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Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs

De
412 pages
L'ouvrage que publie Alfred Binet en 1894 est, en même temps qu'une analyse approfondie d'individualités psychologiques remarquables, une importante contribution à la psychologie de l'expertise en calcul et aux échecs à laquelle les chercheurs se réfèrent encore actuellement. On trouve dans la première partie du livre la description de deux des plus grands calculateurs mentaux de l'époque, Jacques Inaudi et Périclès Diamandi. Dans la seconde partie, Binet nous communique le résultat d'une enquête dans le monde des joueurs d'échecs afin de savoir quels sont les procédés qu'emploient ceux qui jouent à l'aveugle.
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Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs
(1894)

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Du même auteur Psychologie de la mémoire (Œuvres choisies I), 2003. & Th. SIMON, Le premier test d'intelligence (1905), 2004. L'étude expérimentale de l'intelligence (1903),2004. & Th. SIMON, Le développement de l'intelligence (1908), 2004 La graphologie: Les révélations de l'écriture (1906), 2004.

A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET,

Dernières parutions Pierre JANET, Conférences à la Salpêtrière (1892), 2003. Pierre JANET, Leçons au Collège de France (1895-1934), 2004. Pierre JANET, La psychanalyse de Freud (1913), 2004. Pierre JANET, Contribution à l'étude des accidents mentaux (1893),2004. Théodule RIBOT, La psychologie anglaise contemporaine (1870), 2002. Théodule RIBOT, La psychologie allemande contemporaine (1879),2003. Serge NICOLAS, La psychologie de W. Wundt (1832-1920),2003. L.F. LELUT, La phrénologie: son histoire, son système (1858),2003. Alexandre BERTRAND, Du magnétisme animal en France (1826), 2004. H. BERNHEIM, De la suggestion dans l'état hypnotique (1884), 2004. J. DELEUZE, Histoire critique du magnétisme animal (1813,2 vol.), 2004 Auguste A. LIEBEAULT, Du sommeil et des états analogues (1866), 2004 Serge NICOLAS, L'hypnose: Charcot face à Bernheim, 2004. Abbé FARIA, De la cause du sommeil lucide (1819), 2004. Pierre FLOURENS, Examen de la phrénologie (1842), 2004. Paul BROCA, Ecrits sur l'aphasie (1861-1869), 2004. F.J. GALL, Sur les fonctions du cerveau (Vol. 1, 1822),2004.

Alfred BINET

Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs
(1894)

Avec une introduction de

Christophe Bouriau et Serge Nicolas
Suivie d'un commentaire du grand maitre international
aUJ"eu d'échecs

Éric Prié

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-7537-3 E~:9782747575379

PRÉFACE À L'OUVRAGE D'ALFRED BINET: PSYCHOLOGIE DES GRANDS CALCULATEURS ET JOUEURS D'ÉCHECS

PRÉSENTATION

DE L'OUVRAGE

Alfred BinetI (1857-1911) passe en général pour l'homme des tests d'intelligence, comme s'il n'avait guère fourni d'autres travaux ou, tout au moins, comme si c'était là sa contribution essentielle à la psychologie. Or l'œuvre de ce psychologue est remarquable sur bon nombre de sujets, et en particulier à propos de celui traité dans le cours de cet ouvrage: la mémoire2. Après avoir été admis par Henry Beaunis (1830-1921) au laboratoire de psychologie physiologique à la Sorbonne en 1891, Binet commence dès l'année suivante ses investigations sur les diverses formes de mémoires, avec l'idée directrice que ces recherches pourraient être de quelque utilité pour la pédagogie. Conscient du fait que la mémoire est une des fonctions psychologiques supérieures qui se prêtent le mieux à l'expérimentation, il va aborder dans des conditions que nous spécifierons dans la suite, l'étude des experts en calcul mental et au jeu d'échecs. C'est dans ce contexte qu'il avait déjà écrit, avant l'ouvrage que nous proposons à la lecture ici, une série d'articles sur les mémoires professionnelles qui ont été reproduits très récemment3.

1

2 Cf. Binet, A. (2003). Psychologie 3 Ibid., pp. 45-108.

Pour une biographie: Wolf, T.H. (1973). Alfred Binet. Chicago: Chicago University Press.
de la mémoire (Œuvres Choisies I). Paris: L'Harmattan.

Depuis quelques années, on constate dans la littérature scientifique un regain d'intérêt pour l'étude des mémoires supérieures4. Dans tous ces travaux, les recherches du psycho logue français tiennent une place importante. Pour Binet, il n'existe que des mémoires partielles, spéciales, locales, dont chacune a son domaine propre, et qui possèdent une indépendance telle, que l'une de ces mémoires peut s'affaiblir, disparaître, ou au contraire se développer à l'excès, sans que les autres présentent nécessairement une modification correspondante. Si Binet n'a pas utilisé les données de la pathologie pour démontrer l'existence de ces mémoires partielles, influencé par les écrits du philosophe français Hippolyte Taines (1828-1893), il choisit l'étude de sujets présentant un développement hypertrophié de l'une d'entre elles. Il a réuni en 1894 les résultats de ses travaux dans l'ouvrage intitulé "Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs". Ce livre traite en fait spécifiquement de l'importance de la mémoire dans le calcul et aux échecs. Comme le titre l'indique, il est divisé en deux parties, consacrées l'une aux grands calculateurs (première partie, chapitres I à XII, pp. 1-204) et l'autre aux joueurs d'échecs qui jouent sans voir (deuxième partie, chapitres I à X, pp. 205-361 ). Les calculateurs mentaux Dans un premier chapitre historique (partie I, chap. I, pp. 1-23), Binet, se basant essentiellement sur le travail du psychologue américain Edward Scripture6 (1864-1945), donne une liste et quelques informations sur différents calculateurs décrits dans la littérature depuis les origines. Après cette courte note introductive, il présente successivement les deux calculateurs mentaux qu'il a pu étudier. En effet, Binet a fait pendant près de deux ans l'étude de deux calculateurs mentaux de profession: Jacques Inaudi et Périclès Diamandi. L'analyse approfondie de la mémoire de ces deux personnages constitue la première étude psychologique des calculateurs prodiges7 (Brown et Deffenbacher, 1975). Le second chapitre expose la personnalité du calculateur Jacques Inaudi (partie I, chap. II, pp. 24-34). Le 8 février 1892, le mathématicien
4

Cf., Wilding, 1., & Valentine, E. (1997). Superior memory. Hove: Psychology Press. 5 Cf. Taine, H. (1870). De l'intelligence (2 vo1.). Paris: Hachette. 6 Scripture, E. (1891). Arithmetical prodigies. American Journal of Psychology, 4, 1-59. 7 Brown, E., & Deffenbacher, K. (1975). Forgotten mnemonists. Journal of the History the Behavioral Sciences, Il, 342-349.

of

VI

Gaston Darboux (1842-1917) présente à une séance de l'Académie des sciences8 un jeune homme de 24 ans, petit et robuste, appelé Jacques Inaudi. Ce personnage était connu à l'époque comme un grand calculateur mental de profession. Né en 1867 à Onorato dans le Piémont (Italie) d'une famille pauvre, Jacques Inaudi commença à calculer vers l'âge de 6 ans, en gardant des moutons. Il ne comptait ni sur ses doigts ni avec des cailloux, mais opérait de tête sur les nombres dont son frère lui avait appris les noms (ce n'est qu'à l'âge de 20 ans qu'il sut lire et écrire). Après une vie mouvementée dans le Sud-Est de la France, il fut découvert par un impresario, M. Thorcey, qui lui fit donner des représentations dans certaines grandes villes dont Paris où il vint s'installer en 18809. Jacques Inaudi était connu pour exécuter mentalement, avec une rapidité surprenante, des opérations arithmétiques portant sur un grand nombre de chiffres. L'Académie, après avoir assisté à quelques-uns des exercices habituels de Jacques Inaudi, nomma une commission afin d'étudier cet étonnant personnage. Dans cette commission siégeaient plusieurs mathématiciens (Darboux, Poincaré, Tisserand) et le neuropsychiatre Jean-Martin Charcot (1825-1893) à qui fut tout spécialement confiée l'étude psychologique de ce calculateur prodige. Dès la première heure, Binet fut convié par Charcot à étudier avec lui un sujet si intéressant. Binet (pp. 24-25) nous écrit qu'il a vu trois fois le jeune calculateur à la Salpêtrière pendant que Charcot10 l'étudiait, puis l'a revu ensuite une quinzaine de fois sur une période de deux années (1892-1893) au laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne où il a bien voulu se rendre pour se soumettre à diverses expériences de mesure de sa mémoire. En conclusion de ce chapitre, Binet écrit: « M Inaudi, envisagé en dehors de ses opérations de calcul, nous apparaît comme un jeune homme intelligent, mais très ignorant, et dépourvu de besoins intellectuels. » (p. 34) Le troisième chapitre présente la manière dont Inaudi réalise ses exercices de calcul mental (partie I, chap. III, pp. 35-39). Force est de
Darboux, G. (1892). Mémoires présentés. Comptes Rendus Hebdomadaires des Séances de l'Académie des Sciences, vol. 114, 8 février, p. 275. 9 Il est à noter qu'à l'âge de Il ans Inaudi fut étudié par le célèbre neurologue Paul Broca (1824-1880) qui écrivit même sur ce cas en 1880 une petite note à caractère anthropologique et psychologique. - Broca, P. (1880). Sur un enfant illettré doué de la faculté de faire mentalement des calculs très compliqués. Bulletins de la Société d'Anthropologie de Paris, 3e série, 3, 244-249.
8

10 Le Rapport de Charcot sur 1. Inaudi parut le 7 juin 1892 dans les Comptes Rendus Hebdomadaires des Séances de l'Académie des Sciences (vol. 114, pp. 1329-1335). VII

constater qu'il opère avec des séries de chiffres des opérations compliquées (additions, soustractions, multiplications, divisions, extractions de racines). Les résultats des premières recherches sur Inaudi furent d'abord publiés le 15 mai 1892 dans la Revue des Deux Mondes]] puis dans les Bulletins du laboratoire de la Sorbonne]2. Les chapitres suivants seront consacrés à la présentation de ces premiers résultats et à l'exposition de nouvelles données et réflexions. Le quatrième chapitre traite spécifiquement de la mémoire des chiffres chez Inaudi (partie I, chap. IV, pp. 40-59). Binet commence en soulignant que «L'observation de M Inaudi apporte un nouveau document à la théorie, aujourd'hui bien connue, des mémoires partielles. » (p. 40). L'étude des calculateurs prodiges nous présente une des mémoires, celle des chiffres, qui a acquis une extension anormale. Les autres mémoires d'Inaudi, en particulier la mémoire verbale, ne présentent rien de bien remarquable, par comparaison à sa mémoire des chiffres qui est près de cent fois supérieure à la moyenne (p. 43). Binet va distinguer dans la mémoire des chiffres d'Inaudi: 1° le nombre maximum de chiffres qu'il peut répéter après une seule audition (pouvoir d'acquisition de la mémoire des chiffres) ; 2° le nombre de chiffres qu'il peut conserver dans sa mémoire, en les apprenant en plusieurs fois (étendue de la mémoire). Son pouvoir d'acquisition (pp. 45-55) après une seule audition d'une série est habituellement de 24 chiffres mais son empan auditif peut s'élever jusqu'à 42 chiffres (p. 49); lorsque l'apprentissage est fractionné en plusieurs séries, Inaudi peut retenir un nombre beaucoup plus considérable de chiffres, jusqu'à 400. L'étendue de sa mémoire (pp. 55-59) est aussi très importante, il peut se souvenir de nombreuses séries de chiffres apprises plusieurs heures auparavant. Le cinquième chapitre parle d'Inaudi comme un calculateur de type auditif (partie I, chap. V, pp. 60-72). Binet souligne qu'il existe plusieurs procédés pour se représenter les chiffres, pour les fixer dans la mémoire et les faire revivre. Les procédés d'Inaudi sont contraires aux opinions courantes (cf. Galton, Taine) dans ce domaine qui privilégiaient
11Binet, A. (1892). Le calculateur Jacques Inaudi. Revue des Deux Mondes,111, 905-924.Article reproduit dans: Binet, A. (2003). Psychologie de la mémoire (Œuvres Choisies I, pp. 47-66). Paris: L'Harmattan. 12 Binet, A., & Henneguy, L. (1893). Observations et expériences sur le calculateur Jacques Inaudi. Bulletin des Travaux du lAboratoire de Psychologie Physiologique,l, 21-37. Binet, A. (1893). Notes complémentaires sur M. Jacques Inaudi. Bulletin des Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique, 1,45-50 (article reproduit en 1893 dans la Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 35, pp. 106-112).

VIII

une explication en termes de mémoire visuelle (procédé de vision intérieure sur un tableau fictif des nombres énoncés). L'étude des procédés d'Inaudi est venue montrer que la vision mentale n'est pas le moyen unique pour calculer de tête; il y a d'autres moyens qui semblent avoir la même efficacité et la même puissance. Inaudi ne voit pas les chiffres mais il les entend! «J'entends les nombres et c'est l'oreille qui les retient,. je les entends raisonner à mon oreille, tels que je les ai prononcés, avec mon propre timbre de voix, et cette audition intérieure persiste chez moi une bonne partie de la journée (...) La vue ne me sert à rien,' je ne vois pas les chiffres,' je dirai même que j'ai beaucoup plus de difficulté à me rappeler les chiffres, les nombres lorsqu'ils me sont communiqués écrits que lorsqu'ils me sont communiqués par la parole. )} (p. 64). Si on l'empêche d'articuler les sons (par exemple en chantant la voyelle i) correspondant aux nombres, Inaudi ne parvient plus ou très difficilement à exécuter les calculs de tête. Ses représentations auditives et auditivo-motrices sont entravées; et il ne peut avoir recours à ses représentations visuelles avec lesquelles il ne travaille quasiment jamais. Inaudi est vraiment un calculateur de type auditifmodèle (p. 71). Dans le sixième chapitre du livre, après avoir étudié chez Inaudi la mémoire des chiffres, Binet examine ses opérations de calcul (partie I, chap. VI, pp. 73-79). À titre de curiosité, l'auteur donne les principaux problèmes de calcul qu'Inaudi a résolus au laboratoire ou dans d'autres circonstances. Pour la soustraction, il opère par tranches de trois chiffres en commençant par la gauche. Pour multiplier, il suit une marche particulière; son procédé consiste à décomposer une multiplication complexe en une série de multiplications plus simples où il altère complètement les données: au lieu de multiplier par 587, il multiplie par 600, puis par 13, et retranche le second produit au premier. Pour diviser ou extraire une racine, la base de ses calculs est la multiplication; mais dans les deux cas c'est par tâtonnements successifs qu'il réalise ce type d'opérations. Gaston Darboux avait déjà noté dans son rapport13 à l'Académie des sciences l'originalité des procédés de calculs utilisés par Inaudi. Le septième chapitre est consacré à l'étude de la rapidité des calculs mentaux exécutés par Inaudi (partie I, chap. VII, pp. 80-109).
13 Darboux, G. (1892). Rapport sur 1. Inaudi. Comptes Rendus Hebdomadaires des Séances de l'Académie des Sciences, 114, 7 juin, 1335-1338. La reproduction de ce rapport se trouve dans l'ouvrage de Binet (1894), pp. 199-204.

IX

Inaudi montre dans ses calculs une grande rapidité (ex. 58 x 15 en 15,36; 388 : 23 en 35,30) mais qui a été exagérée par beaucoup d'auteurs même si le public peut avoir un sentiment d'instantanéité dans les réponses. Les résultats seraient complètement dépourvus de signification, si on ne faisait pas de comparaison avec d'autres personnes. Binet choisit ici des élèves du laboratoire et des calculateurs de profession: quatre caissiers de supermarché expérimentés (p. 91). Pour exécuter de tête des opérations simples, ces calculateurs de profession, qui font usage des images visuelles des chiffres, n'ont pas une rapidité inférieure à celle d'Inaudi pour les opérations simples (les élèves sont beaucoup plus lents) alors qu'ils présentent un empan mnésique normal (7 à 10 chiffres). «Il s'est produit là une dissociation, qui conduit à admettre qu'i! existe deux mémoires de chiffres, bien distinctes et bien indépendantes l'une de l'autre: la mémoire des chiffres proprement dite, et la mémoire des relations de chiffres,' cette dernière seule est la base du calcul. }) (p. 93) Tous les calculateurs ont pu faire sans peine des multiplications de deux chiffres; quelques-uns ont pu faire, avec un certain effort, des multiplications de trois chiffres; aucun n'a pu aller jusqu'à quatre chiffres. «C'est la mémoire qui pose ici les limites,. les sujets ne se rappellent pas, quand l'opération est complexe, les solutions partielles qu'ils obtiennent successivement}) (p. 95) Comment rendre compte de la supériorité d'Inaudi? Binet propose trois explications possibles: 10 l'utilisation de procédés spéciaux pour abréger le calcul; 20 l'extension des tables d'addition et de multiplication; 30 le calcul inconscient avec vérification consciente. Il ne retient aucune de ces hypothèses en particulier et ne souligne que l'existence chez Inaudi d'une force d'attention remarquable (pp. 107-109). Avec le huitième chapitre commence l'étude d'un autre calculateur mental: Diamandi (partie I, chap. VIII, pp. 110-119). Au cours des premiers mois de l'année 1893, Binet eut aussi l'opportunité d'étudier un autre calculateur répondant au nom de Périclès Diamandi. Diamandi est né à Pylaros (îles Ioniennes) en 1868 et appartient à une famille de commerçants en grains. Contrairement à Inaudi il fit des études jusqu'à l'âge de 16 ans avant de s'engager dans la vie active. C'est à ce moment seulement qu'il s'aperçut qu'il avait de bonnes dispositions pour le calcul mental. Ayant lu un jour dans un journal, par hasard, le compterendu d'une séance donnée par Inaudi, il voulut lui aussi devenir calculateur professionnel. Ainsi, en 1891, il abandonne le commerce pour x

donner des représentations dans plusieurs pays européens. Arrivé en France, Périclès Diamandi exprime le désir d'être présenté à l'Académie des sciences 14dans le but de montrer ses aptitudes pour le calcul mental afin qu'on puisse comparer ses performances avec celles d'Inaudi. C'est dans ce contexte que Gaston Darboux encourage Diamandi à aller voir Binet au laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne. Après une conversation qu'eut Binet avec Charcot à ce sujet, ce dernier propose une collaboration dans le but d'étudier la mémoire de Diamandi 15.Celuici se rend au laboratoire pendant une quinzaine de séances, de 3 à 5 heures chacune, étalées sur plusieurs mois. Il ne rencontrera jamais Inaudi, malgré la demande sans cesse renouvelée qu'il formulait dans le but de se mesurer avec son rival16. Diamandi procède tout autrement qu'Inaudi pour ses calculs mentaux: il s'annonce comme un calculateur visuel; c'est sous la forme visuelle qu'il se représente les nombres, c'està-dire que les nombres lui paraissent avec les caractères de sa propre écriture sur un tab leau mental qu'il regarde, et qu'il lit quand on lui demande de répéter des chiffres de mémoire. Par là son histoire se rapproche de celle de la plupart des calculateurs prodiges visuels décrits par Scripture. En accord avec cette prédominance visuelle pour les chiffres, il semble de plus posséder un schème numéral complexe en zigzagl7 (pp. 113-116) et également une audition colorée pour les mots (pp. 117-118).
14

C'est en date du 20 février 1893 que l'Académie confia l'examen de Diamandi à la

commission qui avait été chargée de faire le rapport sur Inaudi (voir Bertrand, J. (1893). Correspondance. Comptes Rendus Hebdomadaires des Séances de l'Académie des Sciences, vol. 116, p. 357). Cette commission semble avoir assisté à quelques expériences mais aucun rapport ne fut publié. Il faut cependant souligner que Diamandi fut étudié par d'autres psychologues au début du XXe siècle, cf. Ioteyko, I., & Kipiani, V. (1908). Étude psychologique sur le calculateur P. Diamandi. Revue Psychologique, 1, 10-28. 15 Une première étude sur Diamandi fut publiée en juin 1893 dans la Revue Philosophique sous la forme d'une courte note par: Charcot, lM., & Binet, A. (1893). Un calculateur de type visuel. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 35, 590-594. - Article reproduit dans: Binet, A. (2003). Psychologie de la mémoire (Œuvres Choisies I, pp. 6772). Paris: L'Harmattan. 16 Binet eut l'opportunité de rencontrer et d'étudier quelques années plus tard (cf. A. Binet

(1909). Les idées modernes sur les enfants. Paris: Rammarion) la sœur de Périclès Diamandi, Uranie, qui possédait une mémoire des chiffres aussi étendue que celle de son frère: cf. aussi Ioteyko, J. (1910). Les calculateurs prodiges. Revue Psychologique, 3, 320335.
17

La plupart des individus se représententla série naturelle des chiffres d'une manière

quelconque, au gré de leur fantaisie; par exemple on se représente les chiffres de 1 à 100 écrits sur une ligne horizontale ou verticale. D'autres personnes ont l'habitude de se représenter la série naturelle des chiffres dans une image visuelle à caractères presque

XI

Le neuvième chapitre aborde l'étude de la mémoire des chiffres et du calcul mental chez Diamandi (partie I, chap. IX, pp. 120-130). Dans cette partie, Binet décrit avec soin les procédés dont se sert Diamandi pour retenir des chiffres, la persistance des chiffres dans sa mémoire, et quelques questions connexes. L'acquisition des chiffres par la vue est plus rapide et plus exacte que par l'audition. Il éprouve ainsi moins de difficultés si on lui montre la feuille de papier sur laquelle les chiffres sont écrits que si l'énoncé d'un problème est présenté oralement. Dans une première série d'expériences, Binet lui fait apprendre plusieurs séries de chiffres, en nombre croissant, en notant le temps nécessaire pour apprendre chacune de ces séries. Les résultats confirment la loi d'apprentissage d'Ebbinghaus (1850-1909) : pour 20 chiffres appris, il ne faut que 2mn 15sec., alors que pour 200 chiffres il faut un temps d'étude de 2h 15mn. Dans une seconde série d'expériences, Binet place devant les yeux de Diamandi une série de chiffres écrits, en l'avertissant d'avance qu'il ne pourra les regarder que pendant un temps limité; ce temps, d'ordinaire fort court, variait entre 50 centièmes de seconde et 5 secondes. Il retient en moyenne Il chiffres en 3 secondes, 16 chiffres en 5 secondes, 17 chiffres en 6 secondes. Pour finir, Binet note que Diamandi fait de tête à peu près les mêmes opérations qu'Inaudi (additions, soustractions, multiplications, divisions, extractions de racine et petits problèmes). Cependant, les procédés qu'il utilise sont différents et p lus en rapport avec une stratégie visuelle. Prenons l' exemp le du procédé de multiplication: «Le caractère essentiel de ce procédé consiste à tenir compte de la position des chiffres les uns par rapport aux autres,. on prend successivement dans le multiplicande et le multiplicateur tous les chiffres dont le produit se trouve sur une même ligne verticale et on additionne ensuite tout ce qui figure sur cette verticale. Pour se reconnaître dans cette opération compliquée, il faut avoir une représentation précise de la position des chiffres. Or il me semble que la visualisation, c'est-à-dire la représentation de l'ensemble de l'opération comme si on la voyait, est le procédé le plus direct et le plus simple pour se rendre compte de la position. » (p. 130)

invariables; la forme de cette image et sa localisation éléments que la volonté peut à peine modifier.

par rapport à la personne

sont des

XII

Le dixième chapitre traite de la mémoire visuelle et de la mémoire auditiveJ8 (partie I, chap. X, pp. 131-154). Binet prévient tout de suite le lecteur: « Ce chapitre est le plus important, pour la psychologie, de tous ceux que nous avons à écrire sur les calculateurs prodiges; les chapitres précédents ne sont qu'un acheminement à celui-ci. » (p. 131) Il se propose d'établir un parallèle entre la mémoire visuelle des chiffres et la mémo ire auditive des chiffres afin de montrer les caractères différentiels de ces deux mémoires, leurs avantages et leurs inconvénients. Il va ainsi opposer les performances d'Inaudi (calculateur auditif) et de Diamandi (calculateur visuel). L'auteur commence par étudier les caractéristiques de la mémoire visuelle de Diamandi. Est-ce véritablement une mémoire photographique? Non. D'abord, Diamandi ne se représente pas les chiffres dans la forme où ils ont été écrits sur le papier; il substitue à cette forme, dont il ne garde pas le souvenir, celle de sa propre écriture (p. 133). Ensuite, même si Diamandi affirme qu'il est capable de donner la couleur avec laquelle les chiffres ont été écrits, il met en moyenne 5 minutes de plus pour apprendre une série de 25 chiffres écrits chacun avec une couleur différente plutôt qu'une série analogue de chiffres tous écrits avec la même couleur (p. 135) (on ne retient pas simultanément d'un même effort, la couleur et la forme, comme on aurait pu s'y attendre chez Diamandi, car il faut certainement un acte d'attention spécial pour intégrer chacun de ces deux éléments en mémoire visuelle). Enfin, se référant à la mémoire visuelle des positions (p. 137), Binet montre que Diamandi, comme tous les individus, ne peut indiquer absolument et rigoureusement la position des items, comme des mots ou des chiffres, sur une page écrite ainsi que les rapports de position existant entre les items de deux lignes différentes (certainement parce qu'on ne porte pas habituellement l'attention sur ce point lors de l'apprentissage). Ainsi, Binet propose à Diamandi et à Inaudi d'apprendre un carré de 25 chiffres, en leur demandant d'énoncer les chiffres de ce carré suivant différentes directions (expérience imaginée initialement par Pierre Janet). L'idée première de cette expérience était la suivante: pour une personne du type auditif, les chiffres ne sont pas ordonnés dans
18 Dans le domaine de la mémoire, la séparation entre "auditifs" et "visuels" a encore aujourd'hui des partisans dans le domaine de la pédagogie. Cette distinction avait été établie par Charcot dans son enseignement au début des années 1880. - Cf. Charcot, lM. (1890). Sur un cas de suppression brusque et isolée de la vision mentale des signes et des objets (formes et couleurs). Treizième leçon. ln lM. Charcot (Ed.), Œuvres complètes (vol. III, pp. 178-192). Paris: Le Crosnier & Babé.

XIII

l'espace, mais dans le temps; ce sont des mots qui n'ont entre eux que des rapports de succession; ils sont placés l'un après l'autre, et non l'un au-dessus de l'autre. Par conséquent, si on demande à une personne du type auditif d'apprendre par cœur un carré de chiffres, pour la mémo ire de cette personne les chiffres seront simplement disposés en série de succession. Si on lui demande de réciter les chiffres du carré suivant la diagonale, elle sera obligée de raisonner, de se dire que le premier nombre fournit le premier chiffre de la diagonale, que le second nombre fournit le second chiffre, etc. Ce sera un travail long et pénible. Au contraire le visuel qui a dans sa tête un tableau de chiffres fera plus facilement cette lecture: il n'a qu'à parcourir son image visuelle dans le sens contraire. L'examen des résultats montre qu'Inaudi fixe beaucoup plus rapidement que Diamandi une même quantité de chiffres dans sa mémoire: Inaudi est environ quatre fois plus rapide que Diamandi. S'ils sont à peu près aussi rapides pour répéter les cinq nombres composant le carré (gauche à droite), Inaudi est plus lent pour répéter par chiffres (gauche à droite) ou pour répéter les chiffres dans un ordre différent (ex. colonnes descendantes ou colonnes ascendantes). Diamandi se tire ainsi brillamment de ces expériences, mais il n'arrive pas à réciter avec autant de rapidité les chiffres suivant la diagonale que de gauche à droite. Ainsi,

10 les difficultés qu'éprouve Inaudi peuvent être expliquées par son
fonctionnement auditif; 20 les difficultés qu'éprouve Diamandi peuvent être exp liquées par un fonctionnement visuel de type non photographique. Le onzième chapitre traite de la simulation de la mémoire des chiffres (partie I, chap. XI, pp. 155-186). Il s'agit ici en grande partie de la reproduction d'une étude19 faite en collaboration avec son élève du laboratoire de psychologie de la Sorbonne: Victor Henri (1872-1940). Les expériences avaient pour but d'établir qu'on peut simuler une grande mémoire des chiffres sans la posséder réellement. On croit d'ordinaire que quand un individu répète 27 à 30 chiffres qu'on vient de lui lire, cet individu ne peut recourir qu'à un seul moyen: sa mémoire. Un prestidigitateur très distingué, qui pratique depuis longtemps la mnémotechnie, M. Arnould, a bien voulu prêter son concours pour cette étude; il a appris au laboratoire de psychologie des Hautes Études, des séries de chiffres, au moyen de la mnémotechnie, et Binet a pu, par ce moyen, assurer des différences qui existent entre la mémoire naturelle et
19

Binet, A., & Henri, V. (1893). La simulation de la mémoire des chiffres. Revue
51, 711-722.

Scientifique,

XIV

la mémoire artificielle ou mnémotechnie, et de la facilité surprenante avec laquelle un observateur non prévenu est trompé par un simulateur mnémotechnicien. Les procédés mnémotechniques sont de plusieurs sortes; le seul qui est utile pour la mémoire des chiffres et des nombres, est fondé sur la substitution des mots aux chiffres; chaque chiffre est lié conventionnellement à une ou plusieurs consonnes; quand on veut faire la traduction mnémotechnique d'un nombre, on remplace, par la pensée, chacun des chiffres qui le compose par la consonne correspondante, on obtient aussi un certain nombre de consonnes, que l'on transforme en mots par l'intercalation de voyelles. Arnould parvenait à apprendre 36 chiffres en cinq minutes: prodige de mémoire qui semblait le mettre audessus de certains calculateurs connus. Pour se rendre compte des signes auxquels on reconnaît une simulation par la mnémotechnie, Binet a fait des études de comparaison surtout entre le calculateur mental Diamandi et le mnémotechnicien Arnould. La différence de ces deux calculateurs a été étudiée à un double point de vue par la méthode psychométrique: temps nécessaire pour apprendre les chiffres, temps nécessaire pour les répéter. Diamandi est un peu plus rapide pour apprendre un petit nombre de chiffres; Arnould gagne en vitesse pour les grands nombres. En somme, le mnémotechnicien avéré possède, pour l'acquisition des chiffres, un avantage considérable sur son rival; il se fatigue moins et gagne du temps. C'est sur le temps de la répétition verbale des chiffres que s'est montrée avec le plus de netteté la différence qui sépare la mnémotechnie de la mémoire naturelle; l'expérience a consisté à prier le sujet, qui avait appris une série de chiffres, à les réciter avec la plus grande rapidité possible; la récitation verbale des chiffres était recueillie dans le microphone enregistreur de Rousselot, qui permettait d'en étudier non seulement la durée, mais tous les détails. Or, pour réciter les 25 chiffres qu'ils venaient d'apprendre par cœur, Diamandi a mis 9 secondes; Arnould a mis 31 secondes c'est-à-dire un temps sensiblement plus long. En variant ces expériences de beaucoup de façons, le mnémotechnicien a une récitation toujours plus lente. La lenteur de répétition d'Arnould paraît provenir de la nécessité où il se trouve de traduire en chiffres les mots retenus par sa mémoire. Il ne se préoccupe pas des chiffres jusqu'au moment où on lui demande de les répéter; il exécute à ce moment-là une traduction qui, quelque rapide qu'elle soit rendue par un long exercice, nécessite toujours un certain temps, et ce temps supplémentaire n'existe pas dans tous les cas où la mémoire des chiffres est seule en jeu; cette xv

nécessité de la traduction verbale à des conséquences que l'on peut mettre en lumière en priant Arnould de traduire en chiffres un texte quelconque placé sous ses yeux. En calculant les temps sur les tracés, on constate que M. Arnould est plus lent en traduisant un texte que Diamandi en répétant des chiffres appris par cœur; 12'.5 pour 25 chiffres, au lieu de 9' ; c'est donc bien le temps de traduction qui allonge dans ce cas la répétition, et cette lenteur est donc bien un effet propre aux procédés de la mnémotechnie. On ne doit attacher aucune importance au nombre de chiffres qu'une personne possède à un certain moment dans sa mémoire, et qu'elle peut répéter à volonté, sans commettre d'erreur; car rien n'est plus facile pour un mnémotechnicien de simuler une grande mémoire. Il peut réciter des chiffres en nombre indéfini, et les répéter ensuite exactement; de plus, il peut apprendre - presque en nombre indéfini tous les chiffres qu'une personne étrangère lui propose. Ce n'est là que de la mnémotechnie vulgaire. Le douzième chapitre aborde la question de la famille naturelle des calculateurs prodiges (partie I, chap. XII, pp. 187-198). Inaudi et Diamandi ressemblent, par beaucoup de caractères, aux calculateurs prodiges qui les ont précédés. Le calculateur prodige vient au monde, dans la plupart des cas, sans y avoir été préparé par une hérédité bien marquée même s'il semble que ce soit une aptitude innée (mais sans influence héréditaire). La plupart des calculateurs sont nés dans des conditions sociales analogues, dans des milieux pauvres, même misérables, et sans éducation. «Il y a dans l'éclosion de leur faculté quelque chose qui ressemble à une sorte de génération spontanée. » (p. 190) Ni l'hérédité, ni le milieu ne peuvent fournir d'explication à ce phénomène. Un dernier trait achève de peindre les premières manifestations du calculateur prodige: c'est sa précocité. À mesure que les jeunes calculateurs prodiges se développent, on voit s'établir entre eux des différences profondes; ils se répartissent d'ordinaire en deux groupes, dont l'avenir est bien différent: les uns ont commencé par être des calculateurs, c'est sous cette première forme que s'est éveillé chez eux le génie des mathématiques (Gauss, Ampère) ; les autres sont appelés à un avenir beaucoup plus modeste: ils restent des calculateurs prodiges avec une intelligence moyenne ou médiocre. En somme, Inaudi et Diamandi sont capables d'effectuer des opérations arithmétiques compliquées et calculent très vite. L'étude sur Inaudi a cependant montré qu'il n'est pas beaucoup plus rapide que des calculateurs de profession (caissiers de XVI

supermarché), à qui l'on permettrait de faire les opérations sur le papier. Le trait essentiel du calculateur prodige est de faire des opérations de mémoire. Les résultats véritablement extraordinaires auxquels arrivent ces personnages reposent en effet sur une faculté de calcul hors norme mais surtout sur une faculté de mémoire prodigieuse. Deuxièmement, ils présentent un développement remarquable de la mémoire des chiffres. Ainsi, Inaudi a par exemple l'habitude de répéter des séries de 24 chiffres dans l'ordre (l'empan normal est de 6 ou 7 chiffres) ou à rebours, mais son empan est beaucoup plus important puisqu'il peut arriver à des séries entre 40 et 50 chiffres dans l'ordre. Si l'apprentissage d'une série de 25 chiffres ne prend que 25 secondes pour Inaudi, ce temps s'élève à 3mn 30s pour Diamandi. L'étude d'Arnould, un mnémotechnicien de profession, a montré que si celui-ci met 3 minutes pour ce même apprentissage il lui faut beaucoup de temps pour réciter les chiffres (31s contre 7 secondes à Inaudi et 9 secondes à Diamandi), cette lenteur est la conséquence directe de la stratégie mnémotechnique utilisée à savoir un recodage chiffrelettre20. Troisièmement, ces deux calculateurs sont des exemples remarquables de mémoire partielle. Chez Inaudi, par exemple, les autres mémoires, même celle des lettres, sont très peu développées. Son empan pour les lettres est normal puisqu'il est incapable d'en répéter plus de 5 ou 6. D'autres expériences faites sur ce calculateur avec des matériaux non chiffrés montrent des capacités normales. Quatrièmement, l'étude de ces deux calculateurs atteste l'existence de deux types de mémoires, l'une visuelle et l'autre auditive. Diamandi se représente les chiffres visuellement mais pas sous la forme d'une image photographique. Il effectue toujours un recodage qui lui permet de représenter visuellement le matériel sous la forme de sa propre écriture. Inaudi, quant à lui, ne se sert pas dans ses opérations d'images visuelles, mais d'images auditives (il entend les chiffres mais ne les voit pas). Le calcul mental met en œuvre ses organes phonatoires et Binet a montré que la suppression articulatoire (subvocalisation) des chiffres (chanter une voyelle) a pour conséquence de diminuer ses performances lors du calcul mental. De même, lorsqu'on lui présente visuellement 5 nombres de 5 chiffres disposés en échiquier il met beaucoup de temps à retrouver les chiffres suivant telle ou telle
20 Binet et Henri (1896, p. 437) rapportent une anecdote sur Inaudi qui avait pour ami un parfois, ils font la gageure, se trouvant ensemble, de retenir mnémotechnicien très habile: " les numéros de fiacres qui passent; tous deux y arrivent aussi vite, avec des procédés tout différents; huit jours après, Inaudi ne se rappelle plus rien, et le mnémotechnicien se souvient encore. "

XVII

direction (diagonale du carré par exemple). Il est le premier exemple connu d'un grand calculateur mental qui n'est pas visuel. Cinquièmement, Binet montre que seul un exercice répété contribue à produire et à maintenir la supériorité que possèdent dans leur spécialité les calculateurs prodiges. Il note par exemple qu'Inaudi perdit beaucoup de sa capacité au calcul mental après qu'il ait consacré un mois à des études dans les livres. Il est vrai que l'on sait aujourd'hui que l'entraînement accroît dans des proportions considérab les l'empan mnésique. Le résumé des principaux résultats obtenus par Binet montre combien cet auteur a été un génial précurseur dans le domaine de l'étude des calculateurs mentaux en soulignant l'importance de la mémoire dans le calcul et le rôle de l'exercice et des stratégies dans ce domaine. L'étude du mathématicien A.C. Aitken, considéré comme le plus grand calculateur mental jamais étudié, a conduit Hunter21 à montrer l'influence des facteurs déjà décrits par Binet. Mais les écrits du psychologue français contiennent également d'autres informations intéressantes. En effet, Binet a aussi décrit assez longuement comment les experts en calcul mental exploitent leurs connaissances afin d'augmenter leur mémoire. L'hypothèse du recours à ce type de stratégie a été avancée par Chase et Ericsson22 pour expliquer la supériorité des calculateurs experts sur les novices. Selon ce principe d'encodage mnémonique, l'expert enregistre une nouvelle information en s'aidant des connaissances déjà acquises au cours de sa pratique. D'autre part, Binet avait aussi noté que les calculateurs utilisaient une stratégie de calcul de gauche à droite, un résultat en accord avec les analyses plus récentes23. Enfin, la découverte assez surprenante, concernant la capacité de ces calculateurs à répéter en sens inverse de présentation 200 nombres présentés au cours d'une session de 2 heures, a été soulignée récemment par Staszewske4 avec d'autres calculateurs. Si Binet fut un véritable pionnier des recherches dans ce

21 Hunter, I.M.L. (1962). An exceptional talent for calculative thinking. British Journal of Psychology, 53, 243-258. - Hunter, LM.L. (1977). An exceptional memory. British Journal of Psychology, 68, 155-164. 22 Chase, W.G., & Ericsson, K.A. (1982). Skill and working memory. In G. Bower (Ed.), The psychology of learning and motivation (vol. 16). New York: Academic Press. Ericsson, K.A., & Kintsch, W. (1995). Long-term working memory. Psychological Review, 102,211-245. 23 Smith, S.B. (1983). The great mental calculators. New York: Columbia University Press. 24 Staszewsky, J.1. (1988). Skilled memory and expert mental calculation. In M.T.H. Chi, R. Glaser, & J. Farr (Eds.). The nature ofexpertise (pp. 71-128). Hillsdale : Erlbaum.

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domaine, le contenu de l'ouvrage de Binet est aussi instructif sur bon nombre d'autres sujets25. La mémoire des joueurs d'échecs Le premier chapitre présente le contexte d'une enquête sur le jeu d'échecs à l'aveugle réalisée par Binet (partie II, chap. I, pp. 205-219). L'auteur rappelle que l'étude des mémoires extraordinaires ne doit pas être faite en consultant des documents historiques, souvent incomp lets et suspects, mais en expérimentant directement sur des sujets doués de facultés mnésiques exceptionnelles. L'intérêt de Binet pour les joueurs d'échecs qui jouent à l'aveugle lui est venu en février 1891 à la faveur d'un événement qu'il mit en relation avec les écrits d'Hippolyte Taine. Il avait appris à l'époque qu'un jeune Alsacien, devenu par la suite un philologue distingué, du nom d'Alphonse Goetz (1865 -1934), avait joué huit parties en simultané et en aveugle au Café de la Régence à Paris (ce personnage fut d'ailleurs pendant plusieurs années le meilleur joueur français). Ayant à l'esprit l'observation rédigée par Taine sur un joueur d'échecs dans son célèbre ouvrage intitulé "De l'intelligence" (t. I, p. 80, reproduction par Binet pp. 208-209), il faisait l'hypothèse que ce joueur avait utilisé l'imagerie visuelle (mémoire visuelle) pour accomplir un tel exploit. Cependant, en l'interrogeant personnellement, il semblait que ce tour de force n'avait pas été accompli de cette manière. N'ayant pas compris l'explication que lui donna Goetz à l'époque, il encouragea ce dernier à rédiger son auto-observation. Binet abandonna temporairement l'étude de la mémoire des joueurs d'échecs jusqu'à ce qu'Alphonse Goetz se décide à publier en août 1892 un court article sur le jeu sans voir dans "La
25 Binet a souligné le premier le rôle de l'interférence rétroactive dans l'oubli en mémoire à court terme: "la disparition du souvenir de 9 chiffres est presque infaillible quand nous cherchons, après les avoir répétés, à en retenir une nouvelle série de 9. À moins d'employer quelque artifice du genre de ceux qu'enseigne la mnémotechnie, nous constatons dès que nous faisons un effort pour apprendre la seconde série, que la première s'est complètement évanouie. Inaudi n'est point sujet à ces faiblesses de mémoire" (p. 56). On trouve aussi dans cet ouvrage des remarques intéressantes sur ce que l'on appelle aujourd'hui l'oubli dirigé ou motivé: "la faculté d'expulser de sa mémoire un fait dont la connaissance devient inutile peut être considérée comme un sérieux avantage pour l'individu qui la possède. Il me semble que l'on doit arriver, par un effort volontaire, à développer en soi cette modalité de la mémoire" (p. 57-58). De même, Binet souligne l'importance des connaissances préalables pour l'enregistrement en mémoire: "le souvenir sera plus tenace si on l'assimile lentement, si on cherche à nouer un grand nombre de relations entre le fait nouveau et les faits anciens qui sont dans la possession de notre mémoire" (p. 58).

XIX

Stratégie", un journal spécialisé dans le jeu d'échecs. Dans cet article (reproduit par Binet pp. 340-351), Goetz soutenait l'idée que le joueur sans voir n'utilise pas sa mémoire visuelle; il ne se représente pas l'échiquier comme s'il le voyait, mais il calcule et raisonne. Il sembla difficile à Binet d'accepter une pareille hypothèse dans la mesure où plusieurs joueurs de première force consultés sur ce point ne partageaient pas l'opinion de Goetz. Cependant, l'article de Goetz prouvait que ce distingué joueur ne se servait pas d'une mémoire visuelle concrète. La complexité de la question intrigua Binet. Pour l'éclaircir, il réalisa une enquête afin de recueillir les observations des plus grands joueurs d'échecs capables de jouer sans voir. Le questionnaire (cf. pp. 213-216), publié d'abord en septembre 1892 dans la revue "La Stratégie", fut reproduit dans la plupart des journaux échiquéens de l'étranger et traduit en plusieurs langues (russe, anglais, allemand, espagnol, etc.). Binet écrivit aussi des lettres personnelles aux maîtres de l'échiquier d'alors afin de recueillir leur opinion, celle de l'allemand Siegbert Tarrasch (18621934), un des plus forts joueurs au monde et l'un des meilleurs pédagogues échiquéens de tous les temps, fut si intéressante qu'elle a même été publiée dans l'ouvrage par Binet26 (pp. 351-361). L'enquête commencée en octobre 1892 a été close en juin 189327.Les résultats de cette enquête et d'autres observations effectuées au laboratoire de la Sorbonne sur les joueurs d'échecs furent communiqués au journal la "Revue des Deux Mondes,,28 au cours de l'année 1893 avant d'être présentés dans l'ouvrage. Avant de les exposer, Binet va fournir dans les trois chapitres suivants des éléments permettant de se familiariser avec le monde du jeu d'échecs. Le second chapitre ne présente que des généralités sur le monde des échecs (partie II, chap. II, pp. 220-234) afin de donner au lecteur des renseignements sur ce milieu utiles pour la suite. Binet note qu'il apparaît chez les joueurs une analogie entre le jeu d'échecs et la science des calculs (p. 227), mais il ne s'agit pas là d'une identité d'opérations mentales (p. 228). Comme pour les calculateurs, on ne trouve pas d'hérédité marquée. Le troisième chapitre présente le jeu à l'aveugle
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Voir aussi Binet, A. (1894). La mémoire des joueurs d'échecs qui jouent sans voir.

Travaux du laboratoire de Psychologie Physiologique des Hautes Études, 2, 32-38. 27 Ibidem. 28 Binet, A. (1893). Les grandes mémoires: Résumé d'une enquête sur les joueurs d'échecs. Revue des Deux Mondes, 117,826-859. - Pour une reproduction de cet article voir Binet, A. (2003). Psychologie de la mémoire (Œuvres Choisies I, pp. 73-108). Paris: L' Hannatlan.

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(partie II, chap. III, pp. 235-243). Après avoir donné un bref historique, il se pose la question de la relation entre la force de combinaison pour les échecs et le développement de la mémoire (p. 237). Les joueurs les plus forts sont-ils ceux qui peuvent mener à l'aveugle le plus grand nombre de parties? Pour Binet cette question renvoie à la relation qui existe « entre la mémoire et l'intelligence, ou entre la mémoire et le jugement. » (p. 238) Si l'on veut savoir exactement dans quelle mesure une grande intelligence suppose une grande mémoire, il faut étudier des groupes d'individus du même genre chez lesquels l'intelligence varie en amplitude, en cherchant en même temps quelles sont les modifications correspondantes de la mémoire. Pour Binet, l'étude des joueurs d'échecs satisfait à cette première condition. Après avoir consulté les faits, il apparaît 1° qu'il existe une relation directe entre la mémoire du joueur et sa force de combinaison (p. 241); 2° qu'il n'existe aucune proportion exacte entre le nombre des parties jouées de mémoire et la force du joueur. «Il y a certainement, dans la plupart des cas, une coïncidence entre la mémoire nécessaire pour le jeu d'échecs et la puissance de combinaison; la plupart des forts joueurs peuvent jouer sans voir; mais cette relation entre les deux facultés n'est point nécessaire; la règle posée offre de nombreuses exceptions; et en outre, il n'existe aucune relation proportionnelle entre le nombre de parties jouées sans voir et la force de calcul. » (pp. 242-243) Le quatrième chapitre donne un aperçu des séances du jeu d'échecs à l'aveugle (partie II, chap. IV, pp. 244-260). Après avoir assisté à plusieurs séances de jeu sans voir (avec Rosenthal et Goetz), Binet note que ce type de jeu demande une forte mémoire (p. 250) et surtout une concentration d'attention très importante (p. 251). Dans le cinquième chapitre intitulé Érudition et pratique de l'échiquier (partie II, chap. V, pp. 261-275), Binet se propose d'étudier le mécanisme psychologique du jeu sans voir et les conditions dont il dépend sur la base des documents d'enquête qu'ont bien voulu lui renvoyer les joueurs. Ceux-ci rattachent le jeu à l'aveugle à trois conditions fondamentales, qui sont: 1° l'érudition; 2° l'imagination; 3° la mémoire. Dans ce chapitre, Binet va s'attacher à étudier la première condition du jeu sans voir, c'est-à-dire l'érudition. La pratique régulière du jeu d'échecs sans voir est une condition indispensable au maintien d'un bon niveau de jeu. Binet ajoute: «Les nombreuses conversations que nous avons eues avec les maîtres de l'échiquier nous ont montré que ce qui permet de graver dans la mémoire une série de coups ou une XXI

position, c'est la faculté de donner à ces coups et à cette position une signification précise. » (p. 263) C'est grâce à une foule de suggestions d'idées qu'elle éveille qu'une partie devient intéressante et se fixe dans le souvenir. Le joueur doit prendre conscience des raisonnements qui amènent à ces coups; il se rend compte ainsi de la genèse de la partie. De plus, on peut déterminer le caractère du jeu de l'adversaire; l'empreinte de la personnalité du joueur adverse est une aide puissante pour la mémoire (il sera d'autant plus facile de se rappeler une partie qu'elle présentera une physionomie plus distincte). Les joueurs exercés et instruits reconnaissent, à la simple forme des combinaisons, les parties d'un autre temps. «La connaissance des débuts, ainsi que la connaissance de toutes les ressources de l'échiquier, en un mot une somme considérable d'érudition, voilà, d'après l'opinion des personnes compétentes, la condition primordiale du jeu sans voir. » (p. 268) Par opposition à la mémoire des calculateurs prodiges, la mémoire des joueurs d'échecs est une mémoire d'idées; elle repose sur des raisonnements, des liaisons d'idées, des rapports. « Bref, le joueur arrive à retenir une partie en gravant dans sa mémoire non seulement le spectacle changeant du mouvement des pièces, mais encore les idées, les raisonnements et les désirs qui ont accompagné ces manœuvres et les souvenirs stratégiques qu'elles éveillent. À ce point de vue, on peut dire avec M. Goetz que la mémoire déployée dans le jeu sans voir est avant tout une mémoire de raisonnements et de calculs,. quand on revient à une position, c'est le souvenir du raisonnement qu'on a fait qui met sur la voie du coup joué. » (pp. 269-270). Ainsi chaque partie se retient d'autant mieux qu'elle représente un ensemble d'idées mieux définies; il faut donner à chacune d'elles une physionomie aussi différente que possible. Binet donne à ce type de mémoire, qui repose sur l'enchaînement logique des idées, sur le raisonnement et la classification des souvenirs, le nom de mémoire des idées (p. 274) qu'il oppose à la mémoire des sensations (p. 274) qui repose sur l'aspect perceptif des situations. La mnémotechnie est considérée par Binet comme le mode de passage entre ces deux types de mémoires ou plutôt « la mnémotechnie représente un effort imaginé par des esprits ingénieux pour faire bénéficier les souvenirs qu'on retient ordinairement par la mémoire des sensations, des ressources fournies par la mémoire des idées. La mnémotechnie consiste à donner un sens à des choses qui n'en ont pas,. son secret est d'attacher des idées à des sensations. » (p. 274) XXII

Dans le sixième chapitre qui concerne la représentation visuelle de l'échiquier (partie II, chap. VI, pp. 276-283), Binet traite de la seconde condition du jeu sans voir: l'imagination ou faculté de visualiser une position. Le joueur sans voir doit être capable de voir mentalement la position des pièces sur l'échiquier à un moment donné de la partie, les relations réciproques de ces pièces, et les diverses actions qu'elles peuvent exercer les unes sur les autres. Diverses descriptions données par des joueurs témoignent en faveur de l'utilisation de la mémoire visuelle. Sur ce point, les témoignages recueillis sont, en grande majorité, en accord avec l'observation publiée par Taine. Pour ce qui concerne la position dans laquelle on se représente l'échiquier, les réponses des joueurs montrent que le mode de projection et de localisation des images varie avec les personnes et avec les circonstances. Pour ce qui concerne la grandeur de l'image, un seul joueur, Tarrasch, affirme qu'il visualise l'échiquier entier, et que cette visualisation est nécessaire; tous les autres joueurs ne se représentent qu'une partie de l'échiquier. «En résumant toutes les réponses recueillies sur ce point, on peut dire que la vision mentale de l'échiquier se fait par portions successives)} (p. 283). Dans le septième chapitre qui concerne la mémoire visuelle concrète et la mémoire visuelle abstraite (partie II, chap. VII, pp. 284313), Binet traite de la troisième condition du jeu sans voir: la mémoire ou faculté à fIXer une position. «On sait déjà, par des observations antérieures, et surtout par l'analyse psychologique, que la mémoire visuelle comprend deux mémoires bien distinctes et indépendantes l'une de l'autre: la mémoire des couleurs et celle des formes)} (p. 285) Binet souligne de plus que depuis les écrits de Taine, on a supposé que la vision mentale du joueur ressemble à la vision réelle comme une copie, comme une peinture exacte, comme une photographie en couleurs. II s'agirait donc d'une mémoire visuelle concrète où le joueur sans voir visualiserait mentalement les principaux caractères de l'échiquier: 1° la couleur des cases; 2° la couleur des pièces; 3° la forme des pièces, avec leurs détails caractéristiques. Cependant, Binet ne croit pas que l'on puisse comparer la représentation mentale, même concrète, de l'échiquier, à ce que peut donner la vision réelle. L'image visuelle diffère de la réalité. «La plus belle mémoire visuelle ne retient pas les choses telles qu'elles sont pour l'œil, mais opère un choix intelligent qui dépend du but que l'on se propose en évoquant un souvenir.)} (p. 291) Sur la base des réponses données à son questionnaire par certains joueurs, Binet montre que la XXIII

mémoire visuelle subit un travail d'abstraction considérable. La grande majorité des joueurs emp loie, pour les parties jouées sans échiquier, une mémoire visuelle abstraite, dans laquelle un grand nombre des sensations visuelles se trouvent supprimées. Dans la plupart des cas, le joueur conserve le sentiment de voir mentalement l'échiquier: l'image est localisée devant le joueur, qui en général n'aperçoit à la fois qu'une partie de l'échiquier, celle où se produisent les incidents les plus intéressants de la bataille. Très souvent les bords de l'échiquier disparaissent, la couleur des pièces est un des attributs qui s'efface le premier; la couleur des pièces disparaît avant la forme des pièces, et aussi avant la couleur des cases. Ils se représentent nettement la position des pièces et les rapports spatiaux qu'elles affectent entre elles: c'est la mémoire visuelle géométrique29. Cette variété de mémoire est le produit d'un travail d'abstraction; elle résulte de la direction que le joueur donne à son attention. Il résulte de l'enquête de Binet que ce sont les joueurs de première force, comme Goetz, qui usent d'une mémoire visuelle abstraite; l'exercice ou l'expertise facilitant l'abstraction de la mémoire et la profondeur des combinaisons. « Utilitaires avant tout, nous percevons dans l'objet les détails nécessaires à l'usage que nous en faisons,. ce sont des objets simplifiés, des schèmes d'objets, des espèces de fantômes que nous percevons,. c'est de cette façon abrégée que nous percevons les pièces de notre appartement, et souvent aussi les personnes qui vivent avec nous. C'est cette même tendance à l'abstraction qui se manifeste dans le jeu à l'aveugle (oo.) Ces images abstraites résultent d'un perfectionnement intellectuel, et sont en quelque sorte plus élevées en dignité que les images visuelles concrètes. » (pp. 312-313) Le huitième chapitre sur la mémoire verbale (partie II, chap. VIII, pp. 314-327) continue à traiter de la troisième condition du jeu sans voir: la faculté à fixer une position. On pourrait supposer que la représentation de l'échiquier est affaire de mémoire visuelle et que seule la mémoire visuelle peut le reproduire exactement. Mais les joueurs d'échecs peuvent employer, pour se représenter l'échiquier, d'autres mémoires que la mémoire visuelle. La plupart des joueurs, quoiqu'ils possèdent l'image visuelle de l'échiquier vide, ne perçoivent pas d'une manière directe la couleur de la case indiquée; ils sont obligés de raisonner et d'employer des procédés détournés de mnémotechnie qui
29 Nom donné par Charcot: cf., Binet, A. (1893). Mémoire Philosophique de la France et de l'Étranger, 35, 104-106. visuelle géométrique. Revue

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prouvent l'intervention du langage intérieur. La psychologie moderne s'est beaucoup intéressée à la mémoire verbale, et elle a bien montré l'importance du mot dans notre vie intellectuelle. « Toutes nos opérations psychiques, de quelque nature qu'elles soient, sont accompagnées de langage; et par conséquent, lorsqu'on cherche à se rappeler un souvenir quelconque, un tableau qu'on a vu, une émotion qu'on a éprouvée, ou une décision qu'on a prise, ce souvenir peut nous revenir sous deux formes distinctes, en sensation ou en mot. Cela est vrai pour les échecs comme pour tous les objets susceptibles d'être analysés par le langage. » (p. 316) Après avoir analysé les lettres de ses correspondants qui semblent indiquer, si on en croit leur témoignage, que la mémoire verbale ne tient qu'un rôle effacé, Binet termine sur ce point en exposant quelques expériences directes qui montrent plutôt que le langage intérieur fournit à l'imagination visuelle un secours efficace pour la représentation mentale de l'échiquier vide. De là il conclut: 10 L'importance de la mémoire est beaucoup plus grande que les joueurs d'échecs qui jouent sans voir ne le croient généralement; 20 le souvenir verbal des coups annoncés sert à la construction de l'image visuelle de la position et fournit en outre quelques formules mnémotechniques qui servent à faire connaître par exemple la couleur de certaines cases, en l'absence d'une visualisation directe. Dans le neuvième chapitre Binet traite d'une question qu'il n'avait pas prévue dans son enquête et qui est celle de la récapitulation d'une partie (partie II, chap. IX, pp. 328-335). Le joueur sans voir doit être capable, à tous les moments de la partie, d'en récapituler l'historique en énonçant tous les coups joués jusqu'à ce moment-là, et en suivant l'ordre exact dans lequel les coups ont été joués. Cette récapitulation fait partie intégrante des exercices du jeu à l'aveugle. Toutes les fois qu'il existe quelque incertitude sur la position d'une pièce, on recourt à la mémoire de récapitulation, et on rejoue mentalement la partie entière. La mémoire de position (de nature essentiellement mais non exclusivement visuelle) et la mémoire de récapitulation (de nature essentiellement mais non exclusivement verbale) se prêtent un mutuel appui; la première sert à combiner les coups et la seconde sert à vérifier l'exactitude de la première. Le dernier chapitre est un chapitre de conclusion (partie II, chap. X, pp. 336-339). Binet admet que le jeu sans voir repose sur les connaissances (mémoire des souvenirs anciens, nous l'appellerions aujourd'hui la mémoire sémantique), l'imagination (mémoire visuelle) et XXV

sur le souvenir des positions, des raisonnements et des calculs (mémoire des idées). Binet fut un des premiers psychologues à attacher une grande importance au rôle que joue les souvenirs anciens dans l'acquisition de nouvelles connaissances et à souligner l'implication importante pour la psychologie, de l'étude des experts. Si les joueurs sans voir sont doués à un haut degré de la faculté de visualiser, c'est-à-dire de se représenter les positions comme s'ils les voyaient, il y a entre eux à cet égard de grandes différences. En général, ils voient l'échiquier devant eux et n'en voient distinctement que la partie sur laquelle le combat est actuellement engagé, la vision mentale de l'échiquier se fait essentiellement par portions successives30 (il avait déjà constaté cela chez le calculateur Diamandi). Les différences les plus importantes se rapportent à ce que Binet appelle la mémoire visuelle concrète et la mémoire visuelle abstraite. Les joueurs qui se servent de la mémoire visuelle concrète se représentent la couleur des cases, la couleur, la forme et les détails caractéristiques des pièces. Mais la majorité ne recourt qu'à une mémoire visuelle abstraite (intellectuelle) comme l'ont expliqué Alphonse Goetz et Siegbert Tarrasch. Le joueur conserve le sentiment de voir mentalement l'échiquier, localise toujours devant lui l'image, mais la forme des pièces, la couleur des cases, celle surtout des pièces disparaissent plus ou moins, les joueurs percoivent dans l'objet seulement les détails nécessaires à l'usage (on parlerait aujourd'hui de mémoire opérative). En revanche, le joueur se représente avec une grande netteté la position des pièces sur l'échiquier, les rapports spatiaux qu'elles entretiennent entre elles, et ce qu'il appelle souvent la puissance de la pièce, c'est-à-dire probablement le mouvement que la pièce peut exécuter. Cette mémoire des positions des pièces et de leurs mouvements, Binet a proposé, suivant une suggestion de Jean-Martin Charcot, de l'appeler "mémoire visuelle géométrique". Binet signale encore, chez les joueurs sans voir, le rôle, plus important peut-être qu'eux-mêmes ne le croient, de la mémoire verbale et enfm celui de la mémoire de récapitulation qui fait par exemple que le joueur, incertain de la position d'une pièce, rejoue mentalement la partie entière. Le facteur clé que Binet a identifié dans son étude était certainement la manière avec laquelle les experts de l'échiquier se
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En 1973, Chase et Simon ont proposé de parler d'un "œil mental" qui construit une image

de la position déformée (imprécise à la périphérie). - Chase, W.G., & Simon, H. A. (1973). Perception in chess. Cognitive Psychology, 4, 55-81. - Chase, W.G., & Simon, H. A. (1973). The mind's eye in chess. In W.G. Chase (Ed.), Visual information processing (pp. 215-281). New York: Academic Press.

XXVI

représentent les situations. Si la mémoire visuelle des positions joue un rôle, certains résultats3! semb lent suggérer que dans une tâche où le support perceptif est absent, les bons joueurs choisissent d'utiliser un code organisationnel particulier indépendant des caractéristiques de l'image des positions. Il paraît dès lors vraisemblable qu'existent en fait plusieurs codages différents développés probablement au fur et à mesure que progresse la partie. Les recherches récentes concernant la représentation de la position ont surtout été effectuées à partir du paradigme de De Groot. Dans les expériences originales, De Groot32présentait les positions des pièces à des joueurs sur un échiquier durant environ 5 secondes. La position modèle était ensuite cachée, le sujet devant la reproduire sur un second échiquier. Il est apparu que les joueurs les plus forts au jeu d'échecs se montrent aussi supérieurs à cette tâche si, et seulement si, les positions présentées sont significatives et techniquement plausibles. Cette supériorité disparaît lorsque les positions utilisées sont des positions aléatoires des pièces sur l'échiquier, et non plus des positions correspondant à des parties réelles. Ces mêmes recherches ont aussi montré que la rétention est meilleure si la position est présentée par étapes et construite par adjonction successive des configurations significatives dont elle est constituée, plutôt que construites par présentation successive de configurations quelconques. Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale Université de Paris V - René Descartes - Institut de psychologie Directeur de la revue électronique « Psychologie et Histoire}) : Laboratoire de Psychologie expérimentale EPHE et CNRS UMR 8581 71, avenue Edouard vaillant 92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France.
31

Cf. Lories, G. (1984). La mémoire des joueurs d'échecs. L'Année Psychologique, 84, 95d'un joueur d'échecs. Fribourg: Éditions 122. - Gobet, F. (1993). Les mémoires Universitaires. - Charness, N., & Gobet, F. (sous presse). Chess and games. Cambridge handbook on expertise and expert performance. Cambridge, MA : Cambridge University Press. 32 De Groot, A.D. (1965). Thought and choice in chess. La Haye: Mouton. - De Groot, A.D. (1966). Perception and memory versus thought: Some old ideas and recent findings. In B. Kleinmuntz (Ed.), Problem solving: Research methods and theory (pp. 19-50). New York: John Wiley. - Didierjean, A., Ferrari, V., & Marmèche, E. (sous presse). L'expertise cognitive au jeu d'échecs: Quoi de neuf depuis De Groot (1946, 1965) et Chase & Simon (1973). L'Année Psychologique.

XXVII

PROPOS SUR LA MÉMOIRE DES JOUEURS D'ÉCHECsJ3 ÉRIC PRIÉ FACE AU QUESTIONNAIRE DE BINET

L'intérêt porté au jeu d'échecs à l'aveugle34 se rattache, chez des auteurs comme Hippolyte Taine, Alfred Binet, ou encore Henri Bergson, à un enjeu précis, celui du fonctionnement de la mémoire humaine. Le souvenir que le joueur d'échecs à l'aveugle prend des différentes parties qu'il est en train de jouer35, résulte-t-il, comme le soutient Taine, d'une mémoire visuelle, présentant directement une simple copie de l'échiquier? Résulte-t-il au contraire d'un «schéma dynamique », comme le soutiendra Bergson, c'est-à-dire d'un processus indirect d'évocation? Entre ces deux positions extrêmes, dont nous allons d'abord retracer l'économie, nous voudrions montrer que Binet développe une position nuancée et complexe, sans doute la plus proche de la vérité. On retrouve bien sûr, dans son étude, la problématique classique du statut de l'image mentale, mais nourrie cette fois d'une enquête précise et fouillée sur une modalité exceptionnelle de la mémoire, celle des grands joueurs d'échecs à l'aveugle. C'est l'exceptionnel ou l'anormal qui, ici, nous révèle certains aspects étonnants de la mémoire humaine.
33 Je tiens à remercier vivement M. Jean-Claude Loubatière, le regretté Président de la Fédération Française des Échecs, qui m'a mis en contact avec de grands joueurs à l'aveugle. Panni eux, je tiens à remercier tout particulièrement Éric Prié, Grand Maître International et meilleur joueur à l'aveugle français, pour sa précieuse contribution à cette préface (cf. infra). Je remercie mon collègue de mathématiques Serge Desmoulières, président du club d'Orléans et membre du comité directeur de la Fédération Française des Échecs, pour ses informations sur l'organisation actuelle des tournois. Enfin, qu'il me soit permis de saluer Christian Rocq et Henry Delaunay, joueurs avertis du club de Rochefort, qui m'entretiennent depuis de longues années dans la passion de ce jeu.
34

Il est ici question de grands joueurs à l'aveugle, c'est-à-dire de joueurs qui sont capables

de jouer contre plusieurs adversaires sans voir les échiquiers. Leurs adversaires annoncent le coup qu'ils viennent de jouer au moyen de coordonnées (par exemple, Cc6), et ils doivent répondre sans voir l'échiquier, avant de passer à la partie suivante. Le champion français actuel de ce jeu, Eric Prié, est capable de jouer en simultanée contre 16 adversaires d'un bon niveau (voir ses réponses au questionnaire de Binet). 35 II s'agit dans cette présentation, comme dans l'étude de Binet, de joueurs à l'aveugle de « simultanées ». Ces joueurs sont capables de jouer simultanément, «sans voir », contre plusieurs adversaires, en passant d'un échiquier à l'autre.

XXVIII

Hippolyte

Taine: le rôle de la mémoire visuelle.

Binet cite au début de son étude36 un passage de l'ouvrage de Taine De l'intelligence (tome l, p. 80 sq.), consacré à la mémoire et au statut de l'image mentale. Binet résume ainsi la conception de l'image développée par Taine: « [Selon Taine] une image est une sensation spontanément renaissante, ordinairement moins énergique et moins précise que la sensation proprement dite, mais pouvant devenir plus ou moins énergique selon les individus et selon les espèces. » Cette conception de l'image comme copie spontanée, plus ou moins vive et précise, d'un original (conception qui a derrière elle une longue tradition empiriste), trouve, selon Taine, une confirmation dans le jeu d'échecs à l'aveugle. En effet, selon lui, l'intervention d'une mémoire visuelle de l'échiquier, qui présente une image copie de la position au dernier coup joué, est la condition indispensable aux performances des joueurs à l'aveugle: « Il est clair qu'à chaque coup la figure de l'échiquier tout entier, avec l'ordonnance des diverses pièces, leur est présente, comme dans un miroir intérieur, sans quoi ils ne pourraient prévoir les suites probables du coup qu'ils viennent de subir et du coup qu'ils vont commander. » Pour pouvoir prévoir les suites du coup qu'on vient de lui annoncer, et répondre de manière appropriée à ce coup de son adversaire, il est nécessaire, selon Taine, que le joueur visualise concrètement « la figure de l'échiquier tout entier, avec l'ordonnance des diverses pièces». En d'autres termes, sa mémoire doit évoquer, comme dans un miroir intérieur, l'image de l'échiquier et de la position des pièces. Cette image

36 Cette étude, qui fonne la deuxième partie du présent ouvrage Grands calculateurs et joueurs d'échecs, achève une réflexion qui a déjà donné lieu à deux publications: A. Binet, « Les grandes mémoires: résumé d'une enquête sur les joueurs d'échecs», Revue des deux mondes, juin 1893, p. 826-860 ; « La mémoire des joueurs d'échecs qui jouent sans voir », Revue philosophique, 1994, n° 37, p. 228-240.

XXIX

peut être plus ou moins nette et précise, peu importe, l'essentiel étant qu'elle offre une image exhaustive de la position. De fait, spontanément, l'homme ordinaire ne voit pas comment un joueur pourrait prévoir les conséquences du dernier coup de son adversaire s'il n'était pas capable de « voir» l'échiquier et la position des pièces. Pour prévoir les suites possibles de la partie, il faut bien que le joueur ait un point de départ, c'est-à-dire qu'il s'appuie sur une ordonnance donnée des pièces sur l'échiquier. Comment pourrait-il maîtriser la position, c'est-à-dire prévoir ses suites, sans la visualiser au gré d'une image mentale? La chose paraît à Taine tellement « claire» qu'un seul témoignage lui suffit pour confmner ce qui lui semble aller de soi: pas de pensée sans image, pas de calcul possible sans le soutien visuel de tout l'échiquier et de toutes ses pièces. De fait, l'unique témoignage de joueur à l'aveugle cité par Taine semble apporter à sa thèse une entière confIrmation. Le joueur en question, ami de Taine, dit qu'il « voit simultanément tout l'échiquier et toutes les pièces telles qu'elles étaient en réalité au dernier coup joué. » Que se passe-t-il lorsque le joueur a un doute sur la position d'une pièce? Fait-il alors appel à d'autres ressources que la mémoire visuelle? Nullement. Le joueur ami de Taine déclare que dans ce cas, il rejoue mentalement toute la partie, en s'appuyant particulièrement sur les mouvements successifs de la pièce concernée. En d'autres termes, le joueur sollicite toujours sa mémoire visuelle en faisant défiler le film de la partie, pour ainsi dire, depuis son commencement, et en concentrant son attention sur les déplacements successifs de la pièce qui pose problème. Après avoir parcouru mentalement les divers déplacements de la pièce, il peut retrouver sa position dernière et lever son doute. Certes, comme l'observe Taine, le joueur ne voit pas certains détails, tels que la couleur du tapis, l'ombre des pièces, certains détails de leur structure, etc. Mais pour que la performance s'accomplisse, il suffit qu'il produise mentalement une image des cases et des pièces, sans se tromper sur leur emplacement. Une mémoire visuelle relativement fidèle à l'original suffit, comme soutien indispensable des opérations de la pensée. Voici, en résumé, la thèse de Taine, que Binet va s'attacher à corriger et à comp léter. Il est une autre conception de la mémoire du joueur à l'aveugle, postérieure de huit ans au présent ouvrage de Binet, à l'opposé de celle de Taine. C'est celle qu'Henri Bergson développe dans son article: xxx

« L'effort intellectuel», paru dans la Revue philosophique de janvier 190237. Bergson: le rôle du schéma dynamique. Le passage consacré par Bergson à la mémoire des grands joueurs à l'aveugle n'est pas innocent puisqu'il sert à confirmer, comme dans l'ouvrage de Taine, une thèse générale sur le fonctionnement de la mémoire humaine. Quelle est cette thèse? Contrairement à Taine, Bergson ne définit pas l'image souvenir par son contenu, c'est-à-dire par le moindre degré de netteté et de précision de l'objet évoqué par rapport à son original. L' image souvenir, lorsque sa production nécess ite un certain effort mental, comme c'est le cas au jeu d'échecs à l'aveugle, est l'aboutissement d'un processus partant d'un « schéma dynamique ». Nous entendons par schéma dynamique, écrit Bergson, une représentation qui « contient moins les images elles-mêmes que l'indication de ce qu'il faut faire pour les reconstituer» (op. cil., p. 161). Ainsi, le schéma dynamique désigne non pas une image, mais ce qui permet de «retrouver les images intégralement» (ibid.). Bergson ajoute que ce schéma « est quelque chose de malaisé à définir, mais dont chacun de nous a le sentiment» (p. 162). Pour illustrer la nature de ce « schéma », impliqué selon lui dans tout effort de mémoire, Bergson mobilise l'étude de Binet sur la mémoire des joueurs d'échecs: « Nous dirons quelques mots d'une mémoire qui a été, dans ces dernières années, l'objet d'une étude particulièrement attentive et pénétrante, la mémoire des joueurs d'échecs» (ibid.). Ce qui intéresse Bergson, c'est de montrer, contre Taine, que l'image mentale de l'échiquier n'est jamais directe et spontanée mais résulte d'une mémoire laborieuse, procédant au moyen de ces fameux « schémas dynamiques». Dans le passage qui suit, le schéma dynamique consiste en la représentation d'une « composition de forces», les pièces étant perçues non dans leur aspect extérieur mais comme des « forces» interactives:

37 Cette étude se trouve dans le recueil de Bergson: Paris, 1993 (1ère éd. 1919), p. 153-190.

L'énergie

spirituelle,

Quadrige,

PUF,

XXXI

« Ce qu'ils [les joueurs consultés] retiennent et se représentent de chaque pièce, ce n'est pas son aspect extérieur, mais sa puissance, sa portée et sa valeur, enfm sa fonction. Un fou n'est pas un morceau de bois de forme plus ou moins bizarre: c'est une « force oblique ». La tour est une certaine puissance de « marcher en ligne droite », le cavalier « une pièce qui équivaut à peu près à trois pions et qui se meut selon une loi toute particulière », etc. Voilà pour les pièces. Voici maintenant pour la partie. Ce qui est présent à l'esprit du joueur, c'est une composition de forces, ou mieux une relation entre puissances alliées ou hostiles.» (p. 163). Selon Bergson, c'est cette représentation d'une « composition de forces» qui, une fois déployée en images concrètes, permettrait au joueur, à un moment quelconque, «de visualiser les éléments» (ibid.) sur l'échiquier. Contrairement à ce que soutient Taine, la mémoire du joueur n'est pas purement et directement visuelle. Elle ne présente pas directement des images, mais part d'un schéma (d'une composition de forces) lui permettant de reconstituer l'image (la position au dernier coup joué par l'adversaire). Certes, Binet relate bien l'intervention de ce type de vision schématique, à laquelle Bergson donne le nom de « schéma dynamique ». Et le grand joueur actuel Éric Prié, comme nous le verrons ci-après, confirme ce que déclare Bergson, puisqu'il dit « voir» non pas un reflet de l'échiquier et des pièces, mais « des lignes de forces », un « champ de forces ». Seulement, précise Eric Prié dans les entretiens qu'il m'a accordés, ce «schéma» n'aboutit pas nécessairement à une image visuelle de l'échiquier. C'est seulement si on lui demande de matérialiser mentalement l'échiquier, qu'il le fait « en traduisant ces rapports de force en image visuelle. »38 En réalité, l'image visuelle concrète de l'échiquier ne lui est pas nécessaire pour saisir la position concernée et la traiter correctement. Est-ce à dire que la mémoire visuelle n'intervient jamais activement dans la performance réalisée par les grands joueurs à l'aveugle? C'est ce que tend en tout cas à affIrmer Bergson: la mémoire visuelle, selon lui, est toujours un résultat et non un principe actif. Elle est l'aboutissement d'un effort préalable, consistant à passer d'un schéma

38

Cf. infra, les réponses

de Éric Prié au questionnaire

de Binet.

XXXII

dynamique, en l'occurrence celui d'« une composition de forces », à l'image de la position actuelle. Le problème, c'est que cette conclusion va à l'encontre de bon nombre de témoignages.
Binet: une approche plus complexe de la mémoire.

Contrairement aux deux auteurs que nous venons d'évoquer, Binet ne se sert pas du jeu à l'aveugle pour confmner une thèse générale déjà constituée sur le fonctionnement de la mémoire, mais au contraire pour explorer ce fonctionnement même. Le jeu à l'aveugle n'est pas un exemple venant après coup illustrer une théorie, mais un point de départ en vue d'élaborer une théorie sur la mémoire. Cette différence en entraîne une seconde. Si un exemple peut suffIre à illustrer une thèse déjà constituée, établir une thèse, en revanche, réclame l'examen de cas nombreux et divers. C'est pourquoi Binet récolte et analyse un nombre important de témoignages, souvent contradictoires, avant d' étab lir sa propre interprétation. C'est la contradiction des témoignages qui, comme il le dit luimême, a « intrigué» Binet. À côté de joueurs qui déclarent recourir à la visualisation ou imagination de l'échiquier, d'autres affirment qu'ils n'ont pas besoin de voir mentalement l'échiquier et les pièces. Nous nous contentons ici de formuler ce qui nous apparaît comme l'axe central de l'ouvrage. Binet distingue les deux types de mémoires que nous avons mentionnées, l'une visuelle et « concrète », l'autre visuelle mais « abstraite», visant des « combinaisons de force». Ces deux formes de mémoire renvoient-elles simplement à deux types de joueurs différents? Peuvent-elles exister, dans le jeu à l'aveugle, l'une sans l'autre? Au contraire, interviennent-elles toutes les deux, mais dans différentes phases du jeu? Si ces mémoires sont solidaires, comment s'effectue le passage de l'une à l'autre? Enfin, d'autres formes de mémoire (la mémoire des raisonnements, la mémoire verbale, la «mémoire de récapitulation »39, la «mémoire d'érudition», etc.) ne collaborent-elles pas à la performance du joueur à l'aveugle? D'autres questions passionnantes s'intègrent dans cette exploration des comportements de la mémoire. Quels sont les liens entre la mémoire et l'intelligence? La grande maîtrise des échecs s' apprend39

C'est « la faculté de répéter tous les coups dans l'ordre même où ils ont été joués ».

XXXIII

elle ou est-elle un « don de nature» ? Comment se prépare-t-on au jeu à l'aveugle et quelles sont les conditions de son exercice? Comment résoudre le paradoxe de la mémoire, qui est que l'on allège le poids de sa charge en l'augmentant? Selon Binet en effet, il en va de la mémoire du joueur à l'aveugle comme de notre mémoire des phrases: on mémorise bien une phrase si l'on s'attache à retenir à la fois les mots qui la composent et les idées exprimées, moins bien si l'on ne s'attache qu'aux mots, sans les comprendre. De la même manière, le joueur retient mieux l'emplacement des pièces s'il ne s'attache pas seulement à leur aspect extérieur, mais leur associe des « idées », voire même une «foule d'idées» 40. L'immense mérite de la présente étude41 est d'explorer une discipline exceptionnellement difficile, mobilisant de nombreuses aptitudes, mais qui pour cette raison même permet d'étudier au mieux l'ensemble des ressources de la mémoire et de l'imagination humaines, ainsi que les relations entre différentes formes de mémoire. Ce que l'on nomme aBusivement l'imagination et la mémoire recoupe en fait, comme le montre bien Bmet, des comportements très divers de l'esprit, et complémentaires. Ainsi, l'imagination et la mémoire se font-elles connaître moins par le contenu de ce qu'elles présentent à l'esprit que par les procédures, les stratégies, les simulations (voir l'emploi du «faire comme si ») qu'elles adoptent pour atteindre ces contenus. Enfin, et c'est ce qui ressort de l'ensemble de l'ouvrage, il n'est plus possible de traiter séparément des différentes « facultés» de l'esprit humain, qui collaborent toutes les unes avec les autres pour réaliser leurs performances.

40

S'agissant de parties anciennement jouées, Binet écrit: «Le joueur arrive à retenir une partie en gravant dans sa mémoire non seulement le spectacle changeant du mouvement des pièces, mais encore les idées, les raisonnements et les désirs qui ont accompagné ces manœuvres et les souvenirs stratégiques qu'elles éveillent. » 41 Le seul point de l'enquête aujourd 'hui dépassé est le bilan sur les femmes, présentées comme des joueuses inférieures aux hommes: « Les femmes ne brillent point aux échecs». Les performances remarquables des femmes aux XXe et XXIe siècles ont prouvé que cellesci étaient capables d'atteindre, contrairement à ce qu'avance Binet, un niveau d'excellence

identique à celui des hommes

- je

pense, entre autres exemples, au Grand Maître

International Judit Polgar, dont le classement elo est de 2728 (voire note suivante). Même si les succès sont encore majoritairement masculins, ceci s'explique, d'après Serge Desmoulières, organisateur de tournois, par le nombre encore faible d'inscrites.

XXXIV

En comp lément des informations recensées dans le présent livre, je reproduis ici les réponses que le champion français actuel du jeu à l'aveugle, Éric Prié, a apportées en 2003 au questionnaire de Binet. Je précise que les notes de bas de page sont de moi. 1. Êtes-vous capable de jouer des parties d'échecs sans voir? Combien? Pouvez-vous citer quelques parties que vous avez jouées en public dans ces conditions? Mon record est de 16 parties contre une moyenne de 1800 elo 42 après lesquelles je me suis senti vidé. Mais je suis sûr que, motivé, je peux faire mieux! Je pourrais surtout jouer sans grosse chute de niveau contre des adversaires bien plus forts, mais je prends le parti de ne parler que de mon expérience en simultanée. Cet exercice, spectaculaire, est tourné vers le public, non vers les participants, et, dans mon cas, ne l'a jamais été à des fins d'études. Ainsi, on peut dire que le nombre de joueurs, passé 4, importe peu: l'assistance trouve déjà cela «magique» (le côté mystérieux étant rehaussé par le port du bandeau !), et pense qu'il y a un « truC». Il faut aussi mentionner le facteur temps: des adversaires plus coriaces vous posent plus de problèmes, ce qui réclame plus de réflexion et une plus grande dépense d'énergie. Le public, lui, ne s'en aperçoit pas de toute façon. Tant d'efforts n'auraient de sens que si la rétribution était en conséquence.43

2.

Êtes-vous un joueur de première force ou de force moyenne? (Prière de répondre sans vanité et sans fausse modestie.)

Je suis Grand Maître International classé 2489, en baisse.

42

Le classement elo international, qui s'échelonne actuellement entre 1600 et 2817 (c'est le
jouées par Éric

classement de Garry Kasparov), sert à définir le niveau des joueurs. 43 Faute de place, je ne reproduis pas ici la liste des parties impressionnantes Prié.

xxxv

3.

Avez-vous, d'une manière générale, une bonne mémoire? (Exemples à l'appui.) Avez-vous des dispositions pour les mathématiques? Êtes-vous un bon calculateur de tête?

J'ai surtout une mémoire paradoxale. J'ai le sentiment d'avoir une bonne mémoire des événements de ma vie (et qui composent les « souvenirs»), sans doute à cause de l'investissement émotionnel, mais je manque d'éléments de comparaison. Je suis capable par exemple de me remémorer, de façon très présente à l'esprit, des pans entiers de mon passé et nombre de faits en apparence anodins. En ce qui concerne la partie apprentissage et stockage, je me souviens bien des mots. Je parle trois langues couramment: le français, l'anglais (langue dans laquelle je pense) et le bulgare. Je comprends bien l'espagnol et le slovaque (mais manque de pratique orale). Je pourrais me débrouiller en russe et en allemand. À 40 ans je n'ai pas oublié les capitales du monde que j'ai apprises 30 ans plus tôt. J'ai aussi une bonne mémoire musicale (style rock), d'autant meilleure si le morceau m'a plu! J'ai beaucoup de mal avec les chaînes de mots (citations). Curieusement, je me rappelle beaucoup mieux des pages roses du Petit Larousse que des morales des fables de La Fontaine. Je ne retiens ni les dates (pas même les dates de naissance des membres de ma famille), ni les chiffres (un agenda téléphonique m'est essentiel). Quand on me donne un numéro et que je n'ai pas de quoi le noter, je compense avec le « truc» de la connaissance des départements, en associant les chiffres 2 à 2. Cette mauvaise mémoire des chiffres est bien dommageable pour les échecs, car la représentation d'une partie est liée, pour moi, à sa notation.44 Elle explique que j'oublie presque tout de mes parties et de celles des autres (analyses et diagrammes m'échappent), passé un certain laps de temps. Un bon point pour clore ce chapitre: il me suffit en général d'avoir été en contact une fois avec n'importe quelle information que j'ai jugée intéressante (et je suis très curieux de nature), ou plutôt potentiellement utile, pour savoir comment la retrouver, même si je n'en ai p lus sur le moment la connaissance immédiate. Après avoir suivi une filière scientifique, j'ai arrêté mes études, une première fois, en seconde année de DEUG de mathématiques. J'étais
44 Voir ce que dit Binet sur les conditions

de « la mémoire de récapitulation

».

XXXVI

bon en mathématiques appliquées (calcul matriciel, étude de courbes), mauvais en démonstrations et en géométrie. Je peux faire des calculs pas trop compliqués de tête, car je visualise très bien, mais je n'ai aucune capacité particulière en ce domaine. Puisque, dans l'ouvrage de Binet, un parallèle est fait entre les grands calculateurs de tête et les grands joueurs à l'aveugle, je signale que le calcul, sa précision, ne sont pas mes points forts aux Échecs, mais plutôt la compréhension du jeu et surtout l'intuition, le « feeling ». 4. Comment vous représentez-vous les positions dans une partie jouée sans voir? Pour bien connaître la manière dont vous vous les représentez, il est bon de penser à la manière dont vous les retrouvez quand vous revenez à une partie que vous avez abandonnée pour jouer une partie différente.

Je « vois» 45 des rapports de force, mais si on me demande de visualiser l'échiquier, alors je me représente toujours ma couleur (les blancs ou les noirs) vers le bas sur un échiquier mural-diagramme. 5. Vous représentez-vous l'échiquier individuel dont vous vous servez, avec ses détails particuliers, ou la forme des pièces et leurs accidents (forme Régence, Staunton, etc.), ou bien est-ce un échiquier sans caractères individuels? Vous représentezvous la position de l'échiquier par rapport à vous (à droite ou à gauche, devant ou derrière) et la personnalité de votre adversaire?

Rien de tout cela. C'est un échiquier très impersonnel (voir réponse à la question 10) que je me représente comme si je regardais un tableau face à moi. En fait, je vois un champ de forces, et je n'ai pas besoin de visualiser les pièces avec leurs « accidents».

45

C'est ce que Binet nomme la « vision abstraite ».

XXXVII

6.

Vous représentez-vous l'échiquier et ses pièces simultanément dans leur ensemble, ou bien seulement par parties qui vous apparaissent d'une manière successive?

Je vois l'échiquier dans sa globalité. Voir cependant ma réponse à la question 13, où j'apporte une nuance. 7. Avez-vous le sentiment de voir, dans votre esprit, l'échiquier, ou
bien de ne pas le voir du tout?

C'est le plus important: je «sens », je «vois» l'échiquier, comme un terrain, que je connais dans ses moindres recoins, d'expression de forces. Notez que cette « vision}) n'a rien d'exceptionnel, car à partir d'un certain niveau, les joueurs d'Échecs doivent être capables de se passer de support physique pour analyser une situation. 8.
Si vous le voyez, dans votre nettement par qui font leur esprit, est-ce que votre et

représentation et de ses pièces? des cases? noirs résumé, palissandre votre des deux

est comparable Voyez-vous camps? image Distinguez-vous, ou de la peau

à une photographie la couleur couleur, la couleur la matière est-elle colorée?

de l'échiquier des pièces du buis les blancs de l'échiquier? et les ou du En

Distinguez-vous de l'échiquier

J'accepte la métaphore de la photographie. J'emploierais pour ma part le terme de diapositive, et j'évoquerais le « clic-clac», pour expliquer le passage d'un échiquier au suivant. La métaphore des tiroirs utilisée par Zukertort, dans l'ouvrage de Binet, est une explication identique à la mienne et je ne vois pas ce qu'elle ad' obscure. Mais encore une fois, je n'ai nul besoin de voir ou de distinguer la couleur des pièces et des cases. Je les connais. Ma représentation de l'échiquier est donc incolore.

XXXVIII

9.

Vous représentez-vous aussi bien ou mieux que la couleur la forme des pièces? Voyez-vous, mentalement, lafigure du Fou et celle du Roi? Est-ce par leur figure que vous les reconnaissez dans votre mémoire?

Je ne me représente ni la couleur, ni la forme des pièces. Je sais où elles se trouvent, comment elles interagissent46, et cela suffit. 10. N'avez-vous nulle conscience de la forme et de la couleur, et vous représentez-vous, quand vous pensez à une position, la place des pièces et leurs relations réciproques? Vous représentez-vous aussi, dans ce dernier cas, le mouvement possible, le trajet des pièces, tel qu'il est déterminé par les règles du jeu? En d'autres termes, au lieu d'une image des couleurs et des formes, avez-vous une image des positions dans l'espace et des mouvements? Comme expliqué plus haut, je n'ai nul besoin, donc nulle conscience, de la forme ou de la couleur des pièces pour me représenter l'échiquier avant un coup n. Mais cela concerne la phase « statique» de stockage dans la mémoire. Quand le coup de l'adversaire est annoncé, il vient s'intégrer au diagramme, et je passe ensuite à la phase « dynamique» de traitement de l'information. Alors, il faut bien évidemment se représenter le mouvement des pièces pour le calcul éventuel, comme dans le jeu normal. La différence est que, dans le cas du jeu à l'aveugle, l'image de référence est uniquement mentale. Il. Il est possible que vous vous représentiez la position à l'aide de mots que vous prononcez à voix basse (langage intérieur). Vous arrive-t-il, quand vous vous représentez, par exemple, le Fou, de penser vaguement à son nom, et de vous dire mentalement, d'une manière indistincte, « le Fou» ? Quand vous pensez au coup qui vient d'être fait, le formulez-vous comme on formule dans les descriptions, et vous répétez-vous, ou bien vous représentez-vous uneformule analogue à celle-ci: TD-ICD? Vous rappelez-vous la voix de celui qui vous annonce que tel coup vient d'être joué?
46 On retrouve

ici encore cette idée de forces interactives

composant

un champ de forces.

XXXIX

Vous rappelez-vous votre propre voix commandant un coup?
Quand vous pensez à la position, vous la définissez-vous par une

suite de mots, que vous vous rappelez ensuite, de sorte que c'est votre description verbale dont le souvenir vous permet de retrouver la position? Le théâtre intérieur de la simultanée est, pour moi, le plus dépersonnalisé possible. Je m'y immerge totalement et suis capable de jouer même dans une galerie marchande de supermarché - ce que j'ai déjà fait. Pour la communication avec l'extérieur, la présence d'un assistant est souhaitable afm de s'assurer de la bonne transmission des coups et. .. pour éviter de crier! La voix est le vecteur de la communication, sans qu'il faille y attacher plus d'importance. Les coups sont échangés au moyen de la notation algébrique internationale raccourcie: symbole de la pièce + case d'arrivée et éventuelle précision de la colonne ou de la rangée si 2 pièces identiques peuvent occuper la même case. Exemple: Td1 (Tad1, ou bien Thd1) ; Cd4 (C6d4, ou bien C2d4). Toutes les positions sont stockées sur un même niveau, et c'est le coup annoncé qui, par son intégration possible, plausible, dans tel ou tel diagramme, va naturellement provoquer l'apparition de celui-ci47 et le ramener à une unité de traitement. Les positions sont comme des diapositives dans une boîte qui passent devant le faisceau du projecteur. Je me souviens à peu près de l'ordre des échiquiers 1, 2, etc., mais cette méthode, qui vaut surtout au début de la simultanée, quand l'empreinte est encore fraîche, n'est pas suffisamment fiable en cas d'ambiguïté. Alors, je me concentre pour accoler le nom de l'ouverture [la sicilienne, l'espagnole, la gambit roi, etc.], toujours caractéristique de la position, au numéro de l'échiquier. En effet, on s'aperçoit vite du piège que représente l'apparente facilité consistant à reproduire les mêmes schémas d'ouverture. Cela n'aboutit en fait qu'à une grande confusion dès que les
47 «Naturellement» est ici synonyme de « spontanément ». Comme on le voit, Bergson a tort de généraliser lorsqu'il écrit contre Taine: «L'image de l'échiquier avec ses pièces ne s'offre pas à la mémoire telle qu'elle, 'comme dans un miroir', mais elle exige à tout instant, de la part du joueur, un effort de reconstitution» (op. cil., p. 163). Semblable effort de reconstitution n'est pas systématiquement requis pour saisir la position. Contrairement à ce que Bergson écrit dans la même page, il n'est pas nécessaire que le joueur «refasse mentalement I'histoire de la partie depuis le début », ou encore qu'« il reconstitue les événements qui ont amené la situation actuelle» (ibid.) Cette reconstitution n'est pas la règle mais l'exception, et intervient seulement en cas de doute sur la position d'une pièce.

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premières divergences se présentent. En simultanée à l'aveugle, il faut différencier les parties le plus possible r 12. Supposez un aveugle qui aurait appris les Échecs. Laforme des pièces et leur position ne lui seraient connues que par le toucher. Sa main lui donnerait les renseignements que nous devons à notre œil. Vous semble-t-if que, lorsque vous jouez les yeux fermés, vous vous représentez une pièce par le contact des doigts, et le mouvement de cette pièce par le geste de la main que vous faites pour la déplacer? S'il s'agit de me mettre dans la peau d'un aveugle, cela ne m'est pas possible. Quoi qu'il en soit, ma réponse est négative. Je renvoie à mes réponses précédentes sur la représentation mentale des pièces. 13. Il est possible que vous ayez d'autres procédés que ceux que nous indiquons, et qu'i! existe même des trucs et des ficelles. Prière d'indiquer ce que vous connaissez à cet égard. Je traite bien sûr une seule position à la fois. Après l'annonce du coup, mon attention se focalise très nettement sur la zone d'action. Le « faisceau du projecteur» y concentre sa lumière. Le reste de l'échiquier est flou, ce qui ne pose pas de problème puisqu'il est connu. De mémoire, il m'est arrivé seulement une fois d'avoir un ennui avec l'aile Dame restée longtemps dans l'ombre: le déplacement d'un pion sur la colonne a, au tout début de la partie, s'était tout bonnement effacé de l'image. »

Christophe Bouriau Université Nancy 2 Archives Poincaré (UMR 7117)

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