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Psychanalyse et empathie

De
244 pages
La transversalité de la psychanalyse témoigne avec les neurosciences et le sociopolitique de « l'intelligence du corps » mise en forme par la notion d'empathie qui porte en elle-même la limite du soi et de l'autre, du singulier et du collectif. Peut-on parler du corps, ou des corps définis, dont la diversité des approches relationnelles interroge la sensibilité ? Si la conception de l'archaïcité fait sortir d'un dualisme psyché/matière, de quelle sensibilité s'agit-il ? Les auteurs se retrouvent autour des concepts qui animent le Collège International de Psychanalyse et d'Anthropologie (CIPA).
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PSYCHANALYSE ET EMPATHIE
Psychanalyse, Neurosciences et Sociopolitique Psychanalyse et Civilisations
Collection dirigée par Jean Nadal

L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que
démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru,
par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer
les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre
le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation.
Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations
tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil
la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la
théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans
une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et
préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique
de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions

Roland BRUNNER, Freud et Rome, 2011.
Renaud DE PORTZAMPARC, La Folie d’Artaud, 2011.
Harry STROEKEN, Rêves et rêveries, 2010
Madeleine GUIFFES, Lier, délier, la parole et l’écrit, 2010.
Prado de OLIVEIRA, Les meilleurs amis de la psychanalyse, 2010.
J.-L. SUDRES (dir.), Exclusions et art-thérapie, 2010.
Albert LE DORZE, Humanisme et psy : la rupture ?, 2010.
Édouard de PERROT, Cent milliards de neurones en quête d’auteur.
Aux origines de la pensée, 2010.
Jean-Paul DESCOMBEY, Robert Schumann. Quand la musique
œuvre contre la douleur. Une approche psychanalytique, 2010.
Serafino MALAGUERNA, L’Anorexie face au miroir. Le déclin de la
fonction paternelle, 2010.
Larissa SOARES ORNELLAS FARIAS, La mélancolie au féminin.
Les rapports mère-fille en lumière, 2009.
Alain LEFEVRE, Les lesbiennes, une bande de femmes. Réalité ou
mythe ?, 2009.
Richard ABIBON, Les Toiles des rêves. Art, mythes et inconscient,
2009.
Jacy ARDITI-ALAZRAKI, Un certain savoir sur la psychose.
Virginie Woolf, Herman Melville, Vincent van Gogh, 2009.
Esmat TORKGHASHGHAEI, L’univers apocalyptique des sectes.
Une approche pluridisciplinaire, 2009.
Pascal HACHET, Le mensonge indispensable. Du trauma social au
mythe, 2009. Sous la direction de
Marie-Laure DIMON
LES « RENCONTRES-DEBAT » DU CIPA
PSYCHANALYSE ET EMPATHIE
Psychanalyse, Neurosciences et Sociopolitique
Michel BROUTA
Emmanuel D1ET
Marie-Laure DIMON
Bruno FALISSARD
Annie FRANCK
Vincent de GAULEJAC
Christine GIOJA BRUNERIE
Edith LECOURT
Louis MOREAU de BELLAING
Peggy NORDMANN
Myriam REVAULT d'ALLONNES
Monique SELZ
Jean-Jacques WEISBUCH
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L’organisation de cet ouvrage
a été réalisée
par Marie-Laure Dimon
en collaboration avec
Christine Gioja Brunerie
et le concours de
Michel Brouta
Anne-Lise Diet
Judith Mesguis
Louis Moreau de Bellaing
















© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54144-3
EAN : 9782296541443 SOMMAIRE
INTRODUCTION
Devenirs de l’Empathie
Psychanalyse, neurosciences et sociopolitique : 7
Marie-Laure Dimon
EMPATHIE, PSYCHANALYSE ET NEUROSCIENCES
L’empathie en séance d’analyse 19
Michel Brouta
L’analyse de groupe et les modalités de communication entre
psychés 31
Edith Lecourt
Cerveau et psychanalyse : tentative de réconciliation 45
Bruno Falissard
Empathie : origine, fonction et développement chez l’homme 65
Jean-Jacques Weisbuch
LES MOUVEMENTS EMPATHIQUES DU SOCIOPOLITIQUE
Empathie et conception de la pitié chez Rousseau 95
Louis Moreau de Bellaing
Le théâtre de la compassion 119
Myriam Revault d'Allonnes
EMPATHIE ET CONSCIENCE DE SOI
Pour une éthique de l’empathie 141
Peggy Nordmann
La honte, un nœud sociopsychique 147
Vincent de Gaulejac
La gourmandise : un socle pour l’empathie 163
Monique Selz
HISTOIRES, PSYCHANALYSE ET EMPATHIE
Interpréter, connaître. Réflexions sur
le statut épistémologique de la psychanalyse 197
Emmanuel Diet
Préambule au texte d’Annie Franck 229
Marie-Laure Dimon
Empathie et barbarie dans l’Histoire 231
Annie Franck
CONCLUSION
De l’empathie, peut-on conclure 237
Christine Gioja Brunerie Devenirs de l’Empathie
Psychanalyse, Neurosciences et Sociopolitique
Marie-Laure Dimon
Le Collège International de Psychanalyse et
d’Anthropologie, inscrit dans la filiation freudienne et
attentif aux transformations à l’œuvre dans la société et la
culture, travaille à développer la théorie psychanalytique et la
clinique éclairant les nouvelles formes de subjectivation
avec, au fondement de la spécificité humaine, la notion
anthropologique d’empathie. Cette notion d’empathie a été
développée sous différents aspects dans nos séminaires
« Anthropologie de l’empathie et clinique psychanalytique »
et « Un social possible ? ». Nous avons mis en perspective
les avancées théoriques de l’archaïque et les fines
articulations de la sensorialité avec l’affect qui sont à
l’origine des traces nommées pictogrammes, signifiants
formels, signifiants énigmatiques mais aussi l’impact
esthétique dans la forme du sentir et de la réflexivité. Nous
avons réinterrogé le mouvement de continuité garanti par
l’empathie dans les rencontres primitives de la relation
psyché/monde et ses représentations fantasmatiques et
enfin, considéré que ce lieu dyadique et paradoxal est à la

Psychanalyste, Thérapeute de couple, Présidente du CIPA,
7 source des forces contraires de contact et de séparation à la
fois éminemment singulières et sociales.
En poursuivant cette recherche, le CIPA a organisé une
rencontre-débat en novembre 2009 : « Devenirs de la
Neurotica ? Traces et chair » dans un cadre
pluridisciplinaire où la Psychanalyse, les Neurosciences et
le Sociopolitique interrogent « l’intelligence du corps »
comme lieu d’émergence de la sensibilité et avancent dans
la compréhension d’un « Je/corps/monde », carrefour de
bouleversants impacts émotionnels, de sensations et
d’affects enracinés, à l’insu du sujet, dès sa naissance.
Freud, dans un moment historique de la psychanalyse,
abandonne la Neurotica au profit du fantasme et c’est la
théorie de la séduction qui prend place dans les fantasmes
originaires, préhistoires de l’humanité.
La psychanalyse s’aventure en deçà du trauma
psychique et du refoulement, aux limites de l’impensable,
par une théorie de la vie sensorielle, aux origines de l’affect
et de la représentation. Ce présymbolique est un préalable
de l’empathie qui relate aussi la richesse des mythes
originaires et du traumatisme tant individuel que groupal et
institutionnel. Ces mythes s’inscrivent dans la succession
des générations et, de ce fait, sont inséparables des traces
déposées dans la culture et incitent la singularité d’un
« Je/corps » à transformer les impacts de ces traces, en
expériences individuelle et collective.
A partir de ce débat, nous vous présentons un ouvrage
sur l’Empathie constitué des textes des intervenants et des
collègues qui ont souhaité apporter leurs réflexions. Le
parcours proposé à travers ces différents vertex tente de
saisir la complexité de l’empathie et des mouvements qui
s’en dégagent dans les champs sémantique, social et
historique.
Historiquement, la première théorie sur l’empathie est
une théorie esthétique : Einfühlung de Robert Vischer. Il a
exprimé le caractère sensoriel de l’empathie comme une
8 jonction esthétique avec l’œuvre d’art. La sensation permet
l’identification par la projection affective sur l’objet, « se
sentir dedans », et l’individu est alors affecté dans sa
sensorialité par les formes et leurs contenus. Ensuite, la
théorie de Théodor Lipps a donné à l’empathie une
conception plus élargie l’ouvrant à la philosophie et à la
psychologie par la compréhension de l’expérience
subjective d’autrui.
Mais Freud, tout en reconnaissant la théorie de
Vischer, va plus loin que l’identification. Il pose au cœur de
l’empathie ce qui est étranger à l’autre-semblable, son
inconscient. C’est par l’imitation, par les muscles de son
corps, qu’un individu peut se représenter un autre sans avoir
à le penser, ceci en référence aux traces mnésiques des
gestes déjà produits. Toutefois, Freud demeure ambivalent
vis-à-vis de la notion d’empathie puisqu’il privilégie pour
les analystes, l’étude par l’intellect du fonctionnement du
préconscient. Néanmoins, dans « Totem et tabou » il
considère l’importance de la connaissance de l’inconscient
de l’autre dans un processus culturel. Cette notion
d’empathie dans ses appartenances, inconsciente,
préconsciente et consciente, contribue à donner à l’homme
sa qualité d’être humain.
Michel Brouta décrit « L’empathie en séance
d’analyse » et son émergence dans la cure psychanalytique.
Actuellement, l’analysant demande à l’analyste sa parole.
Cette demande fait appel aux processus les plus primitifs du
transfert et du contre-transfert, au phénomène de contagion
émotionnelle, confusion entre soi et l’autre qui garantit le
sentiment empathique de continuité. Ces processus primitifs
conduisent l’analyste à transformer son écoute dans une
contenance par le regard et par la voix qui contient de
l’autre. Ce mouvement empathique du hors soi vers le en
soi de la psyché amène l’analyste à reconnaître de l’autre en
lui-même et ainsi ses propres perceptions.
9 La psychanalyse, par l’essor des travaux de recherche
sur les bébés, reconnaît la capacité empathique chez
l’humain comme consubstantielle aux interactions mère-
enfant qui, dans les soins maternels, assurent une continuité
environnementale. Les notions d’accordage, de rythmicité,
de miroir corporel requièrent par le processus de « l’entre-
je », selon René Roussillon, que les affects de plaisir et de
déplaisir ne soient pas antagonistes et qu’ils fondent ce
passage du monde de l’intrasubjectivité à celui de
l’intersubjectivité, de l’investissement de soi à
l’investissement de l’autre.
Dans son texte, « L’analyse de groupe et les modalités
de communication entre psychés », Edith Lecourt précise le
terme d’imitation. Celui-ci suppose une distinction entre soi
et autrui dans l’apprentissage individuel comme dans les
relations sociales. Le groupe permet d’appréhender
l’imitation puisqu’il est par essence un « multiplicateur de
stimulations réciproques » et l’empathie s’instaure ainsi
dans le groupe comme qualité et effet d’ensemble. Cet
effet, par sa tonalité stimule les deux registres séparés :
individuel et groupal. Néanmoins, le virtuel remet en cause
la nécessité de la présence physique des individus pour
éprouver de l’empathie. Ce sentiment aura-t-il la force
suffisante d’éloigner l’individu de ses propres sensations au
profit d’affects partagés avec le groupe ?
Les compétences des individus qui sont appareillés
neurologiquement pour capter les émotions et les formes
sensorielles dans la relation la plus élémentaire avec leurs
congénères, font l’objet de nombreuses recherches du côté
des neurosciences comme du côté de la paléontologie et de
l’éthologie.
Bruno Falissard dans son texte « Cerveau et
psychanalyse : tentative de réconciliation » décrit le
fonctionnement d’un cerveau imaginaire et développe un
mode de représentation dynamique qui donne une place
centrale à l’attracteur. Cette approche originale des
10 neurosciences cognitives et des récepteurs sensitifs, des
neurones attracteurs, montre que la notion d’empathie
emploie « des voies associatives implicites appartenant à un
monde de représentations communes ». L’élémentaire
cheminement intime du réseau neuronal d’une personne et
d’une autre évolue en parallèle et sa perception simultanée
déclenche des phénomènes de résonances entre les deux
protagonistes. Selon Daniel Widlöcher, la notion
d’empathie s’applique non pas à une représentation globale
de soi, mais à des éléments associatifs isolés et des
événements de pensée.
La paléontologie et l’éthologie étudient les
phénomènes empathiques entre les différentes espèces.
Freud a précisé que la science a infligé trois grandes
blessures narcissiques à l’humanité et l’homme et l’animal
ont un ancêtre en commun. La théorie de l’évolution de
Darwin apporte actuellement bien des contradictions à
propos de l’animalisation de l’homme. Pascal Picq précise :
«…Toutes les caractéristiques se retrouvent au nœud du
grand arbre du vivant, sans nier pour autant ce qui fait la
spécificité chez l’homme. »
Dans cette contextualité, Jean-Jacques Weisbuch
présente dans « Empathie : origine, fonction et
développement chez l’homme » une étude de l’empathie
qui se différencie de celle des animaux, en indiquant
l’émergence et la mutation d’une conscience de l’Homme
qui passe par la pensée, la langue et la parole en se
symbolisant.
L’homme est un animal de horde, il est aussi un animal
de culture, précise Nathalie Zaltzman. En effet, chaque
psyché humaine est tributaire du social-historique, de ses
mouvements de tissage des représentations qui sont les
amarres culturelles des destins singuliers.
Dans les sociétés démocratiques, l’émotionnel occupe
un espace important sur la scène publique. En effet, les
individus demandent à la politique protection et
11 reconnaissance de leurs souffrances. Les sentiments de
compassion et de pitié permettront-ils d’accueillir et
d’entendre la précarité des destins individuels, les
exclusions sociales et les problèmes identitaires ?
Louis Moreau de Bellaing dans « Empathie et
conception de la pitié chez Rousseau » donne une
historicité à la pitié qui s’enracine dans la religion par le
vocable de charité avant d’être définie à la Révolution par
ele terme de fraternité, puis de solidarité au XIX siècle.
Actuellement dans l’espace social, la compassion
représente ce caractère empathique dans lequel les autres
alter « égaux » peuvent se retrouver de façon momentanée
si la chance ou la malchance s’y prête.
Au moment de la Révolution, c’est le peuple souffrant
qui a attesté de ce sentiment au fondement de la société
démocratique. La philosophie des Lumières et J.-J.
Rousseau avec le contrat social, et l'homme comme être
sensible, a fait de la pitié « la répugnance à voir périr ou
souffrir tout être sensible et particulièrement nos
semblables ». Ce faisant, Rousseau s’appuie sur l’univers
théâtral pour qualifier l’homme d’« animal spectateur ».
Selon Myriam Revault d’Allonnes, dans « le théâtre de
la compassion » le rôle de l’antique tragédie grecque est
une institution. Sa mise en scène du fictif travaille le
politique et différencie les spectateurs de la masse, mettant
en mouvement la capacité de jugement en résonance avec
leur propre jugement. L’espace de fiction théâtrale, miroir
des émotions, transforme les affects en sentiments animant
ainsi la capacité identificatoire du public, ce qui lui évite les
« dérapages de la compassion au compassionnel ».
Notre société de spectacle stimule l’émotionnel dans
l’instant et son intensité provoque l’adhésion à l’événement.
Néanmoins, le spectateur-témoin a besoin de temps et
d’espace pour regarder le visage d’un autre individu et ce
faisant, en commençant à l’imaginer d’avoir, selon
Rousseau, « l’honneur de le penser ». Ce nécessaire écart
12 pour identifier l’autre semblable, laisse émerger un
mouvement empathique – être touché – permettant au
spectateur de s’abstraire de l’autre sans pour autant rompre
avec soi-même et reconnaître dans cet autre un semblable.
La pensée Rousseauiste généralise la pitié en lui
donnant un caractère matriciel et lie l’homme au social.
L’empathie a une valeur humanisant l’individu et l’amène à
contenir en lui-même l’ensemble des autres.
Peggy Nordmann dans « Pour une éthique de
l’empathie » considère l’empathie à la frontière de la
philosophie et de l’éthique. En effet, dans les cas graves
d’inceste et d’incestualité, l’analyste constitue pour l’autre
« un témoin tiercéisant adossé aux autres humains ». Ce
partage d’affects et notamment du sentiment de honte
requiert une part d’implication de l’analyste et crée pour
l’autre un sentiment d’appartenance.
Vincent de Gaulejac précise dans son texte « La honte,
un nœud sociopsychique », que les sentiments sociaux
d’empathie comme de honte ne sont jamais bien loin l’un
de l’autre. La honte, du fait de sa dimension sociale,
maintient l’empathie que ce soit a minima ou comme ultime
contact social et l’anéantit quand ce sentiment est infligé
par un tiers. Les violences humiliantes contribuent à
installer le sentiment de honte au plus profond de l’être et à
altérer son sentiment d’estime de soi, la cohérence de ses
jugements, ses rapports aux autres et à soi-même. Les
violences extrêmes déchirent l’être en soi dans son unité et
la honte ontologique, ultime rempart du social, est un levier
pour chercher la qualité de contact avec autrui dans la
dignité.
L’œuvre de Piera Aulagnier sur l’originaire introduit
un préalable à l’empathie qui se met en forme par la qualité
de contact avec autrui. Cette rencontre inaugurale porte la
trace de la première tétée : « quand l’enfant avale sa
première gorgée de lait, il absorbe le monde ».
L’évènement corporel de satisfaction pulsionnelle,
13 métabolisé et psychisé, fonde le mouvement d’empathie qui
investit par la bouche le hors soi pour prendre en soi les
qualités de l’autre. Monique Selz, dans son texte « La
gourmandise : un socle de l’empathie » considère que le
moi-plaisir est au cœur de l’empathie ; puis le moi ira à la
rencontre de la réalité extérieure par l’alternance de la
demande et de la satisfaction en établissant la séparation :
intérieur et extérieur. La gourmandise fonde l’amour de la
vie et le goût s’intrique avec le désir de l’autre et a besoin
de se communiquer et de se partager.
L’empathie fait débat en psychanalyse. Il y a ceux qui,
selon Daniel Widlöcher, accordent un rôle décisif à la
découverte de l’inconscient, en donnant à cette notion une
fonction thérapeutique. Ainsi, Kohut a souhaité que le soi et
l’empathie deviennent les seuls moyens de connaître la
réalité psychique ; Bion l’éclaire par la capacité de rêverie
maternelle et Winnicott par la préoccupation maternelle. Il
y a ceux, toujours selon Daniel Widlöcher, qui, du point de
vue de la métapsychologie, reconnaissent sa place au même
titre que l’identification et optent pour le repérage de
l’inconscient dans la rupture avec l’empathie.
En continuité avec la théorie freudienne des pulsions,
qui s’est dégagée de la Neurotica, Emmanuel Diet apporte
dans son texte « Interpréter, connaître. Réflexions sur le
statut épistémologique de la psychanalyse » une
argumentation sur l’institution du cadre de la cure
psychanalytique et la précession du contre- transfert. Cette
argumentation propose aussi à l’analyste, à partir d’une
écoute de la réalité psychique et de l’empathie soutenue par
l’identification projective, de trouver dans la règle
d’abstinence « une ascèse qui fait contenance et permet
l’émergence d’une empathie élaborative ».
Dans une approche pluridisciplinaire, la notion
d’empathie apparaît dans son double aspect, singulier et
social. Cette notion s’ouvre sur la capacité identificatoire et
réflexive qui retrouve ce passage de la perception à la
14 sensation. L’empathie initie ce décalé permettant au sujet
de se voir percevant le monde et par là même de se
décentrer de soi-même et ressentir autrui. L’empathie se
perçoit dans des formes de créativités relationnelles, mais
aussi en résonance avec la souffrance d’autrui. Son absence
se fait sentir lorsque l’âpreté des relations humaines et la
violence destructive des liens entrent en jeu pouvant aller
jusqu’au déni d’autrui. Annie Franck, dans un bref résumé
de son intervention, « Empathie et barbarie dans
l’histoire », rend compte de cette insoutenable défection du
sentiment d’humanité dans la succession des générations.
Ces générations portent les « traces ravageantes » de la
défaite humaine qu’un « Je historien », dans le cadre de la
cure analytique, met en forme à partir du trauma de la
rencontre entre sa propre histoire et l’histoire collective.
Cette mise en forme par des éléments pictographiques
ouvre sur une possible fantasmatisation.
L’empathie traverse les différentes strates de la psyché
et sollicite en chacun la conscience de soi indispensable au
processus d’identification projective pour reconnaître de
l’humanité dans son semblable.
Empathie, Psychanalyse
et Neurosciences
L’empathie en séance d’analyse
Michel Brouta
La psychanalyse et ses concepts fondamentaux ont été
mis en place à partir d’une situation en travail, le site
1analytique , qui a été formulée comme cadre, celui de la
cure classique.
Entre deux protagonistes était convenue une règle
fondamentale aux multiples aspects qui concernait en
premier lieu le contenu. La règle fondamentale en était la
verbalisation qui désignait l’activité psychique et la parole
du patient comme seul « objet » authentique et la réponse
interprétative de l’analyste « traduisait » pour le rendre
conscient ce qui était issu du refoulé. Les autres points
importants de cette règle s’appliquaient à une configuration
spatiale impliquant une absence du regard, un temps de
durée de séance, une fréquence des rencontres et, pour finir,
le paiement.
Rappelons que ces premières observations ne prenaient
pas en compte la psychose, l’enfant et la déficience, le
dispositif n’étant pas approprié en ce qui les concernait.

Neuropsychiatre, Psychanalyste, Rouen, membre du CIPA.
1 « Le site analytique et la situation analysante » J.-L. Donnet dans Psychanalyse
neurosciences, cognitivisme, PUF 1996.
19 L’enfant dont parlera Freud par ailleurs se rapporte le
plus souvent à l’infantile. Parfois il y ajoutera un regard sur
des enfants de son entourage.
Freud et ses analysants se sont beaucoup dégagés de
cette situation première, forts des théorisations qu’ils se
sont faites. Ce que ces aventures ont apporté aux
théorisations psychanalytiques n’est pas négligeable, bien
que leurs apports me paraissent variables, et dépendre le
plus fréquemment du lieu et de l’expérimentateur.
De plus, cette situation expérimentale de psychanalyse
est aussi incluse dans une dimension socio-historique. Poser
le même cadre aujourd’hui a-t-il la même valeur
anthropologique ? Le contexte environnemental de sa mise
en place par les protagonistes a beaucoup varié depuis le
siècle dernier. Pourtant, la régularité des séances, leur
fréquence, ou l’installation sur le divan constituent pour
l’observation autant de portes d’entrée dans la mise en route
du processus analytique. J’emploie le terme de processus
pour désigner la rencontre avec ce qui se véhicule au su et à
l’insu de la parole prononcée à savoir, la mise en place de
l’après-coup. C’est l’effet de la mise en forme de cette
parole qui se déploie pendant la séance. Aujourd’hui, il
paraît que du côté du psychanalyste ça parle plus en
séance : certains analystes attribuent ce changement aux
2patients, d’autres à leur âge grand . Mais enfin, j’ai souvent
vu combien le timing, le temps propice, pour une
interprétation était important ; il faut en effet que la
configuration s’y prête.
Si je me laisse aller à des images personnelles du temps
où j’étais analysant et consultait un psychanalyste ou
travaillais avec l’un d’eux, cela m’évoque une
représentation métaphorique liée au piano : certains d’entre
eux ont un registre élevé, d’autres sonnent bien, sonnent
plein et d’autres encore sonnent creux et sec.

2 Vieillir… des psychanalystes parlent, D. Platier Zeitoun, J Polard et J Azoulay
Editions Erès nov. 2009.
20 Je reviens au timing, l’idée n’est pas neuve de
l’interprétation-création : à un moment l’interprétation
advient et il n’est pas rare que l’analysant la donne lui-
même. Je voudrais vous proposer ici une autre version de
cette interprétation-création avec les éléments nouveaux
que la neuropsychanalyse met à notre disposition au cœur
de notre travail. C’est une version imaginaire. L’analyste a
une attention flottante – à mon sens, un très mauvais terme
–, en l’occurrence, il est au calme, je dirais disponible,
ouvert, non captif de la parole de l’analysant, ni de ses
préoccupations personnelles, pas endormi non plus dirait
Winnicott. A un moment, il va parler de ce qui se passe là.
Là, c’est ce que Freud nomme le transfert, les transferts.
Qui parle à ce moment là ? C’est une formulation qui
s’impose aux deux, qui fait tiers, dont chacun prend
connaissance dans la forme introjective de l’insight.
J’en viens à penser que l’autre a fait son effet chez le
psychanalyste avec sa parole et tout ce qui l’accompagne, et
l’analyste a laissé travailler ses perceptions, s’est laissé
contaminer. A un moment il se passe quelque chose dont il
peut, dont il doit rendre compte. C’est là ce qui fera l’objet
focal de ce chapitre.
Il s’agit d’aborder la notion d’empathie, celle dont
3parle Freud en 1921 et que cite Silvain Missonnier , celle
qui permet d’approcher le patient, et permet d’entrevoir son
étrangeté. Mais je vais m’éloigner de cette empathie là, en
la gardant cependant comme repère pour me diriger vers ses
racines. Missonnier qualifie de contagion émotionnelle
cette antériorité préexistant à une distinction de soi et de
l’autre, mais qui cependant fournira les fondements de
l’empathie. De cette contagion émotionnelle, il n’est pas
assez tenu compte de la persistance malgré toutes les
structures psychiques qui viendront se superposer pour
travailler ce matériau de base, matériau subjectif qui nous
baigne.

3 Devenir parent, naître humain, Puf 2009.
21 Nous sommes donc dès ce moment de la gestation où
4 5l’embryon est réceptif aux états émotionnels de la mère .
Nous sommes aussi dans le registre de l’intersubjectivité,
comme nous l’ont fait découvrir les observations du
fonctionnement des groupes, avec les dimensions
6d’accordage de temporalité (même si les évocations en
sont ici un peu rapides.)
Abordons cette question à un niveau encore plus
élémentaire, celui de la neurologie et des systèmes dits des
neurones miroirs, et détaillons tout d’abord ce qui s’y
décrit : du côté psychologique, un ressenti, un co-ressenti ;
du côté neurologique, les récepteurs sensitifs, plutôt co-
informés ou plus exactement co-activés dans un périmètre
de réception fondé sur les sens (nous voyons que ce
périmètre a pu grandement varier, grâce aux techniques de
7la communication, et pour des motifs socio-économiques. )
Pour la vision
La preuve de cette contagion émotionnelle nous en est
8apportée par la co-stimulation des centres de la douleur ,
lors de la perception visuelle du visage douloureux en
direct, mais aussi, et cela a son importance, en différé :
vidéo, photo, image. (Cliniquement, cela se rapproche peut
être des constatations de la contagion des pleurs chez les
bébés et pourquoi pas, de la contagion de l’agitation dans
les pavillons des psychotiques, comme il en existait
autrefois).
Il est à noter, que la perception visuelle du visage de
l’enfant a servi de base à l’établissement d’une échelle

4 Voir pour l’anecdote, « l’histoire du roi » citée par Neyraut, p.17, dans Alter
ego Editions de l’Olivier, 2008.
5 « Le sexuel chez le bébé prémices de l’organisation sexuelle à travers la
première symbolisation » R. Prat, in Le carnet Psy, avril 2010 p 36.
6 Introduction à l’analyse de groupe, E. Lecourt, Erès 2008.
7 L’homme compassionnel de M Revault d’Allonnes, Seuil 2008.
8 « La perception de la douleur d’autrui », N. Danzinger, Abstract neurologie
n°86, mai 2009.
22 d’évaluation de la douleur par l’observateur, afin de guider
sa prise en charge. L’emploi de cette échelle a été étudiée
chez des adultes non-parlants, mais reste peu utilisée, donc,
peut-être est-elle moins pertinente ?
C’est aussi par ce regard porté sur le visage, que va
s’établir toute une perspective de développement, nous y
reviendrons justement pour ce qui concerne la distinction de
l’étranger.
Ce premier niveau de co-stimulation des centres de
réception ne veut pas dire qu’il y ait une participation de la
conscience – elle peut exister – ce qui nous fait
secondairement parler de co-ressenti. Pourtant la neuro-
imagerie montre une co-pré-réponse motrice, par exemple,
une inhibition de la motricité pour la zone correspondante
censément douloureuse. Là aussi, sans réelle réponse
consciente, et sans manifestation externe.
Je rapprocherai encore le fait banalement utilisé de la
visualisation, d’un mouvement montré pour en faciliter son
apprentissage : quelque chose s’activerait-il dans le cerveau
qui rendrait l’exécution du mouvement plus facile ? Si oui
de quelle façon ? Surtout lorsque ce mouvement est
antinaturel, et n’a pour seul but que de servir un objectif de
langage, le billard, le golf, l’arc, la parole.
Pour le son :
La musique, pour laquelle des études de neuro-
imagerie montrent des variations lors de l’écoute de la
musique entre mélomanes et musiciens : chez les seconds,
en plus des aires temporales sont activées les aires pré-
motrices.
L’écoute du langage et sa mémorisation requièrent en
plus des aires de réceptions, l’activation d’une zone
9préfrontale et motrice supplémentaires .

9 « PET study of short term Maintenance of verbal information » J.-A Fiez, The
journal of Neuroscience, January 15 1996 16(2):808-822.
23 Nous sommes donc en mesure de faire remarquer, que
sous le vocable contagion émotionnelle, se place une
communication qui passe par un ou plusieurs canaux, avec
transfert d’informations au centre correspondant. Mais de
plus, elle se prolonge d’une ébauche de réponse motrice,
avec éventuellement rattachée, sa valeur
communicationnelle. Il est possible de rapprocher ici le
10concept d’énaction élaboré par Valéra cité par Green .
Nous voyons ici combien cette description est
sommaire, nous n’avons aucune idée des mécanismes de
quantification et de mesure qui sont utilisées. Pourtant nos
gestes sont extrêmement précis malgré la diversité des
effecteurs sollicités pour produire par exemple : un son
juste, ou atteindre un objectif de quelques millimètres
même à distance.
Après ce détour nous pouvons revenir à la séance.
Notons, que le dispositif de séance essaie autant que
faire se peut d’éloigner ce repère du visage que nous venons
de voir pourtant comme fondamental dans l’organisation
même de notre interrelation.
Cet analyste qui écoute cette parole ne pourrait-il pas
se trouver dans la situation du musicien qui écoute et en
même temps répète ? Ici l’articulation de la parole entendue
entrerait ainsi dans ses programmes d’actions, prêts à
s’accomplir lors d’une situation propice à son
11actualisation . Autrement dit, le discours du patient
s’accompagnerait à chaque instant d’une possibilité de
parole du psychanalyste qui s’énonce à l’occasion d’un
moment propice.
Sans être en mesure d’être très précis sur ce moment
propice, nous pouvons cependant remarquer que
l’interprétation est une parole singulière qui vaut pour les

10 « Cognitivisme neuro sciences psychanalyse : un dialogue difficile » dans
Psychanalyse neurosciences cognitivismes, sous la direction de Agnès
Oppenheimer et Roger Perron, PUF 1996.
11 In Neurosciences et psychanalyse, Odile Jacob 2010 « De la pulsion à
l’action » N. Georgieff.
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