//img.uscri.be/pth/994e7a69060d50fda0167d48a1a83c52ee4e9759
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,50 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Psychiatre, plombier de l'âme

De
194 pages
Il y a deux actes dans la thérapie: écouter et faire. Ce que cherche le médecin, c'est le changement, lequel ne peut se faire uniquement à base de mots. Sans esprit de système, utilisant l'empathie et le dialogue, Anne Blanchard-Remond utilise l'hypnose ericksonienne. Ni gourou ni mage, plutôt artisan, à travers des récits, certains tristes, d'autres pittoresques, l'auteur parcourt soixante ans d'exercice professionnel. Chaque patient est un rébus pour qui il faut trouver une solution.
Voir plus Voir moins

INTRODUCTION
J’ai raconté beaucoup d’histoires et bien évidemment il y en a beaucoup d’autres que j’aurais pu écrire. Mais pour certaines, elles m’ont laissé une impression pénible, d’autres ont été joyeuses mais n’intéressent que moi. Pour d’autres encore, les gens sont présents, je ne peux donc pas les raconter. Ce qui ressort d’une journée de psychiatre, c’est la diversité des problèmes, la diversité des conjonctures, le degré de névrose ou de psychose de nos patients et le degré de surprise, car on croit avoir compris ou savoir ce qu’il faut faire, et puis vous pouvez avoir un aspect totalement différent de l’être, de la vie qu’il mène et vous êtes stupéfait. Et là où vous croyez avoir échoué, il y a des changements qui se produisent, ce n’est pas toujours grâce à vous, mais c’est quelquefois tout de même de votre fait. Et là où vous croyez avoir fait quelque chose, vous voyez les gens retomber dans leurs errements. Pourquoi ce choix d’histoires ? Ce sont celles qui me sont venues à l’esprit plutôt que d’autres, comme si dans un champ de fleurs on prenait particulièrement les fleurs bleues ou les fleurs rouges ou les fleurs d’été ou de printemps. Nos choix sont largement… j’allais écrire prédestinés, mais ce n’est pas le bon mot, sont largement conditionnés par le souvenir que nous en avons. Ce qui domine peut-être, c’est la surprise, mais aussi parfois l’ennui qui existe de ne pas avancer. Ça m’est arrivé rarement ; toujours est-il que cet ennui, il faut le chasser parce que les êtres sont comme ils sont. Quand vous entendez quelque chose pour la centième fois et que vous n’avez pas envie de l’entendre une cent unième fois ; quand les gens vous disent qu’ils ont tout changé, vous allez le croire ? Non, vous n’allez pas le croire, mais il y a peut-être un millimètre de fait là où il faudrait un kilomètre, mais c’est un millimètre. Donc les choses sont ainsi. Ce choix est basé sur une série d’expériences personnelles à travers ce qu’on a appris et oublié…

7

APERÇU DE MA VIE
Pourquoi ce livre, pourquoi écrire, pourquoi raconter des histoires ? C’est peut-être par gloriole, mais c’est peut-être aussi parce que chaque parcours étant unique, on évoque le sien avec complaisance. Née avec la Grosse Bertha, j’ai grandi dans un cadre idyllique avec une mère gentille, un père homme d’État qui meurt quand j’ai onze ans, je continue à ignorer tout de la vie et même de l’école puisque je n’y vais pas. Et puis, comme la vie est « rencontre et hasard », une dame me dit un jour, alors que j’ai quatorze ans : – Vous devez aller à l’école. Je répète cette phrase à ma mère qui me répond : – Si tu veux, si cela te fait plaisir. À l’école, je passe mes bacs sans trop de difficultés car tout de même, à la maison, on m’enseignait certaines choses. Je prenais le moins possible de ce qui était scientifique et le plus possible de ce qui était littérature, histoire, langues, musique. Après mes bacs, je réfléchis et décide de faire ma médecine. Il n’y avait comme médecin dans ma famille qu’un grand-oncle, grand chirurgien qui, d’ailleurs, ne m’a pas poussée. Je ne sais toujours pas ce qui m’a inspirée, pourquoi je me suis entêtée, car mes études de médecine m’ont paru pénibles. Je travaille, je travaille dur. Je suis externe, vais dans différents services, prépare l’internat tout en travaillant en pédiatrie où je suis sensible à la souffrance des enfants. Poum ! La guerre ! La défaite ! Je suis israélite, on comprend aisément ce qui suit : les humiliations, la peur. Non, je n’ai jamais eu peur ou presque pas, les brimades, l’abandon de certains, la pitié et l’amitié d’autres, très précieuse. Pendant la guerre, devant le danger croissant, je m’exile, douloureusement, trouve un équilibre dans ma future belle-famille. J’enseigne en Montessori (je n’avais pas envie de perdre mon temps), je découvre les enfants, une méthode, une pédagogie. J’apprends la cuisine, la coupe, la couture. Je donne des cours d’hygiène et de vie à des jeunes filles ouvrières d’usine. Au bout d’un an de cet exercice, je rejoins mon fiancé à Amiens sous les bombes. Curieux trajet où je m’expose de

9

nouveau à un certain nombre de dangers mais j’ai mon précieux vélo et peux me sauver à tout instant. La guerre se termine. J’y perds deux frères et c’est terrible ! J’y perds la femme d’un de mes frères et ses deux enfants et c’est terrible ! Mais j’ai une envie aussi terrible de vivre une vie normale. Je passe mes cliniques et vis avec mon mari à Amiens, ville de province largement bombardée. Je l’accompagne dans sa construction d’un nouveau service d’hôpital pour enfants. Je fais ma thèse sur le dessin et la peinture chez l’enfant et leurs interprétations. Je me nourris de littérature psychologique ou psychiatrique anglo-saxonne parce que je récusais déjà ce qui était purement analytique, qui ne correspondait ni à mon tempérament, ni à mes convictions. Ma thèse passée, je continue à m’occuper du service d’hôpital de mon mari et puis on me demande, tout à fait par hasard, peutêtre parce que j’avais fréquenté les écoles et les lycées, de monter une consultation d’hygiène mentale infantile. Je le fais. De la consultation, avec un inspecteur d’Académie que j’aimais beaucoup et que je voyais rarement, on passe à des maisons d’enfants à créer. Je deviens vraiment une neuropsychiatre d’enfants sans jamais avoir eu d’enseignement dogmatique. Mes acquisitions, c’est mon initiative, mes études, mon apprentissage des tests, des tests projectifs, des quotients intellectuels, mais surtout, c’est une tâche humaine et cela me convient. J’ai quatre enfants à moi qui m’occupent pas mal. Mon mari me demande d’apprendre l’électroencéphalographie. Je l’apprends sans enthousiasme, mais l’apprends sérieusement. Je deviens davantage épileptologue et travaille de plus en plus. Mes enfants grandissent, je leur applique des principes pédagogiques et affectifs que je croyais bons. Je me suis souvent trompée (c’est très utile d’avoir des enfants pour savoir que l’erreur est inévitable). Dans ma vie, il y a de tout : les bonheurs-les malheurs. Mon mari meurt, après un an de souffrances. Je me retrouve seule à Amiens, mes enfants étant partis jeunes. À peine bacheliers. Je les ai expédiés à Paris. Je m’ennuie, travaille, heureusement, mais m’ennuie. Je continue à aller régulièrement à Paris où j’apprends de nouvelles techniques, mais me heurte au mur massif de la psychanalyse et ne suis pas toujours d’accord.

10

Au bout d’un certain temps, mon meilleur ami, veuf comme moi, s’occupe davantage de moi, lui à Paris au CNRS en tant que chercheur en neurosciences, moi à Amiens. De fil en aiguille, nous décidons de nous marier. Exit Amiens, ses pompes, ses gloires, ma sécurité, ma maison, mon jardin, mes patients. Je les quitte rapidement, car c’est un geste déraisonnable. À Paris, je me sens perdue après plus de vingt-cinq ans d’absence. De cette guerre, seul un de mes frères est encore là, très occupé car homme d’État. Mon deuxième mari me propose des tâches de recherche et de laboratoire qui ne me conviennent pas. Je fais de l’encéphalographie à l’hôpital, ce qui est mieux que de ne rien faire. Rapidement mûrit dans mon esprit l’idée que j’aime mieux les patients, la clinique, le contact, que tout ce qui est recherche fondamentale et je me réinstalle avec peu d’atouts. En me réinstallant, j’éprouve le désir de prolonger ma culture professionnelle et fais un pèlerinage aux États-Unis où je rencontre beaucoup de gens, beaucoup de nouvelles idées, beaucoup de nouvelles techniques. Je rentre avec mon butin, en particulier une nouvelle façon de traiter les gens. Je ramène le « biofeedback » qui est une technique très utilisée aux États-Unis, fort peu chez nous. Je me sers de cet outil qui mesure nos réactions psychosomatiques dans beaucoup de domaines et cela me vaut une petite renommée. Ma clientèle se fait rapidement et je suis débordée. Ma réflexion se poursuit, je me conforme à ce que je suis vraiment. Je ne me vois pas comme un psychiatre sur un socle, sur un piédestal mais avec des êtres humains qui, même s’ils sont malades, me ressemblent. C’est une vision des choses qui n’est pas très partagée. Des thérapies comportementales aux thérapies cognitives, du cognitif au biofeedback, du biofeedback à l’hypnose que je découvre à travers un livre. Je m’initie vraiment à l’hypnose grâce à un homme que j’ai beaucoup aimé et qui fait venir à Paris des Américains remarquables. C’est donc avec enthousiasme que j’aborde cette nouvelle phase de thérapie où l’on peut solliciter d’un être ce qui n’est pas évident, ce qui n’est pas son habitude et lui donner une empreinte dont il ne souffrira pas, un nouvel élan parfois, la guérison de maux divers.

11

L’apprentissage me prend du temps, je ne suis plus très jeune, ai soixante ans et, bien entendu, la mode de l’hypnose étant là, ma clientèle pourrait devenir exponentielle. Je suis sage, travaille mais ne veux pas me perdre. Je garde une vie, avec deux familles, celle du père de mes enfants et celle de mon second mari. Je ne m’ennuie jamais, mais suis fatiguée parfois et travaille ainsi jusqu’à quatre-vingt-cinq ans. Mon mari meurt alors que j’ai quatre-vingt-trois ans : c’est un deuil de plus. Mes forces décroissent, je dirais : mes forces physiques. Ma réflexion se poursuit. Au moment où je dicte ces lignes, j’ai quatre-vingt-huit ans et un peu l’impression d’avancer dans une réflexion qui n’est pas que la mienne. On la trouve maintenant partout et sous la plume de gens étonnants que je ne citerai pas. C’est agréable d’avoir, non pas un corps de doctrine, mais une certaine philosophie de l’être, une certaine sérénité.

12

UNE LONGUE AVENTURE PICARDE… AVANT UN RETOUR À PARIS
Ma carrière de pédopsychiatrie s’est déroulée en plusieurs phases. Quand on m’a demandé de monter une consultation de guidance infantile. Nous étions, deux amies assistantes sociales et moi, dans un local lamentable et nous avons vu le tout-venant, c’est-à-dire des enfants gravement touchés et des familles gravement déséquilibrées ou alcooliques. Il fallait faire quelque chose, ce qui était fort difficile puisqu’il n’y avait aucun établissement ni aucune structure capable de les recueillir. Les assistantes sociales suivaient un peu les familles et une autre assistante sociale, celle du tribunal, qui s’est d’ailleurs tuée à la tâche, suivait les prédélinquants. Mon travail était de voir leur potentiel, de voir s’il fallait retirer la garde aux parents (c’est arrivé) et de voir si l’enfant pouvait s’adapter ailleurs. Comme il s’agissait d’enfants de deux à 14/15 ans en général, ce n’était pas tâche facile. Peu à peu, j’ai obtenu une psychologue qui a pu leur faire passer des tests. Mais ces tests, à mes yeux, ne reflétaient que l’instant chez des enfants souvent délabrés. Cela me permettait quand même de voir s’ils avaient un énorme retard. Dans ce qui était trop souvent la cour des miracles, nos moyens étaient limités. Quand j’ai repris des enfants plus tard en m’étant réinstallée à Paris, j’avais une vision très différente des choses, car mon recrutement n’était pas le même. Les enfants que je voyais étaient ou phobiques ou avaient un bégaiement ou des troubles dont la famille s’inquiétait, mais il ne s’agissait plus d’enfants débiles ou très débiles. Il m’est arrivé de voir des enfants autistes que je dirigeais immédiatement vers un hôpital spécialisé car je n’avais pas de structure me permettant de les suivre. Ce qui m’intéressait, c’était l’apport de thérapies, je dirais « imaginatives » qui vont de la relaxation à l’hypnose en passant par le dessin sur lequel j’avais fait ma thèse déjà inspirée par les enfants. Il y avait des enfants qui ne voulaient pas aller à l’école, d’autres dont un parent ne s’occupait pas, des enfants traumatisés. Il y avait un enfant qui dessinait des loups, un autre qui m’a

13

dessiné des « aliens ». Quand ils étaient petits, c’était beaucoup plus difficile. Il y avait les enfants qui ne pouvaient pas exprimer leur trouble autrement que par un dessin. Comme je n’avais pas d’interprétation proprement psychanalytique, je regardais les dessins, les commentais avec l’enfant, puis, peu à peu, les problèmes se décantaient. Quand ils avaient dessiné ce qui allait tellement mal, tel qu’un loup, un monstre, un animal préhistorique, je leur demandais de faire un dessin où ça irait un peu mieux et, étonnamment, ceux qui étaient en âge de le faire, même maladroits, me dessinaient un dessin de paix (ils connaissaient souvent la colombe de la paix), un dessin familial où les parents étaient réunis, un dessin où leur maman qui était au ciel avec des grandes ailes, leur parlait. Au bout d’un moment, car cela demandait du temps, je leur demandais ce qui se passerait dans trois semaines, un mois, six semaines, s’ils allaient bien et le dessin qui correspondrait à leur mieux être. Pallier une souffrance physique avec l’hypnose ou avec un imaginaire bien dirigé, on le peut. Je faisais souvent une séance d’hypnose infantile avec des ballons rouges imaginaires, accrochés à chaque doigt, qui soulevaient leur main et je leur disais : – Maintenant, on va pouvoir diminuer ton mal de 10 %. Et comment va-t-on faire ? Ils étaient dans un état un petit peu hypnotique et me disaient : – Je vais pouvoir mettre ma douleur un petit peu ailleurs ou je vais la diminuer un petit peu ou je vais la porter un petit peu autrement, ou je vais changer de sensation. C’est très important parce que d’une douleur aiguë, on va faire une douleur sourde, d’une douleur très localisée, on peut la porter sur un endroit où c’est moins douloureux. Le Dr Quelet a, par exemple, mobilisé les dentistes. Une hypnose simple permet de créer une sensation de froid et d’insensibilisation de la gencive. Aux États-Unis, médecins et dentistes savent dériver l’attention d’un enfant grâce à des jouets animés lors d’un examen de l’oreille ou lors d’un travail dentaire. Pour ma part, en tant que thérapeute mais aussi dans mon rôle de mère, j’ai souvent appliqué avec succès un discours qui apaisait une douleur due à une maladie, un traumatisme, voire une fracture. Une douleur d’enfant ne se nie pas, on l’accompagne. Un processus hypnotique peut s’appliquer aux maladies graves des enfants soignés à l’hôpital.

14

À part de trop rares démarches hospitalières, ce processus, parfois simple, est encore peu répandu. L’hypnose a eu une réputation sulfureuse. Appliquée intelligemment, elle représente un potentiel de soins important. J’ai eu aussi des résultats par des méthodes qui malheureusement sont peu employées et ne se sont pas transmises à beaucoup de gens, sauf un peu dans mon association d’hypnose et qui, à l’heure actuelle, ont valeur de témoignage : les dentistes les utilisent pour faire supporter à un enfant les effets désagréables d’une intervention. J’avais naturellement toute une batterie de jouets, de poupées, de peluches. Très souvent, les peluches m’ont été précieuses ainsi que des baguettes magiques en verre. J’avais aussi des sifflets et c’est bon de faire siffler un enfant parce que cela le fait respirer. Souvent, dans ces matériaux, ils avaient le droit de choisir et d’emporter des objets de jeu qui leur plaisaient et de me dire après ce qu’ils en faisaient. C’était utile pour leurs peurs du noir et du retour ou non-retour d’un parent. C’est utile de trouver l’objet transitionnel qui les aidera à supporter une attente, une absence, ce peut être Mickey, un ange gardien ou tout autre symbole. Tout cela me paraissait nouveau, l’était à l’époque et m’aidait à soigner les quelques enfants. Disons que cela demande beaucoup de temps en général, un imaginaire un peu parallèle à celui de l’enfant et une absence totale de critique, parce qu’il ne s’agit pas d’être raisonnable et pas non plus de donner une raison précise à des souffrances qui existent ; il s’agit d’aider l’enfant à traverser une crise, un passage difficile qui peut d’ailleurs se prolonger et nécessiter une thérapie plus longue. J’ai vu des enfants très malheureux d’avoir un père biologique qui ne s’est jamais manifesté. J’ai vu des enfants avec des mères très difficiles, alcooliques, obsessionnelles. Pour leur faire accepter ces choses-là, on ne peut pas passer par la raison. Il y a cependant cette différence avec une méthode analytique, c’est que je garde pour moi mes interprétations. Je leur proposais un endroit « bien à eux » où ils se sentiraient bien. Il s’agissait parfois d’une maison, une vraie maison. C’est ce qu’en anglais on appelle le « safe-place ». Le « safe-place » est très précieux parce qu’on peut demander à l’enfant de s’y transporter quand il ne se sent pas bien et d’imaginer tout ce qui lui est bon et agréable dans cet endroit. On ne lui demande pas d’y aller

15

systématiquement. On lui demande simplement de se rendre compte qu’il y a un endroit où il est à l’abri des ennuis et des attaques de la vie, des attaques à l’école, car il y en a beaucoup, des attaques de frères ou de sœurs plus jeunes, plus âgés qui l’embêtent. Ils m’ont souvent dit que cela les avait empêchés d’être malheureux, d’avoir un comportement impulsif et revanchard. Chez l’enfant, les choses peuvent être mises en place très vite. Nous avons cultivé ensemble ce « safe-place » en le meublant, en l’améliorant en y mettant des fleurs, de la musique. Cela a été un jeu, car il y a beaucoup de jeu dans la thérapie de l’enfant. Curieusement, quand l’enfant va mieux, les parents sont un peu jaloux de vous et c’est assez normal. Il faut arriver à les dédouaner en leur disant que c’est le travail de l’enfant tout seul. Il y a là une part de vérité, mais encore faut-il arriver à trouver le joint entre l’enfant, la famille et le thérapeute.

16

L’ÉLECTROENCÉPHALOGRAPHIE
J’étais occupée. En outre, je venais d’avoir mon troisième enfant, ma fille Véronique. Quand elle a eu trois semaines, mon mari m’a dit : – Il serait très utile que tu fasses un apprentissage d’électroencéphalographie. Le seul maître en cette matière était celui qui devait devenir mon second mari, Tony Rémond, que je connaissais depuis toujours. Nous avions des liens amicaux. Je n’avais aucune envie de faire cet apprentissage qui m’obligeait à passer la semaine à Paris, à laisser mes trois enfants, à laisser ma clientèle mais, en effet, l’électroencéphalographie était un outil très utile pour voir le cerveau des gens, surtout à cette époque. Il n’y avait personne qui le faisait dans la région. Comme mon mari était neurologue, épileptologue, moi un peu aussi, il nous manquait cette technique, ce qui nous obligeait à envoyer les patients à Paris. Nous avions une grande clientèle rurale qui n’avait pas envie d’aller se perdre dans les arcanes parisiens. J’ai pensé que je devais faire cet apprentissage. Pourtant, je n’aimais ni la physique, ni la chimie, ni l’électronique, ni rien de ce genre-là… tant pis. Je ne me suis pas posé de questions. J’ai suivi tous les cours avec attention, quelquefois avec difficulté. Antoine Rémond habitait trois cents mètres plus haut que nous, sur mon boulevard, il venait me chercher le matin et nous allions ensemble à la Salpêtrière. Très souvent, il m’invitait à déjeuner avec ses amis. J’ai donc mieux connu les grands patrons de l’heure dont certains étaient estimables, certains remarquables. Nous faisions des repas amusants, vivants où j’étais un peu la « petite souris » parce que je ne faisais pas partie du « club ». Nous avions des cours faits par des femmes aussi intelligentes que belles ce qui pétrifiait la provinciale que j’étais devenue. De fil en aiguille, j’ai appris les prémisses et l’essentiel de l’électroencéphalographie. Pendant des mois, je ne rentrais à la maison qu’en week-end comme un écolier en internat. Je suis enfin rentrée pour de bon et j’ai dit à mon mari :

17

– Tu vas me laisser souffler un peu parce que je n’ai pas beaucoup vu ma petite fille, j’ai envie de reprendre tout en main. – L’appareil que tu vas employer sera livré dans huit jours et les premiers rendez-vous sont pris. J’étais un peu syncopée. L’appareil a été livré et il a fallu trouver un endroit pour le mettre. Comme il y avait un champ magnétique très important au rez-de-chaussée de notre maison, on n’a pas pu l’y placer. Il a fallu l’installer au second étage et donc monter ces deux étages pour le mettre en route. Par la suite, combien de fois ces deux étages ont été parcourus… À partir de ce moment-là, mon propre travail, qui comptait déjà, a été multiplié par deux, car je passais mes après-midi à faire des tracés. Étais-je heureuse de le faire ? Il me semblait que cela faisait partie de notre devoir d’état. Nous avions plus de données sur l’état cérébral des patients. C’était une ouverture même psychologique car certains rythmes révèlent plus de données et je me suis prise au jeu. Les difficultés étaient nombreuses. J’ai eu des patients qui ont fait des crises d’épilepsie sous l’appareil, les plumes (il y en avait seize) étaient fracassées, le corps de l’appareil souffrait aussi et même si je débranchais très rapidement un patient, il fallait faire venir un technicien de Paris pour réparer les dégâts. Même sans ces incidents un peu aigus, il y avait souvent des pannes. Moi qui n’y connaissais strictement rien, j’étais plongée dans le ventre de cet appareil pendant des heures à tenter de trouver quelle était la lampe ou les lampes défaillantes ou le système en panne. Et comme les rendez-vous arrivaient souvent de loin, Jacques, mon mari, me disait : « il faut que ce soit réparé dans deux heures. » Avec notre fidèle assistante et secrétaire, je me rappelle que j’étais rouge comme une tomate, que je jurais. Quelquefois, cela remarchait, quelquefois non, et les patients repartaient bredouilles. Si je fais le bilan de cette expérience qui a duré vingt-cinq ans, je pense que j’ai beaucoup appris parce qu’au-delà de ces rythmes cérébraux, il y avait la neuroscience en devenir. Il y avait les débuts d’une recherche psychophysiologique ou neurobiologique, comme on voudra, des choses qui, par la suite, se sont révélées extrêmement importantes. J’ai vu beaucoup d’enfants épileptiques qui m’ont été confiés et malgré la relative pauvreté des médicaments de ce temps-là (c’était en 1951), j’ai pu en

18

« améliorer » beaucoup, pas tous, j’ai pu en guérir quelques-uns. J’ai pu m’attacher à cette pathologie qui est tellement mystérieuse aux yeux des autres, qui entraînait des retards, des humiliations, des mises à l’écart de la société. Quand mon mari est mort, j’ai continué puis suis revenue à Paris et mon second mari, qui était un maître en la matière, a voulu que je poursuive, mais je me suis aperçue qu’autant il était passionnant d’avoir des patients qu’on suivait, autant des patients « ponctuels » l’étaient moins à mes yeux. À Paris, je ne recevais certains patients que pour leur faire un électroencéphalogramme, patients qui m’étaient envoyés par des médecins et donc, je ne savais pas la suite, cela ne m’intéressait pas. En revanche, ayant le temps, j’ai commencé en me réinstallant à faire de la polygraphie, c’est-à-dire à enregistrer des variables plus nombreuses qu’il n’était prévu. Outre le cœur et la respiration, enregistrer l’émotion, enregistrer différents paramètres a nourri ma curiosité à connaître l’impact de l’esprit sur le corps et du corps sur l’esprit, peut-être aussi une incitation à découvrir le biofeedback que j’ai rencontré aux États-Unis par la suite. Des centaines d’heures que j’ai passées devant une machine, je pense simplement que j’en ai passé peut-être un peu beaucoup, que cela m’a menée à autre chose et que ces heures n’ont pas été perdues.

19