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Psychologie sociale expérimentale de l'usage du langage

De
321 pages
L'objectif de cet ouvrage est de présenter les concepts de catégorisation sociale, d'attitude et de représentation sociale, et de montrer, au travers d'études qui portent sur les productions discursives des sujets, que le langage constitue un média pertinent pour mettre au jour les processus cognitifs mis en oeuvre par les sujets dans les situations d'interaction sociale ; d'exposer une méthode de recueil et d'analyse des données verbales qui se veut novatrice. Le but de ce livre est aussi de faire état de quelques avancées théoriques que permet l'analyse des productions discursives.
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Psychologie sociale expérimentale de l'usage du langage

Figures de l'Interaction Collection dirigée par Alain Trognon et Michel Musiol
Les ouvrages publiés ressortent principalement du champ des interactions langagières et des actions de communication. La perspective est pluridisciplinaire mais l'approche est résolument micro-sociale. De plus en plus de travaux qui concernent à la fois les interactions et la cognition fleurissent dans le paysage scientifique et répondent au moins partiellement à la demande sociale qui aspire à une meilleure compréhension de phénomènes aussi complexes et divers que l'apprentissage dans et par le groupe en pédagogie, ou bien encore les processus de coordination de l'action en psychologie du travail et en psychologie sociale. En plus d'enrichir les connaissances relatives à l'interaction comme domaine empirique, la collection proposera des instruments de travail novateurs et critiques à destination des experts d'un maximum de domaines d'application correspondants. C'est en faisant interagir les disciplines, leurs concepts et leurs méthodes, que l'on veut réinterroger les comportements aux confins du paradigme de l'interaction. Un dialogue fructueux naîtra de la confrontation de la psychologie et ses sous-disciplines avec l'intelligence artificielle, la philosophie, la linguistique, la logique et la neurobiologie. Déjà parus

PERRET Jean-François, PERRET-CLERMONT Anne-Nelly, Apprendre un métier dans un contexte de mutations technologiques (nouvelle édition mise àjour), 2004. COLLECTIF, Apprendre à parler: influence du mode de garde, 2004. Benoît SCHNEIDER (dir.), Emotions, interactions et développement, 2002. A-N. PERRET-CLERMONT et M. NICOLET, Interagir et connaître, 2001. Virginie LAVAL, La promesse chez l'enfant, 1999. Haydée MARCOS, De la communication prélinguistique au langage: formes etfonctions, 1998. COLLECTIF, Machine, langage et dialogue, 1997.

Edith Sales-Wuillemin

Psychologie

sociale expérimentale

de l'usage du langage
Représentations et attitudes: sociales, catégorisation perspectives nouvelles

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Un grand merci à l'ensemble de mes collègues et plus particulièrement à ceux du Groupe de Psychologie Sociale (GPSD) du Laboratoire de Psychologie Clinique et Sociale (LPCS-EA3658) de l'Université de Bourgogne et du Laboratoire de Psychologie Sociale (LPS-EA351) de l'Université Paris 8, qui m'ont permis dans cet ouvrage, version modifiée de mon HDR, de faire état des recherches, présentes, passées, ou en cours de réalisation.

Une pensée toute particulière pour mes proches et plus spécialement pour mon mari et ma fille, Raymond-Philippe et Marie-Mathilde Wuillemin, mes plus grands supporters, à qui je dois beaucoup. Je leur dédie ce livre.

2005 ISBN: 2-7475-8338-4 EAN: 9782747583381

@ L'Harmattan,

INTRODUCTION

« Nous passons une grand partie de notre vie sociale à communiquer aussi bien par la parole, par le geste ou encore par l'écrit, et bien que nous le fassions le plus souvent sans y penser, toute cette activité a pour but unique de faire connaître, dans une certaine mesure, à autrui ce que nous pensons, croyons, ressentons vis-à-vis des objets du monde ainsi que lafaçon dont nous avons l'intention d'agir sur -ou vis-à-vis- de ces objets. Ainsi, grâce au langage, nous pouvons agir sur le monde mais aussi surtout partager nos pensées avec autrni » Bromberg et Trognon (2004, p.l).

1. Objectif de l'ouvrage
L'objectif de cet ouvrage est de présenter un ensemble de travaux de psychologie sociale qui s'inscrivent dans une approche novatrice.

La psychologie sociale du langage et de la communication a pour objectif la mise en lumière et la compréhension des processus sociocognitifs en jeu dans les situations d'interaction sociale, grâce à l'analyse de l'usage du langage que font les sujets sociaux au sein de ces situations. Il s'agit ainsi de mettre en correspondance des recherches de psychologie sociale dans le champ de la cognition et de l'influence sociale, avec d'autres disciplines comme la linguistique, la psycholinguistique, la sociolinguistique ou encore la philosophie du langage, qui ont pour objet l'étude du langage et de la communication. Cette voie d'approche n'est pas aisée, elle est encore aussi souvent méconnue, mais elle constitue à notre sens une contribution pertinente. L'idée défendue est que l'accès par le langage permet d'affiner l'analyse des processus cognitifs en jeu dans les situations sociales analysées. L'objectif n'est pas ici de dresser un panorama exhaustif de l'ensemble des travaux réalisés, mais de donner un éclairage tout particulier à des études qui font précisément le lien entre des processus sociocognitifs et leur traduction 5

au travers de l'utilisation particulière du langage que font les individus dans les situations d'interaction sociale. Après avoir caractérisé ce qui fait la particularité du « regard psychosocial », nous montrerons l'intérêt d'une approche du sujet social par l'analyse de ses productions discursives. 2. La particularité du" regard" psychosocial

C'est avec pour objet l'étude des interactions sujet/société et plus récemment des relations que le sujet entretient avec les objets sociaux que la psychologie sociale s'est constituée. Mais, s'il s'agit à l'origine, comme le rappelle Stoetzel (1978), dans le cadre de la philosophie, d'appréhender dans une dualité lancinante, l'incidence que l'environnement social a sur le sujet ou au contraire que le sujet a sur le fonctionnement social, opposition qui se traduira sous la forme d'un débat entre deux points de vue antagonistes: 1- il existe un homomorphisme entre le mode de fonctionnement individuel et le mode de fonctionnement collectif; 2- les conditions sociales déterminent le fonctionnement individuel; les préoccupations se tourneront rapidement et plus simplement, dès le début du 20èmesiècle, vers l'analyse des faits sociaux, c'est-à-dire l'étude des lois qui régissent le sujet social, sa façon de comprendre, de réagir émotionnellement et de se comporter dans un environnement particulier et ce dès le plus jeune âge. De nombreux auteurs, issus d'horizons très divers, marqueront le début de cette réflexion, Mac Dougall, Tarde, Allport, Mead, Lewin, Mayo... pour n'en citer que quelques-uns. Ils auront en commun une manière particulière d'analyser le fonctionnement de l'individu qui permettra à la psychologie sociale de se démarquer d'autres disciplines limitrophes. Existe depuis, un mode d'appréhension du fonctionnement du sujet spécifique à la psychologie sociale. Ce "regard" que bien des années plus tard, Moscovici (1984) qualifiera de " ternaire" a pour particularité d'unir le sujet individuel, le sujet social et l'objet, dit autrement, l'Ego, l'Alter et l'Objet. Dans cette conception, l'image que le sujet a de l'objet ne se constitue pas dans une relation duelle, elle se crée en relation à autrui (un Alter) qui peut être un autre individu (ou un groupe) semblable (autre Ego) ou différent du sujet (autre Alter)).

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C'est cette conception, fondée sur une "tiercéité", qui permet à la psychologie sociale de s'opposer de manière radicale au regard binaire caractérisant les approches strictement psychologique et sociologique. Cette optique a deux conséquences fondamentales: 1- L'objet n'est pas analysé en lui-même et pour lui-même, comme une entité isolée, mais au travers de la perception, de l'image, qu'en a le sujet. De ce point de vue, il n'y a aucune frontière entre la réalité intérieure de l'individu et la réalité extérieure (Moscovici, 1976); 2- La relation qui unit le sujet à l'objet et à autrui ne peut être conçue comme statique mais au contraire en perpétuelle dynamique. Elle doit être entendue comme une véritable inter-action (d'autant plus dynamique que l'alter est différent du sujet et que sont mises enjeu les appartenances groupales de chacun d'eux). 3. Intérêt de l'étude des productions langagières pour accéder aux processus socio psychologiques en jeu dans les interactions sociales Traditionnellement, l'étude du langage se situe au cœur de la linguistique au sein de sous disciplines comme la sémantique, la pragmatique, la phonologie, ou la syntaxe... Pour ce qui concerne l'étude du langage tel qu'il est utilisé dans des situations de communication sociale, l'approche de la linguistique est néanmoins considérée par bon nombre d'auteurs comme réductrice, aussi elle a été discutée et adaptée notamment dans le cadre de la psychologie sociale de la communication et du langage. Dans cette optique, il apparaît essentiel de ne pas étudier la langue comme une structure isolée, mais de prendre en compte les productions discursives des individus (sujets sociaux) et de les situer au sein d'un contexte social de production. Le contexte n'est néanmoins pas considéré comme une entité globale qui, lorsque l'on s'y réfère, permet de mieux comprendre le sens du discours produit, mais comme un ensemble spécifique de paramètres pris en compte par les sujets, ce qui a une influence sur leurs productions discursives. Il s'agit dès lors non seulement de définir précisément l'ensemble des paramètres situationnels qui ont un effet, mais également d'analyser de manière systématique la portée de chacun d'eux sur le discours produit. Cette distinction fondamentale entre l'approche linguistique et celle de la psychologie sociale de l'usage du langage se cristallisera sur quelques choix théoriques et empiriques.

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3.1 Langue et Parole, Sens et signification dans le cadre de la linguistique La linguistique a durant de nombreuses années été partagée par un débat. Ce débat, initié à l'origine par Saussure (1916), concernait la définition de l'objet premier d'étude de la linguistique. Saussure, présente une distinction fondamentale entre deux objets: la Langue (système de signes, stable, partagé, cohérent donc prévisible et autonome) et la Parole (le produit de l'utilisation de ce système par les sujets parlants, donc par nature un objet instable, unique, imprévisible et subordonné). Il propose aux linguistes de s'attacher à l'étude de la langue et de laisser à d'autres disciplines, notamment aux sciences humaines, le soin de traiter de la Parole. Linguistique de la Langue et linguistique de la Parole apparaîtront désormais comme "deux routes qu'il est impossible de prendre en même temps" (1972, p. 38). Mais, en limitant ainsi l'objet d'étude de la linguistique, Saussure restreindra par contre coup l'étude du sens à celle du Signe. Il assimilera dès lors le sens au résultat de l'association entre un Signifiant (forme acoustique ou graphique) et un Signifié (concept), considérée à l'intérieur d'un système de signes. Le contexte de production et les caractéristiques des interlocuteurs se trouvant par voie de conséquence relégués au second plan. La linguistique a néanmoins connu depuis Saussure de nombreuses évolutions chacune se singularisant par un accès particulier au sens. L'étude du sens: la sémantique La sémantique constitue l'un des principaux domaines de la linguistique contemporaine (Moeschler et Auchlin, 1997). Elle ne concerne pas la forme de la langue, elle est entièrement consacrée à l'étude du sens. La définition du sens tel qu'il est étudié par la sémantique pose néanmoins un problème similaire à celui que l'on retrouve dans l'opposition LanguelParole faite par Saussure. Il s'agit là aussi de définir les limites de l'objet d'étude: doit-on se contenter de l'étude "interne" du sens, c'est-à-dire le sens qu'aura en soi un mot ou une phrase? Ou doit-on adopter une conception "extensionnelle" dans laquelle il importe surtout d'analyser quels sont les objets, éléments de la réalité (ou référents), que les mots ou les phrases servent à désigner? Il semble que les linguistes actuels optent communément pour la deuxième solution. Il s'agit ainsi de définir le sens comme ce qui renvoie "à un état de choses, à une situation, à un événement" (Moeschler et Auchlin, 1997, p. 106). 8

Mais il sera également question d'opérer une distinction entre l'étude du sens et de la signification. Le sens renvoie à la signification d'un mot sui generis alors que la signification correspond au sens d'un mot ou d'une phrase produite par un sujet parlant. Si l'étude du sens reste dominante dans le champ de la sémantique linguistique, l'étude de la signification est ce qui caractérise plus particulièrement l'approche de la pragmatique linguistique. Les conditions d'énonciation linguistique déterminantes du sens: la pragmatique

La pragmatique linguistique se définit comme l'étude des éléments d'une langue (mots, phrases...) dans les relations qu'ils entretiennent avec le monde réel, dans le cadre du discours, c'est-à-dire lorsqu'ils sont employés concrètement par un individu dans une situation donnée. Dans ce contexte, tout énoncé, tout discours est considéré comme une énonciation c'est-à-dire "une mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d'utilisation" (Benveniste, 1974, p.80). C'est dans cette perspective que se positionne l'apparition de la linguistique énonciative (Benveniste, Ducrot, ...) pour laquelle le sens d'un mot ne dépend pas seulement de ses conditions de production (contexte d'énonciation) mais également d'une relation intersubjective « Je me situe vis-à-vis d'autrui non seulement par ce que je lui dis mais par le fait de lui parler, et par le niveau où je situe mon dialogue» (Ducrot, 1989, p. 160).
Sont dans ce cadre plus particulièrement considérés les éléments de la langue dont le sens dépend totalement de ces paramètres, comme par exemple: II les pronoms personnels qui ne prennent sens qu'en relation aux individus impliqués dans l'acte de parole; 21 les indications de temps, de lieu, qui marquent l'ancrage du discours dans un contexte donné; 31 les modalisations qui expriment le degré de vérité de l'énonciation et sa prise en charge par un énonciateur, etc. C'est donc l'actualisation d'une langue par des individus dans un contexte de intersubjectif de production qu'il s'agit de mettre en évidence. Cependant, selon certains auteurs, le contexte est trop souvent entendu de façon restreinte, il s'agit en effet de ne prendre en compte que de façon vague les paramètres de la situation de communication dans laquelle sont insérés les interlocuteurs qui sont en relation.

Il appartient à la sociolinguistique de décrire et d'analyser l'influence du contexte social. 9

3.2 Le contexte social comme élément déterminant guistique

du sens: la sociolin-

L'enfermement des linguistes dans un système tripartite locuteur/système de signes/réalité -ignorant les déterminismes sociaux qui pèsent sur le sujet et son discours- fera l'objet de nombreuses critiques de la part de certains sociolinguistes comme Hymes ou Labov par exemple (cf. à ce sujet Bachman, Lindenfeld et Simonin, 1981). Il s'agit en effet selon eux de mettre l'accent sur les rapports systématiques existant entre le langage et les facteurs sociaux. Labov (1966) montrera par exemple la présence d'indicateurs linguistiques caractérisant l'appartenance des individus à une classe sociale. Il mettra en évidence l'existence de différences codiques d'une classe sociale à l'autre, d'une communauté à l'autre (ce qui se traduit par exemple par des variations au niveau de l'étendue du lexique ou de la complexité syntaxique). Sont également décrits des marqueurs de prononciation qui ont pour caractéristique de varier en fonction du groupe social et du contexte de production. L'auteur montre ainsi que les membres de la petite bourgeoisie se singularisent par une « insécurité linguistique» qui se traduit directement au niveau phono logique : ces individus connaissent les formes de prestige (parce qu'ils sont en contact avec la haute bourgeoisie) mais sans vraiment les réaliser, ou en les réalisant mais de façon disproportionnée. Ce phénomène appelé "hypercorrection" se retrouve par exemple dans l'emploi du «r» dont les modalités de prononciation sont connues au sein de cette population pour être un indicateur social. Il apparaît ainsi que dans les situations formelles, ces individus sont conduits à surpasser la classe plus élevée en prononçant les "r" de manière encore plus corrigée. Bien que Labov ait mis l'accent sur les variations situationnelles dans l'utilisation du langage, il se situe dans une perspective qui peut être qualifiée de "macro sociale" par conséquent "le fait de l'interaction n'est pas véritablement pris en compte en tant que constitutif d'une étude des productions linguistiques" (Bachman, Lindenfeld, Simonin, 1981, p. 111). Plus encore, s'il s'agit bien de mettre en évidence les aspects sociaux qui ont une incidence sur l'utilisation de la langue (celle-ci est analysée comme une trace d'une insertion sociale, d'une appartenance à un groupe social) ces recherches restent somme toute assez souvent descriptives et rares sont celles qui mettent en évidence les processus psychologiques en jeu. Par ailleurs, les paramètres de la situation de communication sont décrits de façon assez générale, même si certaines grilles d'observation (comme celle 10

proposée par Hymes en 19721), en s'appuyant sur la prise en compte d'éléments précis, débouchent sur une analyse plus systématique de ces paramètres. 3.3 Le sujet social comme élément déterminant du sens: la psychologie sociale de l'usage du langage et de la communication, un nouvel axe de recherche La psychologie sociale de l'usage du langage et de la communication constitue un axe de recherche récent au sein de la psychologie sociale. Spécificités de l'approche Elle peut être considérée à la fois comme un domaine particulier centré sur les interactions sociales et plus particulièrement sur l'analyse des communications interindividuelles, et comme une méthode de recueil et d'analyse des données verbales visant la mise en évidence et l'analyse des processus sociocognitifs qui sous-tendent les productions discursives des sujets en situation. Cette approche permet ainsi l'appréhension de l'ensemble des concepts de la psychologie sociale qu'ils se situent dans le cadre de la cognition sociale ou de l'influence sociale. Dans ce cadre, l'attention est portée sur l'étude des productions langagières des sujets à propos de différents objets ou événements de la réalité sociale. Ces productions sont considérées comme des indicateurs de l'activité psychologique mise en oeuvre par les sujets en relation avec l'objet, l'interlocuteur et les éléments de la situation. En effet, "parler de quelque chose, d'un objet, ne consiste pas seulement à décrire cette chose, cet objet, ou à mettre en scène discursivement des éléments de la situation dont on parle, mais à marquer aussi la nature de la relation que l'énonciateur entretient avec l'objet. Ce fait renvoie aux propriétés réflexives de la parole, parler de quelque chose, c'est aussi parler -plus ou moins- de soi ou plus précisément du mode d'appropriation du monde" (Bromberg, Trognon, 2000, p. 295). Les recherches réalisées dans cette optique se sont au départ plus particulièrement centrées sur les liens existant entre le sujet et l'objet social et sur

1 Hymes propose une prise en compte systématique des composantes de la situation grâce à un schéma appelé « SPEAKING» qui se décline comme suit: Situation, Participants, Ends (finalité de la communication), Acts (contenu et forme des prises de parole), Key (tonalité), Instrumentalities (moyens de communication), Norms (normes applicables à l'interaction), Genre (format de communication). Il

l'actualisation de ce lien dans une situation de communication (un contrat de communication) donné. La théorie du contrat de communication Les travaux de Ghiglione et de ses collaborateurs2 sont depuis 1981 à l'origine de cet axe de recherche (Ghiglione, 1981, 1983, 1984, 1985, 1986; Ghiglione, Bromberg, Doma, 1986; Bromberg, 1981; Bromberg, Doma, Ghiglione, 1983; Bromberg, Doma, 1985; Doma, Bromberg, 1985; Trognon, 1986 ... et plus récemment, Ghiglione, Chabrol, 2000; Bromberg, 2004; Bromberg, Trognon, 2004 ; Burguet, 2000 ; Burguet, Hilton, 2004 ; Frigout, 2000, 2004; Georget, Chabrol, 2000; Georget, 2004; Marchand, 2004; Masse, 2000, 2004 ; Sales- Wuillemin, Lacassagne, 2000 ; Sales-Wuillemin, Gilibert, 2004 ; Trognon, Batt, 2004...). Il s'agit tout d'abord de défmir la situation de communication à partir des paramètres qui la constituent, ces paramètres ont une incidence sur le contrat de communication qui s'établit entre les interlocuteurs. La situation de communication est décrite comme une interaction qui unit deux intra locuteurs (sujets sociaux) reliés au départ par une Situation Potentiellement Communicative (SPC) c'est-à-dire l'existence d'enjeux communs. Les intra locuteurs passent au statut d'interlocuteurs dès lors qu'ils mettent en œuvre leur compétence linguistique, communicative, persuasive et sociale, bref qu'ils entrent en communication. Mais ce changement de statut traduira l'endossement d'un rôle (au sens de Goffman, 19593) adapté par le sujet en fonction de la représentation qu'il a de la situation particulière dans laquelle il est engagé. Les interventions des interlocuteurs, leurs intonations, gestes, postures, occupation de l'espace, dépendront donc du rôle endossé dans l'interaction et seront interprétées en relation avec ce rôle. Par ailleurs, selon les auteurs, l'entrée dans cette situation implique de facto l'acceptation des principes de pertinence (doter a priori les propos de son interlocuteur d'une certaine validité) et de réciprocité (accorder un statut de partenaire de communication à son interlocuteur).
2 Ces travaux se trouvent recensés au travers de la publication de plusieurs numéros spéciaux et ouvrages coordonnés par Rodolphe Ghiglione et ses collaborateurs. Ces numéros sont parus dans la revue Champs Educatifs (1981, 1983), Psychologie Française (1985), et la Revue Internationale de Psychologie Sociale (2000) les deux ouvrages collectif sont parus chez Dunod éditeur en 1986 et en 2004. 3 Selon Goffman (1987) toute interaction verbale se déroule comme une représentation théâtrale, chaque acteur y joue un rôle déterminé. Un rôle ou « routine» est « un modèle d'action pré-établi que l'on développe durant une représentation et que l'on peut présenter ou utiliser dans d'autres occasions» p. 23. 12

Dès l'acceptation effective, les interlocuteurs admettent le principe de contractualisation, en d'autres termes la nécessité de mettre en place un « contrat de communication» liant les deux partenaires (Ghiglione, 1984). Les premières paroles des interlocuteurs viseront d'ailleurs, par le jeu des marques d'accord que sont les quasi-validations, les validations et les non validations, à paramétrer directement ce contrat. Il s'agit ainsi de fixer ce qui est disible par les partenaires que ce soit au niveau explicite ou implicite (Sales-Wuillemin, 1991a, 1994) et la manière dont cela peut être dit, compte tenu des caractéristiques de l'objet, de la situation d'interaction (degré de formalisme, objectifs, ...) et des interlocuteurs (statuts sociaux, rôle et place des interlocuteurs, enjeux individuels, collectifs...). Une fois ces paramètres fixés, les interlocuteurs pourront entrer dans un dialogue régulier, c'est-à-dire dans une phase de co-construction de la référence qui se traduira par une réorganisation de la réalité, dans un processus permanent de co-construction et de reconstruction avec l'interlocuteur. Cette phase se fonde sur une coopération nécessaire des partenaires qui peut (sans que cela soit obligatoire) déboucher sur un monde commun parmi un ensemble de possibles. Mais ce processus suppose, pour les auteurs, la mise en œuvre simultanée d'un second principe qui serait fondamental, il s'agit du principe d'influence ou de compétition (Ghiglione, Bromberg, 1984). Dans cette optique, la coconstruction décrite ci-dessus ne se ferait pas dans une totale collaboration, mais serait en réalité sous-tendue par une âpre négociation entre les partenaires qui se traduirait par une tentative d'influencer l'autre pour lui donner à voir un monde comme meilleur, préférable, plus vrai qu'un autre (Casari, Sales-Wuillemin, Bromberg, 1989). Cette réorganisation en perpétuelle mouvance entre ['agir avec et l'agir sur fait émerger des mises en scènes du référent qui sont fonction de l'attitude, de la catégorie d'appartenance des individus en présence, de la représentation qu'ils ont du référent et de la situation même d'interlocution (cf. Ghiglione 1986, pour un aperçu de ces différents facteurs). Ce jeu de langage a toutefois également en retour un impact sur le locuteur qui «acteur du monde possible qu'il met en scène, se co-construit en coconstruisant la référence» (Ghiglione, 1986, p. 97). Dit autrement, ce jeu de « l'agir sur» et de « l'agir avec» laisse (par une sorte d'effet de rationalisation) des traces sur le sujet, et ce quelle que soit la force de l'influence exercée sur son partenaire.

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L'approche qui caractérise la psychologie sociale du langage et de la communication présente un intérêt certain, l'accent est mis sur "la nécessité d'interroger la production interlocutoire comme lieu des traces de l'activité cognitive des interlocuteurs et comme lieu des structures cognitives des intra locuteurs" (Ghiglione, 1986, p. 105). C'est dans cette optique que les travaux de Beauvois et Ghiglione se sont centrés à l'origine sur l'Attitude (Beauvois et Ghiglione, 1981). Elle se décompose en deux formes: l'attitude paradigmatique et l'attitude syntagmatique. L'attitude paradigmatique consiste pour un sujet à se positionner sur l'axe des substitutions (synonymes) lorsqu'il évoque un objet de la réalité, alors que l'attitude syntagmatique réside dans le positionnement sur l'axe des contiguïtés (contexte sémantique et pragmatique évoqués à propos de l'objet). D'un point de vue plus socio psychologique, on observerait un «déterminisme attitudinel» (consistance individuelle avec effets situationnels): les sujets paradigmatiques auraient une organisation cognitive qui les conduirait à utiliser le langage comme un outil de médiation au monde, alors que les sujets syntagmatiques privilégieraient la relation à autrui (Beauvois, 2001). Une perspective analogue oriente les développements actuels de la psychologie sociale du langage et de la communication (Bromberg, 2001, 2004; Bromberg, Trognon, 2000, 2004). Il s'agit d'interroger les rapports existant entre le sujet et les objets au travers de l'utilisation qu'il fait du langage: "on est amené à s'interroger sur la façon dont un sujet social peut fournir de manière non intentionnelle des indices langagiers de son attitude à l'égard d'objets du monde. Comme il ne peut y avoir de jeux attitudinaux sans référence à un objet -puisqu'il n'y a pas d'attitude sans objet- ces jeux ne peuvent s'exercer indépendamment des jeux sur l'existence plus ou moins avérée de cet objet dans le monde." (Bromberg et Trognon, 2000, p. 295). C'est en ce sens que «faire une psychologie dans une perspective psycho/socio/pragmatique ciale de l'usage du langage (... ) nécessite recherche articulant tout à la fois l'interaction tion » (Bromberg, 2004, p. 95). sociale de la communication et donc une psychologie sod'adopter une stratégie de sociale, le langage, la cogni-

4. Contribution à une articulation entre les concepts de catégorisation, d'attitudes, et de représentations sociales Les études présentées dans cet ouvrage visent précisément cet objectif. Il s'agit de mettre en évidence les relations entre une appartenance catégorielle, une attitude, une représentation sociale, et l'utilisation que le sujet 14

fait du langage à propos d'un objet, dans une situation d'énonciation spécifique, face à un interlocuteur réel ou virtuel. Ces trois concepts ont donné chacun lieu, depuis maintenant plus de 80 ans, à la réalisation d'un grand nombre d'études de psychologie sociale avec des objectifs tant théoriques qu'empiriques. Cependant, bien qu'elles convergent vers le même but, c'est-à-dire la mise en évidence de l'organisation cognitive résultant de l'interaction entre l'individu et l'environnement, les recherches traitant de ces concepts ont traditionnellement été réalisées de façon indépendante au sein de domaines assez déconnectés les uns des autres, qui s'ignorent tout simplement aussi parfois. Aussi, même si ce type d'approche serait en soi très prometteur, aucun travail à notre connaissance, ne porte sur une articulation de ces trois concepts: les quelques tentatives de mise en parallèle existantes se font par binômes, celui qui relie « attitude et représentation sociale» étant le plus considéré. Voici pourquoi, avant de présenter plus en détail les études consacrées à chacun de ces concepts, nous proposons un rapprochement théorique.
4.1 Attitude et représentation

Certaines propositions ont été avancées concernant les liens pouvant être établis entre les concepts d'attitude et de représentation sociale. Trois réflexions différentes vont se succéder: la première se situe dans une perspective que l'on pourrait appeler « structurale », la deuxième dans une approche qui pourrait être qualifiée de « systémique », la troisième dans une conception « dimensionnelle ». D'un point de vue structural, l'attitude serait hiérarchiquement inférieure à la représentation sociale. Dans cette perspective, les représentations sociales dépendraient de systèmes idéologiques plus larges, et impliqueraient donc un niveau collectif. En ce sens, elles seraient révélatrices du rapport qu'un groupe entretient avec un ensemble social. Alors que les attitudes correspondraient à des modulations de nature plus particulière. Dans cet esprit, elle traduiraient le rapport qu'un individu entretient avec un ensemble social (Doise 1982, 1985, 1986, 1989, 1990). Cette distinction entre attitudes et représentations sociales sur la base de leur caractère plus ou moins consensuel ne pourra toutefois être maintenue et ce parce que ces deux concepts témoignent en réalité d'une assise collective avec des modulations individuelles: 15

Les attitudes ne sont pas réductibles à des prises de positions individuelles, elles peuvent aussi correspondre à des réactions collectivement partagées par un ensemble social face à un objet, ce qui les rapproche indubitablement des représentations sociales. L'histoire de l'étude des attitudes, depuis la maintenant très célèbre recherche conduite par Thomas et Znaniecki (1918-20), est d'ailleurs riche d'exemples. C'est aussi ce caractère partagé que mettent en avant les travaux sur le conformisme et la déviance: la possession d'une attitude commune facilite l'acceptation du sujet dans un groupe et peut même pour certains être un signe distinctif d'appartenance (Kelman, 1958). D'un autre côté, si l'on considère les représentations sociales, on ne peut affirmer qu'elles sont toujours communes: de nombreuses études (y compris celle réalisée par Moscovici en 1961) montrent qu'elles peuvent aussi varier entre les individus au sein d'un même groupe. Il y a une modulation individuelle de la représentation sociale qui se fait par une intégration de l'histoire du sujet et de ses expériences passées. C'est d'ailleurs ce qui lui permet d'accommoder et donc de s'approprier à un niveau individuel la représentation que son groupe a de l'objet.

C'est sur ces similitudes entre les attitudes et les représentations sociales que s'appuient Jaspar et Fraser (1984) lorsqu'ils proposent d'introduire la notion "d'attitudes sociales". C'est également cette idée particulière4 que l'on retrouve chez Fraser (1994) selon qui les attitudes devraient être étudiées comme des ensembles de « croyances partagées» structurés collectivement, ce qui permettrait de les rapprocher de l'étude des représentations sociales. D'un point de vue que l'on pourrait qualifier de « systémique », l'attitude est considérée comme une concrétisation ponctuelle d'une représentation sociale ou d'une combinaison de représentations (Rouquette, 1996; Rouquette et Rateau 1998) sans toutefois que l'une soit préexistante à l'autre: la représentation se construisant en lien avec l'attitude, et cette dernière pouvant être conçue comme une rationalisation de la représentation. Dit autrement, les représentations sociales formeraient "l'instance de raison" des attitudes, tandis que ces dernières constitueraient "l'instance de cohésion" des opinions (Rouquette et Rateau, 1998).

4 Cette proposition a toutefois fait l'objet d'une réponse réservée de Doise, Clémence et Lorenzi-Cioldi (1994), selon qui, s'il est indéniable que les attitudes peuvent présenter un caractère consensuel, leur étude, contrairement à celle des représentations sociales, reste incomplète. Elle ne permet en effet pas de prendre en compte les principes organisateurs qui régissent les variations interindividuelles et intergroupes. Or il se trouve que l'analyse de ces principes organisateurs est constitutive de l'étude des représentations sociales. 16

Ce point de vue, permet de rapprocher les deux concepts dans une relation globale de complémentarité, sans toutefois décrire plus avant la dynamique du rapport qui les unit. Une autre conception sera développée, elle se situera dans une perspective dimensionnelle. Les recherches réalisées dans ce cadre permettront de conclure à l'existence d'une forte similitude et d'une importante dynamique entre ces deux concepts. Dans la conception dimensionnelle, toute représentation sociale est de fait constituée d'éléments évaluatifs, descriptifs et conatifs. Cette approche s'appuie sur les réflexions de Moscovici (1973) pour qui une représentation sociale correspond à un système de valeurs, d'idées et de pratiques. Dans cette optique mobiliser la représentation d'un objet c'est évoquer tout à la fois un ensemble de jugements vis-à-vis de cet objet, de traits caractéristiques de l'objet, et de pratiques reliées à cet objet. De façon convergente, cette approche souligne que ces mêmes dimensions se retrouvent dans l'attitude (cf. la "théorie tri- componentielle des attitudes", Rosenberg et Hovland, 1960, chapitre 3). Dans cette optique l'attitude recouvrirait trois dimensions: cognitive, affective et conative. La dimension cognitive (aussi appelée perceptuelle, informationnelle ou sociale) réfèrerait aux connaissances que le sujet a sur l'objet attitudinal et donc à la façon dont le sujet le conçoit. La dimension affective (appelée également sensation ou dimension émotionnelle) serait en rapport avec les sentiments d'amour ou de haine, d'acceptation ou de rejet, c'est-à-dire avec ce qu'éprouve le sujet vis-àvis de l'objet attitudinal. Pour certains auteurs, cette dimension serait centrale. La dimension conative enfin, correspondrait à la façon dont le sujet se comporte vis-à-vis de l'objet attitudinal. Quelques résultats empiriques permettent d'ores et déjà d'argumenter en faveur d'une relation très étroite entre attitude et représentation sociale. Ainsi, Rateau (2000) montre que la remise en cause d'un élément central d'une représentation entraîne un changement d'attitude des sujets. Moliner et Tafani (1997) révèlent par ailleurs que l'attitude vis-à-vis de l'objet et la représentation que le sujet a de cet objet sont à ce point liées qu'un changement attitudinal a des répercussions immédiatement visibles au niveau de la dimension évaluative de la représentation sociale. Perspectives nouvelles Cette série de réflexions argumente en faveur d'un ensemble de ressemblances mais aussi de différences essentielles entre attitude et représentation. Les recherches que nous avons pu réaliser à ce propos nous conduisent à penser que si les attitudes et les représentations semblent s'ordonner autour 17

des mêmes dimensions, elles ne paraissent pas cependant se situer au même point du rapport à l'objet. Nous soutenons l'idée que la différence réside dans le niveau de relation auquel se positionne le sujet vis-à-vis de l'objet. Nos recherches tendent à montrer que le rapport que le sujet entretient avec l'objet a une incidence directe sur les éléments mis en saillance par le sujet en situation d'évocation d'une représentation. Cette option revient à conclure que la représentation évoquée en situation est 1- temporaire; 2-le fruit d'une adaptation; 3- et qu'elle peut donc différer de celle qui est stockée en mémOIre. Le sujet prend ainsi en compte les paramètres de la situation (buts, enjeux, protagonistes, consignes...) pour adapter la représentation mobilisée aux caractéristiques spécifiques de la situation. Les éléments mobilisés diffèrent donc s'il s'agit par exemple d'exprimer une image globale (ou une simple réaction) vis-à-vis de cet objet, ou s'il apparaît essentiel que l'image ou la réaction évoquée apparaisse individuelle, groupale ou collective, c'est-à-dire distinctive ou partagée. De la même manière, les objectifs du recueil et la tâche assignée au sujet dans la situation, le cadre général du recueil transmis au sujet (enquête versus expérimentation versus explicitation des pratiques... ), les consignes données, peuvent le conduire à penser qu'il doit faire état essentiellement de son point de vue, de sa compréhension de l'objet, ou plus généralement de l'idée qu'on s'en fait. Dans cet esprit, il est également nécessaire de tenir compte des attentes du chercheur qui fait le recueil et l'analyse des productions d'un ensemble d'individus. Il peut se concentrer sur les réactions qu'ils ont vis-à-vis de l'objet, ou sur l'analyse exhaustive de l'ensemble des éléments qui englobent cette réaction. Plus directement encore, par des effets de consignes et de manipulation du contexte, il pourra s'agir pour lui de conduire les sujets à se focaliser sur l'un ou l'autre de ces types de rapport à l'objet. Dans un contexte expérimental, une des façons d'opérationnaliser l'induction d'une relation à l'objet consiste par exemple à conduire le sujet à mobiliser une appartenance catégorielle au moment de l'évocation de l'objet. Attitude et représentation sociale se situent donc pour nous à deux niveaux du rapport à l'objet, un niveau individuel versus un niveau groupaI. Le niveau adopté par le sujet dépend ainsi directement des paramètres de la situation dans laquelle l'objet est évoqué. Par ailleurs, ces deux niveaux se retrouvent au moment de l'analyse des données verbales recueillies, il s'agit donc de les différencier en fonction des objectifs de la recherche.

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A ce point de la réflexion il est fondamental de se pencher sur le concept de catégorisation sociale. Il occupe en effet une position centrale dans la proposition d'articulation que nous faisons entre attitude et représentation.
4.2 Catégorisation, attitude et représentation

L'articulation entre catégorisation, attitude et représentation se situe pour nous au moins à deux niveaux: 1- dans la relation sujet/objet qui transparaît au moment de la mobilisation; et 2- dans les modalités qui président à la constitution de l'image de cet objet. Mise en perspective de la relation sujet - objet Notons dans un premier temps que c'est l'appartenance catégorielle du sujet qui donne de toute façon une orientation générale à l'attitude et à la représentation sociale. L'attitude du sujet se construit en grande partie en référence à autrui, par relais social. De même, la représentation qu'il a de l'objet diffère de fait selon son appartenance groupale (par exemple « communiste », « catholique » ou « autres» dans l'étude de Moscovici sur la représentation de la psychanalyse ). En d'autres termes, si l'attitude et la représentation sociale peuvent se construire au contact de l'objet, notamment au travers des pratiques du sujet, elles dépendent également très largement des contacts sociaux, des valeurs considérées comme centrales par le groupe: la relation sujet-objet étant quoi qu'il en soit médiatisée (nous pourrions dire « ternarisée ») par autrui (Moscovici, 1984). Dans un deuxième temps, il nous faut souligner que le contenu extériorisé de l'attitude et de la représentation (au moment du recueil) dépend aussi de la mobilisation que le sujet fait (ou pas) d'une appartenance sociale et donc du rôle qu'il est censé endosser en cohérence avec cette appartenance. En effet, si ces appartenances sociales peuvent être dans l'absolu multiples, elles se trouvent de fait restreintes par la situation. Différents facteurs vont avoir dans ce cadre une incidence, par exemple: 1- le lieu et donc l'environnement direct dans lequel se déroule le recueil de données: un lieu privé (versus public) peut ainsi conduire le sujet à endosser un rôle particulier et donc un discours officiel ou au contraire personnel. 2- les modalités de la situation: si le cadre du recueil est la réalisation d'une enquête, les consignes transmises au sujet peuvent en effet l'inciter à penser qu'il doit répondre en tant que membre d'un groupe social. Et dans ce cas, un sujet que l'on interroge pour connaître l'attitude, ou la représentation qu'il a d'un quelconque objet social, "l'avortement" par exemple, évoquera une image plus ou moins contrastée selon qu'il sait (ou pas) être consulté en tant 19

que membre d'un groupe sexuel (une femme versus un homme), d'âge Geune versus âgé), professionnel (médecin versus psychologue) ou religieux (catholique versus athée) 5. 3-le statut et l'appartenance catégorielle des interlocuteurs réels ou potentiels : les individus qui se trouvent en place d'interlocuteur direct au moment du recueil peuvent avoir différents statuts (interviewer, enquêteur, expérimentateur ...) et plus largement dans les situations d'observation en milieu naturel, il peut s'agir d'un ami, parent, collègue D'autres individus peuvent également avoir une incidence de par leur statut d'interlocuteurs potentiels. Ces interlocuteurs, directs ou indirects, peuvent en outre faire partie de la même communauté versus d'une communauté différente de celle du sujet. Un même individu pourra dans ces circonstances exprimer une relation à l'objet qui diffèrera considérablement selon qu'il est dans un rapport symétrique ou asymétrique, qu'il est face à un membre de l'endogroupe ou de l'exogroupe (cf. chapitre 1). Il nous faut conclure que le sujet s'adapte aux paramètres de la situation, ce qui l'amène à présenter un certain rapport à l'objet, et donc à mobiliser au sein de la représentation ou de l'attitude, certains éléments, certaines dimensions, plus que d'autres. Néanmoins, il faut souligner que cette relation n'est que temporaire, ni l'attitude réelle qu'il a 'vis-à-vis de l'objet ni sa représentation, ne varie pour autant (dans un premier temps tout au moins6). Simplement, il y a certaines adaptations entre l'attitude et la représentation du sujet et la façon dont il les exprime dans un contexte donné. Ces «adaptations» sont maintenant assez bien répertoriées, même si elles apparaissent sous l'appellation injuste de « biais de recueil » (dans une perspective méthodologique ayant pour objectif de les contrôler parce qu'elles introduisent des turbulences dans les réponses des sujets) : biais de conformité, d'estime de soi, de cohérence, de complaisance... pour n'en citer que quelques-uns.

5 « La parole d'un acteur social et les interlocutions produites (...) révèlent non seulement que les sujets communiquants tentent de définir leur position (se définir) par rapport à celles qu'elle leur semble exclure (par différenciation plus ou moins polarisée ou par composition plus ou moins équilibrée) mais aussi qu'ils sont souvent simultanément ou successivement « pris» dans le jeu de ces positions différentes et parfois même incompatibles» (Chabrol, 1992, 1994). 6 Les réflexions théoriques et études empiriques sur le changement d'attitude ainsi que sur la dynamique des représentations sociales montrent en effet qu'à terme et dans le respect d'un certain nombre de conditions, par effet de rationalisation, il peut y avoir une incidence sur l'attitude et la représentation du sujet. 20

L'intérêt d'une approche comme celle de la psychologie de l'usage du langage et de la communication est d'apporter une explication à l'origine de ces « biais ». Il s'agit de montrer que ces distorsions ne sont nullement des dysfonctionnements dont fait preuve le sujet, mais témoignent au contraire d'une réelle compétence communicative qui se traduit par une activité cognitive visant à identifier ce qui fait la spécificité de la situation d'interaction sociale dans laquelle il est inséré, et à s'y ajuster de façon pertinente. Dès lors l'objectif de recherche n'est plus de les éliminer, mais au contraire de les manipuler de façon systématique, afin de mettre précisément en évidence leurs effets (cf. chapitre 4 et 5). Il nous faut maintenant conclure sur l'intérêt du concept de catégorisation dans l'étude de la relation sujet/objet. Ce.premier ensemble de considérations visait à montrer que le lien catégorisation sociale, représentation et attitude se situe à un premier niveau dans l'incidence directe que l'appartenance catégorielle (mobilisée ou pas) par le sujet a sur l'expression de l'attitude ou de la représentation. Cette réflexion peut être mise en relation avec la théorie de l' autocatégorisation de Turner et de ses collaborateurs (1987). Mais l'intérêt du concept de catégorisation dans l'étude des représentations sociales et des attitudes se situe également à un deuxième niveau, dans les modalités de constitution de l'image de l'objet. Modalités de constitution de l'image de l'objet. La constitution d'une représentation sociale s'articule sur un processus de catégorisation de l'objet qui se concrétise par un double mouvement d'accentuation : le premier réside dans la mise en contraste de ce qui fait sa spécificité, le second dans la mise en avant de ses ressemblances avec les autres objets sociaux (cf. chapitre 1). Il est possible de trouver une description de ces deux mécanismes sous une autre forme, au travers des notions "d'objectivation" et "d'ancrage" décrites au départ par Moscovici, 1961 (cf. chapitre 7). Ces deux mouvements de contraste et d'assimilation peuvent également parfois être à l'origine de l'organisation même de la représentation sociale qui peut se cristalliser autour d'une opposition catégorielle.
La représentation sociale de l'objet se construit par une centration sur cet objet grâce à un processus d'objectivation. Puis, dans un deuxième temps, par un élargissement et une intégration de cet objet dans un système de représentations préexistant grâce au processus d'ancrage.

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L'objectivation : la centration se fait par une mise en contraste, une centration sur la différence entre l'objet social et les autres objets sociaux. Elle se traduit par une mise en saillance des traits spécifiques de cet objet. C'est ce qui apparaît dans la première opération du processus d'objectivation : "la sélection". On retrouve ainsi, par exemple, à l'origine de la représentation du SIDA, une mise en contraste de cet objet avec d'autres objets comme le cancer (Comby, Devos et Deschamps, 1993). L'ancrage: pour que la représentation de l'objet puisse s'intégrer au système existant dans la réalité collective et qu'il y ait accommodation, une mise en correspondance est réalisée avec d'autres objets plus familiers. Elle se fait par une centration sur la ressemblance. Il s'agit dans cette première étape par cette mise en correspondance de mettre en avant ce qui les rend comparables. Il en est ainsi par exemple lorsque les individus construisent une représentation d'Internet en faisant un parallèle avec le Minitel (cf. Moliner, Tafani et Cohen-Scali, 2002) ou lorsqu'ils construisent une représentation des O.G.M en faisant une mise en correspondance avec « L'E.S.B » ou maladie de « la vache folle» (Sales-Wuillemin, Bromberg, 2004). Lors de cette étape les informations possédées sur les autres objets vont être réutilisées pour alimenter la représentation sociale de l'objet nouveau ce qui permet « l'assignation d'une signification» à l'objet. Ce n'est que dans une deuxième étape que pourra être déterminé le rôle de l'objet par« l'attribution d'une utilité sociale ». Enfin, au terme de ces deux étapes, l'objet pourra être intégré (<< intégration cognitive»), ce qui aura pour incidence essentielle, dans une dynamique interne, la transformation bidirectionnelle de la représentation de l'objet nouveau et des autres objets constituant le système de représentation préexistant. L'organisation de la représentation sociale peut également s'organiser autour d'une opposition catégorielle. Cette organisation particulière apparaît dans l'étude de Jodelet (1985, 1986, 1989) à propos de la représentation sociale de la folie, dans laquelle s'opposent les malades du cerveau (valorisés plus positivement) et les malades des nerfs (valorisés plus négativement). Puis en une subdivision de chacune de ces catégories se traduisant par une dénomination spécifique de chacune des sous-catégories de malades (<< l'innocent », «le maboul », « l'épileptique », « le fou mental» et « le gars de cabanon»). C'est également sur une partition entre les malades « innocents» (les transfusés) valorisés plus positivement, et les «coupables» (toxicomanes et homosexuels) valorisés plus négativement, que semble s'organiser la représentation sociale du SIDA (Apostolidis et Cordival, 1995, repris dans Apostolidis, 1996).

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Ce deuxième ensemble de réflexion visait à montrer que le lien entre les concepts de catégorisation sociale, de représentation et d'attitude se situe à un deuxième niveau. D'une part dans la constitution puis l'insertion de l'objet dans un système de représentation existant, ces deux mouvements se réalisant conformément aux lois de la catégorisation (par effet d'assimilation et de contraste); et d'autre part aussi parfois dans l'organisation générale de la représentation qui peut reposer sur un système de catégorisation et se concrétiser par l'assignation de valeurs contrastées. L'ensemble des contributions mentionnées permet de conclure à une relative interdépendance des éléments qui témoignent de l'attitude, de la représentation sociale et de l'appartenance sociale du sujet, dans une situation où ce dernier est conduit à faire référence à un objet social. Il existe donc une difficulté réelle à mettre en évidence le niveau d'imbrication auquel se positionne la relation à l'objet dont témoigne le sujet dans une situation de recueil de données. L'idée que nous soutenons et qui a motivé l'ensemble des recherches auxquelles nous avons pu participer, est que la psychologie sociale de l'usage du langage et de la communication, avec les techniques d'analyse du discours qu'elle développe (Ghiglione, Blanchet, 1991), le modèle d'étude de la communication sur lequel elle s'appuie (Ghiglione et coll. 1986), peut apporter des éléments de réflexion sur les questions qui peuvent dès lors se poser: Tout d'abord en ce qui concerne la relation qui unit le sujet à l'objet. Cette relation se traduit par des variations discursives dans l'utilisation des indicateurs langagiers que l'on peut repérer dans les discours déployés par les sujets à propos de l'objet. Ce que montrent les recherches réalisées dans ce cadre c'est que certains de ces indicateurs (comme la position actancielle) attestent plus particulièrement du positionnement factuel que le sujet adopte vis-à-vis de l'objet, et d'éventuels mécanismes de discrimination, ce qui peut témoigner de son appartenance catégorielle. D'autres indicateurs (comme les modalisations) sont spécifiques aux réactions affective que le sujet a vis-à-vis de l'objet et donc de la valeur qu'il lui attribue (ce que l'on peut donc appeler « l'attitude»). D'autres enfin (comme les référents noyaux) sont plus globaux, et traduisent l'image générale que le sujet a de l'objet (c'est-à-dire la représentation sociale ). Peuvent ainsi être analysés le contenu, les dimensions, l'organisation ainsi que les conditions d'évolution des attitudes et des représentations sociales. 23

Ensuite en ce qui concerne les paramètres situationnels qui ont une incidence sur la relation que manifeste le sujet vis-à-vis de l'objet. C'est en fonction des caractéristiques de la situation (contrat de communication, but de l'interaction, enjeux, caractéristiques des interlocuteurs en présence. ..) que le sujet mobilisant une appartenance catégorielle, se positionnera en conformité ou en déviance, activera des éléments de connaissance adaptés à l'objectif de la situation, réalisera une éventuelle mise en correspondance (ou en contraste) avec d'autres objets sociaux, affectera une valeur à l'objet, évoquera des caractéristiques particulières le concernant, etc. La représentation ainsi évoquée par le sujet peut être en réel décalage avec la représentation sociale dont il est porteur, elle n'est toutefois que transitoire. Dans ce contexte, il appartient aux chercheurs de mettre en évidence le caractère plastique de la représentation mobilisée par le sujet en situation et plus précisément l'effet de chacun des paramètres situationnels ainsi que les mécanismes qui président à l'actualisation et la gestion d'une représentation sociale en situation. Les recherches sur le langage et la communication que nous présentons ici apportent quelques éléments de réponse en ce qui concerne ces aspects. 5. Organisation générale de l'ouvrage Il se décompose en trois grandes parties et a pour objectif de faire état de certains travaux concernant les concepts de catégorisation sociale, d'attitude et de représentation en se focalisant sur les apports de la psychologie sociale de l'usage du langage et de la communication dans l'appréhension de ces concepts. Dans la première partie est présentée une analyse des processus psychologiques à l'œuvre dans l'opération de catégorisation et par suite une étude des biais perceptifs consécutifs à la perception catégorielle des objets sociaux (chapitre 1). Sont dans un deuxième temps (chapitre 2) présentées certaines recherches de psychologie sociale du langage et de la communication qui ont pour caractéristique de relier catégorisation sociale et langage. Il s'agit de mettre en évidence, grâce à l'analyse discursive, les processus psychologiques qui sous-tendent l'opération de catégorisation et de montrer que l'activation d'une appartenance catégorielle chez le sujet, laisse des traces sur la façon dont il s'exprime à propos d'autrui, avec autrui et sur la situation. Ces recherches ont pour objectif la mise en évidence de l'extrême adaptabilité du sujet et l'étendue de ses compétences lorsqu'il s'ajuste aux paramètres situationnels (cible de la communication endogroupe versus exogroupe, na24

ture de la partition quand il s'agit d'un exogroupe, objectifs de la communication. ..). Dans la deuxième partie, est fait état d'un ensemble d'études relatives aux attitudes et plus spécifiquement leur composition, leur force et leur organisation (chapitre 3) ainsi que leur dynamique (chapitre 4). Sont présentées par la suite (chapitre 5) certaines recherches reliant attitude et langage. Elles se situent au niveau de l'analyse des correspondances existant entre la structure de l'attitude du sujet et le discours produit par celui-ci lorsqu'il est invité à la justifier lors d'un plaidoyer, ou qu'il est confronté, dans une interaction verbale, à un interlocuteur qui peut avoir une attitude plus ou moins divergente de la sienne. Dès lors, l'organisation discursive est analysée comme une trace de la structure organisatrice des attitudes, et de la gestion d'une relation que le sujet pourra établir avec son interlocuteur compte tenu d'une situation donnée. Ces travaux montrent également la souplesse et les compétences du sujet qui prend en compte les paramètres situationnels (attitude de l'interlocuteur, statut, enjeux de la situation, ...) et ajuste son discours à propos de l'objet. Dans la troisième partie est proposée une analyse des représentations sociales. Sont exposés un ensemble de travaux qui ont significativement contribué à la distinction entre différents niveaux de connaissance mobilisables par le sujet: collectif, groupaI et individuel (chapitre 6), puis des études relatives aux modalités de constitution et aux fonctions des représentations sociales (chapitre 7), ainsi que des recherches relatives à leur organisation structurale, dimensionnelle et leur dynamique (chapitre 8). Sont ensuite (chapitre 9) présentées des études reliant représentation sociale et langage. Leur intérêt réside 1- dans la proposition d'une schématisation des paramètres situationnels qui ont une incidence sur les éléments de la représentation mobilisés par le sujet; 2-la présentation d'indicateurs discursifs qui apportent des bases de réflexion concernant les caractéristiques et l'organisation des éléments qui composent une représentation sociale et permettent d'apprécier les modalités de sa constitution et de son évolution. Ces recherches montrent également la flexibilité du sujet qui prend en compte les paramètres de la situation (tâche à réaliser lors de l'évocation de l' objet (entretien, associations verbales...), mobilisation de l'appartenance groupale, ) et ajuste son discours à propos de l'objet.

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PREMIERE PARTIE LE PROCESSUS DE CATEGORISATION SOCIALE

Introd Detion

Le processus de catégorisation consiste à regrouper des éléments similaires au sein d'un ensemble appelé catégorie. Cette opération a pour conséquence essentielle la mise en avant d'une distinction avec les autres éléments, sur la base du partage ou au contraire du non partage d'un certain nombre de traits (chapitre 1). La perception catégorielle, abondamment étudiée par les spécialistes de la perception, semble être une des modalités adaptatives de l'organisme à son environnement car elle lui permet d'organiser, de sélectionner mais également de faire des inférences à partir des informations provenant du milieu environnant et ce faisant, de s'orienter et donc d'agir avec plus d'efficacité. Largement analysé dans le cadre de la psychologie cognitive, ce processus prend une tournure plus particulière lorsqu'il s'agit de traiter des rapports interindividuels et intergroupes en psychologie sociale. Dans ce cadre, les éléments considérés au sein des catégories sont des individus, les catégories correspondent à des groupes, les traits définitoires de la catégorie sont des caractéristiques attribuées au groupe et les traits prototypiques des stéréotypes. Il s'agit ainsi moins fréquemment dans l'optique psychosociale de s'attacher aux processus psychologiques qui sous-tendent une opération de catégorisation que d'analyser les conséquences de ce processus sur les rapports interindividuels et intergroupes. Notre objectif n'est pas de retracer l'ensemble7 des études effectuées tant dans le cadre de la psychologie cognitive que de la psychologie sociale, mais de présenter quelques contributions de la psychologie sociale de l'usage du langage et de la communication (chapitre 2).

7 Nous ferons simplement ici référence à quelques ouvrages généraux sur la catégorisation (Barsalou 1992, Cordier 1993, Reed 1999...) et la catégorisation sociale comme celui de De La Haye (1998), ... ou plus globalement sur les relations entre groupes Doise (1976), Tajfel ( 1978). 29

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PROCESSUS ET EFFETS D'UNE OPERATION DE CATEGORISATION

Les études sur la catégorisation se subdivisent en plusieurs axes qui, comme le fait remarquer De La Haye (1998), peuvent correspondre à l'analyse d'un processus ou d'un ensemble de processus. Se distinguent ainsi les recherches qui portent sur la façon dont le sujet: 1234assimile un système de classification préexistant; crée lui-même son propre système de classification; affecte un élément dans une catégorie existante; utilise les informations qu'il possède sur une catégorie pour faire des inférences relativement aux éléments qui la composent; 5- et plus globalement sur les biais perceptifs conséquents d'une perception catégorielle.

Les travaux que nous présentons dans ce chapitre se situent plus précisément sur le troisième et le cinquième de ces axes.

Il s'agit plus particulièrement d'analyser les processus de catégorisation mis en œuvre par le sujet pour affecter un élément dans une catégorie. Par ailleurs, dans la continuité de ces études, est présenté un ensemble de recherches qui portent sur les biais affectant la mise en œuvre de ce processus de catégorisation ainsi que sur les conséquences d'une opération de catégorisation.

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1. Les processus qui sous-tendent l'affectation d'un élément dans une catégorie Les études réalisées dans le cadre de la psychologie cognitive ont permis d'identifier assez finement les différentes stratégies pouvant être mises en œuvre par les sujets pour affecter un élément dans une catégorie. 1.1 Les modèles classiques Un modèle classique existe pour rendre compte de la stratégie de catégorisation de nouvelles formes dans des catégories préexistantes: il s'agit du modèle du prototype qui a été confmné expérimentalement une première fois par Posner et Keele (1968). Longtemps dominant, ce modèle a depuis été remis en question. Un autre a ainsi vu le jour, il s'agit du modèle de la fréquence des caractéristiques (Neumann, 1974; Hayes-Roth et Hayes-Roth, 1977, 1979). D'autres stratégies ont également été mises en évidence: la stratégie du plus proche voisin et de la distance moyenne (Reed, 1972). 1- Le modèle du prototype. Selon ce modèle, le sujet créerait un prototype pour chaque catégorie. Le prototype de la catégorie correspond à l'élément qui représente le mieux la catégorie parce qu'il en possède les principaux traits définitoires. Une fois le prototype élaboré, le sujet comparerait chaque forme nouvelle au prototype, pour décider si oui ou non cette forme critique fait partie de la catégorie. Cette stratégie est donc très rapide parce qu'elle évite de balayer tous les traits définitoires de la catégorie, mais elle est susceptible également de générer des erreurs. Ce modèle a été souvent validé et s'avère le plus efficace pour prédire la façon dont les sujets classifient les items correspondant à des images d'objets physiques et dont les valeurs varient de façon continue pour une dimension donnée. Mais, par contre, dès que le nombre de dimensions (de critères) augmente et que ces valeurs sont discontinues, ce modèle est moins prédictif. Il semblerait en effet que dans ce cas les sujets aient plus de difficultés à créer un prototype (Reed, 1972). 2- Le modèle de la fréquence des caractéristiques. Dans cette perspective, le sujet analyserait la forme critique puis chaque forme de la catégorie. Il repèrerait ensuite combien de fois les traits de la forme critique se retrouvent dans les exemplaires qui composent la catégorie. Il affecterait l'item dans la catégorie pour laquelle le plus grand nombre de mises en correspondances a pu être réalisé. 32