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Psychanalyse et politique

De
221 pages
Comment être sujet de son action, de sa parole, de son histoire quand la notion de sujet en psychanalyse fait débat ? Est-il possible d'associer psychanalyse et politique quand l'objet politique est par essence indéterminé ? Les auteurs de cet ouvrage poursuivent la nécessité de penser le vivre-ensemble et d'envisager la mise en perspective de la dialectique sujet et citoyen, créateurs d'histoire et d'une paradoxale compatibilité.
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Psychanalyse et politique
Sujet et citoyen: incompatibilités?

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Dernières parutions Louis MOREAU DE BELLAING, Le Pouvoir. Légitimation IV, 2009. Marie-Noël GODET, Des psychothérapeutes d'Etat à l'Etat thérapeute,2009. Albert LE DORZE, La politisation de l'ordre sexuel, 2008. Bertrand PlRET (sous la dir.), La haine, l'étranger et la pulsion de mort, 2008. André BROUSELLE, L'oreille musicale du psychanalyste, 2008. Jean-Michel LOUKA, De la notion au concept de transfert de Freud à Lacan, 2008. Lucien BARRERE, Les fantaisie de l'écriture, 2008. Guy AMSELLEM, Romain Gary, les métamorphoses de l'identité, 2008. M. BUCCHINI-GIAMARCHI, Essai de psychanalyse appliquée à soi-même, 2008. A. BARBIER et M. BOUBLl (dir.), Les enjeux de la psychanalyse aujourd'hui,2008. Pierre DELTElL, Justice, un extraordinaire gâchis, 2008. Nuno Miguel PROENÇA, Qu'est-ce que l'objectivation en psychanalyse. Sept lectures de Freud, 2008. Bruno FALISSARD, Cerveau et psychanalyse. Tentative de réconciliation, 2008. Jean-Michel PORRET, Les narcissismes, 2008. Florence PLON, Vivre la perte. L'accompagnement des deuils, 2007. Franca MADIONI, La psychanalyse interroge la phénoménologie. Recherches freudiennes à partir de Brentano, 2007.

Sous la direction de

Marie-Laure DIMON
LES « RENCONTRES-DEBAT}} DU CIP A

Henri-Pierre BASS Franck CHAUMON Emmanuel DIET Marie-Laure DIMON Bernard DORA Y

Olivier DOUVILLE Christine GIOJA BRUNERlE Louis MOREAU de BELLAING Jean PEUCH-LESTRADE Michel PLON

Psychanalyse et politique
Sujet et citoyen: incompatibilités?

L'Harmattan

L.organisation de cet ouvrage a été réalisée par Marie- Laure Dimon en collaboration avec Christine Gioja Brunerie et le concours de Peggy Nordmann Henri-Pierre Bass, conseiller éditorial pour la Collection Psychanalyse et Civilisations

<9L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-09322-5 EAN : 9782296093225

SOMMAIRE

Introduction Marie-Laure Dimon

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SUJET ET CITOYEN:

REGARDS CROISES

Le sujet et la citoyenneté 15 Louis Moreau de Bellaing D'un débat nécessaire parce que sans objet identifié.. ...27 Michel Plon A contre-courant de l'incompatibilité du sujet et du citoyen .37 Jean Peuch-Lestrade

CITOYENNETE

ET FOLIE 55 63

Sujet et/ou citoyen? Franck Chaumon La folie au risque des discours institutionnels Marie-Laure Dimon

DROITS DE L'HOMME RE SYMBOLISATION Au palais du Luxembourg
Bernard Doray

ET CLINIQUE

DE LA ..91

Extraits 2008*

du rapport

de la CCIODH

le 11 juillet 105

Bernard Doray

Entre désymbolisation l'instant
Christine Gioja Brunerie

et résistance:

une clinique de 109

MODERNITE

ET DE SYMBOLISATION
du lien social ? 119 dans le social151

Une mélancolisation Olivier Douville

Perversion hypermoderne, mutations historique et crise de la subjectivation Emmanuel Diet

REMARQUES

CONCLUSIVES
...203

Remarq ues conclusives Henri-Pierre Bass

.

Commission civile internationale d'observation des droits humains.

Introduction
Marie-Laure Dimon* Le Collège International de Psychanalyse et d'Anthropologie repose sur l'idée centrale contenue dans la démarche et la conception freudienne que la psychanalyse est une anthropologie. Cette articulation pose la notion du sujet parlant comme inséparable du social historique, ce qui donne à la dimension du pulsionnel une ouverture indispensable où l'individuel et le collectif s'interpénètrent tout en étant distincts. Ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité, étayer, repenser et élargir la théorie, pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste qui, en protégeant un territoire, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes, à savoir: le social, le politique, le groupe, l'institution et la médiation.. . Cette recherche « Sujet et Citoyen» a commencé, il y a quelques années, par une réflexion sur « La folle illusion de la normalité» menée dans le cadre d'un colloque et poursuivie dans un esprit d'interdisciplinarité à l'occasion d'un séminaire « Un social possible? », séminaire, dans lequel la question du politique a été située au cœur même de la condition humaine et de ses expériences de liberté par les mouvements de rupture avec le passé. L'individu démocrate s'est délié de la religion et de ce fait, il a acquis un nouveau savoir, celui d'un sens « général» dans la conquête de son humanité. Le CIP A a organisé en 2008 deux Rencontres-débat: « Modernité et Désymbolisation » et « Sujet et Citoyen: Incompatibilités ?». Cet ouvrage est donc constitué par les textes des intervenants qui ont exposé leurs travaux et des participants qui, par leurs questions, ont enrichi le débat et accepté ensuite d'écrire un texte. Les écrits recueillis expriment la pensée des auteurs qui, lors de la Rencontre-débat, n'ont cédé en aucune façon aux effets de mode consensuelle. Ils ont conservé
* Psychanalyste, membre du eIP A. 5

toute la vigueur et la passion exprimées dans les interventions pour soutenir leurs différents vertex. Certains auteurs ont choisi d'exprimer l'essentiel de leur pensée en souhaitant approfondir leurs travaux de recherche, d'autres ont préféré une forme plus synthétique et aiguisée ou conceptualiser une clinique dans une rencontre créative qui témoigne de l'investissement de la pulsion de vie et de la médiation, au cœur d'une praxis engagée, aux frontières de la psychanalyse et du politique. Les questions que soulèvent les auteurs par la mise en perspective de la dialectique du sujet et du citoyen au regard d'une possible compatibilité ou pas, révèlent d'abord « ce socle naturaliste» de la Révolution française qui a désigné et exclu les figures de l'oppression. Au nom de cette idéologie, ces hommes et ces femmes ne devaient pas avoir accès à la plénitude de leurs droits. Mais dans la démocratie moderne, ce sont les opinions individuelles et les opinions communes qui se manifestent au niveau des institutions politiques et se mesurent aux principes des droits et de la loi symbolique, nécessitant un lieu d'ancrage à la citoyenneté. Dans une société néo-libérale le discours tenu par le citoyen, l'individu voire l'usager ne se caractérise-t-il pas par excès ou défaut d'ancrage? Ce citoyen/usager rebelle à l'inconscient qui, de fait, ne veut rien en savoir, clôture son moi pour être maître chez lui et se coupe de son pulsionnel. Il élimine les tensions au profit des clivages, choisissant un« prêt à penser» qui dénie les conflits pour laisser apparaître les antagonismes et se livre ainsi au travail silencieux du négatif, à la violence première de la culture. Les champs du sujet et du citoyen sont alors radicalement différents et hétérogènes. Cependant, il est nécessaire de s'interroger sur les identifications, sur leur « quasi innéité» au semblable qui, avec « le discours de l'ensemble », créent un pont entre le sujet de la subjectivité et le registre politique. En effet, le sujet et le citoyen sont créateurs d'histoire, aussi cet ouvrage souhaite-t-il poursuivre la nécessité de penser à plusieurs la modernité comme un temps et un espace du vivre-ensemble propice aux remaniements identificatoires, aux nouveaux conflits de représentation 6

liés à une évolution de la subjectivation et aux enjeux de pouvoir. La solution mélancolique du lien social comme mode de défense contre les violences de l'histoire individuelle et collective peut-elle devenir un passage qui régénère l'individu et l'humanise, en le contraignant à sortir d'une parole qui s'auto-satisfait? Forcé de reconnaître cette perte, l'individu trouve dans le semblable des modes de liaisons à sa subjectivité mais aussi un lieu de parole ouvert. L'ensemble des textes présentés dans cet ouvrage articule sujet/citoyen/politique au sens du politique avec le social et la politique au sens du champ de l'expérience et, ceci, en résonnance avec la psychanalyse et l'anthropologie freudienne. La psychanalyse éclaire, entre autres, le projet d'autonomie du sujet qui est un processus consubstantiel au social-historique et témoigne cependant que la politique a une tâche paradoxale puisqu'elle doit s'appuyer sur une autonomie qui n'existe pas encore. Comment être sujet de son action, de sa parole, de son histoire quand la notion de sujet fait débat et notamment en psychanalyse? Comment associer psychanalyse et politique quand l'objet politique est par essence indéterminé? C'est la notion de folie, sous chacune de ses formes, qui manifeste l'expérience du tragique et le surgissement d'un monde pulsionnel. De par son absolu, elle dénonce la finitude de l'être, d'un monde fondé sur des limites et met en lumière de façon paradigmatique la tendance à l'incompatibilité entre le sujet asocial et la réalité sociale du citoyen porteur des droits de I'homme défendant la raison. Le fou, en exposant son irréductible singularité, serait-il le négatif de l'humain? Que signifie alors pour l'individu son immaîtrisable pulsionnel, son bien le plus précieux? Contraint au vivre ensemble et de fait, à un sacrifice de soi, il renonce au «tout plaisir». Il laisse alors advenir sa subjectivité comme sujet de fiction, il trouve sa substance dans un face à face avec le social et dans l'épreuve d'une plasticité nécessaire à la modernité. 7

Quel est donc ce sujet à l'origine immaîtrisable, inséparable de la conscience mais en opposition avec le monde extérieur, et comment la subjectivité entre-t-elle dans la dialectique du particulier et de l'universel, laissant émerger le sujet au cours d'un acte, d'un choix, dans un mouvement de rupture et d'investissement? L' œuvre freudienne donne accès à l'inconscient, au pulsionnel, soumis aux processus de clivage et à la loi des hommes. La théorie lacanienne met en lumière le sujet de l'inconscient et du désir dans son impossibilité de combler le manque, écart maintenu par le pulsionnel qui laisse apparaître un fragile équilibre entre le singulier et l'universel. La théorie de Piera Aulagnier donne naissance à un Je avec l'acte d'énonciation et la nomination de l'affect de plaisir, mais aussi celui d'un savoir du je sur le je représentable car à la fois historisant, projet identificatoire et indissociable du discours de l'ensemble. La psychanalyse permet d'avancer dans la compréhension d'un sujet issu de la lutte de deux contenus, singulier et universel, mais aussi issu de la corporéité qui fonde son origine comme l'auto-engendrant à condition que le hors soi ne soit ni un simulacre ni vide de sens commun. Pour rester dans la pensée de Cornélius Castoriadis, nous pouvons nous demander si la psychanalyse et la démocratie ont partie liée dans le devenir d'un sujet autonome dont l'inconscient est suffisamment conquis par la raison, éprouvée par une subjectivité réfléchissante, capable de remise en cause, mais dont une part ne cesse de se dérober à la réalité. Ces différentes approches de la conceptualisation du sujet ouvrent sur la notion de liberté en philosophie politique. La sensibilité de Tocqueville pose l'exigence d'un sujet démocrate autonome tant sur le plan symbolique qu'économique et juridique. Cependant liberté individuelle et liberté politique ne se soutiennent pas dans la réciprocité. La liberté n'est pas divisible et se rapproche du vrai, de la vérité, mais elle révèle pour Tocqueville, le retrait de chacun dans sa sphère propre, laissant un vide 8

dans lequel s'engouffre le pouvoir social avec tous ses découpages et ses conséquences politiques. La politique est-elle une action, une force qui institue fondamentalement le « vivre-ensemble» des hommes leur permettant de se gouverner? La rencontre de la politique avec la psychanalyse s'expérimente-t-elle par le mouvement lié à la création d'un espace commun? Dans l'espace social s'affirment d'une part, l'avènement d'un sujet auto-institué que le désir de penser par soi-même met à distance des autres et d'autre part, l'avènement de la pensée politique dans l'autonomie de sa mise en scène et de sa volonté de différencier la sphère politique de la sphère sociale. Quelles en sont les articulations, les analogies, qui permettront au citoyen de reconstituer par soi-même des passerelles entre ces espaces et donner du sens ensemble? Cet espace commun, précise Cornélius Castoriadis, traverse et travaille toute la philosophie politique depuis la cité grecque jusqu'à la période contemporaine. Il représente pour la psychanalyse ce travail de la culture, avec ses exigences civilisatrices et ses modes de répression pulsionnelle; scène anthropologique d'où émerge le sujet dans sa relation à autrui, éclairant son incoercible tendance à une logique identitaire qu'il expérimente dans la notion d'égalité. L'esprit de la cité, dont parle Tocqueville, se comprend par le fait que la démocratie est une grande association humaine dont les repères de différenciation, les principes de visibilité et d'intelligibilité, les articulations des rapports sociaux favorisent la mise en forme d'un social. Cet espace social verrait la réalisation d'un sujet démocrate ayant le goût de l'indépendance, accueillant le conflit, la contradiction interne, faisant droit à ses pensées comme l'indique Claude Lefort ce qui lui donne une espèce d'égalité sous le signifiant de la connaissance ou de la passion au contact des autres. La domination de la raison permettrait-elle la réconciliation d'une société avec elle-même, où chacun 9

trouverait sa place, sa fonction et se satisferait des biens qu'il en retire? La raison peut-elle avoir gain de cause sur les passions? Tocqueville met en lumière le concept d'égalité comme légitimité moderne, représenté par un ensemble de passions et une dynamique politique indéfinie. Ce citoyen serait-il donc inquiet de son identité comme si elle ne pouvait avoir de consistance? Serait-il alors agité par la passion sans cesse renaissante? La passion avec ses faux jugements, ses erreurs, ses objets interchangeables et profondément insatisfaisants ne contraint-elle pas à appréhender l'objet politique comme réel ou idéal? Claude Lefort enseigne que la politique classique trouve sa source dans le désaccord entre raison et passion. Cette politique est donc par essence conflictuelle. Le conflit ne porte-t-il pas en lui-même une exigence de vérité? Faut-il alors considérer, avec Hannah Arendt, que sans relations vraies entre les hommes, il n'y a pas de monde commun? L'expérience de la liberté politique et individuelle laisse entrevoir, selon Claude Lefort, une liberté qui se détourne d'un ordre théologico-politique pour une vérité aux fondements du pouvoir, du droit, du savoir et de la connaissance. Cet alliage ne suscite-t-il pas toutes sortes de résistances propices à la dissolution de la vérité? Les certitudes sont donc remises en question et reculent les limites du pensable. La plasticité du sujet se trouve malmenée, et c'est dans l'égalité des conditions, fond commun de socialisation, que le sujet retrouve un cadre, peut-être un corps qui le contient. Dans notre société le mouvement vers l'égalité pourtant indissociable de celui de liberté, ne séduit-il pas davantage le citoyen? Ce citoyen triomphant échange la liberté contre la sécurité, délaissant un inconscient irrationnel pour un bien-être le plus souvent matériel, confondu dans un bonheur égalitaire, voué à l'impuissance collective de l'idéologie du même supposée réduire les insatisfactions. 10

Pour penser la démocratie dans ses tensions, ses conflits, ses paradoxes, ses relations antagonistes, mais aussi continuer à expérimenter la notion de liberté en commun, l'œuvre de Machiavel ne permet-elle pas actuellement d'accueillir la politique comme essentielle à la condition humaine en reconnaissant ce qui est disjoint? Mieux, Machiavel va plus loin que le conflit quand il découvre dans l'irréductibilité de la division sociale deux désirs antagonistes, deux mouvements contraires, opposition au fondement de la politique sans laquelle il ne peut y avoir ni espace social, ni société politique. A cette opposition fondamentale faut-il ajouter l'enjeu de la société moderne autour de la place du lieu vide du pouvoir qui pose la question du pouvoir politique des fils comme équivalent à celui des pères, en rupture avec la transcendance et contraint le citoyen à penser la politique dans l'ici et maintenant? La Psychanalyse avance dans la conceptualisation d'un sujet en posant une forme à son origine pulsionnelle et chaotique dans une activité pictographique qui donne, par le plaisir et le désirable, une représentation originelle de l'identité du sujet. Le désir de l'un est équivalent du désir de l'autre et assure par la notion d'égalité une continuité dans les processus identificatoires. Ce fond commun de plaisir et de désirable, d'égal à l'objet, sera mis à l'épreuve par le différend porteur de la rupture, de l'anticipation du désir de l'autre, du culturel, de l'historicité. L'égalité, comme lieu de la castration symbolique, est associée à la Loi partagée qui relie le sujet au groupe. L'objet politique peut-il être un médiateur, figurer un espace de l'entre deux qui ferait sortir les individus d'un combat binaire, celui du consumérisme et des jouissances sociales, pour investir la rencontre entre sujet et citoyen? La démocratie peut-elle rester indifférente et se couper d'un face à face au fondement de la réflexivité du social? Cette réflexivité, dimension vitale présente depuis l'origine, émerge actuellement libérée de l'hétéronomie et permet ainsi à la société de pouvoir se penser par ellemême dans un mouvement-acte qui pose l'exigence de 11

l'autonomie. Ces autonomies, singulière et collective, entrent en résonnance par leur émotionnel. Cette empathie serait à la source de la transcendance des incompatibilités. Comprendre et rendre compte, n'a cessé de dire H. Arendt et la citer pour ouvrir ce débat s'impose lorsqu'elle écrit «La politique moderne, c'est l'art de vivre ensemble» ouvrant ainsi la voie au politique comme objet de sublimation.

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Sujet et citoyen: regards croisés

Le sujet et la citoyenneté
Louis Moreau de Bellaing* De longs débats, notamment autour de Michel Foucault, se sont noués, aboutissant à évacuer la question du sujet. On se retrouvait, soit avec Derrida devant une déconstruction du sujet conduisant à son évanouissement, soit avec Foucault avec une critique du moi occidental si virulente que le sujet lui-même y disparaissait. C'était oublier, à notre avis, le corps de chacun et sa pensée. Le sujet, c'est pour nous à la fois le corps et la pensée de chacun. Le sujet constitue comme tel la part irréductible de nous-même (de moi-même), celle qui n'appartient à la fois physiquement et psychiquement qu'à nous (à moi). Nous allons distinguer plus loin le sujet de l'individu social. Le citoyen est, lui, si l'on peut dire, un attribut. La citoyenneté est donnée par la société où l'on naît. Elle est d'abord une affaire d'Etat civil. Mais elle donne des droits spécifiques: nationalité, etc. Les sociétés modernes donnent statut de citoyen(ne) à l'individu-personne (sujet), statut qui s'inscrit hors classe et hors catégorie sociale. Les penseurs du XVnème et du XVmème siècle en Grande-Bretagne et en France (Hobbes, Locke, Rousseau) ont raisonné uniquement sur l'individuêtre humain. Mais les chartes (celles des droits en Amérique et en France) n'ont pas échappé, au moins celle française, à la nécessité de définir les droits sociaux (on devrait dire sociopolitiques). Un problème de définition se pose donc à nous à propos de ce qu'on peut appeler l'individu social. Il est, si l'on ose dire, porte d'entrée et porte de sortie du sujet. La société apporte au sujet ce qu'il va moudre à sa manière (plus ou moins réussie) et ce sujet va renvoyer vers la société ce qu'il a moulu: non seulement des idées, des sentiments, des mythes, des images, mais des comportements, des actes et des œuvres. La société est un nous collectif (avec ses groupes, ses classes, ses catégories
'Sociologue, du CIPA. Ancien Professeur des Universités, membre participant 15

et ses institutions). Elle est avant et pendant que l'individu vit. Il y puise parce qu'elle donne et il lui rend. Quelques questions: Comment penser un sujet dans son groupe social? Actuellement un sujet est-il d'emblée citoyen? Est-ce que la citoyenneté du sujet-individu comme appartenance à la République l'insère également et automatiquement dans une démocratie? Réponses provisoires: Le sujet est, nous l'avons dit, à distinguer de l'individu, bien que la face sociale de l'individu soit toujours à retenir par rapport au sujet (il reçoit de la société, elle lui donne et il lui rend). La citoyenneté est une attribution qui est faite formellement et juridiquement au sujet (non à l'individu) à sa naissance. Nous pensons que cette citoyenneté ne peut se faire que parce qu'il y a la (les) charte(s) des droits de l'homme et du citoyen qui désignent les limites dans lesquelles la citoyenneté s'exerce. Par exemple « la liberté est le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Ces droits sont à la fois - contrairement à la vulgate reçue depuis Marx - sociaux et individuels. On ne peut pas les concevoir sans l'Autre, les autres. Le problème est que, actuellement, pour reconnaître au sujet sa citoyenneté, la société construit, à partir des droits de l'homme et du citoyen proclamés, un « socle naturaliste» qui exclut de fait certains sujets, en tout ou en partie, de la citoyenneté: les femmes, les enfants, les vieillards, les sous-prolétaires ou grands pauvres, les SDF qui sont des personnes handicapées sociales, les personnes handicapées physiques et mentales (cas légers ou lourds). Autrement dit, si le sujet est inscrit dans la société, voire dans la République, il ne l'est pas aujourd'hui nécessairement dans la citoyenneté et encore moins dans la démocratie; parce que certains sujets demeurent de fait, en tout ou en partie, hors de la citoyenneté et hors de la démocratie. L'individualisme tend à dissoudre le sujet dans l'être en soi, à l'oublier, tandis que le naturalisme tend à l'exclure de l'humain. Le holisme (c'est-à-dire privilégier le tout par rapport aux parties) a tendu à 16

dissoudre sujet et individu dans la société (le collectivisme). Aux Etats-Unis et en Europe, il s'agit d'établir la place du sujet-individu social dans la citoyenneté et dans la démocratie (toujours à construire). Nous aborderons d'abord la distinction individu/sujet, puis celle entre le sujet et le citoyen, et nous conclurons par les rapports entre sujet, citoyenneté et démocratie. L'individu et le sujet Il s'agit d'abord de caractériser l'individualisme sous sa forme théorique et d'analyser ses effets, puis de cerner contre lui l'irréductible position du sujet par rapport à l'autre sujet et dans la société où il naît, enfin de montrer l'articulation entre individu social et sujet L'individualisme méthodologique C'est au fond la théorie de l'individualisme courant. On ne peut, dit Raymond Boudon, qu'analyser des interactions individuelles, c'est-à-dire ce qui se passe entre un individu et un autre individu. C'est la sommation de ces interactions individuelles qui permet de connaître les sociétés. Par exemple, une école est la somme des interactions entre chaque élève, entre chaque élève et chaque enseignant, entre chaque enseignant, de chaque enseignant avec le directeur et du directeur avec tels fonctionnaires du ministère, etc. L'institution école ne peut exister qu'ainsi, elle n'est pas un fait social préexistant et existant en se donnant des acteurs. Bien sûr, nous schématisons. Mais l'individualisme méthodologique, on le voit, efface complètement le sujet tel que nous l'avons défini. Il efface l'individu social, bien que Boudon dise que les interactions individuelles sont contextualisées (mais il ne parle ni de politique, ni de religion, ni d'institution). A cette théorie de l'individualisme méthodologique nous opposons non l'holisme (le tout primant sur les parties), mais un subjectivisme (c'est-à-dire une théorisation du sujet) dans une socio-anthropologie (autrement dit dans une théorisation de l'individu social et de la société). a) 1.

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Premier point: Le sujet est, répétons-le, la part irréductible de moimême, irréductible à un autre sujet et irréductible à l'inconscient social (celui de la famille, des groupes, etc.) et en général à celui de la société. L'individualisme méthodologique a confondu individu et sujet. Le sujet c'est un corps et un cerveau qui reçoit, à qui il est donné et qui donne en rendant. Cela les psychanalystes, quelles que soient les écoles, l'ont bien compris. Un bébé qui grandit n'est pas la seule production de ses parents: il reçoit d'eux une éducation, des aliments, des soins, des idées, des sentiments, etc. Mais il les reçoit comme dons pour en faire ce qu'il veut ou ce qu'il ne veut pas: de la névrose, de la psychose, ou une psyché toujours ambiguë (à cheval sur la norme et sur l'excès, mais avec du choix conscient). Ce que le sujet fabrique vient de son pulsionnel, de ses affects, de ses mythes, de ses rêves à lui, suscités certes par l'entourage parental, familial, amical. Mais comme sujet c'est sa propre pulsion et son propre libre arbitre qui sont à l'œuvre, non celui d'autrui (un autre) ou celui de plusieurs autres (l'entourage). C'est ce sujet qu'il faut reconnaître aujourd'hui et à qui il faut donner sa place. c) Mais, nous venons de le voir, ce sujet n'est pas tout seul. Il n'est ni l'homme (l'être humain) de Hobbes et de Locke, ni celui de Rousseau (plus complexe). Autrement dit, les éléments qui composent la subjectivité du sujet et l'usage de son corps sont des éléments sociaux: son père, sa mère, ses frères et sœurs, plus tard ses amis, ses camarades et, ajoutons-y, des sentiments, des idées qui ont été exprimés autour de lui et connus de lui, dont il fait son miel (ou son poison). Le mixte qu'il accomplit avec ces éléments sociaux est le sien et c'est celui-là qu'il renvoie vers autrui, vers les autres par sa parole et par ses actes. Nous appelons individu social ce double bord du sujet, celui qui reçoit et celui qui rend. Nous appelons sujet celui qui mixte, qui fait la combinaison irréductible à toute autre. 18

b)

Bien sûr, il est impossible d'analyser et de tenir compte (de) chaque sujet dans la société moderne. Mais il est possible, grâce à la psychanalyse (aux psychanalystes), de se placer dans une perspective socio-anthropologique et politique (au sens du politique, des principes) qui permette de repérer, dans une conjoncture, ce que mettent en commun des sujets différents. Et de repérer également ce qu'ils ne mettent pas en commun: par l'usage de leurs corps, par leurs rêves, mythes, idées, sentiments sociaux, etc. Les faces de l'individu social peuvent nous être connues suffisamment aujourd'hui, à l'entrée comme à la sortie du sujet. Le sujet et le citoyen Nous voudrions montrer que, contrairement aux apparences qui font du citoyen la partie visible de l'individu social, c'est le sujet, c'est-à-dire cette partie irréductible de nous-même, de moi-même, faite à la fois de nos corps et de nos pensées, qui est citoyen. Ensuite nous examinerons l'état actuel de la citoyenneté par rapport au sujet, en prolongeant cette explication par un bref historique sur la genèse de la déclaration des droits de 1789. Puis nous insisterons sur le maintien de ce que nous appelons le « socle naturaliste» des droits, socle conjoint, directement aux Etats-Unis et indirectement en France, à l'individualisme. a) Ce n'est pas, contrairement aux apparences, l'individu social seulement que vise la loi, mais le sujet. Lorsqu'un enfant naît, il est déclaré à l'Etat civil. Or ce qui est déclaré, c'est bien principalement - outre sa naissance qui entre dans un fait social: la naissance des enfants - ce qui le singularise: son nom qui peut être celui de son père ou de sa mère, ou d'un (ou deux) parents adoptifs et qui devient le sien; son prénom qui le singularise encore plus par rapport à son nom, puisque, s'il y a beaucoup de Stéphane et d'Elodie, il n'y a pas nécessairement homonymie entre eux ou entre elles, comme on le voit à l'école où il est rare que deux enfants portent deux noms et deux prénoms identiques. Il y a sa date de naissance; d'autres enfants sont nés à cette date, 19 2.

mais n'ayant pas le même prénom, ni le même nom; il y a le lieu de naissance qui ajoute à ce que nous venons de dire, distingue, singularise. C'est donc bien du sujet qu'il s'agit, moins de l'individu social, bien que nom, prénom, date et lieu de naissance soient des éléments sociaux. Mais, le plus souvent, leur combinaison est singulière. b) Tous les sujets sont de droit, dès leur naissance, citoyens par leur inscription à l'Etat civil. Bien sûr ils ne peuvent exercer avant leur majorité la plupart des actes qui découlent de leurs droits: ils ne peuvent ni voter, ni témoigner en justice, ni s'agréger sans autorisation à des associations, ni disposer d'un compte bancaire, ni être propriétaire sans tutelle. Mais ils sont citoyens, c'est-àdire concernés par le droit à la liberté, à l'égalité, au travail, à la subsistance, à la sécurité, à la santé, à la présomption d'innocence, à ne pas être censurés, à être propriétaires, droits qui inspirent la Constitution. Quant aux adultes, ils exercent en principe en toute liberté (à condition de ne pas nuire à autrui) les actes découlant de tous les droits (droits de l'homme et droits sociaux ainsi que la jurisprudence des droits sociaux et des droits de l'homme). Or c'est là qu'intervient de fait et non de droit l'exclusion (ce que faute de mieux nous appelons exclusion). Des sujets, de nombreux sujets sont exclus, en tout ou en partie, des droits. Ils le sont de fait. Les femmes sont exclues, dès la déclaration de 1789, de certains actes découlant des droits: vote, etc. Les non-propriétaires également ainsi que les dépendants (domestiques). Dès le début (1789), le quatrième pouvoir (c'est-à-dire les pauvres et les misérables) n'a pas accès de fait aux droits (droit à la subsistance proclamé dès 1791, droit au travail, etc.). Les enfants sont exclus de droits auxquels ils pourraient accéder: droits à la libre expression, à l'espace, à l'instruction, certains à la subsistance, etc. Mais les plus exclues ce sont les personnes handicapées physiques et mentales, surtout mentales. Pour la personne handicapée physique légère, l'exclusion peut être partielle. Pour la personne handicapée mentale, légère ou lourde, elle est 20