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PSYCHANALYSE MANAGEMENT ET DEPENDANCES AU SEIN DES ORGANISATIONS

384 pages
La dépendance est aussi constitutive de la vie psychique du sujet, elle est aussi constitutive de l'organisation de l'entreprise puisque par définition une organisation génère des liens de dépendance hiérarchique ou fonctionnelle et aujourd'hui des dépendances en réseau. Comment un sujet peut-il alors " gérer " des liens de dépendance, chercher à s'en libérer et tendre au fil de spirales de développement ou de régression vers plus d'autonomie, d'individuation voire, pour certains auteurs, de " non-dépendance ".
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PSYCHANALYSE, MANAGEMENT & DEPENDANCES AU SEIN DES ORGANISATIONS

Collection Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jean Nadal

L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions

La structure de la pensée (livre II), CLAUDEBRODEUR La vie de l'esprit (livre III), CLAUDEBRODEUR Essai sur les phénomènes transgénérationnels, J.P. DUTHOIT Le corps et l'écriture, CLAUDEJAMARTet VANNI DELLAGlUSTINA(eds). Travail culturel de la pulsion et rapport à l'altérité, H. BENDAHMAN(sous la direction de), 2000. Autisme, Naissance, Séparations. Avec Thibaut sur le chemin. Chronique d'un parcours psychanalytique avec une enfant de quatre ans, B. ALGRANTI-FILDIER,2000. Critique littéraire occidentale, critique littéraire arabe, « textes croisés », MOHAMEDOULD BOULEIBA, 2000. Tentation paranoïaque et démocratie, Jean-Pierre BÉNARD, 2000. Bilan personnel et insertion professionnelle, Florian SALA, 2000. MALDAVSKY DAVID, Lignages abouliques, processus toxiques et traumatiques dans des structures intersubjectives, 2000. PORRETJean-Michel, Temps psychiques et transferts, 2000. MOREAU DU BELLAING Louis, La fonction du libre-arbitre. Légitimation II, 2000. GUYON Robert, Fragments d'une passion, 2001. DANJOU Marie-Noëlle, Raison etfolie, 2001.

PSYCHANALYSE, MANAGEMENT DEPENDANCES AU SEIN DES ORGANISATIONS
Sous la direction de

&

THIBAULT

DE SWARTE

Choix

de textes

des

IXO journées

de

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Institut

Psychanalyse

& Management

En collaboration

avec

Association

Internationale de Psychologie du Travail Langue Française - L'Harmattan

de

5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan

L'HarmattanInc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0704-1

A Gérard Bazalgette et Alain Rannou

COMITE EDITORIAL

Coordinateur Thibault de SWARTE Maître de Conférences, ENST Bretagne, membre du Conseil d'Administration de l'Institut Psychanalyse et Management

Membres Dominique DRILLON Psychanalyste, Professeur Groupe ESC Montpellier, Président de l'Institut Psychanalyse et Management. Florian SALA Professeur au CERAM Sophia-Antipolis, Président d'honneur de l'Institut Psychanalyse et Management. Jean-Benjamin STORA Psychanalyste, Psychosomaticien, Doyen honoraire de la Faculté et de la Recherche, Groupe HEC, Consultant à La Pitié Salpétrière, Président du Comité Scientifique des IXO et XO journées Institut Psychanalyse et Management.
Michel VALLÉE Direction Technique Agence Nationale pour l'Amélioration des Conditions de Travail (ANACT) - Délégué Régional RhôneAlpes de l'Institut Psychanalyse et Management.

SOMMAIRE
PREFACE Bernard GANGLOFF

13

INTRODUCTION Thibault de SW ARTE 19

AUTEURS (par ordre alphabétique) Roland BRUNNER Etats-limites et dépendance psychique 27

Norbert CHA TILLON 35 Dynamiques de la dépendance et de la non dépendance, individuelle et institutionnelle Olivier DARMON Effets pervers des certifications qualité ISO 9000 79

Dominique DRILLON 99 Les multiples facettes de la dépendance: de la liberté de choix à l'insoutenable Florian SALA Accueil et intégration en entreprise 117

Pierre-Yves SANSÉAU 149 Aménagement du temps de travail et vécu des individus, réflexions autour de perspectives d'analyse et d'une approche méthodologique

Il

Henri SAVALL & Véronique ZARDET 179 L'évolution de la dépendance des acteurs à l'égard des dysfonctionnements chroniques au sein de leur organisation. Résultats de processus de métamorphose Patrick SCHMOLL 213 Devenir autonome? Paradoxes du traitement de la dépendance dans une pratique du bilan et du projet professionnels Jean-Benjamin STORA 239 Stress, psychopathologie et dépendance, quelle philosophie du management au XXle siècle? Jean-Baptiste STUCHLIK La thèse et son sujet, le sujet et sa thèse Thibault de SWARTE Le symbole et le réseau: questions autour d'Internet
Georges TREPO ...............................................................

259

279

3 Il

Hommes et organisations dans une économie mondiale en pleine évolution: quel «contrat» entre eux à l'aube du XXle siècle? Michel VALLÉE Construire sa liberté, tentative construire la non-dépendance 331 pour co-

d'objectivation

CONCLUSION Miche I V ALLÉE 367

POSTFACE Benoît MELET 373 Vers les journées Institut Psychanalyse et Management de Juin 2000 : conflits sociaux et conflits intrapsychiques

12

PREFACE
Les 9èmes journées nationales d'études de l'Institut Psychanalyse et Management, journées dont les principales contributions ont été rassemblées ici, avaient pour thème «dépendances, psychanalyse et organisation». S'engager à préfacer des actes dont le premier terme est celui de « dépendances» plonge donc d'emblée le préfacier au cœur de la problématique qu'il a en charge de présenter. Car s'engager signifie nécessairement devenir dépendant; dépendant de l'engagement contracté. Pour autant, cette dépendance ne doit pas systématiquement être examinée sous un angle négatif. Au surplus, lorsque l'engagement résulte d'un choix, il peut aussi constituer une marque d'indépendance. La dialectique dépendance / indépendance n'est cependant pas la seule complexité justiciable d'une analyse. Associer psychanalyse et organisations semble ainsi au moins également paradoxal; tant les organisations témoignent d'une opiniâtre résistance à prendre conscience des processus inconscients opérant en leur seIn. Centrées sur ces différentes articulations, les contributions réunies ici ont donc pour objectif d'enrichir une réflexion, sans exception d'aucune piste psychique, et par cette réflexion de participer à la maîtrise des conduites de dépendance et d'indépendance organisationnelles. Nombreux sont les intervenants qui souligneront tout d'abord les multiples dépendances étreignant tout individu. Des dépendances liées à la position institutionnelle de chacun dans son organisation, mais également des dépendances individuelles, plus historiques et sociales, que l'individu transporte avec lui quand il se rend sur son lieu de travail et qui interagissent avec ses dépendances organisationnelles. Norbert Chatillon, Dominique Drillon ou encore Michel Vallée, exposeront ainsi que tout être humain est dépendant de son passé et des acquisitions auxquelles ce passé a pu conduire; par exemple en termes de représentations, de modes de pensées, et 13

même de perceptions, que celles-ci soient cognitives, émotionnelles ou sensorielles. Les dépendances doivent ainsi d'abord être considérées comme des dépendances par rapport à des lois internes, ou plus exactement par rapport à des lois intériorisées. Et l'ignorance, quand ce n'est le déni, de ces dépendances, sont encore des formes de dépendances: c'est lorsque l'individu se berce de l'illusion de son indépendance, remarque ainsi Chatillon, que l'aliénation est la plus grande. Et c'est sur ces dépendances premières que se greffent les dépendances organisationnelles: dépendance, tout au long de l'échelle des hiérarchies, du subordonné par rapport à son supérieur, et dépendance du chef qui, en raison de son histoire, pour pouvoir s'affirmer, a besoin de rendre son subordonné dépendant; dépendance de l'entreprise par rapport à ses clients et fournisseurs, dépendance vis-à-vis des « exigences» de la mondialisation et de la concurrence, vis-à-vis des marchés financiers, des lois et des règlements, qui sont elles aussi la résultante des rapports sociaux et de la demande de salariés réclamant des textes dont ils deviendront certes effectivement dépendants mais qui les protégeront contre d'autres dépendances. Ces dépendances sont souvent génératrices de stress, et comme il importe aussi bien de surmonter les versions somatiques de ce stress que de faire « bonne figure », des addictions médicamenteuses, voire psychanalytiques, se développent; elles-mêmes sources de dépendance. Citant les résultats d'une récente étude réalisée dans 22 pays, Jean-Benjamin Stora note ainsi que le stress professionnel constitue l'un des problèmes majeurs de nos sociétés industrielles. Pour autant, remarque cet auteur, ce problème est trop souvent médicalisé; attribué quasi exclusivement aux caractéristiques personnelles des victimes du stress, c'est-à-dire en évacuant tout examen d'éventuels déterminants organisationnels. Certes le stress est le fruit d'une conjonction individu/environnement et certains individus sont plus vulnérables que d'autres. Mais cette vulnérabilité ne se manifeste que sous la pression d'événements extérieurs. C'est ce que Roland Bruner met clairement en évidence lorsqu'il expose le cas de ce cadre supérieur, évincé de ses fonctions, et qui développe une décompensation. C'est également ce que 14

souligne Georges Trepo en rappelant que toutes les organisations n'impliquent ni même degré ni même type de dépendance, et que certaines dépendances sont parfois sources de satisfactions. Différenciant les entreprises en fonction de leur taille, de leur contexte plus ou moins concurrentiel, Georges Trepo distingue ainsi les entreprises d'Etat, dans lesquelles les salariés, totalement pris en charge par l'institution, éprouvent pourtant un fort sentiment d'indépendance, et les entreprises familiales, exigeant une loyauté absolue mais qui, par leur composante paternaliste, sont susceptibles de satisfaire les besoins de dépendance affective éprouvés par nombre de salariés. La dépendance organisationnelle peut d'ailleurs se manifester en dehors de toute situation d'emploi; en particulier chez les personnes en situation de transition professionnelle. S'appuyant sur son expérience d'accompagnateur de bilan/projet pour cadres demandeurs d'emploi, Patrick Schmoll rapporte ainsi comment le bilan, en permettant aux individus de se libérer de leurs représentations antérieures, par exemple de l'idée selon laquelle leur identité serait d'abord professionnelle, les conduit dans le même temps à se déprendre d'autres fictions et à estimer que le projet professionnel est lui-même constitutif d'un leurre. Par l'excès de lucidité à laquelle il mène, le bilan entraîne ainsi l'individu vers un monde virtuel, un monde peuplé de rêves, corollaire d'une fuite devant la réalité qui traduit une nouvelle forme de dépendance. Ce monde virtuel est cependant de plus en plus présent dans les entreprises, via les communications électroniques. Si, comme le souligne Thibault de Swarte, Internet permet de s'affranchir de l'espace, de se connecter en un instant sur l'écran de milliers d'individus, s'il permet d'obtenir quasi instantanément des myriades d'informations gratuites en provenance de tout point de la planète et, selon le choix de l'internaute, d'en sélectionner 1 ou 10 ou 50, voire aucune, parfois aussi il diffuse, telle une drogue, un poison dont on ne peut se défaire. Cette profusion, cette avalanche des possibles, conclut Thibault de Swarte, est ainsi susceptible de générer des situations de dépendance 15

assimilables, pour des raisons inverses, à celle du débutant face à l'expert. Bien évidemment, certaines des procédures présentées aux entreprises pour accroître leur compétitivité, intègrent l'autonomie des salariés comme une nécessité. Olivier Darmon en prend pour illustration la certification ISO 9000, basée sur la formalisation de l'ensemble des règles organisationnelles. Cette formalisation, à laquelle participent théoriquement les salariés, et qui doit notamment conduire, en son modèle idéal, à la suppression des arbitraires, du moins les plus criants, conduit cependant, aussi bien du fait de ses applications que de ses principes, à de nombreux effets pervers. Outre que l'implication des salariés dans la rédaction des procédures apparaît souvent n'être que de pure forme, cette volonté de tout codifier aboutit à l'élimination de toute flexibilité, de toute tolérance. Le bon salarié devient alors le salarié qui, en toute circonstance se conforme aux règles, applique la procédure, un peu comme un automate. Aussi cet excès de formalisme n'est-il pas davantage pourvoyeur d'indépendance que ne l'est l'absence totale de règle. En témoignent les observations de Florian Sala consacrées aux premiers mois d'un salarié dans un nouvel emploi. Tout nouvel embauché est en effet confronté à un ensemble de non dits, de jeux de pouvoirs souterrains, de règles implicites contournant la loi formelle et doit décrypter de spécieuses exceptions, tolérances ou proscriptions particulières, fonction des circonstances ou du statut de l'acteur. Tout nouvel embauché, explique ainsi Florian Sala, doit donc affronter désillusions et incertitudes, réaliser le deuil d'une identité et, avant d'en acquérir une nouvelle, accepter d'être la proie de multiples dépendances. Il est pour autant possible de se demander si certaines dispositions gouvernementales récentes, comme celle sur la réduction et l'aménagement du temps de travail, ne permettraient pas, en restructurant la vie hors travail avec la vie au travail, de parvenir à la découverte d'une des solutions possibles. C'est à une telle interrogation que nous convie PierreYves Sanséau. Enfin, il est à rappeler que cette problématique concerne tout type d'organisation et tout type de relation entre 16

individus et entre individus et institution. Jean-Baptiste Stuchlik en fournit un exemple en examinant le travail d'élaboration d'une thèse universitaire; et il établit notamment une distinction entre une bonne thèse, réalisée selon les canons académiques d'analyse bibliographique, de méthode, de résultats, et une thèse réussie. Dans cette dernière, se démarquant tant de la parole de l'institution (université, laboratoire, directeur de thèse) que de celle du terrain (commanditaire), le thésard parvient à faire de son travaille lieu et le symbole de sa propre parole et non de celle d'autrui. Mais cette démarche d'affirmation de soi nécessite souvent la présence d'une tierce personne, personne extérieure au processus et détachée de ses enjeux. C'est une telle approche qui est décrite par Henri SavaII et Véronique Zardet dans leur présentation du diagnostic socio-économique. Visant à recenser les dysfonctionnements organisationnels et leurs conséquences, ce type de diagnostic se propose, en opérant conjointement sur les hommes et sur les structures, de développer de manière solidaire l'autonomie tant des structures que des hommes. Chaque texte du présent ouvrage aborde ainsi un aspect particulier de la problématique des dépendances; éclaire à sa manière telle ou telle de ses facettes. Bien évidemment les analyses, réflexions, amorces de solutions proposées, loin de clore le débat semblent au contraire, au détour d'une page ou d'une illustration, en évoquer sans cesse de nouveaux. Mais n'est-ce pas la richesse de toute pensée que de ne jamais pouvoir être satisfaite? La recherche de l'indépendance, par exemple, ne constitue-t-elle pas une norme idéologiquement inscrite qui marquerait à ce titre cette recherche du sceau d'une nouvelle dépendance? Les jalons posés par les journées de l'Institut Psychanalyse et Management ouvrent ainsi la voie à de stimulantes interrogations. Bernard GANGLOFF Professeur de Psychologie Sociale et du Travail Université de Rouen Président de la Commission Nationale de Psychologie du Travail de la Société Française de Psychologie 17

INTRODUCTION
« Ce n'est pas en pleine lumière, c'est au bord de l'ombre que le rayon, en se diffractant, nous confie ses secrets» Gaston Bachelard

L'objet des rencontres lyonnaises du printemps 1999 était la compréhension de la nature et de la dynamique des dépendances psychiques au sein des organisations. Il s'agissait de comprendre pourquoi le sujet de l'inconscient choisit une posture -ou une imposture- professionnelle et organisationnelle dans lesquelles il va aimer ou haïr, être adulé ou détesté, être simplement « normal» en activant ou réactivant des liens de dépendance qui le constituent comme sujet, clivé mais acteur, au sein d'une organisation.

1) L'articulation Psychanalyse et management. Nous ne saisissons consciemment qu'une modeste partie des raisons et des conséquences de nos actes. C'est ce qu'oublient, étrange lapsus, la pensée et les méthodes instrumentales qui règnent en maître dans le monde de l'entreprise. La parole entendue, notamment dans les pays latins, est le plus souvent celle du patron. Ici, Lacan aurait pu dire que le discours du maître masque la scène inconsciente de l'entreprise. En réaction, la parole de nombreux salariés est une longue plainte devant les restructurations sauvages ou la non-reconnaissance du travail accompli. L'apport de la psychanalyse est désormais admis dans le champ de la vie privée, notamment celui de la vie affective et de la sexualité. Mieux, comme le dit Jean Laplanche, «la psychanalyse, non pas seulement comme mode de pensée et comme doctrine, mais comme mode d'être, envahit le culturel. 19

La psychanalyse est un immense mouvement culturel, et, en ce sens, c'est l'ensemble de la psychanalyse qui se porte hors les murs »1. Tout indique même que le «psychanalysme », selon l'expression de Robert Castel, qui réduit les phénomènes sociaux à des phénomènes psychologiques ne s'est jamais aussi bien porté, nous contraignant insidieusement au devoir de l'orgasme, substitut post-moderne du devoir conjugal. En revanche, la psychanalyse reste, en France mais curieusement pas aux Etats-Unis, à la porte de l'entreprise, comme si salariés, syndicalistes, cadres, dirigeants ou actionnaires n'avaient pas d'inconscient, comme si le fait de travailler n'avait pas de signification du point de vue de l'économie psychique du sujet, comme si le sort réservé à la dite économie était un enjeu mIneur. La psychanalyse ne peut rien face à l'antagonisme entre capital et travail, qui ne la concerne que dans la mesure où il induit des conflits intra psychiques du point de vue du sujet de l'inconscient. Mais ses principes demeurent salutairement corrosifs; par exemple quand Freud nous rappelle le principe de l'équivalence de l'acte et de l'intention inconsciente, il ne laisse aucune échappatoire à une analyse rigoureuse des heurts et malheurs du sujet au sein des organisations. Ainsi, la psychanalyse nous aide au moins à identifier pourquoi, en dépit des rationalisations dont nous pouvons nous servir pour expliquer les conséquences d'un comportement en première analyse «irresponsable », des raisons plus intimes sont à prendre en compte, à reconnaître, pour que des solutions en termes de changement organisationnel puissent advenir. Le psychanalyste sait ce que parler veut dire mais aussi ce que ne pas parler veut dire: silence des résignés du labeur qui se transforme périodiquement en clameurs que, comme par hasard, le management n'a jamais prévues tant il a été peu attentif aux paroles autres que la sienne.

1

ln « Nouveaux fondements pour la psychanalyse» (1987), p.15. 20

2) La dépendance. Pourquoi traiter aujourd'hui du thème de la dépendance dans les organisations du point de vue de l'articulation entre psychanalyse et management? Sur un plan théorique, les relations de dépendance sont un invariant anthropologique. L'indépendance du sujet est une fiction et l'histoire des organisations est aussi I'histoire des formes de la sujétion: du prolétaire à la mine, de l'OS à la chaîne, du col blanc au clavier, du dirigeant au fond de pension ou du capitaliste à son capital. La dépendance est constitutive de la vie psychique du sujet, en partie déterminée par la psychogenèse de son système de perception et de ses émotions. Elle est aussi constitutive de l'organisation de l'entreprise puisque par définition une organisation génère des liens de dépendance hiérarchique ou fonctionnelle et aujourd'hui des dépendances en réseau. Les contributions constituant cet ouvrage en témoignent au travers de divers regards et sous diverses formes. La dépendance n'est en toute rigueur pas un concept psychanalytique, en tout cas pas spécifiquement psychanalytique. La psychanalyse s'intéresse à l'attachement que Freud définit pour le nourrisson comme une forme de dépendance liée au fait que celui-ci a besoin de sa mère pour obtenir la satisfaction de ses pulsions orales. La Psychanalyse s'intéresse bien sûr aussi au transfert, au fait que « toute une série de vécus psychiques antérieurs est réactivée, non comme passée, mais comme relation actuelle à la personne du

médecin» I. Transférées, si l'on peut dire, au monde des
organisations, ces deux définitions font référence au fait que le sujet au sein d'une organisation est en dernière instance dépendant de la relation fondatrice à sa mère et des constructions psychiques qu'il a élaborées sur cette base d'une part et, d'autre part, en position transférentielle vis-à-vis du « sujet supposé savoir », généralement le supérieur hiérarchique. Du point de vue de la Psychanalyse, le concept de dépendance a donc l'inconvénient de générer un certain flou. En
1 Freud in Assoun (1997) p. 471

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revanche, du point de vue de l'articulation entre Psychanalyse et Management, parler de dépendance permet de parler simultanément de transfert et d'attachement au sein des organisations, c'est-à-dire simultanément des liens les plus archaïques et de leur manifestation la plus vivante. La construction de formes provisoires d'autonomie vis-à-vis de l'inconscient résulte, du point de vue de la psychanalyse freudienne, d'un déplacement de l'objet auquel la pulsion est liée, grâce à un travail sur soi qui ne s'arrête qu'avec la mort biologique du sujet. Il s'agit donc ici d'avancer dans l'étude d'un mode de fonctionnement psychique dépendant tel qu'il se traduit dans des comportements organisationnels, dans le vécu émotionnel des êtres sur leurs lieux de travail et lors des prises de décision en relation avec leurs activités professionnelles. Par exemple, la certification qualité ISO 9000 relève quelque part d'une forme d'exorcisme provisoire où l'ingénieur quête une rationalisation de l'organisation certes souhaitable mais qui ne peut apporter que des réponses partielles et non pérennes. De nombreux acteurs témoignent enfin de l'actualité de la question de la dépendance au sein des entreprises. Ils parlent des surcharges résultant des réorganisations, des pertes de repères dans les relations interpersonnelles comme dans les relations sociales, des pertes du sens de ce que l'on fait ou de l'individu de plus en plus réifié derrière les justifications du "politiquement correct". Ainsi, les états de tension des relations interpersonnelles dans les organisations contemporaines, qu'il s'agisse d'excès de tension comme le stress ou d'insuffisance de tension au travers du sous-emploi et de l'exclusion des organisations professionnelles, nous contraignent à rechercher une meilleure compréhension de la nature des formes de dépendances psychiques et de leurs processus.

22

3) L'organisation: une responsabilité de l'entreprise à la mesure de sa puissance dans le champ symbolique. Le management ne concerne plus seulement l'entreprise, mais aussi la socialisation personnelle et professionnelle. En effet, au fur et à mesure que les institutions traditionnelles (école, famille) ont vu leur rôle questionné, l'entreprise a vu le sien, comme lieu de socialisation, d'identification ou de projection se renforcer. Dès lors, s'interroger sur notre dépendance affective vis-à-vis de l'entreprise à l'aune de la psychanalyse est d'une singulière actualité. La question essentielle est donc la suivante: pourquoi les organisations, qui ne sont pas seulement des systèmes au sens de la cybernétique mais aussi des construits psychologiques et sociaux, tolèrent-elles avec autant de constance des émotions dont la littérature managériale nous dit qu'elles parasitent l'action, à l'exception bien sûr des émotions congruentes avec les objectifs stratégiques de l'organisation?

4) Méthodologie. Un travail d'accompagnement des auteurs, partagé entre les membres du Comité Scientifique du colloque, a été réalisé avant les journées de Lyon. Cette démarche a permis aux textes de se rapprocher d'une qualité et d'une homogénéité suffisantes. C'est donc au travers d'une forme de transfert certes intellectuel mais aussi émotionnel et inconscient que s'est écrit cet ouvrage. Ensuite, le Comité éditorial a sélectionné 14 textes parmi les 25 figurants dans les Actes des IXOjournées. Ce comité a insisté sur la nécessité d'un positionnement clair par rapport à l'articulation P&M.

23

5) Le kaléidoscope des questions autour de la dépendance psychique dans les organisations. Cet ouvrage propose les angles d'attaque suivants afin d'éclairer les principaux aspects de la dépendance psychique dans les organisations, définies de façon extensive comme des lieux de production matérielle ou immatérielle de biens et de services, marchands ou non, voire comme des lieux ou se déploient bénévolat et messianismel. Quid de l'entreprise, de quel point de vue, au sens de position ou de posture, parle-t-on quand on cherche à articuler Psychanalyse et Management? Quel est le point de départ et quel est le point d'arrivée? Technologique? Institutionnel? Organisationnel? Managérial? Psychanalytique ? Ethno-psychiatrique ? Comment rendre compte de la réalité complexe, subtile, parfois violente, des dépendances et de leurs processus, au niveau individuel, interpersonnel ou des petits collectifs, au sein des organisations? L'autonomie au travail ne serait-elle qu'une illusion postmoderne dont les sociologues seraient les « complices» ? Comment se construisent et se déconstruisent les différents types d'états de dépendances psychiques au sein des organisations? Quelles dépendances sont ou deviennent confortables, enviables, et sources de bénéfices psychologiques secondaires? Réciproquement, quelles dépendances sont ou deviennent insoutenables pour les sujets ou pour les organisations? Comment identifier et transformer les cultures d'organisation et les pratiques de management, en regard des choix inconscients de dépendance ou des choix conscients d'autonomie des membres de l'organisation?
1 On pense en particulier au messianisme technologique lié à l'Internet. 24

Comment rendre compatibles l'intensification de la sollicitation de l'appareil psychique qui accompagne la mondialisation des marchés et la transformation des diverses formes de capitalismes d'une part, et d'autre part les progrès de conditions de vie au travail et hors travail que l'on est en droit d'attendre de l'évolution des connaissances, notamment de celles relatives au fonctionnement du psychisme humain? Quelles ressources les divers courants de pensée psychanalytique, offrent-ils pour travailler sur soi et avec l'Autre dans le contexte des organisations post modernes? Ces questions et leur ancrage psychanalytique ressortent des textes rassemblés ici. Leurs enjeux en regard de nos "systèmes" managériaux sont décisifs. C'est là un effet potentiel dont ni Freud ni Jung pas plus que Lacan ne se sont cachés. A cet égard, les sociétés postindustrielles sortent à peine de l'enfance et n'ont certainement pas fini de découvrir le rôle de l'inconscient.

Thibault de Swarte Comité éditorial de l'Institut Psychanalyse et Management

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ETATS-LIMITES

ET DEPENDANCE PSYCHIQUE

Roland BRUNNER Psychanalyste, Maître de Conférences à HEC 14 rue de l'Hôtel Colbert - 75005 Paris Tél: 01 43 26 29 65 Fax: 01 44 07 20 15

Résumé: ce texte se veut être une présentation synthétique de la structure dite limite en psychanalyse. Il y est donné un exemple clinique de décompensation psychosomatique chez un cadre supérieur.

Mots clés: état-limite psychosomatique.

addiction - hyperactivité -

Présentation de l'auteur: psychanalyste, vice-président de l'Institut Psychanalyse et Management. Maître de conférences en psychologie sociale à HEC.

27

La question de l'existence d'une structure psychique dite " limite" est actuellement très controversée entre psychanalystes. Paresse de diagnostic pour les uns, authentique structure pour les autres. Si S. Freud ne raisonnait pas encore en terme de structure, c'est lui qui nous a ouvert la voie de cette réflexion à partir de son texte: "pour introduire le narcissisme". Il sera suivi dans cette direction par M. Klein, D. W. Winnicot, J. Bergeret, P. Marty et bien d'autres. Qu'entend-t-on par structure limite? Il s'agirait d'une position psychique du sujet à mi-chemin entre la névrose d'une part, la perversion et la psychose d'autre part. Le sujet limite se présente ainsi sous la forme d'une" pseudonévrose " avec des traits de personnalité et de comportement que l'on trouve aussi bien dans la perversion que dans la psychose. Certains sujets se structurent sur un registre plutôt pervers, d'autres sur un registre plutôt psychotique, d'autres font cohabiter l'un et l'autre pôle mais dans tous les cas, le pôle névrotique est présent de façon plus ou moins consistante. L'origine de la mise en place d'une structure limite se situerait dans un épisode traumatique en très bas âge: accident, maladie grave, situation d'abandon (hospitalisme par exemple), traumatisme fondamental auquel s'ajouterait un environnement symbolique présent mais largement défaillant (environnement " incestuel" par exemple).Ce traumatisme fondamental va altérer la formation du moi et placer le sujet dans un état de détresse narcissique, sentiment que les événements positifs auront du mal à faire disparaître par la suite. Ainsi, le moi du sujet limite est constitué mais reste faible et fragile. Sa fonction est plus adaptative qu'identitaire (" faux self".) Un moi qui est plus sous l'emprise du ça que du surmoi. Le processus primaire est prégnant, avec une vie pulsionnelle que le sujet a toutes les peines du monde à maîtriser. La pulsion d'auto conservation est souvent altérée par un comportement anorexique ou boulimique. La pulsion sexuelle est mal génitalisée donnant à la sexualité du sujet limite une coloration perverse diffuse. La pulsion du mort, très active, anime un comportement suicidaire ordalique, masochiste ou sadique. 28

Dans cette perspective, le sujet est souvent dans une dynamique de passage à l'acte, avec des difficultés à poser des actes. L'identification sexuelle, enfin, est généralement faible, avec un choix d'objet mal repéré (bisexualité fréquente.) Par ailleurs, le moi du sujet limite supporte particulièrement mal la moindre blessure narcissique, même mineure; supporte particulièrement mal la moindre frustration. Structuré sur un registre narcissique, le sujet limite se caractérise par une libido déséquilibrée. La libido du moi l'emporte au détriment de la libido d'objet. Les relations" sociales" et " amicales" sont pauvres et essentiellement utilitaires. Les relations" amoureuses" ont essentiellement une fonction d'étayage narcissique. A ce titre, manquant d'empathie, le sujet limite est plus dans la jouissance (prégnance du pulsionnel) que dans le désir et l'amour (insuffisance du symbolique.) Le surmoi, s'il est bien présent chez le sujet limite (ce qui n'est pas le cas dans la psychose et la perversion), est un surmoi tolérant et débonnaire. La conscience morale et le sentiment de culpabilité sont faibles. Mais ce surmoi défaillant peut paradoxalement aller de paire avec des prises de positions politique ou religieuse stéréotypées et dogmatiques qui permettent au sujet de soutenir la fragilité de son moi. A ce titre, le surmoi semble être plus au service du narcissisme du sujet qu'au service de sa tâche traditionnelle de régulation des pulsions. La vie imaginaire du sujet limite est relativement pauvre, dominée essentiellement par une pensée opératoire rassurante. On soulignera que cette pensée pratique s'adapte souvent parfaitement et avec efficacité à une activité professionnelle. Le sujet limite est ainsi un individu soit marginalisé (clochardisation par exemple), soit hyperadapté de façon rigide sur le plan social et professionnel. Enfin, l'activité onirique de sujet limite est dominée par des rêves d'angoisse ou des cauchemars dus à la faible élaboration du pulsionnel, à l'importance du processus primaire et à une vie psychique essentiellement archaïque.

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La sexualité génitale du sujet limite est généralement présente mais peu investie et sans véritable érotisme. L'orgasme, s'il existe, est surtout un plaisir d'organe. La sexualité du sujet limite se caractérise par une forte coloration perverse qui se manifeste souvent à l'occasion de rencontres avec des partenaires pervers. Sexualité polymorphe cependant à l'image de la sexualité infantile, sans véritable choix de comportement (à la différence du sujet pervers dont la jouissance est fixée à un choix de comportement sexuel aberrant quasi exclusif.) La symptomatologie névrotique classique est à peu près absente par défaut d'élaboration symbolique. Le sujet limite se caractérise surtout par une symptomatologie addictive: addiction à un produit (toxicomanie, alcoolisme, pharmacodépendance ), addiction alimentaire (boulimie ou anorexie), addiction" amoureuse" dans une soumission au désir d'un autre, addiction à une idée (fanatisme politique ou religieux, soumission à une secte par exemple), addictive à une tâche physique (ergomanie, sport, danse.) La vie du sujet limite est essentiellement marquée par la dépendance. La pathologie physique, si elle existe, se manifeste souvent par une somatisation du stress, sans conversion hystérique. En l'absence de protection imaginaire efficace, le stress attaque le sujet à son maillon organique le plus faible, déclenchant une maladie organique classique. On se reportera à ce sujet aux travaux de P. Marty.

LE" NORMOPATHE". Les fées qui s'étaient penchées sur son berceau lui avaient tout donné. Né dans une famille aisée, Alexandre avait été soumis à une éducation très stricte et avait bénéficié de solides études à HEC puis aux Etats-Unis. Il avait fait une carrière fulgurante au sein d'un groupe multinational, tant et si bien que, à quarantehuit ans, il avait réussi à être l'un des lieutenants les mieux placés pour prendre la tête de la holding. Fier, distant et froid, le physique avantageux, travailleur infatigable, peut-être trop imbu de lui-même, il était un gagneur sans état d'âme avec un 30

parcours sans faute. Oui, Alexandre était un homme d'action. C'était un manager compétent, efficace, performant, dynamique. Il prônait en tout l'excellence, la qualité totale et le zéro défaut... Exigeant avec lui-même, il l'était aussi avec les autres et savait à l'occasion se montrer féroce à l'adresse de ses collaborateurs lorsqu'il les jugeait ne pas être à la hauteur des résultats escomptés. Alexandre aimait comparer le monde de l'entreprise avec celui de la compétition sportive où il fallait être le meilleur. Levé chaque matin à cinq heures, grand amateur de tennis, il trouvait encore le temps malgré un planning surchargé de s'entraîner deux à trois fois par semaine dans cette discipline, où il avait réussi à atteindre un niveau plus qu'honorable. Il était un adepte de la forme, du ventre plat et des plats hypocaloriques. Il se vantait d'ailleurs de ne jamais fumer ni boire, tout juste un doigt de champagne à l'occasion d'un succès à fêter ... Alexandre avait mené sa vie affective comme une entreprise: une femme superbe et de bonne famille, trois beaux enfants, avec la perspective de leur transmettre un héritage substantiel. Mais il se contentait, il faut bien le dire, d'une sexualité pauvre et hygiénique, avec parfois une petite incartade sans conséquence au menu conjugal lorsqu'il était en voyage d'affaires. Alexandre était à l'aise dans la civilisation avec un esprit sain dans un corps sain, trop sain peut-être... Un homme au destin prévisible, le destin d'un avenir brillant, le destin d'un bâtisseur d'empire. .. Voire... Les choses ont commencé à se gâter quand un investisseur japonais a pris le contrôle du groupe. Restructuration, changement d'équipe, changement de politique, changement de méthodes. Alexandre s'est vu relégué avec le titre pourtant ronflant de conseiller technique auprès du nouveau PDG. Il n'était pas suffisamment dupe pour ne pas comprendre qu'il avait été placé sur une voie de garage, manière élégante de le mettre aux oubliettes... On disait de lui qu'il n'était pas à plaindre, puisqu'il avait échappé au licenciement avec un salaire identique et des avantages en nature maintenus: appartement et voiture de fonction. 31

Ce fut le début de son drame. Alexandre n'a pas réussi à faire face à cette nouvelle situation qu'il vivait comme une blessure narcissique intolérable. Son univers mental s'était toujours limité à peu de chose près à une pensée opératoire, logique et rationnelle. Il n'avait eu pour tout fantasme que celui de la maîtrise de soi, des choses, des autres, des femmes, de son entreprise et de ses collaborateurs. Incapable de faire le deuil de cette toute-puissance imaginaire, Alexandre s'est mis à dépérir. Il est devenu irritable, colérique, impuissant sexuellement. Il pouvait aussi passer de longues heures sans dire un mot. Petit à petit, il a cessé toute activité physique. Boulimie, prise de poids, insomnie, douleurs gastriques. Un peu plus d'une année après sa nouvelle affectation, le médecin diagnostiqua un grave ulcère à l'estomac. Cette" castration" qu'il n'avait jamais pu imaginer avait fini par s'exprimer pour lui dans le réel d'une dépression psychosomatique. Il devait payer ainsi au prix fort son hyperadaptation, son conformisme et la jouissance narcissique mortifère qu'il en tirait. Devant la perspective d'une gastrectomie en cas d'aggravation de son mal, Alexandre a pris des mesures. Il a entrepris une psychothérapie. Il s'est mis à travailler à temps partiel dans le service de formation d'une entreprise du groupe. Il s'est remis à faire du sport. Il a pris le parti de se consacrer plus à sa famille. Peu à peu Alexandre a retrouvé le goût de vivre, malgré un état de santé encore précaire, en prenant le temps de s'écouter enfin et d'écouter les autres. La vie du sujet limite est largement dominée par une angoisse quotidienne diffuse, contre laquelle il mobilise l'essentiel de son énergie. Cette angoisse lui apparaît comme particulièrement menaçante pendant les périodes d'inactivité. Le refoulement, le principal mécanisme de défense contre l'angoisse qui permet ordinairement au sujet d'entrer dans une structure névrotique, est relativement faible par défaillance du surmoi. C'est cette anémie du refoulement qui donne au sujet limite ces traits et ces comportements que l'on trouve habituellement dans la structure psychotique ou perverse. C'est cette même insuffisance du refoulement qui est la cause d'une 32

vie onirique dominée par des rêves d'angoisse et des cauchemars, comme nous l'avons précisé plus haut. Les autres mécanismes de défense sont tout aussi relativement inefficaces. L'hyperactivité par manque de symbolisation l'emporte sur la sublimation. C'est cette hyperactivité qui peut amener le sujet limite à des états d'épuisement psychique ou physique préférables au sentiment d'angoisse dans l'inactivité. Le rapport à la réalité est ponctuellement altéré lorsque le sujet préfère le mensonge et le déni lorsque son narcissisme est menacé. Le sujet limité ment et nie souvent ses propres dires et ses propres faits si nécessaires, avec un aplomb qui étonne toujours son interlocuteur. Tout se passe comme si le sujet limite adhérait lui-même à ses mensonges, dans une sorte d'autosuggestion, pour préserver son moi faible. L'angoisse, si elle fait faire au sujet limite n'importe quoi (passage à l'acte), lui fait dire aussi n'importe quoi. .. Enfin, le sujet limite, étant peu dans le transfert et l'identification (faiblesse du moi et de la libido d'objet), préfère la projection comme mode de socialisation; mode de socialisation privilégié, comme on le sait, chez le sujet psychotique. C'est cette préférence pour un rapport à l'autre projectif qui l'amène à une mauvaise appréciation de l'altérité et de la réalité de l'autre. Exclusif, le sujet limite éprouve souvent, de par ces phénomènes projectifs, une jalousie quasi délirante. Ce que craint par-dessus tout le sujet limite, c'est de tomber dans une dépression toujours sévère chez lui. Alors que la dépression névrotique ne remet pas en cause la structure du sujet, la dépression chez le sujet limite remet en cause l'équilibre précaire où il s'était installé. A l'issue d'une dépression, le sujet peut soit régresser vers une structure psychotique ou perverse, soit rester dans un statu quo, soit (notamment à l'aide d'une psychothérapie d'inspiration psychanalytique) atteindre une structure névrotique définitive sur un registre vraisemblablement hystéro phobique. On soulignera que le moi et le surmoi étant trop faibles, une cure 33

psychanalytique classique est en principe inappropriée. Depuis les années cinquante, on observe une prolifération de plus en plus importante de cette structure limite. Nous rencontrons ces sujets de plus en plus souvent en consultation psychiatrique ou psychanalytique. Signe des temps sans doute où la " Loi" est de plus en plus mal incarnée chez les parents et les éducateurs, phénomène que J. Lacan avait déjà bien repéré en son temps.

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DYNAMIQUES DE LA DEPENDANCE ET DE LA NONDEPENDANCE, INDIVIDUELLE ET INSTITUTIONNELLE

Norbert CHATILLON 9 rue Campagne-Première 75014 PARIS Cabinet de psychanalyse: 01 40 64 58 17 Société SERTIF, ligne directe: 01 40 64 58 16 fax: 01 40 64 58 19 E-mail: sertif@club-internet.fr

Résumé: à partir de concepts empruntés à la psychanalyse et de son expérience de clinicien, l'auteur examine les formes que prennent les dépendances psychiques au sein des organisations. Il s'attache à décrire, à travers des exemples pris dans les entreprises, les mécanismes de dépendances qui gouvernent à leur insu les managers, et leur prescrivent des conduites dont ils ont rarement conscience. A travers les concepts de pouvoir, de territoire et de jouissance, l'auteur décrit les processus intrapsychiques de ceux qui nous dirigent comme de ceux qui obéissent, et montre en quoi l'obéissance est d'abord obéissance à des lois internes plus qu'à des formalisations extérieures, qu'il s'agisse d'organisations visant le profit ou de structures fondées sur le bénévolat.

Mots-clés: agressivité - érotisme - intuition - narcissisme pensée - sensation - sentiment

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Présentation de l'auteur: après une formation en journalisme, philosophie et histoire des sciences et des techniques, il enseigne la philosophie dans les lycées, puis s'oriente vers l'univers de la formation professionnelle continue. Chargé de Mission au GFC BTP, puis à l'Université Paris XIII, il co-dirige ensuite le département Qualité-Sécurité-Conditions de Travail au CIRP-IUT de Saint-Denis. Il devient titulaire de la chaire de Théâtre Contemporain à l'Ecole Supérieure de Journalisme de Paris, où il enseigne de 1977 à 1987. Après une formation à l'Institut C.G. JUNG de Paris, il devient membre de la Société Française de Psychologie Analytique et est l'actuel Président du Groupe d'Etudes C.G. JUNG. Il poursuit parallèlement à son activité de psychanalyste une activité de consultant, et crée avec Monique Baudoin-Hemery le cabinet SERTIF, intervenant en conseil et formation auprès de grandes entreprises et organisations. Il enseigne également à l'ESIEE, et est, depuis 1981, Professeur au Centre National de Prévention et de Protection. Il a par ailleurs développé, dans le cadre d'IUT International, puis de la Société Française d'Exportation des Ressources Educatives, une activité de consultant international.

1) Introduction. L'interrogation sera structurée autour de trois indicateurs: les rapports psychologiques que l'individu entretient, au sein d'une organisation, avec le territoire, la jouissance et le pouvoir. Elle visera à mettre en lumière, à partir d'exemples précis explorés pendant ma carrière de consultant, tant en France qu'à l'étranger (Algérie, Angola, Gabon), comment les rapports à ces 3 pôles constituent des indicateurs signifiants des jeux de dépendances et de non-dépendances ou plutôt de dupes et de non-dupes de la dépendance. Je distinguerai cependant, dans les organisations, celles qui impliquent des bénévoles, tant à des niveaux de décision que de fonctionnement, de celles qui fonctionnent dans le seul cadre de contrats de travail. Les rapports de dépendance et de nondépendance, notamment à la lumière des 3 indicateurs que 36

j'emploierai, sont manifestement de natures différentes, et doivent être institutionnellement et psychologiquement analysés de façon distincte. A la rémunération en monnaie se substituent des modes de rémunération en information, en territoire, en jouissance(s) et en pouvoir qui doivent impérativement être décodés. Ce sont ces modes de décodage que je propose d'évoquer à travers quelques exemples significatifs. J'ai souhaité mettre en partage plus de trente années d'expérience professionnelle, et mettre en dialectique concepts et expériences. Je pars d'un texte fondamental de Freud, texte très court qui fournit la matière de la réflexion sur les organisateurs internes de nos dépendances. Dans les temps suivants de l'exposé, j'explore les expériences professionnelles auxquelles ma pratique m'a confrontée. J'examine successivement, sous l'angle de la dépendance, le rapport au pouvoir, à la jouissance et au territoire dans les organisations, et en interroge les effets psychologiques sur les nouvelles donnes sociales d'annualisation du temps de travail, avant d'explorer les types psychologiques à l'œuvre dans les choix d'activité. Ces éléments me servent ensuite de point de relance pour la situation de dépendance extrême que constitue l'exposition au risque d'accident. Je termine cette réflexion par un témoignage de ce qui se révèle de la dépendance lors de cures analytiques où les symptômes envahissent l'univers professionnel.

2) De la dépendance à la dépendance: elle a bon dos la libido! Le document que nous introduisons est une manière de poser ce problème »:en l'absence de dons spéciaux de nature à orienter les intérêts vitaux dans une direction donnée, le simple travail professionnel, tel qu'il est accessible à chacun, peut jouer le rôle attribué dans Candide à la culture de notre jardin, culture que Voltaire nous conseille si sagement. (...) Aucune autre technique de conduite vitale n'attache l'individu plus solidement à la réalité, ou tout au moins à cette fraction de la réalité que constitue la société, et à laquelle une disposition à démontrer l'importance du travail vous incorpore fatalement. La possibilité 37

de transférer les composantes narcissiques, agressives, voire érotiques de la libido dans le travail professionnel et les relations sociales qu'il implique, donne à ce dernier une valeur qui ne le cède en rien à celle que lui confère le fait d'être indispensable à l'individu pour maintenir et justifier son existence au sein de la société. S'il est librement choisi, tout métier devient source de joies particulières, en tant qu'il permet de tirer profit, sous leurs formes sublimées, de penchants affectifs et d'énergies instinctives évoluées ou renforcées déjà par le facteur constitutionnel. Et malgré tout cela, le travail ne jouit que d'une faible considération dès qu'il s'offre comme moyen de parvenir au bonheur. C'est une voie dans laquelle on est loin de se précipiter avec l'élan qui nous entraîne vers d'autres satisfactions. La grande majorité des hommes ne travaille que sous la contrainte de la nécessité, et de cette aversion naturelle pour le travail naissent les problèmes sociaux les plus ardus"l. Rendre ce texte entièrement lisible en même temps que l'expliquer ne nous semble pas superflu, d'autant qu'il s'articule autour de la délicate notion de libido. Le narcissisme, l'agressivité, l'érotisme sont pris comme des forces concrètes empruntées par l'énergie, dont il ne saurait être dit si elles sont naturelles ou si elles obéissent à un modèle culturellement définissable. Davantage: la différence qualitative n'étant que dans le développement de l'énergie, et celle-ci quant à sa nature étant identique dans les trois voies, la répartition quantitative et l'ensemble des variations possibles pouvant aller jusqu'à l'annulation pure et simple de l'une ou deux d'entre elles, l'adaptation de l'individu au travail professionnel sera d'autant plus complète qu'il trouvera dans celui-ci les moyens d'investir son énergie selon les voies qui le constituent en propre, et selon la procédure de sublimation2. Technique de conduite vitale, ainsi est caractérisé le travail professionnel. C'est en ce qu'il joue un rôle important, voire déterminant dans l'histoire de l'individu qu'il nous intéresse ici. Le fait que ce rôle passe par la sublimation n'est pas sans poser quelques problèmes: d'une
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S.FREUD Malaise dans la civilisation

P.U.F.,1971,

p.25 note 1

La sublimation est, rappelons le, la dérivation de la pulsion (processus dynamique qui fait tendre l'organisme vers un but et qui a sa source sans une excitation corporelle) vers un nouveau but non sexuel et où elle vise des objets socialement valorisés. 38

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