Psychiatrie générale

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La psychiatrie est-elle destinée à demeurer hétérogène ? Est-elle sur le déclin comme certaines critiques l'affirment ? Peut-elle au contraire s'unifier et se renforcer pour trouver un nouvel élan ? Une étude d'ensemble des flux psychiques constituant les troubles mentaux, jointe à l'analyse de leurs liens avec les autres disciplines, incite à structurer une psychiatrie générale plus unitaire.
Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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EAN13 : 9782296476882
Nombre de pages : 224
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PSYCHIATRIEGÉNÉRALE
Fondementsthéoriques,cliniques
etinterdisciplinairesPsychanalyse etCivilisations
Série « Trouvailles et Retrouvailles »
dirigée par JacquesChazaud
Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les
grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse,
telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l’exigence de préserver,
dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des
origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur
perspective historique, l’impact d’ouverture et le potentiel de développement
des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous
donnentla ressource nécessaire pouraffronter les problèmes présents et à venir.
Dernières parutions
J.-A. BULARD, Etude sur la folie hystérique ou de l’hystérie comme cause
d’aliénation mentale, 2011.
JGILLIBERT,Dialogueaveclesschizophrénies,2011.
. MARCHAIS, A. CARDON, Troubles mentaux et interprétations informatiques,
2010.
W.D. WHITNEY, La vie du langage, 2010.
N. VASCHIDE, Le sommeil et les rêves, 2010.
É.BOUTROUX, William James, 2010.
M. DE FLEURY, Les fous, les pauvres fous et la sagesse qu’ils enseignent,
2010.
H. MAUDSLEY, Le crime et la folie, 2009.
P. MARCHAIS, L’esprit.Essai sur l’unité paradoxale des flux énergétiques de
la dynamique psychique, 2009.
L. GOLDSTEINAS, Du diagnostic en clinique psychiatrique : essai d’une
approche des nouvelles disciplines, 2008.
W.BECHTEREW, L’activité psychique et la vie,2008.
H.DELACROIX, Les grandes formes de la vie mentale,2008.
A. LEMOINE, L’aliéné,2008.
C. POIREL, La neurophilosophie et la question de l’être, 2008.
P. JANET, Les névroses,2008.
M. HIRSCHFELD,Anomalies et perversions sexuelles,2007.
C.DAVIRON,Elles. Les femmes dans l’œuvre de JeanGenet,2007.
J. POSTEL,Éléments pour une histoire de la psychiatrie occidentale,2007.
DrDUBOIS, Les psychonévroses et leur traitement moral, 2007.
J.GRASSET,Demifous et demiresponsables,2007.
Pierre MARCHAIS, La conscience humaine, 2007.
DrF. MINKOWSKA, VanGogh sa vie, sa maladie et son œuvre,2007.
Roland KUHN, Écrits sur l’analyse existentielle,textes réunis et présentés par
Jean-Claude Marceau, 2007PierreMarchais
PSYCHIATRIEGÉNÉRALE
Fondementsthéoriques,cliniques
etinterdisciplinaires©L’Harmattan,2011
5-7,ruedel’Ecole-Polytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56870-9
EAN : 9782296568709DUMÊME AUTEUR
Psychopathologieen pratiquemédicale. Voiesd’entrée.Thérapeutique.Paris,Masson,1964.
LesProcessusnévrotiques.Paris,L’Expansion scientifique,1968.
GlossairedePsychiatrie.Paris, Masson,1970 (PrixBordindel’AcadémieFrançaise).
Psychiatrie et Méthodologie.Paris,Masson,1970 (PrixRittide l’AcadémiedeMédecine).
Introduction à lapsychiatriethéorique.Paris,Masson1971.
Psychiatriedesynthèse.Paris,Masson,1973.
Métapsychiatrie.Paris,Masson,1974.
Magie et mythe enpsychiatrie.Paris,Masson,1977.
LesProcessuspsychopathologiques de l’adulte.Toulouse,Privat,1981.
LesMouvances psychopathologiques.Essai depsychiatriedynamique.Toulouse,Erès,1983.
Permanence et relativitédutroublemental.Toulouse,Privat,1986
LePhénomènemoral.Toulouse,Privat,1989.
LeNouvelespritpsychiatrique.Paris,Édit.Frison-Roche,1996.
LeProcessusde connaissance.Paris,Édit.Frison-Roche,2000.
L’Activitépsychique.Paris,L’Harmattan,2003.
La Consciencehumaine.Paris,L’Harmattan,2007.
L’Esprit. Essai sur l’unité pradoxale des flux énergétiques de la dynamique psychique.Paris,
L’Harmattan,2009
Troubles mentaux et interprétations informatiques(avecA.Cardon).Paris,L’Harmattan,2010.
Entraduction italienne:
Métapsichiatria.IlPensieroscientifico.Roma. Italia.1976 (Trad. L.Gentille).
Entraductionportugaise :
Introducao a una methodologia geral empsiquiatria.Édit.Roche,RiodeJaneiroBrazil.1982.
(Trad.LuizaLahmeyerLeiteRibeiro et Angela-MariaBastos-Alves).
Modelos operatorios em psicopatologi a. Édit. Roche, Rio de Janeiro, Brazil, 1983. (Trad.
Angela-MariaBastos-Alves).
En traduction espagnole : Procesos psicopatologicos del adulto. Pr.Med. Mex. S.A.0,
Mexico,1985 (Trad.Pérez-Rincon).
Entraductionjaponaise:
Seishin Katsudo (L’Activitépsychique),(Trad.ToshiroFujimoto).SozoSyuppan,Tokyo,2010.
Ouvragescollectifs:
DictionnairefrançaisdeMédecineet deBiologie.A.Manuila et coll.Paris,Masson,1970.
Logique,discours et pensée.Mélangesofferts à Jean-BlaiseGrize.P.Lang,Berne,Suisse,1997.
La lecturedu monde.Livre d’hommages à Yves Pélicier. J.Pélicier.Paris,PUF,1998.
La Psychopathologieetla philosophiedel’esprit au Salon.Chazau d .Paris,L’Harmattan,200 1 .AVANT-PROPOS
«En psychiatrie... il est indispensable
d’aborder les idées générales, même si
elles conduisent aux simples hypothèses
ou auxquestions insolubles ».
P.Guiraud
(Psychiatriegénérale)(28)
Après deux siècles d’existence,la psychiatrie se trouve confrontéeà des
critiques qui n’hésitent pas à affirmer son déclin etàprédire son effacement
progressif devant les neurosciences et les psychothérapies (64).En fait, ne
peut-elle pas se renouveler, trouver un nouvel élan, et à quelles conditions ?
Une réflexion générale sur l’ensemble de ses divers courants et de ses liens
avec les autres disciplines s’avère ainsi nécessaire pour tenter de fournir une
réponsesuffisammentmotivée.
Le troublemental présente de multiples facettesqui ont suscité au cours
de l’histoire différents courants de connaissance. Les plus habituels s’appuient
surtout sur des formes apparentes objectivables. D’autres, développés
parallèlement, en soulignent davantage les contenus vécus. Une synthèse de
leurs connaissances nécessitedonc un nouveau cheminementqui vise à la fois
l’apparence et la structuration du trouble,charge au clinicien d’en préciser les
moyensd’étude.
En fait, l’existence réelle du trouble mental ne saurait être saisie
d’emblée dans toute sa plénitude. Elle reste «voilée» selon le terme utilisé
par B. d’Espagnat en physique (18).Sa transcription se fait au travers de
représentations impliquant un écran virtuel, chemin obligé pour mieux
l’approcher et en fournir des modélisations. Par là même, une difficulté surgit
aussitôt,carle virtueln’estpasidentifiable auréel.
Le problème théorique posé en psychiatrie, comme en d’autres
disciplines d’ailleurs, est donc de rapprocher autant que possible le monde
virtueldel’observateurdes manifestationsprésentées etvécuesparle patient.
L’approche clinique doit, à cet effet,envisager les troubles d’un point
devuequileurest àla foisexterneetinterneavec des moyensd’étudede plus
9en plus affinés pour mieux en saisir les différents composants et les diverses
perspectivespossibles.
Une interdisciplinarité s’avère enfin indispensable pour envisager de
nouvelles références possibles et ouvriraumaximum le champ d’étude, ce qui
retentiraparsuitesur lefonctionnementpsychique.
Répondreàcettetriple nécessitéestlethème de cetouvrage.
L’objectif visé est donc moins une connaissance exacte des troubles
mentaux qu’une production d’idées constructives aussi justes que possible à
leur sujet. C’est de toute façon la condition nécessaire à un renouvellement
conceptuel de la psychiatrie,de ses outils de pensée, et des certitudes acquises.
Les progrès en cettedisciplineen dépendent.
Pour rendre cet objectif crédible, il convient déjà de mieux le situer en
rappelant brièvement la complexité du champ d’étude envisagé, les racines de
toute connaissance, et les rapports de l’un au multiple qui sont au centre du
problème étudié.
L’objectifenvisagé
Un premierconstat s’impose.Larefonte des diverses perspectives
psychiatriques dans un but éminemment pragmatique, comme le tente le
mouvement critériologique, n’est pas destinée àrendrecompte de la
multiplicité des données et des courants de connaissance. L’élaboration d’une
psychiatrie générale s’avère donc souhaitable, afin de mieux saisir les divers
aspectsdutrouble mental etde sa connaissance.
Cependant, une question simple mais essentielle surgit aussitôt. Peut-on
se contenter de rassembler les divers courants existants etleurs données
apparentes en dépit de leurs différences,voire de leurs oppositions?
Convientil, au contraire, d’envisager une réalité plus profonde intégrant et fusionnant
l’ensemble desphénomènes précités ?
La réponse ne saurait être exclusivement psychiatrique. Si elle doit déjà
s’avérer capable de réunir et d’intégrer les nombreux domaines concernant
cette discipline : historique, institutions, clinique, perspectives, outils,
méthodes, hypothèses, théories, traitements, interrelations individuelles et
avec le milieu, influence d’autres disciplines et des milieux culturels...,elle
nécessite aussi des emprunts aux modes de connaissance procédant d’autres
disciplines. Il s’ensuit la nécessité d’une perspectiveinterdisciplinaire (56,
67).
10Ce champ d’étude fort vaste, la disparité de ses divers facteurs et
l’ampleur des connaissances qu’elle implique ne peuvent donc, d’emblée, que
laisser planer undoutesur l’éventuellefaisabilitéd’un telprojet.
Cependant, pour l’aborder, un moyen efficace apparaît pouvoir être
utilisé. Il consiste à extraire les flux psychiques sous-jacents susceptibles
d’engendrer les connaissances,afin de les réunir en les combinant et les
intégrant.C’est non seulement mieux connaître lesdivers facteurs composant
cette discipline, mais aussi et surtout leurs relations et interrelations et, par là
même, leur mode de structuration. Ce renversement de perspective et cette
synthèse impliquent donc une vision à la fois externe et interne du
fonctionnement psychique.Dès lors,un tel projet est de se livrer à une « quête
de l’universalité aux dépens du contingent», attitude d’ailleurs évoquée en
d’autres disciplines (84).Or, dans cette perspective élargie une synthèse de
nos travaux antérieurs permet de dépasser leurs limites premières, et
d’envisagerune psychiatriegénérale.
Lacomplexitédela psychiatrie
Que la psychiatrie soit complexe est indéniable. Personne ne saurait en
douter. Les raisons sont multiples. Outre le fait qu’elle concerne les troubles
mentaux en eux-mêmes, elle dépend non seulement de leurs interactions avec
l’observateur, de l’environnement éducatif, social, culturel, physique, mais
elle doit aussi tenir compte de la souffrance psychique vécue engendrée par
ces troubles, laquelle varie selon les sujets et la pathologie. Il s’ensuit qu’elle
implique par là des approches différentes aussi bien qualitatives que
quantitatives (77), et qu’il faut impérativement la situer dans la perspective
humaniste qui a contribué à lui donner naissance, comme l’a bien signalé
Palem(90).
L’observateur doit ainsi recourir à diverses perspectives et méthodes.
Un vaste champ allant de la biologie aux multiples disciplines concernant le
système psychique, ses milieux environnants, et leurs interactions est à
envisager. Il doit en outre se pencher sur les outils fournis par d’autres
disciplinesquiluipermettentd’affiner sesconnaissances.
D’innombrables interrelations et intégrations de nature différente sont
ainsi créées.Elles ne peuventêtre assimilées a priori entre elles, contrairement
à certaines conceptions simplificatrices actuelles. Elles renvoient ainsi à des
échellesintégrativesdenature différente quirestentàpréciser.
11Pour aborder ce problème complexe, cet ouvrage reprendra donc en les
résumant les nombreux travaux cliniques, méthodologiques et
épistémologiques que nous menons depuis fort longtemps dans cette
perspective, ainsi que les outils de pensée utilisésàcet effet, en élargissant
toutefois leur champ. Ces reprises sont nécessaires pour dégager une
orientation générale menant à une éventuelle psychiatrie unitaire, à l’image
des ensembles architecturaux qui impliquent une intégration de leurs
structuresconstitutives.
Les racines delaconnaissance
Elles suscitent en fait d’innombrables questions qui ne peuvent être
résolues sans le recours nécessaire aux sources premières d’une pensée
opératoire, lesquelles sont indispensables pour envisager une hypothétique
psychiatrieunitaire.
En effet, tout progrès dans la connaissance reste tributaire de nouvelles
instrumentations, comme l’ont bien montrédivers philosophes et historiens
des sciences, tels Gaston Bachelard (3), Ferdinand Gonseth (26), Gilbert
Simondon (104), et plus près de nous Vincent Bontems (8). Ceci incite au
rappel des outils cliniques et des techniques utilisés pour envisager une
synthèseintégrativedontémerge unfonctionnementunitairedela pensée.
Une approche générale de la psychiatrie doit donc partir des racines de
la connaissance et de ses outils pour en déduireles différents courants
existants et les théories attenantes. Par là, elle montre la nécessité de préciser
ses liens avec les autres disciplines, afin de pouvoir se développer plus
scientifiquement. Or,ce saut conceptuel à réaliserpour le champ psychiatrique
s’avère possible, comme nous le verrons, grâce au recours à des sciences plus
«dures» (telles la logique et les mathématiques) et à des techniques
contemporaines avancées (telles l’informatique et les modélisations
1calculables ).
Certes, un tel objectif n’est pas évident. Pour mieux le comprendre, une
métaphore permettra de saisir d’emblée ce renversement conceptuel. À
1A.Cardon souligne que« la modélisation calculable, bien que recourantà l’informatique, doit
en êtredistinguée.Lasciencedu calculabledécrit et explique toutceque l’on peut calculer avec
des programmesfaits d’un jeu fini d’instructions élémentaires. L’informatique va de la
technologie descomposants des ordinateurs aux systèmes et logiciels, mais elle ne désigne en
rienunemodélisationdela conscience».
12l’image de la lumière qui se diffracte par un prisme interposé sur son trajet,
une connaissance virtuelle unitaire des troubles mentaux peut se décomposer
en de multiples courants sous l’effet d’un instrument de penséecapable de
diffuser les divers flux constitutifs du système psychique au sein du milieu
ambiant. Tout instrument de connaissance permettant cette diffraction et sa
reconstitution seconde sera le bienvenu. Nous verrons à cet effet le rôle de la
méthode systémale inspirée par des théorieslogico-mathématiques modernes.
Cette nouvelle perspective offre ainsi une plus grande cohérence à l’ensemble
des données (perspectives, méthodes, notions, concepts); elle peut en outre
contribuer à mieux préciser les composants des divers courants psychiatriques,
ainsiqueleurs effets.
Or, tout observateur ne peut que constater la diversité, voire les heurts,
des courants de connaissanceet des méthodes utilisées.Les troubles mentaux
peuvent être abordés, tantôt à partir de leurs manifestations extérieures
apparentes, tantôt en fonction de leur structuration interne, tantôt à partir de
leurs éléments constitutifs, études qui se complètent mutuellement. Toutefois,
ces perspectives et ces méthodes sont de nature très différente.Il s’ensuit des
courants et des outils de pensée disparates qui rendent la psychiatrie
extrêmementcompliquée,difficilement abordable,et limitentsascientificité.
Les outils classiques habituels n’ont pas réussi à unifier les diverses
Écoles. La mise en forme en critèresmultiples, adoptant unevision athéorique
à l’aide d’une combinatoire de signes apparents, n’a pas changé radicalement
la situation, malgré ses apports pratiques, ses affinements successifs, et sa
notoriété actuelle (1). Il en va de même pour la prise en compte des réactions
aux seuls facteurs sociaux. Quant aux méthodes d’approche biologique et
neuropsychologique, elles ne sauraient suffireàelles seules, quelle que soit
leur richesse indéniable, à expliquer tous les dysfonctionnements possibles du
systèmepsychique.
Uneautre façon d’envisagercette discipline s’avère donc nécessaire.
Elle consiste à rassembler les divers modes de connaissance, en les centrant
non plus sur les formes apparentes des troubles, mais sur les flux psychiques
qui les sous-tendent, sur leurs racines et les liens qui les unissent, tout en
conservant leur spécificité, grâceà une approche unitaire à la fois externeet
interne. C’est ainsi rendre à cette discipline, au delà de son polymorphisme
apparent, sa cohérence et son unité possible où s’expriment de façon intégrée
sous diverses formes les automatismes, ainsi que l’esprit de l’individu, avec
leurséventuelsdysfonctionnements.
13Ainsi peut surgir une connaissance générale unifiée qui concerne les
divers aspects de la psychiatrie, et qui peut même s’étendreen nappeà
d’autresdisciplines(67).
L’unetle multiple
La psychiatrie est une illustration du problème classique de l’unité et de
la multiplicité. Celui-ci se retrouve en diversdomaines: nosologie,
nosographie, théories, démarches de connaissance, modèles opératoires…Il
est à la base des critiques formulées à l’encontrede cette discipline. La
multiplicité en ce secteur de la connaissance dépend-elle d’une unité ou
l’engendre-t-elle? S’agit-ilencore de deux aspectsd’unemêmeréalité ?
Le débat n’est pas nouveau,ni limité au seul propos psychiatrique. Il est
d’ordre philosophique, remontant à l’Antiquité, ayant été déjà évoquéde
l’Occident à l’Extrême-Orient. De nos jours, en physique tout au moins,
«l’unification est au cœur de la démarche scientifique » (E.Klein). Peut-il en
êtredemêmepour notredisciplinedansuneperspectiveinterdisciplinaire ?
En fait, pour un système complexe comme celui de la pensée humaine,
un phénomène particulier apparemmentunitaire renvoie au phénomène
général dont il dépend, et réciproquement, ce dernier renvoyant au premier qui
contribue à le constituer. Ce système est fonctionnellement indissociable,si ce
n’est d’un point de vue strictement virtuel opératoire auquel l’observateur est
bienobligéderecourir s’ilveutpouvoirl’approcher pourmieux lepréciser.
En psychiatrie,ce débat concerne ainsi directement la nature de l’être
humain. L‘Homme est à la fois un par sa nature spécifique et multiple par les
myriades d’individus qui le représententdans le monde passé, actuel et futur.
Il en est de même pour chacun de ses constituants, qu’ils soient instinctifs,
affectifs,intellectuels,sociaux, esthétiques ou éthiques. La vie qui est en lui et
qui se manifeste par son énergie est ainsi capable de prendre d’innombrables
formes susceptibles de se transmuer, au moins en partie, les unes dans les
autres.Mais ce sont aussi ces innombrables formes qui permettent de
retrouver une unité profonde.Dès lors,ne convient-il pas de tenter de réunifier
lesdiverscourantsexistants ?
La connaissance et les disciplines que l’hommeaforgées sont à l’image
de cette situation. La psychiatrie apparaît ainsi à la foisune, concernant tout ce
qui a trait aux dérèglements psychiques, et multiple,puisqu’elle se conjugue
en une vingtaine de courants différents les uns des autres. Son caractère
unitaire n’aurait apparemment aucune efficacité suffisante si l’on s’en tenait à
14cette seule notion théorique sans fournir les moyens de mieux le connaître ;
son aspect multiforme superficiel ne vaudrait guère mieux, si l’on ignorait la
natureprofonde de laconnaissance.
Or, de nos jours, des moyens techniques issus de disciplines
fondamentales sont denatureà pouvoir aideràrésoudrece dilemme. Celles-ci
montrent comment il est possible d’y répondre par un approfondissement des
outils de pensée. Le problème n’est pas seulement d’ordre technique; il est
aussi et surtout heuristique, conduisant notamment à la notion
logicomathématique d’ensemble et mérite de retenir l’attention, malgré toutes les
réserves émises.
Que beaucoup de nos contemporains, estimant à juste titre que le
psychisme ne saurait se réduire à des connaissances techniques, ne s’en
aperçoivent pas encore est un faitfréquemment observé. Qu’ils
approfondissent la structuration psychique et qu’ils se rendent compte que les
techniques dépendent elles-mêmes des sources unitaires de la connaissance
humaine, leur horizon ne manquera pas alors de s’ouvrir brusquement, les
installant dans un nouveau paradigme de connaissance: celui de
l’interdisciplinarité. Cependant un problème plus spécifiquement
psychiatriquesepose.
Lanotiond’unepsychiatriegénérale
De ces diverses données, procède la notion d’une psychiatrie générale.
L’expression n’est pas nouvelle. Elle désigne habituellement un
rapprochement des différents aspects de la psychiatrie,mais plus rarement une
étudespécifiqueunitaire de cette discipline.
P. Guiraud, évoquait déjà en 1950 cette notion en la fondant sur «un
monismeà double aspect», à la fois biologique et psychique, à une époque où
la psychopharmacologie ne s’était pas encore développée. Ce monisme
consistait à se pencher sur «l’unité substantielle de l’homme» à partir des
principales théories psychiatriques et des divers courants en cours,conception
que cet auteur appliquait ensuite à la clinique. Il en déduisait la nécessité de
l’indépendancedela psychiatrie,«conditionessentiellede sesprogrès»(28).
Soixante ans ont passé. Après une autonomie nécessaire qui a porté ses
fruits, la psychiatrie se trouve de nos jours confrontéeà une interdisciplinarité
et à de nouveaux outils de connaissance suscitant une rupture
épistémologique. Ceci ne saurait surprendre, le développement scientifique se
faisant par une succession de mouvements d’expansion et de contraction
15répétés qui constituent en quelque sorte une respiration de la pensée. Or, la
psychiatrie ne reste pas étrangère à ce mode évolutif: elle a connu une longue
période de multiplication de ses approches qu’elle a ensuite affinées
progressivement au fur et à mesure de son évolution, avant d’essayer de les
rapprocher.
Le problème d’une psychiatrie généraleest donc abordé ici
différemment. Il ne s’agit plus de rechercher l’autonomie de cette discipline,
mais de voir dans quelle mesure elle peut s’ouvriret se fondre dans une
connaissance générale, grâce à de nouveaux outils de pensée permettant de
redécouvrir une multiplicitédesavoirspossibles.
L’observateur est ainsi convié à une vision d’ensemble
spatiotemporelle des divers dysfonctionnements possibles du système psychique,
ainsi qu’aux multiples méthodes, théories et représentations impliquées par la
connaissance.
Certes, il estdifficile a priori d’embrasser toutes ces données.Une
solution apparaît cependant possible. Il existe en effet un moyen de saisir
approximativement une connaissance d’ensemble de phénomènes
polymorphes et complexes (3, 4).Elle consiste à se pencher sur leurs racines
profondes par une suite d’abstractions successives, ce qui permet en les
synthétisant de retrouver secondairement et approximativement les
phénomènes préalables. C’est ainsi, par une étude des multiples liens
concernant la psychiatrie et les disciplines pouvant la concerner, que
l’observateurpourra mieuxdéfinirune psychiatriegénérale.
L’objectif devient alors une vue d’ensemble cohérente qui permet
d’absorber les limites, les biais, les silences, voire les éventuelles oppositions
des différents courants. Il s’agit de montrer qu’à côté d’une vision externe des
troubles existe un univers dynamique interne qui les façonne, permettant
demieux en saisir la nature profonde et de redistribuer la connaissance sous
desformesnouvelles.
Certes, cette nouvelle approche unitaire ne prétend pas apporter de
réponse exhaustive et encore moins définitive àce difficile problème.
Toutefois,la clinique montre qu’elles’avèreréifiable,cohérente et congruente
avec les phénomènes observés, grâce à de nouveaux moyens capables
d’aboutir à des apports concernant aussi bien l’étude des troubles mentaux que
celle d’autres disciplines. Ainsi s’avère-t-il possible de souligner les avantages
théoriques et pratiques d’une telle connaissance au sein d’une attitude
humanistequidemeureessentielle encedomaine.
16Remerciements
Ce travail de synthèse est l’aboutissement de nombreux travaux
personnels et collectifs. Il a été rendu possible par une collaboration étroite et
durable avec des collègues et amis spécialisés en différentes disciplines. Ce
furent en biologie : le regretté DocteurAxel Randrup du Centre international
de recherche interdisciplinaire en psychiatrie de Roskilde au Danemark ; en
logique: le Professeur Jean-Blaise Grize de l’Université de Neuchâtel en
Suisse; en informatique : le Professeur Alain Cardon du CentreNational de la
Recherche Scientifique et de l’Université du Havre ; et en épistémologie
médicale : lesDocteurs Claude-JacquesBlanc etJacquesBirenbaum.
De même, nous sommes aussi redevable des éclairages mathématiques
obtenus auprès des Professeurs Andrée Ehresmann, RenéGuitart et
Dominique Flament, ainsi que des données recueillies en philosophie des
sciences auprès des Professeurs Jean-Jacques Szczeciniarz, Charles Alunni, et
Dominique Lecourt.
Quant à l’orientation éthique indispensable de cette recherche, elle a été
assurée par de longs échangesavec nos regrettés amis Robert Prévost et René
Largement, ainsiqu’avec le Professeur Adrien Demoustier.
Nous remercions également notreami poète et sculpteur Jean Campa
qui a illustré nos derniers ouvrages dans une perspective de rapprochement
desdomaines esthétiquesetscientifiques.
Enfin, nous exprimons toute notre reconnaissance au Docteur Jacques
Chazaudqui nous a soutenu depuisplusieurs années pour la publicationde nos
travaux et grâce auquel nous pouvons aujourd’hui proposer cet essai de
psychiatriegénérale.
17PLANGÉNÉRAL
Une connaissanceembrassant toutes les données concernant les troubles
mentaux serait illusoire, beaucoup trop vaste pour un tel ouvrage. Il s’agit
donc plus simplement d’évoquer une vision d’ensemble capable de préciser sa
structurationgénérale etses effets.
Une telle approche implique alors non seulement une saisie externe et
interne des dysfonctionnements psychiques, mais aussi celledes innombrables
liensqu’elleentretient avec lesautressecteursde laconnaissance.
Àcet effet,celivre est composé dequatrechapitresinterdépendants.
Le premier chapitre précise l’objectif envisagé.Il évoque déjà la
dynamique historique dont la psychiatrie générale est issue, puis le
renouvellement général des connaissances et enfin les implications qui en
résultent, à savoir la transformation de l’objectif poursuivi, les nouvelles
représentations, etles effets attendus.
Le deuxième chapitre rappelle schématiquement les moyens d’étude
retenus pour atteindre cet objectif.Après en avoir précisé le principe général,
ces moyens, notamment ensemblistes, sont brièvement décrits. Évoqués à
plusieurs reprises dans nos travaux antérieurs, ils sont centrés sur la méthode
systémale avec ses démarches et sesmoules de penséelogiques et
mathématiques modernes.Des modélisations graphiques les accompagnent,
facilitant la compréhension des problèmes posés. Enfin, une stratégie destinée
à préciser les divers modes d’action et rapprochements disciplinaires est
rappelée,afinde permettre l’élaborationdecettepsychiatriegénérale.
Le troisième chapitre évoque les effets cliniques et interdisciplinaires
obtenus grâce aux liens mis en évidence. Ils concernent d’abord les caractères
des flux énergétiques avec leurs sources, leurs formes signifiantes, et une
hypothétique loi d’organisation générale des dynamiques psychiques. Il en
résulte une esquisse de reformulation de la nosologie avec une typologie
cohérente et congruente des troubles mentaux.Enfin, un survol en dix
tableaux schématiques de quelques liens anciens et récents de la psychiatrie
avec diverses autres disciplines vient compléterce champ d’étude en
soulignant l’intérêt d’une interdisciplinarité, et en montre les extensions
possibles.
19Le quatrième chapitre concerne les conséquences de cette psychiatrie
générale sur la connaissance du fonctionnement psychique. Il en rappelle les
principales caractéristiques, les divers outils de connaissance, ainsi que les
constructionsduréseau psychiqueavecses diversesinstancesintégrées.
Une synthèse rappelle enfin les caractères spécifiques de cette
psychiatrie générale, son intérêt théorique et pratique, ainsi que l’humanisme
quis’endégage.
20CHAPITRE I
L’OBJECTIF
Généralités
Pour mieux comprendre l’objectif d’une psychiatrie générale, il
convient déjà de s’intéresser à ses racines et à son évolution historique avant
d’en situer la visée théorique et les applications pratiques. Son but est avant
tout de traduire du mieux possible la nature profonde des troubles mentaux par
l’intermédiaire des liens internes et externes qui les constituent. À cet effet, il
implique des raisons suffisantes, de nouveaux outils de pensée, et une attente
de résultats appréciables. Sinon, une telle tentative serait vaine et sans
lendemain.
Évoquer ce problème est ainsi inséparable de l’histoire de la pensée
humaine et deses troubles. Elle rappelle notamment le vieux thème général de
l’unité et de la multiplicité qui se manifeste à tous les niveaux de l’activité
psychique sous des formes différentes, voire métaphoriques, depuis les
représentations de la matière jusqu’àcelles de l’esprit, et ceci dans toutes les
cultures.
Dès lors, comment ne pas retenir la question de l’énergie pour le
domaine psychique ? Comment ne pas percevoir en elle une force rayonnante
de flux dont les liens se diffusent à l’envi, prenant de multiples formes et
suscitant d’innombrables résonances dont les moindres répondent à des
analogiessignificatives ? N’est-ce pas aussi aller vers un principe
herméneutique fondamental que l’on peut retrouver en toute connaissance,
notammentlorsquecelle-ci concernele fonctionnementpsychique ?
La connaissance essaie d’approcher la réalité par l’intermédiaire de
représentations des formes apparentes, mais elle est incitée à les transformer
en les rendant plus abstraites, afin d’épurer leur signification. Par là, elle se
démarque des perceptions sensorielles, devenant plus virtuelle, pour se
rapprocher davantage du réel par l’intermédiaire de démarches rationnelles.
Ainsi avons-nous recherché par nos derniers travaux sur l’esprit (68) et les
automatismes (72) une intégration unitaire permettant d’éclairer le
21fonctionnement psychique et ses dérèglements sous un jour nouveau. Le vécu
et le sensible apparaissent alors se manifester par une intuition à multiples
aspects qui se transforme en dynamiques intellectuelles rationnelles. Celles-ci,
par leurs abstractions, leurs liens et leurs subsomptions, s’ouvrent sur des
mondesnouveaux,donnantunsensauxdiversesréalisationshumaines.
Toute l’architectonique psychique apparaît ainsi en mouvement,
vivante, en réflexivité constante sur elle-même et sur le monde qui l’entoure.
Elle se développe ainsi au fur et à mesure en s’enrichissant lors
d’approfondissements successifsqui rejaillissent sur les formes établies,
révélant alors des homéomorphismes parfois surprenants. Cette évolution se
fait en conformité avec celle des autres disciplines. Elle la suit le plus souvent,
et permet alors d’évoquer une interdisciplinarité.Cependant, parler
d’interdisciplinarité en psychiatrie suscite encore de nos jours une méfiance,
voire une incompréhension. Pour mieux la situer et la comprendre, il est donc
nécessaire d’en préciserl’historique.
I-LADYNAMIQUEHISTORIQUE DELA PSYCHIATRIE
Une psychiatrie générale n’apparaît pas ex nihilo dans le ciel de la
psychiatrie. L’histoire s’est chargée d’en tracer le cheminement progressif.
Une psychiatrie générale est ainsi le fruit d’une longue évolution des
connaissances qui se sont progressivement approfondies, puis élargies, pour
sortirdeleur litinitial.
Partie d’une approche mythique, la psychiatrie s’est hissée au niveau
rationnel pour dégager la description de diverses formes conçues comme des
maladies. Elle aensuite tenté de pénétrer progressivement dans leurs
infrastructures dynamiques par des démarches logiques et analogiques, puis
s’est ouverte à d’autres disciplines. De nouvelles logiques et technologies ont
finalement incité le clinicien à une analyse plus approfondie des flux
énergétiques sous-jacents, permettant ainsi une vue plus générale et
interdisciplinairedelapsychiatrie.
Ce périple peut être évoqué en trois temps. Tout d’abord, un survol
historique rapide fournit déjà un panorama général de cette discipline. Il
montre ensuite en son sein l’apparition de liens pluridisciplinaires et
transdisciplinaires. Enfin, l’analyse des facteurs ayant suscité ces derniers
montre leurs soubassements originels, plaçant ainsi le lecteur au cœur de la
problématiqueinterdisciplinaireengagée.
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