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Psychanalystes, gourous et chamans en Inde

De
265 pages
Il est difficile de comprendre pour un occidental l'expérience mystique et la spiritualité de la culture indienne. Ecouter le gourou nécessite un effort pour mettre de côté notre rationalisme et accepter d'autres catégories psychologiques auxquelles notre esprit n'est pas habitué. L'impact des croyances, des mythes, de la tradition sur la santé et la maladie mentale questionne les approches scientifiques occidentales centrées sur l'individu isolé de la communauté.
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Psychanalystes, gourous et chamans en Inde

Che vuoi ?
Collection Psychanalyse et faits sociaux, 2007

Directeur de la collection: Alain Deniau alaindeniau@orange.fr

Ce second titre de la collection Psychanalyse et faits sociaux, émanant de la revue Che vuoi ? Revue du Cercle freudien, a été conçu et réalisé par Patrick Bantman, Alain Deniau et Didier Sabatier. Les articles ont été relus par Laurence Bantman et Sophie Lustig. Les articles traduits de l'anglais l'ont été par Patrick Bantman et Monique Novodorsqui. Photo et montage de la couverture: Mise en page: Clara Kunde Francis Wolkowitch

Éditeur: L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique, www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr

75005 Paris

(Ç) L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo. fi diffusi on.harmattan@wanadoo. fr

ISBN: 978-2-296-04182-0 EAN : 9782296041820

Che vuoi ?
Collection Psychanalyse et faits sociaux, 2007

Psychanalystes,

gourous

et chamans en Inde
Premières Journées franco-indiennes de psychiatrie - psychothérapie - psychanalyse
sous l'égide de l'Association Psychiatres du Monde de la Delhi Psychiatrie Society et du Center for Psychoanalytic Studies Avec le soutien de l'ambassade de France 28 février, 1 er et 2 m.ars 2007

à New Delhi (Inde)

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fRANÇAISE

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L'HARMATTAN

SOMMAIRE

Présentation

9

Prélim.inaires
Des bêtes dans la jungle Catherine Clément La vie psychique entre croyance et savoir Dr. Patrick Bantman Du commerce à la rencontre Dr. Didier Sabatier Rencontres Jean Nimylowycz

13 17 31 37

Altérités

indiennes
47
59 67

Culture et psychanalyse: un itinéraire personnel Dr. Sudhir Kakar Société indienne, hiérarchies sociales et santé mentale des démunis ProR. C. Jiloha Clinique des altérités: enjeux et perspectives contemporaines Olivier Dou'Dille Une pathologie de l'engagement Dr. Marie-Hélène Braudo

79

Entre croyance et savoir: la parole
La croyance pour savoir Alain Vanier Comment les neurosciences démontrent Dr. Gérard Pommier Le thérapeute en présence du patient
Dr. Serge Hefez

89 la psychanalyse 95 101 109

La magie de la parole
Dr. Florence Mélèse

Soigner avec la tradition
Santé mentale, religion, spiritualité: la nécessité d'un dialogue Dr. Jacques Vigne 117 Représentation culturelle des troubles mentaux et des rites thérapeutiques dans le milieu hindou réunionnais Yolande Govindama 123 Histoire de femmes du sud de l'Inde au regard de nos savoirs et croyances thérapeutiques Florence Pittolo 133 La psychiatrie face à la souffrance: la dimension indienne et occidentale Dr. Uttam Barua 145 Itinéraires thérapeutiques à Mayotte Dr. Régis Airault 163

Le m.ythe de la m.odernité occidentale
Le symptôme comme expression des mythes familiaux
Dr. Irène Kaganski

177 187 193

Une fonction symbolique du simulacre chez l'adolescent Dr. Jean-François Solal Une pathologie de la modernité occidentale Dr. Christine Fouchard Questions actuelles concernant la sexualité à l'adolescence Dr. Didier Lippe Alice ou le trauma de l'inceste projeté sur un environnement exotique Dr. Till Van Eersel La connaissance au risque de la culture Thierry Delcourt

199

207 213

Le fait du transfert
L'avoir ou pas... un bébé dans le lavoir
Jean-Jacques Moscovitz

229 233 239

Le rêve comme figure transférentielle Pascale Hassoun Du traumatisme au trauma Alain Deniau Traumatismes collectifs, traumatismes rêves traumatiques Christine Condamin

individuels

et
245

Che vuoi? est depuis 1994 la revue du Cercle freudien. Revue de psychanalyse, elle contribue au travail d'élaboration indispensable à la pratique en mettant en œuvre les deux principes fondateurs de l'association: l'accueil de l'hétérogène, le risque de l'énonciation. Chaque numéro est conçu comme un ensemble visant à dégager une problématique à partir d'un thèlne choisi par le Comité de rédaction. Un Cabinet de lecture présente des ouvrages récemment parus.

C'est pourquoi la question de ['Autre qui revient au sujet de la place où il en attend un oracle, sous le libellé d'un: che vuoi ? que veux-tu? est celle qui conduit le mielL't:au chemin de son propre désir - s'il se met, grâce au savoir-faire d'un partenaire du nom de psychanalyste, à la reprendre, fût-ce sans bien le savoir, dans le sens d'un: que me veut-il?

J. Lacan (Écrits)

Présentation
29 mai 1921 Prof. Dr. Freud au Dr. Girindrasekhar
«

Bose:

Ma surprise fut grande que la Psychanalyse

pût être accueillie avec tant d'intérêt et de reconnaissance dans votre lointain pays. »

Les 28 février, 1er et 2 mars 2007 se sont déroulées les Premières Journées franco-indiennes de psychiatrie - psychothérapie psychanalyse sous l'égide de Psychiatres du Monde, de la Delhi Psychiatric Society et du Center for Psychoanalytic Studies. Les psychiatres et psychanalystes français qui se sont rendus en Inde ont été initiés à la rencontre avec la culture du sous-continent par des conférences prononcées, à Paris, par Charles Malamoud, qui n'a pas pu nous communiquer son texte, par Catherine Clément et Jean Nimylowycz. D'autres conférenciers spécialistes de l'Inde ont aussi acceptés d'y concourir. Nous voulions que la rencontre de New Delhi ne soit pas sous le signe de l'impérialisme culturel occidental, mais soit une découverte des différences. C'est pourquoi ce colloque non seulement a donné la parité aux psychiatres et psychanalystes indiens, mais fait une large place aux questions anthropologiques qui structurent le questionnement de ceux qui s'affrontent à la souffrance des Indiens. Nous avons choisi de regrouper dans l'après-coup les textes des intervenants à New Delhi sur les thèmes qui se sont dégagés de cette rencontre. Trop peu de textes traduits de nos collègues indiens nous sont malheureusement parvenus. L'altérité indienne en a fait toute la complexité et la richesse. L'identité ne se conçoit pas sans le rapport avec l'altérité comme l'évoque Olivier Douville. Altérité partagée entre une langue de pouvoir, l'anglais, et des langues vernaculaires, porteuses des mythes et de la diversité. Les écrits de Sudhir Kakar, psychanalyste et écrivain célèbre, permettent de mieux comprendre la notion de psyché indienne, mais aussi de mieux percevoir en quoi la culture indienne nous est fondamentalement différente. Nous avons traduit sa conférence ainsi que celle d'un psychiatre R. C. Jiloha qui analyse

9

Che vuoi ? Psychanalyse

et faits sociaux, 2007

l'intériorisation, par les enfants, de l'appartenance à l'identité des basses castes. L'impact des croyances, des mythes et de la tradition sur la santé et leur influence sur la maladie mentale questionnent les approches scientifiques occidentales centrées sur l'individu isolé de sa communauté. Soigner avec la tradition convoque les pratiques traditionnelles et l'exigence de spiritualité dans le champ de la maladie mentale. Jacques Vigne, écrivain d'une grande notoriété en France et en Inde, a soutenu de toute son aura la démarche de ce colloque, dès son origine, en portant son intérêt sur la fonction unifiante de la spiritualité dans l'hindouisme. Cette approche du sujet dans son histoire et ses mythes fondateurs éclaire aussi le devenir et l'instabilité des mythes contemporains en Occident: le sujet de la science pour Gérard Pommier, le sujet en butte avec les difficultés d'identification sexuelle pour Irène Kaganski, JeanFrançois Solal, Serge Hefez qui ont adressé aux nombreux Indiens présents des cas cliniques d'adolescents pris dans ce vacillement de la fonction paternelle que décrit en France Marcel Gaucher. Tous les orateurs psychiatres et psychanalystes ont su garder en mémoire l'exemple des Leçons freudiennes, qui impose la double contrainte de ne pas tomber dans le simplisme didactique tout en restant au plus près de la clinique du transfert et de sa transmission pour s'adresser à un public indien, certes candide quant à la psychanalyse lacanienne, mais très attentif et vigilant. Le grain semé portera peut-être des fruits, et ainsi nous aurons renoué les fils qu'avait tissés Girindrasekhar Bose, fondateur en 1922 de l'Indian Psychoanalytical Society. Patrick Bantman et Alain Deniau

10

Préliminaires

Des bêtes dans la jungle
Catherine Clément

Dans une lettre célèbre de 1927, Sigmund Freud expliqua posément à son ami Romain Rolland qu'il ne le suivrait pas sur les

chemins du sentiment océanique, ni dans « la jungle hindoue », qu'il
jugeait trop obscure et pour tout dire, dangereuse. Jungle, c'est le mot qu'employait Henry James dans un roman célèbre, La bête dans la jungle, où l'inconscient affleure dans un colloque poliment sentimental. Jungle, pour désigner l'inconscient, c'est un mot qui sent son Kipling et son Inde. Pourtant, à cette époque, la Société psychanalytique indienne, fondée en 1922 par Girindrasekhar Bose existait bel et bien. Sur la nature exacte de ces deux événements, tout fait question. En 1927, Freud, déjà cancéreux, affublé de son « monstre» dans la bouche, estil pris de panique devant l'extase, la mort, le gouffre indien? Possible. Mais de l'autre côté, que peut signifier la naissance d'un mouvement psychanalytique à Calcutta puis à Bombay, sous l'égide de l'un de ces bengalis raffinés si fortement occidentalisés? Ne s'agit-il pas plutôt d'un mouvement d'influence coloniale? Possible. Farouche partisan de l'indépendance de l'Inde, Romain Rolland, grand écrivain anticolonialiste, reçut chez lui en Suisse tous les leaders indépendantistes indiens, petits ou grands, y compris, bien entendu, le Mahatma Gandhi. Il écrivit deux superbes biographies de Ramakrishna, mystique bengali que Sudhir Kakar a bien analysé, et de Vivekananda, son héritier spirituel. Pourtant, Rolland n'a jamais mis les pieds en Inde. Ce seul fait, ajouté à la résistance de Freud, en

dit long sur ce que j'appellerai « le trouble de l'Inde ». L'Inde trouble
les voyageurs européens, et particulièrement les français: à preuve, l'affectation de coopérants psychiatres à l'ambassade de France à New Delhi et au consulat de Bombay, jusqu'à cette année 2007 - ils ont beaucoup écrit sur ce sujet, comme Régis Airault dans Les fous de l'Inde, ou, non publiée, la thèse épatante de Benoît Quirot dans les années 80. Fous de l'Inde avant leur départ, animés par un puissant 13

Che vuoi ? Psychanalyse

et faits sociaux, 2007 sur place. Confusion,
Le trouble

désir, les Français disjonctent
délirantes

errance, bouffées
de l'Inde, c'est la

-

j'en ai vues

de mes yeux.

confrontation puissante avec un polythéisme extrêmement visible, avec des mythes vivants où l'Inconscient se lit à ciel ouvert, comme, par exemple, le culte de Kâli à Calcutta, Mère terrible et féroce, vagin denté follement adoré. Le trouble de l'Inde, c'est sa modernité accolée avec sa magie, sa vitesse urbaine accolée au rythme lent des six cent mille villages dont le chiffre n'a pas varié depuis longtemps, son esprit commerçant accolé avec sa mystique, ses farces et attrapes accolées avec le sérieux de ses savants, et le trouble de l'Inde, ce sont ses thérapies chamanistiques frottées à la psychiatrie contemporaine. Les actes du congrès que j'ai l'honneur de préfacer retentissent du trouble de l'Inde. Pour la première fois, des psychiatres, psychothérapeutes et psychanalystes indiens et français se sont rencontrés à New Delhi. C'est un événement dans l'histoire des idées, au moins pour la France; pour l'Inde, on ne sait jamais. Les bouffées délirantes des voyageurs français y sont en bonne place, notamment avec l'histoire passionnante d'Alice, racontée par le docteur Till Van Eersel; et le trouble de l'Inde également, à travers la communication de Jean Nimylowycz, qui rappelle la brève histoire de la confrontation entre les psychanalystes français et l'Inde et surtout, qui relate avec précision l'histoire personnelle de Girindrasekhar Bose: où l'on voit que Freud, recevant en 1921 la thèse de Bose sur la répression, est tout à fait surpris que la psychanalyse puisse trouver sa place en Inde - il ne sera pas convaincu. Mais le trouble de l'Inde se retrouve surtout de façon éclatante dans le témoignage magistral du principal passeur entre l'Inde et l'Europe, le psychanalyste indien Sudhir Kakar. Sudhir Kakar est homme d'écriture. Voilà qui lui permet de relater avec la plus grande précision les sentiments d'étrangeté qu'il éprouvait quand, jeune étudiant à Francfort, il entreprit une analyse en allemand. «Beethoven n'était que du bruit» et son analyste allemand ne peut sans doute pas connaître la musique indienne, qui le touche, lui l'Indien, jusqu'à l'âme. Sa réflexion sur 1'« identité », qu'il a raison de mettre entre guillemets, le conduit à poser qu'à partir de vingt ans environ, une personne ne peut acquérir une compréhension parfaite d'une autre culture: les couches profondes de la psyché ne seront pas changées. Or 1'« identité» indienne, si diverse en apparence, peut quand même se laisser définir: pas de distinction essentielle entre le corps et l'esprit, un puissant rapport entre la personne et le cosmos, l'environnement naturel, les animaux, les plantes, les minéraux, une prédominance de la compassion au détriment de la colère et de la culpabilité, une grande valeur accordée au lien familial et par-delà, au lien tout court. L'autonomie est en soi 14

Des bêtes

dans la jungle

un symptôme maladif, mais chacun éprouve néanmoins le besoin d'être assisté, accompagné, conseillé. Tout le contraire de l'Occident? Oui. Lorsque Sudhir commence à pratiquer la psychanalyse en Inde, il est partagé entre l'héritage de sa culture hindoue (il est brahmane, né à Lahore, actuellement au Pakistan, il a donc vécu dans l'enfance, même s'il ne s'en souvient pas, la terrible épreuve de la partition des Indes britanniques) et la culture psychanalytique freudienne. Comment a-t-il résolu ce partage? Comme un homme de culture indienne pris dans le conflit entre mère et épouse: en se détachant un peu des deux côtés, en s'engageant de façon critique avec chacune des deux parties. Je travaille avec Sudhir Kakar depuis vingt-cinq ans et c'est la première fois que je l'entends évoquer ce conflit de façon aussi magistrale. Jacques Vigne, psychiatre français, qui vit en Inde, est un croyant. La spiritualité, pour lui, n'est pas qu'un mot. Si Sudhir Kakar s'est plongé dans l'Occident, Jacques Vigne s'est plongé dans l'Inde, et dans sa religiosité comme thérapie. TI est aussi partagé que Sudhir, dans l'autre sens. Et comme Sudhir, il tire parti de ce partage, par exemple en trouvant dans l'idée indienne de vérité (Satya) un puissant
moyen d'action sur l'inconscient

- ainsi

pensait

le Mahatma

Gandhi.

Cette confrontation entre l'indien partagé et le français partagé est culturellement et philosophiquement passionnante; aux psychanalystes de dire si elle peut déboucher sur des thérapies. Toutes les communications dont j'ai eu connaissance m'ont passionnée. J'ai vu des psychanalystes et psychiatres français extraire, comme une essence parfumée d'une fleur, des questions pour l'Inde dans les cas qu'ils relatent; et je vois des psychiatres indiens questionner le dispositif de santé mentale de leur pays, où, si les thérapeutes chamanistiques sont légion, les psychiatres sont très peu nombreux. En faut-il davantage? Ou bien ne sont-ils pas nécessaires? Dans un pays si vaste, si peuplé, avec une croissance si forte et une modernisation si rapide, et une telle progression des couches moyennes urbaines, je me garderai de trancher. J'aimerais signaler tout particulièrement la remarquable communication de Yolande Govindama, Française hindoue de la Réunion, qui en apprend beaucoup sur la diaspora en général, et sur la Réunion en particulier. Ayant suivi les affres du docteur Bantman et de ses collègues dans la préparation de ce congrès, j'ai constaté avec délices que les affres d'un travail avec l'Inde n'avaient pas changé depuis le temps où je préparais, avec les mêmes difficultés, l'Année de l'Inde en France (1985-1986). Quand tout est perdu, alors le ciel s'entrouvre et le congrès a lieu. Bonne pratique de la confrontation! Elle est faite pour éprouver et c'est très bien ainsi. L'Inde et la France ont des choses à se 15

Che vuoi ? Psychanalyse

et faits sociaux, 2007

dire sur l'inconscient, les thérapies, l'humanisation générale de la psychiatrie: l'affaire est entendue. C'est dire que je me réjouis vivement de la promesse d'un deuxième congrès, dont la préparation sera tout aussi complexe, et le résultat, tout aussi brillant.

16

La vie psychique entre croyance et savoir
Introduction aux Premières Journées franco-indiennes de psychiatrie - psychothérapie - psychanalyse
Dr. Patrick Bantman

À quoi ressemble la psychiatrie indienne mais aussi la psychothérapie et la psychanalyse, vue de l'Inde, et par les Indiens? C'est précisément ce qui s'est discuté, à New Delhi lors des Premières Journées franco-indiennes de psychiatrie - psychothérapie - psychanalyse (28 février, 1er_2mars 2007). Dans la capitale d'un pays de plus d'un milliard d'habitants, 250 psychiatres, psychothérapeutes et psychanalystes de France et d'Inde se sont réunis pendant trois jours, autour de débats, tables rondes, conférences plénières, films et visites d'institutions psychiatriques. Les journées se sont déroulées au Sri Sri International Center et à l'Alliance française sous l'égide de l'ambassade de France en la personne de Dominique Girard, ambassadeur de France. Ces journées ont été organisées par la Société psychiatrique de New Delhi et le Centre des études psychanalytiques de l'Université de New Delhi, et, pour la France, par l'association Psychiatres du Monde, à l'origine de l'initiative. Pour les organisateurs, il nous semblait intéressant de susciter une réflexion transculturelle entre psychiatres, psychothérapeutes et psychanalystes des deux pays, sans aucun contact jusque-là. Les derniers contacts entre psychiatres français et indiens remontaient en effet à 1987 et jamais un tel congrès réunissant autant de thérapeutes n'avait été organisé entre ces deux pays. De nombreuses missions d'études ont été réalisées entre novembre 2004 et fin 2007 afin de nouer des contacts avec des psychiatres, des psychologues et des psychanalystes de l'Université de New Delhi. Ces missions ont abouti à l'organisation de ce colloque. Notre objectif était

17

Che vuoi ? Psychanalyse

et faits sociaux, 2007 professionnels en psychiatrie,

de favoriser des rencontres entre psychothérapie et psychanalyse.

Comment ce pays qui fascine et repousse en Inême telnps aborde-t-illa souffrance psychique, la maladie mentale? Existe-t-il des psychanalystes et COlnlnentexercent-ils? La psychiatrie indienne est à ce jour encore peu importante (comparativement à la France). L'Inde compte 3000 psychiatres, dont 500 pour la capitale New Delhi, souvent formés aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, en complément de leur formation de base. Les références utilisées par les psychiatres indiens sont, dans la grande majorité, les références anglo-saxonnes, en usage dans le reste du monde dont la France (DSM IV). Il Y a à New Delhi beaucoup de services de psychiatrie dans les hôpitaux généraux et un grand hôpital psychiatrique à plusieurs heures de la capitale. Les psychiatres indiens de New Delhi, regroupés autour de la Société psychiatrique de Ne\v Delhi, ont largement investi le programme du colloque, en parité avec les collègues français. TIs sont confrontés à une massivité de problèmes propres à l'évolution de la société indienne avec des moyens infimes comparativement à la France. La psychothérapie, distincte de la psychologie clinique, est une discipline neuve en Inde en dépit de l'arrivée de la psychanalyse, il y a presque un siècle. La vieille Société psychanalytique de Calcutta, née en 1922, ne comptait en 1987 que 34 membres. Jusqu'il y a peu de temps, il n'y avait pas d'institution, universitaire ou autre, pouvant faciliter ce type de formation. Les études médicales et de spécialités psychiatriques ne favorisaient pas ces orientationsl. Le Dr. Ashok Nagpal, directeur du Centre d'études psychothérapiques de l'Université de New Delhi, évoque le fossé (gap) entre psychiatres et psychanalystes. Pour lui, l'expérience du tsunami, où l'Inde refusa l'assistance étrangère, fut aussi le moment où se posa pour les populations du Sud, dans le contexte traumatique de l'événement, le besoin de comprendre le sens et la portée psychologique de l'événement. En France, dans une telle circonstance catastrophique, le «spécialiste psy» est interpellé sur le traumatisme physique et psychique afin de donner du sens à l'événement. En Inde, pour la première fois, des spécialistes « psy » furent interpellés. Pour Ashok Nagpal, cela représente un moment d'intégration de la dimension traumatique et le besoin d'une société pluraliste qui associe la dimension psychique aux besoins vitaux d'une population. Les rencontres organisées à New Delhi ont réuni des psychiatres français dont beaucoup avaient une pratique analytique. Vingt psychiatres français, dont le Dr. Jacques Vigne, psychiatre vivant en Inde (connu pour ses nombreuses publications sur la tradition 18

La vie psychique

entre croyance et savoir

indienne et la pratique psychothérapeutique), sont intervenus. Nous présentons ici presque toutes les interventions. Dans les tables rondes, des spécialistes français en pédopsychiatrie, en thérapie familiale, en anthropologie et en socio-psychopathologie sont intervenus en alternance avec les psychiatres indiens. Le thème choisi par les deux parties était La vie psychique entre croyance et savoir. Un tel titre renvoie à la fascination que l'Inde a longtemps exercée sur l'Occident en l'associant au berceau de la spiritualité. Pourquoi ce choix et en plus en Inde C01n1ne pre1nière rencontre entre psychiatres et psychanalystes indiens et français? La manière dont nos croyances et les croyances des patients interviennent dans nos pratiques est rarement prise en compte même si nous savons leur importance. Malgré l'extrême rationalité de la compréhension des faits psychopathologiques, nous ne pouvons faire abstraction «du fait de croire» dans notre approche. Nous nous sommes rendu compte en préparant ces journées que la spiritualité n'est pas spécifiquement indienne et, comme le dit Sudhir Kakar, « la spiritualité est à l'Inde comme le sont les pickles à la mangue ». La croyance religieuse, qui est loin de recouvrir toute la problématique du «croire », connaît même en Occident un regain de vitalité alors qu'il n'en est pas de même en Inde! Ce sont maintenant les failles de la modernité, les problèmes écologiques, l'oppression politique, les problèmes économiques et surtout une certaine perte de sens, qui invitent à un renouveau de la dimension spirituelle de l'existence. Par ailleurs, les avancées technologiques n'empêchent pas la montée de toute forme de croyances et d'idéologies religieuses. Parfois même, il y a une convergence entre science et religion comme le soulignent certains travaux des neurosciences dans le domaine du bouddhisme par exemple. Depuis quelques années, le rôle de la religion, ou de la spiritualité, a été souligné dans des travaux récents en psychiatrie et en psychopathologie. Différents auteurs notent l'importance de la croyance religieuse comme pouvant constituer une manière efficace de contenir l'angoisse des malades. De récentes publications scientifiques évoquent l'importance de la spiritualité et de la religion chez des patients schizophrènes ou dans d'autres affections psychiatriques. Des études de suivis de patients schizophrènes en Inde, et ailleurs, montrent que la diminution des pratiques religieuses est un des facteurs associé à la rechute, lors du suivi. Dans une étude de 2003, concernant les recherches inter culturelles en matière de schizophrénie, Ellen Corin conclut, à partir d'une recherche effectuée en Inde du Sud, que c'est la possibilité de construire une position de
«

retrait positif» qui est associée au fait de ne pas être ré-hospitalisé.
19

Che vuoi ? Psychanalyse

et faits sociaux, 2007

L'analyse qualitative des récits des patients dans cette enquête a mis en relief l'importance, pour les personnes qui n'ont plus été ré-

hospitalisées, de pouvoir élaborer « des espaces intérieurs de retrait,
des espaces intimes, séparés, investis positivement et dont les personnes parlent comme quelque chose de fragile ou de précieux, quelque chose qu'il faut protéger ». Les chercheurs soulignent le rôle que joue ici une certaine forme de spiritualité, parfois même, mais pas toujours, liée à des groupes religieux. Ils soulignent l'idée que la culture indienne pourrait ouvrir aux personnes psychiquement malades, des voies culturellement valorisées, ou tout au moins tolérées, pour l'élaboration d'une position en retrait. LESEFFETSTHÉRAPEUTIQUES DE LA CROYANCE L'importance de la croyance religieuse pourrait constituer une manière efficace de contenir l'anxiété des patients. Cette étude pilote a été réalisée à Chennai (Madras 2003). Elle implique des personnes psychotiques rencontrées à différents moments de leur trajectoire psychiatrique, dans différents lieux et dans leurs familles. C'est par le biais d'une élaboration complexe de leur propre expérience intérieure et en s'inscrivant dans un espace culturel incarné par un ensemble de valeurs, de croyances et de pratiques que les familles dessinent pour les patients un espace de réintégration. Ces éléments sont rarement pris en compte dans nos approches en France où on insiste plus sur la notion de tolérance ou de support social. Il semble, et c'est là l'intérêt pour le thème de nos journées, que des croyances et des pratiques religieuses aident les patients et leurs familles dans un espace où ces valeurs sont respectées. Nos propres croyances à propos de la réalité physique ou de la spiritualité affectent aussi l'évaluation et le traitement des patients présentant des troubles mentaux selon d'autres travaux. Notre thème ne recouvre pas que la question du religieux. L'objet de notre conférence était de mieux cerner la problématique entre croyance et savoir en psychiatrie et en psychanalyse. La science énonce des propositions dont on ne peut pas douter. Elle s'oppose à la croyance qui se passe de démonstration et vise l'indémontrable. Le travail de la pensée constitue un savoir alors que parler de croyance, c'est évoquer des idées inébranlables, sans faille. La pensée questionne, se donne des réponses limitées, provisoires. Elle est par nature expérimentale, exploratrice, curieuse. Elle appelle la contradiction, se réfléchit, polémique avec elle-même. Elle est laboratoire. Le savoir se plaît à admettre des zones d'ignorance: nous ne savons pas encore. TIs'est toujours assigné des limites, ce qui n'est pas le cas de la croyance. 20

La vie psychique

entre croyance et savoir

La croyance entend se placer hors de toute prise. Elle anticipe toute question et ne saurait recevoir de démenti. Toute notre tradition philosophique depuis Platon s'appuie sur la dichotomie entre savoir

et croyance. «Je me les représente, disait Socrate, distincts. » « Savoir
et croyance ne sont pas la même chose. » «Là où s'affirme l'un, l'autre doit abdiquer. » Le philosophe Alain disait: « Le vrai est ce qu'il ne faut jamais croire, et qu'il faut examiner toujours. L'incrédulité n'a pas encore donné sa mesure.» Ou encore: «Je ne vois guère que des croyants. Ils ont bien ce scrupule de ne croire que ce qui est vrai, mais ce que l'on croit n'est jamais vrai.» Ce philosophe est un auteur contemporain du nazisme et du stalinisme dont il a montré la croyance aveugle. Ces citations résonnent fortement à notre époque riche en croyances. Actuellement, nous ne sommes plus si assurés que la ligne de partage entre savoir et croyance soit, au-delà des définitions tenues pour idéales, si faciles à tracer. Science et croyance se distinguent plus qu'elles ne s'opposent, elles peuvent d'ailleurs loin de s'opposer parfois s'articuler ensemble dans le «tout scientifique ». Nos traditions occidentales nous enseignent que seul le savoir scientifique peut apporter la guérison. En France, comme en Inde, l'approche du psychisme ne s'appréhende pas uniquement du côté de la rationalité du fonctionnement et des mécanismes du cerveau. Une part importante de nos pratiques rencontre une dimension « différente» qui semble se situer au-delà de la dimension du tout scientifique. S'il est vrai que cette dimension est accueillie dans le champ du religieux et du sacré, il n'en reste pas moins qu'elle est aussi notre objet, même si nous n'en tenons pas toujours compte.
LA CROYANCE ET LE SAVOIR

L'histoire de la psychiatrie est là aussi pour nous rappeler la manière dont certaines croyances se sont imposées comme savoir pour les praticiens et aussi comme pouvoir, pour faire allusion aux travaux d'un chercheur comme Michel Foucault. Il est important de débattre de ces sujets alors qu'existe le risque de voir se mettre en place à travers le monde un système de savoir hégémonique en psychiatrie à travers la pensée du DSM qui encourage peu le type de dialogue que nous évoquons ici. La psychiatrie, comme d' ailleurs la psychanalyse, se voit soumise, en France, depuis quelques années à faire l'administration de la preuve de la vérité ou de la fausseté de ses énoncés, de la validité de ses concepts majeurs. Depuis trois quarts de siècle, le progrès de la biomédecine tient à cette volonté de parvenir à un savoir médical fondé sur des preuves. L'Evidence based medecine en est 21

Che vuoi ? Psychanalyse

et faits sociaux, 2007

l'aboutissement extrême, sinon le couronnement. En France, comme dans d'autres pays occidentaux, dans notre champ, les démarches d'évaluation, nées de l'économie, se présentent comme d'indispensables démarches scientifiques. Nous les acceptons en soi. Cependant nous voulons défendre un savoir acquis par une clinique ancienne dont les noms d'Esquirol, de Pinel résonne jusqu'en Inde. C'est vouloir défendre une position de la psychiatrie au carrefour de la médecine et des sciences humaines. Je ne sais pas si cela est en Inde une question au regard des problèmes qui se posent? Comment articuler une psychiatrie moderne tout en préservant les acquis d'une tradition clinique ancienne où l'écoute et la parole soient préservées? Comment faire face à l'hégémonie d'un savoir du tout biologique en psychiatrie? Estee que ces questions ont un écho dans les questionnements indiens? Cela fait partie de ce qui s'est discuté en assemblée plénière et en tables rondes pendant ces trois jours.

Pour la psychanalyse et les psychothérapies analytiques2, « il n'y a
pas d'étude qui permet de conclure, sans équivoque, que la psychanalyse soit efficace par rapport à un placebo actif ou une autre forme de traitement. Il n'y a pas de méthode disponible qui pourrait, d'une manière incontestable, indiquer l'existence d'un processus psychanalytique ». La plupart des études ont des limitations majeures qui pourraient conduire ceux qui critiquent la discipline à ne pas prendre en compte leurs résultats. D'autres études ont des limitations si graves que même un évaluateur qui a de la sympathie pour la psychanalyse pourrait être enclin à ne pas tenir compte de leurs résultats. Certains voudraient assimiler la psychanalyse à n'être qu'un système de croyances partagées. Il y a en effet une façon de croire en la psychanalyse ou de ne pas y croire. Ceci est un débat bien français qui ne concerne pas les Indiens, les psychanalystes y étant très peu nombreux. On peut cependant évoquer à propos de l'Inde tous ceux qui se tournent vers d'autres croyances ayant un effet thérapeutique comme le zen, le yoga. Notre tentation a été d'essayer d'aborder la question de l'influence de la culture, toujours très vivante en Inde, sur la pratique psychiatrique. Les intervenants français évoqueront la manière par laquelle ils abordent la relation thérapeutique en référence souvent à la théorie psychanalytique. Un systènle de croyances fort sociale? Qu'en est-il des symptômes? refoulé qui pointe le malaise dans la préciser de quelle manière nous transcendance et rationalité? constitue-t-il un facteur de cohésion Sont-ils la tentative d'expression d'un civilisation? Ce qui nous conduirait à cOlnprenons la vie psychique entre

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La vie psychique

entre croyance et savoir

La science objective nous offre un modèle de croyance « faible », car nous savons aussi qu'il dépend des connaissances validées à un moment donné. «Nous avons choisi d'aborder ces questions en les mettant en perspective en Inde où les cultures traditionnelles côtoient un développement moderne et technologique fulgurant.» Dans ce pays, les «nouvelles croyances» ne supplantent pas forcément les anciennes. L'Inde a sa propre conception traditionnelle de la prise en charge globale de la souffrance psychique et le recours actuel à ces thérapeutes traditionnels reste très important. Le système médical moderne semble avoir fait le compromis entre des pratiques, similaires à ce qu'on observe en Occident, et des aspects traditionnels, solidement implantés. Ces pratiques nous ont été présentées simultanément par les collègues indiens et français lors de trois jours de conférences. Les références à la culture, à la spiritualité, aux changements de la famille, à la violence, avec la transformation des valeurs traditionnelles ont été nombreuses dans les échanges avec nos homologues indiens.
LES THÈMES DES JOURNÉES

Le premier jour, les deux séances plénières débattaient de deux thèmes Croyance et savoir dans les trois champs, puis Psychothérapie, psychanalyse et culture. Elles se sont déroulées dans l'auditorium d'un centre ouvert par un gourou indien, Sathya Sai Baba, dont l'association caritative est soutenue par une centaine de millions d'indiens. Il est situé à proximité d'un temple hindou dédié à l'amour et à la dévotion. Le deuxième jour, dans les beaux locaux de l'Alliance française, ouverte depuis 2003, se sont déroulées six tables rondes dont les thèmes étaient: Rêves, mythologies, métaphore et contes; Corps, Inental et conscience; L'expérience mystique et le thérapeute intérieur; Enfant, famille, culture et tradition - individualisation et structure familiale. Au croisel1lent des savoirs. Enfin, Traumatisme, violence et société: quelle place dans la vie psychique? Le troisième jour, la dernière séance plénière traitait de Mind in Psychiatry et ensuite, un symposium réunissait des intervenants indiens et français sur le thème Episode psychotique aigu et choc culturel. Un symposium devait clore la conférence pour évoquer les décompensations psychopathologiques des voyageurs occidentaux en Inde. Le voyage vers l'Inde aurait-il une capacité particulière à susciter le bouleversement de notre vécu familier? Le séjour en Inde provoque, en effet, chez le voyageur occidental, des réactions émotionnelles et affectives intenses pouvant aller jusqu'à l'apparition de symptômes modérés et transitoires, pouvant s'exacerber en 23

Che vuoi ? Psychanalyse

et faits sociaux, 2007

tableaux psychiatriques constitués3. À partir de l'expérience de soins de patients occidentaux4, des participants, psychiatres indiens et français, en particulier les Dr. Dutray et Van Eersel, anciens psychiatres de l'ambassade de France à New Delhi et le Dr. Sachdev, directeur d'un hôpital privé près de New Delhi, ont évoqué les problématiques des décompensations psychiatriques survenant lors d'un voyage en Inde. J'évoquerai quelques interventions de nos collègues indiens. Faute d'avoir eu leurs textes, nous n'avons pu traduire et publier que ceux des professeurs Jiloha et Sudhir Kakar. Le Professeur Singh a développé les aspects psychothérapeutiques présents dans les traditions indiennes anciennes et leur place dans les croyances et les rituels religieux. On trouve dans les vedas (système philosophique très ancien de l'Inde) des exemples de méthodes psychothérapiques utilisant le rituel et les croyances traditionnels. Elles ont passé l'épreuve du temps, sont liées au vieux fond chamanique de l'humanité, mais peuvent être réinterprétées avec la science de l'esprit. Elles sont encore utilisées actuellement pour le traitement des troubles mentaux dans de nombreuses zones de l'Inde. Le Professeur Singh a enseigné la psychologie et est ancien président de l'Indian Science Congress. Le Dr. Avdesh Sharma évoqua l'impact de la spiritualité et de la pratique religieuse sur la maladie mentale, en rappelant qu'aux ÉtatsUnis, près des trois quarts de la population souffrant de maladie mentale n'a pas accès à un traitement approprié auprès d'un professionnel de la psychiatrie. Ce chiffre augmente au fur et à

mesure qu'on descend sur l'échelle des pays développés: « En Inde, si
chaque psychiatre (3000 pour tout le pays) voyait à peu près 30 cas chaque jour de l'année, chaque mois, il ne couvrirait que 10 % des besoins en soins urgents.» Les patients, devait commenter le Dr. Avdesh Sharma, recherchent des solutions alternatives, des méthodes traditionnelles ou bien «l'intervention divine ». Dans un exposé qui peut sembler anachronique pour un spécialiste français sur Spiritualité et maladie mentale: Synergie, antagonisnze ou la dimension manquante, le collègue indien nous expliqua qu'il peut y avoir plusieurs voies dans lesquelles la spiritualité et la maladie mentale peuvent être synergiques. Les suggestions proposées concernent la prise en charge des différents aspects de la personne, ainsi que ses besoins spirituels, et permettent d'« invoquer la présence divine dans le processus thérapeutique ». Dans une autre intervention, le Dr. Satwant K. Pasricha, professeur de psychologie clinique, spécialiste des phénomènes paranormaux5 et de la réincarnation, précisa que l'approche scientifique de 2600 cas de « réincarnation », dans différents milieux et États indiens, ne peut être 24

La vie psychique

entre croyance et savoir

expliqué par l'état actuel de nos connaissances scientifiques malgré des similitudes comportementales. Est-ce à dire que les psychiatres indiens incriminent des origines « autres» à un phénomène fréquent dans la population qui repose aussi sur des fondements religieux? L'intervention du Dr. Pasricha laissa nos collègues français perplexes. Le Dr. Chabra évoqua les syndromes psychiatriques liés à des cultures spécifiques (Culture bound syndronle). Il s'agit d'entités psychopathologiques qui ont une prévalence définie géographiquement et sont largement surdéterminées par les croyances au sein de certaines cultures en Inde. Plusieurs entités cliniques inconnues pour nous ont été citées: le syndrome de Dhat, de possession, de Koro, de Gilhan, l'Ascetic syndrome. L'existence de ces syndromes suscite en Inde des discussions sur leur interprétation et leur existence. Le psychiatre indien est souvent interpellé par les médias pour donner une interprétation scientifique de ces « syndromes» très fréquents! Pour le Dr. Sahay, psychologue, l'impact des croyances, des mythes et de la tradition sur la santé et leur influence sur la maladie (en termes de cause et de guérison) présente en Inde des fortes corrélations avec des approches scientifiques. Pour le Dr. Rajesh Nagpal, cela détermine une remise en cause des paradigmes scientifiques modernes comme le dualisme corps-esprit dans une visée intégrative. Il proposa, comme alternative épistémologique, le concept de bodymind pour ouvrir d'autres perspectives face aux limites du dualisme cartésien dans le contexte indien. Ce concept de l'nind évoqué le troisième jour symbolise pour l'intervenant indien «la métamorphose de l'antique point de vue dans une vision scientifique actuelle». Le Dr. Margoob, psychiatre éminent originaire de Shrinagar, spécialiste du traumatisme, qui a longuement étudié les conséquences des catastrophes survenues au Cachemire en 2005, évoqua l'importance des guérisseurs traditionnels, pir et faquir, dans les traumatismes de masse. Dans ce contexte, les patients vont d'abord voir le pir ou le faquir ou tout autre guérisseur. Des études précises, citées par le Dr. Margoob, ont vérifié l'utilité de ces interventions spécialement lors des catastrophes de masse en Asie du Sud-Est. La collaboration de ces guérisseurs avec des professionnels peut aider à améliorer l'observance des patients et la délivrance des traitements. L'expérience qui a suivi le tsunami et les désastres au Sri Lanka témoigne ainsi de l'intérêt de la collaboration de professionnels de santé mentale avec des guérisseurs traditionnels religieux. Cette collaboration est importante en termes de soins, de mise à disposition d'aides et de soutiens communautaires. Une étude récente évaluant

les implications d'un « pluralisme psychiatrique », dans le cadre d'une
recherche de l'OMS sur les troubles mentaux, a comparé les patients, 25

Che vlloi ? Psychanalyse

et faits sociaux, 2007

suivant trois formes de thérapie dans l'Inde du Sud: ayurvédique (indienne), allopathique (occidentale) et soins religieux. Les résultats ont montré que les patients dans les trois types de thérapies se sont améliorés avec une évaluation de suivi pour les trois types très favorables. Plusieurs patients avaient des expériences radicalement

divergentes avec chacune des trois thérapies. « Chaque thérapie était
utile à quelques-uns et inutile pour d'autres. » Pour le Dr. Margoob, en conclusion, il est important que les professionnels de la santé mentale soient conscients et sensibles «aux dimensions spirituelles dans l'approche thérapeutique ». Cette conférence a suscité diverses réactions dans la presse indienne à la hauteur de l'événement que constituait cette première rencontre. En effet, les questions propres à la psychopathologie suscitent de plus en plus d'intérêt dans les médias indiens. Les questions posés aux psychiatres indiens concernent souvent l'interprétation de certains phénomènes spirituels et surnaturels qui traversent la société indienne comme par exemple la réincarnation, ou certains phénomènes sociaux « étranges ». CHANGEMENT DE socIÉTÉ ET MUTATION DES VALEURS TRADITIONNELLES Les questions qui nous ont été posées par les différents médias concernent les changements de société en France, la notion de maladie mentale, les transformations de la famille avec la mutation des valeurs traditionnelles. En Inde, malgré un développement effréné vers l'industrialisation et la modernisation, la recherche de la dimension spirituelle de l'existence reste un but supérieur. Ainsi beaucoup de personnalités, stars, hommes d'affaire en Inde s'entourent de gourous. L'Inde mythique côtoie toujours de près l'Inde des réalités matérielles. Loin de mépriser cet aspect, exotique pour le touriste, voire totalement farfelu, certains psychiatres indiens ont évoqué la richesse et l'importance de la croyance religieuse dans l'approche thérapeutique. Ces éléments sont très nouveaux pour le psychiatre français. Ces rencontres ont été l'occasion de fructueux échanges sur les différences entre les deux cultures, en matière éducative, sur le rôle de la femme, la sexualité, la violence, la spiritualité. On a pu se rendre compte que les conceptions indiennes en matière psychiatrique et psychothérapique sont étroitement liées au contexte de la société indienne et aux problèmes liés à l'évolution des cultures et des traditions. En Inde plus qu'ailleurs semble exister une dimension spirituelle, dont nous saisissons la force dans les villes religieuses du nord du Gange et dans les propos des gourous rencontrés. À l'ashram, la guérison psychique peut-être considérée comme un acte d'« amour », 26