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PSYCHANALYSE ET DECOLONISATION

224 pages
Cent ans après la naissance d'Octave Mannoni, cinquante ans après la publication de Psychologie de la colonisation , à l'heure où les effets incalculables de la colonisation sur les individus surgissent sous forme de violences sociales, troubles de l'identité , acculturation, des psychanalystes, philosophes, politologues, écrivains de toute origine, ont ouvert un questionnement nouveau sur les conséquences de la colonisation et la décolonisation.
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PSYCHANALYSE ET
DÉCOLONISA TION
Hommage à Octave Mannoni

Collection Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveilla créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions

L'espace africain. Double regard d'un p~;ychanalyste occidental et d'un dramaturge africain, CLAUDEBRODEUR. Bisexualité et littérature. Autour de D.H. Lawrence et de Virginia 'M)(}lf.
FRËI>ÉRIC MONNEYRON.

De la culture à la pulsion, JOELBIRMAN. Les névroses toxiques et traumatique:J', DAVIDMALDAVSKY. La symbolique de ['acte criminel. Une approche psychanalytique,
BENCHEJKH.

EZ.E.

Psychanalyse

et société

postl1wderne,

ROLAND BRUNNER.

Les aléas de la confiance, ADAM FRANCK TYAR. Le 111l1sculin, HORACIO AMJGORENA ET FRËI>ÉRICMONNEYRON (OOs).

Don Juan et Hamlet. Une étude p.rychanalytique. A. LEFEVRE Les nouvelles figures métapsychologiques de Nicolas Abraham et Maria Torok, FABIOLANDA. Bela Grunberger. Un p.rrychanalystedans le siècle, COlLEcnF. Névrose ou psychose..., MARIE-NoeLLEDANJou. La sexualité dans les .rCÎences hU111llines,MARIAANr>RÉA LOYOLA

(Ç) L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8078-0

Sous la direction d'Anny Combrichon
Avec la collaboration de Véronique Collomb

PS Y CHAN AL YSE ET DÉCOLONISATION

Hommage à Octave Mannoni

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

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L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA my

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Dr Pierre SADOUL, psychiatre auteur des caricatures illustrant le colloque.

Pour décoloniser la psychanalyse
Par la pluralité des prises de positions, documents, commentaires et anecdotes, par la variété des points de vues et témoignages souvent contrastés, voire contradictoires, cet hommage à Octave Mannoni est certainement un document utile pour esquisser le portrait d'une des figures les plus libres, subversives et iconoclastes de ces dernières années. Anny Combrichon a eu le mérite de réunir des textes pertinents pour rendre hommage à la pensée philosophique et politique, aux perspectives anthropologiques et à l'exercice analytique d'Octave Mannoni. Je suis heureux de les accueillir dans le cadre de cette collection. Cet ensemble de documents me paraît aussi indispensable pour comprendre les flux et reflux d'O.Mannoni vis-à-vis des positions lacaniennes, outil précieux à l'égard du devoir de mémoire et de la transmission de la psychanalyse. Emergent de ce panorama la figure énigmatique de Lacan et les ingrédients annonçant avec fracas les conflits de filiation, de pouvoir et d'intérêts qui éclateront et qui ne cessent de se répéter.
Jean Nadal.

Introduction
La débâcle du Tiers monde, les grandes désillusions de la décolonisation marquent l'actualité en ses points cardinaux et entraînent le refoulement de la mémoire collective, avec ses effets dans le lien social, suscitant haine, inégalités du savoir, perte de l'identité culturelle sur fond de discours de maîtrise et exclusion du sujet. Hannah Arendt avait pensé l'expansion coloniale de l'Europe comme état d'exception externe, prélude et prémonition des régimes totalitaires européens (Revue Esprit, juin 1980-1985, entretiens de H.Arendt avec Gunther Gaus). O.Mannoni a pu en appréhender, à partir de son expérience malgache (il fut pendant 25 ans professeur de philosophie à Madagascar), quelques mécanismes psychopathologiques dans son livre Psychologie de la colonisation paru en 1950, réédité en 1998, éditions Denoël, sous le titre Le racisme revisité. Un premier colloque en "hommage à Octave Mannoni et le désir colonial" s'est tenu à Antananarivo en décembre 1997, organisé par le Dr Jean-François Reverzy et Serge Rodin, cinquante ans après les émeutes malgaches populaires, très durement réprimées par l'armée française, pour lesquelles O.Mannoni prit des positions nettement anticolonialistes et fut révoqué de ses fonctions. L'UNESCO, lieu symbolique, accueillit en février 1998 ce
colloque élargi "Hommage à Octave Mannoni

- Psychanalyse

et

décolonisation", suscité par des psychanalystes de tout groupe. Il a réuni psychanalystes, écrivains, philosophes et politologues, originaires de tous continents et territoires des anciens colonisés et colonisateurs. Le véritable hommage rendu à une pensée est de la reconnaître, la critiquer, de s'en dessaisir et de la mêler à d'autres pensées, dans un tissage vivifiant pour que l'impensé surgisse. L'historique de la psychologie coloniale et de la psychiatrie coloniale, l'évaluation des marques psychiques de la colonisation et de la décolonisation, le repérage, l'émergence d'une pensée nouvelle au sein des cultures post coloniales, dans une confrontation à l'identité et à la croyance, ont été tracés au cours de 7

ces échanges dans un souci de lier histoire sociale et expérience psychanalytique, pensée analytique et pensée politique, dans le respect d'une éthique et des Droits de l'Homme. Maud Mannoni, compagne attentive et fidèle d'Octave Mannoni, psychanalyste remarquable, toujours en lutte contre les colonialismes de toute espèce, a soutenu ce projet, joyeuse de voir son accomplissement. Sa mort brutale peu de temps après ce colloque nous invite à réunir dans un hommage commun Maud et Octave Mannoni, pionniers et veilleurs infatigables (elle signa en 1960 aux côtés de Pierre Vidal-Naquet le manifeste des 121, sur le droit à l'insoumission darts la guerre d'Algérie), avec les armes de l'intelligence, de l'humour, portés par une parole et une écriture d'une psychanalyse qui ne se paye pas de mots. Anny Combrichon.

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Octave Mannoni "Le Blanc est comme un esclave qui serait devenu roi par erreur ou autrement"

Ce n'est pas assez, dit le Blanc, que le boeuf porte sa bosse Quand il est, dans la forêt, du bon bois pour faire un joug, Ce n'est pas assez, dit le Blanc, d'une piste entre les herbes Maintenant que deux bons boeufs, grâce au joug, vont de tront.

Deux attelages bientôt s'affrontent dans le passage, Cette route, .dit le Blanc, n'est pas large encore assez. Et puis il voudra des ponts. Celui qui touche aux usages, Quand ce ne serait qu'un peu, doit forcément tout changer. Mais le Blanc ne le sait pas, et nous n'entrevoyons guère Quand il sera satisfait. A midi le Blanc s'assoit à l'ombre, au sud de la case, On lui présente à manger mais lui le voilà qui boit. Il fait toujours autre chose que ce que l'on pourrait croire. Après le riz et le poulet, il ouvre encore des boîtes. Quand on pense qu'il est rassasié, il recommence à boire. Il ne peut plus avaler ni liquide ni solide, mais ce n'est pas assez: Il faut qu'il avale encore de la fumée, Et jamais Il ne peut rester tranquille, heureux, sous le jour divin. Le voilà debout de nouveau, inquiet, qui s'agite et se démène. Si bien qu'il est impossible absolument de prédire Quand il sera satisfait. Le Blanc nous dit qu'il a un pays à lui, au-delà de l'eau. Un pays grand et puissant, où tous les hommes sont des Blancs. Nous ne savons qu'en penser. Les hommes qui ont un pays, en effet, 11

Et qui sont sensés et riches, ne vont pas chez les étrangers Où nul n'est obligé de les croire ni de les prendre en considération. Et ceux qui ont des hommes de leur sang ne s'en vont pas chez les autres tribus. Sans grande nécessité, de peur que leurs manières Ne soient mal interprétées et critiquées du matin au soir. Mais moi, je crois que le pays des Blancs n'est pas assez grand, Car qui peut dire ce qui est assez pour le Blanc? Quand on va chez les étrangers, si ce n'est pas pendant la nuit, Tout nu, en se cachant, comme fait le voleur de boeufs, Quand on va chez les étrangers, fût-ce chez les tribus inférieures Qui n'ont pour tout bien que la graisse dont on se frotte la peau, On prend une attitude réservée, on évite les mouvements brusques On ne crie pas, on ne parle pas à tort et à travers. Sinon Le mieux qui puisse arriver c'est que les hommes se détournent, Et puis que les femmes se mettent à rire, enfin que les petits enfants Restent seuls à escorter l'étranger et lui donnent Un surnom désobligeant. Mais au contraire On fait les salutations d'usages. On ne pose pas de questions. Et quand les hôtes veulent bien s'enquérir, on déclare avec précision Ce qu'on désire. Un gîte pour la nuit, du riz, des boeufs égarés, Une femme ou de l'aide dans des circonstances difficiles. Et l'homme bien avisé qui sait attendre et se taire Ne s'en retourne pas avec un refus ou des humiliations. De lui on déclare qu'il doit être le chef de sa tribu Posséder beaucoup de boeufs ou de champs de manioc Et connaître la sagesse des hommes d'autrefois, Ce qui n'est pas donné à chacun. Mais le Blanc ne sait pas que toute chose a besoin de temps. S'il voit des fruits qui ne sont pas mûrs, il en est fâché visiblement. Ce que nous considérons comme le comble de la sottise. Il ne sait ni faire les salutations, ni attendre les questions. Il met tout le monde dans l'embarras sans avoir l'air gêné luimême. Ce qui est le comble de la mauvaise éducation. Cependant, s'il disait ce qu'il désire on le lui donnerait volontiers 12

Afin qu'il s'en aille satisfait, ce qui serait agréable pour tous. Mais il ne peut pas le dire, parce qu'il ne connaît pas le mot assez Qui est la parole des sages et des vieillards expérimentés. Il est comme les enfants qui veulent tout, mais les enfants N'ont pas de mémoire et oublient au fur et à mesure tandis que le Blanc A une sorte de persévérance à sa manière, A laquelle nous ne comprenons rien. Le, Blanc achète une tortue, et il ne sait ni la tuer ni la faire cuire, Il demande des noix de coco, et il ne sait pas les ouvrir, Il demande des choses, et il n'en prend pas. Il voulait seulement les voir - alors on ne sait plus que penser. Il veut voir les caïmans du gué, mais il ne voit pas ce qu'on lui montre. Et les caïmans s'en vont sans bruit. Le Blanc Ne sait ni regarder, ni se taire, ni se cacher. En vérité sa description ne finirait pas, Après cela, pour se faire valoir, il veut nous étonner, Ce qui est, de l'avis de tous, la pire façon de se faire valoir. Plonger les gens dans l'étonnement ne leur a jamais fait plaisir. Il nous montre une boîte d'où sort une musique de Blanc. Ce qui nous fait rire et fait peur aux petits enfants. Mais cela n'accroît pas la considération que nous avons pour lui. Il y a bien des choses étonnantes dans le monde et hors du monde, Plus étonnantes qu'une musique, mais la plus étonnante De toutes, à mon avis, c'est le Blanc. Maintenant que je l'ai assez décrit, je vais vous dire ce que je pense de lui. Le Blanc est comme un esclave qui serait devenu roi Par erreur ou autrement, Il ne veut pas se séparer de son parasol ni de son porte-lance De peur, s'il est sans escorte qu'on le prenne pour ce qu'il est, Il commande d'une voix forte, parce qu'il a peur qu'on n'obéisse pas. Il commande du matin au soir mais n'a pas le discernement Qui fait les vrais rois, et ses ordres fatiguent son peuple Sans qu'on en voie rien sortir de bon. 13

Il entreprend de pénibles travaux et oublie le riz de l'année, Il essaie ce qu'on n'a jamais essayé, ce qui est plein de danger, Il goûte aux nourritures nouvelles, ce qui dégrade. Tandis que le vrai roi vit, siège, regarde son peuple, On ne l'entend jamais commander et pourtant Chacun l'honore et cherche à lui être agréable, Il ne s'écarte pas des coutumes, et chacun respecte les coutumes Ce qui est le plus sûr moyen de rendre le pays prospère. S'il y a une difficulté, il écoute tous les avis et ne dit pas le sien, Ce qui montre son indiscutable supériorité. Il est un exemple. On se tourne vers lui et l'on comprend. On ne se tourne vers lui et l'on prend courage, Il sait garder son coeur en paix, et le pays jouit de la paix. Il n'a pas besoin de choses extraordinaires pour attirer l'attention, Parce qu'il est le roi. Mais le Blanc A une autre conception de la sagesse et de l'autorité. Il ne connaît pas de règle à respecter, signe qu'il est né esclave. Car l'esclave qui n'a plus ni pays ni tribu A perdu ses coutumes et ne peut pas prendre celles du maître. Il peut manger ce qui est impur et faire ce qui ne se fait pas Sans que cela tire aucunement à conséquence. Car il est esclave, Et s'il avait droit de commander, il serait comme un entant qui joue à être roi. Et qui de nous, ô gens sensés, n'aurait honte De s'abaisser à ce jeu? Les hommes d'autrefois, mes amis, nous ont laissé un monde en ordre. Ils ont vaincu les ennemis et apaisent les esprits. Ils ont tracé des chemins, levé des pierres, instauré des cérémonies. Ils ont fixé des interdits et donné des autorisations, Ils étaient sages et discernaient ce qui est pur et ce qui est impur, Chose que l'homme livré à lui-même ne découvre pas facilement. Et. du fond de leurs tombeaux, c'est eux encore qui nous donnent Ces deux biens suprêmes: la paix et la fécondité, Le boeuf a reçu sa bosse à porter, et l'homme un souci Justement proportionné à sa force. Une soif Proportionnée au creux que font les deux paumes, une faim Qu'on apaise facilement, quand l'année du moins a été bonne. 14

Tel est l'enseignement des époques révolues, Mais le Blanc ne le sait pas, et s'il change la charge du boeuf, Le souci de l'homme, sa soif et sa faim, qu'allons-nous devenir? Nous ne deviendrons pas Blancs. Alors nous serons esclaves, Car il devient nécessairement esclave, celui qui laisse se perdre Les coutumes de sa tribu. Tananarive, 1936 Poème lu par Julien Mannoni, petit-fils d'Octave Mannoni, en introduction au colloque, publié dans Les Temps Modernes, novembre 1991.

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Jean-François

de SAUVERZAC

Octave Mannoni

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Un petit jeu facile consiste à chercher à identifier un auteur par le puzzle des titres de ses ouvrages. En ce qui concerne Octave Mannoni, il est certainement indicatif. The decolonization of myself. Programme qui peut déjà passer pour synonyme d'entreprise analytique et qui se dit volontairement dans une langue étrangère, une langue de colons par excellence, l'anglais, ceci dit sans irrévérence. Et comment échapper à la tentation d'enchaîner: "Je sais bien... mais quand même" à Ca n'empêche pas d'exister. L'un et l'autre titre ne sont pas les indices d'un scepticisme, mais le rappel de la vigilance critique, qu'elle soit du psychanalyste, du philosophe ou tout simplement de l'esprit. L'ellipse voulue dans le second titre, "ça n'empêche pas d'exister", ouvre à autre chose qu'au pragmatisme de Charcot lançant à Freud: "la théorie, c'est beau, mais ça n'empêche pas d'exister". Bien sûr, Octave Mannoni, ennemi du dogmatisme, fait ainsi écho à des formules comme celle d'Aristote contre Platon: "Platon est mon ami mais la vérité l'est plus encore". Le titre d'O.Mannoni dit aussi que l'inconscient n'empêche pas d'exister. A entendre comme on voudra. Octave Mannoni ne savait pas être psychanalyste et philosophe autrement qu'avec esprit. Or l'esprit, on le sait, ça ne se transmet pas, ça ne s'apprend pas, même pas sur un divan, quoi que l'effet d'une cure analytique puisse se manifester dans l'humour que l'on a gagné sur soi-même. Je crois que la lecture des ouvrages d'Octave Mannoni convainc de ceci que non seulement il avait de l'esprit mais qu'il était un esprit avant même d'être philosophe, psychanalyste, amoureux de la poésie et curieux de toutes les manifestations de l'esprit humain et de l'inconscient dans les formes que nous en révèlent l'observation ethnographique et la recherche anthropologique. Rien sans doute ne caractérise mieux la finesse de son style de pensée, de démarche intellectuelle que la pratique de ce qu'il appelle dans Clefs pour l'imaginaire la "phénoménologie freudienne", laquelle n'a rien de commun avec celle des philosophes mais consiste à "présenter des exemples de façon, pour ainsi dire, qu'ils s'interprètent les uns par les autres". Si l'on y réfléchit bien, toutes les pages qu'il consacre dans Le Racisme revisité à ce qu'il interprète comme dépendance symbolique du colonisé au colonisateur proviennent d'abord un étonnement (Un si vif étonnement) devant le comique d'une 19

situation - et l'on sait quel scrutateur du théâtre fut O.Mannoni. C'est un rire qui, me semble-t-il, servit d'amorce à ce questionnement inaugural d'Octave Mannoni: Comment se fait-il que l'autre, qui pourrait se sentir en dette vis-à-vis de moi, loin de se montrer reconnaissant ou débiteur, en tire occasion de multiplier ses demandes et de me faire obligation d'y répondre? Car c'est bien ainsi que débute sa réflexion sur cette attitude énigmatique pour lui, occidental, dans le comportement des Malgaches. Comment ne pas remarquer après coup que ce qu'il découvre dans le domaine anthropologique ressemble singulièrement à cette situation qui fait l'ordinaire des psychanalystes et qu'ils appellent le transfert? Non seulement l'analysant demande, mais il demande sans merci, entendez: sans pitié. Et Octave Mannoni le notait, le psychanalyste installé, rivé à la place d'objet par l'analysant est dans certaines cures, confronté à un sentiment intérieur profond et pénible de déshumanisation. Il se trouve - et sans doute faut-il en remercier le hasard qu'Octave Mannoni n'aborde pas entièrement la question du rapport à l'autre dans cet ouvrage avec une grille psychanalytique, bien qu'il ait recours à la notion de projection et qu'il intègre dans son enquête l'analyse de rêves. Car s'il avait cherché alors à "coller" davantage à un modèle interprétatif peut-être serait-il tombé dans ce que les anthropologues n'ont pas manqué de reprocher au Freud de Totem et tabou: la réduction "sauvage" du collectif, du social à l'individuel et au psychologique. C'est bien plutôt l'inverse qui se produit dans l'approche d'Octave Mannoni. Il est d'emblée curieux de la dimension collective, anthropologique. L'autre auquel il a affaire n'est pas celui que falsifient la projection et le fantasme du Blanc, du colon. C'est un autre dans lequel il cherche à repérer la dimension sociale, culturelle, collective. Il ne se laisse pas arrêter ou fasciner par la différence de l'autre, il y cherche les principes d'une structure. C'est en quoi philosophe, analyste en formation à l'époque, Octave Mannoni a d'emblée une approche qui se distingue de celles, morales, psychologisantes, idéologiques et toutes bien pensantes, qui veulent traquer le racisme sans faire l'analyse du contenu de la différence. Je me suis permis de faire remarquer que la situation décrite par O.Mannoni rappelle celle du transfert en analyse. Analogie n'est pas identité. Pourtant, le parallèle mérite sans doute d'être maintenu en partie. Car le Blanc, le colon apparaît dans sa 20

description comme un sujet supposé savoir, supposé au moins détenir et retenir le savoir. Et la différence ne s'est-elle jamais marquée ailleurs que dans la suprématie d'un supposé savoir qui se donnait le nom de civilisation, apportant avec la technique la bonne parole, la seule. La différence ne se situe pas alors entre ceux qui se trouvent en situation de demande, analysant ou colonisé, mais entre la croyance du colon et la position de l'analyste à l'égard de ce supposé savoir. Car le colon est assez sot pour croire qu'il sait, qu'il a le savoir. Et sa fermeture à l'autre ne tient peut-être pas seulement à ce qu'il projette sur l'autre de ce qu'il refuse en luimême mais à sa croyance en son propre savoir. L'occidental, se supposant le savoir à lui-même, comment peut-il y trouver ne fûtce qu'une petite place pour y admettre l'autre? Le malentendu universel s'est si peu dissipé, depuis l'illusion de Christophe Colomb que Freud dénonçait comme telle, qu'il s'est inexorablement répété dans la bonne conscience des premiers anthropologues. Lévy-Bruhl ne trouvant pas de place dans le savoir constitué pour l'autre lui attribue un brevet d'exclusion avec la mentalité prélogique. Mais B.Malinowski, que l'on ne songerait pas à soupçonner de racisme, pense et affirme avec le plus grand sérieux que les Trobriandais, puisqu'ils invoquent la paternité des esprits ignorent tout du rôle de l'homme dans la procréation. Qu'importe le fantasme personnel de Malinowski en la circonstance, on ne peut se contenter comme le prétendait LéviStrauss à propos d'un autre anthropologue de dire qu'alors il est victime de sa naïveté, qu'il prend pour argent comptant le discours des indigènes. Au contraire, comme l'a fait observer en passant Lacan, c'est Malinowski lui-même qui passe à côté du symbolique, qui ne voit pas la dimension symbolique qui préside partout à la génération et qui explique très bien que l'on attribue à l'être humain une paternité spirituelle exactement comme dans les contes, les fées se penchent sur le berceau de l'enfant. Si le modèle de la situation analytique peut éclairer la relation du colonisé au colon, c'est dans la mesure où, ainsi que J'affirmait Lacan, "le transfert, c'est de l'amour qui s'adresse au savoir". L'amour demande du signifiant, dit-il et il veut obtenir des signes d'amour. Or si dans le cas de l'analysant et du colonisé la demande, bien entendu, n'est pas produite mais induite par le transfert, si elle existait auparavant, la différence des deux situations se lit, me semble-t-il, clairement dans l'ouvrage d'Octave 21

Mannoni. L'étrangeté, pour Octave Mannoni, et il hésite à conclure sur ce point, est qu'il pense bien observer non pas une dépendance mais un désir, une volonté de dépendre chez les Malgaches. C'est précisément là que la dimension symbolique montre le bout du nez. Comme le pressent O. Mannoni, cette volonté de dépendre de l'autre, du Blanc, et de lui faire en quelque sorte obligation d'y répondre ne peut s'expliquer par quelque trait propre à une mentalité, quelque disposition naturelle des indigènes. De ce point de vue, on ne peut même pas dire que la relation de domination, de colonisation induit un effet, elle rencontre une structure symbolique préexistante, du moins est-ce l'hypothèse que l'on peut formuler aujourd'hui en relisant le texte d'O.Mannoni à la lumière de ceux de M. Mauss, de Radcliffe-Brown et de Lévi-Strauss. Le Blanc est venu coïncider avec une place sacrée, symbolique, celle des ancêtres, celle des morts. La réflexion d'O.Mannoni sur le besoin de dépendance qu'il prête aux Malgaches se fonde sur cette différence qu'il repère admirablement: "l'Européen croit à la mort, les Malgaches croient aux morts." Nombre de ses réflexions l'attestent, le Blanc, le colonisateur vient se ranger du côté de ces ancêtres, de ces morts qui sont à Madagascar le principe véritable de l'autorité et de la fécondité. L'hypothèse à laquelle tient O.Mannoni peut nous paraître fragile lui qui fait opposer l'Européen œdipien, le petit garçon sûr d'occuper un jour la place de son père, au Malgache qui ne voudrait que se rassurer par son besoin de dépendance et témoigner ainsi que lui ne sera jamais qu'un fils. L'hypothèse est d'autant plus fragile qu'après tout, l'obsessionnel européen est l'exemple même de celui qui ne peut que rester un fils. Mais l'important n'est pas là. Ce que découvre O.Mannoni- et qu'il formule dans une terminologie psychanalytique et psychologique c'est que le mort, l'ancêtre est le signifiant par excellence: autorité et fécondité, dit-il, caractères du Nom du Père dans l'œuvre de Lacan, père qui tient son autorité de lui-même, d'avoir le phallus, c'est-à-dire et la parole et le pouvoir fécondant. Je crois que O. Mannoni le dit sans le savoir: il ne s'agit pas d'un besoin psychologique d'être rassuré, il s'agit pour l'indigène de maintenir l'ordre symbolique, dont la dépendance n'est qu'un effet, qu'un signe sur lequel l'occidental a pu se méprendre. Il s'agit de maintenir l'efficience de l'ordre symbolique, et c'est pourquoi une intervention bienfaisante d'un Blanc va se trouver logée dans cet ordre et induire des attitudes dont le sens peut lui échapper. 22