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Psisyphe

De
211 pages
Ces textes rapportent des interrogations nées de l'exercice professionnel de la psychiatrie et de la psychanalyse, depuis leur apogée dans les années 1970 jusqu'à leur présumé naufrage actuel. Ils visent à montrer qu'il n'existe pas de savoir intangible sur des "troubles" qu'il conviendrait de corriger, mais une réélaboration constante tant du praticien que du patient, telle la tâche de Sisyphe à jamais inachevée.
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PSISYPHE

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus Pascal HACHET, Un livre blanc pour la psychanalyse, 2006. Djohar SI AHMED, Comment penser le paranormal. Psychanalyse des champs limites de la psyché, 2006. Jean-Michel PORRET, Auto-érotismes, narcissismes et pulsions du moi, 2006. Edith LECOURT, Le sonore et lafigurabilité, 2006. Charlotte HERFRA Y, La psychanalyse hors les murs, 2006 (réédition). Guy AMSELLEM, L'imaginaire polonais, 2006. Yves BOCHER, Psychanalyse et promenade, 2006. Jacques ATLAN, Essais sur les principes de la psychanalyse, 2006. André BARBIER et Jean-Michel PORTE (sous la dir.), L'Amour de soi, 2006. NACHIN Claude (sous la direction de), Psychanalyse, histoire, rêve et poésie, 2006. CLANCIER Anne, Guillaume Apollinaire. Les incertitudes de l'identité, 2006. MARITAN Claude, Abîmes de l'humain, 2006. HACHET Pascal, L 'homme aux morts, 2005. VELLUET Louis, Le médecin, un psy qui s'ignore, 2005. MOREAU DE BELLAING Louis, Don et échange, Légitimation III, 2005. ELFAKIR Véronique, Désir nomade, Littérature de voyage: regard psychanalytique,2005. DELTEIL Pierre, Desjustices à la justice, 2005.

Jean Pierre Rumen

PSISYPHE
Travaux d'un psychiatre-psychanalyste

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; FRANCE

75005 Paris

L'Hannattan

Hongrie

Espace

L'Harmattan

Kinshasa

Kënyvesbolt Kossutb L. u. 14-16

Fac"des

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KtN XI de Kinshasa - RDC

1053 Budapest

Université

L'Harmattan Itatia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino tTALlE

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Ouagadougou 12

www.]ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.ff
(Ç)L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-02307-9 EAN : 9782296023079

À Noëlle et à Catherine
Avec gratitude

Psychiatrie et psychanalyse

sans cesse recommencées...

« Le progrès humain et moral d'une société se mesure à la façon dont elle traite ses fous. » Lucien Bonnafé citant Hélène Deutsch

« ... de la même façon qu'on définit un service de chirurgie par la salle d'opération et ses annexes, l'asepsie et les soins post-opératoires, on devrait «au moins» définir un service de psychiatrie par les structures matérielles et interhumaines qui permettent cette activité spécifiquement psychiatrique qu'est la psychothérapie. »
François Tosquelles

(On peut sans inconvénient, au contraire, remplacer service par activité dans le texte de Tosquelles.)

SOMMAIRE AVANT - PROPOS 11 MALAISE 13 ABJECT .15 SI DIO VO LI. 21 INTÉ GRÉ OU DE FORCE 7 25 RASKOVIC 35 DANS LA CIVILISATION (7) .4 LA LUTTE DES ENVIES .4 PSYCORSE... 59 Y AD' L' ABUS 67 MALAISE DANS LA VICTIMISA TION 77 DOCTRINE 83 ÉTATS GENERA UX 85 ES-TU PHILOSOPHE 7 87 DU PERE AU PIRE 99 PSYCHIATRIE ET PSYCHANALYSE: PAS L'UNE SANS L'A UTRE. 107 PSYCHANALYSE ET MEDECINE 117 JE NE VOUS LE FAIS PAS DIRE... 123 PHARMACIE 131 COMMENT LA SUBSTITUTION M'A SAUVER... 133 DEMENCE PRECOCE 7 DES PENSE-COMMERCE! 141 LES TEMPS NOUVEAUX SONT ARRIVÉS! 145 LECTURES 147 SOUS LE PONT MIRABEAU COULE LA SEINE, PRIMITIVE...149 NIETZSCHE ET FREUD 155 UN NOUVEAU TOUR 7 159 THERESE. 163 A REBROUSSE POIL... 173 CLINIQUE 175 POUR UNE CLINIQUE DE L'EXPERTISE 177 LE SYMPTOME A VENIR 189 UN CAS CLINIQUE 197 UNE AFFAIRE PRESCRITE 7 205

AVANT

-

PROPOS

J'espère que le lecteur trouvera intérêt à ce recueil qui est contemporain du développement puis du déclin de la psychiatrie en France, dont il suit l'ascension puis le dépérissement.l Il faudrait un volume entier pour retracer les moments de cette évolution et en analyser les causes; celles-ci me semblent de même nature que celles qui sévissent dans le monde du travail (de l'entreprise dit-onf ou de l' école3. La psychiatrie a vu l'étiolement de la transmission par le compagnonnage, l'effacement de la psychanalyse comme moteur des curiosités, et celui de la dimension politique au bénéfice du discours compassionneI. Plus fondamentalement, les opérations de destruction auront été rendues possibles par un terrible travail de sape concernant le langage. Son appauvrissement, le recours constant à l'oxymore et à l'euphémisme rendent impossible l'activité critique. Cela intéresse bien sûr l'entreprise et l'école. J'ai choisi de présenter des articles déjà parus dans diverses revues. Les réflexions qui les sous-tendent sont nées de la pratique journalière, mais aussi du travail de lecture et de culture, des échanges et des débats, nécessaires pour mentaliser les patients. Nécessaires également pour analyser les conditions de la pratique et ses difficultés croissantes. J'espère en outre aider à discriminer les différents « psys» possibles et dépister parmi eux ceux qui réduisent la personne à son symptôme et qui, ce faisant, commettent à mon sens une faute d'asepsie majeure, avec tous les risques que cela comporte. J'espère que l'exposition de ce travail, qui se poursuit encore, pourra convaincre ceux qui y sont intéressés qu'il y a un cheminement possible. Et que ce cheminement concerne non seulement un destin personnel mais encore le désir de le permettre à d'autres. Même si pour cela il faut recourir à une semi-clandestinité qui soit le prix à payer pour faire que quelques-uns échappent à la régulation des comportements que l'on impose comme médecine future.

1

Voir notamment: « Destruction de la psychiatrie, disparition du citoyen» Journal

Français de Psychiatrie n° 19. 2 Le Goff J.-P. La barbarie douce Paris, La découverte, 2003. ] Brighelli J.-P. Lafabrique du crétin, Paris, J.-c. Gassewitch, 2005.

MALAISE

On sait jusqu'où le social a pu aller dans l'éradication de la

« maladie

mentale» en s'attaquant essentiellement aux « malades mentaux» sous prétexte de « santé mentale ». Ce souci hygiéniste est toujours présent et ne demande qu'à renouer avec ses formes radicales. Il est donc légitime pour les professionnels de ce champ de manifester une certaine vigilance afin de maintenir active la réprobation sociale, seul obstacle aux manifestations extrêmes de l'hygiénisme.

ABJECT!

J'ai rarement été aussi embarrassé pour m'exprimer sur un thème que sur celui-ci: «Les pouvoirs de l'abject: la xénophobie est-elle une norme psychique? » Sans doute parce que la formulation même m'inquiète: si l'abject a des pouvoirs, comment les exerce-t-il sur moi? En quoi m'affecte-t-il ? Dans cette seule formulation, qu'est-ce qui interroge cette construction qui est moi, et comment l'interroge-t-elle ? Si je m'avère être raciste, ou pas, comment est-ce que j'opère les régulations avec les exigences qui tiennent à l'idéal du moi? Cela serait suffisant pour m'inquiéter, mais il y a, en outre, ce qu'il est convenu d'appeler l'actualité. Celle-ci n'a sans doute pas été pour rien dans le choix du thème et du lieu... Et comme cette actualité a évolué de la façon que l'on sait, mon malaise ne fait qu'empirer pour culminer au moment où je parle. Ainsi, ce que je livre à votre attention aujourd'hui est-il le fruit de ce parcours malaisé, il est ce parcours même. «Non seulement cet étranger n'est en général pas digne d'amour, mais, pour être sincère, je dois reconnaître qu'il a plus souvent droit à mon hostilité et même à ma haine. Il ne paraît pas avoir pour moi la moindre affection; il ne me témoigne pas le moindre égard. Quand cela lui est utile, il n 'hésite pas à ma nuire; il ne se demande même pas si l'importance de son profit correspond à la grandeur du tort qu'il me cause. Pis encore: même sans profit, pourvu qu'il y trouve un plaisir quelconque, il ne se fait aucun scrupule de me railler, de m'offenser, de me calomnier, ne fût-ce que pour se prévaloir de la puissance dont il dispose contre moi. »2 Comme étude du rapport du sujet à l'altérité, ce texte ne soulève aucune objection. Mais sa forme même, dans sa causticité, fait naître l'équivoque: traite-t-on de l'individuel ou du social? Et si on les sépare, cette séparation est-elle justifiée? Si on prend ce morceau choisi en le dégageant de son contexte, en le situant, par exemple, comme un document purement politique, (ou social) il apparaît parfaitement xénophobe. C'est pourquoi il est essentiel de dire
Communication présentée lors du colloque « Les pouvoirs de l'abject. La xénophobie serait-elle une norme psychique? », Nice 7 et 8 mars 1992. Actes: Université de Nice. 2 Freud S. « Malaise dans la civilisation» trad. Ch. et I. Odier, Rev. Franc. de Psychan, T VU, n04, 1934.
1

15

qu'il a été écrit par Freud comme contrepoint critique au commandement « tu aimeras ton prochain comme toi-même », comme démonstration que ce commandement est une réaction à ce que la haine a de fondamental, une tentative de régulation de la vie sociale. Freud démontre le bien-fondéde l'adage « homo homini lupus », il prend bien soin de préciser que, naturellement, son étranger idéal pense de lui, Freud, très exactement la même chose. n indique donc que le fonctionnement humain, dans son rapport à ses petits autres, est marqué par la haine, que l'identification (ton prochain, toi-même) se fait sous le signe de la haine. Pour la psychanalyse, la question peut alors paraître classée: la xénophobie est un mode habituel de fonctionnement, une norme psychique donc. (Il est certain alors que le risque, pour elle, d'être appréciée comme une idéologie foncièrement réactionnaire est grand et, après tout, peut être justifié, quoique subsidiaire...) Or, la psychanalyse fait connaître les mécanismes psychiques de la xénophobie, à partir de l'expérience individuelle. L'expérience freudienne est donnée comme étant à renouveler, c'est « ... une pensée de la subjectivité qui dévoile des mystères communs à tous les hommes...» et que «C'est en se fondant sur sa propre expérience, sur une introspection de ses propres passions, qu'il (Freud) en arrive à considérer le destin de la civilisation. »3 C'est dans un autre travail que Freud nous livre des considérations qui valent pour l'organisation de la xénophobie en force, au sein des masses dont elle semble consubstantielle. La xénophobie apparaît comme le corollaire obligé de la constitution de la masse qui n'est rien d'autre qu'« un certain nombre d'individus qui ont mis un seul et même objet à la place de leur idéal du moi et se sont, en conséquence, identifiés les uns les autres dans leur moi ».4 Tout ce qui ne répond pas à cette identification sera donc étranger, extérieur et donc, au minimum, objet de méfiance. Point n'est besoin, je crois, de recourir à l'illustration clinique que nous fournit quotidiennement la politique-spectacle. C'est donc le fonctionnement humain, sa fondamentale aliénation dans le moi qui est à l'origine du désir des masses de faire Un et donc de leur
J

David C. introduction

à l'édition

française de Gay P. : Freud, une vie, Paris, Hachette, Œuvres Complètes, T. XVI.,

1991.
4

Freud S. « Psychologie

des masses et analyse du moi»

Paris, P.U.F.

16

intolérance à ce qui vient y faire obstacle, ne serait-ce qu'en raison d'un supposé désir (parfaitement plausible) de faire la même chose. Mais au risque de me répéter, je dirais que la psychanalyse, pour avoir reconnu ces mécanismes, ne les considère pas pour autant intangibles, et il me semble que son discours, le discours psychanalytique, ne propose pas de normes, ou de hors normes; il fait connaître les élaborations de la psychanalyse et invite chacun à y participer de son expérience, rien de plus. La psychanalyse n'affirme pas non plus qu'un comportement xénophobe doive être corrigé, par la psychanalyse précisément, parce qu'un tel comportement serait le fruit d'attitudes régressives, infantiles. Une telle démarche, qui est celle d'un Reich, relève aussi, me semble-t-il, du recours à une norme, morale celle-là. L'une et l'autre normes représentent une sortie du discours psychanalytique pour entrer dans le discours de la Science, discours de la norme par excellence. On sait bien que le discours raciste adopte volontiers le style scientifique, il classe, préconise des mensurations physiques, des mesures des aptitudes. I! s'appuie sur la biologie, sur la sociologie enfin lorsqu'il parle de proportions socialement tolérables, etc. S'il vient à être délogé de ces positions, il se refondra sur la culture, voire la langue. Or le discours antiraciste vient volontiers prendre sa place dans une controverse de style scientifique et s'y borne. Visant à la fraternité universelle, il vise, lui aussi, à faire Un. Comment à son tour n'exclurait-il pas ne serait-ce que celui que cette universalité inquièterait ? C'est bien entendu sur ces choses que pianotent les politiques, c'est sur ces aspirations qu'ils fondent leur fonds de commerce. I! convient pour les psychanalystes de prendre garde à cela. I! n'est pas certain du tout qu'une réunion comme la nôtre puisse échapper au risque de se faire fournisseur idéologique... Néanmoins, il ne peut être question pour la psychanalyse de se dérober devant ses responsabilités sociales. C'est bien je crois à quoi songe Lacan en 1973 lorsqu'il prophétise la montée du racisme5. Il y voit bien sûr un effet de structure, effet de la jouissance de l'Autre et il avance: «Laisser cet Autre à son mode de jouissance, c'est ce qui ne se pourrait qu'à ne pas lui imposer le nôtre, à ne pas le tenir pour un sous-développé », mais il poursuit: « S'y ajoutant la précarité de notre mode (oo. de jouissance), qui désormais ne se situe plus que du plus-de-jouir... »

5

Lacan 1. Télévision,

Paris, Seuil, 1974.

17

C'est-à-dire, si je l'entends bien, que notre jouissance est conditionnée par l'accumulation des biens. Donc, la xénophobie est liée, entre autres, aux biens, à leur circulation (ce que ne se font pas faute de stigmatiser les religieux, dont la montée est en conséquence). Toutefois, je ne crois pas que Lacan ait envisagé d'autre possibilité dans le social que la multiplication des psychanalystes. Plus on est de saints, plus on est de déchets, plus on rit aime-t-il à dire dans la même intervention... La psychanalyse ne s'est pas confrontée à la xénophobie que d'un point de vue psychologique. Sa confrontation fut aussi historique. On sait, quand on ne veut pas l'ignorer ou qu'on ne l'a pas oublié, que la survie, très discrète, de la psychanalyse au sein de l'organisation psychothérapique nazie ne fut possible qu'à la condition d'accepter, dans un premier temps, l'expulsion des Juifs de la société allemande de psychanalyse. Il fallait en quelque sorte consentir à l'expulsion de Freud pour que la psychanalyse survive! Il est vrai que Freud lui-même ne semble pas s'être opposé à cette monstruosité. On connaît sa réaction exaspérée au cours d'une ultime négociation, mais pas d'opposition véritable, pas de révolte. On peut comprendre que son souci primordial fut de sauver son enfant, l'analyse. On peut comprendre sa fatigue, la mort prochaine. Mais force est de constater qu'il n'y eut pas, au sein du mouvement psychanalytique, de véritable opposition au racisme nazi, à cette mise en acte extrême de la xénophobie. La figure de John Rittmeister n'en prend que plus de relief, malgré la quasi-méconnaissance dont il est l'objet. Les réactions individuelles des psychanalystes allemands au nazisme sont peu connues, et sans J. L. Evrard qui a réuni un certain nombre de textes, elles seraient à peu près inconnues. Ce n'est, du reste, que très récemment que nos collègues allemands se sont penchés sur les effets, sur les cures, de ce très extraordinaire silence. Et encore, puisque cet intérêt entraîna le clivage de la société allemande. En bref on peut dire qu'il y eut des psychanalystes authentiquement nazis, il y eut des sympathisants, des silencieux. La plupart des psychanalystes juifs s'enfuirent, nombreux sont ceux qui se suicidèrent. On ne connaît qu'un seul psychanalyste goy qui quitta l'Allemagne, ne supportant pas ce qu'elle devenait: Bernard Kamm. John Rittmeister fut décapité à la hache par les nazis pour son action politique. (Qu'on soit bien persuadé, je ne regrette pas là qu'il n'yen ait pas eu d'autres...). John Rittmeister était membre de la Ratte Kapelle et c'est à ce titre qu'il fut condamné. 18

Ce qui est véritablement stupéfiant, c'est qu'il soit quasiment inconnu des milieux psychanalytiques. Il n'est pas le seul de ce cas. On sait vaguement que l'Autrichien Richard Sterba était de gauche, que Marie Langer fut une militante déterminée en Autriche. Elle dut la fuir pour les pays d'Amérique Latine qu'elle dut quitter successivement en raison de la progression des dictatures. Il est vrai que les milieux psychanalytiques ont toujours été réticents à l'action politique dans leurs rangs. Bernard Sigg pouvait faire remarquer qu'à tout prendre, on semblait quand même généralement préférer S. Lebovici dans les allées du Trianon giscardien à G. Mendel dans la roseraie... Ce même auteur fait remarquer que tant Rittmeister que Marie Langer se sont signalés par leur intérêt théorique et pratique pour des systèmes de paiement proches du système du tiers payant. Leur ancrage à gauche était profond. De toute façon, ce qu'il convient de considérer c'est que l'engagement de Rittmeister s'est fait davantage sans doute depuis son appartenance au Parti Communiste que depuis sa qualité de psychanalyste, même si dans ses carnets de prison, publiés par son épouse, c'est Freud, c'est Schopenhauer qu'il cite et non point Marx ou Lénine. Fallait-il être soutenu d'une appartenance à une masse, un groupe, pour déployer l'énergie de s'opposer à la masse nazie; mais du même coup courir à nouveau pour soi-même le risque de pratiquer l'exclusion puisqu'il faut bien faire masse, faire Un. Une chose est certaine, les psychanalystes ne font pas groupe dans ces circonstances, ils divergent, absolument. Alors? Doit-on dire avec Gide: «Quant à moi, je prétends que s'il y a quelque chose de plus méprisable que l'homme, et de plus abject, c'est beaucoup d'hommes» (Les Faux-Monnayeurs) ? Réfléchissant à l'attitude de Freud à ce moment historique je n'ai pas manqué, toutes proportions gardées, de réfléchir sur ma difficulté à m'exprimer sur le sujet de la xénophobie, aujourd'hui. C'est alors que la consultation du dictionnaire latin m'a appris ceci: Abjectio: action de rejeter, de laisser tomber. Mais aussi abattement, découragement. L'abject c'est donc le fait de la xénophobie comme acte de réjection, mais aussi dans ses conséquences, dans ce qu'elle provoque de fatigue, de découragement. Alors «Que faire?» (pour plagier un auteur qui vient de passer de mode.) Je ne me sens pas la possibilité de proposer plus que J. Lacan, mais pour dire mon sentiment privé, je citerai quelqu'un que j'aime beaucoup: le
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philosophe Jean-Toussaint Desanti. Je l'ai rencontré en un temps où nous n'avions plus de raison de nous donner du camarade. J'ai pour lui de l'admiration, et aussi de l'affection. Je ne vous dirai pas ses mérites, que vous connaissez. Je dirai qu'il n'est pas si éloigné de la psychanalyse. Ses élaborations en témoignent singulièrement en ce qui concerne la catégorie de l'Imaginaire, ce qu'il appelle les bassins de capture, son recours à la catégorie de l'Autre, sa critique de l'omnipotence du discours de la Science de l'envahissement de la technologie, et sa proclamation d'une éthique de rôdeur, aux frontières des discours de la science. Je vais, et ce sera ma conclusion, vous lire quelques lignes de son ouvrage: Un destin philosophique.6 « Ils ne criaient pas, ce matin de 1942, les enfants juifs. ils ne pleuraient pas. Ils attendaient simplement, entourés et gardés. ils étaient là, c'est tout. Ils ne cherchaient aucun secours de qui passait. Et pourtant, je m'en souviens,je me disais tout en marchant: « Il va falloir que je récupère le Herstal dont j'ai fait cadeau à lafin de 1938. »»

6

Desanti 1.-T. Un destin philosophique 20

Paris, Le Livre de poche, 1984.

SI DIa va LI...1

Si ce que j'ai à vous dire est un peu en continuité avec ce qui précède dans cette réunion, c'est au niveau de la dimension de l'étude de cas. Mais vous verrez que mon cas se situe à un niveau bien moins élevé, et je voudrais m'excuser de la trivialité de mon propos qui procède de mon degré d'implication dans ce récit. Pour introduire, je remarquerai que, si les psychanalystes prennent actuellement la parole de façon si abondante à propos du politique, par exemple lors des colloques récents sur la xénophobie, de Caen, de Strasbourg et à celui qui se tiendra à Bruxelles le 25 prochain sur la responsabilité sociale du psychanalyste, le vide laissé par l'effacement du discours syndical et politique, singulièrement lorsqu'il était inspiré par le marxisme, n'y est sans doute pas étranger. C'est dans cette ambiance que se situe la petite aventure que je vais vous conter. Je voudrais que vous ne l'accueilliez pas dans sa seule tonalité folklorique, mais qu'elle soit considérée par vous comme une manifestation structurelle dont l'étude sous sa forme généralisée serait susceptible de rendre service à tous, car la confrontation à la politique est parfois plus rugueuse que dans les colloques et il n'est pas inutile de s'y préparer. C'était lors de la préparation au deuxième colloque de Nice, sur l'exclusion". Les organisateurs avaient prévu des rencontres dans diverses grandes villes européennes: Milan, Madrid etc. Moi, avec mon habituelle connerie, j'avais avancé le nom d'Ajaccio. Je dis connerie, car ma démarche un peu fiérote tendait à ce que mon Topos fût valorisé. Ce Topos qui, comme l'a avancé Charles Melman, est une des figures de l'Autre. Autre dont une nouvelle fois, je me mettais en devoir d'assurer la jouissance. Seulement voilà, nous sommes ordinairement plusieurs pour un seul topos. Pour mener à bien mon projet je m'étais donc adressé à un éditeur ami, intéressé constamment aux manifestations culturelles, et nous nous étions donc retrouvés, grâce à ses soins, disons quatre intellectuels et quatre psychanalystes.

t Présenté au colloque de l'A.F.! : « L'action politique aujourd'hui », Paris La Défense, 18-19 sept. 1993. Editions A.F.I. Paris 1999 (un peu corrigé pour la présente édition).

2

Voir texte suivant. 21