Psychologues et thérapeutes

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296277588
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PSYCHOLOGUES
Sciences

ET THERAPEUTES
Cliniques en

et Techniques psychologie

Psycho-Logiques Collection dirigée par Philippe Brenot et Alain Brun

Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho- Logiques. - Sylvie PORTNOY-LANZENBERG,Le pouvoir infantile en chacun, Source de l'intolérance au quotidien. - André DURANDEAU et Charlyne VASSEUR-F AUCONNET (sous la dir. de), Sexualité, mythes et culture. - Claire SALVY, Jumeaux de sexe différent. à la relation humains (à

- Alain BRUN, De la créativité projective humaine (à paraître) - Pierre BENGHOZI, Cultures paraître) . et systèmes

@ L'Harmattan,

1993

ISBN: 2-7384-1904-6

LOICKM. VILLERBU

PSYCHOLOGUES ET THERAPEUTES Sciences et Techniques Cliniques en psychologie

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Sous la direction de l'auteur,

- Le Contrat en Sciences Humaines, dans les Pratiques Sociales et de Santé., P.D.R. 2, 1988. - Violence - Délinquance - Psychopathie., P.D.R. 2, 1992 - Les Traitements ordinaires de la vie et de la mort., P.D.R. 2, à paraître 1993

Du même auteur, à paraître.

- Manuel de Psychologie Projective. Histoires, Méthodes, Diagnostics. P.D.R. 2, 1993.

INTRODUCTION
QUAND LA CLINIQUE SE FAIT PSYCHOLOGIE
Psychologie clinique ou clinique psychologique? Les subordinations ne sont pas aléatoires quand bien même elles se présentent sous les allures provisoires d'un jeu de mots.
On peut penser de la Psychologie clinique qu'elle fut un moyen commode de faire entrer la psychanalyse dans le champ universitaire ou dans l'espace des pratiques sociomorales des divers intervenants sociaux ou médicaux. Il est concevable que dans cette perspective, elle ne puisse être jamais plus qu'une sous-culture ou un pis aller, un moins que rien. Son existence est polémique, son histoire est intéressante en ce sens: dépassement d'une condition établie, argumentant cette condition déplacée avec les propos empruntés aux champs théoriques contemporains. Quand la psychologie s'est pensée clinique ce fut a contrario avec des concepts et les méthodes nés des expérimentations physiologiques et soutenus par des conceptions philosophiques qui avaient fait de l 'homme un ensemble d'aptitudes fonctionnelles particulières. La mise en Laboratoire était censée avoir évacué ou du moins donné prise aux dimensions les plus idéologiques ou subjectives. L'observation active et participante de la psychologie clinique peut paraître constituer, sinon un pas en arrière du moins les présupposés d'une activité intellectuelle moins rigoureuse, moins exigeante. Et cela tant du côté des psychologues de la psychologie expérimentale que des thérapeutes psychanalystes: l'expérience n'apparaît pas là spontanément contrôlée et semble toujours dépendre d'un pragmatisme susceptible de tout valider.

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Aucune scène épistémique particulière ne s'est construite en psychologie clinique: les méthodes sont empruntées, les concepts sont déplacés. Au mieux, on l'évoque comme condition de naïveté préalable à toute expérience (pré-expérimentation), ou comme équivalent onirique source d'une intuition qui n'aura jamais à se dire. Au pire, elle n'indiquera que l'incapacité du psychologue à sortir de son expérience première et à la communiquer. Considérons la comme un symptôme, c'est-à-dire le produit en retour d'une série d'exclusions qui désignent négativement et dialectiquement, par hypothèse, une structure. Ce sont alors les deux termes de sa constitution, psychologie d'un côté, clinique de l'autre qui pourront être interrogés. Penser la clinique, c'est concevoir les trois contenus opérationnels sur lesquels elle se fonde et d'où elle tire son existence en psychologie. Fondée sur l'idée de "personne totale" comme objet d'analyse, la Clinique a élaboré un champ d'expériences à deux niveaux. L'histoire permet de les dissocier: d'une part, le concept de "personne totale" a renvoyé à une volonté de description exhaustive et compréhensive de la situation originaire et provocatrice d'une demande de soins. Cette exigence compréhensive a donné lieu à nombre de malentendus tout en lui octroyant sa dimension essentielle et polémique. On a pu penser que l'accumulation de documents divers allait ordonner en second lieu des axes compréhensifs, et que le temps même de cet amassement n'était pas lié à des présupposés organisateurs a priori. D'autre part le principe même de construction "totale" ordonnait une raison particulière, celle de l' autoconstistance (cohérence interne) du champ ou du corpus, à savoir l 'hypothèse de déterminismes dynamiques et hétérogènes. Les sources documentaires ont pu être multipliées au profit de l'idée prévalante que tous les champs pouvaient se ramener à un seul au nom de l'axiome de singularité de la personnalité, telle qu'on pouvait la concevoir à partir de l'action qu'elle rendait possible. La pensée clinique

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dès son émergence a exigé d'autre part que soient spatialisés les éléments de son observation pour qu'un tri et un ordre s'opèrent. Historiquement, la Clinique commence également avec l'induction d'un" conflit". C'est une autre manière de poser la question de l'anomalie ou de l'écart à la moyenne. En supposant une pensée conflictuelle en soi, ce qui dans une psychologie non clinique est décrit comme redondance ou constance d'un trait ou d'une dimension de personnalité devient répétition d'un parcours. L'anomalie se fait interne et demande à être lue dans un espace fiction, celui d'un appareil à penser que le schématisme formel compréhensif rend possible. C'est dans ce contexte que se montreront au mieux les différentes positivités de référence de la psychologie: le stade, le complexe, le type... ne sont plus alors que les effets limites qu'un système rend possible... et au fond, on peut toujours changer de systèmes! Seul reste comme principe qu'il n'est rien de l'observation qui ne tienne aux conditions de l'observation. C'est par là que s'introduit la question cruciale du cadre d'expérience et de ses paramètres. Enfin, ce qu'on va tendre à appeler Clinique en tant que forme expérimentale de l 'homme par l'homme, ne prend son essor que dans le décalage qui a été introduit entre le "calcul" et la manière dont celui-ci est donné à voir. Les premiers avatars de la pensée clinique sont certainement aux sources de l'instrumentalisme et supposaient en même temps son dépassement. Le problème est bien qu'on ait introduit là la source la plus fréquente des malentendus historiques qui ont chosifié et rendu incertains les développements de notre savoir. En s'éloignant des procédés de quantification, le clinicien ne s'est pas abstrait des procédés par lesquels il évalue de la différence et l'ordonne selon des coordonnées. Mais parce que le calcul qui lui est propre exige de raisonner en stratégies (qui supposent un contexte préétabli et prévisible), et non pas en tactiques (dans l'application de procédés préétablis) on a pu le croire absent de toute préoccupation de validation et d'axiomes expérimentaux.

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Comprise dans ces trois contenus opérationnels, on ne manquera de souligner que la clinique en tant que démarche, existe au fond sans que l'on ait besoin de la psychologie. C'est une thèse qui a été défendue: maintenir une conception vide de la psychologie, faire de la clinique une didactique peuvent constituer un programme pédagogique autant que contribuer à élaborer une science formelle de l'observation. On constate que cela constitue une idée force partout où s'est implantée fortement la pensée psychanalytique d'une part, et la référence à la cure, d'autre part. Doit-on considérer la psychologie clinique comme la forme pré-historique de celleci ? C'est là un propos qui rejoindrait, pour bien d'autres raisons, ceux des tenants de la psychologie des fonctions, fondée dans la première psychologie expérimentale. Il Y a cependant au moins deux obstacles majeurs à partager ces points de vue: on voit mal comment une telle didactique ne serait le lieu d'aucune incorporation (si son objet ne se confond pas avec celui historique de la psychanalyse). Le second obstacle se tient dans la conception même de la psychologie, pour peu que l'on avance un autre axiome: toute démarche ou toute procédure d'enquête réalise en même temps sa procédure d'autoévaluation. Il n'est rien qui ne vise à ... et ne cherche à s' autovalider. C'est dans le contenu des psychologies qu'il faut en chercher une illustration. Les perspectives sont réellement différentes quand on interroge en analyste l'histoire de la psychologie par le bout de la clinique ou par celui de ses contenus de pensées. Il faut postuler l 'historicité des contenus sur lesquels elle porte, de même que celle des champs explorés et de leurs déterminations méthodologiques. Il faut imaginer que dans ces variétés explorées, il y a des axiomes fondamentaux qui préfigurent de nouvelles définitions susceptibles de proposer un champ d'expérimentations contrôlées à ceux qui ont l'expérience d'un terrain, qui ne se réduit pas aux deux modèles forts que nous connaissons, celui qui est né avec la physiologie et la psychophysiologie d'un côté, celui qui est né

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avec l'expérience innovante et instauratrice de la cure des névrosés de l'autre côté.
Que devient la psychologie dans cette perspective? La psychologie s'est réalisée dans les retombées politiques de l'usage que l'homme fait de lui-même. Ce qu'on nomme ainsi c'est ce savoir hétéroclite quant à ses origines et qui, né d'une instrumentation du champ social, s'est trouvé rapporté à l'individu ou à ses agents, produisant des attributs. Ces savoirs ne sont que restes, traces, prises,... des dispositifs sociaux de transformation diversement valorisés. A un moment où, pour dépasser l'âme et lui donner un corps psychique, il a bien fallu doter l'individu ainsi inventé de qualités, pour l'appareiller en une personnalité, quitte à ce que celle-ci devienne elle-même écran épistémique dans l'enjeu thérapeutique qu'elle constitue. Nous ne cessons en tant que professionnels de faire leçon: leçons de corps pour le médecin, de choses pour le pédagogue, de comportements conventionnels pour l'éducateur,... de relations pour le psychologue. Les savoirs psychologiques n'ont pas procédé d'une volonté délibérée d'établir scientifiquement des connaissances qui auraient pu être par la suite mises au service de projets d'actions. L 'hétéroclisme de ces savoirs tient à ceci que chaque milieu ayant formalisé préalablement et empiriquement sa propre impasse, l'acte défini comme psychologique est venu secondairement produire un ordre qui pour l'essentiel ne s'est pas détaché des représentations originaires. La physiologie a fait des seuils et produit un calcul que les modernes fonctions (intelligence, mémoire, perception, apprentissage,. ..) reproduisent même si cela se fait de façon plus sophistiquée. La psychologie dite expérimentale n'a guère besoin de la psychologie pour continuer son existence, la méthode expérimentale des sciences physiologiques s 'y est substituée perdant de fait son objet d'emprunt (la psychologie) pour constituer une simple entité de transfert. La psychologie de l'enfant s'est faite de l'école avec les méthodes de

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l'instituteur, le réglage dans le temps des savoirs utiles, le règlement des comportements et la morale qui s 'y exerce, les meilleures manières de s 'y prendre. Classer, ranger, identifier: la psychologie différentielle, pratique pour gouverner avec ses méthodes dures (plan d'expériences, tests...) et douces (méthodes dites cliniques) définit bien tout rapport au travail quel qu'il soit: organiser, gérer des différences selon un type de sociétés, selon des valeurs acquises ou contestées, des prégnances théoriques ou disciplinaires et politiquement cohérentes avec le milieu. Il suffit qu'une population, c'est-à-dire un type de problèmes, soit circonscrit pour qu'un contenu psychologique apparaisse: enfant, adulte, adolescent, scolaire, social, industriel, gérontologique... Le contenu "psy" a toujours plus ou moins épousé des savoirs existants: neurologie, médecine..., il a flirté avec la quasi totalité des idéalités. Le capital de savoir a toujours été une source d'intervention et d'auto-représentation collective. C'est bien pourquoi chaque changement de système social, chaque moment de mutation ou de déplacement des valeurs collectives met en cause tantôt le savoir psychologique, tantôt les psychologues eux-mêmes. Mais que ce soit dans les emprunts aux théories gestaltistes, linguistiques, psychanalytiques, réflexologiques, comportementalistes, cognitifs..., le savoir psychologique s'est toujours réalisé à travers de l'examen, du test, des techniques d'investigation ou de transformation, et a toujours porté sur de la norme et sur ses effets. Evaluer des rapports aux normes, étudier les effets des normes intrapsychiques sont des opérations qui s'inscrivent dans des espaces politiques distincts: dans une société qui cherche à maintenir ses valeurs essentielles et à "intégrer", afin qu'il n' y ait pas de restes, tout ce qui n'a pas la forme attendue met en scène une pensée diagnostique. Au contraire, quand priment les modèles de marginalité tolérable, la pensée thérapeutique se développe avec ses propres moyens. Ne pouvant à l'inverse de la précédente, toujours plus ou moins téléologique, mettre aucune finalité réhabilitante à son terme,

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elle organise son action en ayant déjà anticipé leur diagnostic, dans une autoprescription. Dans les deux cas cependant, nous trouvons une répétition qui ne peut laisser indifférent pour la suite de notre propos. On ne trouve ni dans l'une ni dans l'autre de spéculations psychopathologiques et cela les différencie bien de certains modèles psychanalytiques, par exemple. Par contre, avec une égale exigence, sous des termes bien différents, une profonde sensibilité à la question éthique, d'amples propos sur l'exigence de légitimation aux côtés des problèmes déontologiques: la question de l'interprétation d'une part, celle de la construction d'autre part, organisent cet autre versant mal formulé de la pensée psychanalytique, le contre-transfert. Si le modèle transfériel a permis de penser différemment la psychopathologie, il appartient au modèle contre transfériel de proposer une analyse fondamentale des positions thérapeutiques dont nous dirons qu'elles sont le paradigme des psychologies. Il peut paraître abusif de suspendre la psychologie à la thérapeutique; l'histoire des psychologues qui se réclament de la clinique montre bien cependant qu'elle en est bien le modèle mais sous des formes dans lesquelles nous n'avons pas coutume de l' y rencontrer. Depuis sa fondation par BINET, la psychologie s'est déportée dans quatre champs d'urgences sociales qu'il est possible de systématiser à partir de cette hypothèse de travail. La psychologie projective, d'autre part, constitue un exemple magistral et synthétique de cette pensée du contre-transfert avec ses procédures thérapeutiques, qui n'ont emprunté que par détour et pour se faire reconnaître les langues psychanalytiques diverses. Le rapprochement peut là aussi sembler curieux à ceux qui ne voient dans celles-là que ce qu'une langue dominante en dit aujourd 'hui. Elles constituent cependant un modèle de pensée du changement tout à fait caractéristique d'une thérapeutique psychologique à partir d'un schéma éthico-politique doté de concepts et d'une méthodologie spécifique.

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A côté de l'étude des politiques des espaces clos, dont FOUCAULT a posé les premières pierres, il y avait à élaborer celle des espaces thérapeutiques pour y déterminer les rationalités en oeuvre, leur usage et leur "endémie". C'est peut-être à cette condition que se distingueront deux tâches essentielles du psychologue: celle qui en le fondant comme anthropologue fait de lui un psycho-anthropologue, autre manière de désigner le thérapeutique, et cette autre qui l'apparentant au scientifique en fait un psycho-pathologue, spécialiste des carences et des détériorations, sans pour autant l'être de leur résolution. Parler de clinique psychologique, c'est prendre sens et acte de ces différentes positions historiques: avec la clinique, elle se donne une épistémé et pas seulement une démarche, avec la psychologie elle redéfinit un champ d'intervention. L'adaptation, c'est bien l'affaire de la psychologie mais sur son versant transformation, et pas seulement de conventionnement. La clinique est procédures d' auto-évalutations, d'investigations, d'explorations et celles-ci ont des objets dont le particularisme dépend des milieux sollicitant: c'est ainsi que s'incorpore l'objet-psychologie, qui se définit comme étant l'éthique elle-même dans ses modes opératoires. S'incorporant de cette façon, la psychologie est au mieux une axiologie et son procès engage une axiomatique à découvrir, dont les stratégies thérapeutiques et de changement sont les moments féconds et expérimentaux. Le modèle que nous désignerons comme Modèle Projectif de l'acte psychologique en sera le fil conducteur. Nous l'exploiterons sur deux versants de la praxis psychologique :au premier versant, la psychologie sera mise au service d'urgences sociales; au second, au service de la formalisation de procédures individuelles de changement.

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Chapitre

I

LE MODELE PROJECTIF D'EXPERIENCE DE L'ACTE PSYCHOLOGIQUE
"Une fois bîen compris que la fermentation est un phénomène premier pour une întuition générale, on s'explique qu'il suffise d'y ajouter un luxe d'adjectifs pour rendre compte des phénomènes cliniques les plus variés... Ainsi sera satisfaite la pensée préscientifique qui estime que classer les phénomènes, c'est déjà les connaître..." "Comme il y a plusieurs degrés de mouvement, il peut y avoir plusieurs degrés de fermentation: on les désigne communément par leur rapport avec le sens du goût et de l'odorat. Ainsi l'on peut dire une fermentation acerbe, austère, acescente, alcaline, vmeuse, acéteuse, aromatique, fétide, styptique..." G. BACHELARD, La Formation de l'esprit scientifique, 1972, p. 69.

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1. LA PROJECTION PARALLELES

ECRAN ET LES EXPERIENCES

De s'être laissé entraîné à faire de la Projection un concept co-extensif à "projectif' (opération instrumentale) a certainement contribué à entretenir de lourdes confusions, et de pratiques et de sens, sur les techniques qui se sont ainsi désignées et sur les exclusions dont elles procèdent. Tout particulièrement pour ce qui concerne leur autonomie méthodologique; elle a amené à créer autant de registres pseudo-théoriques-méthodologiques que d'instruments et secondairement, à réduire toutes les théories ou spéculations à une seule. La Projection est un concept qui n'est pas fixé dans la spéculation freudienne, ses lignes de variation suivent peu ou prou, l'émergence des différentes topiques et surtout il ne vient en rien désigner le résultat d'une quelconque instrumentation du champ social. La psychologie en ses débuts projectifs est expressivité d'un monde privé historique et constitutionnel, elle insiste en même temps sur les déterminations d'un Destin. La psychanalyse considère toute donnée comme une construction historique, économique, dynamique en insistant sur le Sujet. Il rend compte de la désubjectivation d'une expérience et exacerbe les données privatives de la conscience. Elaboré sur la conviction intime d'une catastrophe vitale (homosexuelle ou de mort) qui ne peut que faire retour, chargée de tout ce qui était familier, possèdant d'emblée tous les caractères d'une extériorité, il ne concerne pas l'essai psychologique d'intervention sur des conditions de réalité dans une finalité d'expression et de modification. Il y là deux champs d'expériences très différents. Dans un cas se présentifie l'opération - projection, dans l'autre, une opération qui peut en avoir extérieurement les caractères: la projectivité, mais sans s'y réduire, le "dire" ou le "faire" à son insu, sans être pour cela doté des caractères rendant

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l'expérience étrangère. Du point de vue projectif, la projection est une des opérations inconscientes susceptible d'être appréhendée, au sens où elle témoigne d'une normativité spécifique, qu'elle soit cathartique, complémentaire, spéculaire (A. OMBREDANE, 1953-1969). La projection est nécessairement issue d'un travail de conceptualisation sur la résistance (au changement. ..) même si secondairement il en a été fait une fonction non défensive (SAM! ALI, 1970). La projectivité naît d'un travail sur l'expression symptomatique d'un problème d'adaptation et non de cure. La projectivité est un appareillage, non de la perception mais de la relation ou du lien et de là, de ce que celle-ci implique dans ses structures essentielles de l'êtrehomme dans les conditions naturelles et culturelles. Elle suppose définis un cadre d'expérience et l'obtention d'un corpus, une modélisation de son usage. C'est en la vidant de ce qui lui est essentiel et dans une position instrumentaliste qu'on en fait un simple déplacement ou une méconnaissance. On ne traite là que morphologiquement, de son opération constitutive, à savoir: rien ne peut être transparent, univoque, qu'il y a toujours du "reste", toute chose ne se réduisant pas à l'idée qu'on en a ; ce "reste" ne cesse d'insister et acquiert tous les caractères d'une présence autonome et d'un déssaisissement (VAN REETH, 1975) d'un retrait et non d'une expulsion a priori (J. VAN LENNEPS). On peut spatialiser cette opération (dehors-dedans, introjection-projection), la concevoir dans sa dimension relationnelle (grammaire amoureuse: paranoïa, jalousie, grandeur, érotomanie), temporelle (effet de transferts.. .), ou sur-moïque (le tu, le caché. . .) La projectivité trouve plus à se définir dans un courant parrallèle et antérieur à la dogmatique analytique; dans les tentatives des cliniques empiriques impliquant magnétisme,

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hypnose et onirisme: "Comment on gouverne les rêves", DUMAS, (1909), HERVEY DE SAINT DENIS, "les Rêves et les moyens de les diriger" (1867) ou encore la graphologie, la physiognomonie, la phrénologie... Pour paraphraser O. MANNONI (1980) qui disait du tranfert, "le transfert est ce qui reste de la possession et on l'obtient par une série de soustractions...", le modèle projectif est ce qui reste des intuitions oniriques ou métriques des premières tentatives d'ordonner en une destinée les éléments épars, redondants,nés de la croyance à une rationalité de l'univers et des hommes. R. MESSAC (1929), dans l'analyse Novels", en montre une clé : des "Détective

"Qu'il s'agisse d'étudier les traits du visage ou les bosses du crâne, les lignes de la main ou les réactions de l'organisme dans telles ou telles circonstances, toutes ces théories reposent sur un postulat qu'il leur faut accepter comme un dogme sous peine de tomber en poussière: c'est qu'il y a un rapport invariable entre les facultés qu'elles prétendent étudier ou découvrir. et les particularités physiques du corps" .

L'écriture automatique, la parole automatique (P. JANET, 1875-1893), le dessin automatique (J. BOIS, 1907) en sont des variétés techniques, expérimentations spontanées du sens a priori, formalisable dans un ensemble clos. Dès les débuts du magnétisme, on découvrit que sous effet de transe, un sujet pouvait être amené à dessiner, peindre ou écrire sans en avoir le souvenir une fois revenu à l'état de veille; lorsque le vague spirite de la moitié du XIXème siècle passe dans le camp des scientifiques comme MEYERS, W. JAMES, l'instrumentalisme psychologique constitue ses fondations. Le surréalisme plus tardif en fut une variation littéraire et esthétique (H.EY, 1948). Qu'on se rapporte d'autre part aux travaux de ROFFENSTEIN (1924) sur le travail de symbolisation du rêve ou en état hypnotique (dont les expérimentations devaient pour le moins paraître osées !) de SHERNER et VISHER,

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BINZ (1878) MAURY (1861) MOURL YVOLD (1897) SHROTTER (1911) HERVEY DE SAINTDENIS (1887) HILDEBRANT (1876) SANCTE DE SANTIS (1901)... la somme des expériences alors en cours se sert et use des paramètres qui feront date dans la construction des techniques projectives: déplacement et morphologie des éléments inducteurs, sexualité, implants de réalité, restes diurnes, stimulation sensorielle, positions, sons, censure, moralité, associations... jusqu'à CROQ (1900) dont il reste un mot célèbre: "si vous voulez vous tromper, expérimentez sur des hystériques" . Dans ce contexte pré-projectif, l'expérience du pendule de CHEVREUIL en 1828 joue un rôle non négligeable et l'analyse qu'il en fait reste un modèle du genre; il ne sera pas récusé par A. BINET quand il publie en 1892 les "Altérations de la personnalité" : ses propres expériences l'empruntent et ses rejetons se retrouvent en 1933 dans le BODY SWAY de HULL. Lorsque P.M. SIMON édite en 1888 "Les Ecrits et les dessins des aliénés", résultat de ses observations d'aliéniste et expert dans les" Archives Anthropologiques et criminelles" le contexte historique du futur modèle projectif se dessine un peu

plus.
..

.

... certains malades qui ne se livrent en rien dans leurs

entretiens dévoilent dans leurs écrits les conceptions erronées dont ils sont assiégés; d'un autre côté l'aspect des lettres dont les mots sont formés, l'agencement des mots, l'allure de l'écrit en quelque sorte varient souvent avec l'affection mentale dont le sujet est atteint peuvent être d'un secours précieux dans quelques cas douteux et difficiles".

Séparant maniaques, mégalomanes, paralytiques généraux, imbéciles,... et autres aliénés, il montre comment leur distinction se fait empiriquement des traces qu'ils laissent. L' "opération" projective se distingue de la définition I cognitiviste qu'on pourrait lui attribuer, en ce sens qu'il s agit

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toujours d'un fait de relation impliquant et expliquant autrui, dans sa personne et dans ses projets. Ce n'est pas une opération "formelle" ou d'apprentissage. La projectivité du modèle projectif implique bien sûr que les ratages d'une telle opération puissent se manifester et se jouer mais au même titre que d'autres; non pas à titre de mécanisme de défense mais d'opération constitutive. Ce n'est pas la "défense" qui caractérise le modèle projectif mais une dynamique de résolution. L'accent mis historiquement sur "la défense" n'est que le retour ou la prégnance de la perspective caractérologique ou typologique initiale des méthodes dites projectives. On a sans doute trop tendance à concevoir que la référence à l'inconscience dans les techniques projectives originelles, et en particulier dans le RORSCHACH, vient désigner un même rapport à l'Inconscient freudien. Du fait de leur histoire, les techniques projectives, mais aussi les techniques de médication, ont un double rapport ambigu à cet inconscient. C'est dans une échelle définissant des niveaux de conscience (ou d 'inconscience) que se définit la perspective originelle dont le modèle de la double personnalité représente le fait historique repérable et l'observation plus ou moins spontanée. (G. DWELSHAUVERS, 1916). L'inconscient freudien est, parallèlement, d'abord un inconscient de strates, de passages et d'articulations entre les strates. On ne peut pas parler stricto sensu d'appareil psychique avant la découverte par S. FREUD de cet inconscient né d'une ex-centration et qui en fit, non un problème de psychologue, mais le problème de la psychologie. La projectivité du modèle projectif se définit mieux dans les termes de "recherche de solution" (Sears, 1938), ou d'UMWELT selon UEXKHüLL (1966)
"Tous les êtres humains vivent dans un monde qui est constitué par leurs motifs inconscients et conscients et dans lequel leurs expériences vécues sont la véritable réalité avec laquelle ils sont aux prises".

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Elle s'écarte de la définition qu'avait pu en proposer H. A. MURRAY (1938), quand il en faisait le versus d'objectivité de celle-ci :
"disposition à se juger et à juger autrui d'une façon détachée et désintéressée" ;

de celle-là:
"disposition à projeter inconsciemment sentiments, émotions et besoins chez autrui." ses propres

Les deux définitions positivent des tendances et réduisent la projectivité en une forme d' égo-centricité dont l'objectivité serait dépourvue! On doit lire de la même manière le développement des régimes thérapeutiques qui de suffixe en préfixe ont colonisé ou investi la totalité des comportements, au nom de ce qu'ils sont susceptibles de porter à l'expression. Qu'ils soient convertis secondairement (avec perte et fracas) en psychothérapies d'inspiration analytique, dans l'exclusion des psychothérapies dites comportementales vient également plus signifier une position politique qu'un réel approfondissement des courants d'expériences parallèles dont elles témoignent et dans celles-ci, des contraintes éthico-politiques dont elles sont l'ouvrage. Et pour ne pas se fixer sur les thérapies behaviorales, citons encore les essais communautaires ou spiritualistes qu'en ethnologues du paysage thérapeutique, D. FRIEDMAN et al. ont décrit dans "Santé Mentale et Biens de Salut" (1985). Le "Projectif' des méthodes projectives, et par-delà, de l'indication au changement, de l'opération de modification, est d'abord contrainte à l'analyse; le concept désigne ce qui vient toujours" se mettre à la place de..." (pro-jection: mis pour, faisant fonction de... mis en avant, au devant de... Le jamais adéquat, le jamais tout à fait ça). Il signifie ainsi résistance à percevoir, à se percevoir d'évidence, à se comprendre d'emblée (i-e à ne rien laisser de côté, à prendre tout en compte). Ce-qui-est-mis-pour est à la fois ce sur quoi la formule

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diagnostique se réalise et ce par quoi la transformation étayera, argumentera son propre travail interne. Dans le premier cas, nous sommes dans l 'histoire et l'actualité des travaux d'ingénieurie projective, dans le second cas, dans la procédure thérapeutique, ni en ethnologue, ni en historien, mais en axiologue. Il faut bien distinguer l'investissement économique, dynamique, génétique dont chacun témoigne dans son histoire propre et qui infléchit des pentes d'analyse, de la topique ou de la logique structurale qui en définissant toutes les places à prendre dans un système a priori, rend compte aussi de ce qui empêche leur accès ou détruit leur maintien. 2. UN MODELE ETHICo-POLITIQUE PROJECTIFS. a) Les caractères de la projectivité. Méthodes diagnostiques comme méthodes thérapeutiques vivent du déplacement des crises dont nous tracerons une trajectoire brêve. Un modèle éthico-politique rend compte de ce que l'analyse porte toujours sur le seuil de tolérance d'une inadaptation (à soi, aux autres) et implique un travail qui concourt directement à construire autant de "personnalités" qu'il y a de troubles fonctionnels a priori. Il exige en même temps une réticence à l'égard de toute position phénoménale, afin que puissent se distinguer les types de problèmes dont l'évidence fait écran à l'analyse. Méthodes diagnostiques et méthodes thérapeutiques se laissent décrire à partir de ce modèle d'intervention qui définit les caractères de la projectivité : 1- l'instrumentalisation d'une relation se fait à partir d'une entité compréhensive et totalisante. 2- lisibilité directe privilégiant dans la dimension expressive métaphorique le registre de la simulation. 3- il est toujours question d'adaptation et de positions normatives, de seuils d'acceptation. 4- il s'agit toujours d'une mobilisation de ressources ou : LES AXIOMES

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