, il fallait que je me présente au lecteur.

Il fallait que, dans cet avant-propos, je retrace certains aspects de ma vie qui expliquent mes convictions et mes choix. Je crois, en effet, que les événements que l’on a vécus, particulièrement au cours de l’enfance et de l’adolescence, de même que les projets que l’on a formés en les tirant du fond de soi, laissent des traces profondes dans le caractère et imprègnent la pensée et la conduite de chacun. Il me semble en particulier qu’une enfance matériellement difficile développe le sens de l’égalité, de la justice et donc l’attachement au respect des droits de l’homme. La situation et les contraintes matérielles difficiles injustement infligées par le sort et subies par l’enfant stimulent le goût de l’effort, de la liberté, de l’indépendance et de la dignité, l’âge adulte venu. Pitié à ceux à qui il a fallu simplement pleurer pour être comblés et qui n’ont donc pas connu le bonheur de l’habitude de la lutte pour être et recevoir.


Je crois aussi que certains évènements, à l’épreuve desquels se forge le tempérament de l’homme adulte, méritent d’être relatés au profit de ceux qui s’interrogent sur les traits de caractère et la conduite d’un homme, notamment quand ils lui portent quelque estime.

Né à Kaolack en 1924, j’ai été élevé, comme beaucoup de Sénégalais de mon âge, selon la méthode que l’on peut appeler « spartiate ». J’ai, en quelque sorte, en partie grandi dans la rue bien qu’ayant été toujours étroitement surveillé par une mère attentive et prévenante.

Aussi longtemps que je puisse remonter dans mes souvenirs d’enfance, la toute première image qui me vient est celle de ma mère, seule avec moi, (ma sœur Ndèye Mbaye étant venue au monde 10 ans après ma naissance), dans cette concession aux bâtiments couverts de tôles galvanisées située sur la route de Fatick presqu’en face de la gendarmerie. Je vois Coura Mbengue, ma mère, courbée sur sa machine à coudre à main, travaillant sans relâche de jour comme de nuit. Elle était originaire de Bathurst (actuelle Banjul) et avait appris la cuisine et la couture avec une mulâtre chez qui elle était envoyée chaque jour pour son éducation de maîtresse de maison. Dans mes souvenirs, ces nuits où nous étions seuls elle et moi me sont restées gravées dans l’esprit et l’émotion m’envahit dès que j’y pense. Ma mère cousait des camisoles en broderie anglaise et des moustiquaires parées de rubans multicolores pour des mariées. Des nuits inoubliables. Couché sur le ventre, le menton soutenu par les deux paumes de mes mains, je jetais mon regard tantôt sur son visage toujours détendu malgré la lourde besogne et, tantôt, sur l’aiguille de la machine qui faisait son va-et-vient interminable avec un ronronnement qui, encore aujourd’hui, frappe mes tympans. En même temps ma mère fredonnait des airs de « mbande », épopées ou poésies chantées. Le « mbande » est un spectacle démodé qu’offraient, sur les places des villages, des saltimbanques doués qui rivalisaient en matière de dons dans l’esprit d’invention de chansons ou d’allégories. Ma mère éclairait son ouvrage d’un « kinque » (lampe à huile) confectionné à l’aide d’un coton dont elle avait tressé et affermi un bout émergeant d’un pot rempli d’huile. Le bout de coton torsadé servait de mèche. J’avais la responsabilité de surveiller et de donner l’alerte dès que l’huile venait à manquer ou que le coton finissait de se consumer. Malheureusement le sommeil me laissait rarement exercer cette responsabilité.


Je m’endormais presque toujours là, devant ma mère et me retrouvais le matin dans son lit où elle m’avait déposé. Je ne sais l’âge que je devais avoir en ces temps-là. Ce n’était pas loin de 2 ans et pourtant mes souvenirs sont encore vivaces.

Mon père Abdoul Bana Mbaye voyageait beaucoup. Et même quand il était à Kaolack, il était souvent absent. Il avait fait la guerre 1914/1918 et en était revenu blessé et médaillé. Cette expérience l’avait rendu sévère avec lui-même et avec les autres. Il avait gardé de sa propre enfance vécue dans le Fouta dont il était originaire, l’amour des chevaux. Il en élevait plusieurs qu’il vendait après les avoir embellis par des soins quotidiens et méticuleux. Mon demi frère Modou Oumou et moi étions chargés des travaux d’écurie. Mon père était particulièrement beau et élégant.

C’est à Kaolack même, que j’ai fréquenté un « Daara » (école coranique) tout près de notre maison. Notre maître s’appelait Sérigne Massamba Gaye. Il était grand et mince. Originaire du Walo (région du Sénégal du nord), il avait un accent spécial, un peu nasillard, quand il parlait le Woloff, langue dominante du Sénégal. Il avait la particularité de boiter. Il était atteint d’éléphantiasis à la jambe gauche. Cette infirmité faisait que les femmes du quartier l’avaient surnommé « Massamba Gaye Ndiouga relle » (cette expression évoquant sa claudication). Il ne l’aimait pas beaucoup bien évidemment. Pour marcher, il s’aidait d’une grosse canne se terminant par un bout en fer avec un manche recourbé. Quand l’un d’entre nous commettait une faute, oh c’était souvent une peccadille ! Il le couchait sur le ventre, lui posait son pied gauche sur la hanche et laissait s’abattre plusieurs fois sur son dos la cravache de nerf de bœuf qui était toujours tout près de lui. Sentir sur soi cette jambe lourde et rugueuse était un supplice bien plus intolérable que les coups de nerf de bœuf.


Nous étudions, la nuit, à la lumière d’un feu. Le bois qui alimentait ce feu, nous allions nous-mêmes le ramasser dans la brousse pendant les après-midi de chaque mercredi.
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