Psychologie et psychopathologie des immigrants en Italie

De
Publié par

Les migrants du monde entier ayant rejoint l'Italie ces dernières années ont changé d'une façon radicale et probablement irréversible l'aspect de la société italienne. Cet ouvrage s'attache à décrire le phénomène complexe de la migration en une série de chapitres qui se rapportent toujours aux récits, recueillis lors de rencontres avec un psychiatre, d'immigrés arrivés au dispensaire de la " Caritas " de Rome pour des problèmes d'ordre psychosocial et psychique.
Publié le : mardi 1 septembre 1998
Lecture(s) : 215
EAN13 : 9782296368996
Nombre de pages : 224
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

~

PSYCHOLOGIE ET PSYCHOPATHOLOGIE DES~MIGRANTSENITALIE Les nouveaux déracinés

La traduction de cet ouvrage a été réalisée dans le cadre du Progetto Strategico del Consiglio Naziona1e delle Ricerche 'Nuove Tecnologie e Linguaggi'. L'équipe des traducteurs a été coordonnée par Graziano Benelli, professeur à la Scuola Superiore di Lingue Moderne per Interpreti e Traduttori de l'Université de Trieste.

Copyright pour l'édition originale italienne, Strappare le radici. Psicologia e psicopatologia di donne e di uomini che migrano, L'Harmattan Italia, Torino, 1996

Copyright pour l'édition française, L'Harmattan, Paris, 1998 ISBN: 2-7384-6895-0

Marco MAZZETTI

PSYCHOLOGIE ET PSYCHOPATHOLOGIE DES IMMIGRANTS EN ITALIE Les nouveaux déracinés

Traduit de l'italien par
LUCIANA T. SOLIMAN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

A ma mère, qui aimait la langue italienne et me l'a apprise

Je voudrais remercier ceux qui m'ont aidé à réaliser ce livre: M. Filippo Ferro, Directeur de la Clinique Psychiatrique de l'Université de Chieti, qui m'a donné cette idée et m'a encouragé à la poursuivre; M. Luigi Frighi qui, en expert et ami, m'a initié au monde de l'ethnopsychiatrie et, en particulier, à celui de la psychiatrie de l'immigration; M.mes Maria Teresa Romanini et Silvia Attanasio, qui ont guidé mes premiers pas (et même les suivants) vers le monde de la psychothérapie, en m'accoutumant à étudier l'individu avant d'en examiner la maladie; M. Sandro Spisanti, qui m'a soutenu, à travers son amitié, et qui s'est dévoué afin que ce voyage arrive à bon port; enfin, M. Salvatore Geraci, Directeur du Dispensaire "F. Rielo" pour les Immigrés de la Caritas de Rome, avec qui j'ai partagé, au cours des années, curiosités, espoirs, succès, échecs, valeurs ethiques et principes déontologiques, créativité, amitié, ainsi que l'idéal d'un "monde métis".

AV ANT -PROPOS

Cette oeuvre ne se veut ni strictement sociologique, ni anthropologique, ni psychopathologique c'est plutôt une sorte " de distillat des expériences humaines vécues lors de la rencontre avec des individus qui sont arrivés au dispensaire d'hygiène mentale de la Caritas de Rome à la suite, dirait-on, d'une dérive causée par des vicissitudes psychosociales patentes et par de moins évidentes souffrances psychiques. Il s'agit en effet de sujets immigrés qui peuvent communiquer leur malaise d'une manière différente de celle dont nous avons l'habitude, nous psychiatres dotés d'une autre culture, et qui possédent un tout autre bagage culturel, traditions et valeurs, que le nôtre. L'auteur a su décrire un phénomène complexe comme celui de la migration dans une série de chapitres qui, sans perdre de vue l'intrigue dans son ensemble, se rapportent toujours au récit des rencontres avec ces immigrés - donc plus sur le plan humain qu'au niveau médical -, où nous trouvons que les souffrances psychiques accompagnent leurs adversités d'ordre économique, culturel et d'adaptation au milieu. En effet, l'émigration constitue une seconde nature de l'homme gravée depuis toujours dans son existence: la douleur du détachement, la nostalgie du retour et le charme de l'inconnu. L'expérience de l'homme qui migre est unique et ce n'est que sur cette expérience que doit se focaliser l'écoute du médecin et, en particulier, du psychiatre. Certes, il faut avoir une préparation approfondie dans le domaine transculturel pour mieux procéder à la rencontre avec l'Autre, mais il faut disposer aussi d'une très bonne sensibilité pour pouvoir éviter les pièges tendus par les préjugés ethnocentriques, par l'urgence de formuler un diagnostic 7

typiquement occidental et enfin par l'adoption de thérapies qui sont en contradiction avec les valeurs traditionnelles, 0 u inadéquates du point de vue pharmacologique. Relativement au premier cas, on peut porter l'exemple de séances de consultation erronées visant à construire une autonomie individuelle, alors que le bagage culturel du patient est solidement orienté vers la famille et le groupe. Sur le plan pharmacologique, il faut rappeler, d'une part, que les dosages optimaux des médicaments peuvent être très différents quand ils sont administrés à des sujets qui ne sont pas habitués à notre consommation, de l'autre, que l'aggravation des effets secondaires qui peut en découler peut conduire le patient à une mauvaise acceptation du traitement (compliance) aboutissant à l'interruption de la thérapie. Marco Mazzetti ne manque ni d'expérience ethnopsychiatrique, ni surtout de sensibilité humaine, sensibilité nécessaire pour pouvoir saisir, dans le contexte le plus général, la singularité des différentes expériences humaines, comme le prouvent les tranches de vie qu'il introduit pour mieux illustrer des concepts d'une bien plus vaste envergure, tels que les syndromes culturels et les troubles ethniques. En outre, en bon chercheur qu'il est, il prend soin de fournir des analyses comportant des données et des élaborations statistiques, qui prouvent l'existence de problèmes concernant par exemple les mineurs étrangers et la condition de la femme immigrée, ainsi que l'importance que la vérification du succès ou de l'échec de son propre projet migratoire acquiert de façon prépondérante dans la détermination du malaise psychique chez l'émigrant. Dans le dernier chapitre on reconnaît que les Italiens, confrontés aux immigrés, constituent eux-mêmes une population à risque. Il me semble que cette proposition concorde avec ce que j'ai soutenu dans beaucoup de mes écrits sur l'immigration, en ce sens que l'évolution de ce phénomène est liée principalement à un processus binaire d'acculturation mutuelle. Cela signifie que 8

l'on ne peut pas s'attendre à ce que l'immigré puisse se charger totalement de sa propre intégration culturelle. En effet, ce processus procède à deux voies, dans la mesure où nous aussi, autochtones du pays d'accueil, prenons part à l'acculturation, et d'autant plus que, comme le dit l'auteur, nous devons nous préparer au mieux, sans doute par des méthodes d'éducation individuelle et collective, pour pouvoir négocier avec un phénomène désormais irréversible. Ce livre - bien écrit, scientifiquement correct et imprégné d'un élan humanitaire remarquable - se termine par un appendice au titre suggestif, "Éloge de l'esprit métis", où l'esprit métis doit être entendu non pas comme le résultat de croisements entre des individus de cultures différentes, mais comme un ensemble de qualités transcendant la dimension physique pour faire appel à une sorte de penchant intérieur, qui permet l'ouverture d'esprit vers d'autres horizons culturels, dans un brassage d'idées et de sentiments qui ont bien peu en commun avec les idiosyncrasies rétrécies et marginales de l'individu. C'est là un aspect, permettez-moi de le dire, que j'approuve pleinement. Pour ce qui est du livre dans son ensemble, il s'agit d'un texte, à mon avis, intéressant, bien documenté, très lisible grâce à la fluidité de l'expression, à la propriété du langage et au sentiment d'authenticité qui en émane. PROF. LUIGI FRIGHI Chaire d'Hygiène Mentale Université "La Sapienza" - Rome

9

INTRODUCTION

UN MONDE NOUVEAU

Depuis plus de dix ans la Caritas de Rome s'engage à sauvegarder l'état de santé des immigrés, en particulier de ceux qui se trouvent dans les conditions de marginalisation sociale les plus graves. Au cours de ces années, des centaines de bénévoles, médecins et autres, ont offert une collaboration gratuite et désintéressée; il s'agit d'années d'engagement, mais aussi de réflexions sur ce que l'on fait, d'analyse des besoins qui émergent graduellement, d'étude souvent autocritique de notre attitude envers ceux qui viennent de contextes sociaux et surtout culturels différents. C'est là un engagement professionnel qui veut répondre à un besoin aussi délicat et important que celui de la santé; c'est là un engagement sociologique qui veut étudier et approfondir un phénomène dont nous avions deviné dès le début l'extrème importance, non seulement pour les problèmes qui normalement frappent l'intérêt de l'opinion publique, mais aussi pour les conséquences que la rencontre avec la "culture de l'Autre" auraient produites dans tous les secteurs de la vie sociale. La nouveauté de cette rencontre est le nouveau type de relation fondée non pas sur l'implicite, mais sur la disponibilité à accepter l'Autre. ne manifestant pas une simple tolérance, mais un changement progressif et radical de notre façon d'être et d'apparaître. C'est dans cette perspective que l'oeuvre de Marco Mazzetti acquiert une importance qui va au-delà des données scientifiques; c'est le témoignage, la conscience de l'heure actuelle. Il

C'est le témoignage d'un engagement professionnel, fort heureusement non solitaire, mais partagé avec d'autres médecins et opérateurs sanitaires bénévoles, dans des circonstances souvent difficiles, avec peu de moyens, confrontés à une demande énorme; c'est le témoignage du désir de ne pas s'arrêter à l'évidence des besoins ou à l'urgence des problèmes,' c'est le témoignage de la curiosité de se mettre en question pour comprendre ce qui se cache derrière l'échec ou le succès de la thérapie. C'est la conscience de l'heure historique et politique, 0 Ù l'immigration n'est souvent présentée que comme un problème, une situation qui doit être contrôlée ou plutôt évitée. Dans cet essai, on évalue l'immigration telle qu'elle est: un choix, souvent obligé,' un départ, souvent riche en espoirs et en illusions; une arrivée, souvent caractérisée par des sacrifices et des attentes trompées. Et en même temps une occasion, peut-être une provocation, pour que tous ensemble, eux et nous aussi, nous puissions nous épanouir d'un point de vue humain et professionnel. Cet essai, malgré sa rigueur scientifique, est un instrument non seulement utile pour ceux qui se consacrent à l'assistance sanitaire des immigrés, mais aussi facilement accessible aux non-spécialistes. Par son intermédiaire, n'importe qui peut avoir accès à un monde fascinant, qui dépasse la réalité fondée souvent sur des images stéréotypées de l'Autre, à un monde de valeurs, de désirs, de pulsions, d'espoirs, mais aussi de souffrances, de déceptions et d'échecs. Un monde non pas de patients à examiner, mais d'individus à accueillir. MGR LUIGI DI LIEGRO Directeur de la Caritas du Diocèse de Rome

12

L

CHAPITRE

PREMIER

LE DÉPART

Vers quelque chose J'ai travaillé pendnnt une certaine période en Guinée-Bissau, un pays sur la côte atlantique de l'Afrique de l'Ouest, au sein d'un projet sanitaire de lutte contre la lèpre. Parmi mes charges qui comprenaient entre autres des visites de surveillance périodiques aux malades, je contrôlais, avec mon infirmier, les patients sous traitement dans les villages et je vérifiais le diagnostic des cas suspects. Durant une œ mes rondes, alors que je me trouvais dans ce pays depuis quelques mois, en entrant dans un village, je m'aperçus d'un certain bouillonnement. Ces lieux ne m'étaient pas encore familiers, mais le peu d'expérience que je possédais avait suffi pour comprendre que quelque chose d'inhabituel et de joyeux se déroulait. Le village était très petit, avec quelques cases seulement. Inutile de me demander ce qu'il y avait de spécial dans l'air: l'amour pour la parole des Africains me l'aurait appris sous peu. En effet un "cousin" de mon infirmier (il en avait pratiquement un dans chaque village, ce qui me fit renoncer à l'idée d'éclaircir ses véritables liens de parenté) vint nous communiquer qu'il y avait une fête, puisque "Braiina allait partir pour le Portugal". Braiina était un garçon d'une vingtaine d'années, très éveillé, qui avait étudié dans la capitale. Robuste et au tempérament gai, il exerçait de l'ascendant sur les autres. Une fois prise la décision de tenter l'aventure de l'Europe, il avait réussi à se procurer le passeport et un visa touristique pour le Portugal, et avant son départ, il était venu prendre congé de sa mère. "J'ai envie de parcourir le monde, de visiter l'Europe et de gagner ma vie... Il n'y a pas de travail ici, il n 'y a rien... dans quelques années je

13

reviens, j'achète une maison et j'ouvre un magasin... ", m'expliquaitil. Quelqu'un avait réussi à yuer une gazelle, qui mijotait maintenant dans une marmite. On préparait le foie à part, car il n'était destiné qu'aux personnes importantes: une poignée de vieillards, Braïma et moi, qui me trouvais là par hasard Les enfants lui faisaient fête et, dans l'euphorie générale, ils me faisaient fête aussi. Sa mère me racontait: "Il est bon que Braima parte, car il est le plus capable, le plus courageux, le plus fort de toute la famille ".

Quelques années plus tard, quand j'ai commencé à m'occuper d'immigration, cette journée m'est souvent revenue à l'esprit. Si l'on y regarde de près, un Européen n'a pas l'habitude d'imaginer les immigrés comme des "gens qui partent", mais plutôt comme des "gens qui arrivent". Sans doute, cela dépend en partie du fait que les migrations ne font plus partie de notre expérience quotidienne et familiale. En Italie le souvenir historique de quelques proches parents partis de notre pays pour aller chercher fortune ailleurs n'est sauvegardé que dans la mémoire des personnes âgées. Quand bien même ce souvenir vivrait encore dans nos mémoires, je doute qu'il puisse contribuer à faire envisager la présence étrangère en Italie d'un oeil empathique ; cela découle du fait que, dans la perception commune, l'immigration d'antan de nos compatriotes est considérée comme un phénomène radicalement différent de celle des immigrés des dernières années. Ce qui est au fond compréhensible puisque leurs directions sont visiblement opposées: ceux-là partaient, alors que ceux-ci arri vent. Il existe entre les deux situations des analogies profondes. L'histoire de BraÏma est emblématique sous plusieurs aspects; du moins elle rappelle que les immigrés non seulement "arrivent", mais aussi "partent", et quand ils partent, ils ont des projets en tête. Ce récit nous explique également que ce sont très souvent les "meilleurs", les plus forts, les plus sûrs d'euxmêmes, les plus cultivés qui quittent leur pays. Ces lignes renferment déjà bien des caractéristiques de l'immigration en 14

Italie et des effets que ce parcours a sur la psyché de ceux qui s'y aventurent. Ce sont donc souvent, comme on vient de le dire, les gens capables, solides, forts qui partent. Dans notre pays et à l'étranger, le nombre d'études concernant ce genre de données commence à augmenter, même si l'histoire de l'approche psychologique et psychiatrique du phénomène migratoire a fait l'objet de certaines controverses. Les observations que la médecine moderne a conduites sur la santé mentale des immigrés remontent au siècle dernier, le premier travail sur ce sujet, avec le titre évocateur de On insane foreigners ("Sur les aliénés étrangers"), ayant été publié en 1850 par Ranney, un psychiatre nord-américain. Ranney, qui avait relevé dans les hôpitaux psychiatriques une présence excessive d'immigrés, en conclut que, relativement à la santé mentale, cette population était particulièrement à risque. Afin d'expliquer ce phénomène, on proposa même une théorie, qui devint célèbre sous le nom d'aliéné migrateur, selon laquelle c'étaient surtout les sujets inadaptés qui émigraient; à cause de leurs déficits psychiques, ils se sentaient mal à l'aise dans leur pays d'origine, ne réussissaient pas à s'assimiler dans le tissu social et, affligés par une agitation insoutenable, ils prenaient ainsi le parti d'émigrer. Cette définition dérive d'une étude qu'un psychiatre français, Foville, publia en 1875 et intitula Les aliénés voyageurs ou migrateurs. Étude clinique sur certains cas de lypemanie. Négligeant le concept de "lypemanie", qui connut un certain succès auprès des psychiatres vers la fin du siècle dernier et qui tomba vite en désuétude, il y a lieu de préciser que cette étude se référait à un nombre restreint d'observations qui avaient été conduites sur des patients manifestant leur maladie psychique par le vagabondage, qui n'avait presque aucun rapport avec la migration proprement dite. Toutefois, le terme aliéné migrateur prit pied et contribua sensiblement à renforcer les préjugés, parfois tenaces, envers les immigrés.

15

Cette théorie fut soutenue par exemple par un chercheur, 0degaard, qui publia en 1932 dans les Acta Psychiatrica Scandinavica une recherche comparant un groupe de Norvégiens émigrés aux États-Unis avec trois autres groupes de population, le premier formé d'Américains autochtones, le second de Norvégiens qui étaient restés au pays d'origine, et le troisième de Norvégiens qui avaient émigré aux Etats-Unis et qui étaient revenus ensuite en Norvège. Il remarqua une nette prédominance de maladies mentales chez les émigrés qui étaient restés en Amérique. A l'en croire, la théorie de l'aliéné migrateur se justifierait par le fait que ce sont les individus vivant dans des conditions de fragilité sociale, tissant des rapports faibles et insatisfaisants, incapables de gérer de façon efficace leur vie dans le pays d'origine, qui ressentent le plus le besoin d'émigrer. Ce qui expliquerait le pourcentage très élevé d'immigrés prédisposés aux maladies psychiques. A cette théorie s'en opposa une nouvelle qui se réclamait du soi-disant "état de stress transculturel", à savoir cette condition de pression psychologique accablant l'individu, qui rompt les ponts avec sa terre, sa famille, sa culture et qui se voit dans l'obligation d'apprendre une autre langue, d'accepter des valeurs et des coutumes nouvelles et différentes, ou au moins d'arriver à un compromis. Ce qui arrive très souvent sans un réseau de soutien social solide. A cet état de stress transculturel viendraient s'ajouter tous ces facteurs de malaise qui sont aussi fréquents chez l'immigré: précarité économique, mauvais logement, marginalisation sociale, etc. On reviendra plus tard sur nombre de ces aspects. Pourtant, il vaut mieux préciser dès à présent que l'hypothèse d'un plus haut pourcentage de morbidité psychique chez les immigrés ne correspond pas à la réalité. Le sens commun suffirait déjà à l'exclure: la migration est un facteur absolument physiologique chez l'espèce humaine. L' homme migre depuis toujours. Les nations européennes elles-mêmes sont les filles des mouvements migratoires. 16

Comme l'Europe jouit depuis plusieurs siècles d'une certaine stabilité à ce propos - on n'a plus enregistré de véritables exodes à l'intérieur du continent -, on tend à oublier que nous sommes tous, plus ou moins, des enfants d'immigrés et que nos cultures sont des cultures métisses dérivant du croisement d'ethnies différentes et en migration. Avant l'an mille la diffusion de la latinité en Europe, qui a été sans aucun doute une conquête militaire, a déclenché des phénomènes migratoires fructueux, suivis par des événements opposés comme les prétendues "invasions barbares" jusqu'à celle des Normands, les hommes du Nord. L'Italie, les Italiens, qui se sentent aujourd'hui (plus ou moins) membres d'une unité culturelle, sont en réalité le résultat de nombreux croisements de populations, souvent très hétérogènes, qui se sont accomplis il y a plusieurs siècles. Dans de nombreux cas, cette hétérogénéité était probablement supérieure à celle qui existe aujourd'hui entre les immigrés et les Italiens. Plus récemment, pendant le déroulement non pas de siècles, mais de décennies, des continents entiers sont devenus des "nations" grâce aux migrations: toute l'Amérique, l'Australie et la Nouvelle Zélande en sont un témoignage. Sur le plan conceptuel, il nous est donc difficile d'accepter qu'un phénomène tel que la migration, aussi répandu et intimement lié à l'espèce humaine, puisse dériver, quoique partiellement, de la "psychopathologie" lata sensu. Après les recherches que l'on vient de citer, on a conduit des enquêtes selon des critères méthodologiques plus corrects; les groupes de population ont été ainsi comparés non seulement sur la base de leur origine ethnique, mais aussi en fonction d'autres paramètres, qui peuvent avoir des répercussions sur la santé mentale: le niveau socioéconomique, le logement, la scolarisation, etc. Les résultats qui ont été obtenus par tous ceux qui se sont occupés de ce problème dans cette perspective sont en opposition avec la théorie de l'aliéné migrateur et, qui plus est, 17

certaines études ont même mis en relief une incidence d'états psychopathologiques chez les immigrés inférieure à celle des populations autochtones ou d'origine. Cela s'est avéré non seulement dans divers pays européens (Cochrane 1977 Cochrane et Stopes-Roe 1977 ; Murphy 1977 ; Simoes et Binder 1980; Simoes 1990), mais aussi en Italie (Cuzzolaro et Frighi 1990), si bien que des auteurs ont déclaré expressément que les difficultés auxquelles les individus sont confrontés pendant leur émigration (surtout de certains pays) entraîneraient une sorte de sélection positive qui ne permettrait qu'aux individus les plus capables et les plus sains du point de vue psychique de réussir. De nos jours on ne se pose plus le problème si les immigrés constituent réellement un groupe ayant une santé mentale plus ou moins à risque; le véritable but des chercheurs consiste désormais à comprendre les caractéristiques du phénomène sur le plan psychopathologique, c'est-à-dire pourquoi et comment les souffrances mentales évoluent chez ces patients, quels parcours elles suivent et quelles interventions (spécifiques) elles impliquent afin de sauvegarder le malade. D'après nos observations et les données dont nous disposons, les immigrés partent en bon état de santé. Nous sommes enclins à croire que l'immigration en Italie (et peut-être en Europe) remplit effectivement une fonction de tamisage positif, en triant les plus forts, les plus sains et les plus motivés. Cette sélection se produit sans aucun doute dans les pays en voie de développement, où les difficultés de la migration sont souvent tellement grandes qu'elles exigent des habiletés spéciales, des "talents" particuliers pour qu'on puisse les surmonter. Il est intéressant de mettre en parallèle l'état psychique et la santé physique des immigrés. Lors de leur arrivée en Italie, ils disposent dans la plupart des cas d'un patrimoine sanitaire intact: les études qui ont été conduites sur ce sujet ne semblent laisser planer aucun doute (Lemma et al. 1990 ; Cerami et al. 1992).
18

Bref, ce sont les individus sains qui partent et qui arrivent sains - cette situation a été qualifiée d"'effet du migrateur sain" (Geraci et Colasanti 1995a). Ce n'est qu'après leur arrivée dans le pays d'accueil que les mauvaises conditions de vie et les difficultés les plus disparates commencent à entamer ce patrimonie. D'après les données de la Caritas de Rome (Geraci et Colasanti 1995a), qui gère le plus grand dispensaire italien d'assistance médicale aux immigrés, une certaine période devrait s'écouler avant que cet intervalle de bien-être ne touche à sa fin et que l'immigré ne devienne un "patient" : en moyenne douze mOIS envIron. La santé psychique s'inscrit dans le même cadre. Même si l'on fournit des détails en la matière par la suite, il vaut mieux préciser par avance que les sujets arrivent sur le territoire italien en bon état de santé et qu'ils assistent à une aggravation progressive de leur condition psychique au fur et à mesure que les mois passent. Ce sont là les raisons pour lesquelles l'histoire de Braïma a un pouvoir évocateur. C'est le symbole du migrant typique au moment du départ: jeune, sain, courageux, optimiste, curieux, très motivé et doté d'un fort soutien social au sein de son groupe d'appartenance. Sa santé psychique semblerait à l'abri de toute attaque. Ce qui est au fond vrai pour une large part, car s'il n'en était pas ainsi, il succomberait très tôt (et beaucoup plus) aux difficultés parsemées le long de son chemin.

En fuite Le départ n'est pas le même pour tout le monde. Le départ de Braïma s'inscrit dans des circonstances heureuses: il part pour atteindre un objectif, plein d'espoirs, à la recherche de quelque chose en plus (le bien-être, des services efficaces, une bonne assistance médicale, l'expérience du monde...).

19

Mais il Y a également ceux qui partent à la recherche de quelque chose en moins, pour échapper à la guerre, aux violences, aux tortures, à la mort. Ils constituent une catégorie spéciale, celle des réfugiés. Ils partent sans fêtes, très souvent sans avoir eu le temps de se préparer et de s'organiser, sans projets, sauf le projet immédiat de se mettre à l'abri. Parmi eux il n'existe aucune sélection, aucun "effet du migrateur sain"; il n'y a très souvent que les cauchemars de ce qu'ils ont laissé derrière eux, mais qui reste enfermé dans leur for intérieur. Sidker, titulaire d'un titre universitaire, directeur d'une école au Bangladesh, a quitté son pays. Apprenons comment:
H...Je suis parti en toute hâte, je n'ai même pas eu le temps el? prendre congé de ma famille... on m'a dit qu'il valait mieux que je prenne lafuite, puisqu'ils me cherchaient, et qu'ils me tueraient peutêtre pour des raisons politiques. Ceux qui ont gagné les élections appartiennent à un parti qui s'oppose au mien. Pendant plusieurs mois je n'ai eu aucune nouvelle de ma famille, j'ai eu peur qu'il ne leur soit arrivé quelque chose, qu'ils ne s'en soient pris à eux... maintenant, heureusement, j'ai réussi à me mettre en contact avec eux par écrit et par téléphone, et j'ai moins de soucis, mais beaucoup de nostalgie, j'espère pouvoir retourner dnns mon pays après les
prochaines élections...
"

Il est évident qu'un départ pareil ne promet rien de bon. Le détachement de sa propre famille n'a pas été médité, on n' a suivi aucun projet, on n'a même pas eu le temps de le mûrir; la séparation a été aussi traumatique qu'une amputation soudaine. Le soutien de son propre groupe d'origine n'est pas là, mais la préoccupation pour ceux qui sont restés à la maison est présente. Ce qui manque c'est surtout un objectif, un objectif pouvant compenser la douleur du détachement et lui donner un sens. C'est ce qui est arrivé à Raymond, réfugié rwandais, dont la famille a été massacrée:

20

"... Je me suis sauvé puarce que un curé blanc m'a caché dans sa voiture... je me réveille la nuit, car je rêve des gens morts et dépecés que/ai vus quand je regardais hors de la voiture..."

C'est ce qui est arrivé à de nombreux réfugiés somaliens, qui sont arrivés en Italie à l'époque des désordres survenus après la chute de Siad Barre ou, plus récemment, aux réfugiés de l'ancienne Yougoslavie. Heureusement, ceux qui arrivent en suivant ces parcours ne sont qu'une minorité. La plupart des immigrés ont vécu des histoires similaires à celle de Braïma. Pourtant, il existe également ceux qui fuient, avec des problèmes tantôt similaires aux problèmes de ceux qui viennent chercher fortune, tantôt très différents. Cela nous permet de souligner un autre aspect de la psychologie et de la psychopathologie de l'immigration: il n' y a pas de règles valables pour tout le monde, puisque la population est très hétérogène. Et elle l'est, de manière dramatique, dès le départ: on va vers quelque chose, on fuit quelque chose. Analysant le départ, on s'aperçoit aussi que l'origine de nos en 1994 de nouveaux immigrés en provenance de 111 pays différents, représentant tous les continents, se sont adressés au centre de premier accueil de la Caritas de Rome (Caritas 1995). C'était un véritable arc-en-ciel de cultures. Même s'il est impossible de trouver des interventions ad hoc pour chaque patient, on peut suivre des orientations communes. C'est ce que l'on verra dans les chapitres suivants.

patients potentiels est étonnamment variée:

21

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.