Psy et société

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Marginalisée par la progression des sciences neurobiologiques et comportementalistes et ramenée au terrain concret d'une simple connaissance de soi, susceptible d'améliorer la quotidienneté du sujet et ses capacités professionnelles, la psychanalyse est aussi invitée à panser les brèches du social, sans bouleverser néanmoins les structures qui en sont l'origine.
En écho avec la globalisation capitaliste, cette tendance s'accompagne d'une logique de psychologisation du monde :
Au sujet souffrant d'une insertion défectueuse dans les différents marchés où il doit prendre place - travail, habitat, vacances, identité, sexualité, parentalité, etc. - ou traumatisé par un dysfonctionnement imprévu, on propose l'intervention bienveillante d'un ensemble d'acteurs thérapeutiques, supposés réparer le réseau des machines imbriquées qui composent la société comme marché et empêcher que les béances psychiques démultipliées ne se transforment en abîmes sociaux.
Cette psychologisation du social a conduit des psychiatres, des psychanalystes et des psychologues à s'interroger sur leurs pratiques et la position qui leur est allouée dans les processus sociaux en cours.
Une manière pour les psy de renouer avec un questionnement, non plus théorique et subsumé par des utopies politiques, mais concret, lié à la fois aux formes actuelles des rapports sociaux et aux modes émergents de gestion et de contrôle de leurs failles et désordres les plus évidents.
Résumés
Michèle Bertrand, Bernard Doray, Psychanalyse, sciences sociales, sociétés… pour une mise en perspective
Les auteurs décrivent d'abord l'état des lieux auquel ils avaient procédé en 1987 pour décrire les relations entre la psychanalyse et les sciences sociales en France, dans le contexte d'une politique de recherche explicitement incitative. Le tableau qui s'en dégageait pouvait se représenter comme un " labyrinthe " parcouru par cinq chemins : celui des " freudologues ", celui des " sociologues cliniciens ", celui des raccourcis structuralistes, celui des " psychographes " et enfin celui des psychanalystes qui engageaient leurs activités dans des cadres résolument éloignés de celui de la cure-type. Aujourd'hui, la politique incitative pour de telles passerelles entre la psychanalyse et les sciences sociales a pratiquement disparu. Les auteurs évoquent les nouveaux pôles d'initiative, notamment universitaire, décrivent ce qu'est devenu le " labyrinthe " précédemment exploré et analysent, exemple à l'appui, l'émergence actuelle d'une nouvelle clinique, informée à la fois par la sociologie et la psychanalyse, dans le domaine de la précarisation sociale.

Olivier Douville, Clinique et anthropologie : quelles articulations ?
Dans notre modernité, les phénomènes de rupture culturelle prennent une importance considérable. L'ampleur des migrations en est l'exemple à la fois le plus illustré et le plus polémique dans le champ clinique, avec la persistance d'une psychologie ethnique se réclamant, pas toujours à juste titre, des thèses ethnopsychiatriques de Georges Devereux. Mais le fait humain du " décalage " et du " passage " entre plusieurs systèmes de référence ne saurait se restreindre au simple fait migratoire. Les phénomènes d'errance et d'exclusion, d'exil intérieur, mènent aussi à s'interroger au plan des réponses institutionnelles. Les questions cliniques concernent d'une part, la dimension de l'offre clinique, mais aussi et encore renvoient chaque clinicien psychanalyste à penser et éprouver comment il peut entendre de nouvelles modalités d'inscription des subjectivités dans l'espace et le temps. La dimension même d'une anthropologie du monde contemporain se réalise au plan d'une souffrance singulière, chez des sujets le plus souvent présentés comme des sujets " sans " (sans lieu, sans papiers, sans collectif, errants, exilés ou exclus). Une interrogation sur le collectif n'en fait que davantage retour, non sans virulence. C'est dans ce contexte que des psychanaly
Publié le : samedi 1 avril 2000
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EAN13 : 9782296427068
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L'Homme et la Société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales N° 138
« Psy et société»
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2000/4

Cliniques du social: perspectives, évolutions (Monique SELIM) Michèle BERTRAND, Bernard DoRAY, Psychanalyse, sciences sociales, sociétés. .. pour une mise en perspective Olivier DoUVILLE,Clinique et anthropologie: quelles articulations? Richard RECHTMAN, uelques aspects Q de la gestion psychiatrique de la 'r.iolence Eugène ENRIQUEZ,L'autre, semblable ou ennemi? Jean-Pierre LEBRUN,L'utopie mortifère de notre fin de siècle Fabrice MÜLLER,Durkheim, Weber et la normativité du savoir Laurent BAZIN,Actualité ethnologique des phénomènes industriels. Une perspective programmatique Comptes rendus Revue des revues (Nicole BEAURAIN) De la santé dans les revues (Bernard HOURS) Appel à contributions Abstracts Ouvrages reçus Tables

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Publié avec le concours du Centre national du Livre et du Centre national de la Recherche scientifique Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005Paris L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques -Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Homme

et la Société

Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales
Fondateurs: Directeurs: Serge JONAS et Jean PRONTEAU t Nicole BEAURAIN et Pierre LANTZ

Comité scientifique: Michel ADAM, Gérard AL THABE, Pierre ANSAR1; Elsa ASSIDON, Solange BARBEROUSSE, Denis BERGER, Alain BIRR, Monique CHE1vfiLLIER-GENDREAU,Catherine COLLIOT-TIIELENE, Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Joseph GABEL, Michel GIRAUD, Gabriel GOSSELIN, Madeleine GRAWITZ, Colette GUILLAUMIN, Serge JONAS, Georges LABICA, Serge LA TOUCHE, Jürgen LINK, Richard MARIENSTRAS, Sarni NAIR, Gérard NAMER, Sylvia OSTROWETSKY, Madeleine REBERIOUX, Robert SAYRE, Benjamin STORA, Nicolas TERTULIAN,Jean-Marie VINCENT Comité de rédaction: Gilbert ACHCAR, Nicole BEAURAIN (Secrétariat de rédaction), Marc BESSIN, Jean-Claude DELAUNAY, Christine DELPH~ Véronique DE RUDDER, Jean-Pierre DURAND, René GALLISSOT,Michel KAIL, Pierre LANTZ, Roland LEW, Michael LOWY, Margaret l\.1ANALE, rédéric F MISPELBLOM, Louis MOREAU de BELLAING, Numa MURARD, Nia PERIVOLAROPOULOU,Larry PORTIS, Pierre ROLLE, Monique SELIM, Saïd TAMBA, Michel VAKALOillJS, Claudie WEILL
Toute la correspondance - manuscrits (trois exemplaires dactylographiés double interligne, 35 000 signes maximum pour les articles, 4 200 pour les comptes rendus), livres, périodiques doit être adressée à la Rédaction. Il n'est pas accusé réception des manuscrits. Rédaction: URMIS Université Paris 7 Tour centrale 6eétage Boîte 7027 2 place Jussieu, 75251 PARISCEDEX 05 Téléphone et télécopie: 01 48 59 95 15 E-mail: Homsociet@aol.com Abonnements et ventes au numéro: Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École-Polytechnique, 75005 PARIS Un abonnement annuel couvre 3 numéros dont 1 double (joindre un chèque à la commande au nom de L'Harmattan). France: 310 F - Étranger par avion: 350 F Un numéro simule: 90 F double: 130 F + 19 F de Dort

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@ L'Harmattan Association
pour la recherche de syntheses

et
en sciences

ISBN: 2 - 7384 - 9948 ISSN : 0018-4306

-1

humaines,

2000

Cliniques du social: perspectives, évolutions

Revue internationale de recherches et de synthèse sociologique jusqu'en 1987, de recherches et de synthèse en sciences sociales depuis, L'Homme et la Société a, dès son origine, affirmé des ambitiqns épistémologiques très larges. Néanmoins une place mineure a été accordée à la psychanalyse et à ses développements pour des raisons qui, a posteriori, semblent relever autant des appartenances et des partages idéologiques globaux inscrits par le structuralisme au moment de son apogée, que des orientations et convictions intellectuelles et politiques de l'équipe de rédaction. Un bref retour sur l 'histoire de la revue acquiert dès lors une pertinence sociologique générale qui dépasse son domaine circonscrit d'observation, en livrant les traces oubliées d'une époque où la société, ses évolutions constituaient un objet central de réflexion pour des psychanalystes, et où les éclairages de la psychanalyse participaient à l'élaboration de connaissances sociales dont la visée était alors définie comme « totalisatrice ». Se replonger dans l'atmosphère intellectuelle de cette période se présente comme une sorte d'aventure archéologique; un tel voyage offre néanmoins l'occasion, autant dans les domaines de la psychanalyse que des sciences sociales - aUj'ourd'hui sans support idéel d'articulation et majoritairement séparées par les modes de professionnalisation dominants - de prendre la 111esure de ruptures et d'occultations notables. Seuls cinq numéros 1 de la revue - qui s'échelonnent entre 1968 et 1976, et ne rasselnblent qu'une petite douzaine d'articles - témoignent d'une volonté commune de penser « ensemble », l'intitulé du nOlI (janvier-1110rs1969) donnant la

I..Les numéros 7 et 8 (1968), Il et 13 (1969), 41-42 [1976]. L'Homme et la Société, n° 138, octobre-décembre 2000

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Monique SELIM

clef de cette collaboration: « Freudo-marxisme et sociologie de l'aliénation ». D'aucuns souriront à l'évocation de ce rapprochement de Freud et de Marx, convoqués pour construire les armes conceptuelles et « praxiques» d'une émancipation et d'une libération qui s'entendent sans hésitation ni modulation comme globalis, et dont I 'horizon est tout simplement « la liberté» de 1'homme 2.. Herbert Mqrcuse 3, dont les ouvrages connaissent dans les années 1968 une grande audience, est aux côtés de Wilhelm 4 Reich et de Erich Fromm5 dont les polémiques sont exposées, la référence centrale des auteurs. Wilhelm Reich insiste ainsi sur le fait que l'acceptation de l'exploitation ne doit pas être conçue comme une donnée. Erich Fromm souhaite, pour sa part, que la fonction dans les processus sociaux de la « structure libidinale de la société» soit explicitée. Herbert Marcuse, quant à lui, juge que « les conquêtes du progrès répressif [... ) annoncent la suppression du progrès répressif luimême ». La présentation par Boris Fraenkel du dossier freudomarxiste fixe pour les lecteurs l'objectif nécessaire « d'opérer un rapport [...} pour la vérité scientifique », une parenthèse signalant que celle-ci est « révolutionnaire », et dénonce «I 'hystérie politicopathologique la plus totale dans certaines sectes hypomarxistes ».
6 sont jugés communs à la Trois cadres conceptuels psychanalyse et au marxisme: I 'historicité (de la société, du sujet), la totalité et sa dialectique, la théorie critique «radicale de l'aliénation» (qui in1plique « la répression sociale et sexualoéconomique »). L'accent mis sur le conflit par la psychanalyse

2. Conclusion de l'article d'Alain MEDAM, «La triple expropriation du sujet», n° 41-42 (1976). 3. Herbert MARCUSE,« L'idée de progrès à la lumière de la psychanalyse », n° Il, janvier -mars 1969. 4. Wilhelm REICH, « L'application de la psychanalyse à la recherche historique» [1934], n° Il, janvier-mars 1969. 5. Erich FROMM: Deux articles traduits, l'un de 1930, «Tâche et méthode d'une psychologie sociale analytique», dans le n° Il (1969), l'autre: «Le modèle de l'homme chez Freud et ses déterminants sociaux », dans le n° 13 (1969). 6. Boris F'RAENK:eL,Le freudo-marxisme », n° Il. «

Cliniques du social: perspectives, évolutions

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7 comme par le marxisme est souligné pour appréhender les liens 8 entre phénomènes individuels et collectifs. Un auteur tchèque précise les termes d'un recoupement obligatoire entre ce qui est perçu comme deux « courants de pensée» : il s'agit tout à la fois d'avoir « une interprétation critique de la psychanalyse du point de vue du marxisme» et de construire les éléments d'une « intégration critique de la psychanalyse dans le marxisme» pour assurer son « développement» et son « enrichissement ». Le « monisme matérialiste» est accusé au profit d'une redécouverte de « l'énergie biopsychique ». Un programme « socialiste» est dressé: l'agressivité doit être transformée en « contre-agression permanente et émancipatrice r...) contre l'oppression sociale ». Le travail deviendrait alors une « activité créatrice libidinale» et la « sexualité réelle» se muerait en « éros naturel ». Cette double perspective critique - du marxisme « ossifié» (par le stalinisme),

de la psychanalyse

«adaptative»

sur le n10dèle américain

-

conduit, au passage, à de sévères exanlens de Freud mais, d'une manière générale, la fécondité de la psychanalyse comme « modèle 9 dialectique », «pouvoir de rupture» par l'interprétation et surtout outil de liberté, est unanilnement reconnue par les auteurs. Si cet ensemble d'articles paraît aujourd 'hui achronique, il convient, dans un retournenlent heuristique des regards, de s'interroger sur les éléments principaux qui le font juger tel; parmi ceux-ci, la transformation de la société comme cadre tout à la fois de pensée, d'analyse de vie et de pratiques - qui unifient les auteurs dans une « cOlnmunauté intellectuelle », en lutte contre l'exploitation, l'oppression, l'aliénation individuelle et collective, consciente et inconsciente - est sans aucun doute le plus important. Avec le recul, l'incorporation de la psychanalyse dans ce combat idéologique, social et politique sen1ble d'autant plus extravagante que les matrices imaginaires et réelles de sa fondation se sont évanouies, pour faire place à des revendications identitaires et catégorielles sans entité de dépassenlent et d'englobement. Corollaire lnen t, la psychanalyse en grande partie a été ramenée au terrain concret de la simple connaissance de soi,
7. Alain MEDAM, La triple expropriation du sujet », n° 41-42. « 8. R. KALIDOVA, Marx et Freud», n° 7 et n° 8. «
9. Gérard RAULET, « Tentative de situation de la conceptualité freudienne »,

n° 4i-42, juillet-décembre 1976.

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Monique SELIM

susceptible d'améliorer la quotidienneté du sujet et ses capacités professionnelles, lorsqu'elle n'est pas convoquée à panser les brèches du social, sans néan/noins bouleverser les structures qui en sont l'origine. Le pouvoir symbolique conféré à la sexualité et à son affranchissement dans la vision. transformatrice de la société - avec une attention toute spéciale pour le refoulement sexuel imposé aux couches ouvrières - est le second élément de l'extrême décalage que, suscitent les articles examinés. Cette idée provoque un sentiment d'étrangeté d'autant plus grand que tous les comportements sexuels (à l'exception de ceux qui prennent des enfants pour partenaires) sont désormais admis, et surtout sont partie prenante du marché et de sa mise en scène. La sexualité est en elfet un des objets de la « société du spectacle» appelant des identifications marchandes ran1ifiées qui ne cessent de se nourrir de leurs contrastes. Les fragn1ents freudo-n1arxistes édités par L'Homme et la Société dans les années 1970 incitent donc à pointer les mutations décisives qui ont prévalu dans les trois dernières décennies et l'importance des conditions sociales de production des connaissances. Les convictions sociopolitiques la sexualité partagées des auteurs cités - qui intègrent (psychanalystes, sociologues, philosophes...) - font d'autant plus symptôme actuellement qu'elles pourraient être appréhendées comme une sorte de trait folklorique cargo-cultiste d'un groupe exotique lointain aux n1œurs érotiques bizarres. Un constat similaire serait énonçable sur des textes de la même période écrits par des anthropologues engagés aux côtés des populations étudiées. Les régimes ultérieurs de scientificité dans les sciences sociales se sont en effet construits sur l'extraction du changement social et d'une implication dans ce dernier, au profit d'obJ"ets pérennes et distanciés, sur les n10dèles éléatistes que repérait Henri Lefebvre dès 1966 10" .

La progression actuelle des sciences neurobiologiques et comportementalistes qui nlarginalisent l'exercice de la psychanalyse illustre le développement de ces enjeux épistémologiques d'évacuation du sujet: celui-ci ne serait plus le maître potentiel d'implications multiples, choisies, après précisément que l'analyse lui eut per111isde se dégager de celles,
10. Henri LEFEBVRE,«Claude Lévi-Strauss et le nouvel éléatisme », L'Homme et la Société, n° 1 (juillet-septembre) et n° 2 (octobre-dée-embre) 1966.

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subies, dont il a hérité. À cette tendance, qui domine l'institution psychiatrique, se conjugue une logique de psychologisation du monde, en écho avec la globalisation capitaliste: au sujet souffrant d'une insertion défectueuse dans les différents marchés où il doit prendre place - travail, habitat, vacances, identité, sexualité, parentalité, etc. ou traumatisé par un dysfonctionnement imprévu, est proposé un ensemble d'acteurs thérapeutiques bienveillants. Ces derniers sont supposés réparer le réseau des machines imbriquées qui composent désormais la société comme marché et assurer que les béances psychiques démultipliées ne se transforment pas en ablmes sociaux. Ces évolutions complémentaires qui psychologisent le social pour mieux déposséder le sujet de son autonomie psychique ont conduit L'Homme et la Société à souhaiter interroger des psychiatres, des psychanalystes et des psychologues sur leurs propres conceptions tant de leur pratique et de la position qui leur est allouée dans les processus sociaux en cours, que sur ces derniers. Ce second dossier de la revue consacré à la psychanalyse, sur une durée de plus de vingt-cinq ans, a donc en comlnun avec le premier, la volonté de renouer un lien s'ancrant dans un questionnement social, au sens le plus large du ter/ne, du présent. Là s'arrête bien sûr la filiation. Non plus théoriques et subsun1ées par des utopies politiques comme précédemment, les préoccupations sociales des acteurs affichent désormais une dimension concrète liée tout à la fois aux formes actuelles des rapports sociaux et aux modes émergents de gestion et de contrôle de leurs failles et désordres les plus évidents. Le DSM, l'immigration, l'errance de rue, l'institution et la séduction culturelle, l'école, etc. sont les principales inscriptions d'une confrontation située avant tout dans l'action, dans la mesure où sont remis en cause les héritages interprétatifs concernant le rôle et les pratiques thérapeutiques. Les 1nanifestations de cette inquiétude sociale revêtent des aspects différents, oscillant entre deux pôles dont le second se révèle sans doute plus clair: une visée épistémologique orientée sur I 'objectivation des phénomènes, au sens de Georges Devereux dans « l'angoisse de la méthode» ; un choc du réel conduisant à prendre en c01npte ses effets déstructurants sur l'ego du thérapeute et son propre dispositif psychique à l 'œuvre dans l'exercice de son 1nètier. Notons ici incidemment que au-delà du fait que la din1ension

Monique SELIM (et contre-transférentielle) est au cœur de l'édifice de la psychanalyse et se voit donc ici justement réactivée - des observations semblables pourraient être faites sur les nouvelles tendances de l'anthropologie, subissant l'influence du postmodernisme américain: l'ethnologue comme sUJ'et, modifié par son objet, voire bouleversé par ses rencontres, a été peu à peu placé au centre des discours par un courant non négligeable de la discipline. Paradoxalement le renouveau d'un dialogue (introduit par Freud) entre la psychanalyse et l'anthropologie ne se place guère, du point de vue de cette dernière, sur le terrain d'une analyse des rapports et des interactions en jeu dans l'enquête ethnologique. Ce serait pourtant le moyen d'une meilleure maîtrise de la pratique relationnelle des investigations et la preuve d'un effort de dégagement méthodologique des projections du chercheur: à l'inverse on procède plutôt à des retrouvailles symbolistes concernant les structures, au sens le plus fort du ter~e, des articulations du social à ses fondements psychoculturels. L'intérêt de la dénlarche de psychanalystes s'inscrivant à l'encontre de cette tendance et s'efforçant de penser les procès de subjectivation hors d'une immuabilité ethniciste construite comme une défense à l'écoute d'une altérité dynamique n'en est que plus fort.

Dans la courte histoire qui sépare ces deux dossiers de
L'Homme et la Société consacrés à la psychanalyse, remarquons au passage un grand absent qui cependant fit rupture en son temps: la mouvance an tipsychiatrique, rétablissant la folie dans le continuum d'une normalité jugée déjà par Freud comme contenant tous les germes des pathologies individuelles et sociales. Au-delà de cette esquive significative, se dessine le vide des figures exaltées du désir, érigé alors en référence primordiale. La généralisation des rapports marchands, la fin an ciarisation des univers expliquent en partie ce recouvrement, les sujets devant s ?appréhender dans le miroir de marchés du plaisir, du contentement de soi, de la sécurité et de la satisfaction, valeurs consacrant l'interaction
d'offres et de demandes finalisées.

En raison de l'abondance des articles reçus, ce numéro, coordonné par Louis Moreau de Bellaing, Nia Perivolaropoulou et moi-même, sera suivi d'un second. Cette deuxiènle livraison traitera d'enjeux actuels importants. Elle nlettra en lumière la spécificité des approches' des psychanalystes tentant

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d'appréhender les trouées psy~hiques du sujet dans le cadre des processus sociaux et des nouvelles formes de domination économique. Ainsi les lecteurs pourront-ils constntire leur propre point de vue à partir de regards singuliers et de moments différents de I 'histoire et créer des passerelles. Monique SELIM IRD

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journa~
anthropologues
2000 I N°80.S1
QUESTIONS D'OPTIQUES Aperçus sur les relations entre la photographie et les sciences sociales S. },1ARESCA E. EDWARDS P.-J. JEHEL C. BARTHE Introduction ... Exchanging Photographs: Preliminary Thoughts on the Currency of Photot;r;;mhy in Collecting Anthropology Une illusion photographique. ~s'. ~';,; ~'zsrelations entre la photographie et l'anthropologie en Frar.ce L. ~C~:.;.s.ècle De l'échantillon au corpt:s. ou type à la personne
« On va t'apprendre à faire des affaires...
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Echanges

et négoces

entre

une anthropologue. photographe et des juives tunisiennes de Belleville .S. CONORD Chronique visuelle d'une migration tsigane. Une expérience de la photographie: outil de recherche. et/ou lieu de rencontre et d.interrogation L. ANTONIADIS The Image in Sociology: Histories and Issues D. HARPER Photographie: sujet sensible. Un parcours comparatif parmi trois livres de photographies à caractère ethnologique P.-J. JEHEL
« Au royaume des aveugles. les borgnes sont rois ») ou comment faire de la photographie africaine un objet d.étude ~~~~x~~~~:~r Photographies Sur les usages Safari photo ~~~n~~~:.~l~~n~:~j ~~~~~~~tla~i~;.:.~.~~~~~~:.~~:.~~ B. D' G. BOETSCH. J.-F. WERNER OZOUVILLE

anthropologiques et politiques des races. de la photographie à Madagascar (1896-1905) et chasse aux têtes en Nouvelle-Guinée

E. SAVARESE C. COIFFIER P. PEREZ

No picture! no picture! Les cont1its autour de la photographie chez les Hopi (Arizona. Etats-Unis)

BIBLIOGRAPHIE

GENERALE CHRONIQUES

ARAPS.

«Les

(des)saisissements

du politique,

scènes

et fiction

)J.

Troisième colloque international transdisciplinaire. 21-24 octobre 1999 - Paris M. HOVANESSIAN, L. MOREAU DE BELLAING Colloque « La place de l'asile politique dans l'immigration ». Poitiers - 4-5 février 2oo0 M. GUILLON, L. LEGOUX. B. VERQUIN Ethnokid.net. Un site Internet pour enfant basé sur une démarche ethnographique C. DELTENRE-DE BRUYCKERE ANTHROPOLOGIE VISUELLE Nouvelles de la SFAV Plan général sur le cinéma ethnographique en France en 2oo0 ACTIVITES
Assemblée Table générale 2000 et Economie» ronde: « Anthropologie

..C. PIA ULT C. PIAULT

DE L'AFA

Prix du numéro :140 Rédaction: Association française des anthropologues MSH, 54 bd Raspail75006 Paris Tél.: 01 49 54 21 8~ Ernel: afa@rnsh-paris.fr Site Web: http://www.afa.msh-paris.fr

FF.

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annuel

(4 numéros):

250 francs, étudiants:

160francs

Anllales
Histoire, Sciences Sociales
Fondateurs: Març BLOCH et Luçien FEBVRE Ançien dirscteur.: Fsrnand BRAUDEl Revue bimestrielle publiée depuis 1929 par l'École des Hautes Études en Sciences Sociales avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique

55e ANNÉE

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N° 5

SEPTEMBRE-OCTOBRE 2000

l'ÉTAT ET L'EXCLUSION EN FRANCE. lES RESSORTS DÉVOILÉS D'UNE POLITIQUE D"ASSISTANCE Didier FASSIN, La supplique. Stratégies rhétoriques et constructions identitaires dans les demandes d'aide d'urgence CONTRE LES STÉRÉOTYPES. ÉTUDES SUR LA COLONISATION ET L'ESCLAVAGE Josep TORRO, Jérusalem ou Valence; la première colonie d'Occident Roger BOTTE, L'esclavage africain après l'abolition de 1848. Servitude et droit du sol BANNIR AU MOYEN ÂGE, NATURALISER À L'ÉPOQUE MODERNE Robert JACOB, Bannissement et rite de la langue tirée au Moyen Âge. Du lien des lois et de sa rupture Peter SAHLINS, La nationalité avant la lettre. Les pratiques de naturalisation en France sous l'Ancien Régime LE POUVOIR ET l'ÉCRIVAIN AU GRAND SIÈCLE Robert DESCIMON, Plusieurs histoires dans l'histoire littéraire (note critique) Jean-Pierre CAVAILLÉ, Service de plume et autonomie de l'auteur (note critique) Littérature et politique (XV/e-Xlr' siècle) (comptes rendus)

RÉDACTION:.54, boulevard Raspail, 75006 PARIS
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Psychanalyse,

sciences sociales, sociétés. . .

Pour une mise en perspective

Michèle BERTRAND Bernard DoRA y

Psychanalystes et chercheurs en sciences humaines et en psychologie,.nous aborderons le vaste champ que désigne l'intitulé de cet article en nous donnant un point d'observation que nous connaissons particulièrement pour en avoir été également des acteurs: l'intervention institutionnelle dans la situation française. Il y a treize ans, en mai 1987, s'est tenu dans la Maison de l'Europe à Paris un colloque intitulé « Rencontre avec la psychanalyse: les fonctions du père». Premier à impliquer les instances de la recherche publique de cette manière, il voulait inaugurer une série. Au cours d'une rencontre préalable entre la en effet envisagé d'introduire par la suite la question de « La haine», et d'autres encore. L'intention était de proposer des objets tiers susceptibles de stimuler des rencontres transdisciplinaires entre la psychanalyse dans la pluralité de ses courants, et les sciences sociales dans leur diversité. C'était l'aboutissement d'un processus commencé cinq années auparavant avec la publication du dit Rapport Godelier sur « Les sciences de 1'homn1e et de la société en France », commandité par le ministre de la Recherche et de la Technologie, Jean-Pierre Chevènen1ent, par une lettre datée du 22 janvier 1982.

MIRE 1 et la Direction des sciences humaines du CNRS, on avait

1. À l'époque, Mission interministérielle recherche expérimentation dirigée par Lucien Brams. Aujourd'hui Mission recherches. Il s'agit d'un pole d'initiative pour la recherche œuvrant dans le cadre des ministères et secrétariats d'État relevant du champ des Affaires sociales et de la Santé. L 'Homme

et la Société, n° 138, octobre-décembre

2000

Michèle BERTRAND, Bernard DORAY

A cette occasion, et pour la première fois en France, la psychanalyse se trouvait interpellée sous la forme de l'offre d'une place et de moyens dans le champ de la recherche publique: offre fonnulée en 7 pages rédigées par Gérard Mendel. Après avoir relevé « l'idéologie très individualiste des psychanalystes », et avoir évoqué les divisions qui parcourent le milieu, le rapporteur énumérait ainsi plusieurs facteurs qui rendaient malgré tout ~ouhaitable ;et crédible le projet de créer un « Centre pour le développement des recherches psychanalytiques». Malgré son intitulé un peu emphatique, il devait s'agir d'un dispositif modeste dans ses ambitions théoriques et politiques: il serait « rattaché au ministère de la Recherche et de l'Industrie, sans tutelle du CNRS », et pourrait « favoriser un intérêt progressivement plus soutenu des analystes à l'égard des sciences de 1'homme et de la société considérées dans leurs spécificités» . On espérait en effet qu'un « rapport avec la recherche officielle, même lointain et quasi symbolique, entraînerait au long des années et de par la multiplication des contacts, une évolution vers un décloisonnement progressif des disciplines et vers une meilleure perception par les psychanalystes des limites de leur champ d'interprétation ». Mais, de manière réaliste, il était aussi souligné que les désirs de relations avec le ministère de la Recherche et de l'Industrie étaient plus que tempérés par «la peur de voir s'installer progressivement une emprise de l'État» sur l'exercice d'une « profession» hantée par « le fantasn1e ou le fantôme du statut du psychanalyste ». Il n'est pas certain que l'affichage de la volonté de guider un peu à leur insu les psychanalystes vers un rapprochement avec la recherche publique, par le biais d'une imprégnation progressive par les sciences sociales, ait été la voie la plus courte pour dissiper les « fantasmes» persécutifs. De fait, le débat qui suivit ces propositions fut confus et il prit parfois des allures extravagantes (cf. la rumeur de la création d'un secrétariat d'état à la psychanalyse - rien de moins - par un ministre de la Recherche dont certains rappelaient, avec des airs de conspirateurs, que l'épouse faisait partie de notre confrérie). Deux psychanalystes très respectés ne suivirent notoirement pas ce mouvement d'affolement identitaire: Ginette Raimbault, qui avait inscrit la psychanalyse à l'INSERM, via l'Unité 158 qu'elle

Psychanalyse

I

sciences

sociales

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sociétés. . .

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avait fondée à L 'Hôpital Necker - Enfants malades, et Serge Leclaire, qui participait activement, en 1982, à la commission de 2}) et à la réforme de la psychiatrie dite « Commission Demay Commission de la section de philosophie du CNRS, d'où il œuvra en particulier pour la création d'un pole de recherches interdisciplinaires autour de la psychanalyse, lequel fut finalement accepté par la section de sociologie, sous la forme d'une RCP, «Psychanalyse et pratique sociale », dirigée par Markos .Zafiropoulos. Serge Leclaire participa également aux activités de la MIRE, et il écrivit ainsi un « texte introductif» à l'ouvrage qui rendit compte des Journées de la recherche en santé mentale qui s'étaient tenues au printemps 1988 et avaient réuni en particulier les équipes de recherches financées dans le cadre de deux larges appels d'offres. Ce texte était intitulé «Entre je et nous: un conflit à entretenir 3 ». Serge Leclaire y tentait d'extraire l'essence du message freudien pour les cliniques psychiatrique et psychologique:
« Dans la bonne tradition psychiatrique, ou luunaniste Inêllle, ce sur quoi l'analyse a nlis l'accent c'est la singularité du sujet, non seuletnent quant à ses aspects extérieurs, tnais surtout dans ses aspects structuraux. L'élaboration du concept psychanalytique a plus ou nloins subverti ce qui avait cours: un sujet ranlené à quelque chose de l'ordre d'un Moi, d'un point focal. La psychanalyse a subverti cette vision pour établir d'une façon qui tend à être cOlnnlunél11entadlnise [...] que le sujet est un effet 2. Une voie française pour une psychiatrie différente, document établi à la demande. de Monsieur Jack Ralite, ministre de la Santé, coordination: Jean Demay, juillet 1982, in V.S.T., n° 146, avril-mai 1983. L'un de nous a rendu compte de son expérience du travail de cette commission et du rôle particulier qu 'y joua Serge Leclaire: cf. Bernard DORA « Les lois du sujet », in Nathalie Y, ROBATEL(Éd.), Le citoyen fou, Paris, PUF, « Nouvelle encyclopédie Diderot », 1991. 3. Serge LECLAIRE,« Entre Je et Nous: un conflit à entretenir », in Bernard DORA & Jean-Marc RENNES(Éd.), Regards sur la folie, investigations croisées Y des sciences de l' homme et de la société, Paris, L'Harmattan, 1993. De manière non fortuite, l'intitulé de l'entrée en matière de Serge Leclaire n'était pas sans écho avec le conflit qui, simultanément valait un destin chaotique à un ouvrage collectif auquel nous avions nous-même participé (Michèle Bertrand, Antoine Casanova, Yves Clot, Bernard Doray, Françoise Hurstel, Yves Schwartz, Lucien Sève, Jean-Pierre Terrail: Je, sur l'individualité,. approches pratiqueslO uvert ures marxistes, Paris, Messidor/Édi tions sociales, 1987). Publié aux Editions sociales, ce livre suscita alors la censure d'une direction communiste qui commençait précisément à souffrir cruellement de tiraillements à l'articulation du Je-Nous.

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Michèle BERTRAND, Bernard DORAY de la parole et non pas sa cause, que le sujet, au sens analytique du terme, est véritablement le symptôn1e de l' extrên1e singularité de I'histoire du sujet, de sa parole, des paroles qui l'ont traversé, des paroles qu'il a dîtes.. . (ce qui rend compte aujourd 'hui de la dimension de l'inconscient) bref, quelque chose qui rend con1pte de façon non morale mais profonde de la dignité du sujet. « À l'opposé, ce dans quoi nous baignons ordinairement, [...] c 'est dans un discours social, collectif, c'est-à-dire le discours qui porterait sur un ensemble [...] Le sujet de ce discours collectif est évidemment tout à fait à l'opposé du sujpt qui a été mis en valeur par l'analyse. [...] « Certes, le discours social, le discours du refoulement a aussi sa dignité, sa nécessité. Mais il y a bien évidenl111ent un conflit entre le discours du Nous et celui du Je. [Et] ce conflit aboutit habituellement à une lutte au couteau pour assurer l'hégémonie d'un discours: le discours commun, le discours de résistance, le discours du « nous autres» qui est fait de l'exclusion du tiers et qui est aussi le nid de tous les racismes possibles. Un conflit à entretenir, parce que [H'] le Je, en aucune façon, ne saurait se mettre au pluriel. »

En fait, le thème de la mise en tension de ces deux discours, entendue sur un mode d'une opposition « au couteau », est souvent repris dans les idéologies psychanalytiq~es et dans la sorte de « parler-névrose» qui va avec, sous la fonne d'une déqualification
en bloc de la question du sujet social
4.

4. Nous en retiendrons ici un exemple, choisi parce que notre proximité avec son auteur nous évitera de penser qu'une telle posture théorique nous est à ce point étrangère que nous ne saurions en aucun cas céder à son attrait. Citons donc Jacques SÉDAT,dans un exposé à la Journée européenne pour la psychanalyse (25 mars 20(0) : « Par rapport à la spécificité de la psychanalyse, qui fi'est pas la gestion du soin, mais la gestion du malaise, la tâche que peut s'assigner la psychanalyse, est de proposer une cure d'amaigrissement transférentiel. Au principe même de la psychanalyse, il y a la névrose de transfert, l'analyse du transfert et l'amaigrissement du transfert. Freud l'énonce ainsi dans l'une de ses conférences: « L'individu doit se consacrer à la grande tâche de se déprendre de ses parents» [...] « Sa solution seule [se déprendre des parents] lui permet de cesser d'être un enfant assujetti à des transferts à l'égard des grandes personnes, pour devenir un membre de la communauté sociale» (Sigmund FREUD, Conférences d'introduction à la psychanalyse [1914-1915], Paris, Gallimard, 1999, p. 427-428). Aussi peut-on dire que la psychanalyse n'est en aucun cas le relais d'idéaux, qu'ils soient les idéaux de la société, les idéaux de l'État, ou de telle idéologie. » Ne reprendre à son compte que la première partie de la proposition dp Freud (<< tâche de la psychanalyse est une cure d'amaigrissement transférentiel » qui la aide le sujet à« se déprendre de ses parents »), sans commenter la seconde, la plus importante car elle commande ce qui la précède (<<...pour devenir membre de la communauté sociale»), cela évite, dans le cas présent, d'affronter la difficulté de savoir comment la psychanalyse peut n'être « en aucun cas le relais des idéaux de la société et des idéolqgies », alors qu'elle soutient le sujet dans son trajet pour

Psychanalyse, sciences sociales, sociétés... Rétrospective sur une enquête

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Ce cadre étant posé, revenons au colloque de mai 1987. Un gros ouvrage en rendit compte, qui comportait les contributions d'une quarantaine d'auteurs, la plupart psychanalystes ou chercheurs en sciences sociales ayant eu une expérience personnelle du divan et

en tout cas tous fortement influencés par la psychanalyse

5.

Notre

propre intervention, reproduite sous la forme d'une postface à cet ouvrage, rendait compte de manière résumée d'un travail6, qui allait être publié dans son intégralité par la suite 7, et qui résultait
« devenir un membre de la communauté sociale ». En d'autres termes, un sujet peut-il être conduit (par la psychanalyse, donc) à être plus pleinement membre de la communauté sociale, tout en jouant sur un mode excluant le discours du Je contre le discours du Nous (Leclaire), ou encore en n'élaborant pas une idéologie non régressive de ladite c'ommunauté, c'est-à-dire « en faisant l'impasse» sur le rapport du sujet aux fictions structurantes qui sont à l'œuvre dans de système de la citoyenneté partagée? En fait, dans le parler-névrose des psychanalystes, « l'idéologie» est souvent assimilée au symptôme d'une sorte d'endogamie familiale prolongée dans le social. Elle est alors volontiers ramenée, par exemple, aux caricatures confusionnantes et souvent tragiques du paternalisme, produites autour de tous les petits pères des peuples. Or, le « stalinisme », en l'occurrence, apparaît moins comme la saturation de l'espace social par une idéologie dont l'avenir de la société serait l'objet, que comme l'effet d'une vacuité à propos du lien entre le pouvoir politique et la société civile. Est mise en scène alors la prothèse d'une imagerie enfantine de l'autorité qui représente ses pouvoirs comme une transposition régressive de ceux ayant cours dans l'ordre familial. On retrouve régulièrement d'ailleurs un tel type de figure de l'autorité, dans les pays soumis à une épreuve de déliais on par un embargo international qui efface la société civile de sa relation avec le monde extérieur et l'affaiblit biologiquement. À ramener l'idéologie à ses formes les plus régressives, les moins complexes, on manque cette autre question, vraiment incontournable, universelle, et hautement pertinente du point de vue de la conception freudienne de la subjectivation humaine: celle du mouvement d'ensemble de la culture par lequel l'exogamie familiale est mise au service J.'une endogamie sociale, d'une solidarisation, dans l'alliance et la coopération, de rapports communautaires qui ne sont justement pas structurés sur le mode familial. Cette prévalence de la loi de la société sur la loi de la famille et ses dérivés, constitue le fond idéologique de la loi humaine en quoi se résume en particulier la portée anthropologique du « complexe d'Œdipe ». 5. Le père - métaphore paternelle et fonction du père: l'interdit, la filiation, la transmission, préface de Marc Augé, Paris, Denoël, 1989. 6. Michèle BERTRAND, Bernard DORA « Psychanalyse et sciences sociales Y, (l'influence de la psychanalyse dans la pratique de recherche des sciences de l'homme et de la société) », rapport pour la MIRE, 1987. 7. Michèle BERTRAND, Bernard DORA Psychanalyse et sciences Sociales, Y, Paris, La Découverte, 1989.

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Michèle BERTRAND, Bernard DORAY

d'une enquête croisée: auprès des chercheurs en sciences sociales influencés par la psychanalyse et auprès des psychanalystes versés dans les sciences sociales. QueUes étaient alors nos premières conclusions concernant les chercheurs? Nous avions décrit cinq «chemins de la recherche» qui traversaient ces zones de bordures et de recouvrements entre la
psychanalyse et les sciences sociales. Le premier, en un sens le plus simple à identifier, mobilisait des chercheurs venus de la philosophie, de 1'histoire, de la littérature. C'est le chemin de la fr~udologie et de l'histoire contextualisée des idées psychanalytiques. « L'œuvre de Freud et de ses successeursconstituepour eux un corpus qui peut donner lieu à des travaux historiqueset épistémologiques.Quels sont les référenceset les antécédents,les nl0dèleset concepts puisés dans le savoir de l'époque, par quoi s'en distingue-t-il ? Quelles sont les différentes phases de constitution de 1'œuvre, sa cohérence et ses
ambiguïtés, la diversité des interprétations et lectures qui en sont faites? »

Le second chemin était plus large, n1ais il se laissait moins immédiatement emprunter. Nous le comparions à un filet tendu audessus de la découv"erte freudienne. C'est celui des démarches cliniques en sciences humaines qui s'inspirent de la psychanalyse:
« Un semblant de continuité est posé, là où le subjectif fait brèche dans le social, mais on n'est pas dupe de l'artifice. On le revendique mênle comme tel: manière d'indiquer peut-être qu'il s'agit nl0ins d'un véritable socle théorique, que d'un tissu de correspondances palliatives, entre les formes psychiques et sociales. »

Les chercheurs qui l'emp~ntaient travaillaient sur des thèmes éventuellement bien différents, mais leurs démarches avaient néanmoins un air de famille. Elles avaient en commun de tenter de restituer la continuité des processus, en prenant pleinement en c'ompte cette constatation peu discutable que si, selon l'adage durkheimien, « le social renvoie au social », cela passe cependant par un moment subjectif. Cette attitude nous apparaissait souvent être le fait de chercheurs qui ne reculaient pas devant la prise en compte méthodologique de la complexité réelle de leur objet (entretiens approfondis, approches biographiques, tén10ignages : toutes formes d'investissement de leur objet qui sollicitent l'intersubjectivité). Ils étaient de ce fait directeInent confrontés à ce que le psychique offre

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