PSYCHOLOGIE POLITIQUE DE LA CITOYENNETÉ, DU PATRIOTISME,DE LA MONDIALISATION

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Il n'y a pas plus politique que la loi de l'interdit de l'inceste, plus sociale que la relation œdipienne en famille. Voilà la proposition de départ de l'auteur d'une psychologie politique de la relation. La santé, le confort et la démocratie sont les nouveaux items universels du troisième millénaire, dont l'ampliation mondiale heurte déjà les identités culturelles et patriotiques sur la valeur inégale donnée à la vie humaine. Une lecture différente de ces items est-elle possible à la lumière de la philosophie politique asiatique ? Et avec une autre façon d'envisager l'éducation du politique et du social en famille ?
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296289826
Nombre de pages : 317
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Dr LUONG Cân Liêm

Psychologie politique de la citoyenneté, du patriotisme, de la mondialisation
Sept études cliniques

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALlE

Du même auteur: Bouddhisme et Psychiatrie, Editions L'Harmattan, Paris, 1992. Ouvrage collectif: Colloque INSERM--LAutisme, Paris, Volume 146, 1987. Enfance, état des lieux. Le Vietnam au cœur de la francophonie. Editions L'Harmattan, 1998. Dictionnaire des thérapeutiques n1édicopsychologiques et psychiatriques, sous la direction du Prof. H-N Barte, Collège de Psychiatrie, Editions Ellipse, 2001.

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A Nguyên Thành Châu, mon épouse. A nos deux enfants Liêm-Binh & Châu-Minh.

1\ nos parents,]vi. et Mme Luang Phan, Nguyen Thi Loi (1912-2001) & Nguyen Thành Thôi (1917-1984), Huynh Thi Tuyêt, A nos deux familles, A nos amis, Aux amis de l'association scientifique franco-vietnan1Ïenne de psychiatrie et de psychologie tnédicale. Hôi Phap-Viêt Tâm-Thân và Tâm-Ly Y-Hoc.

Aux Vietnamiens du Vietnam et d)ailleurs. A ceux qui vivent en France. Au peuple des îles Bikini.

Uông nuoc, nho nguôn. Boire l)eau, se souvenir de sa source. Proverbe vietnamien.

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AVANT-PROPOS
La mondialisation économique et laïque va-t-elle réussir ce que l'évangélisation avait commencé? Faut-il que les hommes, d'abord enfants du « veau d'or », soient tous devenus les citoyens d'un même monde et mangeurs de la même eucharistie? La planète transformée en une seule et nouvelle patrie apparemment acceptable, jouera-t-elle, entre les mains de quelques maîtres anonymes, son devenir politique, son progrès culturel et sa civilisation de <.<. valeurs ajoutées)) sur cet unique. marché fonctionnant « non-stop, on live et on line» qu'on appelle les places boursières, ces temples qui ne verront jamais coucher le soleil? En 1989, le Centre Françoise Minkowska pour la Santé 1vfentale des Migrants (12, rue Jacquemont F-75017 Paris) proposait ses premières sessions de formation. Nous avions choisi le thème du «mythe du retour ». Comme praticien du secteur Asie, le sujet était « parlant », entrant intimement, dans mes premières réflexions qui aboutiront à ma thèse de psychologie intitulée: Contribution à la Psychologie politique à la lumière de l'histoire contemporaine du Vietnam et des Vietnamiens (Université de Bretagne Occidentale, Brest, 1998). La réécriture complète du premier chapitre de cette thèse portant sur une clinique psychopolitique, constitue cet ouvrage. Dans cette recherche, il était aussi question de moi-même, de moi comme observateur du Vietnam contemporain et de mes expériences cliniques. Le sentiment patriotique sort-il de l'habituel et banal sentiment d'attachement? Le nationalisme est-il une défense culturelle? Qu'en est-il des consciences collectives dans le racisme, l'altruisme tiers-mondiste et la citoyenneté? Au sens étymologique, l'idéologie est l'étude des idées et des pensées. J'appelle psychologie politique, le domaine de la psychologie et du discours qui organise une vision politique du rapport des hommes entre eux et à leur environnement. Si cet écrit a d'abord été mon chemin vers la paix, la route m'a conduit à aller plus loin encore. Le cas vietnamien m'est devenu plus qu'un cas d'école. Rien n'est terminé avec le mouvement des identités communautaires loco-régionales à l'aube du troisième millénaire partout dans le monde. Nous n'avons pas fmi de décliner la misère haïe et les guerres toujours justifiables. L'histoire contemporaine installe ses nouveaux paradigmes. Le mythe du Vietnam sert à qualifier les guerres

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illégitimes. A l'instar de la diaspora juive~ la question du retour des migrants à leur terre d'origine est d'actualité. A quelle référence culturelle, la citoyenneté se rapporte-t-elle? Ferait-on le procès en infidélité des Juifs français contre les Français juifs? L'Organisation Mondiale de la Migration propose aux exilés en mal de nostalgie~ des primes de retour et de réinstallation~ voire des programmes de transfert de technologie. . Le Vietnam était entré sans son nom dans le XXe siècle de la modernité. Chez le Vietnamien~ la souffrance de son identité historique~ culturelle et nationale reste immense en arrivant au siècle suivant. Avec la question coloniale puis celle des guerres suivantes~ c'est aussi la nécessaire reconnaissance de la réparation et le dédommagement qui se font attendre. Après la repentance~ quel sera le prix de la dette de l'humanité des grands drames collectifs jaillissant d'une nouvelle conscience éthique planétaire? Peut-on~ et doit-on maintenant anticiper les drames informes de la misère collective et de la violence mondiale? Les Vietnamiens ont une forte tradition patriotique contre les invasions étrangères et d'enracinement contre les calamités naturelles. L'histoire récente témoigne encore de ces liens. Jusqu'à l'âge moderne~ ils n'avaient aucune expérience d'expatriation sauf vers les pays voisins. Les déportations politiques ou les migrations éconotniques ont commencé à partir de la Première Guerre MOl1diale. Pourquoi des gens s'enfuyaientils de leur pays une fois la paix retrouvée et pas pendant la période aiguë de 30 ans de guerre? Ce fameux phénomène des boat people révélait aussi au monde~ la nature politico-économique des mouvements démographiques planétaires en sens inverse des flux d'~gent. Comn1ent se construit sans théologie~ le mythe moderne du bien-être? Les images du confort et les icônes évènementielles alimentent-elles les fantasmes du paradis terrestre des idéologies globales pour lutter contre la misère? Que promet maintenant la mondialisation consumériste comme l'avait fait autrefois la fraternité prolétarienne dans sa sphère? Quelle est cette croyance n1issionnaire en la dernière des del11ières guerres pour annoncer l'éthique vertueuse d'une quiétude achevée? Tel l'Ange volant qui devait terrasser le démon du commerce mondial~ le terroriste du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center de New York~ avait fait la première attaque étrangère du sol américain. Est-elle une idée folle et meurtrière ou une attaque emblématique de la diligence?

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Les intentions planétaires ont commencé dès les 'Toyages commerciaux de Marco Polo, de Christophe Colomb, de Ferdinand de Magellan et d'autres. Avec un XIXe siècle triomphant par ses techniques industrielles, on avait cru au paradis matériel et à la paix défmitive. La mondialisation capitalistique et l'épreuve raté d'un internationalisme soviétique exprimaient cette même volonté. Le XXe siècle aura eu le vertige du messianisme social, de la pensée universelle et sa vitesse. Le Corbusier commençait à construire la cité radieuse du monde. Le XXIe siècle s'éveille avec la tentation du Tout et du Global d'une planète qui organise ses nouvelles divisions du travail et ses représentations du confort. S'agit-il d'un cycle millénariste de l'histoire universelle? L'autonomie disciplinaire de certaines sciences nouvelles à valeur générale comme la psychologie des champs symboliques, permet une approche moderne de la notion de la mentalité collective et une analyse des mouvements des foules de l'histoire politique. Je considère le politique comme une activité mentale complexe d'élaboration de pensées collectives Q'idéologie) et de stratégies communautaires de projets d'anticipation et d'actions de groupe. Le politique est programmatique et la politique, sa pragmatique. Partant d'une intuition communautaire, le politique procède donc d'une idée puis d'une opinion constituée conduisant vers la réalisation d'une pulsion culturelle collective. Cela va du flou vers l'explicitation, de l'indifférenciation à la spécification. Le but de ce mouvement est la mise en œuvre, par une organisation partisane et élue, de son programme d'un mieux-vivre immédiat pour un bien-être futur. Le politique articule trois plis, entre le statut de citoyen, son sentiment patriotique et le mouvement collectif d'expansion mondiale. L'idée du bien public s'associe à celle dl! bien être comme deux références indissociables d'une nouvelle culture universelle de la Santé, la véritable valeur ajoutée éthique de la civilisation. (1989-2002)

Il

CHAPITRE UN ELEMENTS POUR UNE PSYCHOLOGIE POLITIQUE LE CITOYEN COMME UN FONDE DE POUVOIR

Pour con1ffiencer ce texte~ nous étions donc en 1989, année de la déconstruction du Mur de Berlin. Pour que cela survienne ainsi cette année-Ià~ je crois que le bicentenaire de la Révolution française n'avait pas été un événement fortuit. La mémoire collective des hommes~ l'Histoire universelle et les notions emblématiques de Liberté~ d'Egalité et de Fraternité, peuvent condenser des affects collectifs et produire des mouvements de foule. Les pulsions de changen1ent pour vivre mieux se révèlent dans des forces irrésistibles~ désinstitutionnalisées qu'aucun pouvoir même totalitaire, ne peut contenir. Dans les thèmes de la Révolution soviétique, les bolcheviques se posaient comme les continuateurs de la Révolution française de 1789. La commémoration du bicentenaire, en faisant revenir les symboles à la conscience politique collective russe~ a été le déclencheur final et décisif de leur faillite. Il y a eu la conjonction du retour collectif du refoulé ~a foule comme un seul homme se rappelle de sa force irrépressible) et du retour du refoulé collectif Q'égalité~ la liberté et la fraternité sont réinvesties comme les moteurs d'actions historiques). La désintégration avait commencé à la périphérie du monde soviétique pour se terminer à son noyau central du Kremlin. 1.1 La neutralité culturelle. Dans son livre « Essais d'Ethnopsychiatrie générale» (Gallimard~ Paris~ 1970)~ G. Devereux montrait l'indispensable valeur du contexte ambiant dans la relation humaine normale, pathologique et thérapeutique. Cet auteur distinguait trois aspects du transfert psychologique qui ne peuvent être ni étrangers~ ni externes aux corpus

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des cultures scientifiques et vulgates", respectivement du soignant et du soigné: le transfert intraculturel, interculturel et transculturel. Existe-t-il une psychologie «scientifique» et universelle, totalement neutre (25)? Le transfert émotif est-il orienté et sousdéterminé dans le mouvement des foules? La psychologie n'est pas étrangère à la culture générale et à la culture politique en particulier. Dans une relation, de l'échelle individuelle à l'échelle collective (5), ces trois modes transférentiels se mélangent et s'interfèrent en proportion. Des deux côtés, les parties se reportent à leurs aires et sousaires de représentations et comn1unes et distinctes. Ainsi le médecin et son patient peuvent baigner dans leurs représentations identiques ou similaires ou prendre conscience des registres transférentiels et contretransférentiels culturellement différents et décalés. G. Devereux écrivait: <<l'analyste ne parviendra à une neutralité complète qu'à condition de résoudre ses conflits aussi bien affectifs que culturels» (page 341). Comment est-ce possible concrètement et sur la durée? Dans l'article de je proposais la notion plus 1991 « Psychiatrie", Culture et Racisme »"' relative de « transfert culturellement neutre» (31). La notion du « culturellement neutre» englobe le concept classique de la neutralité affective. Elle ne signifie pas à mon sens que la culture soit tl1différente (et indifférenciée) aux n1anifestations affectives collectives ou qu'elle salIs-détermine (ou surdétetmine) l'expression de l'individu. Les éléments culturels apparaissent toujours dans les rêves comme son cadre (5). Par extension, on peut dire que les rêves collectifs existent aussi nécessairement avec l'anticipation politique. Cette notion signale la constance d'un rapport politique d'ordre qui n'apparaît pas de façon manifeste dans une neutralité interpersonnelIe de bon aloi quand les personnes évoluent dans la même ambiance. Ce rapport s'élabore très tôt à partir de la triangulation oedipienne. Les parents et les enfants éclaircissent leurs problématiques de hiérarchie, le codage du privé et du commun, et l'espace de liberté et du respect d'autrui. Pourquoi dès la triangulation oedipienne? La résolution de ce complexe est la première socialisation dans le familial: ce temps stratégique de la croissance psychique est le lieu de pouvoir des parents puissants soun1ettant leurs enfants au sens du devoir. Cette altérité psychique et politique se réactiveront à l'entrée de l'adolescence comme le deuxième temps politique fait, cette fois-ci de projection vers l'extrafamilial et de rébellion violente ou douce dans le social. C'est la crise puis la prise d'autorité de la jeunesse. La neutralité culturelle présuppose, pour dire 14

comme G. Devereux, que les cultures admettent en leur structure, certains dénominateurs communs qui sont multiples et de nature politique traitant de l'obéissance et de la hiérarchie. Ils constituent ensemble ce que je qualifie, à l'instar du patrimoine génétique, de patrimoine psychique de l'humanité (35): une n1entalité générale capable de concevoir le monde et qui héberge en son sein, différents niveaux de cultures. La neutralité psychopolitique garantit la référence et la distance des hommes vis-à-vis des courants politiques qui circulent dans la culture et départagent les groupes de personnes. Elle les protège des psychoses collectives et des désordres de l'opinion versatile. Mes réflexions sur la culture politique prennent forme, elles ont été didactiques. Elles venaient en résonance et en continuité des soins dispensés aux réfugiés politiques, aux patients français, vietnamiens et à d'autres, aux origines sociales, culturelles, ethniques très variées. Dans l'intra-culturel français, je m'étais rendu compte par exemple, que le Breton n'exprimait pas son vécu avec les mêmes abords que l'Albigeois ou bien les personnes juives venant d'Europe centrale et de la Méditerranée. À ma formation académique, d'autres problématiques théoriques et pragmatiques sont venues enrichir ma perception ethno psychiatrique et m'ouvrir l'esprit pour une psychologie historique des évènements politiques. L'histoire, si elle a un sens, peut-elle être malade d'elle-même? Puisqu'on voit des civilisations mourir. Les réfugiés, politiques et éconon1Ïques, en plein changement d'acculturation n1'ont appris beaucoup de choses. Ces hommes, ces femmes, par amour patriotique, pour sauver leur peau ou gagner une vie, avaient décidé de quitter leur terre ancestrale. Pour cela, ils avaient entendu à un moment, que le mieux et du plus accessible existaient quelque part. Certains étaient sans le savoir, déjà victin1es des formes les plus insidieuses et cruelles de la démographie et de la mondialisation. Parvenus aux horizons espérés, ils décideront subrepticement de changer de nationalité comme de peau. Le mythe du retour s'élabore, établissant un équilibre entre l'imaginaire et la réalité pour colmater la mémoire qui s'effrite. En eux, avec le conflit affectif et culturel de la nostalgie, se joue un troisième conflit, celui du politique dans leur conscience historique. Le mouvement psychique fait, de son côté, sa police interne du conflit de fidélité et de loyauté avec le passé. Sans conteste, la conduite des soins aux étrangers porte ses conditions idéologiques. Le repérage des malades doit être «administrativement et cliniquement correct» selon les diagnostics 15

standardisés de dépressions, de pathologies post-traumatiques, de troubles instrumentaux légers ou profonds installés ou révélés par l'acculturation, de pathologies de la personnalité. Le traitement de ces pathologies consécutives ou simultanées à l'exil, doit tenir compte des conditions politiques, sociologiques et gestionnaires du moment. Pour la santé de la société d'accueil, la maladie est le côté visible à traiter, pas le phénomène nîÏgratoire, ni vraiment celui du statut de la personne. Ainsi, le « sans-papier », avec l'Aide Médicale d'Etat pour se soigner, obtient un statut, celui de malade. Pour le tnigrant parti pour chercher du travail, il faut clore son exil sans retomber n1alade: c'est la question du comn1ent devenir français. C'est quoi être un « vrai» français? Et c'est comment le citoyen français de première génération? Il se retrouve ainsi avec la même question de « L'Homme Nouveau» dont il avait refusé les tennes d'autrefois et qui avait déterminé son départ en exil. La position du « culturellement neutre» suppose un consentement au «politiquement correct» parfois nîÏs à mal au sein d'une société française devenue ouverte qui se cherche aussi. Pour ces honm1es nouveaux, l'articulation de leur sentiment d'attachement à l'ancienne patrie avec leur sens d'une nonne culturelle de citoyenneté est embrouillée. Leur conscience idéologique de l'exil et la raison historique de l'accueil reçu ne sont pas toujours cohérentes avec leur conscience politique du séjour. De fait, tous, nous sommes tous amenés à devenir des Hon1ffies Nouveaux d'une planète qui change à grande vitesse. Que saisissons-nous de l'idéalisation politique en l'Homme Nouveau dans la mondialisation? Quelle est la place de la modernité par rapport à nos souvenirs? La position du «culturellement neutre» est parfois utilisée comme un énonne prétexte de la situation transculturelle pour justifier une psychologie universelle du fait social qui neutraliserait les manifestations intersubjectives des personnes en situation communautaire. Par exemple, considérer le mode alimentaire parmi les critères de police pour acquérir la citoyenneté. Il n'existe pas (pas encore ou plus jamais) une seule science encyclopédique de la culture. Acceptons que les sciences humaines et sociales tentent de comprendre les faits et les effets de la culture. Il n'existe pas une psychologie universelle des profondeurs comme une psychanalyse in fme d'un Inconscient unique et identique du monde et de tout le monde, ni une psychologie alternative de toutes les religions. A contrario, une mondialisation de la psychologie n'arrivera jamais à fonnater le comportement du consommateur, de l'ouvrier ou du dén10crate type. 16

La notion du culturellement neutre est active pour entretenir foncièrement une neutralité devant l'ignorance de l'Autre, pas seulement une neutralité de l'objet scientifique et une neutralité du (supposé) saVOir. La culture a cette essence de ne pas avoir d'altérité. L'anticulture est encore de la culture et les non-cultures seraient de la barbarie si cette barbarie ne supporte en elle-même aucune altérité minimale. Or la raison à la barbarie est déjà culturelle. Un saut cognitif foanidable transforme l'état de nature en l'état de culture par la conscience du nombre. Le politique régit fondamentalement toutes les relations stratégiques de l'intra-, de l'inter-, et du trans-subjectif. Il est inscrit dans la culture. La politique, pratique du politique, met en oeuvre du pouvoirfaire dans les instances psychiques internes des hommes et leurs institutions sociales qui les gèrent. Le soin apporté à une personne exilée s'adresse ainsi à l'individu et à ce qu'il présente et (se) représente: la souffrance du déplacé, ses raisons politiques et économiques, sa culture dans ce qui a de plus complexe. On vient au secours de cet être en lui accordant un surcroît sublime et aveugle d'humanité. Cette personne vous accepte comme son soignant, parfois forcée par la situation administrative et la puissance thérapeutique du pays d'accueil. La relation thérapeutique évolue dans une neutralité affective, culturelle et politique véritablement précaire. Cette ouverture confirme l'équilibre du culturel et du politique, dévoilant aux soignants et soignés, leurs deux dénominateurs communs essentiels. La culture est organisatrice de la santé contre la barbarie Qe mal) et le politique est l'organisateur décent des systèmes de soins. 1.2 Le politique et la loi du Tout. La famille est la première microsociété organique de la personne. Il n'y a rien de plus absolu et «politique» que le principe de l'interdiction de l'inceste. Il est à l'origine des trois autres principes essentiels de la socialisation: la police psychique des conflits internes, la détermination amicale, neutre et inamicale des relations intersubjectives, et la hiérarchie sociale des espaces du privé, du privatif et du collectif. Ces quatre principes sont universels, quel que soit le niveau d'intégration, de ftliation et d'afftliation de l'organisation identifiable: depuis l'Etre du Ca-Moi-Surmoi, les individus bio-psycho-sociaux jusqu'à la foule en masse. Chaque entité aura déterminé « sa politique 17

psychique », son mental collectif, selon la valeur accordée à ces principes et leurs limites. Ce sont des pratiques de famille, des réflexes de corps ou bien dans la collectivité selon les identités locorégionales de socialité. Ce que j'appelle psychologie politique, ce sont des compétences de la pensée individuelle et de l'esprit collectif, à générer des projets politiques. Quand un individu réfléchit, décide, agit, juge, régule et accepte les faits, une communauté dispose, elle aussi, de ces mêmes compétences politiques: celles de pouvoir et pouvoir-faire que l'on nomme l'exécutif, le législatif, le juridictionnel, l'administration et l'informationnel. Quand l'individu se pare d'une idée exprimant sa conception des évènements, la communauté analyse les situations et n10ntre l'esprit de sa culture et l'idéologie du moment. Quand l'individu transgresse, le groupe transgresse, lui aussi sur lui-même avec la jurisprudence. Que ce soit l'histoire personnelle biographique ou la grande Histoire, tout ceci fait avancer les récits de vie, dOtlC les limites, en lien avec la question de la liberté. À un moment donné et sous l'effet d'accumulation, le progrès exige de faire les nouveaux choix: c'est l'événement, personnel Oll collectif. Par conséquent, nous disons que la loi du Tout Politique parcourt dans une continuité, la mentalité individuelle et collective. Cette loi organise l'alliance et la hiérarchie dans le rapport de l'unique et du multiple, de la personne et la foule, du privé et au collectif. La psychologie, l'anthropologie, la sociologie et l'économie politiques se retrouvent ensemble avec cette loi dans une nasse portant les hommes (4, 26, 41). Mes premières positions de recherche s'étayaient sur le concept universel de la liberté et de la libre décision de toute organisation qui se bonifie. La souplesse est l'essence ultime d'une structure, non sa rigidité ou sa rigueur. Je considère comme non axiomatique, la conception purement égotique de la liberté comme le dernier refuge contre toutes les emprises, notamment celles des autres sur l'ego ~'ego personnel ou l'ego collectif). Avec l'histoire du Vietnam qui n'est pas terminée, on sait ce que signifie une liberté nationale quand on voit ce qu'il est devenu tranquillement, 30 ans après la fm de la guerre. Je considère aussi qu'il y a un parti pris de considérer l'individu comme totalement soumis au groupe, comme l'agneau suit son berger. Sa peur de céder son librearbitre en groupe n'annule pas sa liberté sous d'autres formes. Personne n'accepte de subir perpétuellement quelque chose, encore moins la peur du destin et de la n10rt corrune la loi des évènements inéluctables. 18

Le concept de la citoyenneté s'oppose à la notion de la victime dès que l'individu a acquis la conscience de sa puissance devant la loi du Tout Politique régissant l'ordre social. C'est la loi que tout a et est une stratégie liée de la liberté interne et extetl1e. On ne peut s'en tenir uniquement au concept du conflit (freudien) psychologique comme la raison organique d'une structure qui résout ses manques Qes frustrations) en négociant les offres et les demandes de l'économie Qibidinale). Du niveau individuel (un seul élément) jusqu'au niveau collectif (un ensemble de multiples éléments)~ une organisation ne s'élabore qu'à partir de et avec son environnement. Nous connaissons sa complexité, quel que soit son ordre et désordre, par ses mouvements qui situent les limites, mais pas nécessairement, ni suffisamment l'exhaustivité de son contenu. L'antagonisme ne signifie pas contradiction: aucune organisation n'allume l'explosion de ses contradictions pour ajuster ses antagonismes. Le conflit interne ou U11e lutte externe n'impose pas de solutions défmitives dont la recherc11e obligerait le sujet à fixer son sens économique unique. La hiérarchisation des différences laisse un positionnement instable: l'idée de la liberté est une idée évolutive, tantôt selon U11edialectique (kantienne) du dedansdehors, du soi et non-soi, tantôt selon une autre dialectique (hégélienne) du maître à esclave, entre supérieur et subordonné. Dit autrement, le narcissisme des entités (individus, organisations politiques, pays) est politiquement égoïste, altruiste, mondialiste, conservateur ou tolérant selon la détinition de l'altérité du moment. Pour équilibrer cette instabilité, ce narcissisme use volontiers du droit comme une position de neutralité pour concilier l'obéissance, l'autonomie et l'agressivité. Nous disons donc que la psychologie de la complexité de l'Homme policé Qe Citoyen) s'inscrit dans une dialectique «freudo-kanto-hégélienne» globale, visible par les paradoxes que la vie sociale montre. Chaque commU11auté construit sa famille de pensée et transmet son patrimoine mental qu'on appelle la mentalité du groupe. En vivant groupés, la rivalité des hommes surgit. Pour être ensemble, ils créent le sens d'une éthique sociale du bien commun qui pacifie les rapports politiques. À cette complexité, la philosophie politique confucéenne propose le Ren, l'Homme de Vertu (21), l'homme social qui a intériorisé l'éthique du bien commU11dans ses conduites ordinaires. La loi du Tout Politique oppose la Liberté et le Politique. Le paradoxe entre Liberté et Contingence tient à l'institutionnalisation des intérêts en société dont le rapport n'est ni constamment oppressif, 11i 19

vraiment libre, ni cycliquement conflictuel. La personne est une institution, sa famille et la société civile le sont également. Les citoyens sont capables de se contenir par les « refoulements et autres déplacements» psychiques. Ils considèrent en mên1e temps que le fruit de leur travail doive venir en compensation légitime, voire des luttes contre les maîtres voleurs du Temps humain. La société laïque ne fait plus des promesses au bonheur: elle organise la sécurité et tolère le danger du risque et la liberté du changement. La société est donc constamment et nécessairement paradoxale. Elle n'appartient surtout pas à ceux qui réclament d'être le maître ou de devenir le calife à la place du calife. Corollaire du couple Liberté et Contingence, le principe de la Démocratie crée l'anti-principe de la Démagogie au sens où la séduction persuasive par le discours précède toute décision collective de confiance. Ce paradoxe de la citoyenneté liant la démagogie à la démocratie:> côtoie celui de l'égalité en droit avec l'inégalité sociale. Ainsi, le gradient psychopolitique des mouvements de la société vient de la fonction de rêve que sont les anticipations et promesses politiques, et de la friction de ces paradoxes sociétaux confrontés aux exigences d'identité personnelle et d'unité nationale. Pour la personne et d'abord pour son soi intime, elle fait ses stratégies politiques d'élaborer ses rôles sociaux et son autonomie psychique: sa force se montre en attitudes, comportements de gain et processus psychiques de défense (y compris le fameux refoulement et les mécanismes de déplacement ou de condensation des affects). En interne, sa psychologie politique administre ses affects et met en œuvre sa liberté intérieure. Il existe un exécutif ~'action décideuse du Moi):> un législatif ~es lois issues des rapports avec les instances surmoïques) et un juridictionnel ~'autocritique et le sens du jugement issu de l'éthique). En externe et dans son rapport psychosocial, un même principe procédural régit la vitalité. Ce processus converge au projet d'écriture de l'histoire, autant pour l'histoire personnelle biographique que la grande Histoire. Nous aboutissons à la conception psychopolitique centrale de l'individu-citoyen. La citoyenneté est pensée comme un socle commun, issu de l'idéologisation d'un statut qui se reporte au sentiment collectif du bien général (et de ce que ce bien commun peut être conçu selon chaque lecture idéologique) et d'une identité personnelle du rôle social que chacun élabore. Ce concept du citoyen légitime et souverain est moderne et inédit comme le fruit d'une maturation historique jamais terminée de l'être humain policé. C'est cette légitimité solitaire qui donne 20

le sentiment de liberté. (On poursuivra la réflexion avec Rosanvallon P.: Le peuple introuvable- Histoire de la représentation démocratique en France, Gallimard, Paris, 1998). La citoyenneté confirme l'autonomie de la culture politique du sujet souverain par rapport à une culture générale portant et portée par la pensée dominante du mon1ent. Elle affirme le caractère non-persécutoire de la relation publique. L'audace politique est civilement possible (dès le secret de l'isoloir) parce que la conscience politique n'est pas superposable à une conscience idéologique, même si le tout s'inscrit dans une conscience culturelle du fait politique (cf. chapitre 3). La valorisation égotique est visible: le consommateur, l'usager, le salarié, le chauffeur, le téléspectateur, le parent d'élève, chacun dans son rôle et son espace, se sent souverain contre le bien public et l'administration. Au 110m du droit de dire et de voir la plainte instruite, il peut persécuter l'institution et ses serviteurs. A contrario, il peut user du droit de ne pas savoir (par exemple, la recherche dans l'intérêt des familles). Cette ptÙsion agressive est ainsi le revers d'une extrême solitude sociale et politique que la situation citoyenne de souveraineté et de légitimité exagère. L'Etat de Droit crée les conditions d'une perversion psychopolitique. Cet égotisme politique engendre un pouvoir que le citoyen considère comme légitime. L'exercice de la délégation de pouvoir et de compétence en est un aspect. Il exige en retour une réciprocité entre concitoyens pour n1aintenir la solidarité. C'est une garantie contre le clivage social voire la victimologie que la hiérarchie seule suscite. Dans ces échanges, circulent, bien entendu, des transferts affectifs traitant de la suggestibilité et de la persuasion. Ce transfert de réciprocité solidifie le groupe autour des projets de société. La confiance est le sentiment primordial de la socialisation. Elle permet le fonctionnement de la délégation. Un médiateur suffit-il à réparer des pertes de la confiance populaire? Un corpus de lieu commun et de savoirs faisait nos banalités scientifiques et nos conversations de salon. Depuis les temps immémoriaux, les hommes craignaient le surnaturel et leur créateur. Le peuple devait suivre, avec une confiance aveugle et sourde, son chef comme une figure de puissance émanant du divin. On parle de la tnasse. Avec le médecin sociologue Gustave Le Bon, le mouvement de la foule était considéré comme irrationnel, et ses pulsions collectives comme régressives (30, 31). L'Histoire se résumait aux mouvements d'une masse sotte et soumise à des figures déiques, paternelles et totémiques et à ses relais incarnés de meneurs avant-gardistes, 21

prophétiques, prédicateurs ou messaniques. Le genre humain serait-il depuis la nuit des temps un troupeau, une secte grandiose et tellement unifoffi'le car manipulée, qu'aucun individu n'en a vraiment la conscience et surtout ne peut s'en dégager? Sauf le Chef, né d'une « race de seigneurs »? L'Histoire est-elle un grand mensonge et une duperie formidable de l'espèce humaine? On lira aussi Freud S. (1924): L'avenir d'illusion, Paris, 1937. La question des références se pose: où est l'énigme du phénomène observé, l'intentionnalité consciente et inconsciente du chercheur et l'intelligibilité de la science (29)? La psychologie sociale est née aux Etats-Unis avec le XXe siècle pour améliorer la productivité des hommes devant leur poste de travail. (cf. Pichot P.: Cent ans de psychiatrie, Masson, Paris, 1997). La psychologie individuelle du Moi adaptatif servait de bases théoriques: l'individu compose avec ses pulsions inconscientes et les contrôles du Surmoi devat1t les pressions sociales de l'affect collectif. Cette conception du compromis de l'individu avec lui-même, et de la foule avec son chef se vérifiait ainsi par l'histoire. En Allemagne, toute une population était subjuguée par l'idéologie nazie conduite par une inf1ffie minorité agissante et son chef (45). C'était la même situation, au début, avec le stalinisme. Dès cette époque, l'idée d'une science universelle du mental était acquise. L'histoire, la psychologie et la sociologie, sciences naissat1tes, se confondaient avec l'idéologie (49). Les sciences (dures et molles) et les techniques deviennent les nouvelles ressources du messianisme laïc, entrant dans la perspective de la mondialisation. Malgré les deux guerres mondiales, les grands pays occidentaux se relevaient à partir des années 1960 et 1970, sous leurs plus beaux jours comme les plus puissat1ts du n'londe. Les sou,renirs de guerre s'éloignaient. Le pétrole, source principale d'énergie puisée des pays pauvres, était bon marché. La vie sous «Les Trente Glorieuses» était quasi idyllique. On parlait de l'avènement d'une civilisation du loisir. (cf. Dumazedier J. : Vers une civilisation du loisir, Seuil, Paris, 1962). La marche vers l'avenir radieux ou providentiel de la société apparaissait plus que janlais évidente. Le mélat1ge était doux à vivre entre désir et réalité, vérité et fiction; entre propagande et information, espoir et utopie. Le clivage entre l'individuel et le collectif, l'entité et l'altérité, se dissout dans la conception unifiat1te d'une jouissance grâce à une chefferie dévouée et éclairée qui conduit le monde vers le meilleur de lui-même. Les idéologies politiques et les théories psychologiques se 22

rejoignaient ainsi au niveau transcendant du symbolique. Dès lors~ peu importe l'idéologie d'une avant-garde marxiste, père et petit père du peuple ou bien d'une élite de fortune, bénie par le destin fournissant le travail salarial à la population, une bonne chefferie s'installe toujours au sommet de la hiérarchie. Cette clÙture de la chefferie puisait dans la civilisation, sa référence à l'archange Gabriel annonçant l'arrivée du guide détenteur de la vérité de la vie facile par la multiplication des biens comme du pain. Il restait à savoir comment et à quel chef divin, religieux ou laïc, cet ange avait délivré son tnessage. Partout et autant dans l'option soviétique que capitaliste, la masse des homtnes devait fmalement faire confiance à ses chefs et se mettre à la tâche sans être tenté par les chants des sirènes. Le conflit libidinal et la lutte sociopolitique se dissolvent naturellement d~s une psychologie politique du renoncement confiant et du compromis arrangeant qui transformera l'homme. La masse des hommes s'adaptera à tous les discours sur le travail producteur de bien. L'homme singulier, socialisé en refoulant et déplaçant ses affects~ devient policé grâce à son chef qui donne confiance en écartant pour lui tout risque d'aliénation. Cette identification au Père est la base de la philosophie politique confucéenne. Thème majeur~ le confort s'impose maintenant comme la version matérialiste du paradis qui se voulait être réaliste, réalisable car en train de se réaliser. La psychologie et la sociologie viennent renforcer le monde économique. On demande aux hommes de faire d'avantage confiance, d'obéir aux mots d'ordre démocratiques~ à la propagande explicative et aux modes de comportement. L'idéologie pouvait délivrer ses promesses: la suggestibilité et la persuasion du citoyen, et son adhésion à la pensée principale, lui créent son opinion et sa mentalité (41). La pensée devient un bon objet de n1anipulation, le marketing mental et politique prend ses titres de noblesse. La révolte ne serait-elle fmalement que des sauts d'humeur d'enfants gâtés, des citoyens comblés qui ne voudraient plus partager? Le citoyen légitime et souverain est rendu encore plus à sa solitude. Il devrait avoir tout intégré, tout introjecté du social. La citoyenneté devient un statut qui se mérite comme on mériterait la faveur de naître. Le corpus mental collectif liant le contrôle des naissances, la notion de l'enfant désiré, la famille idéale donne corps à cette faveur. Déjà en URSS, il fallait mériter aussi la citoyenneté soviétique comme un accès au monde meilleur. Dans le récent code français de la nationalité, la citoyenneté d'un enfant de parents étrangers se décide au n1érite aussi. ~ 2 -)

Si 1989 a été l'année commétnorative de la démolition des murs de la Bastille, c'était aussi l'année de la déconstruction du Mur de Berlin. L'axiome du mouvement régressif d'une foule suivis te, m'apparaissait comme une explication incomplète. Peut-on considérer la rébellion ou la révolution comme une pure transgression vis-à-vis du chef et son pouvoir idéologique? Pourquoi des régimes assimilent-ils les tnanifestations de mécontentement et les révoltes comme des subversions internes à caractère révolutionnaire? La question n1Ïxte de la légitimité du peuple et de la crédibilité du pouvoir est chaque fois posée devant un n10uvement collectif. La foule de 1789 ne pouvait être considérée comme passi,re et manipulée par quelque citoyen Robespierre, Danton ou Bonaparte. Elle a réussi ce que, deux cents ans plus tard, l'histoire universelle reconnai'tra comme un bouleversement politique majeur de la civilisation, une modernité historique. Il existe Ut1 génie collectif, populaire et historique créant l'évènement. Le peuple écrit son histoire collective en le faisant faire par ses héros qui savent être légitimes et crédibles. La réunification allemande en 1989 avait avec celle du Vietnam en 1975, un point commun essentiel, supra idéologique: la pulsion collective irrépressible d'unité. Le corps national et la conscience historique avaient agi comme un seul homme. La force populaire de ces évènements était-elle de nature idéologique? Non. Ni le socialisme, ni le capitalisme était en soi donné pour unifier la nation, d'ailleurs aucune idéologie ne peut le faire sans s'appuyer sur le patriotisme. Le génie du peuple est là pour les associer. Que peut être la conscience idéologique par rapport à une conscience politique? La rivalité sociale et politique, source du capitalisme ordinaire, est une vérité historique constante. Elle a été théorisée par le n1arxisme soviétique en lutte de classe contre classe puis de bloc contre bloc à partir d'une seule analyse prioritaire des forces économiques nationales et internationales. Sur le thème l'homme contre l'argent, le soviétisme posait alors l'internationalisme prolétarien: la masse humaine, comme la parade à la puissance de la masse fmancière du capitalisme mondialisé. La conscience idéologique à la soviétique avait oublié l'Homme. Elle a éc11oué. Il devait exister une conscience collective homogène, un corpus mental, qui relie le corps individuel, le corps social et le corps historique pour déterminer la conscience politique du groupe et ses consciences idéologiques selon la nécessité du moment. L'idéologie emprunte la culture patriotique comme son vecteur pour asseoir sa légitimité qui, en 24

retour, veut rendre idéologique }'attachetnent patriotique en le confondant avec la citoyenneté comme son instrument Qe Russe était soviétique). C'est ce qui s'était passé pour le Vietnan1 de 1975 et l'Allemagne de 1989, le sera forcément pour les Coréens, entre les deux Corées actuels. L'idéologie agit par ses points de vue sur la mentalité collective et fait sa politique psychologique Qa propagande) pour modeler la culture politique. Elle est tentée de se comporter de façon non démocratique en conditionnant l'information et le sens critique. Par exemple, elle informe des déclarations et des décisions mais pas le suivi et les réalisations. En URSS, les mécontentements étaient Vet1USde l'intérieur du parti au pouvoir en tant que chambre d'écho populaire. Comment diagnostiquer les maladies idéologiques ou devenues déviantes en se saisissant du pouvoir politique et mental Qes plus cruelles ont été le nazisme, le stalinisme ou le pol-potisme des Khmers Rouges)? Comment évaluer une maturité politique, garante de la démocratie, à chaque étape de l'histoire? Le changement de régime doiti! se faire dans la douleur et le sang? Dans le champ de la psychologie politique, la communauté est soudée par la vérification intemporelle de la confiance collective, qui parce qu'elle doit elle-même se limiter, se base d'abord sur la vérification de la régularité des procédures. La grande communauté nationale vérifie donc la confiance accordée à tous ses groupes n1Înoritaires, t10tarnment celui de ses penseurs idéologiques. À sa charge, cette minorité s'autoproclame des compétences d'anticipation du destin collectif et d'agir pour le bien public. Les citoyens, confiants et vigilat1ts, leur délèguent du pouvoir pendant un temps suffisant pour les voir à l'ouvrage. Les rites politiques permettent de contrôler les résultats. Chaque grand changement de régime est ainsi un changement d'élites et si possible, d'idées collectives (2). Le contrat politique s'établit au départ sur des rêves transformés en promesses. L'idée démocratique est déjà là, dans la confiance devenue temporelle, et l'amélioration des procédures contribue subrepticement à renouveler la génération du corps élitiste. Les hommes sont donc des citoyens égaux en droit, mais ils acceptent la suggestion éclairée de ce petit groupe meneur dont ils renouvellent la mission périodiquement. La psychologie politique de la délégation structure l'architecture de la mentalité collective en divisant et répartissant les tâches selon l'espace, le temps et la culture spécifique de la fonction de chacun. Les citoyens font faire activement par cette minorité, le travail de réflexion idéologique et de gouvernement. Une 25

détnocratie de délégation s'installe pour neutraliser le risque d'Ut1e aliénation politique. Le temps des rites politiques permet d'évaluer les réalisations par rapport aux promesses. Ainsi, une presse libre et vendue au numéro est un gage des opinions circulant dans la population. En s'institutionnalisant comme un appareil d'infoffi1atiot1, sa force psychopolitique est d'être implicitement le porte-voix de ce qui se passe. Il se disti~gue d'un service d'information et de renseignement de l'Etat. Il n'y a pas de journalistes au Journal OfficieH Je considère qu'une psychologie générale classique mise au service d'une idéologie aura comme nom la propagande, le marketing politique ou la politique culturelle d'un régime. Elle donne un masque scientifique à la manipulation mentale par le politique. (cf. Tchakhotine S.: le viol des foules par la propagande politique, Gallimard, Paris, 1952). L'usage politique des concepts de la psychologie du Moi ne doit pas paralyser une véritable psychologie politique qui édifiera son autonomie disciplinaire à partir des considérations suivantes. 1.- Prenant en compte la fmitude des espaces et neutralisant leurs pulsions de pouvoir et de puissance, donc de destruction, les hommes s'imposent une conscience de l'altérité pour déflllir la civilité de l'intime et du collectif: la famille fait la continuité de ces deux champs. D'abord, la gestion des facteurs émotionnels privés et publics suit un code de procédures: c'est le principe de l'administratif. Ensuite, ce code défmit nécessairement des principes de la tranquillité civile pour conduire des réalisations individuelles et communautaires. Le principe de l'exécutif produit des actes selon les lois psychologiques internes et les réglementations sociologiques externes. Le principe du législatif est universel avec ses régulations de compensations, surveillées par le principe du juridictionnel qui défmit des sanctions. La confiance collective en ces principes tire son information de ce qui circule entre les individus sur la façon d'administrer l'exécutif, de légiférer des règles, de juger de la régularité des procédures. Ces liens dépendent du principe de la communication de l'information. 2. - Des symboles à caractère sacré et éthique existent comme des références de mel1talité. Ils donnent du sens Qa directiol1 et la signification) à la vie personnelle et collective, mais lin1Ïtent la tendance du collectif à globaliser l'individuel et l'individuel à profiter abusivement du collectif. La vigilance surveille la pression envahissante de groupe et de ses lois institutionnelles contre la liberté et l'autonomie de la personne citoyenne. Des ressentis culturels flous bâtis autour du couple confiance26

vigilance se rationalisent en domaines idéologiques impritnant des actions au politique. Une culture idéologique est une culture d'anticipation par l'intermédiaire d'un projet devenu collectiE chaque groupe minoritaire l'élabore pour son compte pour expliquer à soi la situation, puis le soumet aux débats politiques pour avoir l'opinion n1ajoritaire. Le principe de la communication de l'information-formation est indispensable à l'action politique contre l'ignorance collective et son angoisse, et contre l'abus de confiance et de pouvoir. La démagogie jouera sur la rétention et la déformation d'informations ou la désinformation. 3. - En conséquence de quoi, la loi organique du Tout Politique décrit n'importe quelle vie comme un tout géré par cinq types de pouvoir: l'exécutif, le législatif: le juridictionnel, l'administratif et l'informationnel. Chaque pouvoir s'organise en institution. La démocratie est une thérapie préventive du politique tout puissant: elle indique la séparation de ces cinq pouvoirs car aucun homme, aucun ensemble ne peut les exercer de façon satisfaisante et sans confusion, simultanément. La délégation s'impose. La décentralisation aussi. 4. - Le fondement psychopolitique de la délégation est le sentiment de confiance, de reconnaissance et d'appartenance catégorielle aux institutions existantes, gérant la relation au monde. Le Narcissisme Qe soi personnel qu'est le Je du narcissisme individuel, et le soi collectif qu'est le Nous du narcissisn1e collectif, la mentalité collective) est un concept organisateur des problématiques de référence. Il centralise le lien démocratique du Je et du Nous, comme référence par rapport à l'étranger ou l'inconnu. L'intégration des évènements s'effectue selon un processus de 11ature immunologique de reconnaissance de ce qui est Soi/Nous: ce qui ne l'est pas ou ne le sera pas, sera fmalement éliminé. Ce processus, populairement qualifié d'allergie, produit une mémoire historique. À partir de cela, les groupes écrivent l'Histoire, font la guerre à leurs ennemis ou renouvèlent leur confiance et leur alliance aux amis. 5. - Dans la lutte politique des groupes humains, ces opérations « immunologiques» servent aux échanges d'informations et de changements d'états pour s'enrichir, se défendre ou éliminer. Elles se déroulent sur un espace ouvert, pacifié, « à la criée» que nous appelons par une métaphore: la place du marché. (pour la sexualité humaine, cet espace est la cuisine et le lit). Ce lieu public de rencontre et de négociation est unique. Il sert à montrer les capacités de choix, de réflexion et d'action des hommes et des femmes entre eux, sans la 27

question de la transgression et de l'inceste. Il sert enfm à régler~ souvent en temps réel, des paradoxes sociaux par l'intermédiaire des médiateurs symboliques comme l'argent Qe capital) ou la prise de parole. Ce n'est pas seulement dans les assemblées nationales de représentation~ réunies dans des palais que les échanges citoyens se font vraiment. Plusieurs paradoxes psychopolitiques rythment ces marchés. Au plan individuel, c'est l'égalité en droit des citoyens entre eux opposée à une soumission hiérarchique de fait ou de force des uns et des autres. Au plan collectif~ c'est le frottement entre la démocratie en tant que principe de pouvoir et de devoir~ et la démagogie en tant que principe affectif de séduction. Dans l'ordre socio-économique, c'est le paradoxe entre une exigence de performance créant l'instabilité et l'agressivité, et une exigence de tranquillité revendiquée comme un droit f9ndamental. Ces paradoxes créent des gradients de force et stimulent les luttes idéologiques et sociales qui donnent un tempo d'écriture à l'histoire. 1.3 Les trois types de délégation psychopolitique. Chaque entité~ individuelle ou collective, élabore sa politique d'existence. L'individu peut le faire grâce à la disposition personnelle d'avoir du sentiment collectif en lui, au sein d'une communauté véhiculant les affects auxquels chaque sujet particulier s'identifie positivement ou négativement. Il reçoit sans cesse cette permanence, souvent sans s'en rendre compte. Cette configuration générale dessine une situation intriquée, emboîtée de la notion de la mentalité. C'est le lien et le moteur capables de traiter le sens historique de l'avenir, tant au niveau segmentaire de l'individu (mon devenir quotidien dépend de ma personnalité) qu'au niveau d'une culture con1plexe et globale, engagée dans le prospectif et le spéculatif Q'avenir de la société). La politique d'existence traite «l'à-venir» à partir des projets d'idées idéologisées, personnelles et collectives syntones entre elles. La collectivité reçoit et donne sans cesse à l'individu et c'est sa raison d'être. Pour réaliser ce corpus commun du don et du reçu~ l'éducation et la didactique remplissent leur fonction psychopolitique de former et de transmettre les modèles et modes de penser. Ces liens intergénérationnels avec leurs «modes d'emploi» idéologiques et historiques~ protègent les hommes, des à-coups du changement. Cela a demandé une évolution dans les

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esprits et les mentalités collectives d'une société toujours paradoxale mais devenue conviviale, interactive. Les règles de la citoyenneté servent à compenser les rapports de dominance, de hiérarchie et de révolte. La citoyenneté, par la légitimité souveraine de Sot1 statut, autorise l'individu à renoncer à exercer directement sa puissance politique et sociale et à déléguer ses rôles et ses fonctions à son concitoyen crédible. La société devenue partageable, se bonifie comme démocratiquement participative. Ce principe absolu de la souveraineté et la légitimité, autant dans le social que pour le citoyen, oblige à instituer des hiérarchies d'obéissance. Naissent contestations, insatisfactions et tergiversations politiques comme des maux nécessaires. La psychologie politique est au carrefour de la philosophie, de la sociologie et de l'anthropologie politiques. Appuyée sur la psychologie sociale, elle trouve sa place disciplinaire de mettre à jour les stratégies mentales du changement social et individuel. Les paradoxes psychopolitiques créent des gradients d'énergie de groupe. Ils perdurent jusqu'au moment où une congruence entre des forces collectives constituées et les consciences individuelles agrégées, atteint un seuil de tension et déclenche l'évènement synthétique pour un changement irréversible. On entre dans l'évènement historique qui annule les tensions des paradoxes, comme si le peuple se remettait à être d'accord sur la nécessité d'être ensen1ble, de rester grouper pour opter en faveur de nouvelles valeurs. Réalignés sur une nouvelle ligne historique de départ, les hommes se recréent de nouvelles tensions d'emprise sur les évènements de vie. De nouveaux gradients de force, de nouvelles délégations, de nouvelles confiances et méfiances s'établissent (2). Les moyens d'expression de la citoyenneté légitime et souveraine sont une modernité psychopolitique par rapport à la citoyenneté de la Cité grecque. L'Homme occupe maintenant une place centrale dans la société, au centre d'un espace statutaire qui défmit le territoire symbolique de sa citoyenneté. Si l'homme sait donner et recevoir, le citoyen sait recevoir et donner des délégations de pouvoir et de compétence. Il est institutionnelIement et en droit, un «fondé de pouvoir en puissance}) par la possibilité d'exercer la délégation simultanément et successivement avec ses concitoyens (de façon synchronique et diachronique avec les institutions). Cette société est laïque, républicaine et démocratique parce qu'elle organise, en son sein, en plein jour et sur la place du marché, des procédures rituelles de contrôle de ses élites qui se surveillent entre elles aussi. Les élections 29

anonymes (à risque) existet1t parallèlement aux procédures de nomination et de cooptation à vie entre pairs. (cf. Crozier M.: La société bloquée, Seuil, Paris, 1970). Les procédures de vote anonyme et de nomination moins anonyme sont judicieusement installées côte à côte pour que les personnes concernées se surveillent mutuellement. Elles contribuent à la réalité de la séparation des trois pouvoirs exécutifs, législatifs et juridictionnels qui sont eux-mêmes contrôlés transversalement par le pouvoir immuable de l'appareil administratif gestionnaire et celui plus tnobile, cooptatif de l'appareil d'opinioninformation. Si l'Homme pense, chaque communauté humaine se fait son opinion à partir de ses mentalités, de ses acquis. Le débat d'idées se structure, organisé par des élites intellectuelles, en systèmes culturels. Chaque culture et ses sous-cultures se donnent le luxe de produire ses idéologies (ou pseudo idéologies) puis d'en choisir la plus pertinente, non sans violence, selon des micro-étapes de l'histoire et une vision civilisatrice écrite au jour le jour par ses n1embres. Chaque société a sa culture politique en référence à une idée du bien public qui échappe à la culture (mondialisable) purement économique. Les membres se réfèrent à leur sous-groupe pour faire faire leurs projets par leur élite, et améliorer leur quotidien (On lira aussi Bourdieu P., Passeron J.C.: La reproduction, Edition de Minuit, Paris, 1970). La délégation est un contrat du faire et du faire faire qui socialise le sujet politique. L'aptitude à déléguer est une compétence psychologique pratique fondée sill' une séquence intriquée à trois temps: le pouvoir faire confiance a priori à ceux qui le méritent, la capacité ad hoc de le faire sans inquiétude, et la possibilité de contrôler a posteriori les résultats. Le sentiment de confiance est un transfert intrapsychique et un déplacement dans le psychosocial qui commence par le sujet avec luimême, puis avec ses environnements affectifs et entre les personnes Qa confiance annule la sensation d'être victime d'évènements). Ensuite, il y a la confiance en l'institution en tant que personne morale érigée par le juridique. Le Faire est indissociable du Faire Faire dans une société complexe, hiérarchisée et organisée. (Le faire faire est une délégation implicite souvent oubliée: je fais faire n10n pain par le boulanger que je rémunère). La société participative est contractualisée dans un espace mental affectif mais complètement anonyme. Le plaisir et la nécessité d'être en société s'apparentent à ce qu'on éprouve vis-à-vis de la famille dans laquelle on n'a pas choisi de naître. Les hommes n'ont pas choisi

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leur société et veulel1t la changer. Confucius voyait ainsi la société, paradoxale et ambivalente comme une immense famille. Cette délégation de la citoyenneté pennet à l'individu de s'exprimer et d'agir dans son espace. La contradiction existe entre le caractère spécifique et inaliénable de son Etre, la liberté non absolue et en droit entre les personnes, et la contrainte hiérarchique de fait exercée par le groupe auquel il appartient. Son malaise social est là, bien qu'il investisse des rôles sociaux et se garde de se tàire manipuler par des suggestions. Le paradoxe crée en soi la limite de la citoyenneté entre l'égalité de droit et la hiérarchie économique de fait, entre la persuasion idéologique et sociale et le libre-arbitre de la pensée. Ce malaise dilue toutefois son rapport de force, grâce à la compétence à déléguer qui réinjecte dans la communauté, des sentiments de confiance renouvelés et des possibilités de contrôle. Sans cette séquence à trois ten1ps, il ne peut avoir aucune délégation participative entre des concitoyens, qui soit constructive du bien public à travers leur Narcissisme collectif. IVléthodologiquement, les sondages observent mais encouragent aussi l'expression évènementielle ad hoc des points de vue. Ils éclairent le pouvoir. Sans cette séquence vérifiée de près par des sondages, la communauté devient frileuse et phobique; le pouvoir, pathologique et paranoïaque. C'est la porte à l'autoritarisme puis au totaIitarisn1e. Comment fonctionne la psychologie politique de la délégation entre concitoyens? Comment agit une délégation entre un Président et le citoyen, aux deux extrémités de la pyramide de la société politique? Aucun citoyen ne se sent lié ou soumis docilement aux déclarations et décisions de «son» Président. Accepter une République dite tllonarchique par le droit discrétionnaire de son Président élu et son immunité absolue, est un lapsus venant de l'ancien régime contre la liberté et l'égalité d'une citoyenneté n1asochiste devant l'histoire qui avance. Un tel Etat de Droit devient un mythe psychopolitique laissant son élite répubIicait1e adopter des attitudes aristocratiques et exercer une emprise toute puissante sur la culture. La délégation psychopolitique est donc ce contrat de faire faire. Ce transfert du pouvoir et de la con1pétence se fait dans un contexte conventionnel qui garantit la confiance entre les parties et les procédures de contrôle. Nous isolons ainsi trois types de délégations qui fonctionnent simultanément et de façon imbriquée. Seul le premier type semble être le plus évident et commun, historiquement le plus ancien et le premier à ériger la démocratie avec les deux autres. 31

1. - La délégation gravitationnelle. Elle s'exerce dans la pyramide sociale et dans n'importe quelle pyramide institutionnelle publique et privée (de toute taille). Ce gradient de puissance tombe du haut vers le bas, va dll supérieur à son subordonné, d'un donneur d'ordre vers un exécutant, d'un projet général ,Ters une réalisation avec de plus en plus de détails. Le chef délègue à son collaborateur l'action de concrétiser le plan. Ils se manifestent a priori une confiance réciproque sur un supposé savoir. Cette délégation ne se déroule pas de façon démocratique car il appelle une obéissance. À chaque niveau, la défmition de la responsabilité va dans la précision et se rapetisser. Le rapport de force est un rapport de pouvoir selon les modalités de nomination et de reconnaissance du service fourni. L'emprise psychique hiérarchique est forte. L'angoisse du chef se transmet au sous-chef, etc... 2. - La délégation horizontale. Elle permet l'exercice du pouvoir et de la compétence socio-professionnelle à statut analogue ou égal. C'est transférer à un tiers, la fonction du « faire faire la tâche à la place de soi» selon une procédure d'échange de type commercial ~a circulation à valeur d'usage égale entre le bien, le service et l'argent). La mère de famille délègue sa fonction nourricière à une crèche en allant elle-même travailler. L'idée du service compensé justifie cette délégation. Les partenaires ne comptent pas sur une réalisation qui irait du global vers le détail, mais plutôt sur la qualité égale d'une valeur équivalente. L'unité de lieu, de temps et de simultanéité dans cette délégation horizontale structure le lien qui devient une mission. Ce lien contractualisé met les personnes en situation d'intérêts réciproques, davantage dans l'alliance et la coopération, que dans une subordination franche. Il y a une division-répartition de la mission. Cette mère de famille ne délègue pas « son affection »: la puéricultrice ne sera pas plus affectueuse qu'elle pour son bébé, mais cela est compensé par la notoriété de la crèche et la compétence du personnel. S'il y a un désaccord, elle changera d'alliance ou de crèche. On peut reporter et déplacer la délégation. 3. - La délégation antigravitationnelle. F1oue, discrète et latente, elle est de constitution récente, d'essence profondément politique, « antinaturelle » et contemporaine de la citoyenneté légitime et souveraine. C'est elle qui défmit des moments réguliers pour vérifier la confiance accordée a priori aux décideurs et à leur programmepromesses car le contrôle après-coup est possible. Cette délégation est fondamentalement démocratique. Elle vient en doublure de la délégation 32

gravitationnelle et fixe le volume et la consistance non oppressifs de la pyramide sociale. Les citoyens se liguent anonymement pour élire quelques concitoyens qu'ils placent en délégation et en représentation au-dessus d'eux. La con1pétence ainsi légitimée les autorise à réaliser des projets pour le grand nombre. «Ceux d'en bas» scrutent «ceux d'en haut» avec des règles maintenant défmis du contrat conventionnel démocratique. Quand la délégation gravitationnelle donne un ordre de marche aux décisions liées à la fonction intrinsèquement productrice de toute entreprise (y compris l'entreprise politique)~ la délégation antigravitationnelle organise un ordre de surveillance et de contrôle pa!' des organes ad hoc (que ce soit dans un conseil d'administration ou de surveillance ou bien par le pouvoir syndical ou bien encore d'une manifestation politique du Parlement). il s'agit du pouvoir contrepouvoir. Si la délégation gravitationnelle dispose du pouvoir à effet immédiat, l'antigravitationnelle dispose de la puissance~ par exemple grâce à une presse comme son instrument d'information et de mobilisation. C'est la notion de la sanction populaire au nom du collectif~ même si elle est plus inerte à se déclencher. Dans une extrémité, un employé soumis aux pressions injustes venues d'en haut, arrive à se faire valoir auprès de ses supérieurs (quitte à se manifester par la maladie). La délégation antigravitationnelle fonctionne essentiellement dans l'après-coup et exige plus d'énergie que la gravitationnelle. La personne doit vaincre ses peurs de la désobéissance, elle n'est pas dans l'incivisme. C'est une délégation de liberté. L'Etat du bien public réagit aussi comme le contre-pouvoir général devant les forces privées de la liberté d'entreprendre des entreprises qui abusent des délégations gravitationnelles. C'est l'essence du droit du travail et des Prud'hommes. Ces trois types de délégation créent collectivement une 'Taleur ajoutée démocratique. Elles fonctionnent nécessairement selon la personnalité de la personne citoyenne. Selon ses traits paranoïaques, anxieux ou bien phobiques par exemple, la manière de déléguer, de concevoir des ordres ou de se faire représenter sera la source d'alliance~ de rivalité ou de conflits dans son espace social. Ceci est une porte d'entrée de nature affective pour constituer des groupes militants et des groupes de pression. C'est pourquoi la jeunesse est sensible et demande des idées nouvelles et qu'il existe des citoyens égaux en droit qui paraissent plus égaux~ plus forts ou plus débrouillards que d'autres!

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1.4 Psychologie

politique de la genèse de la citoyenneté.

Nos premières observations s'étoffent. L'éducation a IDle fonction socialisante et de progrès en créant les conditions essentielles à la mise en place de la délégation. Au début, l'enfant se soumet à ses parents, et l'élève à ses maîtres. Ce contrat entre deux générations est une délégation (implicite) de l'enfant à ses aînés Oe parent et le maître) pour faire à sa place ce qu'il ne peut encore faire. Ce contrat social d'apprentissage est aussi un contrat de droit et de devoir de civilisation. L'éducation en famille, au sein de la fratrie, se prolonge à l'école. Le maître porte deux délégations: celle du corps social de dispenser le savoir, et celle des parents comme un substitut affectif. À l'école encore, dans la cour de récréation, les futurs citoyens apprennent à vaincre la peur de l'autre et à (se) faire confiance. Les jeux de rôle apparaissent (c'est un grand tort d'empêcher les enfants de courir dans la cour de récréation pour jouer aux gendarmes et aux voleurs). En acquérant la capacité de comprendre et de différer, ils vérifient la fonction confiante de l'après-coup. Ils admettent que des décisions peuvent être prises ailleurs, en dehors d'eux et en leurs noms. Se vivent les premiers sentiments de justice et les stratégies devant l'autorité. L'éducation et la didactique sont des instruments psychopolitiques du lien historique des générations et de l'autonomie sociale pour travailler la démocratie, apprendre l'ordre et la critique, reconnatITe des formes d'abus et de peur, et enfm lutter contre les déviances. L'école en tant qu'institution assure ses deux fonctions classiques. La première, explicite, est économique: former à un métier (ce que la famille ne fait plus), et la seconde, implicite, est psychopolitique: former le citoyen aux rituels sociaux et aux normes collectives (ce que la famille est en général supposée faire). La vitalité est consubstantielle entre l'économie libidinale et celle de la communauté. Elle s'exprime dans la marche en confiance vers le mieux-être et la recherche du bonheur. Les évènements, privés et publics, fixés dans un avant, deviennent du traditionnel et de l'expérience, par rapport à un futur anticipé et fantasmé, qu'expérimente l'idéologie en formalisant des évènements d'avenir. Les microévènements dans l'actuel et le factuel, surviennent sur la place du marché avec le transfert des affects et des biens. Ce lieu du commerce au départ érotisé, était devenu rapidement un espace neutre et économique du commerce des choses (on aime la marchandise). L'économie libidinale et l'économie sociale procèdent d'une même pulsion psychopolitique: la 34

création et la procréation. Le désir narcissique du plaisir et du mieux-être laisse des frustrations, créant des offres et des demandes de toutes sortes pour les combler. Contre les risques d'excès, des procédures éthiques et politiques de conciliation contrôlent les mouvements agressifs de la libido et du social. La délégation témoigne, au premier degré, d'un attachement d'amour et de confiance en l'autre, et au second degré, elle crée le social en humanisant cette relation. Justement, par cette délégation sur la place-du-marché contemporaine, le citoyen libre, instruit et égal parmi les siens, n'est plus dans un marché d'esclaves, ni devant un marché de dupes. Le pouvoir citoyen face à la puissance de l'argent n'est plus pris dans un rapport prostitutif: la société éthique surpassera le néo-esclavagisme de la dépendance économico-fmancière des hommes au marché comme une nouvelle aliénation. L'analyse de la foule vietnamienne nous amène à nous interroger sur le mouvement du patriotisme dans la mentalité collective et les pulsions psychiques. L'approche de la psychologie sociale et de la psychanalyse trouve, à notre sens, leurs limites théoriques. D'une part, le rapport hiérarchique d'obéissance et le clivage entre le privé et le public ne sont pas suffisamment caractéristiques de l'essence du politique pour être des postulats premiers (18). La liberté collective se figerait sans aucune initiative, soumise au seul pouvoir persuasif du meneur (ou d'un groupe meneur) et à sa psychologie individuelle. D'autre part, le paradigme de la révolte régressée des enfants (sauvages) contre le chef et ses totems sacralisés, placerait le meurtre du Père comme le passage obligé à l'édification de l'Ethique publique. Toute Morale ne serait alors que répressive précédée par la culpabilité de ce Meurtre. Aucun peuple ne sera jamais autonome et capable d'une éthique de décision. La paix ne se construit pas sur le meurtre. Nous sommes donc arrivés à considérer la marche historique comme des délégations en continu d'une masse vers ses dirigeants qu'elle accompagne. Ce n'est pas (seulement) une confrontation violente des élites entre elles et un suivisme populaire à caractère noétique. L'histoire des hommes s'éclaire au fur et à mesure qu'avance dans la nuit, la lumière tenue par ses meneurs désignés. Ensemble ces hommes, les illustres, les héros et les anonymes récrivent con1ffie une fable. La psychologie politique étudie la problématique du lien organique de la mentalité du citoyen et de sa communauté. La vie sociale, complexe et riche stagrége à partir du premier paradoxe fondamental de la communauté. 35

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