Psychanalyse, histoire, rêve et poésie

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Grâce à une étude sur le symbole brisé et à une série de présentations cliniques les auteurs développent la théorie et la clinique du symbole psychanalytique, initiées par N. Abraham et M. Torok. Les problèmes de l'identité, de la sexualité et du corps sont ici abordés sous l'angle des évolutions contemporaines. Cet ouvrage propose également de poursuivre l'étude de la rencontre de la psychanalyse avec l'Histoire douloureuse du siècle et pour conclure une étude sur l'art et la poésie.
Publié le : samedi 1 avril 2006
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EAN13 : 9782336279640
Nombre de pages : 326
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Psychanalyse, histoire, rêve et poésie

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus CLAN CIER Anne, Guillaume Apollinaire, Les incertitudes de l'identité, 2006. MARITAN Claude, Abîmes de l'humain, 2006. HACHET Pascal, L 'homme aux morts, 2005. VELLUET Louis, Le médecin, un psy qui s'ignore, 2005. MOREAU DE BELLAING Louis, Don et échange, Légitimation III, 2005. ELFAKIR Véronique, Désir nomade, Littérature de voyage: regard psychanalytique, 2005. DELTEIL Pierre, Desjustices à lajustice, 2005. HENRY Anne, L'écriture de Primo Levi, 2005. BERGER Frédérique F., Symptôme et structure dans la pratique de la clinique. De la particularité du symptôme de l'enfant à l'universel de la structure du sujet, 2005. LELONG Stéphane, Un psychanalyste dans le secteur psychiatrique, 2005. J. ROUSSEAU-DUJARDIN, Pluriel intérieur. Variations sur le roman familial, 2005. VEROUGSTRAETE Anne, Lou Andreas-Salomé et Sigmund Freud. Une histoire d'amour, 2005. HERVOUËT Véronique, L'enjeu symbolique Islam, christianisme, modernité, 2004. BENOIT Pierre, Le corps et la peine des Hommes, 2004. LEFEVRE Alain, Le spectateur appliqué, 2004. STRAUSS-RAFFY, Le saisissement de l'écriture, 2004.

Sous la direction de Claude Nachin

Psychanalyse,

. et poeSIe
,

histoire, rêve

Travaux de l'Association européenne Nicolas Abraham et Maria Torok

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm.

75005 Paris

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L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, IS 10124 Torino ITALIE

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BURKINA

Cet ouvrage a été élaboré à partir d'une partie des travaux du Colloque International qui s'est tenu à Paris les 9 et 10 octobre 2004 à l'initiative de l'Association Européenne Nicolas Abraham et Maria Torok

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00536-5 EAN : 9782296005365

Présentation
Claude Nachinl

L'ensemble des travaux présentés ici est issu du Colloque International Nicolas Abraham et Maria Torok, «Psychanalyse, histoire, rêve et poésie» de l'automne 2004 qui a connu un grand succès. Malgré des dates peu favorables pour venir à Paris de l'étranger, il a accueilli plus de quarante collègues des deux Amériques et de plusieurs pays d'Europe aux côtés de plus de deux cents collègues français. La multiplication des symposia et des ateliers de travail a permis un éventail de contributions et de larges discussions dans presque toutes les directions de la clinique et de la recherche psychanalytiques. Contrairement à une tendance persistante des congrès à considérer les participants, praticiens souvent déjà chevronnés, comme des « enfants élèves », un temps égal a été réservé en principe aux exposés et à la discussion. Ce volume rassemble une partie significative des travaux mais d'autres textes importants seront accueillis dans plusieurs numéros de la revue amie Le Coq Héron2. L'Association Européenne Nicolas Abraham et Maria Torok constituée en 1999, peu après la mort de Maria Torok en 1998, s'est fait connaître en organisant un premier colloque en l'an 2000 qui avait déjà connu un grand succès et a donné lieu à la publication d'un premier volume collectif sous la direction de Jean Claude Rouchy (2001)3. Il s'agissait de maintenir l'œuvre dans le courant principal de la recherche psychanalytique et d'en montrer la fécondité dans la pratique psychanalytique. Ce premier volume comportait des
1 Psychanalyste, Amiens 80, e.mail: cfnachin@wanadoo.ft 2 Le rapport d'ouverture de Michel Wieviorka est paru dans le N°180. Il traitait "Les problèmes de la reconstruction identitaire" après les traumatismes. Le n° 181 a accueilli l'intervention de Pierre Sabourin, "Un concept crucial: l'identification à l'agresseur". Un dossier du Coq Héron 2006 animé par Pascal Hachet comportera les contributions au Colloque d'Annie Franck, Nicholas Rand et Jean Claude Rouchy aux côtés d'autres articles. 3 En général, les noms d'auteur sont suivis d'une date de parution et renvoient à la bibliographie générale du volume.

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évocations des auteurs et de leurs travaux, une explicitation des grands axes de l' œuvre, une partie centrale sur le Trauma avec en particulier une contribution remarquable de Monique Schneider et des contributions cliniques montrant les nouvelles perspectives que l' œuvre offre pour la conduite des cures. Entre 2001 et 2004, Nicholas Rand (2001) a publié un ouvrage sur les «voies ouvertes par Nicolas Abraham et Maria Torok» à la psychanalyse contemporaine et édité un ouvrage d'inédits et d'introuvables de Maria Torok (2002). Notre deuxième colloque se devait d'élargir le champ à la fois par son caractère international et par l'occasion donnée de s'exprimer dans les ateliers à des collègues intéressés par les thèmes et par l' œuvre de N. Abraham et M. Torok sans forcément s'inscrire directement dans leur filiation. Une première partie consacrée à la théorie et à la clinique du symbole psychanalytique s'ouvre par la conférence de Franco Borgogno et de Carlo Bonomi sur « le symbole brisé» où ils étudient les avatars du processus de symbolisation liés en particulier à la peur de la psyché de l'autre. Les précisions qu'ils donnent sur la théorie du symbole et sur la distinction entre introjection et incorporation sont suivies de remarquables observations cliniques. La fécondité clinique des conceptions de N. Abraham et M. Torok nous est montrée dans plusieurs travaux dont les auteurs se réfèrent bien entendu aussi à d'autres analystes qui les ont influencés. Pierre Berthout, à travers Cryptonymes et mots du traumatisme, nous montre comment une jeune femme gravement perturbée au début de sa cure a pu se transformer après un long parcours marqué à la fois par la résonance émotionnelle dans le couple analytique et par une extrême attention aux mots qui pouvaient faire sens. Lise Kovienski, dans son Travail de l'analyse dans les décompensations délirantes aiguës, montre en contrepoint comment une psychiatre psychanalyste talentueuse peut obtenir dans l'urgence que ces moments féconds de délire puissent devenir des moments féconds pour sortir du délire. Avec Marie-France Mélique-Prudhomme, Des parents vivants-morts à la fille morte-vivante: le cas Aurore, on retrouve une longue cure

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d'une patiente dont le psychisme est habité par un cimetière personnel et familial dont l'analyste l'aidera lentement à se dégager. Patricia Attigui, avec.. .De l'étoffe dont sont faits les rêves ... nous montre comment elle opère la déconstruction de l'effet fantomatique d'une crypte maternelle à partir d'un rêve. Eliana Caligiuri, dans Penser le trauma au XX/me siècle expose deux destins cliniques d'expérience traumatique. Jean-Paul Descombey, Pascal Hachet et Marie-Blanche Jacquet traitent de l'alcoolisme et des toxicomanies. Tous trois montrent que les addictions relèvent moins d'organisations névrotiques que de clivages du Moi, de dénis et d'influences transgénérationnnelles. Une deuxième partie consacrée à Identité, sexualité, corps s'ouvre par le travail de Corinne Daubigny sur «le noyau symbolique de l'identité» qui apporte une perspective nouvelle en affirmant que la maternité n'est pas moins symbolique que la paternité et qu'il n'y a pas lieu de cliver parenté symbolique et parenté biologique. Son travail n'est pas sans lien avec celui de Geneviève Delaisi de Parseval qui présente Le nouveau roman familial des enfants nés de dons de gamètes. Ruth Waldeck, dans Réflexions de Maria Torok sur la fixation de l'infériorité féminine, insiste sur l'intérêt de ces travaux. Enfin, Ivanise Fontès traite d'une manière plus générale de La mémoire corporelle et le transfert. Une troisième partie est consacrée aux thérapies de groupe, aux thérapies familiales et au problème des sectes. Sophie MarianiRousset, dans Défauts de transmission et croyances ésotériques, s'interrogeant sur ce qui conduit à des croyances ésotériques, découvre qu'elles viennent apporter un type de réponse à des points où le sujet a buté dans son histoire familiale. Elle nous dit que la valeur des travaux d'Abraham et Torok, c'est d'avoir su donner une existence rationnelle à la crypte et au fantôme, libérant ainsi une sensation de folie latente difficile à expliquer autrement qu'ésotériquement. Le travail d'Emmanuel Diet, De l'incestualité à l'aliénation sectaire, met en évidence la résonance entre l'expérience sectaire de sa patiente et ce qu'elle avait vécu antérieurement dans sa

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famille. Anne-Lise Diet présente une expérience de psychanalyse de groupe où le secret de famille est mis au travail. Elisabeth Darchis, dans Rêves et cauchemars en périnatalité, montre comment la mise en route d'un processus onirique groupaI en thérapie familiale analytique a permis le remaniement de la chaîne générationnelle. Gérard Decherf étudie l'implosion psychique comme un des effets possibles de la maltraitance transgénérationnelle etfamiliale. Une quatrième partie traite à la fois de l'Histoire dans ses rapports avec la psychanalyse, de points d'histoire de la psychanalyse et des histoires dans les institutions psychanalytiques. Perel Wilgowicz et Eva Weil traitent des suites de la Shoah chez les survivants et leurs descendants dans deux textes émouvants où elles montrent comment «à une transmission mortifère doit succéder une transmission vivante». Eva Brabant réfléchit sur l'ouvrage d'un témoin de la Shoah. L'histoire et la conceptualité psychanalytiques font l'objet de plusieurs textes. Philippe Réfabert présente des vues originales sur l'histoire et l'épistémologie psychanalytique de Freud à Ferenczi et aujourd'hui. Pierre Sabourin, Judith Dupont, Michelle Moreau Ricaud et Claude Nachin dessinent le parcours entre Ferenczi, Balint, Imre Hermann et Nicolas Abraham et Maria Torok. Andréa Ritter nous fait connaître sa collègue hongroise Teréz Virag dont l'œuvre a des points de contact avec celle d'Abraham et Torok. Nachin reprend les travaux de Torok et de Barbro Sylwan sur le Petit Hans avec leurs implications générales. Marie-Lise Lacas apporte l'éclairage de son parcours personnel sur les conflits institutionnels dans la psychanalyse en France et dans le monde de la deuxième moitié du XXèmesiècle. En la lisant, on est frappé de voir comment des collègues talentueux ont pu être entravés par le désir de se faire accepter par l' A.P .1. Comme Didier Anzieu, elle rend hommage à la pratique analytique de Georges Favez et, surtout, elle nous montre la parenté entre les conceptions de Giséla Pankow et celles de Nicolas Abraham et Maria Torok. La cinquième et dernière partie traite de l'art et de la poésie. Eva Landa analyse la théorie nazie de l'art dégénéré dans ses sources et dans sa mise en œuvre. Larson Powell présente un essai original sur

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l'esthétique de l'anasémie. Il propose qu'au lieu d'assigner au symbole une place préalable sur la grille œdipienne ou sur l'axe métaphore-métonymie, l'analyste devrait rester à l'écoute des résonances et des anasémies du symbole, qui obéissent à une logique particulière, pareille à cette « logique esthétique» et quasi musicale qu'Adorno a étudié en contraste avec la logique discursive. Ce volume témoigne d'une unité dans la diversité. Unité dans le respect de chaque expérience singulière de la part du psychanalyste comme du chercheur en littérature. Diversité des filiations. Diversité des approches choisies selon les techniques maîtrisées par les uns ou les autres et selon les patients.

Il

THÉORIE ET CLINIQUE DU SYMBOLE PSYCHANALYTIQUE

Le symbole brisél
Genèse et réparation des fractures dans l 'histoire symbolique de l'individu: le rôle de la peur de la psyché de l'autre Carlo Bonomi2

- Franco

Borgogno3

Introduction La psychanalyse est une théorie et une pratique du symbole; toutefois, si nous devions indiquer avec plus de précision ce que cela veut dire, nous trouverions de nombreuses divergences d'un auteur à l'autre. Pour cette raison, nous allons tenter à présent de dessiner une sorte de carte simplifiée de l'espace mental dans lequel nous nous déplacerons ici. Nous ne nous occuperons pas de la vision du symbolisme sexuel proposée par la psychanalyse classique: nous y trouvons en effet l'idée que, si l'homme réussissait à assouvir ses pulsions directement, il n'aurait plus la nécessité de recourir au symbole. Nous pensons au contraire que l'homme est, depuis le début, un être symbolique, selon une tradition de pensée qui apparaît avec Ferenczi et se développe dans de nombreuses ramifications dont font partie les contributions de N. Abraham et de M. Torok. Ce qui distingue cette tradition est l'idée d'adaptation symbolique, c'est-à-dire l'idée que la création de symboles est l'instrument à travers lequel les êtres humains cherchent à restaurer l'équilibre perdu. Cette perspective implique un changement important par rapport à la métapsychologie freudienne: pour Freud le principe de plaisir recherche l'équilibre à l'intérieur de l'appareil psychique, alors que Ferenczi s'intéressait à l'équilibre entre l'individu et son propre milieu. Cet écart du sens initial nous permet d'entrevoir une façon alternative d'envisager la tendance fondamentale de la vie. Ainsi de
1 Traduit de l'italien par Laurent Magdelein. 2 Psychanalyste à Florence. Il est éditeur associé de l' International Forum of Psychoanalysis, et il fait part du comité de direction de l'IFPS (International Federation of Psychoanalytic Societies), e.mail: mail@bonomicarlo.191.it 3 Psychanalyste, Professeur de Psychologie clinique à l'Université de Turin, e.mail : borgogno@psych. unito. it

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manière identique à Fairbairn (1941, 1944) qui a substitué au principe freudien de la libido comme recherche du plaisir celui de la libido comme recherche de l'objet, nous serions tentés de résumer la tendance fondamentale de la vie en disant que la libido est avant tout recherche de symboles (Bonomi, 2004). Nous pensons également que c'est une autre manière de dire que le « symbole psychique» est le résultat d'une introjection réussie, selon l'enseignement que Claude Nachin (1993) a tiré des idées de Nicolas Abraham. Dans la pratique clinique, la psychanalyse tend à reconstruire l 'histoire symbolique de l'individu (qui est différente de la biographie de l'individu), en cherchant à déterminer les moments électifs de rupture les plus significatifs. Dans cet article nous avons choisi de mettre en lumière un unique facteur: la peur de la psyché de l'autre, qui dérive de l'échec des adultes à répondre aux états internes de l'enfant. Dans la deuxième partie, nous présenterons quelques vignettes cliniques qui décrivent la rupture et la lente et progressive réactivation du processus symbolique chez différents patients, ainsi que notre réflexion sur les causes de la perte de la capacité de symboliser et sur la façon dont elle peut être réactivée à travers la rencontre analytique. L'objet incorporé comme monument de la fracture de l'histoire symbolique du sujet Si les processus symboliques doivent recoudre les déchirures entre l'individu et son milieu, la question suivante s'impose immédiatement: le traumatisme promeut-il ou détruit-il les processus symboliques? Dès son apparition, la psychanalyse a toujours donné une double réponse à cette question. Dans la toute première conception freudienne, le symbole était vu comme un dispositif pensé en analogie à un «monument» dans lequel la mémoire de l'expérience traumatique était conservée (Freud, 1894; Freud et Breuer, 1895). C'est seulement plus tard que Freud se rendra compte intuitivement que les expériences traumatisantes ne réussissent pas constamment à être symbolisées et que les traumas plus graves sont plutôt ceux qui détruisent notre capacité de symboliser. Naturellement Freud n'a jamais employé ces termes-là mais, indépendamment de

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cela, cette idée est implicite dans sa révision d'Au delà du principe du plaisir (1920), où sont définies comme traumatiques les excitations qui font une brèche dans le bouclier qui protège la psyché, en la submergeant et en affaiblissant sa capacité à réagir aux stimulations (Freud, 1920). Cette formulation nous permet de penser au traumatisme comme à quelque chose qui endommage la capacité de mentaliser, comme l'ont répété de nombreux auteurs, par exemple Joyce McDougall, qui a ramené les processus psychosomatiques à un «effondrement posttraumatique de la fonction symbolique» (McDougall, 1974, p. 448), ou Lewis Kirshner. Ce dernier, reprenant la conception de Lacan du « réel» comme « l'inassimilable» et de l'épisode traumatique comme quelque chose qui «résiste à la signification », a suggéré de considérer les traumas extrêmes comme des «expériences qui produisent une déchirure du réseau de significations qui soutient les relations symboliques» (Kirshner, 1994, p. 238). Bref, depuis ses premiers pas, la psychanalyse a fourni deux versions opposées du rôle joué par le traumatisme dans le processus d'adaptation symbolique: dans la première, il s'agit d'un terrain sur lequel un symbole a été construit et un monument édifié; dans la seconde, c'est le lieu d'une rupture, d'un manque, d'un trou. Afin de trouver un lien entre ces deux perspectives, nous devons cependant nous rappeler de la deuxième phase de la réflexion psychanalytique sur le symbole. Si la psychanalyse classique concevait les symboles comme des substituts de l'assouvissement pulsionnel direct, l'idée que la capacité de former des symboles soit une caractéristique générale de la psyché et de son développement fait son chemin dans les années 50. Dans cette nouvelle conception, les symboles, plus qu'une formation substitutive, apparaissent comme un pont entre le Moi et l'objet, entre interne et externe4, de telle sorte que la réflexion psychanalytique trouve ici un point de rencontre avec la
4 Une des différences fondamentales entre la nouvelle perspective et la théorie classique tient au fait que si, dans cette dernière, l'objet symbolisé est pensé comme existant avant le symbole (par exemple le pénis existe avant et indépendamment du serpent), dans la nouvelle perspective la forme et le contenu des symboles sont interdépendants: c'est ce qui permet de reconnaître le symbole comme un facteur d'objectivation, d'articulation et d'organisation de la réalité.

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psychologie générale, en particulier avec des auteurs comme Vygotsky, Wallon, Werner et Kaplan qui ont tous mis en évidence que les actes symboliques, avant d'ordonner le monde, sont constitutifs de l'expérience: « l'action symbolique pénètre chaque activité humaine, y compris l'activité d'établir un 'soi' ou plusieurs 'soi', et un 'monde' ou plusieurs 'mondes' » (Kaplan, 1983, p. 67). Charles Rycroft (1956a, 1956b, 1957) fait partie des auteurs qui ont soutenu avec le plus de vigueur cette perspective, allant jusqu'à demander une révision radicale de la théorie psychanalytique. En se fondant sur « la conception d'un appareil psychique conçu comme un modèle analogue à un unique système nerveux isolé» (Rycroft, 1956b, p. 90), la métapsychologie traditionnelle était incapable de reconnaître les actions de l'homme comme des tentatives de communiquer quelque chose, alors que pour en récolter le caractère intrinsèquement symbolique il aurait fallu s'appuyer sur une « métapsychologie des relations interpersonnelles» (Rycroft, 1956b, p. 90). En naissant à l'origine au croisement entre les relations interpersonnelles et l'organisation intrapsychique, le symbole ne se construit pas au détriment de la libido mais au contraire « porte à un élargissement des intérêts libidinaux de l'individu» (1956a, p. 144). Cette perspective permet de mettre en évidence une synergie fondamentale entre formation des symboles et processus introjectifs. La troisième et dernière phase de la réflexion psychanalytique sur le symbole coïncide avec l'essai de distinguer les processus d'introjection normaux de ceux pathologiques, qualifiant ces derniers de termes de troubles de la fonction symbolique. Cette double tâche correspond à l'essai de différencier, sur un plan théorique et clinique, le concept d'incorporation de celui d'introjection. Parmi les contributions les plus importantes à ce sujet, nous tenons à rappeler ici les réflexions de Paula Heimann, mûries au cours de sa longue expérience clinique, sur les formes étrangères d'introjection qui s'enkystent dans la personnalité du sujet tels des corps greffés, sorte de «vrai et propre 'autre' inconscient» (Borgogno, 1999) et, en particulier, les idées d'Abraham et Torok. Ces deux auteurs ont observé que dans certaines conditions, lorsque la synergie entre les processus de communication, de symbolisation et d'introjection

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s'effondre, le processus naturel d'introjection peut être vicarié par l'incorporation d'un objet qui, ne réussissant pas à être métabolisé, reste inassimilé comme un corps étranger. L'idée originale et féconde de Maria Torok est que l'objet incorporé continue toujours à maintenir un lien avec le monde symbolique, en fonctionnant comme le monument de la fracture qui connote I 'histoire symbolique du sujef. Voilà nos symboles brisés. C'est alors le processus naturel d'introjection, à la base du moi et des intérêts libidinaux, qui est véritablement brisé ou interrompu. Fonction de miroir de l'autre et peur de la psyché Quand et comment débute l'histoire symbolique du sujet? Pour la retracer nous devons chercher à intégrer diverses contributions de la psychanalyse post-freudienne: la notion de fonction de miroir de Winnicott (1962, 1967), le concept de contenant de Bion (1962) ou l'idée de syntonisation intermodale de Stem (1985). Ce qui rapproche ces contributions est l'idée que: a) l'enfant connaît ses propres états intérieurs en passant à travers la psyché de l'autre; b) l'intériorisation de l'image du propre monde interne que l'enfant retrouve dans la psyché des parents contribue à former le sens nucléaire du soi; c) la psyché de l'autre peut refléter des versions plus ou moins assimilables de ce que l'enfant est en train de communiquer. En particulier la capacité de symboliser proviendrait de la redécouverte des propres affects dans les légères variations produites par la fonction de miroir maternel. Selon Fonagy (1991, 2000), c'est à l'intérieur de ce processus d'exploration de la psyché des parents que l'enfant acquiert la pensée symbolique. Cependant, si l'enfant ne réussit pas à trouver dans la psyché de ses parents une version reconnaissable de son état interne spécifique, alors l'opportunité d'acquérir une représentation au deuxième degré (c'est-à-dire symbolique) est perdue; cet état interne
5 «Monument commémoratif, l'objet incorporé marque le lieu, la date, les circonstances où tel désir a été banni de l'introjection: autant de tombeaux dans la vie du Moi» (Torok, 1978, p. 238).

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spécifique sera alors fondamentalement exprimé et traité avec le corps au lieu de l'être avec la psyché (Fonagy, Target, 1995,2000). Il arrive aussi parfois que les états internes des parents soient tellement oppressants pour l'enfant qu'ils génèrent une véritable peur de la psyché qui interfère sérieusement avec le développement naturel des fonctions et des structures symboliques et qui débouche typiquement sur un mélange d'aveuglement et d'hypersensibilité vis-à-vis de ses propres états mentaux et de ceux des autres. Dans le domaine de l'histoire symbolique du sujet, nous considérons que la peur de la psyché de l'autre joue le même rôle que celui que Freud avait assigné à la fixation au plaisir dans 1'histoire naturelle de la libido. Ces idées avaient déjà été anticipées par Ferenczi qui avait été frappé par la sensibilité extrême et caractéristique des enfants et des patients aux pensées et aux émotions des parents et de l'analyste (Ferenczi, 1913, 1932). Il avait décrit les conséquences de la peur de la psyché sous le titre d'identification avec l'adulte qui menace et qui agresse. Il s'agit en fait d'un processus d'adaptation à l'objet qui comporte le renoncement à soi et un type d'intériorisation qui se déroule dans des conditions de peur et de terreur, même s'il concerne un objet aimé. Le résultat est qu'un morceau de la psyché de l'objet s'installe à l'intérieur de la psyché de la victime sous une forme non assimilable et qui peut, au mieux, être «transformée de manière hallucinatoire positive et négative» (Ferenczi, 1932, p. 130). Même si Ferenczi parle d'introjection6 dans le passage en question, nous devrions plutôt parler ici d'incorporation, d'une part parce que nous nous trouvons devant un point de fracture

En créant le concept d'introjection (1909) comme le moteur de la croissance psychique et d'« expansion du Moi» Ferenczi se réfère très précisément à une introjection - hypnotique - de messages étrangers au sujet qui, intimant et « commandant» «l'aveuglement intérieur» (1908) envers certaines aires de perception et d'expérience peuvent, sans qu'il s'en aperçoive, arriver à dominer, à travers la peur et la séduction, sa vie jusqu'à le rendre malade, voire même le conduire à la mort. Ces messages - Ferenczi nous le dit - sont le plus souvent inscrits dans le corps et, dans ce dernier cas, « incorporés» plus qu'« introjectés » (1909), dans un corps qu'il dépeindra successivement comme une « pierre tombale» et un « monument funéraire» (1916).

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de l'histoire symbolique du sujet, d'autre part parce que certaines parties de la psyché qui se soustraient à la mentalisation sont en jeu. C'est un aspect dont il faut tenir compte car de lui dérive la nécessité d'utiliser, dans certaines phases de l'analyse, une technique interprétative spéciale qui consiste à attirer l'attention du patient sur les états mentaux de l'objet en relation avec les siens. En effet, c'est uniquement de cette manière qu'il devient possible de réparer cette capacité d'exploration, tacitement implicite dans la technique des associations libres, des états mentaux qui sont, pour le sujet, inacceptables et ingérables. Ferenczi (1932) a appelé une telle conjoncture «confusion de langue entre l'enfant et les adultes» et l'a décrite principalement comme le produit de l'interaction entre un enfant qui commence un jeu érotique et un adulte influent qui confond le jeu érotique avec la demande provenant d'un sujet sexuellement mûr. Dans une situation de ce genre, l'assaut n'est pas seulement physique mais aussi mental, dans le sens où l'enfant est obligé de sonder la psyché de l'assaillant, de trouver comment elle le représente et d'agir en conséquence. De cette façon, l'état mental de l'enfant ne peut que se réfléchir dans un érotisme dominé par la passion, c'est-à-dire saturé de culpabilité, de haine et de douleur, qualités qui transforment l'expérience de la rencontre entre deux psychés en une invasion oppressante. Il est important de comprendre que ce type d'interaction peut se produire dans des situations dans lesquelles il n'y a pas eu d'abus sexuel, dans la mesure où le facteur pathogène consiste dans la modalité caractéristique à travers laquelle les deux psychés se rencontrent. Puisque l'objet incorporé contient la mémoire de quand et de comment cette rencontre a déterminé une fracture dans I 'histoire symbolique du sujet, il devient possible au cours de l'analyse de revivre ce moment précis, et même de retrouver les états mentaux de l'adulte qui avaient été éliminés de la conscience, réactivant ainsi le processus normal d'introjection. Mais il existe également des situations où la peur de la psyché, n'étant pas rattachée à la mémoire épisodique, est tellement diffuse qu'elle détermine le retrait complet de la réalité psychique, une sorte d'« assassinat de l'âme» qui peut parfois pousser la personne jusqu'à

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un vrai suicide. Il s'agit de ces enfants dont la naissance et l'existence ne sont pas les bienvenues dans le monde des adultes (Ferenczi, 1929). Dans ces cas, il faut récupérer non seulement les états mentaux internes de l'objet mais aussi ceux du patient-enfant non reconnus et non vus par des parents manquant de contact vital et dépourvus de la capacité d'alphabétisation des émotions et des pensées infantiles. C'est donc un processus libidinal qui doit être préalablement réanimé pour que la symbolisation puisse redémarrer à un niveau qui donne la possibilité au patient de pouvoir l'utiliser et d'en prendre conscience. Illustrations cliniques7 Pour illustrer la première situation nous présenterons deux cas cliniques, deux femmes dont la peur de la psyché avait pour origine l'impact que les états mentaux de leurs pères respectifs avaient eu sur elles pendant la période œdipienne, période pendant laquelle le père joue un rôle décisif dans l'organisation du monde interne de sa fille. Ilaria Ilaria, une femme de trente ans, après quatre ans d'analyse, évoque, presque par hasard, avoir eu un rêve durant lequel l'analyste l'enlaçait. C'est le signal d'un changement parce que, pendant ces quatre longues années, elle était restée inapprochable. Elle était toujours ponctuelle et participait activement au travail analytique mais elle se lamentait de ne pas éprouver d'émotions authentiques et, dans un moment particulièrement important de son analyse, elle s'était représentée comme étant «pleine d'un liquide noir mortifère» à tel point que « chaque chose qu'elle touchait mourait »; l'élaboration de ce thème l'avait amenée à rêver qu'elle était obligée de veiller le cadavre d'une jeune femme en qui elle se reconnaissait. En ce qui concerne son rapport avec l'analyste, elle se sentait séparée de lui par une distance infinie, mais quand finalement on réussissait à créer une entente qui débouchait sur une bonne séance, le rapprochement était immanquablement suivi par un drame qui finissait par provoquer un éloignement émotif.
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Les cas cliniques de Ilaria et Anna sont présentés par Carlo Bonomi, ceux de

Teddy et Mara par Franco Borgogno.

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Le père d'Ilaria avait quitté la famille quand elle avait quatre ans. Le rapport père-fille était devenu par la suite difficile ou, pour le moins, Ilaria se lamentait perpétuellement du désintérêt de son père, même si en réalité il s'était assidûment occupé d'elle. En effet, depuis sa plus tendre enfance, il avait essayé de l'emmener skier avec lui mais pour elle c'était une preuve supplémentaire de son incapacité totale à la comprendre: il ne comprenait pas que skier lui faisait peur. Une fois elle avait été prise de panique, elle s'était bloquée en haut d'une piste et n'était plus descendue. Cet épisode et bien d'autres souvenirs de moments passés en sa compagnie étaient tous colorés d'une forte angoisse. Quand l'analyste lui fit remarquer qu'en l'emmenant skier son père avait probablement l'intention de partager avec elle quelque chose qu'il aimait, Ilaria resta surprise parce qu'elle n'avait jamais pris en considération une telle éventualité, tout simplement parce qu'elle n'avait jamais réfléchi sur les états internes de son père. Depuis, « skier ensemble» était devenu une métaphore pour souligner les difficultés d'accorder les esprits pendant l'analyse. L'enlacement présent dans le rêve était une représentation plutôt fidèle de cette difficulté. Dans le rêve, l'analyste la rappelle au moment où elle s'en va; alors elle s'arrête, revient sur ses pas mais, en s'approchant de lui, elle ne comprend pas les intentions de l'analyste et ainsi, quand il l'enlace, elle s'échappe, effrayée et dépassée par l'ambiguïté de la situation, sans comprendre ni ce qu'elle est en train de faire ni, surtout, si elle fait bien ou mal. Cette scène emblématique de la difficulté à se synchroniser montrait bien que sa confusion dérivait de l'impossibilité d'accéder aux états mentaux de l'autre. À ce point, Ilaria pensa que ses problèmes étaient centrés autour du thème de l'intimité, comme s'il s'agissait d'une zone prohibée qui lui évoquait des sensations aussi bien d'abus sexuel que d'abandon. Elle était aussi surprise par le fait que, dans le rêve, elle s'échappait alors que, toute sa vie, elle avait été une enfant modèle qui n'avait jamais protesté: à part le souvenir d'avoir pleuré un jour longuement à l'école maternelle, elle n'avait jamais éprouvé aucune émotion dans les diverses situations d'abandon qu'elle avait vécues. Par la suite il

lui vint à l'esprit une situation récurrente qui se produisait - elle avait alors entre quatre et huit ans - à la fin de chaque séjour avec son père,

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juste avant qu'il ne la ramène chez sa mère. Elle se souvenait en effet qu'il lui faisait toujours prendre un bain avec lui. Il n'y avait jamais eu de jeux sexuels entre eux, mais elle se rappelait la vue de ses organes génitaux comme d'une expérience terrible. Au sortir de l'eau, il la séchait et lui brossait sa longue chevelure lui procurant de telle sorte des sensations physiques qui, au lieu d'être agréables, étaient pour elle pleines d'angoisse. Cette scène fut au centre de nombreuses réflexions étant donné qu'elle apparaissait comme le prototype de sa difficulté à entrer en intimité avec les autres. Révélait-elle le réveil précoce du désir sexuel? Ou bien les soins physiques étaient-ils le signal d'une séparation particulièrement angoissante? Bien entendu chacun de ces motifs était présent mais il y avait cependant quelque chose d'encore plus fondamental: l'élément vraiment insupportable était le contact émotif avec les états mentaux de son père qui, de son côté, se sentait seul et désespéré. Le déplaisir naturel de devoir laisser son géniteur était chargé pour cela d'éléments intolérables après s'être réfléchi dans l'état mental de ce dernier. Ilaria n'avait jamais réussi jusqu'à présent à « penser les pensées» de son père mais, depuis cet instant, des souvenirs et d'autres détails lui reviendront régulièrement à l'esprit. Ces éléments nous permettront de comprendre que ce qu'il lui communiquait pendant ces moments d'intimité physique et psychique, quand il prenait par exemple minutieusement soin de son corps, au point de le faire apparenter au lavage rituel des cadavres, était un adieu passionnel, plein de désespoir et de mort. Lors d'une séance à la suite de l'apparition de ce nouveau matériel, Ilaria raconte le rêve suivant: « dans la pièce de l'analyse, le lit et le fauteuil sont unis en un seul divan, elle est allongée et elle appuie sa tête sur les genoux de l'analyste ». Elle ajoute qu'elle avait eu également la fantaisie d'offrir un livre à son analyste sur la cuisine de Freud, livre qui commence par une dissertation sur la bouche et la langue indiquées comme les premiers organes du plaisir. En effet, l'atmosphère de la séance s'était complètement modifiée et Ilaria pouvait maintenant s'approcher des états mentaux de l'analyste, éprouver un sens d'intimité et accéder ainsi à ses propres émotions. Le fait de pouvoir partager des sensations de plaisir à l'intérieur d'une

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atmosphère empreinte de sécurité était le signe que le processus d'introjection authentique s'était réactivé en elle à la place de l'incorporation forcée du conglomérat contenant l'état mental du père (le « liquide noir mortifère» dont elle se sentait envahie). Anna Nonobstant la dévastation de son monde interne, Anna avait réussi à obtenir un bon succès professionnel. Enfant, elle s'était maintes fois rebellée contre son père qui était mentalement malade et violent et elle avait souffert pour sa mère qui, poussée par le désespoir, avait fait une tentative de suicide. Elle avait souvent défendu cette dernière et ses jeunes frères des agressions de leur père et avait grandi avec une sensibilité aiguë aux injustices; toutefois sa relation avec les autres était caractérisée par une tendance à se conformer automatiquement à leurs attentes et par une soumission aveugle très proche d'un rapport hypnotique, interrompu seulement parfois par de violentes réactions de rébellion absolument inadéquates et improductives. Son parcours analytique s'était focalisé, à un certain point, autour du thème de la jalousie: dans un premier temps elle réussît à éprouver et à vivre des sentiments d'intimité et d'exclusion avec l'analyste et, par la suite, elle put reconstruire l'impact dévastateur que la jalousie de son père avait eu sur sa psyché, devenant finalement capable de ressentir ses sentiments infantiles de jalousie tenus à l'écart de sa conscience et, en conséquence, du développement. À partir de l'instant où elle réussit à reconnaître clairement la façon dont certains de ses états mentaux internes se raccordaient avec la psyché de son père, elle acquit une nouvelle capacité à explorer son monde interne qui lui permit de repérer et de réintégrer en quelques mois les unes après les autres toute une série de zones dissociées de sa personnalité. Cette surprenante accélération dans son parcours était arrivée après de nombreuses années d'analyse (avec trois analystes différents). Le détail suivant rendit possible le tournant de la thérapie. Quand son père était en proie à des délires de jalousie, le fait de rencontrer son regard pouvait devenir très dangereux et elle était obligée alors de maintenir le regard bas pour éviter de courir le risque d'être ré-aspirée dans son délire. Mais même cela n'était pas suffisant parce qu'elle

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sentait que son père, durant ses interminables scènes de jalousie, réussissait malgré tout à pénétrer dans la tête des autres et ce à partir des nuances les plus subtiles. Aussi, pour se protéger de ce type d'intrusions, elle avait dû dissocier des parties entières d'elle. Même si elle se rappelait avoir été jalouse de ses jeunes frères, ce sentiment avait disparu et n'était plus jamais réapparu; elle avait compris maintenant que la jalousie était devenue dangereuse parce qu'elle pouvait être interceptée, rendue plus puissante et déformée jusqu'au point d'être restituée comme le signe d'une folie homicide. Un effet immédiat de cette intuition lui permit d'acquérir une nouvelle capacité de déchiffrer la signification de deux images oniriques qui avaient émergé pendant l'analyse: le lave-linge (un appareil tout cassé et sanguinolent) et le monstre (un fol assassin qui devait être tenu enchaîné dans la cave). Au sujet du lave-linge, Anna avait toujours imaginé qu'il s'agissait d'une représentation de se sentir en morceaux mais, dès lors, elle comprit quelque chose en plus. Si elle avait réussi à survivre dans la vie c'était parce qu'elle était « programmable» exactement comme une machine: quand elle se sentait mal elle pouvait toujours choisir et mettre en marche le « programme» qu'elle voulait, se concentrer sur un objectif et ne plus penser à rien. Cette capacité de fonctionner en mode automatique était due à l'usage massif et continu de la dissociation qui lui servait pour « nettoyer» la réalité d'éventuels motifs de déconvenues et de conflits. En effet elle employait toute son énergie en «lavant» la réalité, en la réorganisant à travers un certain goût esthétique, source impérissable d'« histoires romantiques» qu'elle se racontait régulièrement pour s'endormir ou bien quand elle se trouvait seule, anxieuse et déprimée. D'un certain point de vue, le lave-linge avait été un substitut artificiel de la « fonction alpha» de Bion qui cherchait à rendre habitable un monde intérieur fictif, bien qu'en fait tout cela était tellement fatigant qu'elle finissait par en être épuisée. Alors que le lave-linge était le symbole de son effort incessant pour s'adapter au monde externe, aux pensées des autres et à son monde interne, le «monstre» représentait une partie intraitable, folle et dangereuse, en résumé ce qui ne pouvait pas être «lavé ». Dans ce

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sens c'était aussi le représentant de ce qui était sale, anal et hypersexualisé. Cette partie avait été ressentie comme inapprochable jusqu'au moment où Anna avait réussi à comprendre que le « monstre» était le produit de son être réfléchi dans la psyché de son père. Le fait de séparer sa propre image de celle de ce dernier avait entrouvert à son tour la possibilité de reconnaître les aspects violents de sa personnalité. Dans cette phase de l'analyse, la simple reconnaissance était suffisante pour produire la réappropriation (la synthèse ). Le changement conséquent dans l'organisation de sa personnalité a été caractérisé par la libération de cette composante saine de l'agressivité qui est indispensable pour affronter les conflits de la vie quotidienne et pour négocier les divergences d'intentions avec les autres: une composante qui avait été pendant longtemps séquestrée par le fantasme paternel. A la fin de ce parcours, étonnamment rapide, Anna ressentit pour la première fois qu'elle n'était plus enfermée dans un « scaphandre» mais que la vie était bien réelle et qu'elle était finalement libre d'être comme elle était. Commentaires Ces deux histoires cliniques témoignent de la réactivation du processus normal d'introjection à partir de tournants de l'analyse qui présentent des traits en commun. Dans les deux cas, le tournant coïncide avec la dissolution du conglomérat qui obture et contraint le monde interne et, dans chacun d'eux, nous pouvons renvoyer génétiquement le conglomérat à la rencontre avec la psyché du père pendant la période œdipienne. Afin de mieux comprendre le moment pathogène, reformulons, dans les termes de la théorie contemporaine de la psyché, ce que Ferenczi (1932) a dénommé «la confusion de langues entre l'enfant et les adultes ». Cette confusion se produit quand un enfant se voit restituer par la psyché de quelqu'un d'autre son propre affect réfléchi de manière passionnelle8, c'est-à-dire saturé de souffrance, de haine,
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Comme écrivait Ferenczi, ce qui survient alors est une « précoce greffe d'amour

passionnel empreint de sens de culpabilité sur un être encore immature et innocent» (Ferenczi, 1932, p.132).

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de culpabilité; la passion, en effet, quand tout cela se produit, transforme l'expérience dérivée de la fonction de miroir en une invasion menaçante d'éléments ingérables. Pour mettre un terme à cette situation et ne pouvant pas modifier la psyché de l'adulte, l'enfant doit se modifier lui-même en éliminant la reconnaissance des états mentaux de l'objet et les parties de soi réfléchies de façon déformée. Ces parties de soi et de l'objet, soustraites à la fonction réflexive, finissent par former des agglomérats intraitables qui envahissent et entravent de différentes manières la vie intérieure mais auxquels, en dépit de cela, les patients s'agrippent avec ténacité pour ne pas être exposés au sentiment de vide. Les vignettes cliniques montrent comment l'acquisition de l'insight sur le moment pathogène dissout le conglomérat et détermine dans le processus thérapeutique un virage qui peut être comparé à ce que Balint (1968) a appelé « nouveau commencement ». Rien, néanmoins, n'est dit sur les conditions qui rendent possible l'insight, lequel, loin d'être un processus simplement intellectuel, est la pointe émergente d'un iceberg formé par les communications inconscientes entre patient et analyste. Sur la nécessité de la présence d'un regard vif et pensant pour réactiver le processus de symbolisation Nous nous concentrerons maintenant sur ce qui se produit dans la deuxième situation précédemment esquissée: c'est-à-dire quand la peur de la psyché est tellement étendue et déstructurante qu'elle compromet autant le développement de certaines aires que la vie entière d'une personne. Les cas de Teddy et de Mara que nous aborderons succinctement mettent en évidence les retombées sur le destin de la symbolisation d'un rapport avec une mère «absente mentalement même quand elle est présente» ou d'une constellation familiale chaotique et confuse, dans laquelle chaque fonction réflexive est annulée et bannie dans la mesure où les parents, bien loin d'être des adultes «secourables» (Freud 1895, p. 337), n'arrivent pas à fournir, systématiquement et avec cohérence, cette fonction de miroir et cette métabolisation des besoins et des émotions indispensables à une saine évolution psychique.

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Teddy Teddy, un petit garçon de 12 ans, est décrit par ses enseignants comme ingérable pour des problèmes de comportement social à l'école. Pour ce motif, amené en consultation, il se représenta dans un de ses premiers dessins faits en séance comme un conducteur de horsbord qui devait éviter un canard jacassant, imprudent et étourdi, et un dangereux barracuda déguisé en torpille-gilet de sauvetage et en bouée. Cette représentation picturale fut mise en scène pendant longtemps durant l'analyse dans une sorte de jeu à haute tension pour l'analyste. Teddy, vrombissant et hyperactif, interprétait sur le divan sur un seul pied et de travers, complètement penché et en position de déséquilibre total, quelquefois même la tête en bas, une ultérieure et plus dangereuse métamorphose des péripéties du conducteur du bateau qui au début essayait surtout, comme sur le dessin, d'éviter le canard jacassant et le barracuda masqué menaçant. Pendant longtemps l'analyste dut se limiter à assister à sa tentative de maintenir, tel un équilibriste en plein effort, un équilibre précaire et proche de la catastrophe. C'était comme s'il devait déjouer un cycle ininterrompu de grandes déferlantes, un authentique tsunami. Si l'analyste parlait ou s'il interprétait en invitant Teddy à réfléchir sur des parties de son expérience précédemment exclues et non verbalisées par ses parents, il devenait alors immédiatement dans la fantaisie de l'enfant non seulement un «canard jacassant» ou une «bouée-barracuda sournoise », mais bien la «vague anomale et monstrueuse» qu'il fallait esquiver et éviter à tout prix. Après les avoir «témoignés profondément dans son corps », l'analyste s'engagea à donner lentement parole aux «enactments» préréflexifs mis en scène par l'enfant: à savoir l'impression d'être, selon les circonstances, un canard imprudent et aveugle (comme l'était souvent sa mère) ou bien un barracuda brusquement sournois et ambigu (le père changeait d'humeur soudainement, au gré de l'alcool qu'il avait ingéré) devant des parents en conflit9 perpétuel entre eux et
9 Les parents de Teddy alternaient quotidiennement des échanges verbaux, cassants et brise-têtes, et des coups qui rendaient livides et blessaient mortellement leur rencontre avec des périodes de retrouvailles et de tranquillité comme s'il ne s'était jamais rien passé.

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devant la menace qu'il pressentait d'une terrible catastrophe. L'état d'esprit de Teddy, bien loin de provenir des simples turbulences émotionnelles de nature adolescente, succombait à la terreur d'une éventuelle séparation «sanglante» de ses parents à cause d'une rupture définitive de leur rapport ou même d'une grave blessure de l'un d'entre eux.

Ses parents par ailleurs - nous le mettons en évidence désavouaient catégoriquement à un niveau verbal la situation émotive et violente les concernant, et la répercussion de cette situation sur leurs deux enfants dont le premier était devenu bon et parfait et ne dérangeait pas, alors que le second, Teddy, avait commencé à assumer à l'école une conduite de petit voyou faite de négativité et de désobéissance réitérée aux règles et aux devoirs, accompagnée d'un déni complet de ses conséquences et d'une stupidité provocante totale ou d'une inexorable vivacité maniaque et non contrôlée. Pendant de très nombreuses séances, l'analyste dut accepter de jouer le rôle de la «vague anomale» dont Teddy essayait avec habilité de tromper et de chevaucher les « fracas» et les « carnages» (il les nomma ainsi seulement par la suite quand l'analyste devint pour lui le « maître-nageur digne de confiance» ). Avec ce petit garçon, par conséquent, la gestion du contre-transfert ne concerna pas, comme dans le cas de Mara que nous aborderons d'ici peu, la nécessité de rester vivant dans une atmosphère d'agonie et de mort, mais plutôt celle de donner voix à la dangereuse et impossible situation d'équilibre précaire dans laquelle se trouvait Teddy, situation dans laquelle même les meilleurs acrobates et équilibristes finissent toujours par tomber et par se blesser sérieusement sur un plan psychique et physique. Bien entendu, dans la rencontre avec Teddy, comme cela arrive fréquemment avec un cadre clinique de ce genre, chaque émotion infantile de peur, d'impuissance, de désespoir, de rage, de culpabilité (les émotions de l'enfant) devait rester vivante dans la participation émotive de l'analyste aux vicissitudes relationnelles réactivées pendant le traitement (Heimann, 1965, King 1978). Ces émotions avaient été déniées aussi bien par les parents de Teddy - par suite de l'amnésie parentale de l'enfance, que Ferenczi décrit comme une des

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raisons principales de la négligence et des abus des parents envers leur

progéniture -

que par Teddy, au moyen de ces défenses

complémentaires contre la douleur insupportable que Ferenczi, tel un « Bion ante litteram », met en lumière dans plusieurs de ses œuvres à partir de sa réflexion sur les traumas consécutifs à la guerre (1916,

1919), sur les tics (1921) et - au sens large - sur la catastrophe
(1924) : nous nous référons à la sidération, à la pétrification l'autotomie des affects et de la psyché. et à

Mara Nous voilà, pour terminer avec Mara, une patiente schizoïde déprivée, dont la longue analyse à quatre séances par semaine a déjà été précédemment narrée dans d'autres travaux (Borgogno, 2003, 2004). Cette patiente demanda de l'aide à la suite d'une chute de cheval et de ses conséquences: une fracture du bassin et une apathie dépressive qui avaient bloqué toutes ses activités et tous ses projets. «Ma vie - commenta-t-elle aux entretiens préliminaires - a été envahie par une ombre ou par un gouffre noir ». Lors de notre première séance, Mara raconta le rêve suivant qui montrait bien le cœur de sa souffrance existentielle: «Une personne japonaise à l'identité incertaine faisait harakiri devant moi dans une sorte de cloître et elle voulait que je la voie. Je m'échappais, mais celle-ci, malgré mon horreur et mon dégoût, me coursait et me rejoignait continuellement 'arcade après arcade' et chaque fois elle s'écroulait par terre avec tous les boyaux hors du ventre». Avec ce rêve haut en couleurs Mara décrivait vivement «le vol vidage et l'invasion de l'âme» qu'elle avait vécus nouveau-né et petite fille au contact d'une mère sans le moindre enthousiasme pour la vie et, de plus, terriblement effrayée d'avoir mis au monde un enfant quand aussi bien elle que son mari avaient déjà un certain âge (un événement qui avait coïncidé, dans leurs histoires familiales respectives, avec la mort soudaine de leur père et dont il était catégoriquement impossible de parler, comme si en parler aurait pu le faire de nouveau arriver). Le caractère anéantissant et mortifère du « vol vidage et invasion» de Mara fut bientôt directement expérimenté par l'analyste dans sa

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chair. Mara dit quelque chose qui semblait avoir un lien avec le rêve. Elle raconta que « le sang et les boyaux ne pouvaient pas ne pas être vus mais qu'aucune des deux figures présentes dans l'image onirique ne savait parler» et qu'il valait «mieux avoir un accident qu'un problème dès la naissance parce que ce dernier devient fatal ». Elle fit une rapide allusion à «une sainte qui doit faire naître ceux qui ne doivent pas naître». Après quoi elle se renferma dans un mutisme obstiné durant près de quatre ans. Son silence était interrompu exclusivement par des plaintes et des gémissements dus à de vagues mais douloureuses sensations corporelles et par des rêves sporadiques qui, dans le désert communicatif qui caractérisait la rencontre analytique, semblaient de surprenants et d'inattendus «oasis de subjectivité future» ou des « mirages », dans la mesure où la situation explorée dans le premier rêve se répétait telle quelle, séance après séance, dans une dimension qui apparaissait privée du sens du temps et même irréelle. Cette situation, que nous pourrions définir comme traumatique et d'agonie, domina pendant longtemps son analyse pendant laquelle quelqu'un devait assister impuissant à la mort lente, par hémorragie et

par épuisement, de quelqu'un d'autre - un autre qui était, dans le
passé, Mara-enfant dans le rôle de 1'« aide-soignante» incapable de secourir une mère fragile et encombrante et, dans le présent, l'analyste lui-même qui, par inversion des rôles (Heimann, 1965 ; King, 1978), assistait «une Mara malade» dans son corps et dans son âme, et surtout engluée et colonisée par une identification inconsciente avec une mère déprimée et effrayée, qui passait régulièrement ses journées au lit avec de mystérieux troubles physiques et psychiques. En outre Mara, de manière identique à sa mère, qui se vidait de contenus mentaux de deuil excessivement pénibles et insoutenables, se débarrassait des sentiments et des anxiétés puisque les affronter et réussir à les penser était trop menaçant. L'analyste lui-même en vint donc, à sa place, à se trouver peu à peu traversé par l'ensemble des émotions que Mara avait éprouvées dans son enfance et adolescence (la peine, la rage, le découragement, l'usure, le retrait, le vide, l'irréalité, la résignation et plus généralement, un sens diffus d'être hors de propos et en trop, d'être sans aucune valeur et sans la

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