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PSYCHOLOGIE CLINIQUE, PSYCHANALYSE ET PSYCHOMOTRICITÉ

De
359 pages
Au travers de l'étude de la psychomotricité, cet ouvrage se livre à une double analyse, à la fois épistémologique et socioprofessionnelle, concernant la psychologie clinique. La tension qu'éprouvent les psychomotriciens à l'égard de la fonction de psychothérapeute, leur dépendance statutaire au médical, la référence fascinée mais peu rigoureuse aux théories psychanalytiques exemplifient une triple césure, celle entre clinicien et psychanalyste, celle entre praticien et universitaire, celle entre technicien et responsable institutionnel.
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PSYCHOLOGIE CLINIQUE,
PSYCHANAL YSE
ET PSYCHOMOTRICITÉ
Questions épistémologiques
autour d'une praxis à médiationCollection Psycho-Logiques
dirigée par Philippe Hrenot et Alain Brun
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement
psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les
écoles ont leur place dans Psycho-Logiques.
Dernières parutions
Nathalie FRAISE, L'anorexie mentale et le jeûne mystique du Moyen
Age. Faim, foi et pouvoir, 2000.
Jean BOUISSON et Jean-Claude REINHARDT, Seuils, parcours,
vieillissements,2000.
Serge NICOLAS, La mémoire humaine, Une perspective jonctionnaliste,
2000.
Jean-Claude REINHARDT et Jean BOUISSON, Vieillissements, rites et
routines, 2001.
Marie-Françoise BRUNET-LOURDIN, La vie, le désir et la mort.
Approche psychanalytique du sida, 200 I.
Michel LANDRY, Manuel alphabétique du psychiatrisme, 2001.
Eric AURlACOMBE, Les deuils infantiles, 2001.Patrick Ange RAOULT
En collaboration avec
C. ROBINEAU, S. FAUCHE, D. LATOUR,
F. GIROMINI, A. LAURAS-PETIT,
D.DONSTETTER, S.PERNET
PSYCHOLOGIE CLINIQUE,
PSYCHANAL YSE
ET PSYCHOMOTRICITÉ
Questions épistémologiques
autour d'une praxis à médiation
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris Montréal (Qc) 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE CANADA H2Y 1K9 HONGRIE ITALIEDU MÊME AUTEUR
Souffrances et violences: psychopathologie des
contextes familiaux, (Sous la direction), Paris, L'Harmattan,
Collection Psycho-logiques, 1999.
Le transfert en extension. Dérivation d'un concept
psychanalytique, (Sous la direction), Paris, L'Harmattan, Etudes
psychanalytiques,2000.
@ L'Harmattan, 2001
ISBN: 2-7475-0267-8LES AUTEURS
DONSTETTER Didier, Psychomotricien D.E., Cadre
de Santé, D.E.S.S. de psychologie clinique et pathologique,
D.E.A. de psychanalyse,Diplôméde l'E.H.E.S.S.
FAUCHE Serge, Professeur des Universités, Directeur
du Laboratoire de Recherches sur I'histoire des pratiques et des
techniques du corps, UPRES 498, Université Victor Segalen
Bordeaux II.
GIROMINI Françoise, Psychomotricienne D.E.,
Psychothérapeute, Enseignante à l'Université Paris VI.
LATOUR Denis, Psychomotricien D.E., Psychologue
clinicien D.E.S.S., Psychothérapeute.
LA URAS-PETIT Agnès, Psychomotricienne D.E.,
Psychologue clinicienne D.E.S.S., Docteur en psychologie,
Chargée de cours en Université.
PERNET Sabine, Psychomotricienne D.E.,
Psychologue clinicienne D.E.S.S., Chargée de cours en
Université.
RAOULT Patrick Ange, Maître de conférences en
psychologie clinique et pathologique IUFM Grenoble,
Psychomotricien D.E., Psychologue clinicien D.E.S.S. (EPSDM
Prémontré; Service Dr B. Bivaud), Psychologue Conseil
D.E.S.S., Docteur en psychologie, Président du CER(P).
ROBINEA U Christian, Psychomotricien D.E.,
Psychologueclinicien D.E.S.S., Secrétairedu CER(P).AVANT-PROPOS
« Ils voudront bien admettre en conséquence qu'on fasse intervenir
ces concepts autant qu'il se peut dans leur forme rigoureuse, comme le fait
toute discipline scientifique, sans les affadir en un commentaire de
vulgarisation trop approximative, ni sans entreprendre de les développer
vraiment en une analyse qui exigerait un tout autre espace ».
L. Althusser, Freud et Lacan.
Cet ouvrage est le résultat des travaux effectués au sein du Centre
d'Etudes et de Recherches psychomotrices et psychothérapiques', devenu
depuis Centre d'Etudes et de Recherches psychothérapiques, qui se sont
déployés au travers d'une douzaine de journées d'études ou de cycles de
conférences, principalement de 1988 à 1995. Cette association, née d'un Acte
de rupture, a eu pour groupe matrice de jeunes professionnels
psychomotriciens et psychologues, à cheval sur deux fonnations
professionnelles, confrontés à une double paradoxalité. Il fait suite à un
premier ouvrage paru chez le même éditeur, intitulé: « Le transfert en
extension. Dérivation d'un concept psychanalytique ».
L'une des origines est une critique des institutions de la
psychomotricité, prises dans une certaine anomie. Si j'ai avancé le terme
d'anomie, c'est en raison principalement de la faillite et de la dissolution des
finalités et d'un impossible à théoriser. L'inadéquation des règles
institutionnel1es en regard d'un objet devenu évanescent ne pouvait que
permettre le constat de la vacuité institutionnelle. Mais le faire-semblant qui
résultait de l'indétermination des buts entraînait une inertie profonde, une
tonalité dépressive, une insatisfaction telle que les conflits surgissaient,
renforçant le grippage des machines institutionnelles. Le choix d'une sortie
du monde corporatiste, la recherche d'ouverture est une première réponse; le
cheminement à petits pas et l'étude locale en sont la seconde. La vigilance
dans la détennination des buts et la définition des critères de conduites en
réalisent une troisième. L'impossible théorique résultait, lui, de l'interdit
théorique inhérent au fonctionnement institutionnel dans le champ de la
psychomotricité, qui est l'effet de la place socioprofessionnelle de technicien
à qui l'accès aux objets symboliques et à la manipulation des codes demeure,
dès lors, barré. La double formation mettait en exergue cette limite, devenant
alors intolérable. Plus précisément se percevait l'absence d'écart signifiant
entre psychomotricité et psychologie. Le CERP(P) poursuivait, dans
l'ignorance, une quête des origines. La psychomotricité est une branche
oubliée de la psychologie, détachée en vue d'une parce/lisation des tâches
psychologiques par les psychiatres en quête d'agents d'exécution. Il est
notable de remarquer que les membres de ce groupe sont devenus
,
Que soient remerciés ici l'ensemble des membres du CERPP et l'ensemble des intervenants,
trop nombreux pour être tous cités, qui ont construit collectivement cet espace de réflexion.
9psychologues, et pour un certain nombre terminent ou ont achevé une thèse.
Si le groupe se noue, c'est bien de ce qu'il subit du réel, tant du bord de la
clinique que du socioprofessionnel.
Si l'accent fut porté sur les Actes de rupture et de fondation, c'est en
regard de ce travail de trouée et de franchissement, nécessaire pour se défaire
de l'emprise imaginaire des institutions passées. Révéler le vide constitutif de
ces institutions, c'était, au prix de l'angoisse, désyrnboliser l'espace et
s'obliger à une opération symbolique. Par-là se signifie un mode de travail :
le frontalier. L'enjeu concerne l'oblique et la traverse, ou encore Je jeu. Ni
errance, ni installation, ni transgression: le passer est un Acte qui fraye sur
les bordures, les lignes de démarcation, qui fraye avec la vacillation du sens,
avec l'absence. Ainsi donc la figure de la migrance inscrit la marque d'un
franchissement à reprendre, non pas sur le principe d'une territorialisation,
mais selon des modes infinis de rupture. Cette marque, prémisse de la
nomination, fait de la création une séparation, une discontinuité. L'alliance
au sein du groupe matrice scelle cette rupture initiale en vue de sens
nouveaux, de formes nouvelles. Le changement n'est pas celui de la
méconnaissance, mais de la métamorphose. Ce dont il s'agit n'est pas la
réédition du déjà connu, mais la quête du nouveau. Ce n'est pas la recherche
d'une reconnaissance, mais le pouvoir d'en naître. Car l'émergence est avant
tout un processus à partir d'un travail d'élaboration..
L'enjeu est donc l'investissement d'une activité de recherche ou plus
précisément la mise à l'épreuve de la pensée. Ene est à la fois lutte
(désespérée) contre la sidération intellectuelle, contre la paralysie psychique,
et refus de la répétition d'un dogme, d'une conception totalisatrice. Le travail
de la pensée est alors surdité à J'argument d'autorité. II ouvre à Ja posture
singulière de re-penser ce qui fut pensé, ce qui ne fut jamais assez pensé (P.
Valéry). Au-delà, il est la quête jamais close devant une énigme. Il suppose
de ne jamais avoir déjà trouvé; et de fait, de se sentir au plus proche de
l'angoisse présentifiée par J'objet de l'énigme. Il s'agit d'intellectualité qui, à
l'encontre de l'intellectualisation, au travers d'un dialogue intériorisé,
poursuit l'aventure de la différence, comme dé-stitution et dé-fondation.
L'intellectualité se livre par destruction des certitudes et des idéaux. Elle
nécessite d'avoir le courage de ne pas se dérober. Ainsi advient le travail de
la pensée critique, c'est-à-dire fonction judicative discriminante, qui suppose
1'hétéroposition de la vérité et de la certitude. Elle interroge la légitimité, et
pose l'absence ultime de fondement ou encore elle est généalogie, rappel de
I
Une telle démarche n'est pas sans risque, elle défalque de toute carrière, réalise une forme de
marginalisation, une fonction limite. La fonction de migrance avait été un temps mise en avant:
utile à l'opération de passage, elle est rejetée quand une légitimation apparaît pour certains.
D'être acteur d'une telle fonction livre à un non-avenir. D'autres rattraperont plus sOrement une
école ou une institution universitaire, toujours normative.
10l')origine, quête de la détermination historique et présupposition contingente.
En assignant son mode de dérivation à un concept, eUedésigne le caractère
successif de toute recherche. Plus encore, entre le négatif et l'excès, la pensée
critique œuvre sur la brèche du subjectif et de l'objectif, au-delà de
l'apparence. Ce qui est visé en tant qu'exigence, c'est le renoncement à
l'illusion. Non sans souffrance. Et cette souffrance du désillusionnement
s'emporte jusqu'à la pensée du sujet lui-même. Ce dont il s'agit est bien une
épreuve de la rupture, bien plus précoce et dramatique que la crise, moment
ultérieur fécond. La pensée critique se soutient d'être «une posture
théorique» en tension vers un univers des possibles. Ainsi advient le travail
de la pensée en tant que patience, attention, vigilance et éveil.
Cette multiplicité est celle qui réalise une invitation à la pensée;
cheminement perceptible dans la mise au travail d'une notion de par ses
variations, fluctuations, incertitudes, retombées. Cette relance perpétuelle en
tant que marque de la successivité de la recherche profile l'horizon de toute
quête, qui est celui d'une certitude, en soi impossible. Plus précisément la
connaissance est aussi reconnaissance, en tant que le connu et celui qui le
reconnaît s'appartiennent réciproquement selon une double co-
détermination: celui qui connaît est dans le monde intérieur et extérieur que
le connu co-détermine. Mais cet acte de connaissance est articulation et
interprétation, producteur de nouveau, de nouvelles questions. Le travail de la
pensée, s'il est rupture, n'est pas J'absolu de l'anéantissement et du
surgissement, il est proposition contrastée/contrastante de l'héritage d'un
penseur. Ce dernier est noyau « à penser », dont s'effectue le recueil actif en
le laissant/faisant travailler, ce de manière interne. Ce recueil, prémisse d'un
triptyque: traduction, articulation, interprétation, opère au travers d'une
multitude de décentrations, de décentrements, dialectique subtile d'intimité et
d'hétéronomie. La visée est celle d'un dessaisissement par un triple
mouvement de décomplétude, de désupposition, de désolidarisation. Ceci
conduit nécessairement à des mises en rapport, des confrontations entre des
travaux de divers auteurs. C'est considérer l'existence d'une variété de
langages formels, possédant un code précis, et définir cet ensemble comme
multiplicité infondée. C'est œuvrer à la désagrégation de l'unité et faire
surgir la construction par jeu métaphorique.
C'est s'attacher à la naissance de la pensée par/dans la conflictualité,
en maniant J'intervalle et l'intermédiaire. C'est bel et bien dans le rapport aux
matrices disciplinaires, aux paradigmes dominants qu'un tel processus va se
mettre en œuvre. C'est aussi une défiance à l'égard de toute pensée d'Ecole,
toujours reconnue dans )'effectivité de ses apports conceptuels et dans la
pertinence de sa lecture clinique, toujours suspecte dans sa tentation à tenir le
discours du MaÎtre de la Vérité et dans ses jeux d'exclusion. Le travail du
concept (extension/intension) convoque ici au nomadisme du concept, par un
Iltravail du négatif. Ce travail s'articule au Souci clinique, rencontre avec
l'impensé et l'impensable, avec ce qui naît du ratage de cette rencontre. Ce
Souci est cette élaboration, cette contrainte à la théodsation qui advient
lorsque la clinique nous livre à une singularité irréductible au savoir
transmissible auquel la croyance nous faisait adhérer.
Nombre de praxéologies « mineures» confrontent à des impasses,
obligent à une élaboration de la clinique. M. Basquin, Professeur de
psychiatrie, psychanalyste, lors d'une Journée d'études du CERPP, rappelait
que l'on ne pouvait pas faire l'économie de la dimension relationnelle afin
d'éviter que les praticiens ne deviennent des producteurs de programmes
comportementaHstes: « (..) s'i! n y a que la psychanalyse, c'est parce que
c'est elle qui tient à reconnaitre absolument le sujet, qui lui donne sa place,
qui travaille à son affirmation et à son avènement. Je crois qu'en fait elle y
travaille parce qu'elle est seule à reconnaître l'existence et /0 vie du sujet, et
à bien définir que, tout ce qui transparaît, tout ce qui apparaît dans la vie est,
a quelque chose à voir avec cette dimension cachée de l'inconscient ». Cette
posture, qui en eHe-même questionne)' existence du métier de rééducateur,
n'est pas sans interroger la place des concepts: «(..) les concepts étaient
aussi des métaphores. Ce sont des métaphores pour essayer de comprendre
quelque chose, des métaphores qui sont quelquefois poétiques (..). Ce qu'on
souhaite, c'est qu'il y ait, effectivement, beaucoup de concepts flous, c'est-à-
dire des concepts qui permettent à la personnalité du sujet - etje parle là du
thérapeute - de s'exprimer et d'introduire ce qu'i! est, dire quelque chose de
ce qui s'est passé au niveau de l'inconscient (..) )J.
Dans l'introduction du premier ouvrage, Le Transfert en extension,
était évoqué le danger de l'importation conceptuelle avec ses risques
d'affadissement conceptuel. La psychomotricité, comme nombre de praxis
psychologiques, rend compte au mieux des difficultés et impasses dans ce
travail, et conjointement elle n'est pas sans montrer que le mouvement de
théorisation se soutient des intérêts statutaires de l' énonciateur.' La clinique
doit beaucoup à la psychanalyse, disions-nous. Mais dans quel rapport fonde-
t-eHe son lien à la psychanalyse? Ce lien n'est-H pas de fait foncièrement
paradoxal? « Nous entendons souligner ici que la déviance n'est pas
I
déterminée par son contenu mais par la place qu elle occupe dans le système
considéré, position périphérique, marginale, quelle que soit la "nature"
'fsubstantielle du noyau, et sa propre nature" »!.
I
P.A. Raoult, Cadre, corporéi/é et signifiance, Presses universitaires Septentrion, 2 Tomes,
Villeneuve d'Ascq, 1998.
2
L. Sfez, Critique de la décision, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences
Politiques, 1981, p. 337.
12PREMIERE PARTIE: APPROCHES EPISTEMOLOGIQUES
LA PSYCHOMOTRICITE: UNE PRAXIS ORIGINAIRE DE
LA PSYCHOLOGIE CLINIQUE
Patrick Ange RAOUL TI
I Psychologie clinique, psychanalyse et psychomotricité
t) La psychomotricité et le champ de la psychologie.
« Car enfin, démystifier la manœuvre d'une séduction ou d'une
agogie, c'est bien, c'est nécessaire, mais ne faut-il pas se demander d'abord
en vue de quoi, à quelle fin ça séduit, ruse, trompe, manœuvre? ».
J. Derrida, D'un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie.
Nous considérons que la psychomotricité est en grande partie l'effet
de la fragmentation et de la paramédicalisation de la psychologie. Trouvant
une grande part de son fondement dans la psychologie et la psychanalyse
génétique, elle tentera de déployer ses justifications à partir des théories
psychanalytiques, souvent abâtardies. Une autre orientation est issue de la
neuropsychologie et se déploiera, au plan praxique, du côté des
comportementalismes et du cognitivisme. Nous n'aborderons guère cet axe,
mais nous supposons qu'il nourrit les mêmes dérives. Dans un axe comme
dans l'autre, nombre de psychomotriciens sont devenus psychologues
nourrissant, partiellement, de leurs savoirs nouvellement étayés et légitimant
par leur nouveau statut les pratiques psychomotrices et leurs institutions.
D'autres, plus fréquemment sur le chemin de la psychothérapie
psychanalytique et de la voie universitaire, ont oublié et gommé leurs
origines honteuses et peu valorisées. Mais par ce biais, d'une part ils
confirment le rapport ambiguë de dépendance aux savoirs psychologiques,
d'autre part ils illustrenten chemin inversel'origine de la psychomotricité.
L'ambivalence de 1a psychomotricité tient à sa volonté de
promouvoir des activités corporelles pouvant avoir une action sur le
I Maitre de conférence IUFM Grenoble, Psychologue clinicien, psychomotricien.
13psychisme. Or, elle rencontre là la définition générique de la psychothérapie:
« L'on appelle psychothérapies les méthodes qui tendent à agir sur les
troubles psychiques par des moyens psychologiques uniquement: la parole,
l'activité, une expérience corporelle ... », M.R. Morol. C'est en ce sens
qu'après avoir été définie initialement comme une rééducation corporelle, la
psychomotricité se réclamera comme psychothérapie, sous le terme de
« thérapie psychomotrice}). Elle renforce ainsi sa confusion avec les praxis
psychologiques. La proximité est si grande que la revue Psychologues et
psychologies, organe du S.N.P., Syndicat National des Psychologues,
consacrera un numéro entier (113, 1993) sur les thérapies corporelles, sous la
direction de P. Gaudriault : « (...) les psychologues d'aujourd'hui ne peuvent
plus éviter de s'intéresser sur ce qui émerge de l'esprit dans le corps et du
corps dans l'esprit. »2. Ce numéro regroupant psychologues, psychiatre et
psychomotriciens aborde des techniques très hétérogènes et reprend à la fois
des techniques investies par les psychologues, ayant acquis quelques lettres
de noblesse depuis longtemps (relaxation, groupe thérapeutique) et d'autres
connues des psychomotriciens (taichi-chuan, danse-thérapie) ou issues des
thérapies corporelles d'origine nord..américaine (bio-énergie, rebirth). Le
dernier article est celui d'une synthèse de nature taxonomique tentant de
faire rentrer ces techniques corporelles dans J'arsenal des thérapeutiques
psychiatriques. Ce numéro n'aborde aucunement les interrogations
épistémologiques, historiques, sociologiques qu'entraîne ce retour de la
préoccupation corporel1e, ni le sens de ce mouvement de réappropriation.
La psychomotricité porte les marques de l'individualisation
problématique de la psychologie clinique. En particulier, on peut faire
référence à l'événement princeps de 1951 mis en exergue par R. Samacher et
repris par R. Giglione. Pour citer ce dernier, deux rapports sont émis en 1951
par la Société Médico-psychologique. Ces rapports préconisent la création
d'une nouvelle catégories d'auxiliaires médicaux, J'assistant en psychologie,
renvoyant à trois métiers: orthophoniste, rééducateur psychomotricien et
rééducateur des troubles du comportement (à l'aide de la psychothérapie).
L'enjeu est la prééminence du médecin psychiatre prescripteur et contrôleur.
La psychomotricité se saisit dans cette tripartition des « auxiliaires
médicaux ». Les réunions de la Société Médico-psychologique font mention
de cette volonté de l'Ordre des médecins d'avoir sous contrôle des
collaborateurs techniques et d'invalider, de fait, toute autonomisation des
psychologues, malgré leurs lettres universitaires. De manière plus exhaustive,
je ne peux que vous renvoyer à J'excellent article de R. Samacher, publié
grâce aux soins du Groupe d'Etudes Pluridisciplinaires d' Histoire de la
I M.R. Moro, Les méthodes cliniques in R. GigHone, J.F. Richards Cours de psychologie T II,
pp.413-463.
2 P. Gaudriault, 1993, Les thérapies corporelles, Psychologues et Psychologies, 113, p. 2.
14PsychoJogiel, qui met en exergue combien l'enjeu renvoie au pouvoir
médical et à l'exercice de la psychothérapie par des non-médecins2. « Lors
des travaux de la "Commission des Maladies Mentales du Conseil
permanent d 'Hygiène sociale" (séance du 3 avril /95/ .) cette commission
souligne dans son premier rapport (rapporteurs: les Drs Le Guillant,
fi
Dechaume, Cénac, LebovicP) qu'à partir du moment où l'on considère que
le médecin est seul habilité à traiter les malades, le psychologue lorsqu'il
participe à un traitement, ne peut être qu'un collaborateur et pour parler plus
précisément: un auxiliaire du médecin qui sera appelé assistant en
psychologie ". Il est alors question de diviser cette profession en trois
catégories, projet qui aboutira avec les rééducateurs du langage: la
création des premiers enseignements d'orthophonie date de 1955 (...) les
rééducateurs de la motricité: le diplôme de rééducateur en psychomotricité
a été délivrépar la Faculté de Médecine à partir de 1961 (u.) les
rééducateurs du comportement assimilés aux psychothérapeutes (...). Il est
envisagé pour tous la pratique d'examens psycllologiques en collaboration
avec un médecin. >/. De là débute une histoire problématique, issue des
effets corporatistes de )'ordre médical, visant à maintenir un contrôle vigilant
sur Je domaine qu'il s'est défini à partir de la création d'auxiliaires médicaux.
Si les psychologues ont pu se déloger partiellement de cette emprise, il s'est
créé des corporations d'auxiliaires, apparemment différenciées des
psychologues, ayant un rôle mineur, susceptibles d'exécuter des prescriptions
médicales limitées. Mais cette origine déniée n'est pas sans faire retour, ce
que nous observerons au fil de notre cheminement. Elle permet aussi
d'affirmer que ces rééducations appartiennent au champ de la psychologie,
dont elles ne se sont jamais détachées et dont eUes vivent les mêmes
contradictions. Plus précisément] 'hypothèse posée est que ceJ1es-ci, en
particulier la psychomotricité, exemplifient les difficultés épistémologiques
de la psychologie. De plus se posera la question du maintien de ces
formations courtes, technicisantes, amputées d'une formation de qualité en
psychologie. Il se posera la question de réinscrire éventuellement ces praxis
dans le champ de formation de la psychologie. Ainsi la psychomotricité se
décrit comme partie prenante de la psychologie dont eBe s'avère être un
élément. Cette proximité, voire cette non-distinction, se retrouve dans les
I La psychologie et ses frontières du X/XOsiècle à nos jours, Actes des Journées d'Etudes,
Groupe d'Etudes Pluridisciplinaires d'Histoire de la Psychologie, ]0,11 et 12juin 1993.
2 R. Samacher. J95 J-) 97 J. Vingt ans d Jenjeux à propos du statut professionnel des
psychologues, GEPHP, opus cité, pp. 299-316. Voir R. PIas, 1. Carroy, J.P. Pétard, A. Ohayon.
:\ Il serait d'intérêt d'interroger le rôle de G. Heuyer, de S. Lebovici au plan des registres
institutionnels: médical, psychanalytique et pédopsychiatrique. Ne pourrait-on soutenir que la
pédopsychiatrie est avant tout une psychologie clinique ce qui mettrait en cause la légitimité
institutionnelle et clinique des pédopsychiatres. La responsabilité institutionnelle des
psychologues cliniciens au niveau des unités fonctionnelles dans Je champ de ce qui est nommé
pédopsychiatrie trouverait là une assise certaine.
-I R. Samacher, opus cité, p. 303.
15propos de J. Favez... Boutonn ier, 1956' : « Les psychologues font de la
rééducation psychologique. Ils ont des entretiens réguliers avec les enfants
afin d'aider à leur réadaptation par diverses techniques relevant parfois de
la psychanalyse, parfois de méthodes spéciales telles que l'orthophonie ou la
psychomotricité ». Certes le problème de la distinction entre pédagogie
curative, psychothérapie et psychométrie était à l'époque épineux. La s'avère un sous-produit de la psychologie, ayant façonné une
relative autonomie, mais toujours en tension vers la psychologie, qui demeure
une des idéalités des psychomotriciens. Cependant eHe risque d'éprouver
quelques déceptions face aux réalités du métier de psychologue.
2) Les incertitudes de la psychologie clinique.2
La place et les fonctions du psychologue clinicien sont marquées par
de fortes incertitudes, caractérisées par une déqualification statutaire. Souvent
méconnues ou déniées par les lieux de formation universitaire, elles semblent
liées à plusieurs facteurs.
aJ La tutelle hiérarchique.
L'observation relative à la tutelle de la psychologie par le médical
n'a eu de cesse de perdurer, ne serait...ce que par le constat dans la réalité
institutionnelle de la foncière dépendance et aJiénation des psychologues.
« Le problème de la relation entre psychologues et psychiatres me semblent
tenir à l'origine de la création du métier de psychologue, où les
psychologues ont été appelés à la rescousse, avec un Bac + 2 par les
psychiatres qui en avaient marre de passer du temps à/aire des bilans. Et les ont voulu s'émanciper, et ... je crois que c'était en 1988-/989,
lors de la réunion d'une des instances syndicales des psychiatres, ces
psychiatres se sont vivement attaqués aux psychologues, en disant que les
psychanalystes ne faisaient pas de tort aux psychiatres mais que par contre
les psychologues eux faisaient de l'exercice illégal de la médecine et leur
faisaient beaucoup de tort, et qu'i! fallait absolument les supprimer »3.Cette
difficulté est celle ressentie dans J'ensemble des rapports de dépendance
hiérarchique que vivent les psychologues: «D'une manière générale, les
relations avec les hiérarchies sont vécues dans la douleur, et la tendance
actuelle qui tente de placer les psychologues sous l'autorité des chefs de
,
Bulletin de psychologie, cité par R. Samacher, La santé, p. 40, in La psychologie et ses
applications pratiques, Direction M.C. Lambotte, Paris, Editions de Fallois, 1995.
2 Cette partie a été anlplement déployée et étayée lors d'une journée organisée à l'EPSMD
Prémontré en mai 2000 avec R. Samacher, A. Ohayon, B. Guérin-Camelle, etc.
:~
Un enseignant-chercheur cité par C. Navelet, B. Guérin-Carmelle, Psychologues au risque des
institutions. Les enjeux d'un métier, Paris, Editions Frison-Roche, 1997, p. 133.
16service éducatifS ne fait qu'accentuer le climat »1.
b) Lafracture enseignant/praticien.
Cette place déficitaire des psychologues est renforcée par la césure
dans le milieu psychologique entre universitaires et cliniciens. Cette
opère à trois niveaux: ('articulation entre le champ universitaire et le champ
clinique demeure fugace, l'obtention de diplômes universitaires en dehors du
DESS demeure inutile statutairement voire défavorable dans le champ
clinique, nombre d'universitaires ne sont pas, voire n'ont jamais été, des
praticiens: « A savoir que le fait numérique de leur majorité dans les UER
de psychologie, les universitaires non-cliniciens restent maîtres tout autant
de la gestion du cursus que de la cooptation des enseignants-chercheurs de
la discipline. », R. GorP. Un autre aspect daté de cette césure est relevé par le
syndicaliste E. Garcin (S.N.P.) à propos de l'entretien mené avec deux
universitaires pour la revue Psychologues et psychologies: «On peut y
prendre la mesure de la distance phénoménale existant entre praticiens et
enseignants. On peut, et on doit s'inquiéter du peu de conscience de ces
derniers sur l'avenir de la profession; que ce soit sur le titre unique de
psychologue ou sur l'ouverture de diplômes à d'autres professions. On peut
aussi s'inquiéter de la mauvaise entente entre enseignants de psychologie
clinique et les autres enseignants de psychologie. De même, on peut
s'émouvoir des bagarres secrètes et parfois sordides entre différentes
conceptions de l'enseignement de la psychologie clinique. En bref on peut
repérer les limites, voire les impasses qu'i! y a, à ne poser les questions
qu'en termes universitaires de discipline et d'épistémologie, en occultant les
termes politiques de profession et de statut social »J. Il est vrai que l'on
demeure dans J'idée que la meilJeure formation pour l'enseignement
supérieur consiste à développer au mieux des activités de recherche. Or cela
ne garantit guère d'une capacité pédagogique et ne répond pas aux nouveaux
défis de l'enseignement. Le principe selon lequel enseigner c'est initier à la
recherche et par la recherche ne correspond pas aux réalités professionnelles
futures. S'il y a lieu de maintenir un haut niveau de connaissance pour les
psychologues, et une capacité à soutenir un travail de recherche à partir des
lieux d'exercice, il n'en demeure pas moins que la présence d'enseignants
possédant une réeHe et diversifiée expérience clinique ainsi qu'une véritable
connaissance des institutions et des difficultés institutionnelles des
psychologues reste primordiale. Cette question est au premier plan dans les
procédures de recrutementdes maîtres de conférence.D'une part on ne peut
qu'être surpris du fait que le salaire des professionnels de terrain soit si faible
I C. Navelet. B. Guérin-Camelle, opus cité, p. 93.
2 R.Gori. 1985. La/ormation du psychologue clinicien en question, Bulletin de psychologie, 370,
XXXVII L mars/juin J985. 8-11. P 404.
J
E. Garcin, Psychologues et psychologies, 82, 1988, P 18.
17que des modes de mutation ne soient pas possibles, tout autant s'étonne-t..on
de l'insuffisance des professeurs associés en département de psychologie.
D'autre part ces recrutements d'enseignants-chercheurs semblent modélisés
sur la recherche dans son apparat scientifique et sur une appartenance au
réseau universitaire, réalisant des formes de reproduction au sens de
Bourdieu. L'effet est de conduire à des démarches de carrières délaissant
l'investissement des réalités professionnelles et cliniques, peu valorisées,
voire jugées de manière péjorative. Le résultat pourrait en être l'inadéquation
des jeunes professionnels produits par ces formateurs sur les terrains
cliniques, renforcée par ce que l'on nommerait volontiers Je lissage des
profils sélectionnés.' Conjointement on peut s'interroger sur les fonctions des
éventuels travaux des enseignants-chercheurs. Les retombées sur le champ
des pratiques apparaissent peu prégnantes, en lien avec la déficience des
modes de formation/information des professionnels qui ne disposent guère de
structure pour faire remonter ces travaux. Et nombre de ces travaux ne sont
pas en soi destinés aux psychologues. Les universitaires se positionnent plus
aisément comme fournisseurs de savoirs pour des exécutants indifférenciés.
On ne peut dès lors, d'un point de vue de praticien,que valoriserceux qui ont
pu effectuer des alJers/retours ou al]jer ces divers registres. Par aj])eurs la
réalité des places institutionne.lles de ceux-ci rend problématique le
déploiement d'axes de recherches professionnelles spécifiques en tant que la
possibilité dépend de responsables institutionnelles qui ne sont pas
psychologues. Soit ceux-ci ont des axes de recherches dans lesquels les
psychologues s'inscrivent, au risque d'être instrumentaJisés, soit cela ne fait
aucunement partie de leurs préoccupations, et la présence de psychologues,
fortement diplômés et intéressés par ]a recherche, représente plutôt une gêne
qu'un avantage.
c) Le déni de la fonction institutionnelle et les impasses des stages.
La fonction institutionnelle du psychologue, à côté des fonctions
d'évaluation et de psychothérapie, fait parfois J'objet d'une forme insidieuse
de déni: ainsi peut-on s'étonner de n'en trouver qu'une mention restreinte
dans J'ouvrage d'E. Séchaud au titre de l'approche psychothérapique,
cantonnant dès lors le psychologue dans un rôle, quelque peu daté, de haut
technicien. On se référera, à ce titre, plus utilement à la description des
fonctions de psychologue institutionnel que proposent C. Navelet et B.
Guérin-Camel1e, qui pourtant ne peuvent projeter plus avant le possible d'une
fonction institutionne]]e conséquente. L'autre dimension est relative à la
I L'apparition dans tene université d'un mémoire de fin de DESS sur les fonctions et rôles
professionnels, ainsi que r'énoncé d'un projet professionnel reste un pis-aller, d'autant plus que
le niveau de rédaction l'assimile à un travail de fin d'études d'école paramédicale. Dans ce
département où les psychiatres enseignent psychopathologie et clinique, les futurs psychologues
se voient orientés insidieusement sur des positions paramédicales.
18place accordée aux stages et aux professionnels devant encadrer ceux-ci. Il
s'agit là, cependant, d'un outil qualifiant, fondamental dans la construction
d'une professionnaIisation (F. Caron'), souvent peu exploité par les
universitaires et délaissé par les professionnels, confrontant les étudiants à de
véritables parcours du combattant ou à des faux semblants. F. Caron
développe son propos sur les stages en regard de plusieurs thématiques:
confrontation à la réalité, épreuve personnelle de désidéalisation/idéalisation,
moment de découverte institutionnelle, lieu de construction d'identification et
de construction de l'identité, lieu d"expérimentation des compétences
nécessaires à l'exercice du métier de psychologue. Mais les stages ne peuvent
être des outils qualifiants qu'à la mesure de règles contractuelles élucidant les
tensions et malentendus entre l'ensemble de la profession et le corps
universitaire. Ces propos trouvent écho chez les professionnels: « Il faut
former les étudiants aux pratiques réelles de l'exercice psychologique au lieu
de lesjeter sans préparation dans la gueule du loup. Ca pose le problème des
enseignants en psychologie qui, ou bien ne sont pas psychologues, ou bien
l'étant n'ont jamais exercé dans les établissements de soins. Or ces derniers
représentent la majorité des enseignants titulaires qui sont à l'origine des
programmes d'enseignement! »2. De même Y. Gérin, effectuant le compte-
rendu d'un numéro de Pratiques psychologiques (SFP) sur les pratiques
professionnelles, s'interroge sur la résistance à effectuer le colmatage de la
fracture enseignement universitaire magistral, élaboration personnelle, praxis
rigoureuse et méthodologiquement assurée, et sur l'absence de cohérence du
fait des orientations spécifiques de chaque université, du fait des divergences
théoriques.) Au fond, en raison de la prégnance du discours universitaire, il
n'y a guère d'unité praticienne, alors que d'autres professions inversent
l'ordre de priorité réalisant l'unité professionnelle sur fond de divergences de
courants. Plus encore le manque d'implications dans une clinique
institutionnelle de nombre d'enseignants-chercheurs accentuent l'écart entre
la vision universitaire et la réalité praticienne, et les étudiants en sont la
dramatique illustration. En nombre d'endroits, le stage au lieu d'être un
véritable outil de qualification en vue d'une professionnalisation, scellant
l'articulation entre enseignants et professionnels autour d'objectifs communs,
n'est qu'un passage obligé, non réellement intégré à la formation. Sont-ils si
fréquents les praticiens encadrant des stagiaires à avoir travaillé avec des
enseignants? Quels rapports existent entre les contenus de l'enseignement et
la formaHon en stage? Que n'ont-Hs souvent entendus les étudiants évoqués
les décalages entre un savoir universitaire et une réalité clinique? Manque de
savoirs théoriques des praticiens et/ou manque d'expériences cliniques des
enseignants? De grandes inégalités règnent suivant la faculté de référence. Et
,
F. Caron, Le stage, un ou/il qualifiant pour la formation des futurs psychologues ?, Pratiques
psychologiques, 1, 1999, pp. 63-71.
2
Une psychologue citée par C. Navelet, B. Guérin-Carnelle, opus cité, p. 135.
3 Y. Gérin, Psychologues et psychologies, 148,juiHet 99, p. 29.
19ce qui est en cause c'est tant une logique de formation au niveau des
universitaires et des praticiens que la prise en compte du devenir le plus
fréquent des étudiants en psychologie. D'ailleurs des psychiatres ne sont pas
(( Quant aux psychologues, leur formationsans s'en émouvoir:
essentiellement théorique les prépare mal au combat à mains nues avec la
folie. Comme beaucoup de psychiatres - ratés de la médecine qui ont fui dans
la spéculation métapsychologique un contact insoutenable avec la matérialité
et la mortalité du corps - ils manifestent souvent, dans leurs relations avec
les patients, un comportement phobique. Leurs stages - exclusivement
bénévoles et donc sans prise de responsabilité - ne leur ont guère fourni,
comme figure dans lesquelles pouvoir se reconnaître, que des aînés
maintenus dans un rôle subalterne ou encore, comme modèle ou contre-
modèle identificatoire, le psychiatre qu'ils ne seront jamais. Conscients du
niveau élevé de leurs connaissances théoriques, ils s'accommodent mal de
devoir servir sous les ordres de praticiens parfois moins cultivés qu'eux, ou
thérapeutes moins habiles et qui tirent simplement leur pouvoir d'une
tradition séculaire: celle qui confie à des médecins la direction des services
1. La transmission et la formation se trouvent bien en peinepsychiatriques »
en raison des diverses faines identificatoires évoquées, en raison du peu de
fréquence d'un enseignement et d'une pratique concomitantes, en raison de la
faiblesse d'une réflexion généalogique et historique, en raison de la
dévalorisation implicite de la praxis et de l'insuffisance des démarches
heuristiques, en raison de Ja césure entre Je monde universitaire et le monde
professionnel lors des stages, etc.
ci) L'indigence professionnelle.
Ces aspects sont des facteurs de fTagilisation de la position des
praticiens, et de l'absence d'une défense efficace de la place des
psychologues. De nombreux auteurs, généralement praticiens, n'ont eu de
cesse de souligner la faiblesse statutaire des psychologues, leur peu de
légitimité et de reconnaissance, J'autonomie fort relative, J'indigence
((salariale. Alors qu'on "psychologise " à tour de bras toutes les activités
humaines (...) La discipline elle-même et ses praticiens sont malmenés, leurs
situations sinistrées », A. Létuvé2. Mais cette situation est la conséquence des
options peut-être insuffisamment réalistes des organisations et syndicats qui
ont d'autres avancées à leurs actifs; e]Je est aussi le résultat des options
souvent individualistes des praticiens, certains en arrivant à des positions
contradictoires: la plus usuelle est de se définir dans une identité et une place
I
J. Hochmann, Pour soigner l'enfant psychotique, Toulouse, Privat, 1984, p. 292. Cet auteur
souligne donc conjointement le caractère inadéquat d'une tradition séculaire et l'insuffisante
légitimité clinique du pouvoir médical français dans le champ des troubles psychiques et des
pathologies.
2 A. Létuvé, 1995, Les psychologues témoignent, Psychologues et psychologies, 12, 1995, p. 1.
20de psychanalyste en réfutant toute appartenance au corps des psychologues,
qui reste cependant leur statut salarié. Cette quête identitaire et cette
recherche' d'idéalité est la conséquence de la paradoxalité au plan
épistémologique, au plan épistémique et au plan praxique qui caractérise la
formation de psychologue; elle est aussi la conséquence de sa fragilité
institutionnelle: « Confrontée dans mon lieu de travail à la nécessité
d'affirmer mon identité, il me semble souvent que mon seul titre de
psychologue est insuffisant pour me définir. Sans vouloir renier ma
formation, il m'est plus facile parfois de me réclamer de références moins
floues, par exemple, de mon trajet psychanalytique », A. Bérubél. D'une part,
l'on peut supposer que l'insuffisance de l'identité de psychologue n'est pas
liée au flou des références, mais aux processus de légitimation et de
reconnaissanced'un corps professionnel, d'autre part la référenciation à la
psychanalyse ne va pas sans un certain reniement de l'identité de
psychologue, en raison de la dévalorisation idéologique que subit la
psychologie face à la psychanalyse. Il y a lieu de distinguer, en ce point,
statut social, comme système de représentation et de structure assurant
Pinsertion et l'implantation d'une profession, et statut professionnel,
ensemble de dispositions organisant et encadrant l'exercice d'une profession,
comme y invite E. Garcin. On peut ajouter à cette différenciation le statut
individuel, mode de représentations acquises par un individu, légitimé
partiellement par ses statuts social et professionnel, légitimant a priori ses
discours. La psychologie vit une disjonction éventuel1e de ces trois statuts:
un statut social moyen, un statut professionnel faible et un statut individuel
variable. La psychanalyse possède un fort statut social, assure d'un certain
statut individuel, mais n'a guère, en fait, de statut professionnel. Les
psychomotriciens se trouvent confrontés à un cumul négatif: statut social,
statut professionnel et statut individuel sont peu valorisés. Les trois statuts
sont interdépendants: un faible statut social et/ou professionnel entrave la
possibilité d'un fort statut individuel, un statut individuel important pour un
psychologue risque d'impliquer la non-reconnaissance de son statut
professionnel. Tel psychologue réputé localement pour ses conférences est
systématiquement appelé docteur, au sens de médecin psychiatre, ou perçu
comme psychanalyste, malgré ses rappels constants à son statut de
psychologue.
e) Une psychologie honteuse devant la psychanalyse.
Cet anti-psychologisme est à saisir dans un contexte plus large,
celui d'une défense du rationalisme contre l'empirisme, mais aussi de
phénomènes de territorialisation : « L'acharnement avec lequel beaucoup de
psychanalystes français s'efforcent de trouver des raisons pour distinguer la
I A. Bérubé, 1988, Psychologues et psychologies, 82, p. 3.
21psychanalyse de la psychologie, la diversité de ces raisons et leur relative
insuffisance montrent bien que la querelle ne concerne pas cette seule
psychologie au sens large dans laquelle Freud n 'hésita pas à loger la
psychanalyse. », Y. Brès. C.M. Prévostl précise J'émergence de la notion de
psychologie clinique par Janet (1890-95, 1898, 1930), certes, en partie,
destinée aux médecins et bâtie par les philosophes, par Hartenberg et
Valentin (1897-1901) pour lesquels la vocation de la psychologie clinique
était de n'être pas médicale, par L. Witmer (1897) qui vise un corps de
professionnels exerçant dans une institution de service pubJic et sociale. n
rappeJJe2 la présence de l'expression dans une lettre de Freud à Fliess en
1899. Il s'agit de la lettre du 30 01 99 : « Maintenant, la connexion avec la
psycho/agie telle qu'elle se présente dans les Etudes sort du chaos;
j'aperçois les relations avec le conflit, avec la vie, tout ce que j'aimerais
appeler psychologie clinique »3. La même année, il décrit son rapport à la
psychologie: « Ce qui me déprime, c'est d'être submergé par la littérature
psychologique, par le sentiment de ne rien savoir du tout, alors que je
m'imaginais découvrir quelque chose de nouveau >)",ou encore « Titres
imaginaires: la psychopathologie de la vie quotidienne. Refoulement et
réalisation de désir. Une théorie psychologique des psychonévroses »5. Ces
quelques occurrences, et il en est d'autres, n'ont pas valeur expJicative, mais
signalent un contexte.6 ElJes invitent à problématiser ce rapport, psychologie
et psychanalyse, qui a pris une tournure singulière en France. Les options de
J. Lacan ont, semble-t-il, fortement pesé: d'une part en tant qu'il a favorisé
la rupture avec la médicalisation de la psychanalyse permettant à nombre de
psychologues de s'engouffrer dans le champ psychanalytique, d'autre part en
tant qu'il a instauré la place idéologique de la psychanalyse à partir d'une
opposition à une psychologie à visage flou. Comme le rappel1e C. Prévost' :
« le lacanisme essaie de disjoindre /a psychanalyse de la psychologie. Il
contribue à "1'émiettement" de la psychologie» ou encore: « Lorsque
Lacan a réussi à faire exploser la psychologie en France, cela n'a pas
beaucoup résisté »8. L'une des difficultés est relative aux définitions de la
psychologie clinique, mélangeant démarches, domaines d'intervention et
références théoriques.
I C.M. Prévost~ 1988, La psychologie clinique~ Paris, PUF, Que sais-je.
2
G. Schopp, Entretien avec C.M. Prévost, Psychologues et psychologies, 82, 1988, p. 13.
3 ) 986, lettre 103, p. 244.S. Freud, Naissance de la psychanalyse, PUF,
oj
S. Freud, de la PUF, 1986, lettre 108, 09 06 1899, p. 25).
;
Ibidem, lettre III, 17 07 1899, p. 254.
6 E. Roudinesco le signale tout autant: « Ainsi la psychanalyse est-elle la seule doctrine
psychologique de la fin du 19° siècle à avoir associé une philosophie de la liberté à une théorie
du psychisme ». Pourquoi la psychanalyse ?, Paris, Fayard, 1999, p. 83. Voir aussi P.P. Assoun
et E. Schmid-Kitsikis, Pour introduire la psychologie clinique, Dunod, Paris, 1999, pp. 8-11.
7 M.C. Prévost, Lapsychologiefondamentale, Que sais-je, 1994.
Le psychologisme, Bulletin de psychologie, 423, XLIX,janvier/avrilI996, 4-8, p. 210.
8 G. Schopp, Entretien avec M.C. Prévost, Psychologues et psychologies, 82, 1988, p. 14.
22Dans une présentation de la discipHne psychologique, M.C.
Lambotte évoque l'idée non pas d'une psychologie mais de psychologies
selon les objets d'études, les domaines d'application et les démarches
distinctes. « Si la psychologie s'offre comme une mosaïque de disciplines
relativement autonomes, c'est plus en affirmant résolument cette complexité
qu'en cherchant à l'effacer sous le fallacieux prétexte que" dans l 'homme,
tout se tient ':qu'elle témoignera d'une recherche rigoureuse, susceptible de
faire évoluer simultanément pratique et théorie dans chacune de ses
disciplines )/. Elle souligne le recours obligé à des modèles formels
d'explication, comparables uniquement sur un mode épistémologique.
L'approche de la psychologie suppose la définition des présupposés
méthodologiques des disciplines spécialisées la composant. Or, après cette
approche plurieHe aux plans méthodologiques et conceptuelles de la
psychologie, e11e instaure une rupture surprenante avec la psychanalyse:
« La psychanalyse repose avant tout sur l'expérience personnelle de la cure
et ne peut, à ce titre, relever de la psychologie, de son enseignement comme
de son application ».2 Après une présentation multiforme des psychologies,
on reste surpris de cette césure entre une notion globale de la psychologie et
la psychanalyse, d'autant que l'argument n'apparaît guère convaincant en
tant que nombre de techniques présuppose cette expérience personnelle. De
la même manière la référence faite à l'opposition entre le sujet de la
psychanalyse (Jaquelle d'ailleurs ?) et le sujet de la psychologie ne semble
pas suffisamment pertinente, car rien n'indique l'unicité de la conception du
sujet selon les conceptions de la psychologie. Si la psychanalyse induit par
ses positions épistémologiques et surtout idéologiques une rupture avec la
psychologie, elle place le psychologue en porte-à-faux dans sa place
institutionnelle, mais, plus encore, eUe s'avère être utilisée par le
psychologue dans sa stratégie de positionnement institutionnel. Cette position
n'est certes pas qu'individuelle, renvoyant en substrat à une opposition clinicien/psychanalyste: « Or, la psychologie clinique si elle est
née en France, y a connu une existence de bout en bout conflictuelle. En
conflit aigu et exprimé, au départ avec la médecine d'un côté, la psychologie
expérimentale de l'autre, elle a cru pouvoir trouver son salut en se
rapprochant - à tort ou à raison - de la psychanalyse, voire en se jetant dans
ses bras, plus encore en lui fournissant un alibi universitaire. Mais dès lors,
elle ne pouvait qu'être ébranlée par les conflits qui ont secoué la
psychanalyse française, de 1963 à 1981, du fait entre autres raisons de la
présence en son sein de Lacan et des lacaniens: la possibilité que le terme
de psychologue fût utilisé dans ce secteur, autrement que comme parade
I
M.C Lambotte, 1995, La psychologie et ses méthodes, Paris, Editions de Fallois, p. 12.
2 opus cité, p. 17.
23essentiellement administrative impliquait que si l'on ne discutait guère
l'emploi de l'adjectif clinique, qualifiant méthode, approche ou procédé, la
psychologie clinique comme discipline scientifique" substantielle" faisait
rire les uns et rougir de honte les autres».1 Ainsi la psychologie clinique est
en prise avec )a psychanalyse dans des rapports ambiguës de dépendance
réciproque: « Nous avons donc trois types de prises de position qui reflètent
bien les contradictions des psychologues ou de leurs partenaires pour situer
la psychologie clinique par rapport à la psychanalyse:
J. Soit celle-là est un en deçà de celle-ci,
2. Soit la psychologie clinique est un accomplissement de la démarche
freudienne dans de nouvelles pratiques,
3. Soit elle est un élargissement de cette démarche jusqu'à aboutir à
une forme de récupération psych%gisante, telle que Lacan a pu la
dénoncer », A. Bérubé2.
L'ambiguïté est encore plus grande chez le créateur de la
psychologie clinique comme discipline en France. Pour citer à nouveau C.M.
Prévost: « Lagache n'eut de cesse de montrer que /a psychanalyse était une des conduites et que la conduite du psychanalyste consistait pour
l'essentiel, àfaire, dans des conditions très particulières de "laboratoire ': la
synthèse interprétative des bribes de conduites fournies par son patient. fi
restait donc à comparer la conduite du psychanalyste avec celle du
psychologue clinicien. Celle-ci étant résumable par trois verbes (conseiller,
guérir, éduquer) et par cinq ou huit techniques, on voit que le psychanalyste
est un psychologue clinicien (Freud s'est toujours admis comme psychologue
et il serait absurde de lui refuser la qualité de clinicien !) qui se borne à
guérir (en dénouant les conflits - internes) et à utiliser une seule technique
(l'investigation psychanalytique) sur cinq ou huit, mais il / 'utilise à fond »3.
De la même manière, le psychologue clinicien doit évaluer une situation à
différents niveaux et dans des registres différents, à l'articu]ation entre réalité
externe et réalité interne. Différencié de l'assistant social et du psychanalyste,
il est à suivre E. Séchaud : « (..) un auxiliaire du moi, dans une position plus
psychothérapeutique que psychanalytique »4.Ses propos s'inscrivent dans un
courant, d'aucuns évoqueraient une Ecole, pour lequel «la psychologie
clinique, dans ses fondements théoriques, apparaît comme une application
des concepts de la psychanalyse»\ une psychanalyse non lacanienne,
I
C.M. Prévost, La psychologie clinique) PUP, Que sais-je, 1988, p. 5.
2
A. Bérubé, Psychologues et psychologies, 82, 1988, p. 6.
3 Opus cité, p. 73.
.. Opus cité, p. 13.
;
Opus cité, p.S.
24s'entend. La cohérence perceptible n'est pas exempt de limites: ainsi
J'éclectisme n'est perçu que comme l'effet d'une superficialité du savoir et
d'une méconnaissance épistémologique, ainsi la différenciation entre une
problématique perverse et une problématique oedipienne dans le « transfert
enseignant» laisse dubitatif au plan de sa pertinence quant à l'évitement de la
logique du même, ainsi le rapport au médecin (psychiatre) est éludé et ne
transparaît que dans l'évocation historisante à D. Lagache: « Ce qui fait du
psychologue un auxiliaire du médecin »1,ainsi la fonction institutionnelle de
celui-ci est-elle réduite à une fonction technique. Comment dès lors répondre
à « l'exigence interne d'une unité des méthodes aux variations de la
clinique »2?
3) De la scientificité de la psychologie.
La psychologie est depuis ses origines confrontée à une interrogation
sur Je problème de la scientificité. L'histoire de la psychologie, non
hagiographique, serait là d'une grande utilité pour en tracer les enjeux. Ainsi
peut-on renvoyer à l'article d'A. Brun mettant en exergue en quoi le travail
d'A. Binet a été à Ja source d'illusions (celle du mesurable, celle du rôJe des
statistiques et le principe de croyance nominaliste) utiles à la psychologie. Si,
à la recherche clinique, certaines propositions ont pu trouver réponse, ce ntest
pas sans présupposer une résolution au moins partielle de la question. La
psychologie s'est vue très tôt renvoyée à l'impossibilité d'une démarche
scientifique et à l'absence de son objet L'insuffisance des termes de
conscience, d'états d'âme, d'expression corporeIle, d'homme est mise en avant
par Husserl dans sa reformulation de ces notions. Freud accentue cette
perspective par la mise en évidence que la structure psychique spécifique,
soit l'inconscient, ne se livre que dans la méconnaissance. Sa conception
trouble le sujet dont il est question en tant qu'il stévanouit. Ainsi l'objectivité
en psychologie devient de plus en plus problématique. La notion
d'intersubjectivité autant problématique dans la mesure où, à
l'exemple de l'entretien, ce qui se constitue n'est nulle part ailleurs que dans
les conditions même de leur échange commun. L'exploration porte sur le
rapport du type d'objectivité avec l'intersubjectivité ouvert dans l'entretien:
ce rapport entremêle des temporalités multiples et des espaces divers en un
même espace-temps original.
oJ. Florence ( 1970) situe en ce point de l'entre-deux, de
l'intermédiaire de tout rapport interhumain le lieu de travail de la
psychologie. La psychologie à ne pouvoir affirmer sa scientificité
risque de se voir renvoyer à n'être qu'idéologie, ce que
I Opus cité, p. 9.
2
A. Brun, L'enseignement et la praxis, Pratiques psychologiques, 1999, 1, p. 141. Voir aussi E.
Schmid Kitsikis, opus cité, pp. 26-30.
25confirmerait l'hétérogénéité de son « objet ». Celle-ci convoque de
fait des études régionales. Une critique historique et/ou
épistémologique devrait, en ce point, être sollicitée: devrait-e11e
se centrer sur le processus de formation des problématiques d'un
point de vue diachronique (ordre de succession d'une structure
conceptuelle à un autre) et synchronique (mode de combinaison
propre à te] système conceptuel) ou bien à partir de l'analyse des
énoncés et formations discursives.
CJ Cette dernière option est celJe que M. Foucault (1961, 1990)
développe à propos de « l'homme psychologique», non en son
identité, mais dans son écart, dans sa dispersion. Cette loi de
dispersion des objets est le référentiel auquel s'ajoutent trois
critères:
. le type d'énonciation ou style,
. une syntaxe distincte,
. le réseau théorique (architecture conceptuelle),
ainsi que le système de choix réalisant les possibilités stratégiques
de tel ou tel discours. Le savoir consiste en l'ensemble de ces éléments: les
objets ou référentiel, les types de formulation, les concepts et les choix
théoriques. II est question de l'analyse des formations discursives, d'un
parcours d'un champ de déterminations historiques, rendant compte des
discours dans leur apparition, dans leur effacement, leur rémanence.
L'approche archéologique vient alors renforcer J'approche épistémologique
qui, ene, porte sur la cohérence conceptuel1e ou la généalogie. Le statut de la
parole a montré les explorations théoriques possibles à partir d'études
régionales, de même que ceux de la conduite, de la cognition et du
comportement. La problématique du corps en psychologie, pensons ici à D.
Anzieu, instaure une fondamentale inhérente à sa constitution.
Notons enfin la prise idéologique de toute praxis, au sens où la psychologie
reste une praxis sociale solidaire des transformations sociales. Une autre
dimension signe l'aporie que soulève la rationalité scientifique et risque de
conduire à penser que le désir de scientificité se réduit à un désir de
reconnaissance.
a) Un malaise dans la théorisation.
La psychologie clinique a tenté d'éviter de se trouver piégée par ce
questionnement, en se soutenant de la psychanalyse. Comme cette dernière,
elle a été attentive à maintenir )'irréductibj]jté de J'incidence subjective,
26neutralisée par le discours scientifique. Certes l'activité de modélisation est
inhérente à toute activité de pensée. Mais l'hétérogénéité des modèles
théoriques en psychologie clinique peut laisser à penser l'insuffisance
théorique de ce champ, à moins qu'on ne soutienne la suffisance de la
clinique en soi, en raison même de la diversité des modes de souffrance
psychique, chacune étant singulière. Pour autant cette dernière position,
traduisant le malaise dans la théorisation (J. Gagey, 1988) tente de faire
l'impasse de l'impérieuse nécessité d'un cadre théorique préalable à la
situation clinique. La psychanalyse est le référentiel princeps, donnant un
ensembJe conceptuel et un mode de raisonnement, dont l'extension dans des
situations hors-cures demeure problématique. Ceci donne la mesure des
migrations de concepts d'un champ dans un autre, et les problèmes y
afférents. Le clinicien n'a pas été sans chercher d'autres modélisations sans y
trouver une cohérence; et, il ne peut pas plus se fondre dans une
anthropologie générale. Il se trouve pris, comme y insiste J. Gagey, dans
l'entre-deux d'une modélisation locale rigoureuse, insuffisante à cerner sa
praxis, et une globale à jamais inaccessible. En ce sens, O.
Bourguignon et M. Bydlowski, définissant l'objet de la recherche clinique
comme l'étude des processus psychiques, apportent des précisions: « L'étude
d'objets psychopathologiques complexes impose des théories et des
méthodologies diversifiées. La recherche clinique tourne le dos à tout
terrorisme intellectuel. Le dogmatisme théorique et la monomanie technique
sont généralement l'expression d'attitudes défensives qui se dévoilent dans
les exclusions qu'elles prononcent. Ils ne sont d'ailleurs pas conformes à
l'éthique du chercheur qui, par définition, est curieux et cultive un esprit
subversif à l'égard du savoir établi. (...) Le chercheur clinicien prend alors
activement le risque d'affronter une réalité qui peut lui résister. Il s'oppose
en cela au chercheur spéculatif qui tire une jouissance auto-érotique du
commerce avec les idées ou les concepts sans avoir besoin de les éprouver
Cependantdans la réalité et au clinicien qui laisse la clinique venir à lui >>'.
le chercheur clinicien n'affronte pas la réalité en tant que telle, il la construit
en même temps qu'il la maîtrise et la manipule; en cela, il s'oppose au
clinicien en prise avec le réel, confronté avec la violence de la pathologie et
de la souffrance qu'il doit d'abord apprivoiser avant de la traiter. Et l'éthique
du chercheur peut s'opposer à la déontologie du praticien. Le théoricien n'en
est pas moins nécessaire pour ouvrir le champ de pensée, mais il se doit
d'éviter la mise en œuvre de lourdes méthodologies pour des conclusions peu
pertinentes au plan de la clinique ou par trop évidentes. Plutôt que des
attitudes partisanes, la conjonction de ces positions interrogerait au mieux la
réalité des praxis des cliniciens dans la pertinence de leurs réponses cliniques
en regard de la construction de leurs objets.
I O. Bourguignon., M. Bydlowskj, La recherche clinique en psychopathologie. Perspectives
critiques, Paris, PUF, 1995, pp. 3-4.
27b) Psychanalyse et scientificité.
Mais si la psychanalyse demeure un référentiel, la question de sa
scientificité reste contestée (L. Wittgenstein, K.R. Popper, etc.), parfois
)refusée (O. Flournoy, 1989 ; R. Dorey, 991). A. Green oppose volontiers la
désubjectivation de la science à la désobjectivation des psychanalystes, pour
insister sur le fait que la psychanalyse vise un savoir objectif sur la
subjectivité et à travers elle sur la réalité psychique'. Il rappelle l'objet
commun aux scientifiques et aux psychanalystes, à savoir la réalité intérieure.
Mais le psychanalyste, par une structure originale de la connaissance
subjective, soit le transfert (et le contre-transfert) parvient à une objectivation
spécifique de celle-ci, alors que le scientifique ne peut expliquer la
subjectivité. Il montre, à ce titre, les nombreuses impasses que l'on rencontre
sur cette voie. Dans une perspective proche, J. Dôr (1988)2, dans un dialogue
serré avec la Philosophie Anglo-saxonne et l'épistémologie, invoque une
« paradoxalité instauratrice» à propos de la psychanalyse, et rappeIJe que la
« scientificité» de la psychanalyse ne peut se jouer qu'au niveau de la
rencontre clinique. J. GuiUaumin (1989), à son tour, définit les concepts
psychanalytiques, les règles praticiennes et les semi-concepts de la clinique
comme n'étant intelligibles que dans la perspective d'une sorte de
paradoxalité généralisée, mais aussi dans celle d'une saisie négative de ce qui
est désignée. Il parle aussi de connaissance « immergée» pour signifier la
spécificité du travail du sens dans la cure.
c) Psychologie clinique et psychanalyse.
Le rapport de la psychologie clinique à la psychanalyse a fait l'objet
de nombreux travaux: D. Lagache, 1948 ; D. Anzieu, 1979 ; R. Gori, 1982,
1989 ; J. Gagey, 1969, 1975, 1981, 1988 ; J. Guillaumin, 1982 ; M.C.
Bonnet, 1982 ; A. Zenoni, 1993 ; E. Séchaud, 1999 ; etc.J. Ce rapport signale
que la psychanalyse peut être référent théorique, modèle épistémologique,
paradigme d'une situation clinique, caution et exemple d'une pratique
professionnelle autonome par rapport à la médecine. Il montre l'appui
indéniable de la psychanalyse à cette praxis ou ensembles de praxis, mais
celui-ci se diffracte dans la multiplicité des courants et de teurs certitudes.
]Dans son ouvrage, M.J. Sauret, dans une perspective résolument994'"
lacanienne, interroge à nouveau ce rapport. Il inscrit tout d'abord la
psychologie clinique dans le champ des Sciences Humaines spécifiquement
attachées à l'Etre parlant. C'est la dénaturation du fait biologique qui
I
A. Green, 1991, p. 150.
2
1. DOr, L ta-scientificité de la psychanalyse, 2 Tomes, Paris, Editions Universitaires, 1988.
]
Ajoutons le numéro 45-46 de Cliniques Méditerranéennes.
.. M.J. Sauret. C. Alberti. La psychologie clinique. Histoire et discours. De l'intérêt de la
psychanalyse, Toulouse, PU M, 1994.
28constitue le fait humain, induisant la loi négative d'un renoncement à la
jouissance sexuelle sur le mode de la prohibition de l'inceste. Cette
interdiction conduit à des relations d'alliance, de filiation et des liens de
co11atéralité, qui sont à saisir sur un mode symbolique. La deuxième
dimension sur laquelle il porte insistance est la fonction du langage. Il se
propose alors de restaurer la psychologie clinique et la psychanalyse dans un
statut éventuel de « connexions réciproques mais pas forcément
symétriques »'. Le psychologue clinicien n'est pas un psychanalyste, certes
mais la définition du clinicien reste sur l'incertitude d'une
contradiction: « la psychologie supportera-t-elle en son sein un courant
clinique qui ménage une aire sans psychologie parce qu'il est accroché aux
basques du sujet, ce trou dans le savoir (..) ? >/. Mais une telle question n'en
laisse pas moins, dans son accentuation, poindre clairement le rapport
foncièrement paradoxal qu'entretient une telle conception de la psychologie
clinique avec la psychanalyse. J.L. Pédinielli, 19943, spécifiant cette
« dépendance anaclitique» de la psychologie clinique (française) à la
psychanalyse relève trois possibilités d' autonomisation de la discipline. La
première, telle qu'évoquée par M.J. Sauret, opère sur une disjonction entre ce
qui est du registre de )a psychanalyse et ce qui est du registre de la
psychologie. La seconde se réfère au corpus psychanalytique afin
d'interpréter les phénomènes, de les rendre intelligibles sans impliquer de
dépendance théorique (psychopathologie clinique). Il y a exportation de
conceptions des entités pathologiques issues de l'expérience analytique,
constituées dès lors en modèles hypothétiques jugés pertinents et heuristiques
en dehors du cadre du transfert. La troisième possibilité réalise l'abandon de
toute référence à la psychanalyse avec référence faite à d'autres paradigmes
considérés comme validés. Sj c,ette position renvoie à l'idée d'un éclectisme
théorique, elle dénote le principe que la psychanalyse ne peut être le seul
garant théorique, ni l'instance critique de la psychologie, sauf à placer la
psychologie clinique comme une pratique secondaire, sans théorie ni
amarres, surfant à la surface d'une conscience malmenée et conflictuelle, par
méconnaissance du transfert, ne travaillant que les effets de transfert. La
dépendance trop étroite comporte effectivement l'invalidation de toute
pratique, qui ne réponde pas au précepte de 1923 sur la définition de la
psychanalyse (Freud). La question est bien celle que reformule J.L.
Pédinielli: « Or, il n'est pas dit que l'exportation de concepts hors de la
I Opus cité, pp. 165-166.
2 Opus cité, p. 196. 1. Carroy relève le caractère téléologique de l'ouvrage de lM. Sauret et C.
Alberti: « Sous couvert de "lacan;sme ~ nous sommes de fait ramenés à une conception de
l'histoire des sciences proche de celle d'Auguste Comte », Psychologie Clinique, I, 1996, p. 178.
Voir aussi P. Le MaJéfan,Psychologie clinique, 8, 2000, p. 149, O. Douville, Cliniques
Méditerranéennes, 49/50, pp. 329-336.
J J.L. PédinieJJi, Introduction à /0 psychologie clinique, Paris, Nathan, 1994.
~
Anzieu D., Possibilités et limites du recours aux points de vue psychanalytiques par le
psychologue clinicien, Connexions 40, 1983, pp. 31-37.
29psychanalyse soit impossible, ni même que la définition de ce qui est
psychanalytique et de ce qui ne l'est pas soit claire (..) »1.
el) La psychologie clinique comme praxis.
Sans qu'on l'explore plus avant, la même interrogation pourrait se
redupliquer avec le courant du Counselling, avec celui de la systémique, avec
le cognitivisme, avec le comportementalisme. n y a Heu de réfuter
profondément la césure idéologique (stratégie d'immunisation
épistémologique) entre la psychanalyse et la psychologie clinique, entre le
cognitivisme et la psychologie clinique, etc. Le rapport foncièrement
paradoxa) qu'entretient la psychologie cJinique avec ces champs théoriques
tient au fait qu'ils ne sont pas à situer sur le même registre ou niveau logique.
La psychologie clinique est d'abord un ensemble de praxis qui s'informe
d'une multiplicité de champs théoriques, d'une diversité de théories
psychologiques. La notion de psychologie clinique concerne aux Etats Unis
un domaine d'intervention, en France une démarche (prise en compte de la
singularité et de la totalité de la situation), une méthode (étude de cas et
observation non standartisée) et un domaine d'application. Un renversement
de perspective serait peut-être de fait souhaitable pour éviter bien des débats
stériles. En Allemagne, W.J. Schraml propose une vision éclectique: « Par
psychologie clinique, nous entendons l'application au domaine clinique des
résultats et méthodes de toutes les disciplines psychologiques fondamentales
spécifiques. (..) Le domaine clinique englobe toutes les institutions et
consultations dans lesquelles on s'occupe à titre thérapeutique ou
prophylactique de sujets malades, fragiles ou inadaptés. (...) Le terme de
méthode clinique recouvre tout procédé d'observation directe minutieuse
dans l'entretien ou dans des situations expérimentales définies (situations de
test). Nous trouvons qu'il n'est pas heureux de choisir une méthode comme
critère d'une discipline appliquée. (..) De plus, certaines méthodes de
psychothérapies générales sont un élément constituant de la psychologie
clinique, de /a formation du clinicien et de son activité. (00.)D'une part,
certaines méthodes de la psychothérapie constituent un outil indispensable
de la psychologie clinique, d'autre part, la conception dynamique de la
psychanalyse représente une position fondamentale dans une certaine
optique de la psychologie clinique »1.Cette pratique clinique suppose ce qu'i)
nomme le psychodiagnostic, les diverses formes d'entretiens, les traitements
psychiques, la prise en compte de la sociopsychologie et de la
psychosociologie clinique, la réadaptation/réinsertion et )a recherche. Cette
définition recoupe une conception ouverte de la réalité concrète des cliniciens
dans leurs activités, cependant réduite dans ses champs d'application. Il
J
Pédinielli J.L., Introduction à la psychologie clinique, Nathan universjté, Parjs, 1994, p. 27.
2 W.J. Schraml, 1972, Précis de P.U.F., Paris, 1973, pp. 8-13.
30apparaît pertinent de soutenir que le champ de la psychologie clinique n'est
pas réductible à une méthode. Un certain étonnement se fait devant la
restriction portée au domaine d'intervention (institutions de nature
thérapeutique) alors même qu'en France sont décrit une grande diversité de
lieux d'exercicel, sur le fond certes d'une approche plus anthropologique de
la psychologie clinique. Cette conception globale traduit les approches de la clinique selon les définitions plus ou moins restrictives des
auteurs, elle inclut, de fait, les activités concrètes, les techniques et les
connaissances. On se rapprochera de la définition de J.L. Pédinielli, «la
psychologie clinique doit être considérée d'une part comme une activité
pratique et, d'autre part, comme un ensemble de théories, de méthodes. (..)
La psychologie clinique peut donc être définie comme la sous-discipline de la qui a pour objet l'étude, l'évaluation, l'aide et le traitement de la
souffrance psychique quelle que soit son origine (.,J. Elle se fonde sur des
méthodes cliniques parmi lesquelles l'étude de cas, l'observation des
comportements et l'analyse des discours, sans recours à l'expérimentation
(reproduction contrôlée des comportements). (..) il ne saurait y avoir
d'usage exclusif de l'observation mais un recours à différentes techniques
complémentaires. »2.Le rapport à la psychopathologie est l'objet là encore de
discussion; trois positions sont sou1ignées. La première tend à réduire la
psychopathologie à une spécialité médicale et considère que la psychologie
clinique peut s'y intéresser. C'est une position que l'on retrouve chez W.J.
Schram]: « La psychopathologie (...) n'entre pas dans le domaine de la
psychologie clinique bien que le psychologue clinicien, si son travail de
diagnostic veut être efficace, doive posséder certaines connaissances
psychopathologiques. »3.La seconde renvoie la psychologie clinique vers des
situations de souffrance moins sévère (D. Lagache, J. Favez-Boutonnier),
donnant lieu à ce que J.L. Pédiniel1i appelle une psychopathologie des
troubles mineurs. La troisième disjoint la psyçhopathologie, comme domaine,
de la psychologie clinique, comme démarche. Si un écart se doit d'être
maintenu, il n'en demeure pas moins qu' « une grande part de la psychologie
clinique est composée par une psychopathologie formulée en termes
psychologiques et répondant à des objets cliniques, une grande partie de la
psychopathologie peut être considérée comme de la psychologie clinique »'1.
Un pan majeur de la psychologie clinique est une psychopathologie, au
double sens d'une pathologie du psychologique et d'une psychologie du
pathologique, dont l'inspiration est fréquemment psychanalytique.
I Les travaux de R. Samacher, le document réalisé par l' ANREP, les articles parus dans le
Bulletin de psychologie, dans Psychologie Clinique, dans Pratiques psychologiques en font état.
2 PédinielIi J.L., opus cité, p. 19-20.
J opus cité, p. 11. VoiT aussi R. Perron, La pratique de la psychologie clinique, Paris, Dunod,
J997. V. CapdevielJe, C. Doucet, Psychologie clinique et psychopathologie, Paris, A. Colin,
1999.
4
PédinielJi J.L., opus cité. p. 25.
31e) Lafonction paradigmatique de la psychanalyse.
Ce rapport problématique tient à la place de paradigme qu'occupe la
psychanalyse au sens de T.S. Kühn: «Les découvertes scientifiques
universellement reconnues qui, pour un temps, fournissent à une
communauté de chercheurs des problèmes types et des solutions »'. «D'une
part, il représente tout l'ensemble de croyances, de valeurs reconnues et de
techniques qui sont communes aux membres d'un groupe donné. D'autre
part, il dénote un élément isolé de cet ensemble: les solutions concrètes
d'énigmes qui, employées comme modèles ou exemples, peuvent remplacer
les règles explicites en tant que bases de solutions pour les énigmes qui
subsistent dans la science normale »2.La psychanalyse a occupé (et occupe)
une fonction paradigmatique, ou pour reprendre l'expression de T.S. KUhn,
elle est une matrice disciplinaire. Pour autant il y a confusion entre le registre
de la profession, celui de la référence théorique et celui de la certification
identitaire. Certes la psychanalyse intègre les trois dimensions, là où la
psychologie clinique ne le peut intrinsèquement aucunement. De fait, le
psychologue a parfois difficulté à poser question à la clinique: « Je suis tout
à fait pour le référent psychanalytique, mais je trouve que la clinique n'est
pas repensée de façon originale dans les lieux où le psychologue clinicien
travaille, là où il aura à donner sens, à ce qu'il entend, à ce qui s JIpasse ».
O. Avron3. Plus souvent, il a été question de se fondre dans l'identité de
psychanalyste en dissymétrie avec celle, désormais niée, de psychologue
clinicien. Or O. Bourguignon relève ce problème: «On s'aperçoit que le
métier de psychologue clinicien tel qu'i! est réellement exercé n'a jamais été
pensé, qu'il est le plus souvent assimilé à la seule rencontre
psychologue/sujet, souvent abusivement calqué sur le modèle analytique ».4
Pour autant nombre de psychanalystes sont des psychologues cliniciens
travaillant aussi en utilisant diverses médiations; ils entretiennent un rapport
plus ambivalent au logos psychanalytique: « Plus proches que leurs aînés de
la misère sociale à laquelle ils se confrontent sur le terrain, les jeunes sont
aussi plus pragmatiques, plus directs, plus humanistes, plus sensibles à
toutes les formes d'exclusion, plus exigeants dans leurs choix éthiques.
Orientés par les études vers la psychologie clinique, ils ont fait le deuil d'une
époque révolue où la figure du maître incarnait encore les idéaux d'un
freudisme subversif et élitiste. (..) Moins théoriciens et plus cliniciens, ils
manifestent une ouverture plus grande à toutes les formes de psychothérapie,
alors même qu'ils adoptent la psychanalyse comme modèle de référence sans
pour autant se soumettre à l'autorité d'une école. (...) D'où le risque d'un
éclectisme qui peut conduire, (..), à un affadissement de la rigueur
I T.S. KUhn,Les révolutionsscientifiques,Champs,Flammarion,p. 11.
2 Opus cité, p. 238.
JO. AVTon, Psychologues et psychologies, 82, 1988, p. 23.
JO. Bourguignon, Préface, in C. Navelet, B. Guérin-Camelle, opus cité, p. 5.
32théorique », E. RoudinescoJ. Beaucoup demeurent dans une position
paradoxale entre psychanalyse et clinique. Cet impossible à penser tient aussi
à la logique du monde universitaire dont l'objet, centré sur une recherche
attachée à référence théorique scolastique, supporte mal une plurivalence
théorique, une transversalité ou une régionalité des approches, vite taxées
d'éclectisme en un sens péjoratif. Or s'il y a lieu de trouver une prudence
épistémologique face à ce risque, l'unicité d'un modèle, sa paradigmatisation,
servant d'idéal à une clinique psychologique, tombe à côté de la réalité des
terrains d'exercice et des pratiques concrètes. Elle place en marginalité la
grande majorité des cliniciens ou une grande part de leurs fonctions. Il y
aurait lieu, en ce point, de trouver une démarche heuristique qui puisse
reconnaître ce qu'il peut y avoir de créatif dans les dispositifs mis en place
par les cliniciens, ce qu'il peut y avoir de contraintes dans la réalité du
métier, ce qu'il peut y avoir de dérives dans l'usure ou le confort d'une
pratique quotidienne. Ne pas reconnaître ces dimensions désavoue la
profession de psychologue clinicien. Comme l'avance P. Le Maléfan2 : « La
formation au métier de psychologue praticien ne peut donc se passer dans un
rapport direct avec la psychanalyse. Une autre articulation se dégage alors,
les places permutent », faisant référence aux travaux de D. Fua3.
4) Le désaveu des fonctions de psychologue clinicien.
Ainsi nombre de collègues se sont enfermés dans une tour d'ivoire
en place de psychothérapeutes psychanalystes, évitant, subjectivement, la
misère de leur statut de psychologue. Le psychologue se situe dans un
évitement des réalités institutionnelles: « Souvent ignorant du dispositif
administratif et juridique, il érigera en vertu professionnelle la
méconnaissance la plus totale des réalités institutionnel/es et de leur
déterminisme, confondant avec des dispositions" techniques" ce qui n'est
que l'effet de sa propre limite, et de son manque d'expérience », R. Clément.
aJ La psychanalyse comme fétiche.
Cet évitement opère fréquemment par une fétichisation de la
psychanalyse: « Mais cette liberté fondamentale du psychologue a, comme
revers intrinsèque, une débilité identificatoire qui fait que trop souvent, du
fait de la situation actuelle de la profession, de l'éclectisme des formations et
,
Opus cité, p. 194. Citons encore: « Pour autant nombre de psychanalystes sont des
psychologues cliniciens travaillant aussi en institution et utilisant diverses médiations et
entretiennent un rapport plus ambivalent au logos psychanalytique », ibidem.
2
P. Le Maléfan, opus cité, p. 153.
J D. Fua, Le métier de psychologue clinicien, Paris, Nathan, 1997.
.J R. Clément, 1985,De laprise en comptede /a réalité institutionnelleà /aprise en chargede la
réalité psychique, Bulletin de psychologie, 370, XXXVIII, 8-11, mars/juin 1985, p. 384.
33de l'insuffisante initiation à l'épistémologie, le recours fondamental à la
psychanalyse va aboutir, par une sorte de passe-passe sémantique, à la
confusion aberrante de la psychanalyse comme théorie avec la psychanalyse
comme technique de la cure, entraînant par là une inextricable fétichisation
de la psychanalyse, dont les effets pervers viennent lourdement grever nos
pratiques dans les institutions. », R. Clément'. Or, de manière sous-jacente,
s'active la question du pouvoir, ou plus exactement de son absence, exercée
par Je psychologue. F Dolto2 a précisé cette dimension: « Le psychologue
peut assumer des positions de pouvoir. Il se confronte à la réalité
institutionnelle dans laque/le i! se meut et assume un pouvoir dès qu'i! doit
prendre des décisions, donner des conseils, participer au projet
institutionnel. Il se réfère à des modèles incluant la rencontre avec /e social,
/e médical, / 'éducatif, le psychique, articulant différents niveaux
d'intervention dans un système institutionnel qui s'offre comme un montage
juridique, administratif et technique. // établit des liens en suscitant des
réunions avec les différents partenaires: son écoute peut aider à différencier
et à reconnaître la spécificité et la complémentarité des interventions. )J.
C'est le maintien d'une position éthique et déontologique qui prévaut.
Fonctionnaire de la catégorie A, ayant en principe action de décision et de
responsabilité, le psychologue se voit dénier toute responsabilité
institutionnelle. Référé par son niveau de recrutement à une fonction de
conception et de direction il est Je pJus souvent utilisé dans des fonctions
d'application, put-il se donner l'illusion d'une autonomie dans un rôle de
psychothérapeute/psychanalyste. « Il n'est pas moins accepté, (...), que les
psychologues occupent une place dérisoire dans l'établissement où ils sont
appelés à exercer. » S.R. Raymond, J.F. DefivesJ. Dans leur ouvrage, C.
Navelet et B. Guérin-Camelle mettent en forme ce que nombre de cliniciens
formulent depuis fort longtemps: « (...) un constat: celui que l'intervention
psychologique s'effectue très souvent dans des conditions indignes de /0
fonction et des missions des psychologues, donc au détriment des personnes
qui les consultent ».., certes cette situation n'est pas sans lien avec les
établissements dans lesquels ils sont amenés à exercer, dans lesquels ils sont
«l'un des maillons les plus exposés de la chaîne professionnelle des de soins ». Les psychologues n'en ont pas moins contribué à
la persévération de cette situation: « On peut déplorer que les psychologues
aient alimenté ces représentations (gourou tout puissant ou pantin fantoche)
en ne sachant pas s'organiser professionnellement, et en n 'honorant pas
toujours, par un comportement professionnel et collégial adéquat, leur
I Opus cité, p. 387.
2
F. Dolto, in Les psychologues entre la tentation analytique et la prise de pouvoir institutionnel.
Paris, Cahiers de l'ANREP, pp.45-70.)
S.G. Raymond,J.F. Defives,Notes relativesà la question des stages pour les psychologues
hospitaliers en/ormation, Bulletin de psychologie, 358, XXXVI, novembre/décembre 1982, 1-4,
p. 134.
-I Opus cité, p. 8.
34titre »1. En prise fréquemment avec des situations conflictuelles avec les
hiérarchies et avec les médecins, souvent isolés, pris dans des confusions de
rôle et de fonction, alternant entre des attitudes de soumission équivoque et
de revendication de partage du pouvoir, subissant des abus de pouvoir,
dérivant au plan de la clinique ou de l'éthique en raison de positions
institutionnelles difficiles, les psychologues n'ont pas toujours la possibHité
de déterminer les modalités de leur intervention: « Cette prérogative inscrite
dans leur statut se heurte, dans la réalité, aux hiérarchies croisées de
['administration et de la médecine, mais aussi aux obligations légales qui
leur sont faites par leurs liens contractuels >/.
b) Péril en la demeure.
L'intervention psychologique s'avère périlleuse pour le praticien,
dès Jors en souffrance: mises en examen et procès, chantages et menaces,
licenciements et démissions catastrophiques, dépression et passage à l'acte.
L'isolement est souvent grand en ce cas: les collègues se détournent
aisément, l'environnement reste sceptique quant à l'implication du praticien.
On retrouve les situations de harcèlement moral décrite par Hirigoyen3. En
panne pour définir leurs missions, pour imposer leurs responsabilités
professionnelles, les psychologues paraissent en grande désespérance: «(..)
les psychologues n'ont pas le pouvoir de modifier grand chose dans le
fonctionnement des établissements, ni celui de s'opposer efficacement aux
passages à l'acte des hiérarchies, des médecins et de leurs propres collègues
vis-à-vis des patients. (...) leur vulnérabilité est totale »". L'insécurité
engendrée est source de passage à l'acte, de même que la modification
autoritaire par les hiérarchies de leurs missions fragilise singulièrement les
professionnels: « Le mépris manifeste qui double cette peur latente et
marque ces manœuvres est souvent intériorisé par les psychologues eux-
mêmes qui ne peuvent plus que transporter (..) ces rapports de force sur le
plan de la sécurité de l'emploi, quand les directions ne s'en chargent pas
elles-mêmes par le chantage au licenciement. Or le problème est que
justement leurs consultants attendent des psychologues de pouvoir leur faire
confiance: c'est lefondement même de la rencontre avec un psychologue. La
régularité avec laquelle ce socle est attaqué, que ce soit par les directions,
les médecins ou les psychologues eux-mêmes, oblige à se demander si le
statut, tel qu'il a été promulgué, est seulement réaliste »5.
Constat, somme toute réaliste, pour qui a beaucoup voyagé! Et de
I opus cité, p. 8.
2 Opus cité, p. 9.
~ M.F. Hirigoyen. Le harcèlement moral. La violence perverse au quotidien, Paris, Syros, 1988.
4 Opus cité. p. 64.
5 Opus cité, pp. 69-70.
35fait, la résolution du problème est d'ordre structurel. Les évolutions du statut,
certes notables, sont demeurées trop timorées. « Ayant affaire au psychisme
des individus et aux pratiques sociales qui relient les personnes les unes aux
autres, les psychologues se trouvent confrontés à une responsabilité d'autant
plus importante qu'elle est le plus souvent déniée dans la réalité de l'exercice
professionnel. (...J l'on demande aux psychologues de ne surtout pas faire le
travail que l'on prétend attendre d'eux. (...J Il est temps que les
organisations de psychologues, qu'ils soient praticiens, enseignants,
chercheurs, repensent les formations et fassent œuvre de propositions aux
pouvoirs publics »'. Au-delà, c'est bien une définition statutaire et une
véritable autonomie qui est en jeu. Pour ne prendre qu'un exemple, les
psychologues parfois nombreux sur des sites hospitaliers psychiatriques
demeurent inexistants au plan des instances organisationnelles. Si le principe
des Collèges, largement évoqué actuellement est d'intérêt, J'existence des
psychologues ne sera effective que le jour où existera une instance
équivalente à la Commission médicale d'établissement ou à Ja commission de
soins infirmiers, que le jour où un service de psychologie au niveau de
l'hôpital permettra une vue d'ensemble des missions des psychologues et une
régulation des liens entre les catégories professionnelles.
c) Les centres de psychologie?
Dans ce sens, la proposition de S. Blondeau" V. Machavoine et J.
Maillard2 en faveur de centres de psychologie clinique doit retenir l'attention.
Parmi les argumentsavancéscertains sont pragmatiques: « ('..J au regard de
ce qui existe et des projets concernant la clinique, l'institutionnalisationne
peut être plus nuisible qu'un statu-quo fait d'isolement et de morcellement
avec ce que cela suscite de déperdition d'énergie, de pragmatisme et de
soumission »\ l'enjeu d'un tel centre, comme cela sera précisé en 1999, est
celui d'une transversalité dans J'autonomie: « il nous faut nous dégager,
autant que faire se peut, des valeurs et représentations instituantes des
Organisations où exercent les psychologues pour participer aux œuvres de la
Santé, du Social, du Scolaire, de la Justice, etc. »"1. Il s'agit ainsi d'échapper à
une emprise institutionnelle: «Le psychologue n'a actuellementpas d'autre
avenir que de "faire carrière "dans son secteur d'embauche (santé, secteur
socio-éducatif, éducation surveillée ...), sauf à prendre des portes de sorties
(libéral, enseignement) ou des solutions mixtes (un peu d'institution, un peu
de libéra/). », d'autres arguments, souvent, sont identitaires: « L'opération
I Opus cité, pp. 168-170.
2 S. Blondeau,V. Machavoine,J. Maillard,Pourdes centresdepsychologieclinique,Bulletinde
psychologie, 358, XXXVI, 1-4, novembre/décembre 1982, pp. 17-25.
3 Opus cité, p. 19.
..
S. Blondeau, La consultation organisationnelle interne, Psychologues et psychologies, 146,
février] 999, p. 5.
36consisterait finalement en une transformation grammaticale: il fait usage
d'appellation telle que "psychologue de la santé" ou "psychologue de
l'enfance inadaptée '~La préposition exprimant une relation de dépendance.
Le maximum (..) l'état de fusion entre le clinicien et son secteur
("psychologue scolaire ': "psychologue hospitalier j(..). Un regroupement
dans des centres ferait alors qu'il y ait des psychologues dans la santé, dans
l'enfance inadaptée, dans l'éducation surveillée, dans l'éducation publique,
chacun ayant alors la possibilité d'intervenir dans différents secteurs )/.
D'autres arguments cliniques sont avancés, mais un point retiendra tout
particulièrement notre attention: « En d'autres termes, il serait nécessaire
d'œuvrer à l'intégration de différentes catégories de travailleurs dont la
seule raison d'être tient à une certaine histoire désordonnée de la
distribution sociale de rôles exprimant des intérêts particuliers (ceux de
secteurs publics ou du pouvoir médical par exemple) et de leur reconnaitre la
qualité de cliniciens à part entière. Ainsi, ne pas reconnaître que le
psychomotricien ou que le psychologue scolaire de même que le conseiller
conjugal ne sont pas avant tout des cliniciens, c'est faire à lafois une entorse
à la logique des faits et c'est permettre qu'on continue à sous-payer des
professions dont les conditions d'exercice sont finalement les mêmes que
ceux des psychologues cliniciens. Cette revendication aurait à être légitimée
par une exigence de formation initiale unique d'un niveau identique à celui
d'un DESS du psychologue clinicien. »2. Enfin les auteurs posent la question
de la direction: « Le clinicien élu au poste de directeur aurait alors à mettre
fin à ses activités le temps d'un mandat clairement limité (..). »3. Ces
propositions soulignent d'un côté le possible d'un exercice de responsabilité
pour un psychologue, de l'autre une simplication de ces statuts divers de la
clinique. Certes le psychologue a tenu « le rôle de lubrifiant institutionnel»
(P. Wiener), justifié par un ensemble de théories de J'entre-deux, masquant
idéologiquement la fragilité statutaire et identitaire du clinicien. Pourra-t-on
assister, en regard de J'évolution actuelle, à l'accès des psychologues à des
responsabilités institutionnelles? : « Est-ce le signe que le rôle du
psychologue" institutionnel" est encore en pleine évolution, sans doute vers
la prise de responsabilités institutionnelles plus grandes? », P. Wiener 5.
d) Désappropriation et décompétentialisation.
Actuel1ement, malgré l'avancée au plan législatif, l'exercice et les
pratiques psychologiques demeurent non spécifiques. Le psychologue reste
I opus cité, p. 20.
2
opus cité, p. 24.
J opus cité, p. 23.
4 P. Wiener, La place du psychologue dans l'équipe psychiatrique, Bulletin de psychologie, 423,
XLIX, janvier/avril 1996, 4-8, p. 192.
5
Ibidem.
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