Psychanalyse sans Oedipe

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La psychanalyse est-elle destinée à une mort lente mais inexorable tant elle est inapte à recueillir l'esprit du temps et ses exigences ? Peut-on imaginer un avenir post-œdipien de la psychanalyse dont la figure d'Antigone serait l'incarnation ? Les auteurs considèrent les changements sociaux-parentaux et affectifs, notamment l'expérience de l'homoparentalité, comme la condition du surgissement de nouveaux possibles permettant de rendre souple l'ordre sexuel et symbolique.
Publié le : vendredi 1 octobre 2010
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EAN13 : 9782296264410
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PSYCHANALYSE SANS ŒDIPE

Daniel BEAUNE Caterina REA

PSYCHANALYSE SANS ŒDIPE
Antigone, genre et subversion

Introduction La psychanalyse est-elle destinée à une mort lente mais inexorable ? Incarne-t-elle une pratique vouée à être supplantée car désormais inapte à recueillir l’esprit du temps et les exigences qui lui sont propres ? Nous savons qu’elle ne vit pas aujourd’hui son meilleur moment et qu’elle paraît de plus en plus menacée par la présumée efficience des thérapies cognitives et comportementales. Face à ce panorama désolant, la question est de savoir si une possible solution ne consisterait pas dans la rencontre de la psychanalyse avec le domaine des études de genre et dans un processus d’amendement qui la libèrerait de ses présupposés ontologiques et universels, à commencer par la version classique du complexe d’Œdipe. En d’autres mots, nous pensons que si la psychanalyse a un futur, celui-ci ne peut qu’impliquer la prise en compte de son incontournable revers politique et social, donc de l’historicité tant de son discours que de sa pratique. Ce qui est aujourd’hui considéré comme l’un des principaux éléments obsolètes de la psychanalyse est sa prétention de fixer une norme universelle et inquestionnable du développement psycho-sexuel, une vérité méta-historique et originaire du fonctionnement psychique. On connaît bien le mythe raconté par Aristophane dans le Banquet de Platon qui décrit l’état heureux et de plénitude qui aurait caractérisé les origines de l’humanité. Il s’agit d’un mythe fondateur présentant la naissance du désir et de la sexualité orientés et préformés par une condition ontologiquement préalable, celle de l’androgyne. Celui-ci constituait une espèce particulière unifiant la forme et la 7

condition du mâle et de la femelle. Ayant été coupé en deux par Zeus qui en craignait la puissance, les deux parties de l’androgyne se cherchent et aspirent à se réunir. « Le corps étant coupé en deux, une nostalgie poussait les deux moitiés à se rejoindre. S’empoignant à bras le corps, elles s’enlaçaient l’un à l’autre, dans la passion de ne faire qu’un »1. Ce mythe a une importance centrale pour la psychanalyse, non seulement parce qu’il y est question de l’origine de la pulsion sexuelle et du désir, mais aussi parce qu’il semble nouer la sexualité humaine à une structure symbolique. L’expression de la sexualité serait l’exemple par excellence du symbolon : les deux parties d’une poterie cassée qui s’unissent parfaitement, car préconstituées et préalablement ajustées à cette rencontre2. La façon dont la psychanalyse, en particulier freudienne, s’est approprié ce mythe nous permet d’interroger le
PLATON, Le Banquet, 189 d, e, 190 d, 191 a. Nous nous référons ici à la version du texte de Platon citée par S. Freud dans « Au-delà du principe de plaisir », dans Essais de Psychanalyse, Payot, 181, p. 107. Nous soulignons que dans la tradition philosophique occidentale et notamment dans sa reprise par Freud, ce mythe a été considéré comme le paradigme de l’hétéronormativité. 2 Le terme symbolon (symbole) vient du grec symballo, mettre ensemble. Il désignait pour les grecs les deux moitiés d’un objet cassé qui peuvent être recomposées. Le geste unificateur du symbolon semblerait présupposer une réunification, une recomposition de ce qui est censé s’ajuster selon un ordre préconstitué. De cette première expression indiquant une fonction de recomposition ou de reconnaissance, le symbole passe à indiquer une dimension représentative (quelque chose à la place de quelque chose d’autre). Ce que nous voulons mettre en question dans ces pages c’est la conception d’un ordre prédonné dont découlerait une fonction symbolique éternelle et non modifiable.
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rapport, complexe et ambigu, que celle-ci entretient avec l’origine. L’origine est ici à entendre comme ce qui est censé fonder le dynamisme de la pulsion et du désir ainsi que la norme qui oriente et structure la vie sexuelle. Comme le rappelle J. Laplanche, il y a, au moins, deux occurrences explicites du mythe du Banquet platonicien dans l’œuvre de Freud. L’un au début des Trois Essais sur la théorie sexuelle, où Freud le refuse en tant qu’expression de la « théorie populaire de la pulsion sexuelle »3, et l’autre dans « Au-delà du principe de plaisir », où, en revanche, Freud semble l’accepter en tant qu’expression de la théorie régressive « qui fait dériver une pulsion du besoin de rétablir un état antérieur »4. Il va sans dire qu’il s’agit là des deux versions opposées de la théorie de la sexualité, pourtant présentes dans le corpus freudien : - la pulsion n’a pas d’objet ni de but prédéterminé - la pulsion est cadrée par un modèle préexistant. 1. Sexualité sans objet et sexualité préformée Freud nous a bien enseigné en effet que la sexualité humaine est loin d’être préformée et préalablement constituée par une origine déterminée. La source somatique de la pulsion, en elle-même opaque et insaisissable, ne prenait forme qu’après-coup (ex-post), par les représentations multiples et non universellement dérivables dans l’histoire singulière de tout un chacun. Néanmoins, à partir de 1920, le destin de la pulsion
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S. FREUD, Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Gallimard, Paris, 1987, éd. de poche, p. 38. 4 S. FREUD, « Au-delà du principe de plaisir » (1920), dans Essais de Psychanalyse, op. cit. p. 106.

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semble se tailler sur la figure prédonnée d’une origine à laquelle il s’agirait de faire retour. Comme le rappelle encore J. Laplanche, cette nouvelle version de la pulsion sexuelle paraît difficilement conciliable avec la première, car elle présuppose une différente conception du fondement et de l’origine de la dynamique pulsionnelle. « Après avoir dit que la sexualité n’était pas préformée, on revient dans ‘Au-delà du principe de plaisir’, à l’idée que tout cela était donné à l’avance et qu’on ne cherche qu’à revenir à ce qui était là depuis le départ »5. A savoir, tandis que la première version de la théorie de la pulsion consistait à nier la réalité en soi d’une origine directement atteignable en elle-même, capable de certifier et d’orienter le développement de la sexualité humaine, car elle ne lui assigne pas un objet déterminé, la deuxième position affirme l’existence de ce présumé point de départ auquel il s’agirait de revenir. Par cette reformulation conservatrice de la théorie des pulsions, Freud fixe les formes et les usages de la sexualité humaine à partir d’un état qu’il présume être ontologiquement premier et universellement valable. Le mythe raconté par Aristophane dans le Banquet de Platon prend, dès lors, un sens normalisateur, comme si l’on pouvait dériver un critère ou un modèle originaire pour orienter et façonner la pulsion sexuelle. A travers la stratégie des origines, la sexualité de la psychanalyse est étroitement liée à un ordre prétendument normal et normatif, censé la constituer. La double valeur de cette référence dans le corpus freudien nous semble bien illustrer l’attitude ambiguë de la
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J. LAPLANCHE, Problématiques VII. Le fourvoiement biologisant de la sexualité chez Freud, PUF, Paris, 1993, p. 29.

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psychanalyse à l’égard de la pensée des origines. « Voilà donc les deux occurrences majeures où Freud invoque le mythe d’Aristophane ; en 1905, c’est pour le stigmatiser comme étant lié à une opinion qu’il veut détruire, l’idée d’une sexualité préformée ; en 1919 au contraire, c’est pour trouver justement l’origine de Eros ou des pulsions de vie (…) dans une unité originaire qu’on peut bien dire narcissique »6. Dans le premier cas, il n’y a pas d’originaire préformé censé fonder la sexualité humaine, dans le deuxième, en revanche, cet originaire est identifié avec la condition unitaire à laquelle la pulsion doit faire retour. 2. Œdipe à l’origine des normes Or, la démarche analytique nous a enseigné la postériorité de l’antérieur : le prétendu premier n’est accessible qu’après-coup, que dans la postériorité et dans la dynamique temporelle de ses différentes évolutions. Elle nous a appris à déconstruire toute approche directe et simple de l’originaire. Dans ce livre, nous voulons nous saisir de cet enseignement, de cette attitude ou posture qui voit dans tout discours sur l’originaire une reconstruction ex-post à travers le discours. Notre posture épistémologique affirme donc qu’il n’y a pas d’origine pure, précédant le dynamisme créateur de l’être humain et que l’originaire demeure donc directement inaccessible. C’est bien à partir d’une telle posture épistémologique que nous entendons relire et questionner la figure psychanalytique d’Œdipe. Nous pensons, en effet, que, par la notion de complexe d’Œdipe, la psychanalyse réactive
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Ibidem, p. 28-29.

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une dynamique de type fondationnaliste censée établir une origine sûre et stable des normes qui règlent la sexualité humaine, les rapports de genres et des générations ainsi que le fonctionnement psychique prétendument inquestionnable et universel. L’originaire que l’Œdipe viendrait ainsi réactiver est au fond celui qui prétendrait dessiner une orientation préétablie et prédonnée du développement psycho-sexuel humain : la « véritable génitalisation de la libido »7 - pour reprendre l’expression de Bergeret – traduit la forme d’une sexualité préalable, préformée et normative à laquelle se tenir comme seule condition d’une bonne résolution œdipienne. Selon cette version répandue de la psychanalyse, l’Œdipe a donc la fonction d’organiser « l’évolution affectivo-sexuelle »8 de l’individu et de définir, de manière universelle, « une structure ternaire entre l’enfant, son objet naturel et le porteur de la loi »9. Il est ainsi censé orienter la sexualité et le désir vers leur développement mature, authentique voire définitif : « Choix d’objet d’amour définitif, accès à la génitalité, effets sur la constitution d’un authentique Surmoi et du véritable Idéal du Moi »10. Nous entendons bien dans ces passages le langage de l’originaire et de l’authentique qui blinde et fige la solution œdipienne en une seule et unique issue valable.

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J. BERGERET, A. BECACHE, J-J. BOULANGER, J-P. CHARTIER, P. DUBOR, M. HOUSER, J-J. LUSTIN, Psychologie pathologique. Théorique et clinique, Masson, p.31. 8 Ibidem, p. 34. 9 Idem. 10 Idem.

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3. Questions de genre et troubles dans l’Œdipe En tant que source et garantie des mécanismes de la psyché humaine, la notion d’Œdipe devient ainsi un critère puissant de démarcation nosographique qui permettrait de distinguer l’ordre du normal du champ multiple des pathologies, unifiées par la présumée ‘mauvaise liquidation’ du complexe. Néanmoins, peut-on rester à une telle version unique de l’Œdipe ? Dès lors, la question que nous souhaitons poser recoupe celle que J. Butler formulait déjà dans la première introduction à Trouble dans le genre : « la psychanalyse est[-elle] une enquête de type antifondationnaliste qui donne toute sa place à une complexité sexuelle réellement susceptible de déréguler les codes sexuels rigides et hiérarchiques, ou (…) préserve[-t-elle] à son insu un ensemble de présupposés sur les fondements de l’identité qui profitent justement à ces hiérarchies »11 ? La réponse à une telle question passe indubitablement par celle du statut conféré au complexe d’Œdipe. Pour Butler, la référence au mythe d’Œdipe et à la sacralisation de l’interdit de l’inceste n’implique pas seulement la perpétration du patriarcat et de ses rapports de domination, mais aussi la constitution d’un ordre symbolique pensé comme origine universelle et incontestable de la loi qui règle les rapports des sexes et oriente le désir selon une ‘vérité’ prédonnée et structurante. Et c’est bien par cette loi intouchable que sont marquées les limites de l’ordre sexuel, tout aussi
J. BUTLER, Gender trouble. Feminism and the subversion of Identity, Routledge, New York, 1990, trad. française Trouble dans le genre. Féminisme et subversion de l’identité, La Découverte, Paris, 2005, p. 55.
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éternel et intouchable. Au nom de cet ordre sexuel, certains psychanalystes ont prétendu rejeter, de manière catégorique, comme facteurs pathologiques et déstructurants, toute transformation sociale qui affecterait les équilibres traditionnels entre les sexes et les liens de parenté. Nous ne pouvons pas ne pas saisir à ce stade la valeur politique d’une telle interrogation. Nous dirions même que cette approche vise à souligner que la catégorie œdipienne est ce qui vient inscrire la démarche analytique – pourtant adressée à la singularité humaine – sur le terrain politique et de l’institution sociale. Quelles seront donc les conséquences politiques – outre que cliniques – d’une réflexion qui vise à faire bouger quelque peu les équilibres prétendument figés et éternels que l’ordre œdipien avait contribué à façonner et à conserver ? Anticipons tout de suite notre parcours : il s’agit de repenser et de reformuler les normes œdipiennes que la psychanalyse avait conçues comme universelles, ainsi que l’ordre symbolique et les règles de la sexuation, que Lacan concevait en termes de structure, comme inscrits dans la dimension de la temporalité historique et de l’institution. Il s’agit donc de les repenser comme des « vecteurs d’impératifs de genre »12 et de rapports de pouvoir qu’une certaine version de la psychanalyse a pu concevoir comme invariables sous peine de sombrer dans l’abîme de la dissolution psychique ou de l’invivable.

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J. BUTLER, Bodies that matter, Routledge, new York, 1993, trad. française, Ces corps qui comptent. De la matérialisation et des limites discursives du ‘sexe’, Editions Amsterdam, Paris, 2009, p. 35.

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Nous partageons ainsi les inquiétudes de Foucault quant au caractère normalisateur et normatif de la psychanalyse qui risque, bien souvent, de prendre le dessus sur sa composante critique et libératrice. Pourquoi donc ses formulations si ouvertes sur la théorie de la sexualité se sont si soudainement muées en un dispositif de la sexualité et en des impératifs figés de l’ordre sexuel ? Nous ferons aussi référence à l’apport des études de genre et en particulier aux critiques de J. Butler à l’égard de cette version officielle et conservatrice de la psychanalyse qui s’est trop souvent interdite de penser certaines positions sexuelles et sociales comme intelligibles et viables. Notre question consiste dès lors à savoir si les possibles que ces vies contiennent sont resignifiables selon des normes moins rigides que celles qui défient l’ordre œdipien. A savoir si elles peuvent être considérées autrement que comme anormales, existences en mal d’Œdipe ou en échec à l’égard de la loi qu’il impose. Ainsi, la richesse contenue dans la psychanalyse paraît être sacrifiée sur l’autel d’Œdipe et de la triangulation familiale à laquelle est souvent réduit son discours. Œdipe fonde « l’usage exclusif des disjonctions de l’inconscient »13 en imposant l’assomption de positions identitaires rigides et non modifiables : « résignation à Œdipe, résignation à la castration, renoncement pour les filles au désir du pénis, renoncement pour les garçons à la protestation mâle, bref ‘assomption du sexe’»14. Telle est la critique de Deleuze et Guattari, dont nous nous
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G. DELEUZE – F. GUATTARI, Anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie, Ed. de Minuit, 1972, p. 70. 14 Idem.

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revendiquons tout aussi afin d’envisager une psychanalyse au-delà des normes intangibles qui depuis toujours sont censées orienter la vie psycho-sexuelle. De telles normes viennent orchestrer en effet une scène – unique et non modifiable – qui prétend se jouer à l’écart du social et du politique, toute enfermée dans l’intimité du complexe familial auquel même la sexualité est trop vite reconduite. Et pourtant, les normes de la sexualité qui agencent la reproduction familiale, l’ordre de la transmission et des rapports des sexes n’investissent-elles pas déjà le champ social et historique qui est celui de la production et du changement ? En nous servant de l’apport croisé d’auteurs par ailleurs différents comme Butler, Deleuze, Guattari ou même Foucault et Castoriadis, nous ne cherchons pas forcément une cohérence philosophique entre ces diverses références. Le mérite de ces autours nous paraît être néanmoins celui de faire bouger les territorialisations rigides à travers lesquelles la psychanalyse a souvent départagé le champ psychique du champ socio-politique. Leur commun effort consiste dans l’investissement de ce dernier comme condition pour repenser certaines catégories de la psychanalyse ainsi que son action sur la sphère psychique. Notre démarche veut encore recouper le geste de courage de ces analystes qui, comme S. Prokhoris ou M. Tort, se sont donné la liberté de penser autre chose que ce qui est enfermé dans les limites trop étroites de l’ordre sexuel. Ainsi le travail de Prokhoris vise à défaire les prescriptions éternelles du sexe en montrant leur ancrage historique et donc leur condition toujours contingente et modifiable. Il s’agit ainsi de tenter de soulager la souffrance de nos existences trop souvent « malades des 16

normes »15 en libérant la capacité créatrice et innovatrice qui seule nous permet de réinventer et d’imaginer de nouveaux espaces d’action et de transformation. Ce livre essaiera donc d’imaginer, au risque de l’inédit, les formes et les figures possibles d’existence singulière et sociale qui pourront se dégager à partir d’une resignification temporelle du symbolique et de la loi du Père conçue ici, selon l’expression de M. Tort, comme une « organisation psychique historique du pouvoir »16 dont il est possible de tracer l’histoire. Dès lors, nous n’envisageons pas quitter le terrain de la norme, en rapport à laquelle nos corps et nos vies sont toujours institués, mais inscrire celle-ci dans l’horizon historique et social du changement et de la transformation qui est celui de sa possible réplique. Comment peut-on imaginer un avenir post-œdipien de la psychanalyse, de son discours aussi que de sa pratique ? Comment faire place aux nouvelles expressions historiques et muables, aux complexes d’Œdipe qui sont autant de variations concrètes et multiples de notre existence socio-affective et relationnelle donnant lieu, aujourd’hui, à des expériences inédites d’agencements parentaux ?

S. PROKHORIS, Le sexe prescrit. La différence des sexes en question, Flammarion, Paris, 2000, éd. de poche, p. 41. 16 M. TORT, la fin du dogme paternel, Flammarion, Paris, 2005, éd. de poche, p. 21.

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Chapitre I

Le familialisme de la psychanalyse

Introduction Foucault nous invite, dans L'Archéologie du savoir, à réaliser que nous sommes beaucoup plus libres que nous le pensons, que bon nombre de choses qui font partie de notre quotidien et que nous pensons universelles sont le produit de changements historiques bien précis et qu'il n'y a pas de nécessités universelles dans l'existence humaine. Or, une certaine lecture de la psychanalyse laisse penser que le complexe d'Œdipe qui structure la famille occidentale est un de ces universaux naturels et inamovibles indépendants de toute production sociohistoriques. Si le micro-pouvoir qu'est la famille s'appuie aujourd'hui, entre autres, de façon manifeste, sur la théorie freudienne, il est comme nous le verrons avec Engels, de façon latente, le fruit d'une évolution politico-économique gouvernée par les classes dominantes. Le passage du discours manifeste de la psychanalyse sur la famille au discours refoulé du marxisme peut être opéré par la pensée deleuzienne. En situant cette interrogation autour du familialisme de la psychanalyse sur le plan de la variabilité historique et sociale, nous voulons démasquer toute version psychanalytique en mal d’origines visant à reconstruire, en dernière instance, des piliers universels et métahistoriques. En particulier, notre point de départ sera la critique deleuzienne et foucaldienne adressée à la 19

psychanalyse visant à souligner le rôle prédominant que le discours de celle-ci assigne à la famille comme instance formatrice du caractère individuel du sujet. C’est avant tout dans et par la famille, presque abstraite du contexte socio-politique, dans lequel pourtant elle baigne, que s’accomplirait, selon le discours dominant de la psychanalyse, le développement psychique du sujet. Ce paradigme se résume dans la notion de complexe d’Œdipe : Œdipe est la famille et la famille est Œdipe, dit S. Nadaud. C’est bien pour cela que nous avons choisi de commencer par cette analyse critique, inspirée de G. Deleuze et de M. Foucault, concernant les présupposés « familialistes » de la psychanalyse. Nous estimons que le familialisme œdipien est solidaire de la recherche d’une source stable de laquelle pourrait dériver un ordre tant psychique que social. Nous visons ainsi à mettre en contexte le thème de l’Œdipe dans un panorama plus large tenant compte des conditions sociales et historiques du développement de cette notion. 1. La famille, un pouvoir souverain Le pouvoir de la famille est, contrairement aux pouvoirs disciplinaires, un pouvoir souverain, comme le montre Foucault. En effet, la famille n'est pas une institution aux pouvoirs anonymes. Le père qui est porteur du nom exerce le pouvoir sous son nom. La famille incarne ainsi, dans les modalités de son fonctionnement interne, la persistance de formes de pouvoir souverain dans la société contemporaine : « Il me semble que la famille, c’est (…) en tout cas une sorte de cellule à l’intérieur de laquelle le pouvoir qui s’exerce n’est pas, comme on a l’habitude de le dire, disciplinaire, mais au contraire est un pouvoir du 20

type de souveraineté (…). Donc, vous avez là une individualisation par le sommet (…) qui est le type même du pouvoir de souveraineté, absolument inverse du pouvoir disciplinaire »17. C’est donc par la figure du père, primant sur celle de la femme et des enfants, que la famille exprime un pouvoir centralisé de type souverain. De même, les liens d’engagement et de dépendance établis une fois pour toutes par les actes de mariage ou de naissance confèrent à l’institution familiale un pouvoir de souveraineté. Foucault distingue, en effet, le pouvoir disciplinaire, non centralisé et diffusé, du pouvoir souverain. Le pouvoir disciplinaire prend forme notamment entre la fin du XVIII siècle et le début du XIX avec les dispositifs d’éducation, dressage, contrôle et de normalisation des corps et de la sexualité que Foucault appelle justement bio-pouvoirs. Le pouvoir disciplinaire se traduit dans des techniques de coercition appliquées aux corps et à leurs postures. Ces deux formes du pouvoir ne doivent pourtant pas être séparées et la famille représente bien leur point de jonction. Ainsi, affirme Foucault « la famille, en tant qu'elle obéit à un schéma non disciplinaire, à un dispositif de souveraineté, est la charnière, le point d’enclenchement absolument indispensable au fonctionnement même de tous les systèmes disciplinaires. Je veux dire que la famille est l’instance de contrainte qui va fixer en permanence les individus sur les appareils disciplinaires, qui va les injecter, en quelque sort, dans les appareils disciplinaires »18. C'est parce que la société fait pression
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M. FOUCAULT, Le pouvoir psychiatrique. Notes au Collège de France 1973-1974, Seuil-Gallimard, Paris, 2003, p. 81. 18 Ibidem, p. 82.

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sur la famille que la scolarité peut-être obligatoire, comme les bilans de 4 ans ou le catéchisme etc. Nous pourrions dire que la famille est ce qui permet aux pouvoirs disciplinaires d’opérer et de pénétrer toute vie humaine. En ce sens, le pouvoir disciplinaire passe aussi dans la famille ainsi que dans toute forme d’organisation sociale visant à « assurer le peuplement, reproduire la force du travail, reconduire la forme des rapports sociaux ; bref aménager une sexualité économiquement utile et politiquement conservatrice »19. En tant que lieu d’exercice de l’éducation, de la transformation des individus, de l’organisation des corps et de la sexualité, bref en tant que forme de gestion des vies individuelles, la famille ouvre à la dimension du pouvoir disciplinaire et fait le pont entre la dimension du juridique (règles du régime d’alliance) et le dispositif de la sexualité qu’elle contribue à mettre en place et à alimenter. Foucault peut ainsi bien conclure que « le premier rôle de la famille par rapport aux appareils disciplinaires, c’est donc cette espèce d'épinglage des individus sur les systèmes disciplinaires »20. Elle permet encore aux systèmes disciplinaires de s’accroître, voire de s’entrelacer les uns les autres. Ceci explique que, de nos jours, elle soit toujours non seulement aussi forte, mais qu'elle n'ait pas été dissoute par la discipline. Au contraire, « la famille, parce qu’elle est une cellule de souveraineté, est indispensable au fonctionnement des systèmes

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M. FOUCAULT, Histoire de la sexualité. La volonté de savoir, Gallimard, Paris, 1976, p. 51. 20 M. FOUCAULT, Le pouvoir psychiatrique. Notes au Collège de France 1973-1974, op. cit. p. 83.

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disciplinaires »21. Elle est un élément de solidité qui maintient le système disciplinaire. Ainsi, dit Foucault, «dans une société comme la nôtre, c'est-à-dire une société où la microphysique du pouvoir est de type disciplinaire, la famille n’a pas été dissoute par la discipline ; elle s’est concentrée, limitée, intensifiée »22. Or, si elle se défait, si elle ne joue plus de son pouvoir disciplinaire, alors l'état met en place toute une série de dispositifs psycho-juridicomédico-sociaux que Foucault nommera la fonction psy pour pallier ses défaillances. C’est bien à la fonction psy que Foucault attribue le statut de soudure profonde de la souveraineté familiale au pouvoir disciplinaire. La psychanalyse, la systémie, qui sont des savoirs sur lesquels s'appuie la fonction psy, ont théorisé les insuffisances disciplinaires des individus (échecs scolaires, échecs professionnels, échecs conjugaux) en les imputant aux défaillances de la famille. La fonction psy en étendant ses pouvoirs à tous les systèmes disciplinaires – la psychopédagogie à l'intérieur de la discipline scolaire, la psychologie du travail à l'intérieur de la discipline d'atelier, la criminologie à l'intérieur de la discipline de prison, la psychopathologie à l'intérieur de la discipline psychiatrique – a importé avec elle le référentiel familial avec ses schémas d'individualisation, de normalisation et d'assujettissement. Toujours dans ses cours au Collège de France de 1973-1974, Foucault énonce que la « psychologie comme institution, comme corps de l'individu, comme discours, c'est ce qui, perpétuellement, va, d'une part, contrôler les dispositifs disciplinaires et renvoyer, d'autre part, à la souveraineté familiale comme
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Idem. Ibidem, p. 84.

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