PSYCHOLOGIE PSYCHIATRIE ET SOCIETE SOUS LA TROISIEME REPUBLIQUE

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Tout au long de l'histoire de la troisième république, Edouard Toulouse a été une figure de premier plan dans la vie intellectuelle et politique. Il est bon prototype du savant républicain engagé dans les luttes sociales.Psychiatre, Toulouse a apporté des contributions notables en psychologie expérimentale et en psychiatrie biologique.
En tant que militant social, il a œuvré pour impulser des réformes dans tous les grands secteurs de la vie sociale. Tous les projets de réforme de Toulouse relèvent d'un programme biocratique qui vise à assurer le bonheur des individus en rendant la société rationnelle et plus juste.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296299733
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PSYCHOLOGIE, PSYCHIATRIE ET SOCIÉTÉ SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

La biocratie d'Edouard Toulouse (1865-1947)

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Collection «Histoire des Sciences Humaines»
dirigée par Claude BLANCKAERT Fortes désormais de plusieurs siècles d'histoire, les sciences humaines ont conquis une solide légitimité et s'imposent dans le monde intellectuel contemporain. Elles portent pourtant témoignage d'hétérogénéités profondes. Au plan institutionnel, la division toujours croissante du travail et la concurrence universitaire poussent à l'éclatement des paradigmes dans la plupart des disciplines. Au plan cognitif, les mutations intellectuelles des vingt dernières années ainsi que les transformations objectives des sociétés postindustrielles remettent parfois en cause des certitudes qui paraissaient inébranlables. Du fait de ces évolutions qui les enrichissent et les épuisent en même temps, les sciences humaines ressentent et ressentiront de plus en plus un besoin de cohérence et de meilleure connaissance d'elles-mêmes. Et telle est la vertu de l'histoire que de permettre de mieux comprendre la logique de ces changements dans leurs composantes théoriques et pratiques. S'appuyant sur un domaine de recherche historiographique en pleine expansion en France et à l'étranger, cette collection doit favoriser le développement de ce champ de connaissances. Face à des mémoires disciplinaires trop souvent orientées par des héritages inquestionnés et par les conflits du présent, ses animateurs feront prévaloir la rigueur documentaire et la réflexivité historique.

Dans la même collection L. Mucchielli (dir.), Histoire de la criminologiejrançaise, 1994. J. Schlanger, Les métaphores de l'organisme, 1995. A.-M. Drouin-Hans, La communication non-verbale avant la lettre, 1995. S.-A. Leterrier, L'institution des sciences morales, 1795-1850, 1995. M. Borlandi et L. Mucchielli (dir.), La sociologie et sa méthode, 1995. C. Blanckaert (dir.), Le terrain des sciences humaines. Instructions et enquêtes (XVlIIe-xxe s.), 1996. L. Marco (dir.), Les revues d'économie politique en France. Genèse et actualité (1751-1994), 1996. P. Riviale, Un siècle d'archéologie française au Pérou (1821-1914), 1996. M.-C. Robie et alii, Géographes face au monde. L'union géographique internationale et les congrès internationaux de géographie, 1996. P. Petitier, La géographie de Michelet. Territoire et modèles naturels dans les premières œuvres de Michelet, 1997. o. Martin, La mesure de l'esprit. Origines et développements de la psychométrie 1900-1950, 1997. N. Coye, La préhistoire en parole et en acte. Méthodes et enjeux de la pratique archéologique (1830-1950), 1997. J. Carroy, N. Richard (dir.), La découverte et ses récits en sciences humaines, 1998. P. Rauchs, Louis II de Bavière et ses psychiatres. Les garde-fous du roi, 1998. L. Baridon, M. Guédron, Corps et arts. Physionomies et physiologies dans les arts visuels, 1999. C. Blanckaert, L. Blondiaux, L. Lot y, M. Renneville, N. Richard (dir.), L'histoire des sciences de l'homme. Trajectoire, enjeux et questions vives, 1999. A. et J. Ducros (dir.), L'homme préhistorique. Images et imaginaire, 2000. C. Blanckaert (dir.), Les politiques de l'anthropologie. Discours et pratiques en France (18601940), 2001.

Michel BUTEAU

PSYCHOLOGIE,

PSYCHIATRIE ET SOCIETE SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE La biocratie d'Edouard Toulouse (1865-1947)
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L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Sur la couverture, Édouard Toulouse en 1920.

@ L'Harmattan, 2002 Loi du Il mars 1957 ISBN: 2-7475-3082-5

Remerciements
Je remercie Serge Blanchard, Claude Blanckaert, Annick Ohayon et Maurice Reuchlin pour leurs remarques sur une première
version de cet ouvrage. Michel HUTEAU

AVANT-PROPOS

La vie active d'Édouard Toulouse coïncide avec la IIr République. La République est proclamée le 4 septembre 1870, mais ses débuts sont incertains et il faudra attendre une dizaine d'années pour qu'elle devienne vraiment républicaine. En 1881, après la victoire des républicains aux élections législatives, la République paraît définitivement installée. Édouard Toulouse a alors 16 ans et il commence à écrire. Lorsque la IIr République s'effondre, en juillet 1940, Toulouse vient de cesser ses activités, il a 75 ans, sa carrière est terminée et son œuvre est achevée. Tout au long de l'histoire tourmentée de la IIr République, Toulouse a été un des prototypes du savant républicain engagé dans les luttes sociales et il a incarné avec force et constance cette idéologie républicaine, métissage des idéaux des Lumières et de la philosophie positiviste du XIXesiècle. Édouard Toulouse est un psychologue et un psychiatre. En tant que psychologue, c'est un des fondateurs, avec Alfred Binet, de la psychologie expérimentale en France. En tant que psychiatre, il se situe dans ce courant qui se propose de donner des bases scientifiques à la psychiatrie en recherchant les concomitants biologiques des troubles mentaux. Nous examinerons les travaux scientifiques de Toulouse en les situant dans les problématiques scientifiques de l'époque où il les a réalisés et nous nous interrogerons sur leur portée. Mais l'essentiel de l'œuvre de Toulouse porte sur les rapports entre la science et la société. TIveut utiliser les connaissances scientifiques, et plus particulièrement celles qu'apportent les sciences biologiques, pour rendre la société plus rationnelle et plus juste, ou, selon ses termes, pour fonder une « biocratie ». Les connaissances scientifiques qu'il utilise à cette fin sont d'abord celles qu'il produit lui-même ou qui sont produites par les chercheurs qui travaillent dans les laboratoires qu'il a créés. Ce qui l'intéresse surtout dans la psychologie objective, ce sont les perspectives d'applications: étude des meilleures conditions d'éducation pour assurer le développement optimal des enfants, définitions des conditions dans lesquelles le travail doit être réalisé afin de garantir la santé des ouvriers tout en assurant une production maximale, mise au point de méthodes objectives d'évaluation des personnes afin de permettre une orientation et des sélections professionnelles «rationnelles », c'est-à-dire satisfaisantes pour les individus et rentables pour la société. Ce qui l'intéresse dans la psychiatrie, c'est bien sûr de mettre au point des thérapeutiques médicales efficaces, mais c'est aussi et surtout de définir des modes d'assistance aux aliénés qui soient respec-

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tueux de leur personne et qui leur offrent les meilleures possibilités de guérison, c'est aussi de mettre en place des dispositifs de prévention. Autant qu'un savant, Toulouse est donc aussi un militant social. Son militantisme, facilité par des contacts étroits avec les élus du parti radical et radicalsocialiste, est servi par une incessante activité de journaliste. Toutes les initiatives de Toulouse en vue de réformer la société, nous le verrons notamment pour les domaines judiciaire et sexologique, n'ont pas été couronnées de succès. Mais son militantisme a cependant été récompensé. Toulouse a pu voir se développer le mouvement psychotechnique qu'il avait initié. Il a pu aussi créer et développer, pendant une quinzaine d'années, une institution tout à fait originale: le Centre de prophylaxie mentale du département de la Seine. Ce Centre a montré, ce qui alors était une nouveauté, qu'il était possible de soigner les fous sans les interner et que des actions systématiques pouvaient être entreprises pour préserver la santé mentale. En retraçant les combats de Toulouse pour réformer les institutions sociales au nom de la biologie - une biologie incluant la psychologie et la psychiatrie - et de la justice, nous pensons apporter quelques éléments de réflexion à cette question, ô combien toujours d'actualité, des rapports entre la science et l'évolution des sociétés. Dès la fin du XIxe siècle, avec sa monographie sur Émile Zola, Toulouse est devenu une personnalité de tout premier plan dans la vie intellectuelle de la lire République. Grâce à ses campagnes de presse et surtout à son action réformatrice, il allait le demeurer jusqu'à la seconde guerre mondiale. Puis, à partir de la Libération, bizarrement, on n'a quasiment plus entendu parler de lui. Nous aurons aussi à nous interroger sur les raisons de cet « oubli ». * * * Pour réaliser cette étude nous avons surtout utilisé le fonds d'archives de l'hôpital Édouard Toulouse de Marseille et les écrits de Toulouse. Il a publié une vingtaine d'ouvrages, sa bibliographie scientifique, articles scientifiques proprement dits et publications relatives à 'assistance psychiatrique, comporte plus de 500 références et il a certainement donné à la presse - grande presse et presse d'opinion - plus de... 3000 articles. Une telle abondance dans les sources ne peut que faciliter le travail de l'analyste. Elle permet, en recoupant les écrits, en les confrontant, en recherchant leur « tendance centrale », de repérer les grandes lignes d'une pensée. Elle permet aussi d'identifier assez aisément ses hésitations et ses contradictions. En se centrant sur un personnage, fut-il éminent, et il nous semble qu'Édouard Toulouse était effectivement un personnage éminent, on court le risque de surestimer son importance et ses apports. Conscient de ce risque, nous nous sommes efforcés de situer - forcément brièvement - les contributions et les positions de Toulouse dans les courants d'idées, dominants ou non, qui se sont manifestés de la fin du XIxe siècle au milieu du xxe siècle, qu'il s'agisse de philosophie, de psychologie, d'éducation, d'enseignement, d'organisation du travail, de psychiatrie, d'assistance aux aliénés, de théorie de l'évolution, de criminologie, de sexologie ou d'eugénisme. Il paraissait aussi utile, pour certai-

Avant-propos

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nes questions, de situer Toulouse par rapport aux mouvements sociaux: le mouvement ouvrier et le mouvement féministe. Mais la centration sur un personnage unique, lorsque son activité a été diversifiée, présente aussi un intérêt. Comme dans toutes les approches transversales elle permet de voir comment les mêmes principes peuvent s'appliquent à des domaines et à des contextes différents, comment des propositions d'action ou des actions diverses relèvent d'intentions identiques et visent les mêmes finalités, et de jeter ainsi un éclairage sur « l'esprit du temps ». * * * L'ouvrage est organisé en quatre chapitres. Dans le premier, intitulé « Un biocrate respectable », on retrace l'itinéraire de Toulouse en trois grandes étapes qui correspondent en gros aux années de formation, à la période où il est médecin chef à l'asile de Villejuif (1897-1921) et à la période où il dirige le Centre de prophylaxie mentale du département de Seine (1922-1936). Dans ce chapitre, nous examinons aussi les influences qu'il a subies. Elles sont de trois ordres: la philosophie positiviste et évolutionniste, l'esthétique réaliste et l'idéologie républicaine et maçonnique. Nous présentons également les éléments de doctrine qu'il a élaborés -la biocratie - afin de souligner la cohérence de ses projets. Nous montrons notamment que la biocratie est une radicalisation des thèses positivistes et qu'elle se présente, au lendemain de la première guerre mondiale, comme une alternative au communisme. Nous nous demandons dans quelle mesure la biocratie, qui veut donner tous les pouvoirs aux techniciens, est compatible avec la démocratie. Nous précisons la nature de la sociologie qu'elle prétend contenir et la manière dont elle prend en compte les phénomènes d'inégalité. Le second chapitre, « La psychotechnique et la juste sélection », est consacré à la psychologie et à ses applications. On souligne d'abord l'importance pour la suite des travaux de Toulouse de son premier travail scientifique important qui porte sur les rapports entre le génie et la folie. On présente ensuite, en insistant sur ses présupposés associationnistes, la première tentative française de mesure de l'ensemble des fonctions psychologiques qu'il propose en 1904. En même temps qu'il mène des travaux psychométriques, Toulouse élabore un vaste programme d'applications psychotechniques. Ce programme connaît un début de réalisation entre les deux guerres mondiales dans les domaines de l'orientation et de la sélection professionnelles. Il comporte quelques spécificités que nous soulignons (refus des évaluations unidimensionnelles, critique du taylorisme...). Nous abordons ensuite les questions de l'éducation, de l'école unique et de la sélection scolaire. Les problèmes de cette sélection scolaire conduisent Toulouse et ses collaborateurs à jeter les bases de la docimologie. Nous terminons le chapitre en exposant les conceptions de Toulouse en matière de biotypologie, biotypologie que nous présentons comme un ultime développement de la psychotechnique.

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Le troisième chapitre, « Hygiène, santé mentale et prophylaxie », porte sur les questions de traitement de la déviance et de prévention. On expose d'abord la conception bio-sociale de la maladie mentale de Toulouse et ses rapports avec les théories alors dominantes (théorie de la dégénérescence, théorie néolamarckienne de l'évolution). Il accorde une égale importance aux causes directes et aux prédispositions, aux facteurs organiques et aux conditions de milieu. Son organicisme est tempéré. Dans le paragraphe suivant on présente l'action de Toulouse pour la libéralisation et la médicalisation des asiles et les innovations qu'il introduit à l'asile de Villejuif. Dans le cadre des courants hygiéniste et philanthropique, Toulouse se montre partisan d'une « hygiène intégrale » qui vise au développement harmonieux et complet des individus et aussi à leur moralisation. Il jette les bases d'un système de prévention et créé la Ligue d'hygiène mentale. Au lendemain de la première guerre, Toulouse crée le Service libre de prophylaxie mentale du département de la Seine, qui comporte notamment un dispensaire, un hôpital ouvert et un service social, et a alors la possibilité de mettre en pratique les idées qu'il développe depuis longtemps. Radicalisant sa critique de l'asile, il entre en conflit avec le corps des aliénistes. Le dernier paragraphe de ce chapitre est consacré à l'œuvre de Toulouse en matière de criminologie, sa conception du criminel et ses propositions de réforme de l'institution judiciaire. Le dernier chapitre, « La question féminine, la sexologie et l'eugénisme », traite du statut de la femme, des questions sexuelles et du contrôle de la procréation. On examine d'abord comment Toulouse décrit et explique les différences entre les hommes et les femmes. On présente ensuite les positions qu'il défend pour promouvoir l'égalité juridique et économique des sexes. Dans le paragraphe suivant, on expose les idées de Toulouse sur la morale sexuelle, le mariage et le divorce, l'eugénisme négatif et positif, la crise de la natalité. Le dernier paragraphe traite de l'action de Toulouse au sein de l'Association d'études sexologiques qu'il a créée en 1931. Cette association s'est particulièrement préoccupée du contrôle de la procréation (certificat prénuptial, avortement et contraception, stérilisation).

Chapitre premier
UN BIOCRATE RESPECT ABLE
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Après une adolescence et une jeunesse où il cherche sa voie, la vie de Toulouse est rectiligne: apparemment, aucune crise majeure, aucune rupture dans sa pensée, très peu d'évolution. On peut cependant noter quelques infléchissements dans les activités de Toulouse au moment de la première guerre mondiale et surtout à partir de sa nomination comme chef du Service de prophylaxie mentale du département de la Seine en 1922. Nous traiterons d'abord de la jeunesse de Toulouse, jusque vers 1895, juste avant sa nomination à l'asile de Villejuif en 1897. Nous serons alors en mesure de faire le point sur les grandes influences qu'il a subies. Nous examinerons ensuite l'activité de Toulouse jusqu'à la première guerre mondiale, c'est-à-dire, en gros, de 1895 à 1918-1920, puis, de la fin de la première guerre mondiale jusqu'à sa mort en 19472. En conclusion de ce chapitre nous présenterons les positions doctrinales de Toulouse la biocratie - qui permettent de comprendre l'unité de son œuvre.
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1.L'expressionest de L. Bonnafé (<<Sur trois biocrateset trois regards différents», postface à
J.-B. Wojciechowski, Hygiène mentale et hygiène sociale, Contribution à l'histoire de l'hygiénisme, Paris, L'Harmattan, 1997). Pour Bonnafé, il est des biocrates «méprisables» comme Alexis Carrel, des biocrates « intéressants» comme de Clérambault, et enfin des biocrates « respectables » comme Édouard Toulouse. 2. TIn'existe pas de biographie de Toulouse. On trouve cependant quelques éléments biographiques très succincts dans la thèse de doctorat en médecine de M. Sage, La vie et l'œuvre d'Édouard Toulouse (aliéniste, psychologue et sexologue marseillais), Marseille, 1979, et dans les notices nécrologiques publiées à la mort de Toulouse: H. Piéron, L'Année psychologique, 43-44, 1947, p. 830-831 ; H. Piéron, BINDP, 3, 1947, p. 95-96 ; E. Minkowski, Annales médico-psychologiques, 105, 1947, p. 98-302 ; L. Marchand, Annales médico-psychologiques, 105, 1947, p. 359-360 ; A. Plichet, Presse médicale, 55, 1947, p. 442. Des informations plus nombreuses et plus précises sont contenues dans J. Toulouse, Un précurseur: le docteur Édouard Toulouse, Notes biographiques rassemblées par Jeanne Éd. Toulouse, Aulnay-sous-Bois, Institut Français de Sociotechnique, non daté (Archives de l'Hôpital Édouard Toulouse, Marseille). Par ailleurs Toulouse a laissé quelques « Notes autobiographiques », Archives de l'Hôpital Édouard Toulouse, Marseille. Plusieurs ouvrages récents consacrent des développements substantiels à Toulouse: J.B. Wojciechowski, Hygiène mentale et hygiène sociale, op. cit. ; A.-L. Simonnot, Hygiénisme et eugénisme au XJ( siècle, Paris, Seli Arslan, 1999 ; A. Ohayon, L'impossible rencontre, Psychologie et psychanalyse en France 1919-1969, Paris, La Découverte, 1999 ; A. Drouard, L'eugénisme en question, l'exemple de l'eugénisme français, Paris, Ellipses, 1999.

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Toulouse à 13 ans...

... et à 16 ans

Un biocrate respectable

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Jeunesse De la littérature à la psychiatrie Édouard Gaston Dominique Toulouse est né le 10 décembre 1865 à Marseille. Il est le dernier d'une famille de quatre enfants. Ses frères Jean et Ludovic sont nés en 1859 et 1860 et sa sœur Jeanne en 1864. Les parents de Toulouse appartiennent à la petite bourgeoisie. Son père est ingénieur mécanicien de la marine; sa mère, née Vian, est fille d'un petit armateur. La branche paternelle est originaire de Jégun dans le Gers. Le grand-père paternel, le père et les deux frères de Toulouse étaient officiers, l'un d'eux a été tué lors de la campagne du Dahomey en 1892. La branche maternelle est originaire de la région marseillaise. Toulouse admirait beaucoup son grand-père maternel à qui il déclarait ressembler « par le dehors et par le dedans» et il se demandait si ce n'était pas de lui qu'il tenait son besoin d'action 1.Dans les deux branches, il y a des ecclésiastiques, prêtres et religieux. Donc, écrit Toulouse 2, « milieu d'observance aux règles avec une échappée vers l'entreprise et la vie coloniale ». Il déclare avoir par la suite « présenté ce goût de la règle demandé à des bases démontrables, mêlé au goût des réalisations». On connaît peu de choses sur l'enfance et l'adolescence de Toulouse. À deux ans, il quitte Marseille pour Toulon, il ne reviendra à Marseille qu'au moment de faire médecine. C'est un lycéen rebelle... « Élève au lycée de Toulon sous l'ordre moral du maréchal de Mac-Mahon, j'eus à subir une dure discipline, à forme militaire et cléricale, accentuée par l'atmosphère d'une ville forte. Je ne

pus la supporter et je devins un révolté» 3. Il est exclu du lycée. À l'adolescence
Toulouse abandonne la religion catholique dans laquelle il dit avoir été baigné. Bien qu'il apprécie « sa doctrine d'amour et de fraternisation », il s'oppose à son « conformisme irrationnel» et « à son respect du pouvoir établi ». Le journalisme et la littérature Sa première vocation est littéraire et c'est par le journalisme qu'il la réalise d'abord. Le journalisme est la première activité professionnelle de Toulouse et il ne l'a jamais abandonnée. Les journalistes, et notamment les journalistes marseillais, l'ont toujours considéré comme l'un des leurs. Il écrit dans les journaux littéraires marseillais, L'oursin (un journal satirique) et Le Mondain notamment. Rédacteur dans des journaux d'information générale, Le Radical et Le Sémaphore de Marseille, il tient une chronique de critique littéraire et théâtrale et il publie aussi des articles sous sa signature. Pour mieux connaître le théâtre il suit des cours d'art dramatique auprès de Gleize-Grivelli, qui est aussi journaliste, au Conservatoire de Marseille. Il est encouragé par les journalistes les plus en vue de Marseille. À vingt ans, il est membre du Conseil d'administration du syndicat

-------------1. É. Toulouse, « Marseille, reine de la Méditerranée », Le Journal, 28 décembre 1940. Par la suite, lorsque les publications citées ne comporteront pas de nom d'auteur celui-ci sera Toulouse. 2. « Notes autobiographiques 3. Ibid. », Archives de l'Hôpital Édouard Toulouse, Marseille.

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de la presse de Marseille. Cette activité journalistique est seulement ralentie par les études médicales. En arrivant à Paris, quelques années plus tard, Toulouse continuera à écrire pour les journaux, seuls les supports changeront.

TIpublie des récits 1 et des nouvelles où l'on sent l'influence de Maupassant 2
auquel il consacre d'ailleurs une étude, à propos de la parution de Bel ami, pu-

bliée en 1885 dans Le Sémaphore de Marseille 3. Se situant résolument dans le
courant réaliste, il pense que l'art doit représenter la réalité et s'appuyer sur la science. Dans ces conditions, on peut légitimement considérer que les études médicales sont une bonne propédeutique à une œuvre littéraire. Voici comment Toulouse, bien plus tard, évoquera cette période: « Tout jeune, j'avais une forte propension pour les lettres et l'art ainsi qu'une grande curiosité pour les connaissances précises. Je voulais faire du roman avec des observations exactes. Zola et Taine avaient fait une vive impression sur mon esprit. Je voulais être très instruit pour bien voir les faits... Et c'est ainsi que j'ai commencé la médecine, pour mettre dans
les lettres plus de vérité et de science»
4.

Très vite, Toulouse se passionne pour la médecine et plus particulièrement la médecine mentale et hésite sur son orientation. « J'étais alors comme Hercule à la croisée des chemins. Deux déesses, Polymnie, la muse de la poésie, et Hygie, la fille d'Esculape, me faisaient les yeux doux, vantant chacune son foyer accueillant où il faisait bon, chauffé l'hiver par les feux de la divination ou de la science» 5. Et puis, comme cela est fréquent, ce qui ne devait être qu'un détour provisoire devient la direction principale de toute une vie. Écoutons encore Toulouse: « Entré dans la science par curiosité littéraire, je me suis laissé prendre par le charme et la grandeur de recherches où la vérité est le seul but. J'ai incliné vers la médecine mentale et la psychologie, parce que ces connaissances m'ont

paru les plus importantes pour la conduite de l'homme» 6. Toulousedeviendra
donc médecin, puis aliéniste. S'il fera parallèlement une vraie carrière de journaliste, il consacrera assez peu de temps à la littérature. Mais il n'a jamais totalement renoncé à ses aspirations d'adolescence. Pendant ses études de médecine, il publiera des nouvelles et des textes de critique littéraire. En 1904 il proposera

à Antoine une pièce 7.Il fréquentera toujours des écrivains 1. La qualité de ses
-------------1. Par exemple le récit d'une promenade dans un quartier de Marseille: « Derrière Saint Martin », Le Petit Peuple (Journal Républicain Radical), 3 décembre 1883. 2. Par exemple: « Un grand deuil », Notre Siècle (Revue littéraire, artistique et scientifique), 25 mars 1886. 3. « Guy de Maupassant », Le Sémaphore de Marseille, 15 aofit, 1885. 4. « Notes autobiographiques », Archives de l'Hôpital Édouard Toulouse, Marseille. 5. « Lorsque je retrouve Marseille », Le Petit Marseillais, 26 aofit 1941. 6. « Notes autobiographiques », Archives de l'Hôpital Édouard Toulouse, Marseille. 7. Elle a, semble-t-il, été perdue.

Un biocrate respectable

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relations avec Zola (voir chapitre 2), puis avec Artaud, dont il sera le psychiatre au début des années 19202, tient sans doute largement à ses intérêts et orientations littéraires. Pendant la seconde guerre mondiale, approchant alors les quatre-vingts ans, il publiera des textes lyriques à la gloire de Marseille où il est alors réfugié, textes qui renouent avec ceux qu'il écrivait soixante ans plus tôt. Revenons à Toulouse adolescent et jeune homme. Il ne se contente pas de poursuivre ses études en solitaire. Il sera bachelier es lettres en 1884, puis, inscrit à l'École de médecine pour l'année 1884-1885, « bachelier es sciences restreint» (c'est-à-dire avec un programme mathématique allégé) en 1885, grade qui correspond à une première année de propédeutique scientifique en vue des études médicales. Avant de vivre de son activité de journaliste, il doit, son père étant décédé, s'assurer quelques revenus. Il est donc aussi employé des postes jusqu'en 1884 où, commis de quatrième classe, il est mis en « disponibilité pour affaires ». À la fin de son adolescence Toulouse exerce donc trois métiers ce qui suppose une forte activité et beaucoup d'organisation. Toute sa vie Toulouse vivra à ce rythme et sera un hyperactif maniaque dans la gestion de son temps... et souvent aussi dans la gestion du temps des autres. Médecine et psychiatrie Toulouse commence ses études de médecine. TIpasse le concours de l'exterjanvier au nat des hôpitaux de Marseille de décembre 1885 et est externe du 1er 31 décembre 1886. Puis, il est reçu premier à l'internat des hôpitaux de Marseille à la fin de 1886. Ses professeurs insistent alors pour qu'il se consacre ex-

clusivement à la médecine. Il sera interne des hôpitaux de Marseille du 1er janvier 1887 au 28 février 1890. C'est un interne remuant. En janvier 1887, à propos semble-t-il de questions relatives à l'organisation du service des internes, il conduit une manifestation devant le domicile de l'agent général directeur des hospices civils de Marseille et publie dans plusieurs journaux marseillais une

protestation « conçue, selon la commission administrativedes hospices civils de
Marseille, en des termes violents et diffamatoires ». Le jeune Toulouse, « fauteur de ces actes de désordre» est révoqué de ses fonctions d'interne et
-------------1. Les romanciers Paul et Victor Margueritte sont ses paITains lorsqu'il entre à la Société des Gens de Lettres de France en 1906. 2. En 1920, lorsque Antonin Artaud est adressé à Toulouse par le docteur Dardel qui le soignait en Suisse, il a vingt-quatre ans. Le père d'Artaud était un armateur marseillais, mais il ne semble pas que les familles Artaud et Toulouse se connaissaient. En tout cas elles n'étaient pas proches. Toulouse perçoit tout de suite le génie d'Artaud qui est déjà au bord de la folie et l'encourage dans ses ambitions artistiques. Il l'héberge un temps dans son appartement de Villejuif et en fait une sorte de « collaborateur privé» qui se charge notamment, comme l'épouse de Toulouse, de travaux bibliographiques. Artaud et les Toulouse se fréquentent beaucoup, sortent ensemble. Artaud confectionne un recueil de textes de Toulouse qu'il préface. TIest publié en 1924. Toulouse suit médicalement Artaud jusqu'au début des années 1930, puis ils se perdent de vue. Artaud sera interné d'office à Sainte Anne en 1938, transféré à Ville Evrard en 1939, puis finalement à Rodez où il restera de 1943 à 1946 ; voir J. Toulouse, « Avant le surréalisme, Artaud chez les Toulouse », La Tour de feu, n° 63-64, 1959, p. 55-60.

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L'internat de Marseille en 1887 Édouard Toulouse est au premier rang, le quatrième à partir de la gauche

« exclu pour l'avenir de tous les concours pour des places dans les hôpitaux de Marseille» 1.Cette révocation sera aussitôt rapportée à la suite d'une grève des internes. Quelques mois plus tard, en octobre, Toulouse participe à un autre mouvement protestataire et, avec d'autres internes, s'engage « à ne jamais se présenter à un concours (chef internat, premier internat, etc.) tendant à conférer à un ou plusieurs internes des pouvoirs supérieurs à ceux de leurs collègues ». Pendant ses études, il participe à la lutte contre les épidémies qui ravagent Marseille (choléra, variole, scarlatine, fièvre typhoïde, diphtérie). Externe bénévole pendant l'épidémie de 1884-1885, il est atteint de la variole «pendant le service» et est honoré pour son action 2.fi déclarera plus tard que cette contagion bénigne était tellement évitable qu'elle renforçât sa passion pour la médecine préventive. L'année 1888 il est toujours interne à Marseille mais sans doute modérément apprécié, ce qui, ajouté à une forte volonté de réussir, l'incitera à aller poursuivre ses études de médecine à Paris.
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1. Extrait du registre des délibérations. Commission administrative des hospices civils de Marseille. Séance du 16 février 1887, Archives de l'Hôpital Édouard Toulouse, Marseille. 2. E. Marandon de Montyel, dans son rapport sur la candidature de Toulouse à la Société médico-psychologique exagère un peu lorsqu'il déclare avec son humour habituel: «Chacun de ses combats a été marqué pour lui par une blessure, car il n'est pas, je crois, un seul des maux qu'il combattait dont il n'ait pas été lui-même atteint... Il n'aura pas eu besoin, comme Mithridate, d'habituer son corps aux poisons, le service hospitalier se sera chargé de ce soin en le vaccinant de presque tous ses virus» (Séance du 27 juin 1892 de la Société médico-psychologique, Annales médico-psychologiques,50, 1892, p. 276-278).

Un biocrate respectable

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En 1889, il est reçu, toujours premier, au concours de l'internat des asiles de la Seine. Interne à Saint-Anne dans le service de L. Bouchereau, il soutient sa thèse de médecine en 1891. Elle a pour titre «Étude clinique de la mélancolie sénile chez la femme» 1.Elle porte sur quatorze observations. Toulouse y défend l'idée qu'il existerait une forme spéciale de mélancolie chez les vieilles femmes caractérisée par un affaiblissement intellectuel et physique, un délire peu intense et monotone, des tendances hypocondriaques, une vie affective apathique, des impulsions morbides et des actes désordonnés. Ensuite, il fera la carrière normale d'un médecin aliéniste. Ce parcours est proche de celui des aliénistes du début du XIxe siècle décrit par Robert Castel: jeunes gens de bonne volonté, ambitieux avec des idées sociales, souhaitant réunir science et philanthropie, issus de milieux modestes, souvent du midi, sensibles au prestige
de la capitale. .. On les retrouvait alors à la Salpétrière

des asiles de la Seine de mars 1890 à octobre 1892. Dés l'année de sa thèse, en 1891, il est reçu, encore premier, au concours de médecin des asiles de la région de Paris, ce qui lui permettra d'occuper un poste de médecin adjoint lorsqu'il y aura vacance. La fonction de médecin-adjoint, adjoint à un médecin chef responsable d'un service, était ambiguë et pas très bien définie; aussi Toulouse, nous le verrons, mènera-t-il campagne pour sa suppression. En 1892, Toulouse est admis à la Société médico-psychologique. Rappelant les succès universitaires de celui qui fut son interne, ses premières publications scientifiques, sa collaboration régulière à La Gazette des Hôpitaux, le rapporteur, Marandon de Montyel, juge que malgré son jeune âge, il a déjà « une carrière bien remplie ». Quelques années plus tard, ses travaux seront remarqués et il sera lauréat de l'Institut (Académie des sciences) en 1895 et lauréat de l'Académie de médecine, à deux reprises, en 1896. Toulouse est donc un jeune psychiatre plein d'avenir. n est médecin adjoint à l'asile de Saint Yon, près de Rouen, du 1ernovembre 1892 au 31 octobre 1894. Du 1er novembre 1894 au 1er juillet 1897 il est médecin adjoint de l'asile Sainte-Anne à Paris. Il remplit les fonctions de médecin en chef en qualité de chef de clinique des maladies mentales à la faculté de médecine de Paris, c'est-à-dire assistant d'un professeur, en l'occurrence Alix Joffroy (1844-1908), un neurologue réputé3, tant pour les soins à donner aux malades que pour les besoins du service et de l'enseignement. Si Toulouse est d'abord un médecin aliéniste, il est aussi un chercheur en psychologie et en psychiatrie et un journaliste. Certains, et notamment ses pro-

n est interne

2.

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1. Paris, Jouve, 1891 (48 pages). 2. R. Castel, L'ordre psychiatrique, l'âge d'or de l'aliénisme, Paris, Minuit, 1976, p. 18 3. Joffroy a notamment été le directeur des Archives de physiologie normale et pathologique, puis des Archives de médecine expérimentale; il a co-dirigé, avec F. Raymond et V. Magnan les Archives de neurologie; quelques-uns de ses travaux ont été réalisés en collaboration avec Charcot.

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PsycJwlogie, psychiatrie

et société sous la Ille République

ches, ont vu aussi en lui un écrivain et un sociologue 1 (voir ci-dessous). Tous
ces métiers convergent vers un même but: contribuer à réformer la société pour la rendre plus juste et plus rationnelle, plus rationnelle et donc plus juste. Avant d'évoquer les multiples carrières de Toulouse, nous chercherons à savoir comment et sous quelles influences s'est mise en place l'idéologie qui allait commander toute sa vie. Les influences: esthétique, philosophie et humanisme Comme tous ceux qui écrivent beaucoup Toulouse était un grand lecteur. Les journaux et revues qu'il a dirigés, La Revue de Psychiatrie et de psychologie expérimentale et Demain notamment, ont toujours comporté de nombreuses citations, de quelques lignes à plusieurs pages, d'auteurs divers, psychiatres, sociologues, philosophes, historiens, écrivains..., qu'il choisissait personnellement. Mais il n'a quasiment jamais parlé de ses lectures, ni de ses rencontres, et de l'effet qu'elles pouvaient avoir sur sa pensée. Il ne semble pas que le jeune Toulouse ait subi fortement l'influence d'un proche. Sa formation secondaire est plutôt celle d'un autodidacte. « Je me suis formé surtout par moi-même », écritil dans ses notes autobiographiques 2.«La lecture, de bonne heure, et sans ordre, sans mesure, plus que les cours, que je n'ai jamais suivis, m'a formé et m'a donné peut être cette tournure personnelle d'esprit que mes amis veulent bien m'accorder ». Les influences que subit Toulouse sont d'abord littéraires et artistiques; nous avons vu qu'il était arrivé à la médecine par la littérature, il est pour le réalisme dans l'art. Elles sont ensuite philosophiques, il est positiviste et évolutionniste. Elles sont aussi politiques, il est républicain et franc-maçon. Le réalisme La réflexion sur l'art et l'esthétique occupe une place centrale dans les préoccupations du jeune Toulouse. Alors qu'il n'a pas encore vingt ans, il publie, en trois livraisons, dans L'Idée Nouvelle, une revue d'inspiration socialiste, qui se présente comme «revue des faits sociaux et du mouvement rationaliste contemporain », une longue étude sur Victor Hugo qu'il semble avoir lu de a à

z 3. Cette étude paraît quelques mois après la mort de l'écrivain. Pour lui, Victor
Hugo et son esthétique appartiennent au passé, «toutes ses œuvres résument une littérature, celle de 1830 ». Victor Hugo exprime une époque, celle du ro-

mantisme, celle de la « névrose romantique », mais il n'est plus en accord avec
les tendances de la société moderne. Toulouse est admiratif devant la puissance créatrice d'Hugo, devant son génie, mais, dans cette brillante dissertation, il se
-------------1. Sur sa tombe, au cimetière Montparnasse, à Paris, on peut lire: «IY Édouard Psychiatre-Sociologue-Écrivain, Créateur de l'Hôpital Henri Rousselle ». Toulouse,

2. « Notes autobiographiques », Archives de l'Hôpital Édouard Toulouse, Marseille. 3. «Victor Hugo », L'[dée nouvelle, 10 juillet et 1er août 1885. Les abonnés à la revue sont membres de l'Association générale des Prolétaires socialistes.

Un biocrate respectable

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démarque fortement, non sans une certaine arrogance, de son idéalisme. Pour Toulouse, l'idéalisme de Hugo a deux facettes. Une facette philosophique Hugo est un mystique, un spiritualiste panthéiste - et, liée à celle-ci, une facette esthétique. L'esthétique idéaliste a deux caractères. Elle substitue le type abstrait, l'idéal, le type, à l'individu concret. Elle introduit dans l'œuvre, par la croyance en une fatalité providentielle, une finalité morale. Puisque « le but de l'art en toutes ses manifestations est la représentation des réalités observées, mais plus ou moins modifiées, plus ou moins déformées dans leur substance par l'élaboration cérébrale », Victor Hugo échoue à représenter la société. « Par sa psychologie rudimentaire, facilement saisissable par tous et par ses abstractions idéalistes, qui aff111Ilaientdans des personnifications sensibles, la réalité de vertus et de beautés surhumaines... il conquit une renommée et une vénération reconnaissante, auxquelles de plus grands génies, mais plus vrais, ou des philosophes, plus exacts et moins charmeurs, ne peuvent espérer atteindre ».

Pour vraiment rendre compte des réalités observées, de la vie, il faut « des observateurs perspicaces », « la connaissance des grandes lois des sciences naturelles » et cette « éducation scientifique qui est toute la force du roman moderne ». Les naturalistes que le jeune Toulouse admire n'ont pas tous cette éducation scientifique, mais ils s'en rapprochent cependant. Toulouse note que Maupassant est influencé par la philosophie positiviste, qu'il est convaincu de « la nécessité d'une observation plus affinée» que celle de ses prédécesseurs, que ses observations psychologiques sont « basées sur une enquête impitoyable et osée de la vie », qu'il nous livre « des procès-verbaux de l'existence commune » 1.Les références littéraires de Toulouse sont Taine et Zola. Des années 1860-1870 à la fin du XIXesiècle l'influence d'Hippolyte Taine sur les jeunes littérateurs se réclamant plus ou moins du réalisme était considérable. Comme l'a rapporté Anatole France en 1896, « la pensée de ce puissant

esprit nous inspirait en 1870 un ardent enthousiasme, une sorte de religion» 2.
Taine, au nom du déterminisme et de la science, se livre à une critique radicale du spiritualisme de Victor Cousin, «de l'abominable Cousin et de son abominable école» écrit toujours Anatole France, et il apporte une méthode pour la critique littéraire, méthode valable également pour les études historiques. Le déterminisme de Taine se manifeste particulièrement dans la fameuse « théorie du milieu ». « Un degré de chaleur dans l'air et d'inclinaison dans le sol est la cause première de nos facultés et de nos passions », écrit-il dans son Voyage aux Py-

rénées, en 1863 3. La méthode préconisée par Taine consiste à rechercher les
facteurs déterminants qui sont à l'origine de l'unité et de la cohérence des phé-

-------------1.« Guy de Maupassant », Le Sémaphore de Marseille, 15 aoOt 1885. 1900. 2. Cité par V. Giraud, Essai sur Taine, son œuvre et son influence, Paris, Hachette, 3. H. Taine, Voyage aux Pyrénées, Paris, Hachette, 1863.

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psychiatrie

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nomènes étudiés. Il y a, écrit Taine en 1858 \ « une anatomie dans l'histoire humaine comme dans l'histoire naturelle [...], si l'on décompose un personnage, une littérature, un siècle, une civilisation, bref, un groupe naturel d'événements humains, on trouvera que toutes ses parties dépendent les unes des autres comme les organes d'une plante ou d'un animal ». Si l'on veut faire œuvre scientifique, « saisir et suivre les causes », « il faut remonter jusqu'à la force maîtresse» d'où ce groupe « reçoit son unité, sa nature et son être ». On peut noter que les idées de Taine sur la critique, si elles s'inspirent de Hegel, doivent peu à Comte qu'il ne lit sérieusement qu'à partir de 1860. Par contre, il y a manifestement convergence entre les deux auteurs et la lecture de Comte a stimulé et renforcé la foi en la science de Taine. Dans un article sur le Cours de philosophie positive, après avoir souligné l'intérêt qu'il y a à examiner la science telle qu'elle se fait, et noté que « le développement des sciences positives est depuis trois siècles l'évènement capital de l'histoire », il affirme que
« l'accroissement des sciences est infini... et que l'on peut prévoir qu'il arrivera un temps où elles règneront en souveraines sur toute la pensée comme sur toute l'action de l'homme, sans rien laisser à leurs rivales qu'une existence rudimentaire, pareille à celle de ces imperceptibles organes qui, dans une plante ou un animal, disparaissent presque absorbés par l'immense accroissement de leurs voisins... » 2.

Zola a reconnu avoir été fortement influencé par Taine. « En le lisant, déclare-t-il, le théoricien, le positiviste qui était en moi s'est développé» 3. Les thèses de Zola sur le roman expérimental, et tout le naturalisme, sont directement issues des œuvres critiques de Taine (son ouvrage Les philosophes classiques, son Histoire de la littérature anglaise, ses essais sur Stendhal et Balzac). Dès lors, il n'est pas très surprenant que Toulouse se réfère simultanément à l'un et à l'autre. Admirateur de Zola, qu'il observera en détail quelques années plus

tard, Toulouse adhère aux thèses que celui-ci défend à propos du « roman expérimental» et qu'il a exposées entre 1877 et 1880. Les références de Zola à la médecine ne sont bien sûr pas étrangères à cette adhésion. Pour Zola - lorsqu'il se fait théoricien... -le roman n'est pas très éloigné de l'étude médicale, il doit intégrer, utiliser, voire anticiper les acquis de la science, et plus particulièrement de la physiologie, et le romancier a tout intérêt à s'inspirer de la méthode expérimentale telle que Claude Bernard l'a exposée dans son Introduction à l'étude de la médecine expérimentale en 18654.

-------------1. Cité par V. Giraud, Essai sur Taine, op. cit., p. 46. 2. Ibid., p. 63. 3. É. Zola, Le roman expérimental, des publiées de 1877 à 1880]. 4. Ibid. Paris, Garnier-Flammarion, 1971, p. 188 [ensemble d'étu-

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Le positivisme d'Auguste Comte Très tôt Toulouse se reconnaît dans la mouvance positiviste. Il a lu Comte, lui rend hommage, et, bien qu'il soit certainement plus proche du scientisme de Taine et de l'évolutionnisme de Spencer, il adhère à plusieurs de ses positions centrales. Toulouse adhère globalement à la vision de l'évolution des connaissances, des sociétés et de l'esprit humain que Comte présente dans la première leçon de son Cours de Philosophie positive et qu'exprime la loi des trois états. Il qualifie de « théologiques» et de « métaphysiques» les points de vue de la psychologie classique 1.Il considère que l'évolution décrite par Comte est « la marche naturelle des sciences », évolution qu'il décrit d'ailleurs, à sa manière, à propos des rapports entre le physique et le moral par exemple: ce problème est d'abord posé par les métaphysiciens qui ne recueillent pas de faits; puis on observe, avec Cabanis notamment; enfin il faut expérimenter 2.Il adhère aussi sans réserve à l'épistémologie qui est associée à cette loi et ilIa mettra en pratique dans ses recherches. Pour Comte, l'humanité passe de l'état théologique où l'explication fait appel à des forces surnaturelles à l'état métaphysique où les forces surnaturelles sont remplacées par des entités abstraites, puis de l'état métaphysique à l'état positif où « l'on renonce à chercher l'origine et la destination de l'univers, à connaître les causes intimes des phénomènes pour s'attacher uniquement à découvrir par l'usage bien combiné du raisonnement et de l'observation leurs lois effectives, c'est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude »3. Toulouse aspire à une philosophie unique qui permettrait d'unifier la société. Cette idée est centrale chez Comte pour qui l'esprit positif, parce qu'il commande la soumission aux faits et fonde l'action sur la connaissance des lois, est l'outil de cette unification. Toulouse parle plutôt d'esprit rationnel, mais l'inspiration est la même. En développant ses idées sur la biocratie il dit réaliser une intuition de Comte. Pour Comte, la politique doit être fondée sur la science. Toulouse adhère totalement à ce point de vue. Mais cette proposition prend chez lui un sens différent - et c'est là qu'il est davantage spencérien que comtien. Pour Comte, la science reine, celle qui couronne le système des sciences et doit fonder la politique est la « physique sociale », dénommée « sociologie », qui est en fait une philosophie de l'histoire. C'est donc en réalité sur une philosophie, certes fondée sur les sciences et leur histoire, mais néanmoins une philosophie, que Comte tentera plus tard de transformer en religion, que repose la politique. En ce sens

-------------1. Notamment dans Technique de psychologie expérimentale, Paris, Dain, 1904. 2. É. Toulouse & É. Duprat, « Influence du moral sur le physique », Revue de psychiaJrie et de psychologie expérimentale, 8, 1904, p. 1-26. 3. A. Comte, Cours de philosophie positive l, Paris, Hermann, 1998 [publié de 1830 à 1842].

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Comte, comme l'a fortement souligné Michel Serres t, n'est pas scientiste, même s'il propose un régime politique qui serait une « sociocratie »2. Par contre Toulouse l'est: pour lui la politique doit reposer sur les sciences biologiques, être une « biocratie ». Toulouse, psychiatre, s'est toujours présenté aussi comme un psychologue. Or, on sait que la psychologie est absente de la classification des sciences de Comte. Pour Toulouse, cela n'était pas gênant du tout, bien au contraire. Ce que Comte exclut c'est la psychologie introspectionniste à laquelle il n'accorde aucun crédit (<< l'œil ne se regarde pas»). Toulouse procède à la même exclusion et inclut tout naturellement la psychologie dans les sciences biologiques. Les références de Comte, Bichat ou Gall, ne choquent pas Toulouse. Pour lui, ces auteurs, bien que dépassés, ont indiqué la bonne voie. On peut noter aussi que chez Comte la distance entre la sociologie et la biologie est relative. La sociologie dépend d'autant plus des autres sciences que celles-ci lui sont proches dans la classification. La sociologie est ainsi relativement proche de la biologie, plus éloignée de la chimie, plus éloignée encore des mathématiques. Il serait sans doute inexact de faire de Toulouse un disciple de Comte. Athée, il n'a jamais eu la moindre proximité avec la religion positiviste, sorte de catholicisme sans Dieu, ni plus généralement avec les préoccupations religieuses de Comte. Il n'a jamais participé au mouvement politique positiviste. Il adhère cependant aux thèses essentielles du Cours de philosophie positive et il aurait certainement accepté de faire sienne «la formule sacrée du positivisme» : «L'amour pour principe - Et l'ordre pour base - Le progrès pour but ». En fait, Toulouse illustre bien cet esprit positif que Comte a défini dans le Discours sur l'esprit positif3 : il est pour le réel contre le chimérique, pour l'utile contre l'oiseux, pour le certain contre l'indécis, pour le précis contre le vague, bref pour le positif qui vise à construire et contre le négatif destructeur. Pour Comte, l'esprit positif se caractérise aussi par sa tendance à substituer le relatif à l'absolu. Ce trait s'applique également assez bien à Toulouse. Le scientisme: Marceün Berthelot et Léon Bourgeois Au-delà de Comte, Toulouse baigne dans l'esprit positiviste et scientiste de la fin du XIXesiècle. Il subit fortement l'influence de personnalités scientistes, celle de Marcelin Berthelot notamment qu'il admire beaucoup et qu'il examinera lui aussi un peu plus tard dans le cadre de son étude sur le génie et avec qui il restera en relation, celle de Léon Bourgeois aussi qui tentera de donner une doctrine philosophique - le solidarisme - au parti radical. Marcelin Berthelot (1827-1907) est un chimiste à qui l'on doit notamment des travaux importants sur la synthèse organique et sur la thermochimie. Son positivisme l'a longtemps rendu hostile à la théorie atomique à laquelle il ne
--------------

1. M. SeITes, « Introduction» au Cours de philosophie positive l, op. cil., p. Il. 2. A. Comte, Catéchisme positiviste, Paris, Apostolat positiviste, 1891. 3. A. Comte, Discours sur l'esprit positif, Paris, E. Antoine, 1844.

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s'est rallié que tardivement. fi a joué aussi un rôle politique et fut ministre de l'Instruction publique et ministre des Affaires étrangères. Marcelin Berthelot est

aussi un bon prototype du savant scientiste. Pour lui « la science domine tout:
elle rend seule des services définitifs. Nul homme, nulle institution désormais

n'aura une autorité durable, s'il ne se conforme à ses enseignements» 1. Cette
domination se manifeste avec le plus de force et d'évidence dans le domaine industriel où, grâce à la chimie notamment, les conditions de vie sont rapidement et radicalement changées. Elle se manifeste aussi dans le domaine de l'art. D'une manière assez superficielle d'abord par l'amélioration et le développement des techniques d'exécution. Plus profondément ensuite, et l'on retrouve là les thèses du réalisme et du naturalisme, dans la mesure où la connaissance scientifique de la nature permet à l'art d'atteindre la perfection. Bien qu'il ne l'écrive pas, Berthelot n'est sans doute pas loin de penser que l'art est appelé à être absorbé par la science et donc à disparaître. La domination de la science se mani-

feste aussi dans le domaine de la morale. « C'est la science qui établit les seules
bases inébranlables de la morale, en constatant comment celle-ci est fondée sur les sentiments instinctifs de la nature humaine, précisées et agrandies par l'évolution incessante de nos connaissances et le développement héréditaire de nos

aptitudes» 2. La sensibilité artistique de Toulouse ne pouvait le faire adhérer
totalement aux propos de Berthelot sur l'art. Certes, l'art doit représenter la réalité, mais toujours à travers un tempérament, affirme Toulouse. Par contre il était en plein accord avec ses considérations sur la morale. La science, toujours pour Berthelot, est la seule source de progrès humain et social. Elle seule « peut fournir les bases de doctrines librement consenties par les citoyens de l'avenir », elle possède « la seule force morale, sur laquelle on puisse fonder la dignité de la personnalité humaine et constituer les sociétés futures ». « C'est la science qui amènera les temps bénis de l'égalité et de la fraternité de tous devant la sainte loi du travail ». En conséquence, les savants sont « les vrais amis du peuple », « parce qu'ils sont, par conviction et par éducation, les esclaves de la loi scientifique » 3. Le jeune Toulouse a vraisemblablement été séduit très tôt par ce type de discours qui dessine une vision des rapports entre la science et la société qu'il partagera toujours. Marcelin Berthelot ne pouvait qu'être favorable à ce jeune scientiste qu'était Toulouse. Aussi cherchera-t-il a faciliter sa carrière et notamment son entrée au Collège de France où lui-même était titulaire de la chaire de chimie organique depuis 1865. En 1899 l'assemblée des professeurs du Collège eut à se prononcer sur le maintien ou non de la chaire d'histoire de la philosophie moderne. Théodule Ribot proposa sa transformation en chaire de psychologie sociale et Marcelin Berthelot déposa la notice des titres et travaux de Toulouse en déclarant que celui-ci serait candidat si la chaire était transformée en chaire de psychiatrie sociale (l'intitulé exact de la proposition était « chaire
-------------1. M. Berthelot, 2. Ibid. 3. Ibid., p. XII. Science et morale, Paris, Calmann-Lévy, 1896, p. 12.

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psychiatrie

et société sous la lIP République

de psychiatrie philosophique dans ses rapports avec la psychologie, l'esthétique et la sociologie », ce qui exprime bien la variété des intérêts de Toulouse). Finalement, l'assemblée se prononça pour le maintien d'une chaire de philosophie 1.Et, en 1900, ce fut Gabriel Tarde qui devient titulaire de la chaire de philosophie, rebaptisée « chaire de philosophie moderne ». Léon Bourgeois, homme politique radical - il fut président du conseil en 1895 et 1896 - tenta de donner une doctrine philosophique -le solidarisme - au parti radical 2.Il présente une synthèse de sa théorie en 1896 dans un ouvrage intitulé Solidarité3. Cette théorie, par son inspiration positiviste et spencérienne et par son biologisme, ne pouvait que séduire le jeune Toulouse. La solidarité est un phénomène universel qui doit d'abord être étudié dans la nature puisque « les lois sociales... ne sont que la manifestation, à un degré plus élevé, des lois

physiques, biologiques et psychiques» 4. «La théorie de la solidarité naturelle
de tous les êtres, née des découvertes de la biologie générale (nous montrera) les lois scientifiques du développement des sociétés» 5. Bourgeois reprend à son compte ces propos du naturaliste Edmond Perrier 6 pour qui « les sciences naturelles constituent non seulement la plus haute philosophie, mais la seule capable de fournir aux gouvernements les lumières nécessaires pour sonder les plaies profondes du temps présent», propos tenus en 1894 dans. .. La faune des Côtes de Normandie. Sur la solidarité, les sciences naturelles nous apprennent deux choses apparemment contradictoires. D'une part, la théorie de l'évolution semble plaider pour l'individualisme et le libéralisme. D'autre part, les travaux des physiologistes montrent qu'il y a une solidarité organique entre les parties du corps, ce qui semble plaider pour le socialisme. La science biologique permet la synthèse de ces deux points de vue : l'évolution conduit à davantage de solidarité et « il n'y a pas de contradiction entre l'accroissement de la vie individuelle et l'accroissement de la vie sociale» 7. «C'est le concours des actions individuelles dans l'action solidaire qui donne la loi synthétique de l'évolution biologique universelle» 8.« L'évolution des sociétés tend... naturellement à cet état où chacune des activités individuelles aura la liberté d'atteindre à son plus haut degré d'énergie et consacrera aussi complètement que possible cette éner-

gie au développement de l'œuvre commune» 9. Des lois de la solidarité natu-------------1. Procès-verbal de l'Assemblée des professeurs du Collège de France du 5 novembre 1899. 2. Léon Bourgeois fut très souvent ministre sous la Troisième République; premier président de la Société des Nations en 1919, le prix Nobel de la paix lui fut attribué en 1920 ; cf. G. et S. Bernstein, Dictionnaire historique de la France contemporaine, 1.I, Paris, Complexe, 1995. 3. L. Bourgeois, Solidarité, Paris, Colin, 1896. 4. Ibid., p. 27. 5. Ibid., p. 66. 6. Edmond Perrier sera le premier président de la Société française d'eugénique (voir chapitre 4). 7. Ibid., p. 65. 8. Ibid., p. 58. 9. Ibid., p. 64.

Un biocrate respectable

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relIe, on peut déduire «une théorie d'ensemble des droits et des devoirs de l'homme dans la société », donc un programme et des règles d'action politiques. Dans le cadre du libéralisme, l'état doit assurer la solidarité par le développement des droits sociaux. La théorie du solidarisme sera reprise un peu plus tard par des sociologues et délestée d'une grande part de son biologisme. Célestin Bouglé, avec qui Toulouse était en rapport, notera en 1907 que cette théorie, qu'il a contribué à renouveler, « est en passe de devenir, pour la Troisième République, une sorte de philosophie officielle» 1.
L'évolutionnisme d'Herbert Spencer

Les ouvrages principaux d'Herbert Spencer (1820-1903) sont traduits en français entre 1870 et 1890. Ils rencontrent tout de suite beaucoup de succès, l'Introduction à la science sociale notamment, et Spencer devient le philosophe

le plus lu et le plus populaire 2. Taine et Ribot reprennent ses thèses psychologiques. Il devient membre correspondant de la Société de psychologie physiologique de Paris en 1885. Comme tout le monde, ou presque, Toulouse lit Spencer attentivement et il le cite souvent dans ses premiers écrits psychologiques. Lorsqu'il publie sa monographie sur Zola, il l'adresse à Spencer en lui demandant d'en faire une critique. Celui-ci, malade depuis longtemps, il a alors soixante-seize ans, décline cette proposition. Pas plus qu'il n'est un disciple de Comte, Toulouse n'est un disciple de Spencer. Bien qu'il soit lui aussi plus lamarckien que darwinien, il n'a pas la confiance de Spencer dans l'auto-adaptation quasi automatique des individus et des sociétés. Si Spencer a pu être considéré comme le théoricien du libéralisme et du laisser-faire, ce qui contribue largement à expliquer son succès à la fin du XIxe siècle \ Toulouse est, lui, et sans équivoque, un théoricien du dirigisme et de l'intervention de l'état et il pense qu'une action volontaire pour brusquer les évolutions est nécessaire et souhaitable. On retrouve cependant constamment présentes chez Toulouse deux idées centrales de l'évolutionnisme philosophique de Spencer: la loi de l'évolution et le principe de continuité du biologique et du social. La conception de l'évolution de Spencer trouve son origine dans les travaux des embryologistes, Karl Ernst von Baer plus particulièrement. Spencer l'applique d'abord à la physique. L'évolution est alors, et pour Spencer elle sera tou-

jours au moins cela, « une intégration de matière et une dissipation de mouvement» 4.Matière doivent pas être cette conception maine considéré. et mouvement, Spencer le précise, sont des abstractions qui ne comprises dans un sens matérialiste. Puis Spencer généralise à tous les phénomènes de développement, quel que soit le doLa loi d'évolution « est commune à tous les ordres d'existen-

-------------1. Cité par L. Mucchielli, La découverte du social. Naissance de la sociologie en France, Paris, La Découverte, 1998, p. 239. 2. Cf. D. Becquemont et L. Mucchielli, Le cas Spencer, Paris, PUF,1998. 3. P. Tort, Spencer et l'évolutionnisme philosophique, Paris, PUF,1996. 4. H. Spencer, Premiers principes (1862), Paris, Germer-Baillière, 1881, p. 485.

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et société sous la Ille République

ces, en général et en détail» 1. Le développement est un passage de l'homogène
instable à l'hétérogène stable, un processus de spécialisation avec deux mouvements complémentaires de différenciation et d'intégration. La dissolution est le passage inverse. L'évolution est « une intégration toujours plus grande de l'ensemble, accompagnée d'une intégration, d'une différenciation et d'une dépendance mutuelle toujours plus grande des parties aussi bien que des fonctions, et d'une tendance à l'équilibre des fonctions des parties intégrées» 2.L'évolution est un progrès. Il ne fait guère de doute, comme l'écrit Spencer, que « la forme de vie que

nous appelons esprit sort de la vie animale» 3. La question est de savoir si entre
ces deux formes de vie il y a continuité ou discontinuité. Pour Darwin, il y a discontinuité puisque la sélection naturelle ne joue plus au niveau des individus dans les sociétés. En privilégiant les instincts sociaux, la sélection a sélectionné les conduites antisélectives. Il y a discontinuité également pour Durkheim et les fondateurs de la sociologie moderne pour qui le fonctionnement social a des lois spécifiques. Pour Spencer, il y a continuité et aucune rupture n'est décelable entre les lois de la nature et celle de la culture. La loi de l'évolution, à l'origine une loi biologique, étant universelle, le fonctionnement des sociétés sera analogue au fonctionnement des organismes. Dans les sociétés, c'est surtout par l'augmentation de la division du travail que se manifestera le processus de différenciation-intégration. « ... les organismes et les sociétés sont pareils en ce que les types inférieurs consistent en parties semblables accomplissant des fonctions semblables, tandis que les organismes supérieurs consistent en parties dissemblables accomplissant des fonctions dissemblables» 4. «Une société est un or-

ganisme » écrira aussi Spencer 5. Toulouse adhère à ce point de vue et les métaphores organiques sont fréquentes dans ses textes consacrés à l'analyse des phénomènes sociaux, une tendance que la pratique médicale ne fera que renforcer. Toulouse ira jusqu'à écrire que « les phénomènes sociaux sont des phénomènes biologiques» 6. Ce n'est certainement pas chez Spencer que Toulouse a découvert l'idée, somme toute assez banale, de la continuité entre le biologique et le social, avec son corollaire, la réduction du social au biologique, mais la lecture de Spencer a renforcé chez lui cette croyance qui sera une référence constante et la base de sa biocratie. Le républicanisme... Adolescent rebelle, Toulouse s'engage politiquement à gauche. TIn'adhère, semble-t-il, à aucun parti mais il est proche des mouvements qui veulent pro-------------1. Ibid., p. 486. 2. H. Spencer, Premiers principes, 3. H. Spencer, Autobiographie 4. Ibid., p. 345. 5. H. Spencer, Principes de sociologie, Paris, Alcan, 1896-1899. op. cit., Introduction de M.E. Cazelles, p. 40. (1904), Paris, Alcan, 1907.

6. « Les faits sociaux sont des faits biologiques », La Dépêche, 16 octobre 1933.

Un biocrate respectable

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longer l'œuvre de la Révolution française!, notamment des courants socialistes et des courants radicaux qui se développent en France depuis les années 1830 et qui s'unifieront en 1901 pour donner naissance au parti républicain radical et radical socialiste. C'est dans des petits journaux d'inspiration radicale ou socialiste qu'il commence à s'exprimer. Compte tenu des idées que développera Toulouse, on peut être surpris qu'il n'ait pas rejoint plus nettement le mouvement socialiste, d'autant plus qu'à l'époque il yale choix: un peu avant 1900 on distingue en effet cinq grandes tendances dans le socialisme français, avec autant d'organisations... 2.Mais, en fait, un jeune révolté pouvait très bien trouver sa place dans la mouvance radicale qui, comme l'a souligné Serge Bernstein était dans les débuts de la Troisième République, «un mouvement de pensée aux contours éminemment flous: à l'aile droite il ne se distingue guère des républicains modérés, à l'aile gauche il se confond quasi totalement avec le courant socialiste» 3.Toulouse semble être assez proche de cette gauche républicaine et radicale qu'incarnent vers 1885 des hommes comme Georges Clémenceau et Camille Pelletan, dont les signatures, ainsi que celle de Jaurès, côtoieront la sienne lorsqu'il collaborera à La Dépêche. Par ailleurs, le scientisme biologisant de Toulouse le rendait certainement plus réceptif aux thèses de Léon Bourgeois qu'à celles de Marx. Il est certain aussi que plus tard Toulouse trouvera certains avantages à cette proximité radicale. Les radicaux étant plus fréquemment au gouvernement que les socialistes, il est bien sûr préférable de s'appuyer sur eux pour mener à bien la réalisation de certains projets...
...et Ùl Franc-maçonnerie Positiviste, républicain, radica1... avec une forte volonté de réussir, Toulouse ne pouvait qu'être séduit par la franc-maçonnerie. Dans les débuts de la Troisième République, la maçonnerie, qui représente toujours l'humanisme du siècle des Lumières et de la Révolution française, a le vent en poupe. Elle constitue
«

les cadres et l'école du parti républicain»

4

et les maçons vont être de plus en

plus nombreux à occuper des responsabilités politiques importantes 5. «Elle
s'identifie en gros avec la moyenne et petite bourgeoisie qui, par ses élites, entend disputer aux classes sociales les plus élevées la direction du pays; et l'his-------------1. Toulouse se réfèrera souvent à la Révolution. En 1939, ilIa présente comme «une grande étape de l'évolution humaine, qui tend depuis des millénaires vers la protection de la vie, la liberté de conscience, enfin la prévalence de l'esprit rationnel» (<< "profil" de la Révolution », La Le Dépêche, 7 août 1939). 2. J.B. Duroselle, La France de la « Belle Époque », Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1992. 3. S. Bernstein, Histoire du parti radical, 2 vol., Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1980-1982, p. 27. 4. P. Chevallier, Histoire de la franc-maçonnerie française, 3 vol., Paris, Fayard, 1975, p. 549. 5. En 1895,200 députés sont francs-maçons. G. Thual, Géopolitique de lafranc-maçonnerie, Paris, Dunod, 1994.

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Psychologie,

psychiatrie

et société sous la Ille République

toire de la Troisième République prouve qu'elle y a réussi»

1. Il

Ya alors coïn-

cidence parfaite entre le programme du parti radical et celui de la franc-maçonnerie. Le parti radical est d'ailleurs pour une large part une création de la maçonnerie. En 1902, année de son congrès constitutif, 155 loges y adhéraient en tant que telles. Ce n'est qu'à partir des années 1910 que les idées socialistes deviendront dominantes au Grand Orient où l'on abandonnera, ce qui ne se fera jamais au parti radical, la référence au libéralisme. Dans les débuts de la Troisième République, la maçonnerie est positiviste. En 1876, lors de la célébration du premier anniversaire de la réception du frère Littré, réception qui fut un évènement (Littré, en désaccord avec l'évolution religieuse d'Auguste Comte à partir de 1848, avait quitté le mouvement positiviste pour rejoindre le Grand Orient en 1875, il avait alors soixante-quatorze ans), Jules Ferry pouvait déclarer: « ...ce n'est pas une fantaisie tardive qui l'a mené parmi nous... c'est qu'il y avait une affinité intime, secrète entre la maçonnerie et le positivisme. Et si le positivisme a fait son entrée dans la maçonnerie, c'est que la maçonnerie était depuis

longtempspositiviste sans le savoir... ! » 2.
Toulouse entre dans la maçonnerie en 1892, au Grand Orient de France, la plus importante des trois obédiences maçonniques de l'époque, l'année qui suit sa thèse de médecine. Il a alors vingt-sept ans. Apprenti à la loge «La libre pensée» (23 juin 1892), il deviendra compagnon, puis maître en juin 1895. En 1896, il s'affilie à la loge « L'enseignement mutuel », toujours au Grand Orient. Cette loge est plus « intellectuelle» que la précédente 3.Il en sera le vénérable de 1897 à 1899. Cette loge réunit une centaine de membres, 106 en 1902. En 1897, 1898 et 1899, Toulouse représente sa loge à l'Assemblée générale du Grand Orient. À l'occasion de ses activités maçonniques, Toulouse a établi des relations qui lui ont été utiles par la suite. Le premier vénérable et co-fondateur de la loge l'Enseignement mutuel était Ernest Rousselle, un commerçant en vins devenu homme politique radical. Il fut président du Conseil général de la Seine en 1885 et président du Conseil municipal de Paris en 1889-1890 et 1895-1896. Il s'intéressait particulièrement aux problèmes de l'assistance et de l'aliénation mentale. Son fils, Henri Rousselle, à peu près du même âge que Toulouse - il est né en 1866 - sera initié à cette même loge en 1887 et en sera vénérable de 1903 à 1905. Henri Rousselle devint, comme son père, un homme politique radical: conseiller municipal de Paris de 1896 à1919, il fut lui aussi président du Conseil général de la Seine. En 1898, deux membres de la loge furent élus députés et l'un d'eux, Puech, devint ministre et vice-président de la Chambre des députés. En 1899, c'est un membre de la loge, Thuillier qui devient président du Conseil
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1. Ibid. 2. Cité par P. Chevallier, Histoire de lafranc-maçonneriefrançaise, op. cit., p. 541. 3. Parmi les 7 responsables de « La Libre pensée» (qui couvre le secteur Paris XIVe-Montrouge) il y a, en 1897, 4 ouvriers et artisans et 3 employés. À la direction de « L'Enseignement Mutuel », en 1898, il n'y a qu'un seul ouvrier et qu'un seul employé. Archives du Grand Orient de France, Paris.

Un biocrate respectable

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général de la Seine. En 1900, trois membres de la loge, dont Henri Rousselle, sont élus conseillers municipaux. TIest bien évident que les relations personnelles établies au sein de la loge entre Toulouse et les conseillers municipaux de Paris et les conseillers généraux de la Seine, et plus particulièrement avec les Rousselle, ont grandement facilité la mise en place des réformes et des institutions que celui-ci souhaitait. TIparaît aussi hautement vraisemblable que les excellentes relations entre Toulouse et de nombreuses personnalités importantes de la Troisième République, comme Justin Godart, qui fut ministre de la Santé publique, ou Fernand Dubief, aliéniste par ailleurs, qui fut ministre du Commerce et ministre de l'Intérieur, ont leur origine dans l'appartenance à la communauté maçonnique. Ajoutons qu'à partir de 1901le directeur de l'asile de Villejuif, où Toulouse était médecin chef depuis 1898, fut Louis Lucipia, un ancien communard condamné à mort en 1872 et gracié en 1880, qui présida le Conseil de l'ordre du Grand Orient de France en 1895-1896 et 1899-1900. Louis Lucipia fut aussi président du Conseil général de la Seine (1895) et du Conseil municipal de Paris (1899). Lieu de relations, la loge est aussi un lieu de travail. C'est avec ses frères de la loge que Toulouse affine les arguments qu'il développe par ailleurs, et parfois qu'il développera bien plus tard, dans la presse. Les thèmes traités sont particulièrement éclectiques et correspondent pour une large part aux compétences des frères. C'est ainsi, par exemple, qu'en 1899 des conférences sont données sur les retraites et la vieillesse, l'antisémitisme, les grands penseurs du XVIIIe siècle, l'électrocution, les jésuites et l'armée, l'Algérie et le péril étranger. On discute aussi de l'opportunité d'admettre les femmes dans la franc-maçonnerie (à la suite de la naissance de l'obédience mixte du Droit Humain) ; en 1900, on traite de la lutte contre le nationalisme, des moyens à employer pour lutter contre les ennemis de la République, de la législation du travail; en 1901, des conférences sont organisées sur la pharmacie moderne, sur les causes sociales de la tuberculose ; on demande le monopole de l'enseignement pour l'état laïque et républicain et l'obligation pour les fonctionnaires d'envoyer leurs enfants dans des

établissementspublics; un frère rend compte de son voyage au Tonkin... 1
TIYa un parfait accord entre les options positivistes de Toulouse et ses positions esthétiques. Mais on observe parfois des contradictions, nous le verrons dans les prochains chapitres, entre les idéaux humanistes des Lumières et la froide logique positiviste. Cette double référence, constante chez Toulouse - la justice et la rationalité - explique tous ses engagements.

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1. « G. o. D. F., R. L. L'Enseignement Mutuel », Célébration du centenaire de l'atelier, 20 et 21 avril 1979, Archives du Grand Orient de France, Paris. G. Piau, « Édouard Toulouse. Un humaniste de son temps... », Cinquantième anniversaire du décès d'Édouard Toulouse, Paris, Association des amis du musée et du centre historique Sainte-Anne, 1997, p. 1-5.

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Psychologie,

psychiatrie

et société sous la lIP République

(L'Éclair, novembre

Édouard Toulouse vers 1895 1897 et Revue des nouveautés médicales, juillet 1897)

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