Psychanalyse: l'invention nécessaire

De
Publié par

La qualité de la rencontre, le plaisir de ce lien, l'espoir sont les moteurs principaux de tout changement psychique. Encore fallait-il asseoir cette évidence sur une théorie suffisamment consistante. C'est ce qui est ici tenté. La rencontre thérapeutique est confrontation de deux théories de vie, chacune consciente et inconsciente: celle du praticien et celle du patient. Le pari est d'inventer une théorisation suffisamment souple, pour s'articuler avec la diversité des formalisations.
Publié le : dimanche 1 mai 2005
Lecture(s) : 91
EAN13 : 9782336278780
Nombre de pages : 308
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

PSYCHANALYSE: L'INVENTION NÉCESSAIRE
Dialogue des différences

Études Psychanalytiques Collection dirigée par Alain Brun et Joël Bernat La collection Etudes Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tout ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, «hors chapelle», « hors école », dans la psychanalyse.
G. RUBIN, Le déclin du modèle œdipien, 2004. André POLARD, L'épilepsie du sujet, 2004. Antoine APPEAU, Mort annoncée des institutions psychothérapiques, 2004. BESSON Jean, Laura Schizophrène, 2004. DAL-PALU Bruno, L'Enigme testamentaire de Lacan, 2003. RICHARD Jean-Tristan, Essais d'épistémologie psychanalytique,2003. ARON Raymond, Jouir entre ciel et terre, 2003. CHAPEROT Christophe, Structuralisme, clinique structurale, diagnostic différentiel, névro-psychose, 2003. PAUMELLE Henri, Chamanisme et psychanalyse, 2003. FUCHS Christian, De l'abject au sublime, 2003. WEINSTEIN Micheline, Traductions de Psy. Le temps des non, 2003. COCHET Alain, Nodologie Lacanienne, 2002. RAOULT Patrick-Ange, Le sujet post Moderne, 2002. FIERENS Christian, Lecture de l'étourdit, 2002. VAN L YSEBETH-LEDENT Michèle, Du réel au rêve, 2002. VARENNE Katia, Le fantasme de fin du monde, 2002. PERICCHI Colette, Le petit moulin argenté (L'enfant et la peur de la mort),2002. TOT AH Monique, Freud et la guérison, 200 1. RAOULT Patrick-Ange, Le sexuel et les sexualités, 2002. BOCHER Yves, Mémoire du symptôme, 2002. CLITI Radu, Cadre totalitaire etfonctionnement narcissique, 200 1. BOUISSON Jean, Le test de Bender, 2001. GODEV AIS Luc, Le petit Isaac, 2001. MEYER Françoise, Quand la voix prend corps, 2001. BOUKOBZA Gérard, Face au Traumatisme, 2000. LALOUE René,Psychose selon Freud, 2000. GUENICHE Karine, L'énigme de la greffe, 2000.

HURION Roseline, Les crépuscules de l'angoisse, 2000.

Michel S. LEVY

PSYCHANALYSE: L'INVENTION NÉCESSAIRE
Dialogue des différences

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2005 ISBN: 2-7475-8225-6 EAN 9782747582254

Ma compagne Eveline Nicolas a été, en soutien vigilant et constant, ma lectrice indispensable. Je remercie aussi pour leur accompagnement patient et avisé, leurs conseils et critiques durant ces années d'écriture mes amis Marie-Françoise Prat et Eric Fresnais, qui m'ont éclairé de leurs connaissances littéraires et philosophiques! Enfm, pour leur soutien et regard critique, je dois aussi beaucoup aux docteurs Yves Besombes, de Figeac, et Jean Maisondieu ; pour leurs retours encourageants aux professeurs Boris Cy~ Luc Ciompi et Edgar Morin; aux docteurs JuanDavid Nasio et Marc Thiberge, de Toulouse. Merci en particulier au docteur AnneMarie Moulin pour sa lecture du chapitre sur la psychosomatique et l'immunologie.

INTRODUCTION

Héritier à la fois de la tradition psychiatrique et de la psychanalyse, c'est à la première que j'emprunterai le point de départ de ce livre: Henri Ey a écrit que la psychiatrie était" la pathologie de la liberté "1. Si son propos supposait une cause organique à cette atteinte, idée que je ne partage pas, on ne peut cependant mieux dire le lien intime entre la folie et le normal, entre l'autre et soi, puisque liberté et subjectivité sont en réalité indissolublement liées. Canguilhem a de son côté montré que le pathologique n'était qu'affaire de variation de normes plus ou moins partagées, plus ou moins singulières. La liberté d'être et de penser étant la grande question humaine, la déf1nition d'Henri Ey étend peu ou prou le domaine de la psychiatrie à tout homme: peut-il exister un usage constamment raisonnable de cette liberté? La folie ne serait ainsi qu'une variation - au sens musical du terme du grand thème humain des limites que le monde mouvant impose à nos logiques toujours trop rigides. Or, curieusement, il est arrivé à la psychanalyse de poser des cloisons aussi étanches, des clivages aussi radicaux que l'a fait l'inventeur de la théorie organodynamique. La théorie lacanienne de la forclusion, qui trouve dans le présent ouvrage une critique radicale, en est un exemple. Critique qui ouvrira une théorisation renouvelée de la question de la psychose. Rien, dans le texte qui va suivre, ne sera soutenu qui n'espère entraîner l'identification du lecteur au trait étudié. C'est le pari principal, l'axiome de base qui soutient tout le livre. L'enjeu est d'importance: c'est la possibilité même d'un remaniement thérapeutique qui est alors en cause. Le transfert passe en effet par un effet de miroir, constitutif de l'humain, à la fois dans sa genèse subjective et dans son remaniement thérapeutique. S'il n'y est pas, la thérapie sera aussi absente. Ceci n'a rien à voir avec une identification d'un moi à l'autre, avec une quelconque suggestion. C'est simplement une affaire de transmission, sans laquelle rien d'humain n'est possible. Il convient aussi qu'une théorisation située au début du 210 siècle soit autant que possible de son époque... Les puissants remaniements des sciences (humaines et neuro-biologiques en particulier) doivent se refléter dans ce projet, qui à son
1 Etudes p.rychiatriques, Tl, Desclée de brouwer, 1948.

tour en sera partiellement l'écho, conscient ou non. Les modifications nécessaires seront alors nombreuses, tant vis-à-vis de Freud que de Lacan, par exemple. Je vais ainsi revisiter plusieurs traits cliniques, parmi les plus fréquents et classiques, en proposant mes recherches, lesquelles se relieront enfm dans une ouverture métapsychologique nouvelle. Le projet est certes ambitieux. Si je ne l'ai atteint, il aura en tout cas permis un travail dont j'espère qu'il puisse participer à entraîner chacun dans le chemin de sa propre invention...2 Il est une règle de la noétique qui ne souffre guère d'exception: ce qui éclaire un instant va éblouir, obscurcir le moment suivant... L'explorateur de la complexité qu'est Edgar Morin le pose explicitement dans son travail. L'obligation d'innovation est alors aussi évidente que le temps qui passe, aussi nécessaire que le flux de la vie même. Dès qu'une vérité est dite, fait théorie, elle tend à figer ses" croyants" contre le mouvement même du réel. L'histoire de la pensée et de son ombre, la folie, reflète cette tension constante. Si surprenante que soit cette idée, la folie n'a cependant pas toujours existé. Il est rigoureux dten faire coexister la naissance avec celle de l'autonomie de la pensée, de la raison, vis-à-vis du sacré. Le couple raison/ déraison, entendement/folie s'est en effet créé le jour où le pouvoir de la logique l'a emporté sur le pouvoir de l'imaginaire. Les phénomènes" déraisonnables" avaient auparavant une explication " cohérente ", faisant elle-même partie intégrante du monde, sous forme de croyances et de superstitions, mécanismes d'ailleurs toujours actuels dans nos sociétés. L'irrationnel et l'incompréhensible s'inscrivaient immédiatement dans une théogonie qui venait en rendre compte, comme dans l'astrologie ou la sorcellerie, de nos jours... Il est ainsi une période de l'histoire où se dessine le clivage entre rationnel et irrationnel: c'est l'époque où naît la pensée grecque. Auparavant il n'était nullement question de folie, mais d'influence divine. Ce qui se passe autour des présocratiques et de Socrate doit être reconnu très exactement comme la naissance de la raison, dans une prise de territoire qu'elle opère sur le divin. Il est probable que les progrès de l'écriture ont été pour beaucoup dans cette mutation. En montrant, en re-présentant la pensée, l'écriture lui a permis d'évoluer, de se séparer de l'imaginaire, et de conquérir son autonomie. La folie devient alors un trouble de la logique de la pensée, et non plus un aléa du sacré. L'homme devient libre de bien ou mal penser. . . Aussi, le couple raison/déraison se met-il à exister en fonction de la langue et non plus de l'imaginaire représenté par les dieux bienfaisants ou maléfiques. Pour Socrate, est fou celui qui n'est pas logique. Ce déplacement du sens, de l'imaginaire
2

Il me faut dire ici une dette féconde à cette brève institution toulousaine que fut

" L'invention

freudienne", crée par Serge Vallon et Marc Thiberge, dans les années 90 : son objet explicite était que la transmission de l'analyse passait par sa réinvention. C'est le point de départ concret de ce travail, loin des discours obligés, des répétitions de textes sacralisés.

8

vers le langage, va avoir des effets considérables. Un champ nouveau s'explore, celui de la langue, de l'homme de langage, qui va induire une modification identitaire puisque la structure psychique dépendra dès lors plus des effets signifiants liés à la parole que d'un axe imaginaire flXé à une théogonie. L'infmie combinatoire des signifiants devient possible, licite. Si cette quête symbolique de l'homme moderne a amené beaucoup de points positifs du côté de l'invention, son inconvénient tient à la relative perte de repères imaginaires, lesquels ont des effets de retour parfois surprenants. Il est inlassablement à prévoir que l'ancienne toute-puissance des dieux ne vienne se déplacer sur la toute-puissance de ces nouvelles logiques humaines, dans une influence inattendue de l'imaginaire ou de la sensibilité sur l'entendement. Shakespeare aura toujours autant d'importance qu'Einstein. En tout cas, à partir de l'écriture, la question de la présence de l'homme au monde se posera autrement. A côté des chamans, s'érigent désormais les sages, les philosophes. Ils seront irremplaçables quant à la situation du sujet dans le monde, même s'ils n'abordent pas la question de sa singularité, domaine du psychothérapeute. Cependant, qu'étaient les séjours chez Socrate, sinon des sortes de cures individuelles de sagesse... L'enseignement et la thérapeutique étaient là mêlés, en un temps où le concept de psychothérapie était encore à venir. L'histoire a alors vu apparaître deux écoles de philosophes, deux types de pensées: ceux, mobiles, qui ouvriront par des questions, et les autres, statiques, qui fermeront par l'usage restrictif de " vérités". La tension entre la vérité transmise et l'invention iconoclaste est à la fois le fondement de l'épistémologie, au plan culturel, et de la psychopathologie, au plan singulier. . . Cette ligne de partage, d'ailleurs présente dans les diverses théogonies des peuples, impliqua des comportements et des conséquences tout à fait opposés. Il n'est pas indifférent que la langue de la naissance de la philosophie ait été parlée par un peuple dont les dieux étaient eux-mêmes mis en relativité les uns par rapport aux autres, parfois très humainement. Dans l'Olympe, Zeus règne, non sans partage, au milieu d'une agora divine fort bavarde qui reflète l'agora athénienne. Nulle question d'un dieu tout-puissant, indiscutable, qui ne fasse de temps en temps des bêtises, des erreurs, qu'il doive alors payer. Le caractère de communauté au travail, en réflexion, la dimension polémique de la théogonie athénienne, différente de celle des dieux perses, par exemple, beaucoup plus solennels, et immobiles, sont sans doute quelques-unes des raisons, avec l'écriture, de la possibilité d'existence de la pensée grecque. On voit donc, dès l'origine, ces deux types de comportements qui peuvent être représentés par Héraclite pour l'un, Parménide et Platon pour l'autre. Héraclite a vu dans le mouvement et le polemos (le combat) le trait fondamental de la nature, inventant la métaphore d'une perpétuelle dialectique des éléments, qui, comme l'eau du fleuve toujours identique et toujours différent, se meut sans cesse. La véritable compréhension des choses suppose que soit prise la mesure du monde

9

lui-même, dans sa complexité, son devenir, son inftnité. Pour cette pensée, le processus prime sur le résultat. Au contraire, la philosophie platonicienne consiste en une dialectique qui vise à mettre au diapason la pensée d'un sujet avec le monde des idées parfaites et immuables. Le but est supposé atteint lorsque ce domaine des idées est clairement identifié, puis, mis en application. Rappelons que le rêve de Platon était de faire gérer la cité, éventuellement de force, par des sages chargés de dire le bien et de le mettre en oeuvre, ce qui aboutissait d'ailleurs à ce que les plus vertueux des hommes fécondent les plus remarquables femmes, et que les enfants nés hors de ces unions soient parqués dans des enclos, de manière à être mis à l'écart de la cité (La République). Dans cette philosophie, pas de différence à l'arrivée entre l'idéal et la réalité. Dans celle d'Héraclite, cette différence se maintient dans le mouvement polémique q.e l'être auquel il s'agit, pour la pensée, de s'identifier. Entre la pensée d'Héraclite admettant l'expérience des sens, intégrant les contraires, l'idée d'une complexité inépuisable, et celle de Platon se référant aux Idées parfaites que la raison se doit d'atteindre, il existe une césure qui se retrouve tout au long de l'histoire de la philosophie. On voit ces différences à l'œuvre dans les systèmes utilitaristes anglais, du côté platonicien, alors que les systèmes existentialistes allemands3 sont beaucoup plus héraclitéens. Il en résulte chaque fois des conséquences sociales et intellectuelles considérables, du côté de l'invention ou de la sclérose. A l'opposé, du côté des théories de l'absolu, foisonnent les philosophies du " bon sens" 4 impliquant une morale politique fmalement univoque. La relation avec le mondialisme triomphant de certitude de supériorité des années 80, dont nous voyons actuellement des scories dramatiques, est claire. Au début du 20° siècle, le colonialisme était fondé (entre autres) sur cette conviction de prééminence morale. Entre la promotion de l'unique et le goût du multiple se situe souvent la frontière de la violence... Gardons à l'esprit que la philosophie oscille entre ces deux pôles: l'ouverture et la fermeture, le doute et la vérité, l'arrêt et le mouvement, cela nous servira beaucoup dans ce travail. Car tout philosophe, au fond de lui-même, se défmit comme un médecin de l'âme qui pourrait faire l'économie du singulier pour atteindre à l'universel. Chacun espère que le bien-penser aboutira au bien-être. Les plus thérapeutes des philosophes, bien qu'ils le soient tous, sont sans doute les stoïciens et Spinoza. Ce dernier dévoilait que la conséquence majeure des passions humaines aboutit à une lutte contre le monde alors que la vraie liberté consiste à en accepter l'ordre, ce qui donne en même temps la liberté de l'explorer.

3

Martin Heidegger, Karl Jaspers par exemple, ont donné naissance à un nombre important de rejetons: le courant phénoménologique n'a pas encore fini de faire parler de lui, même si le structuralisme, qui en est issu, est un peu passé de mode. Et je ne parle pas des conséquences de ce courant dans le domaine artistique, qui sort ainsi définitivement des canons du classicisme. 4 Le courant empiriste et utilitariste de Locke, Hume et Bentham par exemple ou Alain en France.

10

On retrouve cette même répartition dans le registre des religions, dont certaines vont être plus ouvertes que d'autres, plus ou moins référées à un texte fondateur, plus ou moins disposées aux exégèses, à la mobilité. De même en médecine, en psychologie, en psychiatrie, en psychanalyse, certaines écoles auront tendance à ouvrir la réflexion, d'autres à la fermer. Il est des corpus qui évoluent, d'autres qui restent tels quels, sourds et aveugles aux influences du temps et des évènements. Le lecteur trouvera facilement des exemples nombreux: le magnétisme est resté Mesmérien, par exemple, comme l'homéopathie est flXée au dictionnaire de Kent. Mais ceci est vrai aussi de certaines écoles de psychanalyse, restées collées à Lacan ou à Freud, et à leurs textes, qui passent, par cet usage, du scientifique au mythique. Le risque est que le temps qui passe ne les range peu à peu au rayon de la brocante épistémologique... Certaines œuvres se prêtent plus à l'ouverture, à l'évolution que d'autres. Difficile de dire par exemple que les travaux de Winnicott, de Bion, de Bateson ou encore ceux de Françoise Dolto aient donné lieu à une école. L'ouverture de ces pensées domine sur leur tentation de fermeture conceptuelle. Les questions les intéressent plus que les vérités. Elles ont produit des inventeurs plutôt que des thuriféraires plus ou moins sectaires. Ces conceptions ouvertes préparent mieux à penser les nouvelles complexités, les théories à venir. C'est d'autant indispensable que d'autres champs actuels évoluent tellement qu'ils mettent à malles capacités psychiques de l'homme à les situer (la génétique, la neuro-imagerie cérébrale sont actuellement de bons exemples de ces effets parfois vertigineux, à la fois passionnants et aveuglants). Le présent essai tentera la compatibilité entre notre époque et la psychanalyse, au prix de nombreux remaniements. Les limites de la liberté d'être au monde et de penser sont ainsi l'objet commun de la religion, de la philosophie et de la psychothérapie. On aperçoit alors combien la tentative actuelle dans le milieu scientifique de réduction au biologique du psychologique s'inscrit dans un système de pensée du type vérité absolue, magique, qui rassemble les trois domaines précédents dans la même négation. La biologie cérébrale a sa place, passionnante et innovante, à condition de rester à la sienne. . . Prétendre résoudre la question du malaise d'un être humain par une réponse concernant la satisfaction moléculaire de son cerveau est une trivialité courante actuellement mais d'une dangerosité similaire à celle des systèmes de pensée les plus fermés. En effet, aborder un problème d'angoisse ou un symptôme psychique par une stratégie scientifique centrée sur l'organisation neuronale suppose que la question de la présence de l'être au monde et à l'autre est, soit sans importance, soit réglée. Dans un cas comme dans l'autre, c'est le désir même du patient qui est évacué par la pseudo-certitude biologique et scientifique. Nous y reviendrons dans le détail des chapitres cliniques suivants, et en annexe. Il suffit de poser ici qu'à l'heure actuelle, contrairement à presque tous les autres domaines de la médecine, aucune des grandes pathologies psychiques classiques n'a fait la preuve de son origine biologique ou génétique, en dépit de ce qui est généralement annoncé.

Il

Même si les nouvelles molécules sont d'un grand confort et d'une aide précieuse dans la traversée des crises dépressives ou psychotiques, elles ne reposent sur aucun modèle explicatif de ce qui se passe vraiment pour un sujet, pas plus que l'aspirine ne rend compte du mécanisme de la carie dentaire. Au fond, à l'inverse du triomphalisme biologique actuel, stérilisant dans son excès même, une certaine philosophie nous apprend que l'humilité est non seulement nécessaire, mais qu'elle est un moteur profond de la pensée, un aspect central de la position du thérapeute et du chercheur, le garant de son honnêteté.5 Quelques axes personnels organisent tout mon travail. Si je n'aperçois pas les autres, c'est qu'ils sont du côté de mon inconscient, de mes limites, et le lecteur les . . verra tnleux que mol. Le premier est une intuition: je présume que l'immense majorité des troubles psychiques est d'origine événementielle, environnementale, et reste, pour une part, liée à ce contexte. Que tout homme en vaille n'importe quel autre, comme Sartre entre autres a pu l'écrire, est une conviction profonde chez moi, qui guide autant ma vie que mon travail. Cette intuition reste possible, car nous n'avons toujours pas la preuve scientifique, comme je l'ai écrit plus haut, qu'un trouble psychique quel
5 L'aventure freudienne, démontrant les passions humaines, par le jeu d'instances internes au psychisme, reconnaissables dans un système fini, en dépit de sa prodigieuse avancée dans l'éclairage de l'irrationnel humain, s'apparente parfois, il faut bien le dire, à ces philosophies unitaires... L'invention de ce système psychanalytique s'est, en partie à cause de cela, heurté à une résistance philosophique et médicale puissante en France, représentée entre autres par Alain et Bachelard pour les philosophes. La résistance médicale et psychiatrique a été quasi-unanime. Après la guerre de 14-18 et la percée inévitable des idées freudiennes, les philosophes se sont alors emparés de la psychanalyse pour survivre, soit en la critiquant, soit en l'encensant. La résistance sartrienne à la psychanalyse a mal caché la profonde atteinte de la philosophie par son avènement. Il est ainsi vrai que la métapsychologie freudienne, réduisant le désir inconscient au jeu des pulsions, a eu un impact fort négatif sur la diffusion de la philosophie dans les corps scientifiques et universitaires. Le déclin de l'enseignement de la philosophie date à peu près de cette époque puisqu'au fond il a été remplacé par l'enseignement de la psychanalyse dans ces mêmes lieux. La philosophie sortait de l'université, la psychanalyse y entrait. Elle avait répondu au sphinx, pensait-on. Et s'il est vrai que le prodigieux travail de Freud, sur lequel je m'appuie comme tout analyste, a ouvert une ère nouvelle dans la compréhension de l'humain, faisons en sorte qu'il n'empêche pas de continuer à construire. Autre fondation pour l'analyse, la réaction lacanienne à la fermeture freudienne sur le jeu des pulsions a permis en rebond un certain renouveau de la pensée philosophique. Le structuralisme représenté par Lacan en psychologie, Lévi-Strauss en anthropologie, a permis en effet de reprendre, à travers l'analyse des structures de la langue et des systèmes symboliques, un effet frontière entre le sujet, le monde et ses représentations, qui a resitué le désir humain dans un ensemble moins fermé que le jeu des instances freudiennes. Cet effet frontière, délimitant clairement les champs (imaginaire, symbolique, réel), en simplifiait l'exploration. Toute une philosophie de la déconstruction, dérivée indirectement du structuralisme, a suivi la découverte lacanienne, et des chercheurs comme Derrida, Deleuze ou d'autres, s'appuyant sur Lacan pour le contester, ont en même temps réinventé la pensée philosophique. Mais le recul de la philosophie dans les milieux universitaires était acquis et n'a, hélas, jusqu'à présent pas été rattrapé. Nous tenterons tout au long de ce travail de réhabiliter ce savoir de l'âme, et surtout d'en reprendre bien des avancées, utiles au clinicien. Il convient de rouvrir ce qui a été trop vite fermé. Tous les corpus de savoir que je viens de survoler n'ont en effet d'intérêt que par leur diversité même.

12

qu'il soit, choisi parmi les grandes catégories classiques de la psychiatrie ou de la psychanalyse, émane d'un trouble soit humoral soit chromosomique, exception faite des grands remaniements traumatiques, tumoraux, embryogéniques ou liés à une maladie intercurrente, qui sont minoritaires dans la pratique. Nous baignons à notre époque dans un flot d'assertions pseudo-scientifiques à ce sujet où l'incompétence le dispute à la naïveté et parfois à la malhonnêteté. C'est suffisamment important pour que j'aie à y revenir en détail dans une annexe, de nombreux thérapeutes et médecins, en toute bonne foi, adhérant à ces pseudoévidences qui foisonnent dans les journaux médicaux ou non spécialisés. La conséquence de cette marée est grave, car elle fait reculer la prise en compte de l'aspect relationnel, transférentiel, dans la pratique de soin quotidienne des médecins et parfois aussi des psychothérapeutes: pourquoi passer du temps avec un patient déprimé, si une simple molécule peut le " guérir" d'une anomalie biochimique cérébrale supposée? Comment entrer dans un transfert authentiquement thérapeutique avec un " schizophrène ", si on le pense fondamentalement différent de soi? L'esprit et la pratique doivent rester ouverts à toute compréhension humaine de ces troubles, l'intuition de leur origine psychogénétique gardant encore toute sa place. L'efficacité de cette approche se démontre par ailleurs de mieux en mieux, tant pour l'analyse que pour le cognitivisme, parfois complémentée par les traitements chimiques actuels des crises aiguës, remis à leur place, qui est éminente, mais aussi limitée... Le deuxième axe concerne la question du plaisir. Son importance, tant dans la théorie que dans la pratique psychothérapique me paraît singulièrement sousévaluée, alors qu'elle se découvre de jour en jour dans les neurosciences6. Au fur et à mesure que je m'interrogeais à ce propos, la fonction centrale de ce sentiment m'est apparue de plus en plus nette, tant dans la construction du psychisme que dans le remaniement transférentiel de la cure. Si l'affect est exploré depuis longtemps, si sa place, au moins en France, revient dans les formulations théoriques, après sa relative éviction par la mouvance lacanienne et son primat du signifiant (qui n'est pas à rejeter, mais à compléter), il convient d'isoler, parmi tous les autres, le plaisir... Il s'agit, me semble-t-il, de l'élément le plus fondateur, le plus riche d'inventivité, de créativité et surtout de cohérence, de liaison. C'est le ciment qui fait tenir ensemble les éléments de la construction psychique, et, probablement, de l'organe cérébral dans son organisation même: il est largement prouvé que le patrimoine génétique nécessite l'interaction positive de l'environnement pour se développer. Le débat entre l'inné et l'acquis est, de ce point de vue, clos, et a été réglé par le plaisir du lien entre l'interne et l'externe... Il ne s'agit ni de jouissance, afm de ne pas retomber dans les impasses empruntées par Reich, ni d'hédonisme, pour se différencier des cheminements parfois dévoyés du mysticisme, dans ce foisonnement de thérapies allant du cri
6

Cf

l' œuvre

de

Jean- Didier

VIN CENT. . .

13

primaI à la recherche de diverses béatitudes mystiques plus ou moins détachées du réel. Ce dont je parle est contenu dans le proverbe anglais: " no pain, no gain " (pas de progrès sans souffrance). Il défrit un plaisir totalement lié à la réalité, qui en émane même, sans faire l'économie de la part de douleur et de frustration, de construction, qui y est attachée. Il s'agit d'un plaisir qui se gagne, d'un plaisir actif, lié à un fonctionnement physique et psychique. Il utilise et valorise les diverses fonctions et organes dans une vectorisation qui est celle de la vie même. La recherche constante d'une harmonie entre soi et le monde, au milieu des inévitables dysharmonies du réel, donne ainsi à l'imaginaire le rôle d'orienter ce qui peut l'être. Au réel revient ensuite la fonction de façonner, limiter, rendre possible une part de cet imaginaire. Il s'agit d'un plaisir d'être au monde, d'un plaisir de présence, de construction. Au lieu d'opposer principe de plaisir et principe de réalité, comme le fit Freud, je propose ici que le premier soit le fruit de la rencontre entre réalité et psychisme, dont le premier sourire de l'enfant montre l'existence. Spitz l'a étudié, en lui donnant le juste nom" d'organisateur psychique "... Le plaisir dont je parle est tant interne qu'externe, il naît de la rencontre entre ces deux plans, dans une interface qui est le vrai champ de l'univers symbolique constituant de l'humain. Le travail transférentiel me paraît fort incomplet et bien limité lorsque cette dimension n'est pas appréciée à sa juste valeur par le thérapeute. Si le champ réel d'un analyste est l'exploration de lui-même, mieux vaut pour lui, sans doute, qu'il parvienne à un réel plaisir de la relation, de la vie, avant de se lancer dans la pratique thérapeutique. Boris Cyrulnik, avec d'autres, a théorisé partiellement cela dans son travail sur la résilience, élément fort de l'avancée des sciences du transfert. L'effet de résilience de la psychothérapie elle-même dépend en effet pour une grande part de la qualité de ce transfert, de la part de plaisir et de fraternité qui y est présent... Le troisième axe est justement un présupposé de fraternité. Freud parlait pour différencier les êtres, du " narcissisme des petites différences". L'école anglaise, la mouvance de Dolto en France, font partie de ceux qui situent leur travail dans ce présupposé. Il s'agit d'un axiome, arbitraire, qui instaure à priori une dimension fondamentale au transfert: la solidarité, quelle que soit la pathologie rencontrée, et non le jugement, la mise à l'écart, l'étiquetage. Mon souhait est que le lecteur puisse se situer, voire se découvrir dans la description des traits cliniques étudiés dans ce travail. En cas de réussite, cela lui permettra, s'il est thérapeute, d'accompagner plus facilement un patient qui désirerait se retrouver dans une rencontre transférentielle reconstructrice... Ce fonctionnement minimum en miroir du lien analytique est la base fondamentale d'un remaniement possible, non pas en terme d'identification réciproque qui induirait le dévoiement du désir de l'analyste vers une" capture" de son patient, comme le dénonçait justement Lacan, mais dans le cadre d'une compréhension suffisamment profonde pour que le travail soit réellement profitable. J'élaborerai

14

une théorisation plus précise de ce rapport vivant entre la relation à l'autre et le sentiment de soi, dans la dernière part de ce livre. Il est donc clair que je ne prendrai pas le parti de l'étiquetage de la maladie, du handicap, de la dégénérescence, que ce soit à l'ancienne mode de Janet ou de Henry

Ey, ou à la façon plus moderne des" dysfonctionnements cérébraux minimes

fI,

ni

même des voies de la forclusion, leur équivalent en psychanalyse. Ces axiomes de départ, puisqu'ils ne relèvent jamais de preuves scientifiques, ne sont pas non plus, à mon avis, du côté du bon sens: la plasticité neurologique, psychique, existentielle et en fln de compte clinique constatée par l'expérience, indique une succession de variations continues, inftnies, entre des tableaux qu'on s'épuiserait à classifier. Il vaudra donc mieux les étudier dans leur dynamique que dans leur statique. L'implication transférentielle. y gagne, donc l'efficacité thérapeutique aussi. Tout symptôme psychique est sur un chemin. Si le thérapeute sait que ce qui s'écoute, se livre, est toujours contextuel et pourrait arriver à chacun d'entre nous, c'est alors le contexte même qui se module autrement, ce qui s'appelle le transfert. Les traits cliniques que j'aborde dans la suite de ce livre sont d'abord et avant tout des traits transférentiels. Tous les possibles se rejouent là, dans un destin qui va entraîner patient et thérapeute. Ceci n'est pas une déclaration de toute-puissance thérapeutique, mais un présupposé d'espoir et d'engagement qui me paraît porter à son juste niveau l'éthique et l'ambition des deux protagonistes de ces aventures psychiques. La difficulté de l'entreprise émousse parfois cet enthousiasme, plus souvent présent en début de carrière qu'en fln... Il me semble pourtant que nous sommes à une époque où des résultats, certes parfois à long terme - nous verrons pourquoi commencent à justifier que cet enthousiasme dépasse la couche des praticiens débutants. Ils peuvent permettre une réévaluation sérieuse des attentes autour des psychothérapies. L'optimisme du thérapeute est un ingrédient obligé sur le chemin du résultat. . . Le quatrième axe rejoint des théories plus modernes, mais s'enracine aussi dans une particularité toute personnelle, que je dois révéler ici: je suis quelqu'un de très désordonné, d'une façon qui, d'après ma compagne, passe souvent les limites admissibles. Heureusement pour moi, un inventeur, Moreno, celui de la carte à puce - pas du psychodrame - a écrit Théorie du bordel or;ganisé. 'est un livre sur C l'ouverture, l'effet de surprise, le dérangement. Les théoriciens de l'évolution des espèces se sont rendus compte, par exemple, que le cheminement des diverses branches vivantes était curieusement assez chaotique. Des solutions très variées à des problèmes environnementaux s'obtiennent de multiples façons, se développant, s'arrêtant, en fonction de circonstances toujours changeantes. L'adaptation d'un fennec et d'un lézard des sables au désert est bonne pour chacun d'entre eux, par des voies cependant profondément différentes. Pour revenir à notre domaine, depuis toujours, le pronostic d'un trait psychique bute très souvent sur une réalité surprenante, une évolution inattendue, apparemment spontanée ou liée à un événement plus ou moins prévisible. Même

15

du côté des pathologies apparemment les plus fiXées, les plus impressionnantes, comme l'autisme, de tels cheminements restent possibles et décrits, même s'ils ne sont pas la règle. Ceci distingue radicalement le symptôme psychiatrique, psychologique, du symptôme médical: nul n'a jamais vu quelqu'un dont le pancréas est détruit se sortir" fortuitement" d'un diabète, sauf miracle, ce qui est une autre histoire... Ainsi, les logiques à l'œuvre dans les traits psychiques ne peuvent en aucun cas être incluses dans des systèmes fermés, comme les traits médicaux. Elles sont constamment soumises à des variations, à des interférences dont les effets vont être de diverses natures, aidantes ou aggravantes. Je travaille depuis les années 90 sur l'idée que la réalité humaine est de nature à la fois homologique et hétérologique7. Ce dernier terme désigne plus précisément l'ensemble des difficultés de relation entre diverses logiques peu congruentes. Le passage plus ou moins difficile d'une logique à une autre pose la grande question de l'adaptation de l'homme au monde, et singulièrement au monde des autres hommes... Du désordre fécond de Moreno à mon désordre ménager, en passant par le désordre recensé dans les théories de l'évolution et par l'influence désordonnée de l'environnement sur le destin humain, une seule et même propriété se manifeste, celle de la capacité hétérologique nécessaire pour appréhender le monde. Dans cette optique, nul système de pensée ne peut tout rassembler, ainsi que le tentent parfois les philosophes, parfois les analystes... Bien au contraire, une telle idée de rassemblement exposerait tôt ou tard à un grand risque de désadaptation au milieu, parfois mortel, si celui-ci venait à être trop déstabilisé. La capacité hétérologique de la pensée est sa possibilité de se balader poétiquement ou scientifiquement d'un système à l'autre, propension au voyage géographique ou intellectuel qui fait jouir de paysages changeants, enrichissant au passage, on ne sait comment, ni parfois pourquoi, l'ensemble des conceptions que l'on porte en soi. La capacité hétérologique sera souvent interrogée dans le trajet que nous allons emprunter pour croiser et partiellement comprendre les souffrances de ces pensées douloureusement fiXées dans des systèmes de représentations souvent aussi immobiles que pénibles. Cette mobilité entre les systèmes de logique a été mise en application dans des théories physico-mathématiques dont le nom générique est" logiques floues". Dans ces domaines, on ne cherche plus la certitude mathématique, la vérité purement logique, mais le travail se fait par des approximations successives réactualisées par les données qui parviennent au système au fur et à mesure qui va ainsi sauter d'une logique à l'autre en fonction d'approximations successives. Cette cybernétique est mise à l'œuvre avec succès dans de nombreux domaines industriels complexes, où elle génère moins d'erreurs que des systèmes plus rigides et plus
7 Quelques définitions selon le Robert: " hétérologue" qui est d'origine ou d'espèce différente; " homologue" d'ensembles différents liés par une relation. : qui ne présente pas d'analogie de structure, : éléments qui se correspondent à l'intérieur

16

rigoureux. Les applications sont maintenant innombrables. Ces études se sont fondées au départ sur ce que l'on commençait à connaître du fonctionnement cérébral. Les réseaux de neurones sont ainsi à la base des travaux sur le fonctionnement cérébral et à l'émergence d'une nouvelle branche de la physique. Cette nouvelle théorisation (qui a 60 ans) influence nécessairement ce que je vais développer dans les chapitres suivants. L'application à la psychanalyse et à la psychothérapie de certaines de ces nouvelles données, sur un mode certes moins mathématique, me paraît indispensable. Le concept d'hétérologie que j'utilise se situe comme une passerelle vers ces modes de pensée actuels. L'éclectisme devient une nécessité méthodologique pour avancer dans ces directions. L'époque est passée de tenter comme Freud ou Lacan de bâtir un systètne de compréhension monologique des troubles psychiques. Il faut maintenant apprendre les voies de passage d'une logique à l'autre, voire les conditions d'apprentissage ou d'émergence de logiques nouvelles. Cela passe bien entendu par l'exploration de ces logiques multiples, dont aucune, probablement, n'est à l'œuvre de façon exclusive chez aucun être humain. Cette approche8 paraît plus en adéquation avec la réalité clinique que les tentatives de réduire l'homme à tel ou tel trait psychique, telle ou telle structure, ce lourd boulet méthodologique que traînent encore la psychiatrie et la psychanalyse. L'inconscient, dans sa défmition la plus large, se manifeste dans le décalage entre la prévision et l'analyse rétrospective. Il se situe donc dans l'espace entre le fantasme et la réalité. Sa mise en évidence ne peut fournir un enseignement précieux que pour l'analyse rétrospective. Pour le présent et plus encore pour le futur, il ne fournit que des indications, des probabilités, des hypothèses dont seul l'avenir éprouvera la validité... La liberté du patient est là, dans l'effet de sa complexité. Lacan avait éprouvé cela dans sa pratique, qui disait que l'effet de l'interprétation est incalculable. Seul le temps qui passe peut énoncer en énigme le désir inconscient d'un sujet. Le domaine d'application des psychothérapies est bien du côté des logiques floues, des probabilités plutôt que des certitudes, du côté de l'hétérologie plus que de la logique pesante d'un système univoque, fût-il freudien ou lacanien. Cette approche peut paraître floue elle-même... Mais il me semble que les patients s'y retrouvent mieux, que les avancées sont plutôt plus nombreuses qu'à l'époque où je tentais d'appliquer des théories plus" dures", plus formalisées.

8 Elle est en tout cas en phase avec l'évolution générale des idées vers les théories de la complexité, inaugurées par Edgar Morin, Francis Jacques, et bien d'autres. Leurs travaux sur les relations dialogiques, extraordinairement féconds, sont largement à l'origine de la présente réflexion. Bourdieu prolonge ce courant: qu'est sa théorie des champs, sinon une ouverture vers le glissement des logiques sociales les unes par rapport aux autres? Si effectivement il est possible qu'on en soit à la fin de l'Histoire, comme le prophétisait tel théoricien américain dans les années 90, nous en sommes, en fait, au début des Histoires.

17

L'approche de la complexité nécessite des outils et des modes de pensée nouveaux. Il est temps qu'ils commencent à s'appliquer aux domaines des psychothérapies. La tentative de fermeture sur lui-même d'un système de pensée fait en fm de compte violence à l'infmie complexité du monde, et cette violence se retourne contre celui qui défend de tels types de fonctionnements. Dans la théorie comme dans la pratique, supposer la maîtrise d'un symptôme psychique, prétendre que quelqu'un peut en guérir un autre, aboutit toujours à des effets paradoxaux de résistance qui en réalité réintroduisent la complexité du monde, sans laquelle le désir humain est totalement incapable de se développer. Ceci ne veut pas dire que le thérapeute ne puisse viser la guérison. S'il ne peut que l'espérer, le reste appartient alors au patient, dans une reconstruction que le thérapeute peut favoriser, entendre, mais certes pas créer lui-même. Il faudra donc visiter de plus près quelques unes de ces logiques d'être, de vie, ces logiques subjectives. Nous verrons qu'elles font habiter l'homme dans un univers fragile, car tributaire de quelques genres de structures coincées entre l'instinctuel et l'arbitraire... Il est en fait étonnant qu'il n'apparaisse pas plus de troubles psychiques! Enfm, je donnerai peu d'exemples cliniques, l'objectif principal de ce texte étant que chacun se découvre en l'autre. Les traits psychiques explorés ici sont tous à trouver en l'intime de soi. Les meilleurs exemples seront ceux qui viendront à l'esprit. Souhaitons qu'ainsi, le transfert thérapeutique s'inscrive dans la fraternité nécessaire à son effectuation. Pour ma part, je ne suis pas du tout embarrassé de dire ici que j'ai traversé, avec bien entendu des durées et des intensités variables, l'ensemble des traits ici évoqués. Je n'en suis pas gêné car je présume que le lecteur, à la découverte de ce texte, se reconnaîtra, dans une circonstance ou une autre, brève ou non, dans les tableaux qui vont suivre... Il me semble en effet que tous ces traits sont caractéristiques de l'humain, certains allant se prendre plus intensément ou durablement en l'un d'entre eux. La connaissance intime que le thérapeute aura de ces trajets l'aidera à accompagner son patient, à condition que ce ne soit pas une simple projection, ce qui est affaire de formation, de technique, et d'analyse personnelle.

18

TRANSFERT

ET DESIR DU THERAPEUTE

Nous verrons, dans ce premier chapitre, les applications de la thématique abordée en introduction. Il faut en particulier insister sur la question freudienne de la construction en analyse, alors que cette dernière se conceptualise et se pratique souvent, hélas, beaucoup plus comme une déconstruction que comme une construction. En réalité, dans le concret du travail, ces deux aspects devraient être continuellement présents, et s'entrelacer sans cesse, l'un étant même l'envers de l'autre dans une thérapie ou une analyse qui fonctionne. Ce qui fait le succès de thérapies actuelles comme le cognitivisme, les thérapies familiales, systémiques ou autres, tient pour beaucoup à l'importance qu'elles accordent à cette reconstruction dans le travail. Rebâtir demande, de fait, beaucoup d'ouverture, d'invention, et souvent de l'éclectisme. Pour que tout ceci soit initié par le patient, encore faut-il que son thérapeute puisse l'entendre. Une psychanalyse qui se limite à l'interprétation va passer à côté de cette énergie, risquant au fmal l'échec. Nous ferons une relecture de certaines thématiques lacaniennes, au regard de cette insuffisance. Il est clair qu'une analyse qui se borne à extraire la structure inconsciente d'un sujet fmit par transformer un comté en emmenthal, c'est-à-dire que les structures ainsi mises à jour induisent des questions, des appels dans l'inconscient du sujet. Certes le déplacement de l'identité subjective ainsi effectué peut avoir des effets positifs, mais tout dépend où il mène. . . Le défaut d'attention à cette reconstruction amène parfois fmalement une altération de la structure des patients venus nous demander de l'aide. La nature ayant horreur du vide, lorsque se retire un complexe inconscient, se crée aussi un espace à construire, une énergie se libère. Le manque ne gère pas tout... Cette construction n'est évidemment pas à opérer par l'analyste qui se mettrait ainsi à la place du sujet, dans une projection délétère, mais elle doit être considérée comme un développement important de ce qui se passe dans la cure. Puisqu'elle est l'œuvre du patient, place doit lui être faite. Nous verrons que cela dépend de la dynamique transférentielle ainsi que d'une certaine façon de l'appréhender et de l'analyser. En tout cas, le transfert est loin de n'être que le déplacement, sur la personne de l'analyste, de complexes anciens, dont il rend ainsi le déchiffrage possible. Il est aussi, et surtout, un des fondements de l'identité humaine, dans ce lien fondamental qui unit chacun à l'autre, lien

constamment remanié, constamment évolutif. Lacan en a magistralement flXé les grandes lignes, même s'il en a méconnu, dans certains cas, la constante opérativité. Ceci pose bien entendu la question du désir de l'analyste. Lacan est sans aucun doute celui qui a eu les positions les plus fouillées et les plus originales sur cette question. Pour synthétiser à l'extrême l'avancée qu'il a proposée, on pourrait dire qu'il est passé de la neutralité bienveillante de Freud à la neutralité tout court. Il estimait que la formation de l'analyste devait l'amener à l'acceptation d'une sorte de primauté du symbolique qui aurait situé tout l'aspect imaginaire du désir du côté d'un encombrement, d'une distorsion de cette assise symbolique du sujet. Il pouvait aussi supposer que la formation de l'analyste devait l'amener à une traversée du fantasme, dans un mode d'existence poussant à une sorte de " désêtre ". Ainsi débarrassé de tout l'univers fantasmatique inconscient qui pourrait l'encombrer, l'analyste serait en mesure de pouvoir entendre, écouter et décrypter l'univers de jeux symboliques qui fait le tranchant d'une cure analytique. En aurait témoigné" la passe ", ce parcours institutionnel complexe dont le but était de " rendre compte" de l'état du désir d'un analyste qui aurait" traversé" le fantasme, allant vers le désêtre. Mais dans quel état! Bien entendu, l'idée que l'analyste soit suffisamment au clair avec ses patients pour pouvoir entendre et écouter un certain nombre d'éléments extérieurs (apparemment) à lui-même, est bonne. Le seul problème est que cette idée est inhumaine, ainsi que l'a largement démontré la procédure de validation de ce cursus qu'était la passe. A ma connaissance, elle n'a produit aucune avancée dans le champ de la psychanalyse. La passe n'a engendré aucun analyste" garanti ". Par contre, elle a provoqué à foison des luttes plus ou moins souterraines pour le pouvoir, dans des ambiances de trahison ou de fidélité à l'institution ou à son fondateur, écrasant la créativité, l'invention. Ce processus a abouti à des violences institutionnelles nombreuses et répétées, avec les résultats que l'on imagine, démontrant à l'envi l'impossibilité réelle de dépassionner les analystes. Je propose ici un regard un peu différent, une autre idée sur le désir de l'analyste. Je crois au contraire qu'il convient de partir beaucoup plus clairement du socle de sa subjectivité, de l'idée que nul ne peut se défaire du poids de son imaginaire, de la tension inconsciente que produisent en lui les patients. La seule exigence de l'analyste est celle de la plus extrême humilité face à la réalité du déroulement d'une cure. Sa seule lucidité est de se savoir encombré de ses passions. L'humilité ne suppose pas que l'on soit totalement en dehors de l'espoir de ses patients, mais que l'on porte sur eux un regard contextuel, un regard qui situe simplement l'humanité des deux protagonistes. Comme chacun pense naturellement à lui-même avant de penser à l'autre, il est illusoire de croire qu'un analyste va fonctionner uniquement pour ses patients. Il vaut mieux le reconnaître

20

plutôt que de supposer une sorte de désintéressement extraordinaire qui ferait de lui autre chose qu'un être humain. L'analyste doit le savoir: l'intérêt conscient ou inconscient qu'il a au cours d'une cure va être le principal facteur de résistance. Il vaut beaucoup mieux reconnaître ce fait inévitable que supposer que l'on puisse s'en départir. Ainsi, l'analyste va procéder sans arrêt par essais et erreurs, constatant les effets sur la cure de ses engagements d'être humain: évolutions tantôt positives, tantôt négatives. Une certaine opacité du désir ne s'évacue pas, elle se constate. Qu'elle ne se projette pas sur l'autre aveuglément est l'éthique de l'analyste. L'humilité, c'est donc que l'analyste n'oublie pas, même s'il éclaire en retour son propre destin, qu'il est payé par le patient pour que celui-ci arrive à cheminer suffisamment à travers ses angoisses et ses souffrances psychiques. Cet argent versé est un rappel à l'éthique et au bon sens: l'essentiel est que le patient" en ait pour son argent" et non qu'il serve à valider telle ou telle théorie ou passion fondatrice d'une école d'analyse ou de thérapie. Quitte à ce que l'analyste en vienne à rectifier ses doctrines, à remanier ses présupposés, à interroger ses passions. La pertinence de l'idée lacanienne que la guérison vient de surcroît, qu'elle n'est pas une visée en soi, a été déviée de son sens premier. Lacan faisait, à juste titre, la chasse aux marchands d'illusion, et ramenait sans cesse patients et élèves à une vision de la vie qui incluait la dimension du réel, peu encline par nature à valider totalement nos désirs et fantasmes. Il est vrai que tout symptôme psychique comporte une trace de pensée magique, qui implique que la guérison n'est jamais tout à fait ce qu'espérait le patient, piégé par ses fantasmes douloureux. On ne supprime ni ne guérit d'une certaine part de souffrance, d'angoisse humaine. S'intéresser de trop près au symptôme conscient proposé fait ainsi courir le double risque de valider des rêveries impossibles, et de ne pas accorder au travail de profondeur sa juste valeur. Ces mises en garde, à l'époque où elles ont été émises, avaient seulement pour fonction de protéger la valeur thérapeutique réelle et profonde de l'analyse. Elles ont fréquemment servi, depuis, à justifier l'impuissance de thérapeutes qui se protégent ainsi derrière une théorie venant faire écran à l'analyse patiente et obstinée de résistances imprévues. Elles ont souvent fait obstacle à l'invention, pourtant nécessaire dans chaque cure. Si l'analyste n'est pas là pour guérir, pour un mieux être, comme on l'entend souvent, alors le risque existe qu'il soit seulement là pour faire école... La dérive sectaire est inévitable dans ce trajet, puisque le savoir de l'analyste devient irréfutable, ne se confrontant plus à la clinique. On sait, depuis Prigogine, qu'un savoir irréfutable n'est plus scientifique, il devient religieux. L'usage que font certains lacaniens du manque, de la fonction de l'objet Ca), du défaut d'être fondamental à l'entrée dans l'humain, ou celui de la force de la pulsion de mort, pour d'autres écoles, censés rendre compte d'échecs thérapeutiques durables et répétés, sont des cache-misère faisant ainsi office d'explication magique devant une inefficacité de la théorie et de la pratique. Si le patient n'obéit pas à la pauvre

21

théorie de son analyste, c'est qu'il est en proie à une" jouissance mortifère". L'analyste, lui, ça va, merci pour lui ! Il me paraît plus sain, plus compatible en fait avec la vraie fonction de cet objet Ca)que l'analyste, dans ces cas, se mette en cause lui-même, avec sa théorie et sa pratique. Voilà qui permettra plus de changements dans les cures, et d'inventions dans les théories. .. et les institutions. Plus raisonnablement, posons que la guérison que souhaite le patient n'est pas celle que lui proposera l'analyste... Mieux vaut que tous deux visent en tout cas un objet extérieur à leurs propres certitudes. L'humilité retrouve là sa fonction. L'évaluation est autant, sinon plus, l'affaire des patients que des analystes et thérapeutes... Une évaluation souhaitable de la pratique ne sera intelligente que si elle est réalisée par les patients, un an ou deux après la fin du travail transférentiel, pour des raisons évidentes. Elle reste à faire. Dans la lignée de ce problème, notons que les phénomènes identificatoires puissants qui existent dans les écoles d'analyse ou de thérapie sont d'excellents moteurs pour l'apprentissage du métier mais ensuite, hélas, d'excellents freins pour le remaniement de la théorie et des cures. En tout cas, l'état d'inachèvement des théories psychanalytiques et psychothérapiques amène à valider complètement la plus grande des ouvertures d'esprit et la plus grande humilité dans le travail. Toute une panoplie d'étiquetage est à la disposition de l'analyste qui souhaite se reposer sur une école pour éviter des remises en question à propos d'échecs trop cuisants dans sa pratique. Les étiquettes de psychopathe, de psychotique, de pervers, jouent parfois la fonction de rassembler des thérapeutes qui se consolent d'échecs cliniques à travers des théories d'école. Ceci ne fait que pointer une incapacité du travail transférentiel à gérer et comprendre certains traits psychopathologiques. Mieux vaut se savoir limité, continuer à chercher, que de stigmatiser nos patients. Existe aussi l'orgueil de croire que quelqu'un n'est pas récupérable dans le travail psychothérapique. C'est une absurdité démontrée par la vie et les études sur l'évolution des patients, y compris lorsqu'ils changent d'analyste... Il importe donc, après le prodigieux passage de Lacan, de re-humaniser la fonction de l'analyste. Certains éléments de sa théorie, comme la notion de forclusion, ou l'illusion d'une traversée du fantasme, rendent en effet complètement impossible la reconstruction dans une réelle dynamique transférentielle. La théorie analytique a situé au départ, avec Freud, le moi comme une instance intemalisée par le patient. Lacan a ensuite projeté toute une partie de la structuration du sujet inconscient sur le fonctionnement en quelque sorte externe des signifiants, dans la langue, dans l'univers symbolique. Il faut maintenant en arriver à l'idée, ouverte partiellement par le concept de résilience, qu'une partie de ce moi est constamment liée, remaniée par le lien concret, le lien réel d'un être humain à un autre. C'est exactement une interférence... Il ne s'agit évidemment pas d'abandonner les deux premiers points de vue, mais d'envisager une troisième fonction du moi, celle du remaniement social et

22

transférentiel constamment à l'œuvre tout au long de la vie, sous certaines conditions. Aussi la réduction complète de l'homme à un univers symbolique fixé est une idée probablement fausse qui exerce des effets délétères sur les cures menées dans cette optique. Cela n'enlève pas l'extraordinaire apport de Jacques Lacan à la théorie et à la pratique de la psychanalyse mais permet de considérer cet apport pour ce qu'il est, à savoir une prodigieuse avancée du côté du rapport de l'homme au signifiant, au symbolique. Cette avancée clinique incroyable est devenue une impasse lorsque Lacan a tenté de faire de l'homme un animal exclusivement symbolique, inscrivant l'homme dans cette logique unique, flXée, fût-elle structurelle et inconsciente. D'autres dimensions de l'humanité existent, aussi puissantes que celle du symbole, du côté du lien incarné, de la présence réelle, de la complexité instinctuelle, organique. Si nous voyons des remaniements psychiques liés à des remaniements de l'univers structurant ou signifiant du sujet, d'autres sont dus à un lien réel, chaleureux, humain qui va permettre de faire alliance avec une certaine dimension imaginaire, plutôt que de tenter de la dépasser ou d'en faire un obstacle absolu. On aura reconnu, ici, la ligne de scission entre Lacan et Dolto, Lacan l'ayant un jour reconnu en lui expliquant que ce qu'il disait, elle le faisait. C'était une façon probablement inconsciente chez lui de signaler qu'elle disposait de quelque chose de plus que du simple maniement du langage pour effectuer son travail clinique. C'est dans cette direction que j'entreprends d'explorer plus avant certains aspects de la psychanalyse. Quel est l'impact de la présence réelle de l'autre? Quel est son poids face aux structures signifiantes? Il serait invraisemblable que les organismes supérieurs, à partir des oiseaux, aient tous développé ce que l'on appelle l'empreinte9 et que l'homme en soit dépourvu... Il est possible que ce qu'on appelle la capacité transférentielle témoigne simplement du fait que le travail de l'empreinte est chez l'homme constant, et ne fonctionne pas seulement durant une certaine période de l'enfance. Si l'intelligence remplace ou complète l'instinct chez l'homme, c' est peut-être aussi grâce à cette particularité de l'empreinte humaine. C'est pourquoi la capacité de l'homme à se vivre de façon autonome dans un univers symbolique est limitée par ce reste d'empreinte, par ce besoin de l'autre, autant que dure la vie. Le processus de l'analyse serait alors un dispositif expérimental qui, par sa particularité posturale, rappellerait et réveillerait spécifiquement les données propres à ce phénomène d'imprégnation. Un dernier point important concerne non seulement la psychanalyse, mais certaines autres formes de thérapies. Je reprendrai là une répartition qui a été proposée par Jean Malaurie, dans le domaine de l'ethnologie. Il distingue les

9 Faculté de lien social durable permettant des apprentissages pendant une période habituellement brève chez l'animal. Elle met en jeu des facteurs biologiques, cérébraux, environnementaux.

23

ethnologues qui considèrent un objet d'étude externe à eux, censé être le support de leur réflexion, de ceux qui, sans cesse, vont et viennent de leur subjectivité propre à celle qu'ils étudient10. On retrouve cette répartition dans le champ de la psychothérapie. Il est des écoles de psychothérapie, voire éventuellement de psychanalyse, qui font très peu ce travail de retour sur soi et qui, au contraire, prônent une pratique qui se voudrait savante, scientifique, objective, mais qui fait l'économie totale ou partielle du retour sur soi, de la question de l'influence du regard sur ce qui est vu, de l'importance de l'écoute pour ce qui est entendu. Ainsi, beaucoup de formations en cognitivisme, en thérapie systémique, familiale, groupale parfois, psychiatrique souvent, psychologique aussi, prennent appui sur un savoir qui s'est constitué sous forme universitaire ou magistrale, livresque, quand ce n'est pas par l'intermédiaire d'un gourou. Les professionnels qui disposent d'un tel outil vont ensuite l'appliquer, tel un masque, à leur pratique clinique. D'autres formations sont, elles, réflexives. C'est-à-dire que le thérapeute est le premier objet d'étude de la pratique dans laquelle il envisage d'entrer. Ainsi, dans la plupart des écoles d'analyse (pas toutes I), l'analyste est-il lui-même en psychanalyse avant de proposer ce dispositif à ses patients. Dans d'autres champs psychothérapiques, cette disposition existe également. Voilà qui va différencier profondément la maîtrise fallacieuse de la vulnérabilité maîtrisée. Ces thérapeutes qui ne s'interrogent pas ou très peu sur eux-mêmes sont dans un univers de maîtrise de l'autre, avec tout ce que cela peut impliquer comme inconscient non analysé et mis en acte dans l'exercice de leur métier. Pour les autres, il s'agit de reconnaître qu'ils sont eux-même vulnérables, qu'au travers de leurs failles et de leurs vulnérabilités, dans la rencontre de l'autre, une connaissance peut advenir, un chemin inconnu, nouveau peut se frayer, à travers plaisirs et souffrances. Dans un cas, le savoir est uniquement symbolique, du côté de la structure, du côté de la science, dans l'autre, il est humain, profond, impliquant l'aspect relationnel, l'aspect transférentiel de la vie. On l'aura compris, ce livre s'inscrit dans la deuxième hypothèse. En effet, je ne pense pas qu'un acte thérapeutique puisse s'accomplir sans que le thérapeute ne se trouve engagé dans une aventure humaine qu'il partage profondément avec son patient, qu'il a plus ou moins vécue pour son propre compte auparavant, ou en même temps que la thérapie. Cette idée de réciprocité, de fraternité est tout à fait fondamentale. Je ne crois pas qu'un travail psychothérapique profond et réel puisse se faire sans que le thérapeute ne sache intimement ce qui se trouve engagé dans un remaniement transférentiel personnel. Il faut avoir eu la naïveté, le courage ou l'espoir de se livrer à l'autre pour entendre vraiment ce qu'est une demande

tO C'est sur ce principe qu'il a fondé la collection" Terre humaine" chez Plon. C'est une des raisons qui explique que ces études ethnologiques ont largement dépassé le public scientifique.

24

thérapeutique individuelle: recommencer avec l'insupportable, au risque de le remanier... Il s'agit là d'autre chose que d'un savoir sur l'autre! Cette vulnérabilité, cette Quverture, ce courage de se remettre en question, de s'ouvrir à l'autre, de s'ouvrir sans fard sont probablement à maintenir tout au long de la vie du thérapeute de façon à ce qu'il évite, à tout moment, de se retrouver dans une situation de maîtrise ou de jugement vis-à-vis de ses patients, attitude qui a pour fonction d'éloigner de soi un autre qui va déranger sur un point non analysé de soi-même. Aussi, tous les développements qui vont suivre, tous les traits structuraux dont nous allons donner le détail, ne sont-ils que des repères, des balises qui auront la même fonction que la carte marine pour le navigateur. Elle ne remplace en aucun cas le voyage. Qui accepterait de s'embarquer pour une navigation un peu complexe avec quelqu'un dont la formation ne serait que théorique et cartographique? Il vaut mieux avoir traversé soi-même un certain nombre de fois avant d'accepter de prendre des passagers. Ces cliniques psychanalytiques que nous allons explorer auront exactement la même fonction que les contes d'enfants: sans rien décrire de la vie de tel enfant, ils l'emportent pourtant intimement dans un univers virtuel qui prépare à la vie, balise les possibles humains. Cet apprentissage métaphorique, poétique, laisse l'enfant totalement libre de son trajet réel dans la vie, mais l'oriente à l'occasion, vectorise sa pensée. Souhaitons que ce qui suit soit pris ainsi par le lecteur, et non comme une "réalité" psychiatrique, cela laissera alors au travail thérapeutique sa fonction d'invention d'un désir singulier. .. Au fond, ces cliniques ont surtout pour fonction de rapprocher suffisamment analystes et analysant, afin de jouer alors un rôle de facilitation transférentielle. Ainsi, clinique et transfert sont les deux faces d'un même objet, qui est le remaniement du désir visé par la psychanalyse: aucune clinique ne pourra s'apercevoir sans un transfert de qualité, lequel produira une modification de ce qui vient d'être observé, dans une suite dont le terme est celui de l'analyse elle-même... Ainsi, toutes les études structurales des prochains chapitres n'auront d'autre fonction que de faire penser, réfléchir, pour que chacun avance ensuite à sa façon dans cette jungle transférentielle des logiques humaines, que les Grecs commencèrent à explorer, toutes plus diverses, surprenantes les unes que les autres. L'engagement transférentiel produira alors d'autres logiques subjectives, d'autres inconscients, d'autres chemins... La pensée hétérologique me paraît ainsi être la base d'un dialogue possible qui ne s'arrêterait pas à l'incompréhension. Chaque logique humaine ne vaut que par son contexte singulier, contexte dont l'exploration suppose du thérapeute une profonde humilité. Leur nombre est infini, la distance entre chacune d'elle parfois énorme. Mieux vaut que l'analyste ait une formation certes sérieuse, mais aussi variée, même hétéroclite, et en tout cas certainement iconoclaste. Ainsi, sera-t-il plus souvent à même d'entendre ce qui se passe avec un patient qui n'entre pas dans les théories existantes. La philosophie, la littérature, y aideront tout autant que

25

les travaux spécifiquement psychanalytiques. En tout cas le plaisir transférentiel restera la pierre angulaire de ces refondations plus ou moins massives que souhaitent nos patients, dans un engagement qui fait de toute thérapie une aventure unique et toujours inf111iment complexe, beaucoup plus que tout ce qui peut ,, . s ecnre... Enfln, on notera que j'utilise indifféremment les termes d'analyste, de psychothérapeute, de psychiatre, de thérapeute, au gré de mon humeur et du texte. Cette hétérologie appliquée montre simplement que les hommes m'intéressent plus que leurs écoles, même si ces dernières restent un mal nécessaire.

26

DEPRESSION

L'idée centrale est que la dépression, plutôt qu'une configuration particulière, est un problème susceptible de s'inscrire dans la destinée de n'importe quelle structure psychiquell. Je commence par cette clinique, car elle illustre deux éléments que je veux évoquer plus généralement: -Comme dans les autres pathologies, il existe une continuité entre le tableau le plus gravement mélancolique et la dépression la plus mineure, la frontière entre le normal et le pathologique se situant dans un effet de seuil, parfois dépendant de l'observateur. Il s'agit de deux aspects d'une même réaction psychologique, plus ou moins généralisée, plus ou moins forte selon les structures préalables au moment dépressif et les circonstances. Si cette absence de frontière est particulièrement nette dans la dépression, nous la retrouverons également dans tous les tableaux que nous examinerons. La clinique psychanalytique, psychiatrique, croyant décrire des pathologies distinctes, comme dans un modèle médical, ne saisit que des fragments de l'infmie variation de l'humain. Le symptôme dépressif en est le meilleur exemple, puisque aucun être humain ne peut s'abriter toute sa vie de réactions dépressives plus ou moins durables, plus ou moins médicalisées. Au long de ce travail, je questionnerai de la sorte la frontière entre le normal et le pathologique. J'atteindrai mon but si je peux participer au glissement de l'interrogation sur la maladie mentale de l'autre à l'exploration de l'humain en chacun de nous. Tout ce qui suit concernera ainsi aussi bien la banale tristesse que la dépression sévère. Les différences ne porteront que sur la massivité plus ou moins grande du problème, non sur une distinction de nature. -Dans la dépression, la question du transfert se pose de façon particulièrement démonstrative. Sa fonction de reconstruction psychique, dès le départ, apparaîtra clairement, et il faudra en décliner les modalités. La science médicale tente vainement de ramener la dépression à un mécanisme organique. A ce jour, contrairement à ce qui se lit souvent, elle a échoué, tant du

11Il faudra bien entendu préciser ce que j'appelle structure psychique ou logique subjective. Ce sera l'objet du dernier chapitre méta psychologique.

côté de la génétique que de la biologie12. Certes, les traitements qui s'affment d'année en année rendent service au plus fort de certains moments dépressifs, soulageant beaucoup de souffrances13. Mais ils sont, hélas, basés sur cette erreur scientifique qui consiste à parler" d'antidépresseurs "14 alors que ces traitements agissent seulement sur des symptômes tels que la dysthymie et l'angoisse, et, probablement, aussi, sur un effet organique d'épuisement cérébral. Il vaudrait mieux parler de médicaments" anathymiques n. Par là même s'entretient la confusion entre le traitement de l'effet et celui de la cause. Au moyen-âge, le suicide pour rage de dents n'était pas rare. Pourtant aucun dentiste ne se satisferait de l'effet de l'aspirine, qui cependant sauve des vies dans l'attente du geste qui soulage. Cependant, je ne pense pas qu'il faille se plaindre que la médecine comprenne mal ou refuse la psychanalyse. C'est à cette dernière de s'expliquer clairement et de tenter d'être convaincante. La fonction psychique des réactions dépressives a été décrite à partir de Freud, de façon telle que son utilité apparaît clairement. Il s'agit d'un fonctionnement de l'intelligence dans une modalité adaptative précise: la perte d'un objet psychique important. S'il est souvent dit que la psychanalyse n'est pas indiquée dans ce registre, c'est en raison de la primauté, de l'urgence du travail de reconstruction de l'objet, qui prime sur l'analyse dans ce type de problèmes. Mon postulat s'énonce alors simplement: la dépression est la fixation sur la catastrophed'une logique de pensée, qui s'immobilise, s'écroule,devient inutile,faute de sens. L'objet psychique perdu est la structure elle-même... Spinoza m'aidera à aborder ce sujet. Il permettra de poser une hypothèse sur la formation de la dépression, puis de saisir ce qui pourra la mobiliser. Le lien entre le corps et l'esprit sera réactualisé dans ce trajet spinoziste, puisque nous apprendrons que le corps humain n'est jamais réductible à ses limites physiques. Il ne sera défmissable, pour ce philosophe, qu'à travers ses relations au monde. Voilà qui permettra de s'interroger sur l'importance du transfert dans cette souffrance parfois inouïe de l'esprit et du corps dépressifs...

12 cf. l'annexe au présent travail. 13 Notons cependant que dans les dépressions moyennes et légères, certaines (cognitives ou interpersonnelles) sont plus efficaces employées seilles. . . 14 On ne sait d'ailleurs toujours pas clairement si, face au placebo, les traitements" diminuent confusion. ou augmentent .. le nombre de suicides réussis, ce qui est peut-être

psychothérapies antidépresseurs" un effet de cette

28

Spinoza15
Disons un mot de l'homme. Il était très humble, très tranquille, menant une vie quasiment monacale, et souffrit pendant une vingtaine d'années d'une tuberculose dont il f1nit par mourir à 45 ans. Amoureux à vingt ans de la fille de son maître, il fut, très douloureusement, supplanté par un autre élève. Dès lors, il n'eut pas d'autre aventure féminine connue, et n'a pas laissé de descendance. Sa vie était éclairée par de rares dîners-débats dans les milieux hollandais cultivés, où sa vivacité et sa tolérance étaient forts appréciées. Il mettait ainsi en pratique l'ascèse passionnelle qu'il prônait dans ses écrits. La philosophie fut son unique recours, ce qui donne une des clés, mais aussi une des limites de sa position: le renoncement. La question' de la liberté et de la servitude, disions-nous en introduction, est au centre de tout ce qui concerne la psychopathologie. Il faut y ajouter la philosophie. La première se différencie en terme de structure individuelle, la seconde de façon plus générale. Spinoza est quelqu'un qui a énormément débattu de ces questions. Il avait pour cela les outils de son époque, 1650, moment où les outils scientifiques étaient en train de s'acquérir: le savoir et la connaissance, bénéficiant de l'imprimerie, commençaient leur expansion. Diderot, Voltaire allaient venir, puis la révolution. La question de l'individu face au monde était réactivée de toute part, le discours religieux trouvait de nouvelles limites, que Copernic et GaWée avaient tracées. L'homme n'était plus le centre du monde, et pouvait donc commencer à l'explorer, en dehors et en dedans de lui. L'objectif de la sagesse est dès lors de comprendre le monde, donc de commencer par le déflnir autrement que comme" création divine" : les choses f1nies sont indiquées par leurs limites physiques ou logiques, donc par ce qu'elles ne sont pas... "Toute déterminationest une négation ft. Que les choses f1nies soient ainsi séparées les unes des autres permet en retour de comprendre les effets des unes sur les autres. Ce qui se déftnit se sépare dans le même temps. Autrement dit, dans tout choix existe une dimension d'abandon... de ce qui n'est pas choisi. Le seul être absolument positif, qui n'ait pas à choisir, est donc Dieu, pour ce qu'il est infmi. L'esprit humain aurait une idée de la nature inftnie de Dieu, idée qui serait troublée par l'égarement des passions. En effet, celles-ci se réfèrent à une chose fmie imaginée comme absolument positive, donc rendue inftnie. Elle est alors douloureusement confondue avec la recherche de Dieu, ou de la connalssance. Rien n'est laissé au hasard ou au libre arbitre. Tout est lisible par l'inf1ni divin. Ici, ni bon ni mauvais, mais simplement du compréhensible. A l'homme de s'en approcher au plus près, ce qu'il ne peut faire que s'il se suppose... existant, c'est-àdire actif à comprendre. Ni péché, ni damnation, dans cette théorie.
15 Antonio DAMASIO, dans Spinoza avait raison, chez Odile Jacob, en 2003, fait lui aussi un retour maître Hollandais, bien que dans une lecture naturellement différente, plus proche de la neurologie.

au

29

La connaissance de la réalité du monde libère de la servitude des passions. Cette conduite apporte la vraie joie. " Si nous séparons une émotion de l'âme (ou sentiment), de la pensée d'une cause extérieure, et que nous l'assotions à d'autres pensées, alors l'amour ou la haine envers la cause extérieure seront détruitj~ de même que lesflottements de l'âme qui naissent de ces sentiments. " Spinoza découvre là, avant Freud, le pouvoir des associations d'idées. Mais elles sont bien plus qu'une technique d'exploration, elles apportent le vrai plaisir de la pensée, la véritable joie. "Aussi leplaisir en soi est bon, l'espoir et la crainte sont mauvais, comme l'humilité et la repentance. (...J Ainsi, l'homme qui comprend exactement ses propres drconstances agira sagement, et sera même heureux, enface defaits que d'autres qualifieront de malheureux. " Se comprendre, comprendre Dieu et comprendre le monde sont une seule et même chose pour Spinoza: " l'esprit humain a une ~'onnaissance adéquate de {essen~'e

éternelle infinie de Dieu et

If.

Le jeu de miroir entre Dieu, sous la forme des attributs de

la pensée, et l'homme est clairement posé. La connaissance de soi est la connaissance du monde, de Dieu... Il résuma ceci en une formule célèbre" Deus, sive natura" 16, qui lui valut quelques ennuis... "notre esprit, en tant qu'il comprend, est un mode éternel du penser, qui est déterminé par un autre mode éternel du penser, et celui-ti à son tour par un autre, et ainsi à {infini, de sorte que tous ensemble constituent l'entendement éternel et infini de Dieu. "

L'amour intellectuel, la connaissance, sont d'une nature bien spéciale: ils s'affranchissent de l'objet, pour investir simplement le mouvement du monde, mouvement nécessaire à l'homme du fait de sa ftnitude, qui l'empêche d'embrasser l'ensemble en une seule vision. La seule connaissance objective est celle de Dieu, soit l'ensemble des choses et des causes qui, prises dans leur inftnité, forment le monde. A partir du moment où on relie une cause au processus inftni dans lequel elle s'inscrit, on en comprend les liens, les tenants et les aboutissants. Donc, on peut sortir de l'immobilité liée à l'idée d'une cause isolée. Relier la cause à l'ensemble fait qu'on peut à nouveau circuler, dans le monde et dans son corps, nous allons le voir, à travers la joie de la connaissance libre et active. Revenons maintenant un instant à la dépression. Elle consiste en effet en l'idée d'être affecté par une cause (passion) externe ou interne (négative dans la dépression, positive dans la manie), plus ou moins consciemment déftnissable et repérable. Cette focalisation aveugle le déprimé, le place dans l'impossibilité de réagir. Le corps, nous allons le voir, fait constamment écho à cette impasse.

16 Dieu,

soit la nature.

30

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.